XVIII
Lorsque Julienne Chandivier eut décidé de se débarrasser définitivement de ses deux amants, voici ce qu'elle imagina.
Elle envoya à Sénéchal le petit mot accoutumé:
«Je vous attends ce soir, à dix heures.»
Le petit mot se faisait si rare maintenant, que le vieux sénateur en éprouva un plaisir particulièrement délicat.
Réderic reçut en même temps celui-ci:
«Venez dîner.»
—Vous êtes gracieuse, dit Réderic, lorsque Julienne le fit passer dans son appartement et qu'il s'aperçut que c'était pour un dîner en tête à tête qu'il avait été invité. Depuis si longtemps que vous me négligiez! Vous êtes tellement occupée de vos jeunes gens!
—Les jeunes gens, maintenant! Autrefois, c'était Sénéchal. Vous serez donc éternellement jaloux, mon pauvre Réderic?
—Je ne suis pas jaloux, je suis misanthrope.
—Dites, au moins, misogyne.
—Chaque fois que je vous vois, il me semble que je vous hais. Et je reviens toujours, dévoré de mon ancien poison. Je vous crible d'épigrammes, parce qu'il faut que mon amertume sorte; mais j'ai soif de votre lèvre, j'ai votre œil dans le sang.
—Et moi, dit Julienne, chaque fois que je vous vois, j'ai envie de vous chasser. Mais vous êtes mon besoin mauvais. Je suis ravie de me sentir détestée de vous et de vous tenir si bien, de vous tenir d'autant mieux que je suis plus détestée. Ne vous y fiez pas cependant: je pourrais me lasser de cruauté et devenir bonne.
Quoique ce fût dit sur un ton moqueur, Réderic répliqua:
—C'est alors que vous auriez la cruauté capricieuse. Satisfaite de m'avoir ravagé pendant tant d'années, vous concevriez le désir d'exercer sur quelque autre plus neuf votre art de Locuste morale. Mais devenir bonne! Quelle parodie!
—Il n'y a que vous pour croire à mes maléfices. Regardez Sénéchal, a-t-il l'air d'un empoisonné?
—Il n'a l'air que d'un gâteux, railla Réderic.
Julienne se prit à rire:
—Il sera complet ce soir. Quant à toi, Paul, tu n'es peut-être pas gâteux de la moelle, mais tu l'es du cerveau. Et ce n'est pas moi qui t'ai intoxiqué. Tu t'es intoxiqué toi-même. Que veux-tu que j'y fasse? Il te fallait une cuisinière et tu as rencontré une femme. Que dirais-tu pourtant, si je te renvoyais aux incurables?
—Ah! fit-il, je ne veux mourir que par toi. Et je t'admire: tu es fraîche, tu es jeune! Il semble que tu ne penses pas, que tu ne sais pas, que tu traverses la vie sans y prendre garde! Et tu es toujours, tu seras toujours l'enfant maligne, inconsciente, l'enfant-femme, l'enfant-serpent.
—Pourquoi pas l'enfant-vampire?
Elle se dévêtait lentement, avec la grâce d'une almée.
Réderic buvait son corps, comme un alcoolique la liqueur néfaste qui le tue.
Un peu avant dix heures, la femme de chambre de Julienne entre-bâilla la porte, effarée.
—Madame, M. Sénéchal est ici. J'ai cru bien faire de prévenir madame. Il doit y avoir une erreur.
—Pas du tout. Faites entrer.
Les deux amants de Julienne se dévisagèrent. Ils venaient de comprendre. Sénéchal tremblait d'indignation; Réderic ricanait nerveusement.
—Messieurs, dit Julienne, il n'y a pas eu possibilité d'éviter cette rencontre. Heureusement qu'elle ne s'est point produite entre l'un de vous et mon mari. Mon honneur est sauvegardé.
En silence, Sénéchal et Réderic échangèrent leurs cartes. Qu'avaient-ils à se dire? Ils se connaissaient depuis longtemps. Depuis longtemps, chacun d'eux savait les relations de l'autre avec Julienne. Mais, pour la première fois, ils se trouvaient en présence, dans une situation qui les empêchait de feindre d'ignorer la vérité. Ils n'avaient plus qu'à s'exécuter proprement.
Le duel eut lieu le surlendemain. Le vrai motif fut, comme de juste, tenu secret. Il fallait, avant tout, couvrir Julienne.
Celle-ci avait trouvé là le meilleur moyen d'en finir sans phrases. D'un côté, elle signifiait à ses amants une rupture sur laquelle ils seraient peu tentés de revenir; de l'autre, par l'effet du duel, elle s'assurait auprès d'eux contre toute espèce de vengeance par l'indiscrétion ou la calomnie: on ne médit pas d'une femme pour laquelle on se bat, et cela était à considérer avec Sénéchal.
Tout allait le mieux du monde pour Julienne. Il n'en fut pas de même pour les deux adversaires, qui, n'ayant d'ailleurs aucun désir de se battre, ne faisaient, en cela, que remplir une des consignes de l'amour moderne.
Sénéchal fut blessé grièvement. On rapporta Réderic mourant chez lui.
Les journaux s'occupèrent un peu de l'affaire; mais comme tout s'était passé selon les règles, il n'en fut pas autrement question. Le nom de Julienne ne fut pas prononcé.
Odon de Rocrange reçut ces quelques lignes, que Réderic, avant de mourir, trouva la force d'écrire:
«Je viens de me battre pour une femme. Tu devines qui. Il me semble que je vais mal, mal. Je te dis adieu, prévoyant que c'est la fin. Me voici débarrassé. J'ai aimé comme un forçat. S'il y a un autre monde, j'espère que j'y serai libre. Mais pour être libre, il faudrait n'avoir ni âme, ni pensée, ni souvenir, ni désir. Autant dire qu'il ne peut y avoir de vraie liberté que dans la vraie mort. Ainsi soit-il!»
Quelques mois après le duel, Sénéchal mourut aussi, d'une maladie qui, suivant les médecins, était la suite directe de sa blessure.
Par une coïncidence curieuse, ce fut à l'enterrement du sénateur que Facial, qui venait enfin d'être nommé officier de la Légion d'honneur, arbora pour la première fois la rosette.
De notables changements s'étaient produits dans l'existence de l'ancien mari de Pauline. Son «deuil» porté, il n'avait pas résisté longtemps aux pressantes sollicitations de son ami Chandivier. Quelques soupers joyeux furent tout ce qu'il se permit pour commencer. Des scrupules d'homme rangé intimidaient encore sa conscience. Il avait beau raisonner, se dire qu'à son âge il ne pouvait pas vivre sans femme, qu'il n'était plus lié par aucun engagement, qu'il se trouvait moralement et effectivement libre et qu'il n'y avait ni crime, ni honte à sacrifier dans les mesures hygiéniques aux besoins de la chair, ses vieilles habitudes d'austérité ne laissaient pas de l'inquiéter. Facial ne se voyait pas volontiers sous les traits d'un «viveur». Ce qu'il avait toujours flétri du nom de «débauche» lui inspirait un secret malaise. Et pour lui, la débauche c'était déjà la partie fine en compagnie de demoiselles aux approches faciles, où l'on boit du champagne à deux heures du matin et où l'on raconte des histoires gaies. Pétri de prudence, il hésitait devant les incertitudes de l'amour vénal. D'autre part, il n'eût pour rien au monde noué des relations avec une femme mariée. Les circonstances se chargèrent de vaincre ses répugnances.
Le malheureux Chandivier était aux abois. Complètement mis à sec par Rébecca, il ne savait plus où se procurer de l'argent. Depuis longtemps, une séparation de biens était intervenue entre sa femme et lui. Il avait emprunté tout ce qu'il pouvait emprunter. Sa dernière ressource était Facial, auquel il devait déjà de grosses sommes. Et c'était justement pour cela qu'il se montrait si empressé auprès de lui, espérant qu'en mêlant activement à sa vie son ami riche, celui-ci finirait par solder tous les frais de la fête.
Il eut même la maladresse de s'en ouvrir à Rébecca:
—Tu vois, Bébèque, je n'ai plus un radis. Il faut trouver une combinaison. Laquelle de tes amies jugerais-tu le plus capable d'emballer Facial? Il casquerait, il casquerait ferme. Il s'agit de trouver une femme assez honnête pour nous assurer une part dans les bénéfices. C'est une affaire à toi et à moi. Je chaufferais Facial; tu te chargerais de styler la femme. Je connais mon bonhomme: il meurt d'envie de se payer une maîtresse qui ait du montant. Penses-tu que Tanagra-la-Pucelle soit de taille? Ou la Tunique-de-Nessus? Ayons l'œil, ma petite, il y va de nos amours.
Mais Rébecca se souciait comme d'une guigne de ses amours avec Chandivier. N'ayant plus rien à attendre de son protecteur, le sentant ruiné, fini, démoli, elle comptait bien lui signifier son congé à la première occasion. Et l'occasion cherchée était là, tout près; Chandivier lui-même la lui indiquait.
Elle se mit dès lors, cyniquement, à allumer Facial. Ce ne fut point difficile. N'ayant guère fréquenté les femmes galantes, Facial était peu capable de soutenir de sang-froid un siège en règle. Rébecca l'excitait d'ailleurs beaucoup. Souvent, il avait convoité cette créature aux allures de fille, au galbe provocant. Lorsqu'il se vit attaqué, sa sensualité ne fit qu'un tour. Il ne céda cependant point aussi rapidement que le donnait à supposer sa terrible concupiscence. Rébecca, qui constatait avec allégresse l'état violent où son manège mettait Facial, ne comprit rien d'abord à cette résistance. Elle s'aperçut enfin, avec surprise, que ce qu'elle avait à vaincre était moins l'indifférence ou l'avarice que la défiance d'une liaison illégitime et la crainte de s'engager trop avant. Mais ce qui mit le comble à sa stupéfaction fut le scrupule qu'elle découvrit que Facial avait de tromper Chandivier.
—Gros chien, dit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, puisque je suis résolue à le quitter?
—Je ne veux pas qu'il m'accuse de lui avoir enlevé sa maîtresse.
—Mais, grand bébé, je te dis que je le quitte en tout cas. Ne vaut-il pas mieux que ce soit toi qui en profites qu'un autre? Chanchan sera charmé de t'avoir pour successeur. D'ailleurs, je t'aime, là! je te veux, là!
Pour précipiter les événements, elle n'imagina rien de mieux que de pousser la tentation de son saint Antoine jusqu'à complète consommation. Elle se savait assez forte pour avoir tout à espérer de cette entreprise décisive. Facial serait plus fou après qu'avant. Une fois tombé dans le puits de volupté qu'elle ouvrirait sous ses pas, il lui appartiendrait corps et âme, cœur et bourse, noyé dans la vase perfide et délicieuse, sans énergie pour remonter. Ah! elle avait des moyens de séduction autrement puissants que la coquetterie des épaules nues et le libertinage des gestes et des paroles! Elle avait l'élixir de son baiser savant, le musc de sa peau, son jeu de comédienne, plus à l'aise au lit que sur les planches et sachant, là, se prêter merveilleusement à tous les rôles.
Facial fut ébloui.
Et au matin, Rébecca avait emporté son «engagement». Quelque temps après, Facial l'installait luxueusement dans un petit hôtel, payait ses dettes, la remettait à flot. Un certain orgueil le prit même à l'idée qu'il entretenait une femme. Et loin de s'en cacher, cet homme sévère s'en vanta.
Chandivier reçut d'abord très mal la chose. Il pleura; il s'arracha les cheveux; il parla de suicide et de meurtre. Puis, il s'apaisa; puis, il comprit. Il comprit que sa folle maîtresse l'avait dévoré jusqu'aux os, qu'il était inévitable que, pratique dans sa folie, elle le lâchât impitoyablement, qu'en conséquence il valait bien mieux que cette opération nécessaire s'accomplît au profit de son ami intime, de son cher ami Facial, lequel n'aurait jamais le triste courage de lui fermer sa porte, ainsi que l'aurait sûrement fait un étranger. Et il arriva qu'au lieu de se brouiller avec le nouveau propriétaire de Rébecca, Chandivier se considéra plutôt comme uni à lui par un nouveau lien, un lien, en quelque sorte, de famille. Il fut l'hôte assidu du petit hôtel; son couvert fut toujours mis à table; il eut une chambre dans la maison. Il vécut dès lors en véritable parasite auprès de Facial et de Rébecca. Son abjection devint même si grande, que Facial, qui avait des tendances à la jalousie, finit par le croire incapable d'être autre chose qu'un bénévole eunuque.
Le séjour de Rébecca au Théâtre-Français n'avait pas duré longtemps. Complètement insuffisante, elle n'alla pas au-delà de deux ou trois petits rôles, où, par déférence pour ses protections, on voulut bien l'essayer et qu'on lui retira presque aussitôt. Devant l'hostilité de ses camarades et l'indifférence du public, elle ne s'entêta pas trop, et, après quelques accès de rage, demanda elle-même la résiliation de son traité. Une autre idée lui avait poussé en tête. Elle avait envie d'aborder le café-concert. Puisqu'elle réussissait si bien la chansonnette et que chaque fois qu'elle servait le Museau de Dodore en société elle obtenait un si colossal succès, n'était-ce pas sa vraie vocation? Et n'était-il pas plus glorieux de devenir une divette à la mode, de voir circuler tout Paris sous son fausset et d'entendre brailler ses refrains par les foules, que de grimper péniblement à la remorque de Corneille et de Molière jusqu'à la médiocrité dans le grand art? Rébecca se sentait créée pour faire frétiller les têtes du bout de son orteil.
Facial, Chandivier, tous les amis de la future divette approuvèrent son projet. Mais on ne la laissa pas s'aventurer au hasard dans la carrière. On lui fit subir une préparation consciencieuse, on lui créa un répertoire inédit où tout le monde collabora, elle répéta des mois et des mois devant ses familiers, qui, prenant au sérieux leur mission, conseillaient, critiquaient, formulaient leurs observations, déclaraient bien ou mal, choisissaient au milieu du flot de ses inventions, toutes plus saugrenues les unes que les autres, celles qui étaient capables de constituer des effets certains, une originalité décisive, un tremplin pour la popularité. On s'amusait beaucoup; on avait trouvé là un divertissement vraiment passionnant. Chaque soir, on se réunissait en cénacle; Rébecca faisait l'étude d'une chanson, couplet à couplet, détaillant, reprenant, essayant mille façons de dire, de lancer les mots, les bras et les jambes; Facial était grand juge et tranchait en dernier ressort; et quand enfin le chef-d'œuvre sortait des limbes, on s'extasiait, on se félicitait, on prédisait le plus formidable succès que les annales du concert eussent jamais enregistré.
Lorsque la chanteuse fut déclarée en possession de son art, on élargit le cercle de ceux qui étaient admis à saluer le lever de la nouvelle étoile. Des journalistes furent invités. On organisa toute une campagne de réclame préventive. Le mot d'ordre fut donné: Rébecca-artiste, Rébecca-chic suprême, Rébecca-prodige. Cela coûta fort cher à Facial; mais dans le feu de l'enthousiasme, il dépensait sans compter. Et avant d'avoir paru devant le public, Rébecca était déjà célèbre.
Le triomphe de son début dépassa toutes les prévisions. La salle, chauffée à blanc, acclama la chanteuse avec frénésie. Il semblait que ce fût une révélation, un art nouveau qui naissait, merveilleusement adapté au goût, au scepticisme, à la veulerie contemporaine. On était enchanté, on humait avec prédilection le relent de ces géniales inepties, on s'électrisait au contact épileptique de la sirène d'égout qui les aboyait. Le Museau de Dodore surtout alla aux nues. C'était ça. Le public avait trouvé son idole, et Rébecca son chemin de Damas.
Le soir même, comme Facial, tout fier, répandait à ses pieds son tribut de félicitations, elle lui dit:
—Tu sais, mon gros, depuis aujourd'hui, tu me doubleras mes appointements. N'oublie pas que tu entretiens une divette.
Et Facial doubla, trop heureux d'être le protecteur attitré d'une chanteuse dont le boulevard fredonnait déjà le refrain fameux:
Il fouille, il fouille,
L'museau d'Dodore,
Il fouille, il fouille,
Il fouille encore,
Troulaïtou,
Il fouill' partout!
XIX
—Dieu! Dieu! si vous existez, si vous connaissez la miséricorde, si, pour une fois, vous êtes capable de justice, criait Pauline en se meurtrissant les mains, sauvez-le! sauvez-moi!
L'heure éternelle était arrivée.
Odon de Rocrange avait sombré, en quelques chutes rapides, comme si, tout à coup, le corps parvenu aux extrêmes limites d'une résistance qui faisait encore illusion, avait été abandonné à sa ruine par la volonté défaillante.
Et il gisait là, maintenant, dépouille déjà, secoué des derniers frissonnements de la vie, sur le lit, le lit même de leur amour: le tronc soutenu par une pile de coussins, la tête livide cherchant l'air, les jambes gonflées d'hydropisie pendant hors des draps... Quoique l'issue de la maladie fût dès longtemps fatale, ce soudain effondrement prenait l'horreur d'une catastrophe imprévue. Terrifiée, Pauline assistait à ce spectacle d'épouvante, comprenant seulement ce que c'était vraiment que la séparation, la foudroyante séparation, l'inutile, la cruelle, l'immense séparation. L'angoisse de l'inconnu l'avait étreinte, la révolte farouche devant la souffrance du bien-aimé l'avait bouleversée, elle avait gémi de détresse, elle avait senti le désespoir de l'existence; elle avait même, en un surhumain effort de pensée et de foi, accueilli, à de certains moments, l'idée de la mort; elle s'était entretenue, avec celui qui allait mourir, de l'immortalité de l'âme. Mais en présence du fait, du fait qui allait s'accomplir avant que l'heure soit écoulée, elle perçut que tout cela, tout ce qu'elle avait souffert, accepté, vécu, était dès lors nul et sans signification. Le néant! Elle ne se disait pas que c'était le néant: elle y était sans le savoir. Rien! rien! Leur amour: rien! La vie: rien! La pensée: rien! Au chevet du lit où mourait son ami, Pauline devenait folle.
L'agonie commençait.
Les lèvres du mourant s'agitaient, s'agitaient, convulsives.
«Quoi? Oh! grand Dieu, quoi?»
Pauline se pencha avidement sur ces lèvres qui balbutiaient, se pencha comme sur un puits d'infini, sondant de toute la tension de ses yeux et de ses oreilles le mot, les mots qui sortaient de l'abîme du mystère. Mais son âme eut beau s'appliquer d'un suprême effort à entendre la voix, il ne monta de l'abîme qu'un bruissement indistinct. La communication n'existait plus.
Que voulait-il dire? Que disait-il? Car il devait avoir encore quelque parole à prononcer dans le monde des vivants. Il avait l'air d'indicible stupeur de celui qui veut parler et ne peut. Oh! cette parole! Était-ce une recommandation extrême et solennelle? un adieu? Était-ce la révélation subite que, sur le seuil, il venait d'avoir de l'au-delà, et qu'il tentait de jeter rapidement, comme un butin inouï, à celle qu'il laissait en bas? Ne pas savoir! rester avec cette effroyable interrogation dans le souvenir! Avoir eu pour dernier regard de l'aimé cette navrante expression d'anxiété et d'impuissance!
Allait-il partir ainsi, muet?
Pauline ne put supporter cette idée. A genoux, la tête dans ses doigts crispés, elle suppliait Dieu—Dieu en qui elle voulait croire maintenant—de faire un miracle. Non le miracle de ressusciter ce prochain cadavre, c'était impossible, c'était trop tard, mais le miracle de l'animer encore, quelques minutes, pour qu'il puisse parler, parler, et qu'il s'en aille après avoir édicté les paroles de paix et de consolation, versé ce baume au cœur horriblement déchiré de l'abandonnée.
—Odon! Odon! râla-t-elle.
Entendit-il ce cri, cette évocation presque? Entendit-il? Pas un signe dans son œil blafard; pas un battement de sa paupière violacée.
—Odon! pitié... Veux-tu que je me tue, que je t'accompagne là-bas?
Elle voulait, à ce moment éperdu, qu'il lui donnât un ordre—l'ordre.
De sa bouche déjà froide, il aurait murmuré cette seule syllabe: «Viens»; moins encore, sa tête se serait imperceptiblement inclinée en un assentiment, que, sans une hésitation, elle se serait tuée.
Mais Odon ne bougea pas. Il n'y eut, dans l'attente accablée de la chambre, que le chuchotement trouble de la respiration du moribond, tantôt précipité, haletant, tantôt s'arrêtant pendant une ou deux mortelles minutes et, à l'instant où tout semblait fini, reprenant avec des saccades désordonnées.
Et l'âme de Pauline était suspendue à cette affreuse respiration; elle était cette respiration. Tantôt, elle s'évanouissait, disparaissait jusqu'à l'inconscience: tantôt elle roulait, se tordait en un flot de pensées, en un torrent dévastateur d'agitations débordantes.
«Ne meurs pas! Reste! Comment la force de ma supplication n'est-elle pas capable de te redonner la vie? Je ne veux pas—Seigneur Dieu apprenez ma volonté, puisque vous êtes sourd à ma prière—je ne veux pas que mon amant meure! N'a-t-il pas suffi autrefois d'une volonté pour arracher au tombeau la fille de Jaïrus et le fils de la veuve de Naïn et Lazare?... Et suis-je moins que Jésus?... Oh! oui, certes, et mon humilité est profonde... Je veux dire: ma volonté est-elle moins grande? Non, Seigneur: en ce moment ma foi n'est pas inférieure à celle qui a opéré les prodiges. Si votre parole est vraie, ma foi devrait, en ce moment, transporter la montagne, la montagne qui m'écrase... Mais vous mentez, votre parole est mensongère... Écrasez-moi complètement, écrasez-nous, que je ne sente plus, que je ne voie plus!...»
Elle approchait du délire. Mais ses pensées tournoyaient si vite dans son front chargé de fièvre, qu'elles constituaient moins de réelles divagations qu'un mélange informe d'élancements douloureux et de vertiges. Pauline ne s'arrêtait à aucune d'elles d'une façon stable. Passant, presque sans s'en rendre compte, de l'oraison au blasphème, de la plainte passionnée à l'effroi, elle ne se créait point d'image précise de ce qu'elle ressentait vraiment. Son cœur, son cerveau, ses nerfs se brouillaient en tumulte.
Parfois, un éclair lézardait le fond noir de son être: c'était sa vie, l'idée de sa vie traversant rapidement sa mémoire. Sa vie! oh! sa vie brève, inconsistante, sa vie fugitive comme un bondissement de flèche, pour arriver, sans transition, l'instant d'après, à ce but, à la mort, qui, elle, n'était que trop et que trop abominablement vraie! Plus rien! Tout ce qui avait existé et avait si promptement apparu et disparu, toute la vie, cet éclair, avait zigzagué dans les ténèbres pour s'y résoudre éternellement, après avoir illuminé—quoi? O vie-fantôme aboutissant à la mort-vérité! Et à travers quelles souffrances? et pour quelles insondables souffrances? Et cette minute de la mort balancerait par son poids tout le poids—si minime maintenant—de la vie! Et les siècles, les siècles de siècles suivraient, toujours, toujours... et toujours ce serait la mort.
Ne resterait-il rien? Rien! Cet amour, leur amour, l'amour, qui pour eux avait été la vie et les avait souvent élevés si haut qu'ils avaient cru être immortels et divins, l'amour, leur amour ne subsisterait-il que comme la vague auréole d'un songe plus vague encore? Cet idéal, grâce auquel ils s'étaient senti une âme, une âme commune, fondrait-il comme un spectre vain dans la fumée des torches lugubres d'irréparables funérailles? N'aurait-il pas mieux valu n'avoir jamais aimé? N'aurait-il pas mieux valu de suite cette mort, cette mort qui n'en aurait pas été une? Et si la vie terrestre ne pouvait leur être épargnée, au moins que n'en eussent-ils ignoré le grand, l'implacable désir, ce qui ne meurt pas et ce qui meurt toujours, leur double âme, le sanglot, la cruauté, l'illusion de l'amour!
Leur amour avait-il même existé? Et Pauline—ce fut un vide étrange—Pauline douta. Il semblait que puisque l'amour ne pouvait vaincre la mort, c'est qu'il n'avait pas été l'amour.
«Quand, quand ai-je aimé? Je n'ai pas eu le temps! Tout était déjà fini, que je cherchais encore dans l'avenir l'accomplissement de ma destinée! Pas un seul moment je n'ai pu me croire heureuse, comme je voulais que l'amour me rendît heureuse. Pas un moment je n'ai pu me dire: «Me voilà au sommet, je n'irai pas plus loin, je n'ai plus qu'à descendre.» J'ai toujours regardé en avant, j'ai toujours voulu plus, espéré plus. Espéré! Espérer n'était pas aimer! Et lorsque l'impitoyable doigt de Dieu brise cette espérance, n'est-ce pas l'amour, la possibilité de l'amour qu'il raye de ma vie? Et pourtant, jamais femme n'a aimé plus que moi! Je le sens, j'ai aimé, j'ai aimé... Mais plus j'aimais, plus je voulais aimer: et il me semblait, à chaque élan nouveau, que je n'avais pas aimé encore. Et voici: le jour de deuil est arrivé, mon cœur est arraché de ma poitrine alors qu'il devait battre, battre plus fort, battre pour l'infini. Oh! mourir! mourir!... Odon, je veux mourir avec toi... Peut-être le cycle de notre amour n'est-il pas révolu!...»
Elle détourna la tête, comme poussée par quelque force occulte.
Tout à coup, son sang reflua à son cœur.
Dans le coin le plus sombre de la chambre, elle crut voir, elle vit, oh! elle vit à n'en pas douter une forme, tel un brouillard qui se condense, une forme qui se créait. Elle reconnut... Elle le reconnut... Lui!... lui!... C'était son ombre, sa vision se détachant sur le fond obscur des tentures. Et peu à peu, l'ombre se précisa, prit du relief et de la couleur. Elle ondoyait, comme portée par des flots invisibles, comme balancée mollement dans un fluide éthéré. Les doigts devinrent lumineux; ils dégagèrent une lumière phosphorescente, dont s'éclaira tout le haut de la figure. L'apparition était presque vivante maintenant, semblable au reflet d'un homme vivant projeté par une lampe dans une glace noire. C'était Odon, Odon transfiguré, plus beau qu'il ne l'avait jamais été, Odon souverainement serein, brillant de sa vraie nature, sa nature glorifiée. Son regard posé sur Pauline souriait gravement avec une douceur infinie. Lentement, lentement, il fit un geste: il développa son bras hors des draperies blanches qui le vêtaient, et, d'un mouvement insensible, amena un doigt sur ses lèvres. Il resta quelques instants ainsi. Puis, la mystérieuse apparition commença à décroître. Les teintes se fondirent; les formes s'effacèrent graduellement. Bientôt, ce ne fut plus qu'une buée grise, qui elle-même finit par se dissoudre.
Immobile jusqu'ici, sans un souffle, les yeux fixes, dilatés par l'étonnement et par l'attente, Pauline, lorsqu'elle le vit disparaître, voulut s'élancer. Plus rien! C'était le vide morne et terrible. Et là, sur le lit, le corps gisait.
Elle se dit rapidement:
«Il est mort.»
Folle, elle se jeta sur la dépouille.
Mais non: le cœur battait encore faiblement.
«Où est-il? Oh! où est-il? Je ne sais rien! Je suis comme une égarée dans la nuit. Odon! parle! réponds-moi! Était-ce toi, toi vraiment? N'était-ce qu'une hallucination de mes sens! Vas-tu mourir? Vas-tu vivre? O mon Dieu! mon Dieu!»
La porte s'ouvrit.
Une grande femme en noir parut sur le seuil. Elle était accompagnée d'un prêtre.
Pauline se dressa, blême.
—Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda-t-elle.
La femme en noir répondit:
—Je suis Mme de Rocrange.
La maîtresse d'Odon fut saisie d'un frisson néfaste. Cette femme venait-elle lui enlever le cadavre?
—M. de Rocrange est à l'agonie, dit-elle, laissez-le mourir en paix.
L'autre reprit d'un ton qui n'admettait pas de réplique:
—Je suis Mme de Rocrange: mon devoir est d'assister à son lit de mort celui dont je porte le nom. Je vous prie de vous retirer. Vous avez eu l'œuvre de joie, à moi l'œuvre de douleur.
—Madame, murmura Pauline les dents serrées, venez-vous pour insulter celui qui m'a aimée? L'amour est l'œuvre de douleur aussi bien que l'œuvre de joie. Vous qui ne l'avez jamais aimé, vous n'avez rien à faire ici.
—Et Dieu? fit Mme de Rocrange.
—Dieu! repartit Pauline en accentuant avec désespoir les syllabes, on ne sait pas ce qu'il veut: lorsqu'on l'interroge, il ne répond que par le mystère.
—Il vous répond par moi. Je viens: c'est sa réponse.
Ces paroles s'étaient croisées à mi-voix, comme des coups de stylet dans l'ombre.
Les deux femmes se dévisagèrent.
Au bout d'un instant de défi silencieux, Mme de Rocrange comprit qu'elle ne serait pas la plus forte. Elle passa de l'autre côté du lit, à gauche.
Puis, sans paraître faire davantage attention à Pauline, elle s'agenouilla et dit:
—Mon père, confessez le mourant.
Le prêtre s'approcha. Il se pencha sur le corps. Il fit quelques brèves interrogations, qui restèrent sans effet.
Voyant alors que le mourant n'était plus en état de se confesser, il prononça à haute voix:
—Misereatur tui omnipotens Deus, et dimissis omnibus peccatis tuis, perducat te in vitam æternam!
Mme de Rocrange répondit:
—Amen!
Le prêtre reprit:
—Indulgentiam, absolutionem et remissionem omnium peccatorum tuorum tribuat tibi omnipotens et misericors Dominus!
Mme de Rocrange répondit encore:
—Amen!
L'absolution était à peine donnée, que le mourant eut un frémissement inattendu. Une étincelle—un regard—passa dans son œil. Et sa main, qui pendait inerte, se souleva, se souleva doucement... et vint se poser sur la tête de Pauline.
Ce fut la fin. Pauline, toute sanglotante de cette bénédiction, s'était laissée tomber sur lui, avait collé ses lèvres aux siennes. Elle recueillit son dernier soupir.
Odon de Rocrange était mort.
Un silence farouche suivit cette scène, interrompu seulement par les prières que marmottait Mme de Rocrange.
Toute la nuit, les deux femmes restèrent en présence à veiller leur cadavre.
XX
Ce ne fut que plusieurs mois après la mort d'Odon, que Pauline songea à quitter Grasse.
Elle avait abandonné le corps à Mme de Rocrange. Celle-ci l'avait transporté à Paris pour l'ensevelir dans un caveau de famille.
Qu'importait à Pauline la dépouille mortelle de celui qui avait été son amant? Ce n'était pas ce corps qui l'avait aimée, mais l'âme dont il n'était que la terrestre et grossière réalisation. Oh! cette âme! elle y rêvait continuellement. Elle tentait de s'imaginer que cette âme était présente, la frôlait, lui suggérait toutes ses pensées, tous ses souvenirs.
Mais elle était prise de doute.
«Vivre de sa mémoire, est-ce bien vivre de sa vie avec lui vivant? Ne suis-je pas trompée par l'obsession de mon amour? Ce besoin de croire quand même n'aboutirait-il pas à la démence? O Odon, n'es-tu plus qu'un vain son de syllabes qui s'agite douloureusement en moi?»
Maintes fois, elle essaya de revoir le cher fantôme. Ce désir la torturait. Elle restait des heures et des heures sans mouvement, les yeux tendus, la volonté ardente, s'épuisant à surprendre les moindres ondulations mystérieuses du vide, à provoquer l'hallucination. Mais elle eut beau prier, vouloir, se rendre malade; elle eut beau s'efforcer à reconstituer la scène du soir fatal, se mettre dans l'état d'esprit où elle était, à la place où elle se trouvait, fouiller le même coin d'ombre de la chambre funèbre où il lui était apparu: jamais, jamais elle ne le revit.
Où était-il? Pourquoi—s'il existait—ne se rendait-il pas à ses supplications? L'avait-il oubliée? Se trouvait-il si haut, si haut, si différent de ce qu'il avait été sur la terre, qu'il abandonnait à l'obscurité celle qui avait pourtant fait palpiter son cœur de chair?
Oh! savoir!
Mais si savoir, c'était l'atroce certitude du néant, ou—ce qui était la même chose—de l'oubli, ne valait-il pas mieux le doute: le doute qui est la perpétuelle blessure envenimée, cependant qui contient encore un peu de possibilité, de rêve, d'illusion?
Pauline n'osait pas se tuer.
Car, elle, ce n'était pas pour oublier qu'elle se serait tuée! C'eût été pour rejoindre là-bas l'amant qu'elle pleurait. Or, qui pouvait lui dire ce qu'elle trouverait au-delà de la mort? Peut-être la dispersion, l'impuissance, l'incohérence; peut-être le désert sans bornes où, durant des siècles et des siècles, elle errerait à la recherche de l'âme qu'elle ne rencontrerait jamais; peut-être le jugement qui la précipiterait aux abîmes; peut-être la nouvelle naissance dans un monde où plus un seul souvenir ne subsisterait de celui-ci; peut-être—rien. Alors, plutôt que l'oubli, plutôt que le néant, la souffrance, la souffrance encore sur la terre, où, au moins, l'amour, son amour, tant qu'elle était en vie, ne périssait pas tout entier!
Désolée, elle resterait, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu, au destin, au hasard de mettre fin à l'inconcevable mystère.
Elle n'osait même plus penser. Son pauvre cerveau s'égarait, en proie aux insolubles questions.
Attendre!...
Heureuse, lorsque les larmes venaient mouiller ses paupières, lorsque l'émoi des souvenirs gonflait son sein! Heureuse, lorsque sa peine éclatait en longs sanglots instinctifs et humains! Alors, elle se sentait encore femme, encore amante; alors, elle se sentait vivante, vivante par la douleur, mais vivante. Ce qui l'effrayait—et elle glissait dans ce gouffre, elle y glissait—c'était l'affaiblissement graduel de sa faculté de souffrir. Non pas que la consolation lui fût accessible. Ce n'était point un apaisement, un espoir de retour à moins d'amertume: c'était, au contraire, le progrès dans la détresse, progrès qui aboutissait à l'accablement, à la stupeur, par l'usure même de la sensibilité. Déjà, elle ne se trouvait plus capable de révolte. Ah! ses anciennes indignations! Elle se les rappelait avec la surprise dont on considère une passion étrangère. Était-il possible qu'elle eût été assez impressionnable pour s'emporter contre l'injustice humaine? Injustice, hypocrisie, immoralité: ces mots, dont elle frémissait autrefois, résonnaient étrangement. Que signifiaient-ils? Que voulait-elle au juste par ses revendications, alors qu'elle s'irritait au contact d'une société qui la froissait? Dieu, qu'elle était loin! Et ses théories sur l'amour! et la liberté d'aimer! Oh! étrange! étrange! Quelle vitalité de cœur et d'esprit il avait fallu pour s'exciter à de pareilles choses! A l'issue de son existence tourmentée, Pauline n'était plus en état de songer seulement à l'insondable ironie qui s'en dégageait. A force d'avoir désiré l'impossible, les sources du désir s'étaient taries. A force de s'être brûlée aux plus hautes idées de l'honnêteté et de l'amour, les ailes de sa foi avaient été consumées jusqu'à la racine. Son âme mutilée se traînait, rampait désormais sur la steppe aride: le ciel était de plomb, pas un souffle ne passait, de tristes râles d'oiseaux parsemaient le silence.
Puis, comme un malade se retourne sur son lit, tout d'un coup elle éprouva le besoin de fuir Grasse.
Fuir Grasse, où ne régnait plus que la solitude! fuir la villa d'abandon, que ne hantait même pas l'ombre de celui qui était parti! Et aller là... où d'autres paysages allégeraient—peut-être—son front de l'angoisse de la folie.
Alors, elle eut un souvenir, lointain, vague, comme une douce surprise de se souvenir. Paris! Elle avait vécu, autrefois, à Paris. N'avait-elle pas là-bas quelqu'un... oui, quelqu'un qu'elle aimait?... Son fils... Elle ne l'avait pas revu depuis si longtemps!
Pauline pleura.
Pour la première fois, des pleurs moins amers baignèrent ses joues. Un frisson, comme un zéphyr qui ride l'eau torride, fit tressaillir son cœur d'émotion. Un frisson qui était presque une espérance!...
Oh! elle n'exigerait rien! Elle serait humble. Elle n'arriverait pas comme une mère qui réclame sa part, la grande part. Elle se ferait petite, aussi petite qu'il le faudrait, demandant seulement à le voir, à voir son fils quelquefois. Ne se rendait-elle pas compte elle-même combien sa compagnie serait lugubre? Elle habiterait une maison éloignée, dans un faubourg. Il viendrait, quand il voudrait, en passant. Il apporterait sa jeunesse, comme un rayon de soleil entre dans une demeure de deuil, envahit tout, dore tout, à de certaines heures, à de certains jours, lorsque le ciel est clair et que les volets sont ouverts. Ses visites seraient le seul bien qui lui resterait du monde visible.
Enfantinement, une joie timide effleura son âme. Pauline partit pour Paris.
Comment serait-elle reçue? Et son fils, et le baiser de son fils, quelle impression produirait-il sur son pauvre cœur?
Facial répondit d'une façon très polie à la lettre par laquelle elle lui annonçait son arrivée. «Venez, disait-il, nous serons charmés, mon fils et moi, de vous voir.»
Elle se présenta, quelques jours après, dans cette maison qui avait été la sienne. A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'elle fut saisie d'une sensation de malaise. Tout avait un air gai, léger, satisfait... On était heureux ici.
Lorsque Facial vint la recevoir, il s'arrêta stupéfait, hésitant à la reconnaître.
—Comment, c'est vous? fit-il avec un geste de commisération. Et en effet, Pauline avait les cheveux blancs; elle était maintenant une vieille femme.
—Vous! vous! répétait Facial toujours plus étonné, considérant ce débris que quelques années avaient fait de celle dont il admirait autrefois la jeunesse.
Lui s'était un peu boursouflé; il n'avait guère changé, d'ailleurs.
—Donnez-moi de ses nouvelles, dit Pauline avec une appréhension.
—Mais vous allez le voir, il est ici.
—Je vais le voir? Aujourd'hui?
—Certainement, dit Facial:
Et il ajouta avec la plus extrême politesse:
—Je ne voudrais pas que vous vous soyez dérangée seulement pour moi.
—Oh! je vous remercie! Et je pourrai le voir quelquefois?... souvent?...
—Autant que vous le voudrez. Il n'y a aucun inconvénient, aucun inconvénient, maintenant, à ce que vous le voyiez. Marcelin n'est plus un enfant; il est maître de se conduire comme il le désire. Je le laisse libre.
Facial causait d'un ton dégagé, suivant avec curiosité l'effet de ses paroles sur le visage de Pauline.
Celle-ci n'osait croire à une générosité si complète; elle tremblait, tremblait comme une faible feuille d'automne, se sentant à la merci des moindres chocs, sans force pour résister.
—Oui, disait Facial, Marcelin est aujourd'hui un garçon accompli. Il a terminé brillamment son lycée. Le voici étudiant en droit. Je crois qu'il ira loin. Indépendamment de son intelligence, qui est vive, son caractère s'est formé tout à son avantage. Il a ce qu'il faut pour réussir. Je suis très content de lui.
Et sonnant un valet de chambre:
—Prévenez mon fils que Madame est au salon.
Quelques instants après, la porte s'ouvrait. Un jeune homme fort élégant, aux manières distinguées, faisait son apparition, le sourire aux lèvres.
Pauline s'était levée toute chancelante.
Mais au premier coup d'œil, elle comprit. Un sang mortel battit ses tempes. Ce n'était plus son fils.
Marcelin s'avança vers elle, sans manifester autre chose qu'un empressement de bon ton. Galamment il lui baisa la main.
—Ah! ma mère, croyez à l'extrême plaisir que j'ai de vous revoir. J'ai reçu avec une vive satisfaction la nouvelle de votre arrivée. J'espère qu'il ne s'agit point là d'un simple séjour, mais que vous allez vous fixer à Paris. Vous me permettrez, lorsque vous serez installée, d'aller souvent vous présenter mes hommages.
Elle le regardait, l'écoutait, comme dans un rêve. Elle cherchait le Marcelin d'autrefois. Il y avait des rappels, dans le timbre de la voix, dans les jeux de la physionomie. C'était lui: mais elle le sentait si autre, qu'il lui produisait l'effet d'un étranger.
—Je vous laisse ensemble, fit Facial: vous avez, sans doute, bien des choses à vous dire.
Il prit congé, comme s'il voulait, ainsi, marquer la complète indépendance dont jouissait Marcelin et donner toute sa signification à l'attitude de celui-ci vis-à-vis de sa mère.
—J'ai appris le malheur qui vous a frappée, dit alors le jeune homme, mais sans se départir un instant de sa correction. Je sympathise autant qu'il convient à votre affliction, Le défunt était un parfait gentilhomme. Je n'hésite pas à lui rendre justice, malgré la réserve à laquelle je suis tenu et que vous serez la première à comprendre. Je n'insiste pas davantage. Parlons de vous: votre santé est bonne?
Pauline ne trouvait pas une parole, pas un geste. Des sons sortirent au hasard de ses lèvres.
—Oui... oui... je vous... je te remercie...
—Vous n'êtes pas encore tout à fait remise, cela se voit, continuait Marcelin en frisant sa légère moustache. Paris vous fera du bien. Vous ne pouviez pas rester éternellement enterrée là-bas. Pour moi, vous voyez, je vais à merveille. J'entre dans la vie par la porte rose. Mon père est exquis. J'ai pour lui une grande estime, doublée d'une réelle affection.
—Tu as... raison, balbutia Pauline.
—Et puis, papa est un homme en situation: cela va joliment m'aider, soit que je fasse carrière, soit que je me lance dans la politique.
—C'est juste...
Pauline défaillait: un vide étrange où tournoyait sa tête.
—Vous êtes souffrante?
—Un peu... Ce ne sera rien... Je m'en vais...
—Alors, au revoir, et à bientôt. A propos, que je vous dise, je ne demeure plus avec papa. Papa m'a loué un petit pavillon au quartier latin, rue d'Assas. C'est plus commode et plus agréable. Venez me voir.
Il lui remit sa carte de visite, et tirant un calepin qu'il consulta:
—Voulez-vous vendredi après-midi, entre quatre et six? Oui? C'est entendu, je vous attendrai. Vous verrez mon installation. Nous prendrons le thé. Au revoir.
Et avec une aimable sollicitude:
—Il faut vous soigner, recommanda-t-il en la reconduisant.
Une immense tristesse envahissait Pauline, son âme était lasse. Mais l'esprit de révolte n'habitait plus en elle. Tout s'accomplissait. Elle n'avait rien à opposer au cours navrant des choses: ni volonté, ni raisonnement, ni colère, ni courage. Elle subissait; elle s'inclinait. Mais il lui semblait que son cœur pleurait du sang.
Où aller? De quel côté diriger des pas qui ne cherchaient aucun but? Le panorama des faits terrestres tournait autour de ses yeux, lui donnait le vertige; tout se confondait, tout devenait gris. Elle aurait voulu se coucher et attendre sans un mouvement, essayer de dormir. Mais sa fièvre ne lui permettait pas la tranquillité, le sommeil: elle devait errer, sans savoir, sans même tenter de comprendre pourquoi la route était si longue et si mauvaise.
«Odon! Odon!»
Ce cri plaintif rayait son âme.
Odon ne l'entendait pas, ne pouvait l'entendre. Elle était seule.
Et Pauline se souvint tout à coup qu'elle se trouvait à Paris, et que, tout près, au Père-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon son pèlerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vêtu de ses baisers était étendu sous la terre noire, éternellement, éternellement immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafraîchir son front contre le marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abîmer sa prostration à l'endroit qui symbolisait et matérialisait à la fois la ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'était-ce pas le dernier refuge? Son cœur brisé s'y répandrait sans retenue; elle aurait encore des larmes, quelques larmes... ce serait doux...
Lorsqu'elle arriva au cimetière, elle crut qu'elle allait mourir. Sa sensibilité fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres comme une rosée intérieure et douloureuse. A peine se tenait-elle debout. Ses artères ne battaient presque plus. Elle n'éprouvait pas d'émotion, mais une grande faiblesse physique et morale.
Elle se fit indiquer l'allée où se trouvait le tombeau.
Lentement, elle chemina à travers les édicules tumulaires. Ses yeux erraient à droite et à gauche sur les inscriptions. Brusquement elle s'arrêta et porta la main à son cœur, que fendirent deux ou trois palpitations aiguës. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple nom:
DE ROCRANGE
Elle s'approcha, alla s'appuyer contre la grille fermée du caveau. Au dedans, des plaques de marbre scellées, des épitaphes, les unes vieilles, presque effacées, d'autres plus récentes. Et là, au milieu de tous ces «de Rocrange» qui ne lui disaient rien, la sienne! La sienne aux lettres d'or toutes fraîches, qui brillaient trop:
ODON DE ROCRANGE
Né à Paris le...
Mort à Grasse, le...
A côté, une plaque blanche, déjà posée, mais vide: la place réservée à Mme de Rocrange.
Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considérait avec une sorte de torpeur ce sépulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et son âme à elle, son âme ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que sa pauvre âme, elle aussi, était roide sous une pierre.
Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu s'écouler sans qu'elle songeât à se rappeler quelque chose de la vie.
Elle ne priait pas.
Les yeux fixés sur l'inscription, qui était tout ce qui restait de visible du passé, elle en épelait machinalement les caractères. Et les lettres funèbres, une à une, la fascinaient, comme par de mystérieuses correspondances.
Elle fut tirée de son engourdissement par un bruit de pas. Deux personnes s'approchaient. Elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de Béhutin. Un valet de pied les suivait, portant des fleurs.
Lorsqu'ils aperçurent Pauline, ils s'arrêtèrent. Ils se concertèrent un instant. A la suite de quoi, ils détachèrent en avant leur valet de pied. Le domestique s'avança vers Pauline et dit:
—Le vicomte et la vicomtesse désirent prier. Ils attendent que vous vous retiriez.
Pauline se leva et se retira.
Elle sortit du cimetière.
Ses pas la portèrent, la traînèrent à travers des rues et des rues. Ah! que la ville lui paraissait étrange, vague. Elle ne savait pas quelle ville c'était. Des gens circulaient, glissaient autour d'elle comme des ombres, la frôlaient, bourdonnaient. Il y avait un bruit confus, continu, qui entrait dans ses oreilles et roulait dans sa tête. De grandes rangées de maisons la guidaient, la forçaient d'avancer. Elle marchait dans des directions. Parfois, l'espace s'élargissait; mais partout de nouveaux couloirs s'ouvraient où elle devait s'engager. La nuit tombait. Des lumières, de nombreuses lumières s'allumaient et répandaient une trouble atmosphère blonde. Elle voyait par places d'immenses monuments inconnus, qui lui paraissaient surgir devant elle de dessous terre.
Et voilà qu'elle se trouva accoudée contre un parapet, à regarder quelque chose d'extraordinaire, dans le lointain. Une énorme masse noire, aux formes fantastiques, émergeait de l'horizon, semblable à une bête de l'Apocalypse. Pauline la contemplait avec extase, croyant la voir remuer, espérant qu'elle allait s'ouvrir et tout engloutir. Elle remuait! La nappe au-dessus de laquelle elle s'élevait, nappe luisante, aux longues traînées bleues dans la trame sombre, aux reflets scintillants, remuait, remuait certainement. Et la bête envahissait le ciel, vibrante, comme si elle allait se mettre à respirer.
Une voix prononça à côté d'elle:
—Notre-Dame!
La même voix dit encore:
—Il ne faut pas rester ici: l'eau fait mal.
Pauline continua à marcher. L'humidité du brouillard transperçait ses vêtements. Elle ignorait où elle allait. Elle éprouvait seulement de chaque côté de la tête une douleur lancinante qui l'empêchait parfois d'avancer. Et une terreur la prenait: celle de s'évanouir, de tomber, alors qu'elle devait marcher, marcher pour toujours peut-être.
Elle n'était pas folle; elle se sentait calme... et sage, très sage. Les passants la regardaient; mais elle voyait bien qu'ils n'étaient que des passants, de pauvres misérables passants, dont les yeux étaient aveugles et les oreilles bouchées. Les arbres aussi la regardaient. Eux, du moins, pleuraient sur elle quelques-unes de leurs feuilles jaunies.
Elle remarquait avec exactitude les incidents de sa route. Elle se rendait certainement compte que les maisons étaient des maisons et non de grands murs d'ombre. Comment les maisons auraient-elles été des murs d'ombre, puisqu'elles étaient trouées de fenêtres, dont beaucoup brillaient, et qu'elles paraissaient habitées comme des fourmilières? Partout, partout de ces lumières, qui ne se trouvaient pas là naturellement. Des mains avaient dû les allumer. Pour éclairer quoi? N'était-on pas aussi bien sans lumière? Il y en avait jusque dans la rue... Il y avait des affiches lumineuses...
REBECCA REBECCA REBECCA
dans son grand succès
LE MUSEAU DE DODORE
Sa raison était bien entière. Si elle n'attachait plus aux chocs leur importance, c'est, sans doute, qu'elle voyait de plus haut et de plus loin. C'est ainsi qu'elle se souciait peu de savoir où elle allait. Il lui suffisait de savoir qu'elle marchait.
Mais une plaque bleue frappa ses yeux. Elle lut: «Rue d'Assas».
Pourquoi ce nom de rue arrêta-t-il son attention, alors que tant d'autres avaient passé inaperçus? Ah! Elle se souvint. C'était la rue où demeurait son fils.
Son fils! Comment s'appelait déjà son fils? N'importe, elle l'aimait bien. Ah! elle avait été froide, aujourd'hui, avec lui! Elle n'avait rien su lui dire. Elle n'avait même pas su lui dire qu'elle l'aimait bien. Il pouvait s'être offensé de sa froideur. Il avait dû certainement s'en attrister. Le voir! Elle devait le voir! Il fallait qu'elle le vît tout de suite, afin de lui demander pardon et de le consoler.
Pauline chercha la carte que son fils lui avait donnée. Elle lut le numéro de sa maison. Elle lut aussi qu'il s'appelait Marcelin.
«Marcelin! Marcelin!»
Elle répéta ce nom plusieurs fois, se demandant si c'était bien ce nom-là, ne se rappelant pas que ce nom lui eût jamais été familier.
Lorsqu'elle eut trouvé la maison, elle entra. Au fond du jardin, elle aperçut le pavillon dont il avait parlé. Le rez-de-chaussée était éclairé. Elle approcha à pas de loup. Elle voulait d'abord le voir, voir ce qu'il faisait, le voir sans qu'il se doutât de sa présence.
Elle approcha, elle se glissa jusqu'à la vitre. Elle jeta un coup d'œil par l'interstice des rideaux.
Marcelin était là...
Mais il n'était pas seul...
Il était avec une femme... une femme en chemise...
Julienne!...
Une légère plainte, comme un soupir d'enfant, s'échappa des lèvres de Pauline.
Et la pauvre femme s'éloigna...
Elle s'éloigna...