XVII
LA CORRESPONDANCE
«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur en présentant à Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet.
Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa de la décacheter, tout surpris d'en recevoir une.
«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la signature.
—Ah! voyons donc! Que te dit-il?»
Blaise lut tout haut:
«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittés que tu m'as peut-être oublié; mais moi, je pense souvent à toi et je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, j'ai neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à devenir savant. Il est arrivé une chose très drôle chez un monsieur qui demeure près de chez nous: sa maison a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, comme tu penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantité; avant, elles étaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait pas le croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un petit chien qui est très habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que toutes les souris attrapées étaient réellement blanches.—Je m'amuse assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, c'est qu'ils sont tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à toujours dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le monde me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première communion, et quel jour ce sera, pour que je pense à toi et que je prie pour toi ce jour-là. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les enfants du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour toi, s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le monsieur lui-même était méchant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du mal.—Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent à moi, comme je pense souvent à toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman.
«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»
«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre M. Jacques! S'il m'avait interrogé l'année dernière sur ce qu'il me demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... Il y a une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me paraît drôle, comme il le dit lui-même, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu changer la couleur des souris.
ANFRY
C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter bien des fois à ton grand-père, qui a été soldat sous l'empereur Napoléon Ier, que, lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui couraient au travers étaient blanches comme des lapins blancs.
BLAISE
C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des animaux.
ANFRY
Vas-tu répondre à M. Jacques?
BLAISE
Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer de visite de M. le comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps.
ANFRY
Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects et nos amitiés.
BLAISE
Je n'y manquerai point, papa.»
Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit à Jacques la réponse suivante:
«Mon cher Monsieur Jacques,
«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre chère et aimable lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien pensé à vous, et j'ai plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis consolé par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu que nous fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma première communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne pensée de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez à Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, de me donner du courage dans les temps de tristesse, de la force pour résister à la joie, afin que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir. Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer aux autres; priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et que je n'oublie jamais les bienfaits que je reçois. On a trompé votre papa en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; il est bon comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il était mon père. Son fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. M. Jules et moi, nous ferons notre première communion dans trois semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. M. le comte et Mlle Hélène nous ont promis de communier avec nous ce jour-là, ce qui vous prouve combien ils sont réellement bons et pieux. Je suis très heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous remercient bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, je sais bien que ma position me défend de vous embrasser, mais je puis me permettre de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la plus dévouée.
«Votre humble et obéissant serviteur,
«BLAISE ANFRY.»
A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un domestique entra chez Anfry.
«Mme la comtesse demande Blaise.
—Moi? Mme la comtesse me demande? répéta Blaise fort étonné.
—Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me chercher Blaise, m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible.»
—Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquiétude. Vas-y, mon Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire ce qui se sera passé, car je ne suis pas tranquille.
—Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et quand même il m'arriverait des choses pénibles, le bon Dieu n'est-il pas là pour me protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je resterai le moins que je pourrai.»
Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour être plus vite revenu. On le fit entrer immédiatement chez la comtesse, qui l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit signe de tête, renvoya le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un air froid et hautain:
«Je sais que tu as profité de mon absence pour t'emparer de l'esprit de mon mari et de mon fils; tu as réussi on ne peut mieux; je ne vois que des visages allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fût toujours près d'eux. Je sais que ma fille est entraînée par son père et par son frère à faire comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut durer. Je t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta loyauté pour espérer être obéie en t'interdisant toute démarche qui pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer ta vie à lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je m'en préoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitié de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir; je te ferai donner une bonne éducation, et je t'assurerai une rente qui te mettra à l'abri de la pauvreté. Acceptes-tu?
—Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la défense que vous me faites, quelque chagrin que j'en éprouve; je prierai M. le comte de vouloir bien m'aider à suivre vos ordres. Quant à la pension, à l'éducation et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai mon pain comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu, j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni ma conscience. Je puis affirmer à madame la comtesse qu'elle se trompe en pensant que j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne sais comment, car je sens combien je suis loin de mériter les bontés de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené tout cela. Peut-être m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au moment de ma première communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je ne verrai vos enfants qu'avec votre permission.»
En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait réussi jusque-là à conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. Honteux de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter, Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant à la hâte, il s'avança vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un dernier regard sur la comtesse, qui s'était levée et qui avait fait un pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arrêter, elle reprit son air hautain et fit un geste impérieux qui termina sa visite.
Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher ses larmes aux domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait à l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les premières marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que les larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché d'apercevoir.
«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et comment es-tu rentré au château?» lui dit M. de Trénilly en le retenant.
Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en donnant un libre cours à ses sanglots.
«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il de fâcheux? Dis-le moi; parle sans crainte.
—Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, répondit Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas... j'ai été pris par surprise... et je me suis laissé aller;... mais je vais tâcher d'être plus raisonnable,... plus résigné.
—Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu?
—Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules et Mlle Hélène, et j'ai promis de lui obéir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et m'affliger.
—Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette haine contre ce noble et généreux enfant!»
Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours Blaise de ses deux mains.
«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti prendre pour épargner à toi et à Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis forcer la volonté de ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier, ainsi que toi, à cette volonté impérieuse et déraisonnable.
—Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce qui nous vient par la permission du bon Dieu. C'est bien, bien pénible, il est vrai; je sais que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette séparation? Peut-être le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre soumission l'adoucira et changera ses idées à mon égard. Pensez donc qu'elle me croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-être que je ne corrompe M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus à plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte, promettez-moi que vous m'aiderez à tenir ma promesse, et que vous n'amènerez plus M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme la comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du courage! Je vois bien qu'il vous en coûte, d'abord par amitié pour M. Jules et pour moi; et puis... parce qu'il en coûte toujours de céder, surtout à une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cédant qu'en résistant.
—Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... céder, c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais à toi-même, tu souffriras.
—Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher Monsieur le comte,... car... vous continuerez à me visiter et à me donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle Hélène, toujours si bonne pour moi.
—Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne pourrais t'aimer davantage.»
Le comte embrassa une dernière fois le pauvre Blaise, qui s'en alla fort triste, mais un peu consolé par les paroles affectueuses du comte.
«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit.
—Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus.
—Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces satanés gens te feront mourir de peine!
—Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de sourire. Il n'y a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la réflexion, on se résigne...
ANFRY
Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre Blaise?
BLAISE
Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous ramène toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant à souffrir; le bon Dieu est là qui vous aide et qui vous console si bien!
ANFRY
Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries.
BLAISE
Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai fait une petite visite au bon Dieu dans son église.»
Blaise raconta à son père la cause de son nouveau chagrin, en atténuant avec sa bonté accoutumée les paroles dures et injurieuses de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colère; il connaissait assez la comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses bras à plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller chercher près du bon Dieu sa consolation accoutumée contre les chagrins qu'il supportait avec une fermeté au-dessus de son âge.
XVIII
LA COMTESSE DE TRÉNILLY
La comtesse était restée debout au milieu de sa chambre, surprise et troublée des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait dominée malgré elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé ses paroles.
«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir... et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté mes propositions avec une certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée... Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari et sur mes enfants... En vérité, j'ai moi-même été presque convaincue, presque attendrie... Me serais-je trompée? serait-il vraiment le beau et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils de portier... C'est absurde!...»
La comtesse resta longtemps pensive et indécise, elle se résolut enfin à laisser aller les choses, à observer Blaise et ses enfants, et à agir en conséquence.
«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche à voir mes enfants à mon insu, je n'aurai aucune pitié pour lui: je le chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il accepte avec loyauté et résignation le chagrin que je lui impose, dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»
Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus penser à Blaise. Elle prit un livre et se mit à lire, sans pouvoir toutefois chasser de son esprit l'image de Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et désolé.
Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte, dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'évitaient jadis. Ils le trouvèrent triste et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en lui demandant la cause de sa tristesse.
«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, dit le comte en les embrassant avec tendresse; votre maman a défendu à Blaise de vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir sa promesse; je le lui ai promis, quelque pénible et douloureuse que me soit cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous communiquant cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi, ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez à le faire manquer à sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin en l'obligeant à repousser les occasions de rapprochement que vous lui offririez.
—Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène et Jules, les yeux pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir. Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons même rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de répondre ou le chagrin de ne pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai à lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre de cette séparation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment maman peut être si injuste pour cet excellent garçon. Elle devrait l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu...
LE COMTE
Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi à ses ordres sans les juger, sans les blâmer. Souviens-toi que nous-mêmes nous avons partagé ses préventions; qu'il y a peu de semaines encore je défendais à Blaise l'entrée du château; que c'est ta maladie qui a tout changé, et que, sans tes aveux, le pauvre garçon souffrirait encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui.
JULES
Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes méchancetés, de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estimé et respecté, parce que je l'ai connu dès le commencement; mais je l'ai perdu de réputation par jalousie et par la malveillance que j'éprouvais contre tous ceux qui étaient bons. La pauvre Hélène sait ce que j'étais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr que ce sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé mon coeur... et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son père. N'est-il pas vrai, papa, que nous sommes bien changés?
LE COMTE
Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta mère, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait pour nous.»
Quelques instants après, le comte et les enfants entrèrent au salon, où ils trouvèrent la comtesse qui les attendait pour entrer en même temps qu'eux dans la salle à manger. Elle regarda attentivement les enfants, baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges et leurs visages attristés; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir devant sa physionomie sévère et pensive.
«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte d'avoir fini.
—Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble que nous sommes exacts à l'heure comme d'habitude.
—Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je désire voir le dîner fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi.
—Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement.
LA COMTESSE
Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce petit Blaise, qui vous a tous ensorcelés, et qui est cause de vos mines allongées et attristées.
LE COMTE
En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?
—En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la comtesse avec chaleur. N'est-ce pas depuis que je lui ai défendu de venir au château que vous êtes tous trois comme des âmes en peine?
—Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame de votre connaissance, interrompit le comte en riant.
LA COMTESSE
Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront pas de dire que Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que je vois très bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs, parce que ce petit bonhomme a été se plaindre à vous de la défense que je lui ai faite de voir mes enfants, défense que je maintiendrai et que je saurai faire respecter.
—Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit le comte avec calme, car Hélène et Jules sont très décidés...
—A me désobéir sous votre protection? interrompit la comtesse avec vivacité.
—A vous obéir, répondit le comte avec froideur, et à aider Blaise, par leur obéissance, à exécuter vos ordres, qu'il respecte, et dont il m'a donné connaissance, comme c'était son devoir de le faire. Il n'a porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce qu'il souffrait, mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa souffrance.»
La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle à manger. Le dîner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois à engager la conversation; elle fut aimable et prévenante, contrairement à son habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et à dérider son mari.
«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle à son mari en rentrant au salon; vous l'aviez perdu à mon retour; j'espère que vous ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir.
—Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit le comte en serrant ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est changé en moi, et que mon air sévère que je regrette et que je me reproche, n'est plus que le symptôme extérieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous me comprendrez un jour, je l'espère, ma chère Julie, et vous serez alors, comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»
La comtesse répondit légèrement au serrement de main du comte; elle rougit encore, réfléchit quelques instants, et, se tournant vers Jules, elle lui dit avec effort:
«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te cause; si j'avais de Blaise l'opinion qu'en a ton père, je n'aurais jamais défendu son intimité avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier ajouta-t-elle par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... que je crains..., que je crois..., que je veux éviter...»
La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever et craignant d'en avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses enfants la regardaient avec des visages pleins d'espérance.
«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de décision, jusqu'à ce que j'aie éprouvé l'obéissance de Blaise.»
Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta troublée et gênée; Hélène prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au bon mouvement qu'elle avait repoussé et au regret de ne pas l'avoir écouté.
XIX
L'ENTORSE
Le lendemain et les jours suivants, le comte alla très exactement passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs; il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il ne nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.
Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une pierre, tomba et ressentit une violente douleur à la cheville. Il se releva difficilement avec l'aide du comte, et retourna à grand'peine chez lui, soutenu et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa de lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligée de couper pour le retirer, tant le pied était enflé.
«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon médecin? demanda le comte avec anxiété.
—Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur le comte, et je ne veux pas de votre médecin. Dans trois jours il n'y paraîtra pas.
LE COMTE
Quel remède allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal en voulant le guérir sans médecin.
MADAME ANFRY
Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remède Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses.
LE COMTE
Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez besoin.
MADAME ANFRY
Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est nécessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud, j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la mèche; voilà tout.
—C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. Dieu veuille que mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, car il souffre beaucoup!
BLAISE
Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; ce ne sera rien; ne vous en tourmentez pas.
LE COMTE
Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part de ton accident à Hélène et à Jules, qui en seront bien fâchés.
BLAISE
Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous savez que je pense bien souvent à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été si pénible, ajouta-t-il avec un soupir.
LE COMTE
Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras certainement la récompense.»
Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand il se fut éloigné, Blaise appela sa mère.
«Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherché à dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquiéter; mais je crains d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied démis.
MADAME ANFRY
Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père pour qu'il aille chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit à M. le comte? Il aurait envoyé un cabriolet pour chercher le médecin; nous l'aurions déjà.
BLAISE
Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules et Mlle Hélène.
MADAME ANFRY
Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; c'est trop, mon Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le jardin, va vite chercher le médecin pour notre garçon; il croit avoir le pied démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne pas le chagriner, et il souffre l'impossible.»
Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son pied et sortit précipitamment pour aller chez le médecin. Il le trouva heureusement chez lui et l'emmena voir son fils.
Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgré l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied était démis; il fallait le remettre.
«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre garçon, dit-il à Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire: ce ne sera pas long.
—Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur; vous pouvez commencer quand vous voudrez.»
Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux.
Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la force d'exécuter l'ordre du médecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant qu'on tirait le pied pour le mettre en place.
Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui échappa au moment de la plus vive douleur.
«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille opération sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, pour bassiner les tempes et le front.»
Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur une chaise; l'émotion avait été trop vive.
«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, reprit M. Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en passant.»
Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une bouteille.
«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin? J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied.
—Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui s'était réfugiée dans un cabinet pour ne pas être témoin des souffrances de son fils. Elle en sortit pâle et le visage baigné de larmes.
—Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir pour maintenir le cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le front et les tempes avec du vinaigre.»
Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta de vinaigre le visage décoloré de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour de lui pour rappeler ses souvenirs.
«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, du calme, peu de nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours.
—Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans marcher! Et ma retraite de première communion qui commence dans huit jours!
—Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours vous pourrez essayer de vous traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garçon: sans quoi la fièvre s'en mêlera.»
Et M. Taillefort salua et s'en alla.
Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et répétait tout pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite et non la mienne!» Cinq minutes après, il avait repris son calme et sa gaieté.
«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui pleurait; je souffre bien moins qu'avant l'opération; et, comme dit M. Taillefort, dans huit jours je serai sur pied.
—Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours, n'en déplaise à ce monsieur; je vais t'enlever cette saleté de cataplasme qu'il t'as mis là, et je le remplacerai par le cataplasme Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en réponds.
—Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec inquiétude.
—Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura guéri notre garçon.»
Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme de son, de chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu nommer.
Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué son remède Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint après le dîner savoir des nouvelles du malade.
«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard sur le lit où dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant... Pauvre enfant! ajouta-t-il après l'avoir regardé attentivement; comme il est pâle!
MADAME ANFRY
Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez été parti, il nous a avoué qu'il souffrait horriblement, et il a demandé le médecin pour lui remettre le pied.
LE COMTE, avec inquiétude
Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et il m'avait dit qu'il souffrait moins.
MADAME ANFRY
C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous a caché sa souffrance. Son pied était bien réellement démis. M. Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé pendant l'opération; seulement il a perdu connaissance après. C'est pourquoi il est si pâle.
LE COMTE, d'une voix émue
Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! Il le puise dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission à toutes les volontés du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!»
Le comte resta quelques minutes silencieux près du lit de Blaise. Avant de le quitter, il effleura de ses lèvres son front pâle, bénit l'enfant dans son sommeil, et recommanda à Anfry de lui faire savoir, au réveil de Blaise, comment il se trouvait.
XX
L'EPREUVE
Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et les enfants; il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son courage pour dissimuler son mal et pour subir l'opération. Hélène et Jules se désolaient et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir de le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et leur amer chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu de leur coeur.
La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur son ouvrage, elle avait semblé impassible au récit de son mari et aux lamentations de ses enfants.
«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, une plume et de l'encre pour écrire une lettre sous ma dictée.»
Quoique Hélène ne fût guère en train de faire la correspondance de sa mère, elle obéit sans hésiter.
HÉLÈNE
Je suis prête, maman.
LA COMTESSE, dictant
«Mon cher Blaise...»
Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le comte regarde sa femme avec surprise.
LA COMTESSE
As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?
HÉLÈNE
Non, maman; j'ai été surprise...
LA COMTESSE, avec calme
Ecris et n'interromps pas, si tu peux.
«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident et ton courage; Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous ne résistons plus au désir de te voir...»
Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère d'un air ébahi; Jules reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extrêmement surpris et non moins intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.
LA COMTESSE
Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus au désir de te voir, et que demain...
Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules et d'Hélène; le comte se lève.
LA COMTESSE, toujours avec calme
«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons demain des livres, des couleurs, des images à peindre, et tout ce qui pourra t'amuser.»
La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le comte s'approcha de la comtesse, lui prit la main et lui dit avec émotion:
«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en remercie; mais vous proposez aux enfants une action déloyale, et vous leur faites jouer près du pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.
LA COMTESSE
Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. Je compte bien que les enfants ne feront pas la visite dont je parle.
LE COMTE, d'un air de reproche
Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le crève-coeur de la proposer? C'est un jeu cruel, Julie.
LA COMTESSE
Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir si Blaise est réellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite des enfants, je serai bien ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, j'aurai eu raison.
LE COMTE
Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal et noble caractère pour espérer qu'il sortira victorieux du piège que vous lui tendez.
LA COMTESSE
Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.
HÉLÈNE
Oh! maman! de grâce. ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait dire oui.
JULES
Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des épreuves que lui amenait ma méchanceté, il a toujours agi noblement et bien.
LA COMTESSE
Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un ton d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain matin, de bonne heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment, dit-elle en s'adressant à son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, qui est dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs de lui.
—Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je répète que votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter ce pauvre enfant.»
La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la cacheta et ordonna à sa fille de la remettre à un domestique, avec recommandation de la porter à Blaise le lendemain de bonne heure.
Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement son ouvrage; Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son fils, qui dormait encore paisiblement.
La soirée était avancée; peu de temps après le comte avertit les enfants que l'heure du repos était arrivée; il se retira avec eux, laissant sa femme à ses réflexions.
Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette et se disposait à aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la lettre que la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui suit:
«Cher Monsieur le comte,
«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitié que me témoignent Mlle Hélène et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien cher Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent me faire en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les remercier d'une affection dont je suis si profondément touché, et que je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer à ma parole, pour ne pas enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela comme en tout, soyez mon guide, mon protecteur, mon bon maître. Ne les laissez pas croire à de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher Monsieur le comte, puis-je honnêtement, loyalement recevoir leur visite, connaissant la défense de Mme la comtesse? C'est pour moi une grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me donner du courage, venez me tendre votre main chérie pour que je la couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si dévoué et si respectueux.
«Votre tout dévoué et très humble serviteur,
«BLAISE ANFRY.»
«P.-S.—Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à maman, parce qu'ils pourraient désapprouver Mlle Hélène de l'avoir écrite, et j'aurais du chagrin de l'entendre blâmer.»
Le coeur du comte battit avec violence à la lecture de cette lettre; l'admiration, la tendresse se mêlaient à l'irritation que lui causait l'épreuve cruelle que la comtesse avait infligée au pauvre Blaise: les larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour lui et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et le rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène et à Jules la noble et belle réponse de leur ami.
«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise, papa, et ne craignez pour lui aucune épreuve; il en sortira toujours avec honneur et gloire.
—Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne pas le voir!
—Espérons que votre maman finira par être touchée de tant de vertu et de qualités attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra produire la première communion de Jules!»
En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme.
«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont les sentiments de cet admirable enfant.»
La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une émotion sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le long de sa joue et venir se mêler aux traces des larmes du pauvre Blaise.
Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur l'oeil qui avait laissé échapper cette larme.
«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller à son émotion; pauvre garçon! Comme j'ai été injuste envers lui!
LE COMTE
Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous avons tous été méchants pour lui à l'exception d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui a su démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui l'ont déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le mal que vous avez fait.
LA COMTESSE
Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et redit?
LE COMTE
Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une erreur, Julie. Il n'y a de difficile que le premier moment.
LA COMTESSE
Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de réfléchir, de me décider.
LE COMTE
Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, mais n'oubliez pas que vous avez planté des épines dans le coeur de Blaise et dans ceux de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies que vous avez faites.
LA COMTESSE
C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?
LE COMTE
Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde que vous venez d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger dans votre retour de justice; il ne vous fera pas défaut.
—C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria la comtesse en se jetant au cou de son mari.
LE COMTE
Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais pas prier quand Jules a été si malade; Blaise a été mon maître; par lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la consolation que donne la prière. Julie, chère Julie, je serai à mon tour votre maître, si vous le voulez.
LA COMTESSE
Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout changé, amolli; je commence à comprendre et à aimer votre changement, celui de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer celles du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu?
LE COMTE
J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais à vous faire lire.
LA COMTESSE
Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon que je...; non, non, ne dites rien; je lui dirai moi-même; mais pas encore, pas encore... Je veux seulement lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu son accident, je lève la défense et que je lui laisse voir mes enfants. Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur dise moi-même.»
Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en l'embrassant à plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas voir leur cher Blaise.
—Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers enfants.
JULES
Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de nouveau, de bon?
LE COMTE
Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.
HÉLÈNE
Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez elle trop tôt.
LE COMTE, riant
Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis d'y aller vite, vite; c'est que...
JULES
C'est que quoi, papa?
—C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que je bénis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous remercier le bon Dieu de tout notre coeur!» s'écria le comte en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un redoublement de tendresse.
Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants surpris de cette explosion si joyeuse, qui ne lui était plus habituelle depuis le retour de la comtesse.
«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous expliquera-t-elle l'air radieux de papa.
JULES
N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler devant maman: j'ai toujours peur d'être grondé.
HÉLÈNE
C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait se trouver changée comme papa et toi, nous serions si heureux!
JULES
Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent Blaise, qu'elle écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! Malheureusement elle le déteste.»
Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de leur maman. A leur grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et les embrassa à plusieurs reprises avec vivacité.
«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie émue, votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise...»
A cette épithète de pauvre Blaise, Hélène et Jules écoutèrent avec anxiété.
LA COMTESSE, continuant
J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage à aller le voir...
—Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les enfants avec transport.
—Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui expliquerez que c'est sa réponse à la lettre que j'ai fait écrire par Hélène qui a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir votre intimité avec lui.
—Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène et Jules en se jetant à son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous nous donnez à nous et à notre pauvre Blaise!
—Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis quelque temps déjà. Plusieurs, fois j'ai été sur le point de lever ma défense, mais je n'étais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez, courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre cher malade.»
Les enfants embrassèrent encore la comtesse et coururent chez Anfry. Jules entra le premier, se précipita dans la chambre en criant:
«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et moi.»
Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien dit, lui trouvant un peu de fièvre, et craignant qu'une émotion nouvelle ne redoublât son agitation. Aux premiers mots de Jules, Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de détresse, il lui dit:
«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi!
LE COMTE
Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, après la lecture de ta lettre, t'envoie elle-même ses enfants.
BLAISE
Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon Dieu, je vous remercie!»
Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise; tous deux lui racontèrent, lui expliquèrent le changement survenu dans le sentiment de la comtesse. Blaise était aussi heureux que le comte et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de sentir la douleur de son pied et l'agitation de la fièvre. Le comte dut user d'autorité pour emmener Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât par l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; il promit à Blaise de les ramener dans l'après-midi, et lui recommanda, en le quittant, de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et, tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; à son réveil, la fièvre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé presque entièrement la douleur de son pied: il se livra donc sans réserve à la joie qui inondait son coeur.
Peu de temps après son réveil, un domestique vint apporter à Blaise la lettre suivante, en demandant la réponse:
«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes procédés, la vertu que tu as déployée dans les événements récents, que j'ai provoqués et que je regrette, ont entièrement changé l'opinion que je m'étais formée de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de méchant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux, bon, patient, généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les miennes, et pardonne-moi la peine que je t'ai causée et que je me reproche vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinée d'ajouter une contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te bénis des soins que tu as donnés à Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de croire intéressés. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à mon mari, à mes enfants et à toi-même.
«Comtesse DE TRÉNILLY.»
Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait dû beaucoup coûter à l'orgueil de la comtesse, porta ses lèvres sur la signature, demanda à son père une plume et du papier, et fit la réponse suivante:
«Madame la comtesse,
«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquée sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que joyeux; je vous unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. à Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse, d'avoir bien voulu donner à vos enfants la permission de venir me voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fièvre et m'empêche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de votre bonté, Madame la comtesse.
«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au profond respect de votre très humble et obéissant serviteur,
«BLAISE ANFRY.»
Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter à la comtesse, qui était dans le salon avec son mari et ses enfants, tous attendant avec impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine à deviner.
JULES
Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman?
—Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible qu'il me demande d'attendre son rétablissement.
HÉLÈNE
Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui procurer?
LA COMTESSE
La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, le chagrin que je lui ai fait, et tous mes dédains, et les humiliations que je lui ai fait subir.
LE COMTE
Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.
«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement chrétienne!
JULES
Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»
La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la lettre, l'ouvrit précipitamment. Après l'avoir lue, elle la présenta à son mari.
«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si humble dans son triomphe. Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que la reconnaissance doive venir de lui.
—Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en passant la lettre aux enfants. Toujours le même, jamais de rancune; le coeur toujours plein de charité et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!
—Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hâte d'embrasser ce pauvre garçon et de lui entendre dire qu'il ne m'en veut pas.»
Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir tendrement embrassée, et tous se dirigèrent vers la demeure de Blaise, où ils ne tardèrent pas à arriver.
«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», dit le comte d'un air joyeux en entrant.
Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser à plusieurs reprises.
«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnié et outragé; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions.
—Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites pas cela! Non, non, je vous en prie, ne le répétez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse s'apprêtait à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre bonté. Et que deviendrait ma première communion sans esprit d'humilité? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes bonne! vous m'avez rendu si heureux!
LA COMTESSE
Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur à te donner. Comme je te l'ai écrit, prie Dieu pour que mes yeux s'ouvrent tout à fait à ce qui est bon et chrétien.
—Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux.
—Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien à oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma dernière plaie.
—Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en souriant.
—Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en saisissant la tête de Blaise et la tournant de son côté; tu n'en as que pour papa et pour maman, et nous sommes là comme les dindons égarés qui cherchent un regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.
—Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Hélène; j'étais occupé avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous savez que le général passe avant les officiers.
HÉLÈNE, riant
Et où sont les soldats?
BLAISE
C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos commandements.
LE COMTE
Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la croix.
BLAISE
Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et qui a bien ses douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Hélène?»
Hélène ne répondit que par un signe de tête et un sourire; elle ne voulut pas dire devant sa mère qu'elle avait souffert de sa froideur, de sa sévérité passée; mais la comtesse la devina, et, l'attirant à elle, l'embrassa et lui dit:
«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma pauvre enfant. Mais à quand la première communion? M. le curé a-t-il fixé le jour?
JULES
Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des habits que papa a promis à Blaise.
LE COMTE
Ils sont déjà commandés d'après les indications de Blaise; les tiens aussi, Jules.
JULES
Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?
BLAISE
Des choses superbes, pour faire honneur à M. le comte: une redingote en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien solides et une cravate blanche.
JULES
Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?
BLAISE
Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules.
HÉLÈNE
Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la première communion?
BLAISE
Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le curé, et qui est béni par le pape, m'a-t-il dit.
HÉLÈNE
Maman, permettez-moi de lui donner une Imitation de Notre-Seigneur. C'est un si beau et si bon livre!
LA COMTESSE
Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton trésorier; tu puiseras dans ma caisse.
LE COMTE
Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, qui lui fera passer le temps dans les longues soirées d'hiver.
BLAISE
Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je désirais. J'aime tant à lire! M. le curé me prête quelques livres, mais il n'en a guère qui soient à ma portée.
LE COMTE
Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai plaisir de satisfaire ce goût si sage et si utile.
BLAISE
Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence à mes désirs.
LE COMTE
Tu auras tes livres pour ta première communion, mon pauvre garçon. Je suis content d'avoir si bien trouvé.»
Le comte et la comtesse restèrent quelque temps encore près de Blaise; ils se retirèrent en lui promettant de revenir le lendemain. Hélène et Jules obtinrent sans peine de rester près de leur cher malade. Hélène lui proposa de faire une lecture intéressante, ce qu'il accepta avec reconnaissance.
Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du bonheur qu'il lui avait envoyé dans cette journée. Il causa longuement avec son père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur à son pied, il demanda à se lever; sa mère enleva le cataplasme et vit avec plaisir que l'enflure était disparue; elle lui banda le pied avant de le lui laisser poser à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il voulut faire quelques pas, appuyé sur le bras de son père. Cet essai lui ayant réussi, il demanda à rester levé; et à partir de ce jour la guérison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il put aller à l'église avec les autres enfants de la première communion, et la suivre jusqu'à la fin.
Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses repas. Aidés du comte et d'Hélène, ils avaient arrangé dans la chambre de Jules une petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prières qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondément le coeur du comte et d'Hélène, qui avaient demandé d'y assister.
La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient été apportés, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à préparer leurs coeurs à recevoir avec humilité et amour le corps de leur divin Sauveur.