V
UN MALHEUR
Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, lorsqu'ils entendirent des cris perçants qui provenaient d'une maison placée de l'autre côté du chemin, et habitée par une pauvre femme et ses cinq enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison d'où partaient les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent au moment où la pauvre femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans, qu'elle avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel était la maison. Dans un coin du verger elle avait creusé une petite mare pour y laver le linge de son plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle était rentrée pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant cette courte absence, celui de deux ans était tombé dans la mare; il n'avait pas pu en sortir et il avait été noyé. La mère poussait des cris perçants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mère, qui se débattait en convulsions; les autres avaient ramassé l'enfant, le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et de tout son corps. Blaise courut à toutes jambes chercher un médecin. Hélène, quoique saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le médecin, aider à rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. Deux habitants du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux différents remèdes qui pouvaient être utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la malheureuse mère, M. Renou fit étendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu; on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités en de pareils accidents, mais sans succès: l'enfant était sans vie et glacé. Quand son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta à genoux devant le corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne voulait pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son évanouissement pour la déshabiller, la coucher dans son lit et porter l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait pas été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait et soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait, et qui criait pitoyablement dans son berceau. Hélène finit par le calmer et l'endormir.
Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut posé sur un lit, enveloppé de couvertures, le médecin arriva.
«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?
—Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-être à employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et tâchez de rappeler cet enfant à la vie.»
Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur; après un examen de quelques minutes, il se releva.
«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de son coeur.
—Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait le ranimer?
—Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez déjà fait: soufflez de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des sinapismes, tâchez de ranimer les battements du coeur; mais je crois que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»
En disant ces mots, jetant à la mère désolée un regard de compassion, il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, désolée de cet arrêt du médecin et de son prompt départ, s'écria:
«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyés après deux heures de soins; nous n'avons pas réussi jusqu'à présent, mais nous serons peut-être plus heureux en continuant.»
Mme Renou, aidée des voisins charitables qui n'avaient cessé de donner tous leurs soins à la mère et à l'enfant, recommença ce qui avait été vainement essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée du médecin avait interrompus.
Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner, réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon résultat. Quand Mme Renou vit l'inutilité de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans des linges qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le lit de la chambre où il avait été transporté.
«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en voyant revenir Mme Renou, vous l'avez abandonné.
—Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, où il prie pour vous et pour ses frères et soeurs.
—Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mère en sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, à dix pas de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais été moins désolée de le voir mourir dans son lit.
—Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant était mort dans son lit, c'eût été par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement pendant plusieurs jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu vous a épargné cette douleur.»
Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près de la pauvre femme sans pouvoir calmer son désespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais des plus efficaces.
«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes pas raisonnable; puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empêcher.
—A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant.
—Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc qu'il vous reste encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas.
—Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura besoin de votre lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme vous le faites!
—On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez, voyez Mme Désiré qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le sien.»
En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune femme qui demeurait tout près, et qui avait un enfant au maillot, était accourue à la première nouvelle du malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec bonté et intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant noyé; au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, elle le prit, l'enveloppa de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le sien; elle ne le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère, revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda ce dernier petit, le seul qui pût être près d'elle; les autres étaient à l'école ou dans une ferme, où on les employait à garder des dindes et des oies.
Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua insensiblement. Mme Renou et Hélène allèrent tous les jours et plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa douleur et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. Hélène s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les vêtements épars, mettait de l'ordre dans le ménage, pendant que Mme Renou causait avec Marie et cherchait à lui donner la résignation d'une pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.
Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène pour multiplier ses sottises, dont le pauvre Blaise était toujours l'innocente victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants.
VI
VENGEANCE D'UN ELEPHANT
«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus grand de tous les animaux créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande taille, le plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames, admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tête, deux sous.»
L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour du château avec son éléphant, un des plus gros de son espèce et, comme le disait son maître, un des plus doux. En un instant une douzaine de têtes se firent voir aux fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut aussitôt pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa mère le suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans la cour assez de monde pour donner une représentation du savoir-faire de l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes les personnes présentes, et chacun y déposa son offrande. La sébile se trouvant suffisamment remplie, le maître fit déployer à l'éléphant tous ses talents. Il lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher une bouteille de vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en répandre une goutte, en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant enleva avec la même facilité qu'un enfant aurait mise à manier une noix; et il lui fit exécuter beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui excitaient l'admiration de tous les spectateurs.
Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha de M. de Trénilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses granges. M. de Trénilly y consentit, à la grande joie des enfants, qui comptaient bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui apporter à manger.
«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda Jules au maître.
—Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son avec des choux et des carottes.
—Où sont vos boulettes? demanda Jules.
—Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.
—Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'éléphant, et nous regarderons comment il les mange.
—Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour le maître d'école qui m'a commandé des modèles d'écriture pour les enfants qui commencent.
—Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!
—Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.
—Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à Blaise de venir jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son travail.
—Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras un autre jour.
—Mais, Monsieur le comte...
—Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly avec quelque impatience: il est bon d'aimer à travailler, mais il faut aussi savoir jouer; chaque chose en son temps.»
Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et à pas lents Jules qui courait à la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe de l'éléphant.
«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les boulettes de l'éléphant.»
Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes étaient à moitié faites; c'étaient des boules, grosses comme des melons; dans chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une livre de beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri et roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on faisait cuire deux énormes paniers de choux, de carottes, de navets, de pommes de terre, avec une forte poignée de sel et une livre de beurre.
«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, il mange à un seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours à papa, maman et moi.
JULES
Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande pour vivre, je suppose.
BLAISE
De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing nous en avons de reste pour le lendemain.
—Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, je ne mange que de la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?
BLAISE
Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, bien entendu. Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.
JULES
Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien du tout.
BLAISE
Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais voyez, voilà qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour le voir avaler ses boulettes.»
Jules courut à la grange; il voulut entrer.
«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il pourrait vous faire du mal.
—C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir quand il mange.
—Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui est sous la fenêtre; vous verrez très bien dans la grange sans courir aucun danger.»
Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange était ouverte; il vit parfaitement l'éléphant saisir les boules avec sa trompe et les porter à sa bouche; de même pour la soupe; sa trompe lui servait de cuillère et de fourchette.
Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules et Blaise, qui restaient à la fenêtre, et allongea vers eux sa trompe comme pour demander quelque chose.
«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassées devant notre porte; je vais voir s'il les aime.»
Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; l'animal la flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisième eurent le même succès; quand toutes les six furent mangées et qu'il continua à allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait les pauvres papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de la trompe de l'éléphant. Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe et sa tête, leva les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le mouvement d'écraser quelque chose; mais il se calma promptement et allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.
«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses deux mains vides et en lui caressant la trompe.
—Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'écria Jules. Tiens, tiens, tiens.»
Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'épingle sur sa trompe allongée.
Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un énorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.
«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité d'eau il avale!»
Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se retourna vers la fenêtre où étaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe vers Jules et lui lança un jet d'eau avec une telle force, que Jules fut jeté de dessus le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle façon, qu'il ne pouvait ni crier ni se relever.
Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de Jules, et ne sachant comment faire finir la vengeance de l'éléphant, s'élança vers le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:
«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire étouffer.»
Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant Jules, allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il reversa l'eau qui y était encore dans le cuvier d'où il l'avait tirée.
Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, qu'il repoussa Blaise avec colère en criant:
«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant en lui donnant de vilaines pommes, que tu nous a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à papa.
—Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux; j'ai donné mes pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un pommier qui est à papa.»
Jules continuait à crier et à repousser à coups de pied et à coups de poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider à marcher avec ses habits ruisselants d'eau.
Toute la maison était accourue aux cris de Jules: quand Hélène le vit trempé des pieds à la tête, elle eut peur et crut à un accident.
«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, pleurant pendant qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.
HÉLÈNE
Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?
BLAISE
Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.
HÉLÈNE
Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?
BLAISE
C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de l'eau à la figure.
HÉLÈNE
Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait être drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.
BLAISE
Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère tout de même, et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, l'eau aurait fini par l'étouffer, car il ne pouvait pas respirer.
HÉLÈNE
Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne t'a-t-il pas jeté de l'eau comme à Jules?»
Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène lui promit de le redire à sa maman, pour qu'elle ne crût pas les mensonges de Jules.
A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait tristement à la maison, qu'elle rencontra son père qui avait l'air irrité.
LE COMTE
Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit drôle pour lui tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des méchancetés.
HÉLÈNE
Et qu'a-t-il donc fait, papa?
LE COMTE
Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant à monter sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais garnement s'est mis à exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en colère, Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, qui lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa trompe.
HÉLÈNE
Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient de me raconter comment la chose s'est passée, et il n'a aucun tort.»
Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui dire le pauvre Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, car, cette fois encore, l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Après quelques instants de réflexion, il dit:
«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque fois que Jules sort avec Blaise, il lui arrive quelque fâcheuse aventure; et quand il sort seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.
HÉLÈNE
C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise n'a aucun tort et que Jules invente.
LE COMTE
Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai Jules à jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois être un vaurien.»
VII
LA MARE AUX SANGSUES
Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais M. de Trénilly venait de lui donner un âne, et il avait besoin de quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.
«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour jouer avec moi?
LE COMTE
Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec Blaise; il t'arrive chaque fois une aventure désagréable.
JULES
Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin de lui pour m'accompagner.
LE COMTE
Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien passé de Blaise.
JULES
Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais je voudrais aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.
LE COMTE
Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'écoute pas et ne souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.
—Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant hors de la chambre pour courir chez Blaise.
Il arriva tout essoufflé chez Anfry.
«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.
—Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un ton sec.
JULES
Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.
ANFRY
Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des pommes de terre.
JULES
Allez le chercher.
ANFRY
Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.
JULES
Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.
ANFRY
Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que je fais mon devoir.
JULES
De quel côté est Blaise?
ANFRY
Du côté de la mare aux sangsues?
JULES
Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?
Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»
Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra à la maison, fit seller son âne, et partit comme pour se promener dans le parc. Mais il sortit par une petite barrière et fit galoper son âne du côté de la mare aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit près d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui travaillait avec ardeur à arracher les pommes de terre de son père; il les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'âne.
«Blaise! Blaise!» cria Jules.
Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans répondre.
«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je t'appelle?
BLAISE
Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais pas à vous répondre.
JULES
Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.
BLAISE
Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage pressé.
JULES
Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman ne veut pas que j'aille seul dans les champs.
BLAISE
Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous êtes venu seul, vous pouvez bien vous en retourner de même.
JULES
Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le dirai à papa.
BLAISE
Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la première fois que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empêcher; d'ailleurs, le bon Dieu est là pour me protéger.
JULES
Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te laisserai monter mon âne.
BLAISE
Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux jambes qui valent mieux que les quatre de votre âne.
—Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.
Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de Jules, et Jules reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il avait désobéi en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque les domestiques l'avaient vu sortir seul.
«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; je voudrais bien en voir quelques-unes.»
Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en vit pas une seule. La pente qui y descendait était douce; il fit entrer son âne dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur du clapotement produit par les jambes de l'âne et qu'elles se montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; il commença alors à voir des bêtes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient autour de l'âne, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à les regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque l'âne se mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, tomba dans l'eau, et l'âne sortit de la mare et se dirigea vers le château en courant de toutes ses forces.
Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où était tombé Jules; il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqûres au visage; il crut que c'était une guêpe et y porta la main pour la chasser; sa main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une à la main, et vit avec effroi que c'était une sangsue qui s'y était attachée; il en était de même à la figure. Jules poussa des cris perçants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut à son aide; en le voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'étaient posées sur ses vêtements, et grimpaient pour arriver au cou, aux mains, au visage.
«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans votre pantalon.»
Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements sans le secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du pantalon et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau des vêtements mouillés, il se déshabilla lui-même, passa à Jules sa chemise sèche, sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revêtit lui-même la chemise glacée et le pantalon trempé de Jules.
BLAISE
Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si grossièrement, mais vous êtes du moins dans des vêtements secs et chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer bien vite.
JULES
Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me piquent.
BLAISE
Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.
JULES
C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au lieu de venir avec moi.
BLAISE
Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et j'avais mes pommes de terre à rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous jeter dans la mare aux sangsues.
JULES
Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de tomber.
BLAISE
Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne m'auriez pas écouté.
JULES
Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.
BLAISE
Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante sangsues aux jambes? Grand merci!
JULES
Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquées! Moi, je n'aurais pas eu de morsures au visage et à la main.
BLAISE
Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me donnez pour vous avoir empêché d'avoir encore une quinzaine de sangsues après vous, et pour vous avoir donné des habits secs en place des vôtres qui me glacent le corps!
JULES
Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais pantalon rapiécé, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me gênent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu de chemise si fine et un si joli pantalon!
—Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise en s'arrêtant, indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.
—Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait de grelotter dans ses beaux habits mouillés. Je me déshabillerai à la maison.»
Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas infliger cette punition à Jules, et, sentant le froid le gagner, il se mit à marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:
«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais lui raconter!»
Blaise rentra chez son père par une petite porte du parc, pendant que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues étaient tombées en route, et le sang qui coulait des piqûres lui inondait le visage.
Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable état.
LE COMTE
Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?
JULES
C'est Blaise, papa; c'est sa faute.
LE COMTE
Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel état tu es!
Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, où la bonne Hélène lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.
«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'écria M. de Trénilly étonné.
—C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux sangsues, qui m'a jeté dedans après y avoir fait entrer le pauvre âne, et qui m'a forcé de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire ses habits de dimanche.
—Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément irrité. Je l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet par son père.»
Un domestique frappa à la porte.
«Entrez, dit la bonne.
—Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter; il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.
—Tes habits! dit avec quelque émotion M. de Trénilly. Tu disais, Jules, que Blaise voulait les garder!
JULES, avec embarras
C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. Il aura eu peur de vous; j'avais dit à Blaise que je vous raconterais tout.
—Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre», dit M. de Trénilly au domestique.
Le domestique sortit.
La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de colophane et avait rhabillé Jules. Son père voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se trouver en présence d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.
«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise m'a raconté l'accident qui lui est arrivé, et je craignais qu'il ne fût indisposé.
—Sans être malade, il n'est pas bien, répondit M. de Trénilly; mais je m'étonne que votre fils ait osé vous parler d'un accident dont il a été la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits de Jules.
ANFRY
Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a rien fait qui puisse mériter des reproches; au contraire, c'est lui qui est venu au secours de M. Jules.
LE COMTE
Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une mare pleine de sangsues!
ANFRY
Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules, puisqu'il n'était pas avec lui?
LE COMTE
Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange des habits prouve clairement qu'ils étaient ensemble.
ANFRY
Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donné ses vêtements à M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempés, lorsque, l'entendant crier, il est venu à son secours; mais ils étaient si peu ensemble, que M. Jules a été du côté de la mare aux sangsues pour le chercher.
M. DE TRÉNILLY
C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et vous le croyez, en père faible que vous êtes?
ANFRY, avec émotion
Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et je suis le serviteur, et je ne puis répondre comme je le ferais à mon égal, pour justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois à Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations fausses que M. Jules à portées contre lui.
M. DE TRÉNILLY, avec colère
C'est-à-dire que Jules a menti?...
ANFRY, avec calme
Je le crains, Monsieur le comte.
M. DE TRÉNILLY, avec ironie et une colère contenue
C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc, Monsieur Anfry, que vous a raconté M. Blaise pour vous donner une si pauvre opinion de la sincérité de mon fils?
ANFRY, avec calme et fermeté
Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»
Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était passé, sans oublier la visite que lui avait faite Jules à la recherche de Blaise et le départ de Jules tout seul, monté sur son âne.
Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trénilly, qui commença lui-même à douter de la vérité du récit de Jules, mais sans pouvoir admettre chez son fils une pareille fausseté.
«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry, ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le crois et comme il l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils, j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez vigoureusement.
ANFRY
Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il s'était rendu coupable de méchanceté, de calomnie, de mensonge. Si je voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et honnête, et je n'ai pas à rougir de lui.»
En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du père.
M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna de nouveau et lui redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite chez Anfry et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de peur d'être grondé pour avoir été seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant trouvé Blaise à l'endroit indiqué par Anfry, tout s'était passé comme il l'avait d'abord raconté.
M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ébranlait sa confiance pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de fausseté et de méchanceté dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne pouvant lui donner raison.
VIII
LES FLEURS
Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la défense expresse de jouer avec Blaise, que les gens du château regardaient d'un air de méfiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il venait faire une commission au château; on refusait sèchement ses offres de service. Hélène était la seule qui lui dit un bonjour amical en passant devant la grille. M. de Trénilly le repoussait durement quand Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir la porte.
Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade favorite et solitaire le long de la petite rivière longeant les fours à chaux. Arrivé là, il s'asseyait et il pleurait.
«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me révolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait tant de mal... Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'être si mauvais; il doit toujours craindre que la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est là où j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru méchant et menteur.
Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il était triste malgré lui, et il songeait au temps heureux où il avait le bon petit Jacques pour maître et pour ami.
Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec Hélène, à laquelle il faisait sans cesse des méchancetés, et qui aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mère.
Deux mois au moins après sa dernière aventure avec Blaise, Jules demanda un jour si instamment à son père de faire venir Blaise pour l'aider à bêcher son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules n'osa pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, mais il dit à un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de Trénilly et de l'amener dans le petit jardin.
Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le comte; son père lui dit qu'il devait obéir, et malgré sa répugnance il se dirigea vers le jardin de Jules et d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:
«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher tout cela et d'y planter des fleurs du potager.
—Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.
—Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», dit Jules avec joie et empressement, car il s'était attendu à un refus, sentant bien que Blaise devait se trouver gravement offensé.
Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un ordre qu'on lui donnait de la part de M. de Trénilly, prit la bêche sans mot dire et commença son travail.
JULES
Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si disposé à causer.
BLAISE
Je ne le suis plus, Monsieur.
—Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la cause du silence et du sérieux de Blaise.
BLAISE
Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; mais je ne vous en veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et je n'aime pas à me trouver seul avec vous.
—Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant.
—Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine par rapport à papa et à maman, et puis...»
Blaise se tut.
«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?
—Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à vous, parce que vous offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au bon Dieu et prendre la résolution de ne plus jamais l'offenser.»
Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments de Blaise et la vérité de ses paroles; mais son orgueil se révolta.
JULES
Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon sujet et de ne pas faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-même.
BLAISE
Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le bon Dieu vous écouterait, et vous vous corrigeriez.
JULES
Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour remplir le carré.
BLAISE
Quelles fleurs faudra-t-il demander?
JULES
Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des reines-marguerites, des pensées.
BLAISE
Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout cas, je ferai de mon mieux.»
Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une brouette pleine de toutes sortes de fleurs.
«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher des pensées.»
Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de pensées.
JULES
Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! Quelles horreurs m'apportes-tu là?
BLAISE
Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; elles sont passées; mais il vous a envoyé en place les plus belles fleurs de son jardin. Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin quand vous n'en voudrez plus.
—Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se jetant sur les fleurs, les piétinant et les brisant avec colère.
BLAISE
Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre papa lui a bien recommandées!
JULES
Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le jardinier n'a pas le droit de me refuser les fleurs que mon père paye, et qui sont à moi.
BLAISE
Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. Comme vous dites, c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; c'est lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.
JULES
Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est lui qui te les a données, et c'est toi qui les as demandées et emportées.
BLAISE
Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obéir que je les ai demandées, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu la peine de les brouetter et de décharger la brouette.
JULES
Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant pis pour toi.
BLAISE
Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commandé de vous apporter ces fleurs.
JULES
Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.
BLAISE
Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de tant de méchanceté.
JULES
Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensées? Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporté ces autres fleurs, je me suis fâché et j'ai tout écrasé.
BLAISE
Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies fleurs vous plairaient plus que les pensées que vous demandiez.
JULES
Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux.
BLAISE
Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où elles sont, écrasées et brisées.
JULES
Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les donne; fais-en ce que tu voudras.
Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.
«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et qui les ai écrasées en route.
J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin; peut-être que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour épargner une gronderie à ce pauvre homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est méchant, en vérité!»
Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les fleurs, les enveloppait de terre humide, et les replaçait dans sa brouette. Il les amena près de son jardin, où travaillait son père.
«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous apporte; des fleurs à remettre en état, si c'est possible.
—Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais que leur est-il arrivé? comme les voilà brisées et abîmées!
—C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour de M. Jules, que je voudrais déjouer.»
Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.
«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir là-bas.
—Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit M. Jules, je craignais que le pauvre jardinier ne fût grondé. M. de Trénilly ne regarde pas souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout serait bien, et le jardinier ne serait pas grondé.
—Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que cette affaire tournera mal pour nous. Enfin le bon Dieu est là. Il faut faire pour le mieux et laisser aller les choses.»
Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds dans le meilleur terrain de leur jardin; ils y placèrent les fleurs avec précaution, après avoir enveloppé les tiges brisées de bouse de vache. Anfry les arrosa et en laissa ensuite le soin à Blaise.
Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et Blaise résolut de les porter au jardinier dans la soirée.
Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin de fleurs, accompagné du jardinier.
LE COMTE
Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que j'avais fait venir de Paris? Je ne les vois nulle part.
LE JARDINIER
Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données à M. Jules pour son jardin.
LE COMTE
Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous êtes-vous permis de donner à un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir à grands frais?
LE JARDINIER
Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, qui m'a envoyé deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs.
LE COMTE
C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand j'achète des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends.»
Le jardinier partit immédiatement et revint tout penaud dire à M. de Trénilly que les fleurs étaient disparues, qu'il n'y en avait plus trace. M. de Trénilly, fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des fleurs que le jardinier lui avait envoyées il y avait trois jours.
JULES
Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y sont.
LE JARDINIER
Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes.
JULES
Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensées, que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs.
LE JARDINIER
Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé la brouette de Blaise.
LE COMTE
Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que ce garçon! Je ne sais en vérité d'où cela vient, mais, partout où il est, il y a du mal de fait.
LE JARDINIER
C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur le comte; je le connais depuis qu'il est né, et personne n'a jamais eu à se plaindre de lui.
—Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec hauteur, et ce n'est pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs?
JULES
Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas rapportées au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin.»
M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche, et sortit précipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment où Anfry et Blaise ,rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la brouette.
«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson, dit M. de Trénilly, s'avançant vers Blaise avec colère.
—Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant respectueusement, mais résolument devant Blaise, pour le mettre à l'abri du premier mouvement de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un voleur ni un polisson. Monsieur le comte a encore une fois été induit en erreur.
—Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? dit le comte, frémissant de colère.
ANFRY
Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberté de vous demander ce que vous supposez!
LE COMTE
Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces fleurs sont à moi, volées par votre fils, qui vous a fait je ne sais quel conte pour expliquer leur possession.
ANFRY
Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, Monsieur le comte, et la preuve c'est que les voilà prêtes à être placées sur cette brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a ramassées lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées par M. Jules, et il me les a apportées pour les mettre en bon état et les rendre à votre jardinier avant que vous vous soyez aperçu de l'accident arrivé à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges, vous verrez encore la place des brisures.»
M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation précipitée; il entrevit quelque chose de défavorable à Jules, et, ne voulant pas approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en alla aussi vite qu'il était venu.
«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; sans vous il m'aurait battu avec sa canne.
—S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même quitté son service, répondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour s'amuser avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de vieux os ici.»
Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules.