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Pauvre Blaise

Chapter 22: X
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About This Book

The narrative follows a poor boy, Blaise, and his parents as they serve as caretakers of a château and face the upheaval caused by new masters whose servants prove rude and unkind. Blaise grieves the loss of a gentle former child companion and confronts exclusion and family anxiety about their place. Through episodes of neighborly help, including rescuing a toddler from a pond, and everyday chores, the story traces childhood friendships, small domestic trials, and moral lessons of courage, compassion, and resilience in a modest rural household.




IX

LES POULETS

«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un buisson quatre oeufs de poule; la fermière dit que ce sont les poules Crève-Coeur qui perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous mangerons ce soir, Jules et moi.

—Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu ferais mieux, Hélène, de les faire couver, répondit Mme de Trénilly.

—C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter à la ferme pour les faire couver.»

Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle fut désappointée en apprenant par la fermière que dans le moment il n'y avait pas une poule qui voulût couver.

«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry, Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien éclore vos oeufs; on n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver sur-le-champ.»

Hélène remercia et courut chez Anfry.

«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie de vouloir bien faire couver à votre poule. J'espère que cela ne vous dérangera pas.

—Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce matin à couver, et je n'ai pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer.»

Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut à l'appel de sa maîtresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un panier à couver; la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et commença sa besogne de la meilleure grâce du monde.

Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.

«Combien de jours faut-il pour faire éclore les oeufs? demanda-t-elle.

—Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute comment se comporte la couveuse?

—Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amitiés à Blaise.»

Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein d'orge et d'avoine. Elle avait prié sa mère de ne parler de rien à Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouât quelque mauvais tour, en écrasant les oeufs ou en empêchant la poule de couver.

Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours Hélène à la porte, lui annonça que deux poulets étaient éclos. Hélène courut à la cabane où couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins venir manger les grains d'orge que la poule leur écrasait avec son bec avant de les leur laisser manger.

Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, avec une huppe noire et blanche.

«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront bien sûr, dit Blaise.

HÉLÈNE

Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne pourrai pas les emporter chez moi?

BLAISE

Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mère jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle.

HÉLÈNE

Combien de temps faudra-t-il attendre?

BLAISE

Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.

HÉLÈNE

C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'à la maison...»

Hélène n'acheva pas.

BLAISE

Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous puissiez les loger pour la nuit, Mademoiselle?

HÉLÈNE

Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules...»

Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensée, ne la questionna plus; il lui dit seulement: «Ils seront mieux ici que partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux, maman et moi, pour vous être agréables, car nous ne pourrons jamais oublier que vous seule avez toujours cru à mes paroles et à mon innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je n'oublierai pas votre bonté, Mademoiselle.

HÉLÈNE

Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la justice. J'aurais voulu que tout le monde pensât comme moi à ton égard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frère qui a donné mauvaise opinion de toi.

BLAISE

Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle?

HÉLÈNE

Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, le plus obligeant et aimable garçon qu'il soit possible de voir, et je crois que Jules t'a indignement calomnié.»

Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise.

BLAISE

Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu me récompense de n'avoir pas murmuré contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les jours de vous bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.

HÉLÈNE

Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité de prier pour Jules, qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi!

BLAISE

Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.

HÉLÈNE

Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout ce que tu viens de me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincérité.

BLAISE

Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose à présent. Depuis que je vais au catéchisme pour ma première communion l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des méchants, et cela me console de souffrir un peu.»

Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia encore avec reconnaissance et affection; elle retourna lentement à la maison. En rentrant, elle raconta à son père et à sa mère ce que Blaise lui avait dit, et elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.

«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, et je serais bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments à son égard.

—Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit M. de Trénilly avec froideur, que nous pensassions bien mal de ton frère, qui dit juste le contraire de Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un calomniateur, un méchant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de Blaise que de mon fils.

HÉLÈNE, avec feu

Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si pourtant Blaise est innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous commettez.

—Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit Mme de Trénilly avec sévérité.

HÉLÈNE

Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à papa, mais je suis si peinée de voir mon frère si mal agir, et le pauvre Blaise tant souffrir!...

M. DE TRÉNILLY

Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement pas.

HÉLÈNE

Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant qu'il travaillait et qu'il était tout seul, et il cherchait à me le cacher et à sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi il pleurait; il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il était un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni se promener avec lui.

—Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement M. de Trénilly.

Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter son père en continuant à défendre Blaise, et elle se retira dans sa chambre pour travailler seule comme d'habitude.

Les poulets devenaient grands et forts; Hélène avait décidé avec Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait dans la cour du château, où ils coucheraient dans une niche de chien qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur arranger la niche en poulailler. Par une fatalité malheureuse, Jules rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les mettre dans leur nouvelle demeure.

JULES

Qu'est-ce que tu as dans ton panier?

BLAISE

C'est une commission, Monsieur Jules.

JULES

Montre-moi ce que c'est.

BLAISE

Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.

JULES

Qu'est-ce qui te presse tant?

BLAISE

Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.

JULES

Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.»

Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les fît échapper; il voulut donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et chercha à le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et il allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant le plus faible, ramassa une poignée de sable et la lui jeta dans les yeux. La douleur fit lâcher prise à Blaise; Jules saisit le panier et l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, près d'une mare, pour examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant les poulets qui y étaient renfermés!»

«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des poulets qu'il a volés dans notre basse-cour, et qu'il portait à son voleur de père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens chercher ton déjeuner.»

En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets du panier les uns après les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres bêtes se débattirent quelques instants, puis restèrent immobiles, les ailes étendues, flottant sur l'eau.

Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement à la maison. Il entra chez son père.

«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de mettre les pieds dans notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien cachés dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre poulailler.

M. DE TRÉNILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni poulets ni poulailler.

JULES

C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai arrachés.

M. DE TRÉNILLY

Qu'en as-tu fait?»

Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint rouge et embarrassé, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noyé les pauvres bêtes.

«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly en l'examinant avec surprise. Est-ce que tu les a rendus à Blaise, par hasard?

—Oui, papa, balbutia Jules.

M. DE TRÉNILLY

Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'où il tenait ces poulets, et les apporter à la fermière, s'ils sont à elle. Et Blaise les a-t-il emportés?»

Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les poulets dans l'eau; il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit:

«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.

M. DE TRÉNILLY

Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; où est-il?

JULES

Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»

Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, mais il croyait empêcher par là son père de questionner lui-même Blaise et Anfry.

Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le sable, ne pouvait quitter la place où il était tombé; et à force pourtant de frotter ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint à les tenir entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que tout le sable fût parti. Il pensa alors à se mettre à la recherche de Jules et de son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Hélène, qui allait voir si son petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets Crève-Coeur.

Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges et bouffis de Blaise.

«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi as-tu pleuré?

—Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jeté dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il m'a vu aveuglé, il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il ne leur soit arrivé malheur.

—Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria Hélène. Oh! Blaise, mon cher Blaise, aide-moi à les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai pas tués ou lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»

Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; en cherchant dans les massifs, Blaise trouva son panier vide.

«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans.

—C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; pour le coup, papa ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes petits Crève-Coeur.»

A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra son père.

«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes jolis Crève-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a arraché et s'est sauvé avec.

M. DE TRÉNILLY

Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les avait pris à la ferme. Mais si ce sont tes Crève-Coeur qu'apportait Blaise, pourquoi les a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé enlever son panier sans le défendre.

HÉLÈNE

Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; mais Jules lui a jeté du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lâché le panier.

M. DE TRÉNILLY

C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que Blaise avait jeté les poulets dans la mare.

HÉLÈNE

C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets depuis qu'ils sont éclos; il leur avait préparé un poulailler dans une des vieilles niches à chien, et il me les apportait pour que nous les y missions.

M. DE TRÉNILLY

Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets.

HÉLÈNE

Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce que Jules a été assez méchant pour les jeter à la mare?

La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son père, courut du côté de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la mare, elle le vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitôt qu'il aperçut Hélène, il lui cria:

«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire revivre les pauvres poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retiré trois; je cherche à atteindre le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a encore coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour cette fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième Crève-Coeur, qu'il avait rapproché du bord avec sa perche.

Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés à terre sans mouvement, le bec ouvert, les ailes étendues, les yeux entr'ouverts. Blaise les porta sur l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de la mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il eut beau les frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets restèrent sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Hélène et Blaise se relevèrent.

«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit Blaise. Des poulets si jeunes, ce n'est pas bon à manger; d'ailleurs, ça fait mal au coeur de manger des bêtes qu'on a soignées.

—Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne les laissons pas ici; les chats les dévoreraient.

—Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire à un médecin qu'on faisait revenir des noyés en les couvrant de cendre tiède; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout près: plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout cas, cela ne leur fera pas de mal, et peut-être... qui sait,... la cendre tiède, en les réchauffant, les ranimera-t-elle.

—Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de les enterrer demain.»

Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les portèrent à la buanderie, où ils trouvèrent effectivement un tonneau de cendre; on venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, Hélène y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'à la tête, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermèrent ensuite la buanderie et s'en allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de la mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté de Jules. Quand Hélène revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un peu d'inquiétude, pour savoir ce qu'avait dit son père.

«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as encore fait une méchanceté au pauvre Blaise.

—Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc fait, Hélène? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se sont passées.

HÉLÈNE

Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, que tu les as arrachés à Blaise après lui avoir jeté du sable dans les yeux, et que tu as conté des mensonges à papa.

JULES

Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait volé des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent à toi; j'ai voulu les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetés dans la mare.

—Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est abominable de mentir avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien réserver tes mensonges pour papa, qui a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis.

JULES, avec colère

Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me dis cinquante sottises pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai chasser avec son vilain père.

HÉLÈNE

Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta part. C'est bien triste pour moi d'avoir un si méchant frère.»

Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour écrire. Jules resta un instant indécis s'il resterait chez Hélène pour la contrarier, ou s'il irait se plaindre à son père; il finit par quitter la chambre, et il se dirigea vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors occupé à lire.

«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures, prétendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi, qu'elle voudrait bien l'avoir pour frère, et qu'elle serait enchantée si vous me chassiez pour me mettre au collège.

—Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; elle est entichée de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir perdu ses poulets.

—Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a volé ses poulets. Pourquoi faut-il que ce soit moi qui reçoive des injures, parce que son Blaise a menti?

—Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mêle pas de l'éducation de ta soeur; va te plaindre à ta mère, si tu veux, et laisse-moi finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»

Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire gronder sa soeur, et il n'avait pas réussi. Il ne voulait pas aller se plaindre à sa mère; elle n'était pas toujours disposée à le croire et à l'approuver, comme M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse pour son fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune crainte qu'elle le dénonçât, parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il résolut donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni d'Hélène.

Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda à sa mère la permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour l'aider. Mme de Trénilly y consentit, à la condition que Blaise ne mettrait pas les pieds au château ni dans le jardin de Jules. Hélène le promit et ajouta en souriant que la défense serait probablement très bien reçue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; il venait chercher les poulets pour leur préparer une fosse.

«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher Blaise? Ne passons pas devant le château, pour que Jules ne te voie pas et ne vienne pas nous rejoindre.

—Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien. Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis fâché de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais je n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour moi que l'est M. Jules... Mais nous voici arrivés; allons prendre nos pauvres morts.»

Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que répéta immédiatement Hélène, entrée avec lui. Les poulets qu'on avait cru morts étaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.

«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait raison.

—C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. Quel bonheur de revoir mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idée tu as eue, mon bon Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je vais pendant ce temps les porter à leur poulailler, où tu me trouveras.

—Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du lait?

—Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a défendu que tu entres au château.

—Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma première communion, en supportant ces affronts avec courage et douceur... Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour les poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue.»

Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était triste, car elle sentait combien était injuste la mauvaise opinion qu'on avait de Blaise, et elle s'affligeait que ce fût son frère qui eût fait tout ce mal.

«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. Le bon Dieu fera sans doute connaître son innocence; mais en attendant il souffre et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est mauvais! L'année prochaine il doit faire sa première communion; comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît pas ses torts?...»

Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint qu'au bout d'une demi-heure.

«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée faite par maman. J'ai été longtemps, car il a fallu la préparer, puis revenir pas trop vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les poulets vont se régaler.»

Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets affamés se précipitèrent dessus et picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en restât miette.

Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés pendant deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer à leur nouvelle demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et forts. Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; Hélène lui en sut gré et crut que c'était un commencement de repentir et d'amélioration. Un jour que Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules lui dit:

«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? Le cuisinier en ferait volontiers une fricassée.

—Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, j'espère bien, maman, que vous n'y avez pas songé, et que c'est une invention de Jules.

—Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour les manger, Hélène, dit Mme de Trénilly.

—Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée de les manger. Je veux garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent; je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la mort.

JULES

Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a dû être bien attrapé quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son dîner il aurait encore à les soigner!»

Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, mais elle se contint, et, jetant sur son frère un regard qui le fit rougir, elle se contenta de dire:

«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne opinion que j'en ai et l'amitié que j'ai pour lui. Je la lui doit en compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on le calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et sans dire les choses comme je les sais.»

Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se borna à dire, en levant les épaules:

«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.

Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier le déjeuner et le dîner; elle ne fit pas attention à la fin de la discussion d'Hélène et de Jules, et reprit sa lecture interrompue.

Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait transportés chez Mme Anfry, de peur que Jules n'eût la fantaisie de les attraper et de les faire manger. A l'automne, les poulets étaient devenus des poules qui se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent leurs oeufs et eurent à leur tour des poulets à conduire. Hélène finit par en faire cadeau à Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps à autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses poules. Ils étaient toujours tendres et gras, et chacun en appréciait la qualité.




X

LE RETOUR DE JULES

A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti pour Paris avec toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantés de se retrouver seuls; l'hiver se passa plus agréablement pour Blaise, dont chacun commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté. Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'école; mais il préférait travailler à la maison avec son père et sa mère. Ils causaient souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien à en dire, et Blaise avait demandé à ses parents de n'en pas parler plutôt que d'en dire du mal.

«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne pourrais peut-être pas m'empêcher de leur en vouloir de leur injustice, surtout à M. Jules, et je me sentirais de la colère, de la haine peut-être. Et comment pourrais-je faire ma première communion et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur à ceux qui m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonné à ses bourreaux; il a même prié pour eux. Je veux tâcher de faire comme lui.

—C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit son père en l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mère... C'est qu'il ne nous est pas facile de pardonner à ceux qui ont fait du mal à notre enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un méchant, un...

—Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne parlez que de Mlle Hélène, qui a été si bonne pour moi.

—Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en parler; pas de danger de dire une méchanceté.»

«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une à Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:

«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon fils lundi prochain. Soignez particulièrement la chambre de Jules, qui est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue.

«Comte de TRÉNILLY.»

«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guère de temps pour tout préparer. Il faut nous y mettre tous dès aujourd'hui.

—C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard?

—Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune fille n'est-elle pas près de sa mère! Au surplus, nous le verrons bien quand ils seront arrivés.»

Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva terminé le lundi dans la journée.

«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner particulièrement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotté, essuyé, comme les autres; je ne peux pas faire mieux.

—Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des fleurs, qui le rendront plus gai.»

En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles de fleurs sur les croisées, sur la commode. Blaise avait fait de son mieux, et il avait réussi.

Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. Comme l'année d'avant, un courrier à cheval l'annonça; la grille fut ouverte et la voiture roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près de lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène n'y étaient pas. Blaise avait déjà su par des gens qui avaient précédé M. de Trénilly qu'Hélène était au couvent pour renouveler sa première communion, et que sa mère ne la ramènerait que dans le courant de juillet, deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air encore plus sombre et plus sévère que l'année précédente.

«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à sa femme en refermant la grille.

—Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour désennuyer M. Jules, répondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le refuser.

—Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc oublié ce qu'ils en disaient?...»

Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un domestique vint demander Blaise au château.

«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.

LE DOMESTIQUE

Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommandé de le ramener avec moi.

ANFRY

Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour dîner.

LE DOMESTIQUE

Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et M. Jules va être plus maussade que d'habitude.

ANFRY

Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié le mal qu'il en disait l'année dernière.

LE DOMESTIQUE

L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a changé d'idées depuis, et M. Jules ne rêve plus que Blaise. Mlle Hélène a raconté bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parlé de la piété de Blaise et de ses bons sentiments pour sa première communion, que Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules.

ANFRY

Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant que chacun restât chez soi.

LE DOMESTIQUE

Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire à M. le comte que Blaise est sorti.»

Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contrariés de cette lubie de Jules.

Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était venu le demander au château, le pauvre garçon eut peur et supplia son père de le laisser aller aux champs tout de suite après son dîner.

«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?

—J'irai travailler aux champs avec les garçons de ferme, papa; le fermier m'a tout justement demandé si je ne voulais pas venir en journée chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon maintenant; je puis bien travailler comme un autre.

—Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que j'aperçois enfilant l'avenue; bien sûr, c'est encore pour toi.»

Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de derrière pour ne pas être vu du domestique. Il courut à toutes jambes à la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches à mener à l'herbe et à garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry cinq minutes après que Blaise en était parti.

«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant de tous côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? M. le comte l'envoie chercher.

—Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller travailler à la ferme, où il est retenu pour l'été, dit Anfry d'un air satisfait et légèrement moqueur.

LE DOMESTIQUE

Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous avais prévenu que M. le comte le demandait?

ANFRY

Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à gagner sa vie. Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter comme les enfants de M. le comte.

LE DOMESTIQUE

Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous en aurez les éclaboussures bien certainement.

ANFRY

A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les mérite pas.»

Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry alla à son jardin; tout en bêchant, il souriait en se disant:

«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est qu'il n'est pas bête, ce garçon!»

Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; il voyait bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et que le travail à la ferme n'était qu'un prétexte. Cette résistance l'irritait sans le surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu de l'estime pour lui, et il commençait à croire que Jules avait pu être trompé par les apparences et s'être mépris sur les intentions de Blaise. Jules, de son côté, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il avait de le revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trénilly admirait la générosité de son fils, qui oubliait les méfaits de Blaise, et il se promettait de satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à la campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une chute de cheval dans une partie de cerises à Montmorency hâta ce retour. Jules demanda Blaise dès son arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au lendemain.

Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise était au catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. Mais quand il vit une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il en serait de même tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son père lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction, et ne cessait de demander Blaise. M. de Trénilly, qui l'aimait avec une faiblesse qu'il n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de sa tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager Blaise de son travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se calma d'après cette assurance, et resta tranquillement étendu dans son fauteuil. M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison d'Anfry: mais Anfry était sorti pour faire des fagots dans le bois.

De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, M. de Trénilly alla à la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il était dans les prés à garder les vaches.

«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le par quelqu'un, j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici.»

Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, non sans quelque crainte; l'air sombre et mécontent du comte la terrifiait; aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, sous un léger prétexte; elle prévint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre à la place de Blaise.

Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit ans et le plus jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer dans la salle; mais la crainte fit bientôt place à la curiosité; l'aîné, Robert, alla tout doucement regarder à la fenêtre pour voir comment était la figure peu aimable de M. le comte. Il recommanda à ses frères de l'attendre dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes après il revint et leur dit à voix basse:

«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à fait. Il a levé les yeux, je me suis sauvé bien vite.

—Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il doit être effrayant.

—Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert; il te battrait.»

François partit aussitôt et revint comme son frère, mais bien plus effrayé.

«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre comme s'il voulait sauter au travers; je me suis sauvé; j'ai eu bien peur.

—Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie de voir ses yeux qui brillent!

—Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de suite.»

Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de frayeur. Il marcha sur la pointe des pieds en approchant de la fenêtre et chercha à voir, mais il était trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper sur le rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. Le bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se dirigea vers la fenêtre au moment où Alcine parvenait à y monter. Le pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce terrible croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. Le comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit précipitamment la fenêtre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que c'était pour le dévorer, et il se mit à crier plus fort en appelant ses frères à son secours.

«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert, François, au secours!»

Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre au moment où les frères, bravant le danger, accouraient, armés, l'un d'une fourche, l'autre d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la porte et s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la fourche et le râteau qui cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et François, voyant leur frère en sûreté, fondirent une dernière fois sur le comte, toujours armé de sa chaise; la fourche et le râteau restèrent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, entraîna son frère qui se trouvait également sans armes, et tous deux se précipitèrent hors de la chambre avec autant d'agilité qu'ils y étaient entrés. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui avait causé cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la maison, visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. Les enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois rejoindre leur mère, qui revenait avec Blaise; ils lui racontèrent que le comte était si méchant et si furieux qu'il avait voulu manger Alcine.

«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous n'étions arrivés avec une fourche et un râteau...

—Une fourche, un râteau! contre M. le comte! s'écria la mère effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous?

ROBERT

Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche énorme, et il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup!

FRANÇOIS

Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!

ALCINE

Et des grandes mains énormes qui me serraient d'une force!...

LA FERMIÈRE

Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-là?... Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, après ce qui s'est passé.

ROBERT

Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.

LA FERMIÈRE

Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas eu peur sans cela.

FRANÇOIS

Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fît du mal.

LA FERMIÈRE

Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demandé; va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu nous retrouveras dans la grange.»

Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres du comte et de la fermière et il se dirigea vers la ferme sans trop hâter le pas... Il arriva jusqu'à la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.

«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière et aux enfants; vous pouvez venir, il n'y a plus de danger.»

A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à dix pas de lui le comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le joyeux appel à la famille du fermier.

«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un des marmots que j'empêche de tomber du haut de la fenêtre croit que je vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, Blaise, tu appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger! Qu'est-ce que tout cela veut dire?

—Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, les enfants ont eu peur de vous déranger, et..., et...

LE COMTE, avec colère et ironie

Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu m'assommer?

BLAISE

Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu défendre leur petit frère.

LE COMTE

Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit imbécile criait sans savoir pourquoi.

BLAISE

Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et...

LE COMTE

Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas contre un homme à coups de fourche, surtout quand cet homme est le maître de la maison. Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses enfants.»

Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation aussi peu agréable, courut à la recherche de la fermière, qu'il trouva blottie dans un coin de la grange, entourée des enfants, qui osaient à peine respirer.

BLAISE

Madame François, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.

LA FERMIÈRE

Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller puisqu'il l'ordonne.»

Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mère en s'accrochant à son tablier; elle entra dans la salle, traînant ses enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvèrent en face du redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle, les bras croisés et tenant une canne à la main. La fermière salua, balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlât.

«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix brève; comment avez-vous osé me menacer de vos fourches?

ROBERT

J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons foncé sur vous pour le dégager.

FRANÇOIS

Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et... mécontent.

LE COMTE, à la fermière

Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; je vous fais compliment de votre succès. Vous pouvez dire à votre mari qu'il n'a pas besoin de se déranger pour venir signer la continuation de son bail. Je vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, je leur apprendrai à me respecter.»

Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant: «Chacun son tour; voici pour la fourche, voilà pour le râteau!»

Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère les suivit en murmurant et en se félicitant d'avoir à quitter sous peu un si mauvais maître.

M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le suivre. Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister et suivit silencieusement, la tête baissée.