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Pauvre Blaise

Chapter 32: XV
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About This Book

The narrative follows a poor boy, Blaise, and his parents as they serve as caretakers of a château and face the upheaval caused by new masters whose servants prove rude and unkind. Blaise grieves the loss of a gentle former child companion and confronts exclusion and family anxiety about their place. Through episodes of neighborly help, including rescuing a toddler from a pond, and everyday chores, the story traces childhood friendships, small domestic trials, and moral lessons of courage, compassion, and resilience in a modest rural household.




XIV

LES DOMESTIQUES

Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner quand il entra dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son père le rassura en lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude et les veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner et courut au château pour reprendre son poste près de Jules. La nuit avait été excellente, et le sommeil de Jules n'avait été interrompu que deux fois, par le besoin de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le médecin, qui sortait d'auprès de lui, avait permis des soupes, et Jules était en train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à lui et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise du domestique qui avait apporté la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui augmenta l'étonnement du domestique.

«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant à l'office, voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M. le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main et qui lui sourit!

—Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! Du nouveau, comme tu dis, Adrien.

—Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il devenir insolent!

—C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!

—Et le servir comme un maître! comme M. Jules!

—Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas là-dessus, moi, du même avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa manière pour cela. Il est bon et honnête, cet enfant.

—Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié toutes ses histoires de l'année dernière.

—Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh bien, entre nous, je n'ai jamais beaucoup cru à ces histoires. Nous connaissons bien M. Jules et de quoi il est capable.

—Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que c'en est répugnant.

—Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non plus. Est-il orgueilleux!

—Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!

—Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment aurait-il embrassé le petit du concierge?

—Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain, c'est qu'il l'a fait. Attention à nous et soyons polis et même aimables pour ce nouveau favori.

—Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, à ce gamin.

—Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de cirage le jour du cerf-volant.

—Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein la tête.

—C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons prudents à l'avenir. De la politesse, des égards.

—D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il en voudra.

—Et moi des liqueurs!

—Et moi des sucreries!

—Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à emporter chaque jour les restes du dîner. On sait bien ce que sont les restes d'une cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement.

—Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre jour un gigot entier à la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gâteau pas seulement entamé à la bouchère. Ce matin, une livre de beurre à la voisine.

—Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as bien porté, l'autre jour, un panier de vin au village!

—Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur au repas que donnait l'épicier.»

La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation intime; un des domestiques se précipita pour répondre à l'appel.

«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec précaution la porte de Jules.

—Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise déjeune avec moi.

—Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»

Cinq minutes après, le domestique apportait une petite table avec deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des fruits.

LE COMTE

Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première fois que je mangerai avec appétit depuis la maladie de mon pauvre Jules.

BLAISE

Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, je n'ai pas faim.

LE COMTE

Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?

BLAISE

Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude.

LE COMTE

Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner cela, après toutes les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passées?

—Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé cette nuit; il n'y paraît plus.

—Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai besoin de vous, je sonnerai.

—Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant accepté et reçu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement la main sur la tête et sur la joue de Blaise.

—Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait même plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un air pensif, je sais que votre coeur déborde de reconnaissance pour les soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous ne savez que faire pour me le témoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter. Habillez-moi de neuf pour la première communion, dans un mois. Cela me fera un grand plaisir et à papa aussi, car c'est cher pour des gens comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant à la volaille, vraiment je n'ai pas faim.

—Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; oui, tu as bien deviné avec ton excellent coeur le besoin que j'éprouve de t'exprimer ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil à celui de Jules.

BLAISE

Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vêtir comme le maître; je serais moi-même mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?

LE COMTE

Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage.

BLAISE

Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne vous fâchez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise, tu es trop ambitieux.

LE COMTE

Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis, mon enfant, dis.

BLAISE

Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de vous embrasser non pas du bout des lèvres, mais là... comme je l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime...

—Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en ouvrant les bras pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le comte à plusieurs reprises.

Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, il voulut à son tour embrasser Blaise comme un frère, un ami.

«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais?

—C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton camarade d'études et de jeux.

—C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, impossible. J'ai un père moi aussi, et une mère; je suis leur seul enfant; je dois rester près d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non seulement de fait, mais d'habitudes, d'éducation, de vêtements et de manières. Je ne serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime, je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous servir et à vous témoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous suivre à Paris, jamais!»

Le comte considérait avec émotion la belle figure de Blaise animée par les sentiments qu'il exprimait avec énergie et noblesse.

«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; mais il a raison, toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas humilié.

«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout à l'heure pour tes habits.»

Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit emporter le plateau. Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mangé.

«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: une nouvelle merveille! M. Blaise a refusé l'invitation de M. le comte, il n'a pas déjeuné; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été touchés.

—Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, ce mangeur de pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gâteaux! On ne pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à propos de ce vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous ne l'avons jamais su.

—Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien avec M. le comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner M. Jules, et qu'il s'est introduit dans le château pour n'en plus sortir.

—Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est implanté près d'un homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ça n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui l'invite à déjeuner!

—Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laissé embrasser! on aurait dit qu'il voulait rendre à M. le comte son gros baiser! Pour un rien, il lui aurait sauté au cou.

—La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gré, que M. Jules en a fait autant, qu'il va être le maître à la maison et que nous n'avons qu'à bien nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y toucher.

—Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout ça n'est pas franc du collier; l'année dernière il fait cinquante infamies, et cette année le voilà un sage! un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne nous découvrons pas trop.»

Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur ouvrage, Blaise parut à la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allât au village chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser.

«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en apporterai un cent.

—Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.

—Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise.

—Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi les payer.

—Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! répondit le domestique. On les portera sur le compte de M. Jules.

—Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules me gronderait, et il aurait raison.

—M. Jules ne le saura pas, nigaud.

—Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte.

—Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas sur le compte de M. Jules; si le cent a coûté trois francs, on mettra: demi-cent de billes, trois francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les siennes.

—Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un vol. Je ne prêterai jamais les mains à une friponnerie, quelque petite qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que je serais malheureux et méprisable.

—Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à monsieur Blaise! Tu as oublié tes friponneries de l'année dernière.

—Je n'ai pas commis de friponneries, répondit Blaise avec calme et dignité. Le bon Dieu m'a toujours protégé contre le mal.

—Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à la fin. Ce que je te disais était pour rire; tu l'as pris au sérieux comme un nigaud.

—Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en se retirant.

«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les domestiques au bout de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il demande. Nous nous compromettrions.»




XV

L'AVEU PUBLIC

La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une gaieté qui l'avait abandonné depuis longtemps; souvent il causait avec son père de sa vie passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne trouvait pas avoir suffisamment réparé ses torts envers Blaise; il semblait méditer un projet qu'il ne voulait découvrir à personne.

«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Hélène pour achever ma réparation à Blaise: ce sera une bonne manière de me préparer à la première communion que nous devons faire ensemble.

LE COMTE

Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon pauvre Jules? Blaise semble être parfaitement heureux.

JULES

Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup parlé, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers lui-même; il m'a expliqué sur les motifs de sa conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le curé, qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez, papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car, vous aussi, cher papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le curé; c'est tout cela qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes pensées que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier.

LE COMTE

Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai dit le jour où je me suis montré pour la première fois près de ton lit de mourant, c'est moi qui étais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer. Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; ta maladie, en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses envers ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et par mon irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire de Blaise, et tu as fait comme ton père, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton changement.

Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; Blaise arriva peu de temps après; il continuait à passer tout son après-midi avec Jules et le comte.

Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait à faire d'assez longues promenades dans la campagne; on s'étonnait au village de voir que Blaise l'accompagnait toujours et était traité amicalement par le comte.

Mme de Trénilly était attendu très prochainement avec Hélène; ni l'une ni l'autre n'avaient su ni la gravité de la maladie de Jules, ni le retour de Blaise dans le château, ni le changement du comte et de Jules. Hélène avait renouvelé sa première communion avec une grande piété et avait ardemment prié pour la conversion de son père et de Jules. On s'apprêtait au château à les recevoir avec une affection inaccoutumée. Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda à son père de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivée de la comtesse et d'Hélène; son père lui avait vainement demandé quelle était son intention en convoquant ainsi tous les gens, y compris Anfry, sa femme et Blaise.

«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception de maman et d'Hélène; vous serez tous contents, j'en suis sûr.»

Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir qu'à la convocation générale.

«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger et de ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets: seulement les premières heures de l'arrivée de maman et d'Hélène. Après tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie.

BLAISE

Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce n'est plus comme avant. Je répondrais de vous comme de moi-même.

JULES

Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.

BLAISE

Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a consolé quand elle me voyait pleurer!

JULES

Pauvre Blaise, tu pleurais donc?

BLAISE

Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur.

—Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul qui étais cause de tout le mal. Mais je te vengerai. sois tranquille! J'y suis plus décidé que jamais.

BLAISE

Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous? Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me paraît drôle de penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre à l'étouffer.

JULES

Mon bon Blaise, comme je t'aime!

BLAISE

Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, comme mon frère en Dieu.

JULES

En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons fait notre première communion ensemble, rien ne pourra plus nous séparer.

BLAISE

Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur Jules, nous serons réunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel.»

Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent ainsi au château; là Jules dit adieu à son ami, qui attendit avec impatience la convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules.

L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, en se promenant devant le château, l'arrivée de Mme de Trénilly et d'Hélène. La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arrêta devant le perron. Hélène sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant que sa mère descendait plus posément. M. de Trénilly reçut sa fille dans ses bras et l'embrassa avec une effusion qui surprit agréablement Hélène, peu habituée aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut et l'embrassa encore en souriant.

«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après la sainte cérémonie à laquelle je n'ai pu malheureusement assister.»

La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de n'en rien témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait déjà dit bonjour à sa mère. Ce fut bien un autre étonnement quand elle vit Jules se jeter à son cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant des paroles affectueuses.

«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour manquait à ma joie. Je suis si content de te revoir! Je t'aime bien, à présent que je sais mieux t'apprécier.

HÉLÈNE

Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc été plus malade que nous ne le pensions?

JULES

Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du corps et de l'âme. Mais je suis guéri maintenant, grâce à Dieu... et à Blaise», ajouta-t-il en lui-même.

Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; ses yeux semblaient chercher quelqu'un; elle se hasarda à demander timidement:

«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, je ne le vois pas parmi les gens de la maison.

—Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.

—Ah! il vient donc au château, maintenant?

—Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.

Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas le sourire moqueur et méchant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle n'avait jamais vu à son frère. Elle remarqua alors combien Jules était embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa physionomie.

«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air tout autre.

—La maladie change, répondit Jules avec gravité.

—Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première communion, dit Hélène avec hésitation.

JULES

Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; je compte pour cela sur toi, ma chère soeur, et aussi sur un ami que je te présenterai ce soir.

HÉLÈNE

Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays?

JULES

Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans mon coeur que s'est fait le changement.

HÉLÈNE

Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es maintenant!»

Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient la chambre d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené sa femme et lui racontait la terrible maladie de Jules, les pénibles révélations qui en avaient été la conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme de Jules et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus Blaise, la bonté, la piété admirable de cet enfant, et l'impression que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.

Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari, sembla mécontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils, et se montra incrédule quant aux vertus extraordinaires de Blaise.

«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé votre coeur à l'attendrissement et à la crédulité; le petit bonhomme, qui n'est pas bête, en a profité pour vous fasciner et s'impatroniser dans la maison. J'espère que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun reprendra sa place.

LE COMTE

Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur et cette injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et même d'user de son ascendant sur moi et sur Jules, a refusé les offres avantageuses que nous lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu d'hommes faits eussent été capables.

LA COMTESSE

Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaître les offres que vous lui avez faites, je présume qu'elles étaient de nature à ne pas être agréées par moi.

LE COMTE

Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous me peinez profondément, combien vous blessez tous mes sentiments paternels!

LA COMTESSE

Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à gâter vos enfants, surtout Jules, que vous avez rendu odieux.

LE COMTE

En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu méchant et odieux; Blaise l'a rendu bon et aimable.

LA COMTESSE

En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne me débitez donc pas de semblables sornettes.

—Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit le comte avec un geste de désolation en quittant la chambre.

La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on servît le dîner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui était habituel.

Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda à son père l'exécution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit après lui avoir dit à l'oreille:

«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»

Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la maison entrèrent à la suite du comte, qui avait Blaise à ses côtés. La comtesse et Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, lorsque Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:

«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa, pour réparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise...

—Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit Blaise d'un air suppliant.

—Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman, devant Hélène, devant tous, combien je les ai méchamment, indignement trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes tes bonnes actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! Tu m'as toujours noblement et généreusement pardonné. Au lieu de te justifier en m'accusant, tu t'es laissé perdre de réputation dans la maison et dans le pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité, pour la bonté, pour la réunion de toutes les vertus. Je désire que dans tout le pays on sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensées par mes exigences, mes insolences, mes méchancetés, je demande pardon à genoux de toute ma vie passée. Je veux qu'on sache que c'est à Blaise que je dois ma conversion; sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»

Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant ces dernières phrases: Blaise se précipita vers lui pour le relever; Jules se jeta dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là, ne put comprimer plus longtemps son émotion; il s'approcha de Jules et de Blaise, les prit tous deux dans ses bras:

«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, quel courage! Le bon Dieu te récompensera! cher enfant!—Bon Blaise, c'est à toi que je dois cette douce joie!»

Les domestiques demandèrent la permission de serrer la main de leur jeune maître. Jules courut à eux et leur prit les mains à tous avec effusion. Il était heureux, il se sentait le coeur léger.

Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles de Jules, elle s'était sentie courroucée contre ce qu'elle trouvait être une humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action de son fils, l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le mécontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile, retenant Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de son frère et qui pleurait à chaudes larmes.

Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards d'affectueuse admiration, ils ne parlèrent pas d'autre chose toute la soirée; plusieurs d'entre eux furent assez profondément touchés pour changer complètement de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles serviteurs.

Quand le comte et Jules restèrent en famille avec Blaise, que Jules avait retenu, Hélène s'élança vers son frère, qu'elle embrassa avec effusion, puis se tournant vers le comte:

«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a été la cause première de tout ce bien?

—Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; il doit être pour toi un second frère.»

Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, dont il baisa la main avec tendresse.

La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant d'Hélène, elle la retira violemment en disant:

«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier que vous vous permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scène ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et laissez votre père et votre frère faire leur ami et leur confident de ce garçon sans éducation.»

Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.

«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!

—Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle en quittant la chambre et entraînant Hélène.

Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché dans ses mains. La dureté orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours reproché de la sécheresse et du manque de coeur; mais, sec et égoïste lui-même, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour où tout était changé en lui.

Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; les reproches qui devaient à l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et si pur qu'il avait goûté entre Jules et Blaise depuis environ un mois était passé pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient privés de la société de Blaise, dont la piété leur était si utile, dont la gaieté, l'affection, la complaisance leur étaient si agréables.

La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise destiné à rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte.

Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation inattendue, quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en même temps que ses mains étaient effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise sentait qu'il redeviendrait pauvre Blaise.

JULES

Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et où pourrai-je passer mes après-midi avec Blaise et avec vous?

LE COMTE

Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta mère jusqu'à ce qu'elle ajoute foi à ce que nous croyons si bien, nous qui en avons profité; je veux dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise et à la reconnaissance que nous lui devons.

BLAISE

Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance; après ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute de mon côté...

JULES

Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as pardonné et tu t'es dévoué avant la réparation.

LE COMTE

Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais être: nous souffrirons toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant souvent privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu par celle qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.

BLAISE

Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce qui arrive est peut-être pour notre bien à tous. Et d'abord n'est-ce pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande récompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer à nous aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le mérite d'accepter avec résignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie? Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à ne plus jamais vous voir si c'était la volonté du bon Dieu! Hélas! peut-être ne vous embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus!

—Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon enfant», dit le comte en le serrant contre son coeur.

Blaise usa largement de la permission; mais la soirée était avancée; il était temps de se séparer. Blaise dit un dernier adieu à Jules et au comte et se retira en sanglotant.

«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans ma chambre, que je vous aie toujours près de moi?

—Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta santé habituelles, je coucherai près de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout à fait bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel nous allons être condamnés en nous privant de Blaise.

—C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.

—Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon ami. Mais viens dire adieu à ta mère et à la pauvre Hélène, et allons ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir reçu cette consolation. Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta mère, afin de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de le resserrer.»




XVI

L'OBÉISSANCE

Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand il alla lui dire bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant.

«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de théâtre dont tu m'as gratifiée ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas une société convenable pour toi, je te prie d'aller dès demain lui signifier que je lui défends de mettre les pieds chez moi, chez Hélène, chez toi. Si ton père veut le recevoir, je ne puis l'en empêcher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'établir chez moi ni chez mes enfants.

—Je vous obéirai, maman, répondit Jules avec tristesse, mais ce que vous m'ordonnez m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.

LA COMTESSE

Depuis quand as-tu besoin de consolation?

JULES

Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais et combien j'avais offensé le bon Dieu.

LA COMTESSE, souriant

A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus bien dévots, ton père et toi! On ne parle plus que pour prêcher. Mais je te prie de me faire grâce de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore arrivée au point de vous comprendre.

—Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.

LA COMTESSE

Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne supporte pas tes remontrances. Pense comme ton père et ton frère, prie avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni l'entende. Adieu mes enfants. laissez-moi seule; je suis fatiguée.»

Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; leurs chambres se touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui les attendait.

LE COMTE

Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue sur sa première impression? A-t-elle enfin compris la beauté et la noblesse de ton aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise dans notre amélioration?

JULES

Je crois que non, papa; maman a parlé comme au salon; la pauvre Hélène a même été grondée pour avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.

—Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la main sur la tête à plusieurs reprises. Pauvre Hélène. répéta-t-il d'un air triste et pensif, tu as dû souffrir tous ces temps-ci.

HÉLÈNE

Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes compagnes étaient si bonnes aussi! J'étais heureuse là-bas.

LE COMTE

Et ici?

HÉLÈNE

Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de vous et de Jules.

LE COMTE

Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera fait; tu dois voir le changement qui s'est opéré en moi. Ma vieille humeur, mon ancienne sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu n'auras plus peur de moi, je pense?

—Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans ses bras; je vous aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte.

JULES

Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent comme s'il était son vrai père.

—Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! que c'est drôle! Je voudrais voir cela.

LE COMTE

Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry.

HÉLÈNE

Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que Blaise osât embrasser papa!

JULES

Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté ce que nous devons à Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a été un véritable ami.

LE COMTE

A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois être fatiguée du voyage, mon Hélène, et toi, mon ami, de toute ta soirée.

JULES

Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché de me coucher.

HÉLÈNE

Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher papa, bonne nuit et à demain.

LE COMTE

A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! Adieu, Jules; adieu Hélène.»

Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.

Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, l'enlaça tendrement dans ses bras et lui dit:

«Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la change comme il nous a changés... Je puis bien vous dire cela, papa, n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'être comme elle a été ce soir.»

Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent dans ses yeux firent voir à Jules que son père pensait comme lui.

«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à genoux près de son fils.

Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiète de ne pas avoir vu son mari depuis le mécontentement qu'il lui avait témoigné, et l'ayant inutilement cherché dans sa chambre et dans celle d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue de son mari à genoux près de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après quelque hésitation, elle referma doucement la porte et se retira toute pensive dans sa chambre.

«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement altéré leur raison... Je ferai venir mon médecin un de ces jours et je les ferai soigner... Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les empêcher de la voir, mais c'est impossible!... Un père et un frère!... Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la première communion de Jules; je ne puis m'en aller avant.»

Et la comtesse se coucha avec la résolution de prendre patience, de laisser faire jusqu'après la première communion, et ensuite d'enlever Hélène à cette influence qu'elle croyait fâcheuse.

Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils entrèrent chez Anfry.

«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte. Il aurait dû penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut pas venir chez nous.»

Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au jardin.

LE COMTE

Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?

ANFRY

Il y a longtemps, monsieur le comte.

LE COMTE

Où est-il allé?

ANFRY

A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste nuit, et il a été chercher sa consolation près du bon Dieu; c'est assez son habitude, vous savez.

LE COMTE

Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de force et de consolations.»

Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, qui se trouvait près de là. Ils y entrèrent sans bruit, s'agenouillèrent dans un banc et aperçurent Blaise à genoux sur la dalle, la tête dans les mains et paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un mouvement qui indiquât qu'il avait terminé sa fervente prière, mais Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait. Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher Sauveur, j'obéirai; je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus à les voir qu'à de rares intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la réserve d'un serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, ces maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez, mon Dieu, à les éclairer, à les diriger vers le bien. Et cette bonne Mlle Hélène! qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez le coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, mon bon Jésus! cela vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien.»

Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en aller, il aperçut le comte et ses enfants. Son visage s'éclaira; il fut sur le point de courir à eux, mais le respect pour la maison de Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé en même temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise. Ce ne fut qu'après être sorti de l'église que Blaise, poussant un cri de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, à la grande satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.

HÉLÈNE

Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?

BLAISE

Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Hélène. Peur? Peut-on avoir peur de ceux qu'on aime tant?

—Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui dit le comte en lui serrant les mains.

—Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parlé tout haut?

LE COMTE

Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu.

BLAISE

Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire de ce qui pourrait déplaire à Mme la comtesse; non seulement je ne chercherai pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais encore je les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...

JULES

Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?

BLAISE

Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur Jules! De grâce, je vous le demande avec instance, n'ébranlez pas ma résolution; aidez-moi, au contraire, à la tenir. Mais voici la pensée que m'a suggérée le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, lui qui commande, qui est le maître. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et vous amènerez quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes pensées, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi, ni pour M. Jules, ni pour Mlle Hélène.

—Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensée est bonne, et je la mettrai à exécution; je viendrai te voir souvent, très souvent, et j'amènerai parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne m'échappent en route.

JULES

Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera pour courir au-devant de Blaise.

LE COMTE

Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi à deux ou trois heures.

BLAISE

C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous aurai pas vus, je vous espérerai pour le lendemain.

LE COMTE

Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans ton attente, mon ami.»