—Vraiment, contez-nous ça! s'écria-t-on, alléché.
—C'est toute une aventure: une femme du monde ayant les meilleures relations, une femme que tous ici connaissent, que nous avons tous reçue, vient de compromettre gravement sa réputation et l'honneur de son mari. Le fait est public, et si je suis le premier à le divulguer, c'est que je suis mieux informé que les autres: mais demain, certainement, tout Paris en parlera. En attendant, mesdames, je ne vous en recommande pas moins une grande discrétion. Qu'il ne soit pas dit que le scandale éclate par notre faute.
—Je vous en prie, Monsieur, dit Pauline inquiète de cet exorde, s'il s'agit d'une de nos amies, réfléchissez à deux fois avant de causer peut-être un mal irréparable.
—En effet, vous feriez mieux de vous taire, accentua Odon avec sévérité.
—Mais non, mais non, protestèrent une ou deux voix féminines.
Sénéchal s'arrêta, un instant interloqué. Puis il reprit avec un sourire presque railleur à l'adresse des interrupteurs:
—Quand je vous dis que demain tout Paris le saura: il y a eu trois témoins. Vous en avez la primeur, voilà tout.
—Une primeur, quelle chance! susurra Mme Sermais.
—Je remarque, Sénéchal, que vous nous tenez le bec dans l'eau, s'écria cavalièrement Julienne. Exhibez votre phénomène, et nous apprécierons s'il valait la peine d'un pareil boniment.
Sénéchal jeta un coup d'œil circulaire, s'assura que les esprits étaient à point et débuta:
—Une dame, appelons-la madame Z..., si vous voulez...
—Oh! pas d'énigmes, mon cher, fit Julienne.
—Des noms, je vous en conjure! supplia la baronne Citre.
—Vous y tenez? Eh bien, cette dame, c'est Mme de Saint-Géry.
Tous la connaissaient, et Sénéchal était certain de son effet.
—Madame de Saint-Géry! s'exclama-t-on. Comment est-ce possible? Que s'est-il passé? Qui aurait pu penser à elle? De grâce, mettez-nous au courant!
La Sénéchale soupirait avec confusion:
—Et dire qu'il y a huit jours à peine j'embrassais cette créature!
—Vous auriez juré comme moi, mesdames, poursuivit Sénéchal, que Mme de Saint-Géry était la femme la plus irréprochable du monde. Nul de nous ne se serait avisé de la soupçonner. On la trouvait même, je crois, un peu austère. A la voir, à la fréquenter, qui se serait douté que Mme de Saint-Géry avait depuis plusieurs années une liaison?
—Et quel était l'heureux mortel? demanda Julienne.
—L'amant, un de nos officiers les plus distingués...
—Son nom, par pitié! gloussa la baronne pâmée d'aise.
—Le comte Victor des Urgettes.
Il y eut un bruissement de curiosité satisfaite.
—Et comment a-t-on découvert? interrogea Mme d'Orgely en s'éventant avec vivacité,
—Je passais hier rue de Provence, lorsque je m'entendis héler par une voix connue partant d'un fiacre qui venait de me distancer. «Venez avec moi, mon cher sénateur, vous me serez peut-être utile.» C'était Saint-Géry. Je montai dans sa voiture, et, tout en roulant, il m'expliqua qu'ayant acquis la certitude que sa femme le trompait, il allait la surprendre. «Je n'ai pas prévenu le commissaire, me dit-il: mêler la police à ces affaires-là est assez mal porté; mais je veux des témoins, pour être maître de la situation.» Le fiacre s'arrêta rue des Martyrs. Nous fûmes reçus par le concierge. «J'ai acheté cet homme,» me dit Saint-Géry. Effectivement, ce fut le concierge qui nous montra le chemin et nous ouvrit la porte d'un petit appartement. Saint-Géry s'avança très calme, il traversa une première pièce vide et frappa à la porte d'une seconde, qui devait être une chambre à coucher ou un petit salon. Ce fut des Urgettes lui-même qui vint ouvrir. Il eut un geste d'étonnement en voyant Saint-Géry. Celui-ci pénétra dans cette seconde pièce, tandis que nous restions dans la première, le concierge et moi. Nous entendîmes une violente dispute entre trois voix irritées: et la troisième était une voix de femme, que je reconnus bien évidemment pour la voix de Mme de Saint-Géry. Enfin Saint-Géry ressortit. «Je vous remercie, messieurs, dit-il; je sais ce que je voulais savoir: vous pourrez en témoigner à l'occasion.»—«Vous laissez Madame ici?» lui demandai-je quelque peu étonné.—«Pourquoi pas? répondit-il. Elle est chez monsieur des Urgettes, où elle se plaît apparemment mieux que chez moi. Mon seul but est d'obtenir une séparation à l'amiable, qui sera au mieux pour mon plaisir et pour mes intérêts. Après ce petit esclandre, elle ne s'y refusera pas.» Voici, mesdames, le récit exact de ce qui s'est passé.
La baronne et Mme Sermais haletaient; Mme d'Orgely s'éventait toujours plus rapidement; la vicomtesse de Béhutin avait écouté l'histoire d'un air de suprême dégoût; la Sénéchale, très prude, levait au ciel ses gros yeux indignés; Julienne riait.
—Alors, dit la baronne, vous n'avez pas vu Mme de Saint-Géry?
—Je n'ai fait qu'entendre sa voix. Cela suffit.
—Était-ce, au moins, la voix d'une femme surprise en flagrant délit?
—Tout à fait.
—Mais vous avez vu son amant, le comte... Dans quel costume était-il? demanda Mme Sermais.
—La vérité m'oblige à dire qu'il était fort correctement vêtu. Je le regrette.
—C'est dommage, en effet. Mais l'adultère est prouvé?
—Tout ce qu'il y a de plus prouvé.
Facial et Réderic, sur ces entrefaites, étaient rentrés au salon.
—Ma chère amie, dit Facial en se tournant vers sa femme, vous me ferez le plaisir de n'avoir plus aucune espèce de relations avec cette dame.
—C'est évident, dit Julienne, nous ne pouvons plus la recevoir.
Pauline regarda son amie avec stupéfaction; mais elle ne fit aucune remarque.
—J'espère bien, dit la baronne, qu'après une histoire pareille, cette femme n'aura pas le front de se présenter quelque part.
—Il ne lui reste qu'à disparaître, conclut la vicomtesse.
—Et le comte, que va-t-il devenir? demanda étourdiment Mme Sermais.
—Il va devenir le héros des salons, répondit Réderic, qui n'avait pas encore ouvert la bouche.
—A moins, compléta Odon, qu'il ne lui passe par la tête l'absurde idée de rester fidèle à celle qui s'est perdue pour lui. Dans ce cas, il est coulé comme elle. Mais vous parliez d'un troisième témoin, Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Sénéchal: quel était-il?
—Le domestique du comte des Urgettes, qui était accouru de l'office trop tard pour nous arrêter.
—De ces trois témoins, il n'y en a qu'un seul qui compte, vous: et vous avez le courage de vous faire par vos récits l'auteur de la ruine d'une pauvre femme qui n'eut que le seul tort de se laisser prendre. Je ne vous félicite pas.
—Vraiment, Monsieur?... commença Sénéchal d'un ton rogue.
Mais il retint la riposte blessante qu'il se préparait à lancer, se souvenant à propos que Rocrange était une fine lame et ne supporterait peut-être pas des paroles qui lui déplairaient. Il se borna à prétexter qu'une affaire comme celle-là était fatalement destinée à s'ébruiter, qu'il ne savait par conséquent pas pourquoi il se priverait du plaisir d'en informer quelques personnes intimes sur la discrétion desquelles on pouvait compter, que d'ailleurs il croyait rendre un signalé service au mari en lui ôtant toute possibilité de réconciliation factice avec l'épouse coupable, et que quand une femme se conduisait comme Mme de Saint-Géry, elle n'avait vraiment le droit de prétendre à aucun ménagement.
Chose curieuse, les dames, y compris Julienne, approuvèrent complètement les paroles du sénateur. Pauline seule resta silencieuse.
—Les points de vue diffèrent, Monsieur, termina Odon.
Lui aussi sentait qu'il devait s'arrêter. N'eût été la présence de Pauline, qui excitait sa générosité de gentleman, il ne se fût pas laissé emporter ainsi. Ne connaissait-il pas le monde? Il eût imité la réserve sceptique de Réderic, et sans participer aux médisances, il ne s'en fût point formalisé.
Quelques minutes plus tard, satisfait de son triomphe, Sénéchal battit en retraite, non toutefois sans avoir trouvé l'occasion, pendant que la Sénéchale prenait congé, de glisser à Julienne:
—Quand vous reverrai-je? J'attends un petit bleu de vous.
La baronne, Mme d'Orgely, Mme Sermais partirent aussi, pressées d'aller colporter à droite et à gauche la nouvelle à sensation. Sénéchal avait raison: demain tout Paris le saurait.
Réderic avait voulu s'éclipser. Julienne l'avait retenu:
—Attendez. Je ne sais si mon mari viendra; j'aurai peut-être besoin de vous pour me reconduire.
Et elle avait accompagné cette phrase d'un de ses plus engageants sourires.
Mais, à ce moment même, Chandivier arriva.
—Suis-je libre maintenant? demanda Réderic.
—Oui, dit Julienne.
Elle ajouta à voix basse:
—Venez dîner ce soir.
Chandivier se trouvait dans un état d'excitation assez anormal.
—Ah! mon ami, mon ami! gémit-il en serrant la main de Facial.
Celui-ci, pressentant d'orageuses confidences, se hâta de le faire passer dans son fumoir.
—Qu'y a-t-il?
—Ah! mon ami, je sors de chez Rébecca. Quelle scène, mon Dieu! quelle scène! Elle prétend qu'elle n'a pas de succès à la Comédie, elle veut un grand rôle, elle jalouse ses camarades, elle se plaint des sociétaires, elle dit qu'elle n'a pas d'argent pour se faire des toilettes... et Dieu sait si je lui en donne de l'argent! Bref, mon cher, tout ce que le génie infernal d'une femme capricieuse peut assembler de projectiles m'a été pendant une heure déchargé sur le dos: car je tournais le dos comme sous une tempête de grêlons. Enfin, elle s'est calmée; j'en ai été quitte pour la peur. Mais une peur!... Car si elle me lâchait, cette petite Rébecca, j'en ferais une maladie. Que voulez-vous? Je suis fou d'elle. J'ai dû lui promettre de régler à la fin du mois la note de sa couturière. Et puis, elle veut une seconde paire de chevaux.
Chandivier continua à exposer longuement ses doléances, ses faiblesses et ses petites voluptés, complaisamment écouté par Facial, pour lequel ces amours avec une actrice avaient un fumet de plat défendu.
Au salon, Odon et Pauline, assis dans une causeuse, mettaient à profit un instant de tête-à-tête, tandis que la vicomtesse et Julienne, occupées à feuilleter un album de modes, semblaient plongées dans des considérations absorbantes.
—Connaissez-vous cette pauvre Mme de Saint-Géry? demanda Pauline.
—Personnellement, non: mais j'ai quelque idée de son mari, un homme cynique, incapable de comprendre une femme qui cherche à être aimée. J'ignore si les deux amants sont intéressants: j'affirme que le mari ne l'est pas. Et le fût-il, une femme n'a-t-elle pas besoin d'amour, tout comme un homme; et lorsqu'elle croit le trouver dans une de ces liaisons que le monde taxe d'irrégulières, avons-nous le droit de la juger et de la condamner? Ah! si l'on pouvait pénétrer les cœurs, on verrait d'étranges choses! Partout cet éternel désir d'amour, plus ou moins violent suivant les âmes, enfoui ici sous des couches de pusillanimité, déguisé là de profondes draperies d'hypocrisie, écrasé ailleurs par les nécessités lourdes de la vie, parfois faisant explosion comme une force mal contenue, parfois rongeant sourdement sa prison et s'épuisant à ce travail souterrain. Mais nous ne connaissons personne d'autre que nous, et, malveillants par nature, nous ne voulons pas admettre chez autrui ces sentiments que nous sentons s'agiter au fond de nos cœurs et qui forment, nous en avons conscience, la meilleure partie de nous-mêmes. Et puis, faut-il le dire? nous jalousons l'amour. L'aspect de deux amants inspire une haine féroce, surtout s'ils se permettent d'être heureux sans passer sous les fourches caudines des lois.
—Vous avez aimé?
—Beaucoup. J'aime encore, et peut-être plus que je ne l'ai jamais fait.
—Vous êtes heureux!
—Si le bonheur est en proportion de l'amour qu'on éprouve, oui; s'il dépend de celui qu'on inspire, je n'ai pas le droit encore de me dire heureux: mais l'espérance étant déjà une joie, je suis heureux.
—Selon vous, on n'est heureux que par l'amour?
—Le véritable bonheur me semble difficilement réalisable autrement. Certaines personnes pensent que la quiétude du cœur est le bien suprême; elles craignent les émotions et ne sont pas loin de prendre pour de la folie les plus nobles passions humaines. Mais observez-les: les plus sages ne sont pas réellement heureuses, elles ne sont que calmes.
—N'est-ce point, en effet, une folie que d'abandonner le calme que l'on a péniblement conquis pour s'aventurer sur cette mer orageuse des passions, si fertile en naufrages?
—Ah! Madame, mieux vaut être malheureux par l'amour que vivre sans amour. Aimer est le salut des âmes. Pour quelques-unes, c'est le calvaire; mais même pour celles-là, les pures joies du sacrifice compensent encore les douleurs du supplice. Qu'avons-nous à faire sur la terre, sinon de faire passer notre âme par ces divines flammes qui l'épurent et la rendent apte aux plus hautes fonctions? Sommes-nous des animaux pour borner notre activité à paître, boire et dormir? Sommes-nous des machines pour exécuter quotidiennement le travail nécessaire et rester inertes une fois cet infime labeur accompli? Non, nous sommes des créatures morales, destinées à acquérir par le moyen de la vie une conscience toujours plus complète de nous-mêmes; nous avons une individualité psychique à dégager des tourbes de la matière par l'emploi des puissances spirituelles et sensibles de notre être; nous devons nous créer, comme pour un avenir incommensurable, une vitalité supérieure et féconde, source éternelle de possibilités merveilleuses. Que toutes nos facultés soient mises en œuvre pour cela, la pensée, la volonté, notre sens du beau et du bien, mais surtout l'amour, qui les confond dans une sphère souveraine. Car aimer, c'est à la fois penser, vouloir, comprendre ce qui est beau et ce qui est bien: c'est vibrer à l'unisson de l'univers, c'est tendre à Dieu.
—Considéré de si haut, l'amour devient une vertu.
—C'est plus qu'une vertu, c'est une loi. Que dis-je? c'est la loi. Et la vertu ne consiste-t-elle pas justement à découvrir la loi et à s'y conformer?
—A s'y conformer librement.
—Ou, si la liberté absolue n'existe pas, avec toute l'indépendance possible vis-à-vis des lois inférieures, et en particulier de ces absurdes lois humaines qui sont bien moins des lois qu'une étiquette. Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, a dit Jésus: à Dieu, c'est-à-dire à tout ce que nous reconnaissons dans la nature comme la véritable et essentielle destinée de notre être. Ne sentez-vous pas qu'aimer librement vous rendrait meilleure?
—C'est mon sentiment intime; et je crois que tout ce qui contrarie le libre épanchement de nos désirs est la vraie cause de nos mauvaises pensées et de nos bassesses.
—Et le christianisme, cette religion que l'on invoque si souvent contre les principes éternels du cœur humain, n'a-t-il pas mis, en réalité, l'amour si haut, que le mot qui revient le plus souvent dans ses enseignements est: Aimez! Aimez! Aimez!
—Sans doute, mais l'on se plaît à faire une distinction entre l'amour dont parle l'Évangile et l'amour tel que nous l'entendons, pauvres créatures de chair.
—Eh! Madame, cette distinction est bien superficielle. Il n'y a pas plusieurs espèces d'amours: il n'y a que l'amour. N'est-ce pas toujours une seule cause qui agit, quel que soit celui qui aime et quel que soit l'objet de l'amour? Cette cause, que les savants ont définie par l'hypothèse de l'attraction universelle, est la même qui fait graviter les uns vers les autres les astres dans les cieux et les cœurs sur la terre. Que ce phénomène, chez les êtres vivants, se complique d'une infinité de sensations d'ordre d'autant plus élevé que leur constitution est plus complexe, cela ne change rien à sa nature. Et pour ce qui concerne nos amours humaines, où voit-on qu'il y ait une différence d'origine entre l'amour d'un père pour ses enfants, celui du citoyen pour sa patrie, celui du chrétien pour le fondateur de sa religion, celui du poète pour l'idéal? Partout, c'est cette puissante et mystérieuse attraction qui sollicite les êtres et les pousse irrésistiblement, sans qu'ils puissent, le plus souvent, donner à leur enthousiasme d'autre raison, sinon qu'ils aiment. Et si nous voulons faire des différences de degré, ne mettrons-nous pas le plus haut l'amour de l'homme pour la femme et celui de la femme pour l'homme, amour qui met en jeu l'ensemble complet de nos sensibilités? La femme que j'aime est à la fois pour moi ma famille, ma patrie, ma divinité, mon idéal; elle me fait éprouver toutes les sensations réunies de toutes les amours possibles; je ne saurais plus rien faire, plus rien penser, plus rien désirer qu'elle n'illumine de sa présence; elle est ma vie; elle est la vie. Et voyez comme cet amour est vaste: le corps lui-même y participe. Car loin de vouloir honnir les élans de la chair, je les considère comme le complément des ardeurs de l'âme; j'admire que notre misérable guenille physique se trouve embrasée elle aussi de la même brûlante passion; j'y vois l'ennoblissement du monde physique qui se monte, là seulement, à la hauteur du monde psychique. D'ailleurs, le corps et l'âme sont-ils si distincts l'un de l'autre? Pour ceux qui, comme moi, sont épris de la belle doctrine de l'incarnation, le corps n'est autre chose que la figure matérielle de l'âme; c'est l'âme qui a en quelque sorte cristallisé autour d'elle les éléments nécessaires à sa vie terrestre et leur a donné sa forme. De telle sorte qu'en aimant le corps, c'est encore l'âme que nous aimons, ou plutôt que nous ne pouvons aimer l'un sans l'autre, et qu'aimer spirituellement implique nécessairement aimer charnellement. Je ne sais, Madame, si je vais trop loin, mais je crois avoir deviné en vous une femme bien différente des poupées hypocrites et perverses que nous voyons frétiller autour de nous; il me semble que vous devez mépriser les conversations ridicules en usage dans notre société, et qu'on ne peut que vous plaire à se montrer à vous le cœur à découvert.
Odon se tut et regarda Pauline dans les yeux.
A ce moment-là, Pauline venait de comprendre qu'Odon l'aimait.
Toute tremblante, elle ne put que murmurer:
—Oh! vous me faites du bien! Revenez, je vous en prie.
Une joie insensée gonfla la poitrine de Rocrange.
—Oui, je reviendrai, dit-il. Mais que ne donnerais-je pour que vous m'épargniez la gêne de ne vous voir qu'en société! Je souffre d'avoir à me composer une physionomie et de ne devoir échanger que des banalités, alors que je voudrais m'échapper dans un pays de rêve et de confiance.
Pauline réfléchit un instant, très pâle. Sa réponse allait être un engagement.
—Après-demain, dit-elle.
Elle savait qu'elle serait seule ce jour-là.
«Comme Julienne!»
Cette idée lui traversa rapidement la tête. Mais aussitôt elle sourit intérieurement: quel abîme la séparait de Julienne!
Odon et la vicomtesse partirent.
—Trouvez-vous toujours M. de Rocrange indifférent? demanda malignement Julienne, qui, de l'autre bout du salon, n'avait pas été sans remarquer cette conversation, dont elle n'avait cependant pas entendu une phrase.
Facial et Chandivier sortaient enfin du fumoir.
—Quoi, plus personne? s'écria Chandivier.
—Et moi, pour qui me prenez-vous? dit Julienne.
—C'est juste. Que faites-vous maintenant?
—Mais, nous rentrons ensemble.
—Je veux bien. Est-il tard?
—Oui, et nous avons du monde à dîner.
—Qui ça?
—Réderic.
—Et Sénéchal? On ne le voit plus.
—Il faut croire qu'il est absorbé par ses travaux.
—Avez-vous votre coupé?
—Oui.
—Alors, vous m'emmenez.
Lorsqu'ils furent sur l'escalier, Facial dit à sa femme, restée pensive sur le seuil du salon:
—Comme ils cultivent avec savoir-vivre les convenances! Mais l'amour de deux époux assortis, il n'y a encore que ça!
VI
Le surlendemain, Facial partit pour la journée. A peine fut-il loin, que Pauline l'avait oublié, toute aux événements qui se préparaient. Mais à mesure que les heures s'avançaient, elle devenait anxieuse, le doute naissait dans son esprit, le doute du bonheur, la conviction de plus en plus croissante que ce qu'elle avait rêvé n'était qu'un rêve dément et demeurerait un rêve.
Pour calmer sa fièvre, elle appela Marcelin au salon. Elle le couvrit de baisers. Puis une idée étrange lui passa par la tête: pourquoi ne montrerait-elle pas à M. de Rocrange cet enfant qui faisait sa gloire et sa félicité? Elle était comme les personnes simples qui s'empressent d'étaler ce qu'elles ont de plus beau pour attirer l'attention et mériter les éloges de ceux dont elles désirent l'amitié.
—Nous allons avoir une visite, dit-elle tout émue à son fils.
—Qui ça? La marchande de gâteaux?
—Non, un monsieur.
—Comment s'appelle-t-il?
Pauline hésita. Elle n'osait pas prononcer ce nom devant Marcelin, qui allait le répéter enfantinement, comme celui de n'importe qui.
—Tu sera bien poli avec lui.
—Faudra-t-il lui réciter une fable?
—S'il le demande, oui.
Elle lissa sa chevelure, et comme le timbre de la porte d'entrée venait de se faire entendre, elle serra sa petite main dans la sienne avec un battement de cœur.
C'était Odon.
A la vue de l'enfant, il fronça le sourcil.
«Aurait-elle peur de moi? Tremblerait-elle devant l'avenir? Se sert-elle de cet enfant comme d'un bouclier? Veut-elle me faire entendre qu'elle est mère avant tout et que je n'ai rien à espérer d'elle? Oh! l'enfant, ce remords éternel des femmes, ce frein irritant mis à tous les élans du cœur, cette barrière posée inexorablement entre les amants, cette chaîne qui rive la mère au mari! l'enfant, quelle malédiction!»
—C'est votre fils, Madame? demanda-t-il avec une légère palpitation de colère dans la voix.
Pauline s'aperçut aussitôt de l'interprétation donnée par Odon à la présence de l'enfant.
«S'il savait!» pensa-t-elle.
Mais Odon ne savait pas. Marcelin était pour lui le fils de Facial, l'ennemi, l'obstacle énorme placé sur sa route et qui allait l'empêcher peut-être de conquérir celle qu'il aimait.
«Comment lui expliquer? Comment réparer cette faute?» se demandait Pauline désolée.
Ce fut l'enfant qui les tira de peine.
Se souvenant que sa mère lui avait recommandé d'être poli, poussé aussi par cette sympathie irraisonnée que les enfants éprouvent pour les personnes qui leur plaisent, et qu'ils n'hésitent pas parfois à manifester à brûle-pourpoint, il s'écria, en regardant Odon bien en face:
—Je vous aime beaucoup.
—Vraiment, mon enfant? dit Odon radouci. J'en suis très touché. Mais pourquoi m'aimez-vous?
Marcelin réfléchit un instant, puis répondit posément:
—Parce que je vous aime.
Odon sourit.
—Admirable réponse, quand on y songe! ne put-il s'empêcher d'observer. Et, en effet, il n'y a que celle-là à faire. Les enfants ont parfois de ces mots d'une logique primitive et pleins de sens, que les grandes personnes seraient en peine de trouver.
Pauline sourit aussi, ravie de ce que les choses s'arrangeaient.
—Et quels sont ceux que vous aimez? continua Odon en s'adressant à l'enfant.
—J'aime ceux qui aiment maman.
—Croyez-vous donc que j'aime votre mère?
—Mais oui, vous en avez l'air.
—Vous n'êtes pas jaloux?
—Je suis jaloux quelquefois; mais à vous, je vous permets de l'aimer.
—Voyez le bon prince! s'écria Odon tout à fait gagné par la grâce de Marcelin. Madame, fit-il en se tournant vers Pauline, ferez-vous moins que votre fils, et me refuserez-vous cette permission qu'il m'accorde si généreusement?
—Ce petit dit des folies! balbutia Pauline, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître. Va, mon chéri, va; monsieur est satisfait d'avoir fait ta connaissance, mais tu dois aller maintenant rejoindre miss Dobby.
Elle se hâta de renvoyer son fils, tandis qu'Odon s'exclamait:
—Quel charmant petit garçon!
Lorsqu'ils furent seuls:
—Pensez-vous que ce soient vraiment des folies? dit Odon. Je ne sais ce que vous augurerez de moi, mais puisque me voilà jeté sans autre artifice sur le seuil brûlant de la confession, et que tôt ou tard d'ailleurs il était fatal que mes lèvres s'ouvrissent pour livrer passage au débordement de mon cœur, je n'hésiterai pas un instant de plus à me précipiter dans ce que sera pour moi la destinée. J'ai fait ce rêve, Madame, de vous aimer. Ne vous écriez pas, ne dites pas un mot! Laissez-moi pour une minute au moins l'illusion de croire que mes paroles ne tombent pas comme une vaine graine sur une bruyère rebelle. Vous me pardonnerez ensuite, si je suis coupable. J'ai donc fait ce rêve, et ce rêve, depuis huit jours qu'il dure, remplit ma vie, se gonflant de mirages toujours plus charmeurs, roulant dans un ciel toujours plus doré. J'étais triste; depuis longtemps mon cœur ne battait plus, me semblait mort. Un autre se serait peut-être félicité d'un état qu'il se serait plu à considérer comme le calme. Moi-même, j'essayais de me dire: C'est le repos pour ce pauvre cœur passionné! Mais je sentais un vide affreux où sombrait misérablement mon âme. Vous m'êtes apparue. Oh! ce fut un bouillonnement de mon être entier, qui se reprenait bruyamment à vivre. Une ferveur de joie m'envahit. L'amour, car c'était l'amour irrécusablement, opérait en moi une seconde création, qui me surprenait par sa richesse et sa puissance. Tout le vieux monde fut oublié: une révélation m'apportait le salut. Je m'agenouillai, comme un converti devant le miracle qui le dote d'une foi. Comment m'exprimer plus dignement pour définir le sentiment d'adoration qu'instantanément votre vision fit surgir en moi? J'étais l'homme nouveau dont parle l'Évangile, mes yeux s'ouvraient, je voyais. Ah! comme je maudis l'abîme qui nous séparait! Mais l'amour, l'amour divin, ne suffit-il pas à combler les abîmes? Si j'en crois le ravissement qui me transporte, à l'idée que je suis ici à répandre à vos pieds le flot de ma dévotion, c'est l'ère du bonheur et de la grâce qui commence pour moi. Non seulement j'aime, mais je veux aimer; c'est tout mon désir qui s'élance vers vous. Le seul fait de vous aimer, sans savoir encore si vous répondrez à cet amour, loin de m'être une souffrance, me constitue la suprême félicité. Que vous soyez la vierge intangible ou la femme qui se donne, vous demeurez la divinité secourable, qui avez prononcé le mot qui sauve, et soufflé dans mon cœur l'étincelle de la vie... Mais vous pleurez, Madame!...
—Je pleure: ce sont des larmes de joie... Moi aussi, je vous aime.
—Je le savais, Madame.
—Nous nous sommes devinés bien vite.
—Merci, néanmoins, merci pour n'avoir point voulu lutter contre le destin. Il y a là plus de courage et plus de réelle pudeur. Je vous ai devinée, ah oui! et j'ai deviné que vous étiez la franchise, la noblesse, le véritable orgueil de soi-même, et que vous méprisiez les petites intrigues et les petites amours dont le monde se distrait. Merci, merci de m'avoir jugé digne de vous.
—Je n'ai pas eu à juger. Comment aurais-je pu vous juger, vous qui me paraissiez si grand, si généreux? J'ai subi votre ascendant. Aucune discussion ne s'est élevée en moi pour savoir si je devais ou non vous aimer: je vous aimais. Et comme je n'aime personne d'autre, même d'un amour ordinaire, toute ma liberté, toute ma conscience, tout mon honneur de femme se sont engagés avec mon cœur.
—Pauline, Pauline, vous avez été malheureuse!
—Non pas autant que j'aurais pu l'être, si j'avais eu la notion de l'amour tel qu'il m'a été révélé par vous. Alors, sans doute, seule avec un pareil idéal, j'aurais été effroyablement malheureuse. Et cependant, quand je songe à tous les désirs d'aimer qui m'ont agitée, désirs toujours vains et toujours renaissants, je dois convenir que ma vie jusqu'ici n'a été composée que de cruelles désillusions. Mais ce passé est oublié: l'avenir resplendit à mes yeux et je ne veux voir que lui.
—Je vous aime!
—Oh! oui, redites-moi ce mot si doux qui me transforme.
—Je vous aime.
Il prit sa main et la porta passionnément à ses lèvres. A ce contact de leurs deux chairs dans un baiser, ils sentirent leurs âmes se fondre l'une dans l'autre. Une émotion suprême descendait sur eux et les baignait. Toute parole était impuissante à la traduire. Ils restèrent longtemps silencieux, comme en une ineffable possession spirituelle.
Ce fut Pauline qui rompit ce silence mystérieux.
—Cette minute est solennelle, dit-elle; nous venons de nous fiancer devant Dieu.
—Êtes-vous à moi?
—Indissolublement.
—Dites seulement tant que notre amour durera: ce serait blasphémer que de promettre plus. Mais notre amour est si grand, qu'il durera vraisemblablement jusqu'au delà de cette terrestre vie.
Ni l'un ni l'autre ne songeaient à s'étonner d'en être déjà là. Ces aveux brûlants d'une mutuelle passion leur paraissaient si naturels, s'échappant sans contrainte de leurs cœurs, comme les eaux vives d'une source, que leur surprise eût été plutôt qu'ils n'eussent pas éclaté lors de leur première rencontre. Comment avaient-ils pu vivre, ne fût-ce que quelques jours, en nourrissant un pareil secret? Plongés dans le paradis de cette heure, qui leur semblait infinie tant elle recélait de voluptés, ils oubliaient le monde de relations qu'ils venaient de quitter et où ils allaient rentrer, ne voyant qu'eux, ne sentant qu'eux, ne se rendant compte que d'une chose, c'est qu'ils s'aimaient.
Le premier, Odon revint au sentiment de la réalité. Mais quelle réalité merveilleuse! Tout à coup, une angoisse s'abattit sur ses traits: c'était trop beau!
—Êtes-vous bien à moi? murmura-t-il avec insistance. Ce serait me tuer que de vous refuser après m'avoir entr'ouvert le ciel!
—Je suis à vous, répondit simplement Pauline.
Et Odon comprit qu'elle était réellement à lui, qu'elle se donnait, qu'il pouvait la prendre quand il voudrait, sur l'heure, et en faire sa maîtresse ici-même.
Il se leva, saisi d'un vertige.
—Non, non, bégaya-t-il, il faut que vous veniez à moi librement.
Et se jetant à ses genoux, entourant son corps de ses bras, la pressant sur son sein:
—Rien ne m'empêcherait de consommer irrévocablement notre hymen. Vous m'appartenez, vous vous abandonnez! Mais votre âme, comme la mienne, a été surprise soudainement par cette immense joie de l'amour. L'excitation où nous sommes ne nous laisse pas maîtres de notre libre arbitre. Ce ne serait pas nous posséder avec la pleine conscience de notre acte. Ce serait succomber. Et nous ne devons pas succomber. Il faut que je vous aime plus qu'il n'est possible de le dire, pour résister à cette délirante tentation de m'approprier votre merveilleux corps, symbole et reflet de votre âme que j'adore. Mais je vous attends. Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus par faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez, sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à l'autre... Adieu, ma bien-aimée!
Il scella ses lèvres d'un baiser et partit, tandis qu'éperdue, Pauline retombait d'entre ses bras, sanglotait:
—Ah! je suis heureuse!
VII
Facial revenait sur le cas de Mme de Saint-Géry:
—Je me suis informé: tout ce que nous a raconté Sénéchal est à peu près vrai.
—Cela vous intéresse beaucoup? demanda Pauline.
—Certainement. N'est-il pas du devoir des honnêtes gens de réveiller la conscience publique, chaque fois qu'un scandale comme celui-là révèle l'état de démoralisation où nous vivons?
—Chose curieuse: vous autres, gens honnêtes, vous craignez le scandale comme la poudre, et lorsqu'il éclate, vous faites un tel vacarme autour, que ce n'est plus lui qu'on entend, mais vous, vous seuls.
—«Vous autres, gens honnêtes»? se récria Facial interdit. Est-ce que, par hasard...
—Je veux dire que vous autres, qui vous croyez honnêtes, vous l'êtes quelquefois bien peu dans vos jugements.
—Expliquez-vous?
—Qu'est-ce qui vous choque le plus, dans cette malheureuse histoire?
—Quelle question! Voilà une femme mariée, une mère de famille peut-être, qui au lieu de rester fidèle à l'engagement qu'elle s'est complu, sans doute, elle-même à prendre, trompe son mari, jette la désolation dans un cœur d'honnête homme, scandalise ses proches, et je n'en serais pas choqué? Voudriez-vous, vraiment, que j'assiste impassible à ce spectacle d'une femme que chacun croyait honorable et qui se montre tout à coup aussi dépourvue de sens moral que la plus vile des créatures?
—N'allez pas trop loin: elle ne s'est pas vendue.
—Qui sait? Une femme capable de tromper son mari est capable de se vendre à son amant. «Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe!» a dit le poète. Nous n'insultons pas; loin de nous l'idée d'insulter; l'insulte serait basse: mais nous jugeons, et nous condamnons; nous avons le droit de juger et le devoir de condamner.
—Jugez, condamnez, si vous vous en sentez le courage. Mais ce qui vous choque le plus, ce n'est pas le crime, ce que vous appelez le crime: ce qui vous choque, c'est que cette pauvre femme se soit laissé prendre. Votre indulgence, vos hommages à celles dont vous connaissez ou soupçonnez parfaitement les mœurs, mais qui sont assez adroites ou assez heureuses pour échapper au scandale; votre indignation, votre mépris pour celles, parfois bien moins coupables, qui ne savent pas ou ne veulent pas l'éviter: voilà la mesure de votre justice.
—Certainement, dit Facial. Notre justice humaine ne peut pas, ne doit pas aller au-delà de ce qui est prouvé. Voyez ce qui se passe pour les assassins et les voleurs: on ne les traîne devant les tribunaux que lorsqu'on les a arrêtés, et on ne les condamne que quand leur culpabilité a été démontrée. Il y a vraisemblablement par le monde quantité d'assassins et de voleurs qui ne sont pas dans les prisons: mais on ne les connaît pas, et la morale publique est sauve.
—Donneriez-vous votre main à un homme que vous sauriez pertinemment avoir volé? Non, n'est-ce pas. C'est ce que vous faites cependant chaque jour en faveur d'hommes et de femmes dont vous pourriez nommer les maîtresses et les amants. Votre comparaison ne vaut rien.
—Écoutez, Pauline: vous ne savez pas ce que vous dites; vous vous nourrissez de lectures malsaines; votre conversation est déplorable.
—Et l'amour, qu'en faites-vous? Aimait-elle son mari, Mme de Saint-Géry? Son mari l'aimait-il? A-t-elle vraiment jeté la désolation dans un cœur d'honnête homme, pour employer vos expressions? Le cœur de M. de Saint-Géry! On peut supposer que le comte des Urgettes avait, au moins, autant de cœur que lui et qu'il était aussi honnête homme! La désolation eût alors été de son côté, si elle fût restée fidèle. Et qui a-t-elle déshonoré, sinon elle, elle uniquement? Saint-Géry fera tout comme avant les beaux soirs du boulevard et les belles nuits du cercle; des Urgettes sera félicité, entouré, choyé, à moins qu'il ne se dérobe à des succès certains et ne se consacre entièrement à celle qui, suivant vous, a commis le crime de l'aimer.
—Vous tombez bien! Le comte des Urgettes cesse toute relation avec Mme de Saint Géry. Il la «lâche»: entendez-vous bien?
—La malheureuse! s'écria Pauline saisie.
—Et il a bien raison, continua Facial. Tant que cette femme était honnête, il pouvait éprouver du plaisir à l'avoir pour maîtresse; dès qu'elle n'est plus qu'une fille, elle n'a pas plus de charme que les autres. Elle devient même notablement moins commode, étant donné qu'elle peut se croire des droits.
—Celui qu'elle aimait est donc un misérable?
—Mais non, ce n'est qu'un homme de bon sens, qui n'entend pas sacrifier sa carrière aux balivernes du sentiment, surtout d'un sentiment aussi peu recommandable que celui-là.
—La pauvre femme! Elle doit bien maudire la société!
—Vous la prenez en pitié?
—Ah! oui, je vous le jure. Trahie à ce point! Que va-t-elle devenir, maintenant que l'amour, la seule chose pour laquelle il vaille la peine d'exister, vient de lui infliger la désillusion finale, celle dont on ne se relève pas?
Facial haussa les épaules.
—Son sort me préoccupe peu. Les femmes galantes trouvent toujours à vivre.
—Tenez, vous me feriez bondir! fit Pauline hors d'elle. L'amour n'est donc pour vous que de la galanterie? Mariage ou galanterie, vous ne voyez pas plus loin! O cœur flétri, esprit avare et dénigrant, vous êtes bien le produit de cette génération sacrilège qui se couvre du manteau de la morale pour attenter à la morale elle-même! Tous ces purs sentiments, qui devraient faire la joie et la grandeur de l'homme, vous les méconnaissez, et parce que vous êtes incapable de les éprouver, vous les salissez des noms les plus honteux. Beau métier que le vôtre! Venimeux comme des serpents, féroces comme des chacals, tout ce qui ne vous ressemble pas et vous semble d'une proie facile n'échappe ni à votre bave, ni à votre dent. Allez, continuez votre vilaine besogne, nettoyez, purifiez, assainissez! Quand vous aurez fait assez de victimes et que vous aurez transformé le monde en un froid repaire où il ne restera plus que vous, vous vous regarderez stupéfaits, bêtes malfaisantes, et n'ayant que cet affreux instinct de détruire, prêts à vous entre-dévorer, vous connaîtrez peut-être, mais trop tard, le prix de la douceur et de l'humanité.
Ahuri, Facial resta bouche bée à cette sortie de sa femme.
Il allait enfin prononcer un «qu'est-ce que vous avez, aujourd'hui?» bien senti, lorsqu'un domestique entra.
—C'est une dame qui demande si elle peut être reçue.
Facial prit la carte de visite que lui présentait le valet de chambre et, après avoir jeté les yeux dessus, fronça le sourcil.
—Répondez que nous ne sommes pas à la maison.
—Qui est-ce? demanda Pauline, lorsque le domestique fut sorti.
—Mme de Saint-Géry.
—Et vous lui refusez la porte?
—Comme vous voyez.
Pauline demeura un instant toute pâle, incertaine de ce qu'elle allait faire.
—Partez, dit-elle ensuite résolument, si vous ne voulez pas la voir; laissez-moi seule, je la recevrai. Il ne sera pas dit que j'aurai refusé ma porte à une femme malheureuse.
—Je vous le défends.
—Je veux la recevoir.
Elle s'élança du côté de la porte, mais Facial la retint en lui saisissant le poignet.
—Obéissez à votre mari, fit-il sévèrement.
Il prêta l'oreille et ne lâcha Pauline que lorsqu'il eut entendu la porte d'entrée se refermer.
Puis il appela le domestique.
—Victor!
—Monsieur?
—Cette dame est loin?
—Oui, Monsieur.
—Qu'a-t-elle dit?
—Rien, mais il m'a semblé qu'en sortant elle réprimait avec peine un sanglot.
—C'est bien; vous pouvez aller.
—Lâche! lâche! cria Pauline.
Elle était tombée sur un sopha, pleurant d'impuissance.
—Calmez-vous, ma chère, dit Facial. Cela ne vaut pas la peine de vous mettre dans un état pareil.
—Oh! je vous hais! Vous êtes un homme méprisable! J'ai honte d'être votre femme!
Elle gémissait ses invectives, en proie à une crise de nerfs et de larmes, secouée de la tête aux pieds de tressaillements convulsifs, comme si elle sentait encore sur elle l'attouchement répugnant de la main qui l'avait brutalisée. Incapable maintenant de contenir son horreur pour Facial, elle la répandait en paroles précipitées, sans suite, où les mots «je vous hais» revenaient comme des coups de marteau. Cette haine bouillonnait avec une violence dont elle n'avait jusqu'ici pas eu l'idée. Elle eût été effrayée d'elle-même, si elle eût eu une claire conscience de ce qu'elle disait. Mais le ressentiment qu'elle avait si longtemps nourri éclatait presque malgré elle, gonflé, décuplé, affolé par la scène qui venait de se passer et par l'excitation où elle avait vécu les jours précédents. C'était la rancune accumulée qui faisait subitement explosion. Sa vie séquestrée, son cœur cloîtré, ses dix ans de mariage inutiles et perdus criaient vengeance. Oh! s'assouvir! Jeter à la face de cet homme l'amertume lentement sécrétée! Et cependant, dans ce débordement de fureur, il y avait plus encore l'expression d'une immense plainte. Le passé reparaissait saignant de douleur; les jours d'angoisse se dressaient, comme des spectres lamentables, dans la vanité des années misérablement dissipées à la recherche du bonheur toujours fuyant. Et son dégoût de cette existence de malheur et de néant finissait, en désespoir de trouver assez de phrases cinglantes, par ne plus se traduire que par de vagues cris rauques où s'épuisait son souffle.
Facial écoutait avec stupéfaction, sans essayer de placer un mot, complètement atterré par cet orage qui fondait sur lui et qui lui semblait inexplicable.
—Elle est folle, ma parole, elle est folle! répéta-t-il seulement à plusieurs reprises, lorsque le flux des paroles de Pauline se fut un peu apaisé et lui eut donné le loisir d'une réflexion.
Et jugeant opportun de laisser sa femme se remettre de cet accès, ne sachant s'il devait se féliciter de sa fermeté ou s'inquiéter de l'effet inattendu qu'elle avait produit, prudemment, il s'éclipsa.
Au bout de quelques minutes, Pauline se leva et s'aperçut alors qu'elle était seule.
—Il n'a rien compris, rien, rien! proféra-t-elle dans une dernière effervescence de colère.
Rapidement, elle passa dans son cabinet de toilette, baigna son visage, essuya la trace de ses larmes et s'habilla fièvreusement pour sortir.
Sa résolution était prise.
Quand elle fut prête, elle se regarda dans la glace. Et considérant ses yeux gonflés, sa figure défaite, ses lèvres agitées encore d'un tremblement convulsif, elle se souvint tout à coup des paroles d'Odon: «Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus par faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez, sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à l'autre.»
—«En toute sagesse!» murmura-t-elle. Que voulait-il dire? Suis-je sage maintenant? suis-je calme? suis-je sereine et fière? Oh non, je ne puis pas aller encore! Ce serait le tromper, me tromper moi-même.
Brisée, elle s'affaissa, sans même avoir la force d'ôter son chapeau, et, la tête entre les mains, resta longtemps presque sans penser. Le tintement d'une pendule la tira de sa torpeur. Elle sonna sa femme de chambre.
—Déshabillez-moi, dit-elle d'une voix éteinte; je suis malade, je vais me coucher. Avertissez monsieur que je ne dînerai pas et que je le prie de ne pas me déranger.
Une fois au lit, elle s'endormit d'un sommeil lourd.
Vers le milieu de la nuit, elle s'éveilla, en proie à une fièvre intense. Ses artères battaient désordonnément sous ses tempes; une céphalalgie atroce poignait son front.
Facial, prévenu de grand matin de l'état où se trouvait sa femme, fit immédiatement chercher un médecin. Mais il n'osa pas se montrer dans la chambre de la malade, craignant que sa présence n'aggravât la situation. Il se borna à interroger le médecin.
Celui-ci le rassura:
—Ce n'est rien: une petite fièvre dont nous allons venir à bout en deux jours. Madame doit être sous le coup de quelque émotion morale. Cela n'aura pas de suite.
—Que les femmes sont bizarres! observa Facial philosophiquement.
Pauline eut le délire toute cette journée et la nuit suivante. Ce ne furent pendant des heures que des tournoiements confus, où elle glissait d'abîme en abîme, au milieu d'épouvantables vertiges. Puis, elle se vit noyée dans une espèce d'enfer, où des monstres, dardant d'horribles langues, venaient la lécher, faisant suinter de son corps, sous leurs immondes caresses, des gouttes de sang, dont leurs bouches se repaissaient avec avidité. Un de ces monstres, le plus gros, le plus velu, le plus dégoûtant, avait tout à fait les yeux et les oreilles de Facial. Chaque fois qu'il s'approchait, la terreur de Pauline ne connaissait plus de bornes. Elle criait d'angoisse, lorsque sa large gueule s'avançait pour la saisir, et l'haleine fétide qui s'en dégageait la faisait s'évanouir. Brusquement tout changea! les monstres s'enfuirent en poussant des grognements divers. Une épaisse fumée montait, envahissait l'espace. Et rien: ni eau, ni air. Le gosier aride, les poumons desséchés, Pauline étouffait. Quand cette fumée s'arrêterait-elle? Et la fumée montait, montait, toujours plus dense. Au moment de mourir, une déchirure se produisit et un trou apparut. C'était le salut. Mais il fallait se jeter dans ce trou: et ce trou était si profond, si noir, qu'il semblait se perdre dans l'infini. Entre ces deux morts, laquelle éviter? Affolée par l'asphyxie, ne fût-ce que pour gagner quelques secondes de vie, Pauline sauta dans le trou. Une chute fantastique commença. Tout le long de ce puits qui l'avalait, sur les parois luisantes d'humidité, aux saillies des rocs, des faces grimaçaient à son passage. Nul doute, elle les connaissait ces faces. Elle ne pouvait pas, elle n'avait pas le temps de mettre sur toutes un nom, mais toutes, rapides comme des éclairs, se rappelaient à sa mémoire. C'étaient Sénéchal, la baronne Citre, Mme d'Orgely, Julienne, Facial encore, Facial surtout, qui revenaient, au milieu de beaucoup d'autres, avec une insistance particulière, ricaner à tous les degrés de sa descente. Longtemps, longtemps elle coula, accompagnée de ces volées de rires ironiques. Et voilà qu'au bas, sans savoir comment elle y était arrivée, elle se trouva devant une grande cage de fer, à l'intérieur de laquelle un moribond était en train d'expirer. Une terreur étrange la secoua. Autour d'elle plus aucun bruit, ni êtres vivants, ni choses, le vide: et seul ce moribond, dont elle ne pouvait même voir la figure. Soudain, elle fut saisie d'une conviction effrayante: ce moribond devait être Odon. Elle voulut pénétrer dans la cage, sachant que sa présence le sauverait; mais la cage n'avait pas de porte. Elle s'élança contre les barreaux pour les ébranler; ses forces s'y épuisèrent. Au secours! au secours! râla-t-elle: personne ne vint. Rassemblant toute son énergie, elle se précipita une dernière fois sur la cage, et elle retomba, la tête brisée en mille morceaux, tandis que, de l'autre côté, le moribond, qui devait être Odon, exhalait les hoquets de l'agonie.
Un anéantissement succéda à cette série de cauchemars. C'était le repos réparateur; la fièvre tombait.
Au soir du second jour, Pauline reprenait conscience d'elle-même, au milieu d'une délicieuse somnolence où se complaisait sa faiblesse. Doucement, la vie revenait, tiède et parfumée. Un rayon de soleil couchant jouait sur le lit. Au contact de mille petites perceptions naissantes, encore vagues et estompées, son âme s'étonnait naïvement, les goûtant avec volupté, et surprise de n'en avoir jamais auparavant éprouvé pareillement le charme. Une tranquille joie glissa en elle.
—Madame se sent mieux? dit une voix.
—Qui êtes-vous? demanda Pauline.
—Je suis la garde.
—Ai-je été longtemps malade? Quel jour sommes-nous?
—Mercredi. Mais ne vous découvrez pas. Le médecin va venir; il vous permettra peut-être de manger quelque chose.
Le médecin la jugea hors d'affaire.
—Vous pourrez vous lever demain, lui dit-il.
Le souvenir des événements ne troubla pas ces suaves heures de convalescence. Au contraire: n'avait-elle pas tout pour être heureuse? Elle était aimée! elle aimait! Les difficultés qui gênent souvent l'éclosion d'un aveu sincère et réciproque avaient été vaincues, et sans grandes angoisses: il avait simplement suffi de la loyauté de l'un et de l'autre. Pauline n'avait plus qu'à s'abandonner sans peur et sans faux scrupules à la chère passion qui faisait palpiter son cœur d'une nouvelle vie. Facial, le monde, l'absurdité des conventions et des lois, qu'était-ce que cela auprès de l'inépuisable et sublime émotion de son amour?
«Oh! pensait-elle, comment ai-je vraiment pu m'irriter? Comment me suis-je attristée de bagatelles pareilles? N'ai-je pas le ciel dans le cœur? Je le veux maintenant, rien ne troublera ma félicité. Je ne me laisserai point abattre par des misères indignes de m'occuper. Je suis calme, merveilleusement calme, et heureuse, heureuse! Je n'éprouve de haine contre personne; je me sens d'une douceur et d'une bonté d'ange. Je voudrais que ma joie rayonnât et se répandît autour de moi comme une pluie de clarté bienfaisante.
Effectivement, le malaise moral qui avait si étrangement affecté Pauline avait disparu, emporté par la fièvre. Ce qu'elle ne se disait pas, car dans son enivrement elle ne songeait guère à analyser avec exactitude ses sentiments, c'est que, décidée à présent sans plus aucune espèce d'irrésolution à se donner à Odon de Rocrange, elle goûtait le charme de la certitude, de la chose jugée, sans qu'il y ait un désir ou une possibilité de revenir en arrière. Son esprit était calme, parce qu'aucune bataille ne se livrait plus en lui, et que la victoire restait acquise; son âme était heureuse, parce qu'elle était libérée de tout joug et pouvait désormais s'élancer sans contrainte dans les espaces joyeux de l'espérance.
Lorsque Facial vint prendre de ses nouvelles, elle le reçut avec un exquis sourire, lui tendit la main, le remercia de l'intérêt qu'il lui témoignait.
—Mon ami, alla-t-elle jusqu'à dire, je crois que j'ai été un peu vive, l'autre jour, avec vous; j'ai le souvenir d'avoir prononcé des paroles qui ont dû vous offenser: je vous en demande sincèrement pardon.
Et ce n'était là ni de l'ironie, ni de l'impudence. Pauline regrettait avec la candeur de son âme généreuse d'avoir cédé à un emportement que maintenant elle ne comprenait plus. Puisqu'il avait été inutile d'éprouver de la colère contre Facial, il était juste de s'en excuser.
Facial pardonna magnanimement.
—Il nous arrive si rarement de nous quereller! s'écria-t-il par manière de conclusion. D'ailleurs, le proverbe a raison: les bonnes querelles font les bonnes réconciliations.
Facial était enchanté. Il mit les violences de sa femme sur le compte d'un état maladif aussi inexplicable que passager, et n'y pensa plus.
«Décidément, se dit-il, j'ai bien joué mon rôle; je ne me suis pas laissé démonter, j'ai été ferme: et je récolte maintenant les fruits de ma prudente conduite.»
Le lendemain, complètement remise, Pauline déjeunait avec son mari. Selon son habitude, Facial, en mangeant, parcourait les journaux. Tout à coup, il resta la fourchette en suspens.
—Écoute ça, dit-il à sa femme.
Et il lut:
—«Triste fin. Hier après-midi, vers cinq heures, le train quittait la station Porte-Maillot du chemin de fer de Ceinture, lorsqu'une jeune femme fort bien mise et ne paraissant pas, extérieurement du moins, être sous le coup d'un accès de folie ou de désespoir, froidement, et avant que personne ait eu le temps de faire un geste pour prévenir son acte, se précipita sous les roues. Aux cris de la foule et sur un signal du chef de gare, le mécanicien stoppa presque immédiatement. Mais il était trop tard: quand on la retira, la malheureuse n'était plus qu'un cadavre. Nous ne croyons pas, par égard pour sa famille et ses très nombreuses connaissances, devoir livrer à la publicité le nom de la victime. Qu'il nous suffise de dire qu'elle appartient à la meilleure société et qu'une histoire récente, dont on ne parle encore qu'à mots couverts, n'expliquerait que trop ce suicide, qui plonge dans la désolation toute sa parenté.»
—C'est elle! s'écria Pauline, saisie de la même idée que son mari.
Facial dépliait rapidement un autre journal.
—Ici, le nom est en toutes lettres. Oui, c'est elle: c'est Mme de Saint-Géry.
VIII
Il vint lui-même lui ouvrir.
—Je vous attendais, dit-il.
Le salon où il la fit entrer était tout paré de fleurs comme pour fêter sa bienvenue.
—Oh! Odon, je suis chez vous! dit-elle très émue.
—Vous êtes chez moi et à moi, ma bien-aimée!
—Ne vous êtes-vous pas demandé pourquoi je ne donnais pas signe de vie? N'avez-vous pas douté de moi?
—Voici quatre jours que je n'ai pas quitté mon appartement. D'un moment à l'autre vous pouviez venir ou m'envoyer chercher: de cela j'étais sûr. D'ailleurs, n'était-il pas convenu que vous réfléchiriez? Vous avez réfléchi quatre jours: ce n'est pas trop.
—J'ai réfléchi, Odon, c'est vrai, mais je n'ai pas hésité. Vous êtes pour moi la lumière: puis-je penser un moment à vivre dans les ténèbres?
Elle lui dit qu'elle avait été malade, mais ne lui parla pas de Facial: mêler le nom de cet homme à leur première journée d'amour lui eût paru presque indécent.
—Odon, je suis venue à vous aujourd'hui, et rien ne saurait égaler mon bonheur et ma confiance. Si vous saviez combien j'ai besoin d'être aimée! Mais vous le savez, car vous connaissez tout de moi, et je ne sais par quel sortilège vous pénétrez jusqu'à mes pensées. Entourez-moi, protégez-moi de votre amour, de manière à ce que je me sente forte pour vivre. Avec vous je ne crains rien. Assurez-moi seulement que je n'ai rien à craindre de vous!
—Pauvre enfant, vous tremblez déjà à l'entrée de cette route inconnue.
—Si vous ne m'accompagniez pas jusqu'au bout, que deviendrais-je?
—Pauline, je jure de vous aimer et de vous soutenir. Moi-même, ma chérie, j'ai grand besoin de secours. Que serais-je sans vous? Aimez-moi, Pauline; ne m'abandonnez pas!
—C'est l'amour qui sera pour tous deux la suprême certitude.
—Oui, vous avez raison: nous n'avons qu'à nous aimer sans autre souci. Au seuil des plus grands bonheurs, n'avez-vous pas remarqué comme l'âme frissonne et s'agite, tellement habituée par la vie à craindre, qu'elle n'ose s'aventurer dans la félicité? C'est l'impression que nous avons maintenant l'un et l'autre. Mais n'appréhendons rien: l'avenir remplira merveilleusement les promesses du présent. Lançons-nous à cœur perdu dans l'empyrée, et si des nuages se forment, dépassons-les pour n'avoir jamais au-dessus de nous que le ciel miroitant d'azur et de flammes. A cette condition, l'amour sera vraiment ce qu'il doit être, l'illusion éternellement belle et féconde.
—J'aspire avec délice à cet enchantement. Déjà vous me le faites éprouver. Auprès de vous, j'oublie le terre à terre de ma vie, je ne sais plus qui je suis exactement, j'ignore mes actions passées, et en dehors de vous, tout n'est que brouillard. Peu m'importe si je suis folle: en réalité, il n'y a pas de sagesse plus grande que la folie qui me précipite dans vos bras.
—Mon adorée, dit Odon en pressant Pauline sur son cœur, rien n'est plus digne de l'amour que d'oublier tout ce qui n'est pas lui. Serait-ce aimer que de se préoccuper des circonstances extérieures pour favoriser ou pour dérouter cet amour? Le véritable amour, le nôtre, est une protestation contre l'amour artificiel qui s'édifie sur les convenances et se mesure aux avantages. Le véritable amour s'inquiète de lui-même: comment se manifestera-t-il avec les plus douces paroles et les gestes les plus caressants? comment trouvera-t-il les plus tendres persuasions? comment parviendra-t-il aux sommets de la passion sans être jamais inférieur à la noblesse de son origine? Le véritable amour vit d'enthousiasme et de sacrifice; il brûle de se dévouer; il se défend de l'égoïsme, ou plutôt, comme il met son bonheur à faire le bonheur de la personne aimée, l'égoïsme se confond chez lui avec l'esprit de renoncement dans un sentiment d'ordre supérieur. Que sont les obstacles vis-à-vis d'une pareille action? Elle ne les connaît que lorsque ces obstacles sont la mort, la violence armée ou l'esclavage de la misère. Les autres difficultés créées par la société ou la nature ne font que la stimuler. Vaine barrière que celle qui nous sépare, ma bien-aimée, et que nos souffles ont tôt fait de renverser sous l'élan qui les pousse à se mêler en un même embrasement! Oh! vos yeux où je me plonge avec délire, pourrais-je les savoir quelque part au monde sans y courir, à travers les dangers et au mépris des résistances, comme à la source vive dont il faut s'abreuver pour ne pas périr? Vos traits chéris, les aurais-je contemplés sans vouloir les revoir encore et les revoir toujours? Et vos divines mains, prêtes à se poser pour soulager les blessures et calmer le mal de vivre, en aurais-je une fois subi le magnétique attouchement sans y prétendre éperdument comme au plus céleste baume? Non, Pauline, car aimer, c'est partir pour l'infini, sans jeter un regard de regret ou seulement de souvenir à la contrée que l'on quitte. Qu'est-ce que cette contrée, côte inhospitalière garnie de récifs et de brisants, pleine de hurlements de sauvages et de faux dieux grimaçants? Bientôt nous naviguerons sur l'océan sans limites, n'ayant autour de nous que l'horizon bleu, sous le ciel profond où brillent les étoiles.
Pauline écoutait la voix harmonieuse de son amant et s'en laissait bercer avec ivresse. Son âme se fondait dans cette douce jouissance, et indépendamment du sens des paroles, le son même des mots qu'il prononçait la remuait délicieusement. Avait-elle jamais vécu une minute comparable à celle-là? Ou plutôt, avait-elle vécu auparavant? Ses plus aiguës émotions de jadis, si elle se les rappelait, ne lui paraissaient plus qu'une histoire étrangère, arrivée à une autre. C'est maintenant seulement qu'elle sentait, qu'elle voulait sentir; et dans la multiplication miraculeuse de sa sensibilité, elle discernait mille frissons inconnus qui la transportaient de bonheur.
—Chère âme, disait Odon, les plus adroites tactiques du monde, ses tyrannies les mieux combinées ne prévaudront point contre nous, si nous aimons avec simplicité et confiance. Comme il est facile d'être heureux, lorsqu'on suit naïvement l'impulsion du cœur, sans la détourner ou l'affaiblir par d'anxieuses discussions ou des craintes irraisonnées! Attachons-nous à cette conviction que nous sommes faits l'un pour l'autre et que le lien qui nous unit prime toute autre obligation terrestre. Vous êtes mienne, et pour vous arracher à moi, il faudrait le brisement de ma personne ou de mon amour.
Aux caresses passionnées qu'il prodiguait à Pauline et où gisait pour elle tout le ciel correspondaient bien d'autres paroles plus brûlantes encore. La jeune femme les buvait comme un breuvage ensorceleur, qui coulait suavement en elle, coupé de longs baisers. Oh! comme elle entrait avec des éblouissements dans cet admirable palais de l'amour, si ruisselant de richesses et de lumières! La féerie sublime du cœur la prenait tout entière et la plongeait dans le merveilleux. Son esprit, incapable d'imaginer au-delà, restait presque effrayé de la contemplation de pareilles splendeurs, que le rêve lui-même n'avait jamais réalisées.
Elle se trouvait dans ses bras, ses bras à lui, lui, le seul homme qu'elle eût aimé, vraiment aimé, celui dont l'image avait rempli ses veilles et ses nuits attisant en elle l'intense désir du bonheur, celui qu'elle ne pouvait se lasser de se représenter comme le héros mystérieux descendu de régions supérieures pour l'arracher à l'abîme! Elle sentait les battements de sa poitrine sur la sienne! Ses yeux à lui cherchaient ses yeux à elle comme pour pénétrer au plus profond d'elle-même et la posséder plus complètement! Et elle ne mourait pas, son être ne tombait pas en poussière, dissous, volatilisé par la puissance surhumaine de son émotion!
—Odon! Odon! soupirait-elle, soyez béni!
Et ses paupières se remplissaient de larmes, qui se répandaient sur ses joues en ondée de délivrance et de réparation.
—Ma maîtresse! ma dévotion! mon épouse! s'écriait Odon, je t'aime comme jamais je n'ai aimé? Tu avives en moi une passion toujours grandissante. Je croyais connaître l'amour, et je n'en avais eu que des simulacres. Toi seule es l'inspiratrice, la muse, le feu de mon âme!
—Oh! appelle-moi ton amant, encore, encore! Je veux l'être et ton esclave jusqu'à la fin de mes jours.
—Mon ange! tu seras mon ange, mon bon ange!
—Et toi ma gloire et mon univers!
Leurs paroles devenaient moins fréquentes. Le silence divin leur semblait plus propice à l'exaltation de cette heure. Lorsque le langage a épuisé ses ressources à traduire l'enthousiasme de l'amour, et que de cet enthousiasme il reste encore infiniment qui ne peut s'épancher par des mots, parce qu'il est ineffable, le silence subvient à la parole impuissante, et acquiert tout à coup une éloquence imprévue. Un regard, un sourire, un frémissement contiennent alors trop de choses pour que l'on songe à parler. La voix romprait le charme. Que dire d'ailleurs qui ne soit déjà mille fois suggéré par l'intuition, ce sens extraordinaire et qui nulle part ne trouve plus à s'employer qu'en amour, par lequel, à de certains moments, deux êtres humains communiquent entre eux mystérieusement et perçoivent leurs pensées?
Odon et Pauline, tout imprégnés d'eux-mêmes, en étaient parvenus à ce degré d'extase, où la vie confond les cœurs en une seule palpitation, les âmes en un seul désir.
Longtemps ils demeurèrent, noyés dans le délice de leur passion, perdus dans le ciel, morts au monde. Une certitude de bonheur s'éployait magnifiquement à leurs yeux éblouis, comme un voile de clarté que la providence, enfin juste, étendait et laissait ondoyer sur eux. Un encens de volupté les baignait, volupté idéale, qui faisait tressaillir leur imagination avant de surprendre et de fasciner leurs membres. Leur pensée ne trouvait plus même à se formuler en eux; elle aussi devenait incapable de suivre l'ascension de leur amour. A cet apogée ne subsistait que la conscience de leur béatitude, inexprimée, inexprimable, flamboyante. Elle dévorait tout autour d'elle, depuis les simples notions de la matière, jusqu'aux hautes représentations de la personnalité. Consumés, purifiés, sublimés par cette fervente flamme, ils n'étaient plus deux amants, un homme et une femme, ayant un passé, une histoire, un nom, un caractère, des goûts, des volontés; ils n'étaient plus des créatures douées de corps, ou même des esprits doués d'intelligence; ils ne voyaient plus, ne comprenaient plus, ne se souvenaient plus; ils n'avaient plus ni crainte, ni doute, ni foi, ni espérance; ils n'étaient plus quelque chose d'humain: ils étaient l'amour.