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Peines d'amour perdues / Comédie

Chapter 14: SCÈNE I
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About This Book

A group of young nobles swear to renounce love and dedicate themselves to study at their sovereign's court, but their resolve unravels when a visiting princess and her attendants arrive and prompt ardent courtship. The work mixes witty verbal sparring and romantic pursuit with broad comic subplots featuring a boastful foreigner, a pedantic schoolmaster, a slow-witted constable and a rustic fool. Scenes of disguise, mistaken identity and playful satire probe the clash between scholarly affectation and genuine feeling, producing a blend of polished rhetoric and boisterous comedy.


SCÈNE III


Une autre partie du parc.

BIRON, tenant un papier.


Le roi chasse à la bête, et moi je cours après moi-même. Ils ont tendu les toiles, et moi je m'embarrasse dans la poix49, dans une poix qui salit. Salir! ce mot n'est pas beau. Allons, apaise-toi, chagrin; car on dit que le fou l'a dit; et je le dis aussi moi, et je suis le fou. Bien raisonné, esprit!--Par le ciel, cet amour est aussi forcené qu'Ajax; il tue les moutons; il me tue; et je suis un mouton. Bien raisonné encore en ma faveur!--Je ne veux pas aimer: si j'aime, qu'on me pende; en conscience, je ne le veux pas. Oh! mais son bel oeil... Par cette lumière, s'il n'y avait que son oeil, je ne l'aimerais pas: bon pour ses deux yeux. Allons, je ne fais rien au monde que mentir, et me mentir à moi-même. Par le ciel, je suis amoureux, et cela m'a appris à rimer, et à être mélancolique; et voici un échantillon de mes rimes et de ma mélancolie. Fort bien: la belle a déjà un de mes sonnets; le bouffon le lui a porté, et le fou le lui a envoyé, et la dame le tient en sa possession. Cher bouffon, cher fou, dame plus chère encore.--Par l'univers, je m'en moquerais comme d'une épingle, si les trois autres partageaient ma folie.--En voici un avec un papier à la main! Dieu veuille lui faire la grâce de gémir!

(Il monte et se cache dans un arbre.)

(Entre le roi.)

LE ROI, soupirant.--Hélas!

BIRON, à part.--Il est atteint, par le ciel! Poursuis, cher Cupidon. Tu l'as frappé de ta petite flèche sous la mamelle gauche. Par ma foi, des secrets!

LE ROI, lisant des vers.

Le soleil doré ne donne point un aussi doux baiser

Aux fraîches gouttes de la rosée du matin sur la rose

Que le premier rayon de tes yeux

Tombant sur la rosée de pleurs que la nuit a fait couler sur mes joues.

La lune argentée brille avec moins d'éclat

Au travers du sein transparent de l'onde

Que l'éclat de ta beauté au travers de mes larmes.

Tu brilles dans chaque larme que je verse.

Il n'en est aucune qui ne te porte comme un char

Dans lequel tu passes triomphant de mes peines.

Daigne seulement regarder ces larmes qui se gonflent dans mes yeux,

Et tu y verras ta gloire éclater dans mes douleurs.

Garde-toi d'aimer, car alors mes larmes ne cesseront de couler,

Et elles serviront de miroir pour réfléchir ta beauté.

O reine des reines! que tu es incomparable!

La pensée de l'homme ne peut le concevoir, ni sa langue l'exprimer.

Comment lui ferai-je connaître mes peines? Je vais laisser tomber ce papier; douces feuilles, abritez ma folie.--Mais qui vient en ce lieu? (Le roi se met à l'écart. Entre Longueville qui se croit seul.) Quoi! c'est Longueville! et lisant! Écoute bien, mon oreille.

BIRON, à part.--Allons, voici un autre fou qui paraît sur la scène et qui te ressemble!

LONGUEVILLE.--Malheureux que je suis! je suis parjure.

BIRON, à part.--Bon, il s'avance comme un parjure portant son écriteau devant lui50.

LE ROI, à part.--Il est amoureux, j'espère. Heureuse société de honte!

BIRON, à part.--Un ivrogne aime un ivrogne comme lui.

LONGUEVILLE, à part.--Suis-je le premier qui me suis ainsi parjuré?

BIRON, à part.--Je pourrais, moi, servir à te consoler; sans compter les deux parjures que je connais, tu complètes le triumvirat: tu es la corne du chapeau de la société, la figure de la potence d'amour à laquelle est pendue l'innocence.

LONGUEVILLE.--Je crains bien que ces vers impuissants ne manquent de force pour t'émouvoir, ô aimable Marie, souveraine de mes tendres voeux! Je veux déchirer ces rimes et lui écrire en prose.

BIRON, à part.--Oh! les rimes sont les sentinelles qui gardent le haut-de-chausses du folâtre Cupidon; ne défigure pas son costume51.

LONGUEVILLE.--Allons, ces vers peuvent passer.

(Il lit un sonnet.)

N'est-ce pas la céleste éloquence de tes yeux,

Contre laquelle l'univers n'a point de réplique,

Qui a conduit mon coeur à ce parjure?

Un voeu, rompu pour toi, ne mérite pas d'être puni.


Mon voeu regardait une femme: mais je prouverai

Que, toi étant une déesse, je n'ai pas commis un parjure.

Mon voeu ne comprenait que les beautés mortelles, et tu es une beauté céleste.

La conquête de tes grâces effacera en moi toute disgrâce.


Les serments ne sont qu'un souffle, et le souffle n'est qu'une vapeur.

C'est donc toi, beau soleil, qui brilles sur une terre,

Et qui attires à toi ce serment de vapeur: elle monte vers toi.


Si mon serment est rompu, ce n'est donc pas ma faute.

Et si c'est moi qui l'ai violé, quel fou ne serait pas assez sage

Pour perdre un serment afin de gagner un paradis!

BIRON, à part.--Voilà des vers qui ont coulé d'une veine du foie52; cela vous fait d'une chair mortelle une divinité, une déesse d'une jeune oie. Pure, pure idolâtrie! Dieu nous amende, Dieu nous amende! nous sommes bien loin du droit chemin.

(Dumaine arrive avec un papier.)

LONGUEVILLE.--Par qui enverrai-je ce sonnet? Voilà quelqu'un.--Doucement!

(Il s'éloigne à l'écart.)

BIRON, à part.--Tous cachés, tous cachés! ancien jeu d'enfant.--Je suis ici comme un demi-dieu dans l'Olympe, d'où mon oeil attentif plonge sur les malheureux insensés et pénètre leurs secrets. Encore des sacs au moulin. O ciel! mes voeux sont remplis; Dumaine a subi aussi la métamorphose; quatre bécasses dans un seul plat.

DUMAINE.--O divine Catherine!

BIRON, à part.--O profane misérable!

DUMAINE.--Par le ciel, une merveille faite pour étonner des yeux mortels!

BIRON, à part.--Jure encore par la terre, qu'elle n'est pas un corps mortel, et je te donne là un démenti net.

DUMAINE.--Sa chevelure d'ambre surpasse la noirceur de l'ambre même.

BIRON, à part.--Fort bien remarqué, un corbeau couleur d'ambre.

DUMAINE.--Aussi droite qu'un cèdre.

BIRON, à part.--Arrête, te dis-je, son épaule est dans un état de grossesse.

DUMAINE.--Aussi belle que le jour.

BIRON, à part.--Oui, que certains jours où le soleil ne brille pas.

DUMAINE.--Oh! que mes voeux fussent remplis!

LONGUEVILLE, à part.--Et les miens aussi!

LE ROI, à part.--Et moi, les miens, par le ciel!

BIRON, à part.--Et que le ciel exauce les miens! N'est-ce pas là un bon mot?

DUMAINE.--Je voudrais l'oublier; mais elle est une fièvre qui règne dans mon sang et qui me force à me souvenir d'elle.

BIRON, à part.--Comme une fièvre dans votre sang! Eh bien, alors une incision la ferait53 couler dans la palette.--O charmante méprise!

DUMAINE.--Je veux relire encore l'ode que j'ai composée.

BIRON, à part.--Je vais voir encore comment l'amour diversifie les productions de l'esprit.

DUMAINE lit sa pièce de vers.

Un jour de mai. Malheureux jour!

L'amour, qui choisit toujours mai pour son mois,

Vit une fleur des plus belles

Se jouant dans le vague de l'air;

Il vit le zéphyr folâtre

S'ouvrir un passage

A travers ses feuilles veloutées;

L'amant, malade à en mourir, envia le souffle aérien.

Zéphyr, dit-il, tu peux enfler tes joues;

Que ne puis-je triompher avec toi!

Mais, hélas! rose, ma main a juré

De ne jamais te cueillir de ton épine:

Serment, hélas! peu propre à la jeunesse:

La jeunesse se plaît à cueillir ce qui est doux.

Ah! ne me reproche pas mon crime:

Si pour toi je suis devenu parjure.

Jupiter même, en te voyant, jurerait

Que Juno est une noire Éthiopienne;

Il nierait être Jupiter,

Et se ferait mortel pour l'amour de toi!

Je lui enverrai ces vers et quelques autres lignes encore plus simples qui lui exprimeront les peines et les privations de mon sincère amour. Oh! que je voudrais que le roi, et Biron, et Longueville fussent amants aussi! Le mal, servant d'exemple au mal, laverait mon front de la honte du parjure; la folie devient innocente quand tous sont en délire.

LONGUEVILLE, se montrant tout à coup.--Dumaine, ton amour n'est pas charitable, de souhaiter des compagnons d'infortune en amour.--Vous pouvez changer de couleur et pâlir: pour moi, je rougirais qu'on m'eût entendu tenir pareil langage, et surpris dans ce sommeil.

LE ROI, sortant à son tour et abordant brusquement Longueville.--Allons, l'ami, vous rougissez: vous êtes dans le même cas que lui: vous le reprenez, et vous êtes deux fois plus coupable: vous n'aimez pas Marie, non? Longueville n'a jamais composé de sonnet pour elle? jamais il n'a serré ses bras en croix contre son sein amoureux, pour contenir les élans de son coeur? J'étais enveloppé des ombres de ce buisson et je vous observais tous deux, et j'ai rougi pour tous deux. J'ai entendu vos coupables rimes, observé votre contenance, vu les brûlants soupirs qu'exhalait votre sein; j'ai bien remarqué tous les symptômes de votre passion. «Hélas!» s'écriait l'un; «ô Jupiter!» criait l'autre: «sa chevelure est brillante comme l'or;» l'autre: «ses yeux brillants comme le cristal.» (A Longueville.) Vous, vous voulez violer votre foi et vos serments pour la conquête de ce paradis. (A Dumaine.) Et vous: disiez-vous, «Jupiter, violerait ses serments pour l'amour de ma belle.»--Que dira Biron, lorsqu'il viendra à apprendre que vous avez violé une parole, jurée avec tant de zèle et d'ardeur? Oh! comme il vous méprisera! comme son esprit s'égayera à vos dépens! comme il triomphera! comme il sautera de joie! comme il rira aux éclats! Pour tous les trésors que j'ai jamais vus, je ne voudrais pas qu'il pût m'en reprocher autant.

BIRON.--Je m'avance pour châtier l'hypocrisie. (Il descend de l'arbre.) Ah! mon cher souverain, je vous prie, daignez me pardonner... Coeur généreux, vous sied-il bien de reprocher à ces malheureux reptiles d'aimer, vous qui êtes le plus amoureux? Vos yeux ne portent-ils pas l'image d'une belle? N'est-il pas certaine princesse qui se peint dans vos larmes? Vous ne voudriez pas vous parjurer: c'est une chose odieuse; allons, il n'y a que des ménestrels qui fassent des sonnets. Mais ne rougissez-vous pas? Oui, tous trois, n'avez-vous pas honte de vous voir ainsi surpris et convaincus? Vous, Longueville, vous avez vu une paille dans l'oeil de Dumaine; le roi en a vu une dans vos yeux à tous deux; mais moi, je découvre une poutre dans l'oeil de tous trois. Oh! à quelle scène d'extravagance j'ai assisté! de combien de soupirs, de gémissements, de douleur, de désespoir j'ai été le témoin! Avec quelle patience je me suis tenu assis et coi, pour voir un roi métamorphosé en moucheron! pour voir le robuste Hercule danser une gavotte, et le sage Salomon fredonner une gigue, et Nestor jouer au jeu d'épingle avec les enfants, et le cynique Timon rire de vains hochets!--Où gît ta douleur? dis-le-moi, mon cher Dumaine; et toi, mon cher Longueville, où est la peine? Et où est le mal de mon souverain? Tous au coeur, n'est-ce pas? Holà! qu'on apporte un cordial, vite!

LE ROI.--Biron, tes railleries ont trop d'amertume: sommes-nous donc ainsi trahis et exposés à tes regards!

BIRON.--Ce n'est pas vous qui êtes trahis par moi; c'est moi qui le suis par vous; moi qui reste honnête à moi, qui regarde comme un crime de violer le voeu dont je suis lié: je suis trahi, puisque je suis dans la société d'hommes changeant comme la lune, et d'une rare inconstance! Quand me verrez-vous rien écrire en rimes ou pousser des soupirs pour une femme? ou dépenser une seule minute de mon temps à polir mes plumes? Quand entendrez-vous dire que je loue une main, un pied, un visage, un oeil, une démarche, une contenance, un sourcil, une gorge, une ceinture, une jambe?...

(Biron va sortir.)

LE ROI.--Arrêtez.--Où courez-vous si vite? Est-ce un honnête homme, ou un voleur, qui s'enfuit avec cette précipitation?

BIRON.--Je fuis l'amour: bel amoureux, laissez-moi partir.

(Entre Jacquinette et Costard.)

JACQUINETTE.--Dieu conserve le roi!

LE ROI.--Quel présent as-tu là?

COSTARD.--Une certaine trahison.

LE ROI.--Que fait la trahison ici?

COSTARD.--Elle n'y fait rien, seigneur.

LE ROI.--Si elle n'y fait rien non plus, la trahison et toi, allez tous deux en paix ensemble.

JACQUINETTE.--Je conjure Votre Altesse de lire cette lettre, notre curé a des soupçons sur elle, il a dit que c'était une trahison.

LE ROI, la donnant à Biron.--Biron, lisez-la.--(A Jacquinette.) D'où tiens-tu cette lettre?

JACQUINETTE.--De Costard.

LE ROI, à Costard.--Où l'as-tu prise?

COSTARD.--De dun Adramadio, dun Adramadio.

LE ROI.--Eh bien! que se passe-t-il donc en vous? Pourquoi la déchirez-vous?

BIRON.--Une bagatelle, mon souverain, une bagatelle: n'en concevez aucune inquiétude.

LONGUEVILLE.--Elle lui a causé du trouble: il faut la voir.

DUMAINE, la considérant.--Eh! c'est l'écriture de Biron, et voilà son nom au bas.

(Il ramasse les morceaux.)

BIRON, à Costard.--Ah! infâme bâtard, tu es né pour me déshonorer.--Je suis coupable, mon souverain, coupable; je le confesse, je l'avoue.

LE ROI.--Et de quoi?

BIRON.--Vous êtes trois fous, qui vous moquez d'un quatrième fou, comme moi, pour compléter le plat. Lui, et lui, et vous, mon souverain, et moi, sommes des filous en amour, et nous méritons la mort. (Montrant Costard et Jacquinette.) Congédiez, je vous prie, ce vil auditoire, et je vous en dirai davantage.

DUMAINE.--A présent nous sommes en nombre pair.

BIRON.--Oh! oui, oui, nous sommes quatre.--Ces tourtereaux s'en iront-ils?

LE ROI.--Allons, mes amis, retirez-vous.--Partez.

COSTARD.--Oui, que tous les honnêtes gens s'en aillent, et que les traîtres restent.

(Costard et Jacquinette s'en vont.)

BIRON.--Mes chers seigneurs, mes chers amoureux, embrassons-nous: nous sommes aussi fidèles à nos serments que le peuvent être la chair et le sang. La mer aura toujours son flux et reflux; le ciel montrera toujours sa face étoilée; le sang jeune et fougueux n'obéira jamais à un conseil suranné. Nous ne pouvons nous écarter du but pour lequel nous sommes nés. Ainsi, nous sommes contraints de toutes manières d'être parjures.

LE ROI.--Quoi, les lambeaux de cette lettre déchirée contiennent-ils quelques rimes de ta composition?

BIRON.--Si elles en contiennent, dites-vous? Hé! qui peut voir la céleste Rosaline, sans incliner devant elle sa tête vassale, comme le grossier et sauvage Indien se prosterne à la première ouverture des portes brillantes de l'orient? Qui peut, ébloui de son éclat, ne pas humilier son front jusqu'à baiser la poussière? Quel oeil audacieux, fût-il perçant comme celui de l'aigle, ose fixer son céleste front sans être aveuglé de sa majesté?

LE ROI.--Quelle passion, quelle fureur s'est tout à coup emparée de toi? Ma bien-aimée, la maîtresse de la tienne, est une lune gracieuse; ta Rosaline n'est qu'une étoile de sa suite, dont l'éclat s'aperçoit à peine.

BIRON.--Mes yeux ne sont donc pas des yeux, et je ne suis pas Biron. Que le ciel voulût, pour mon amour, changer le jour en nuit! Les plus belles couleurs de tous les teints s'assemblent dans ses belles joues, et de cent attraits divers font une grâce unique, où rien ne manque de tout ce que peut chercher le désir. Prêtez-moi la trompette à mille voix. Non, loin de moi, rhétorique fardée! Elle n'en a pas besoin. Ce sont les denrées communes qui ont besoin de l'éloge du vendeur: elle, elle surpasse la louange; et un éloge imparfait la ternit. Un ermite flétri, usé par cent hivers, pourrait, en se mirant dans son bel oeil, en secouer cinquante. La vue de sa beauté rend à la vieillesse un coloris qui la rajeunit, et ramène la béquille vers le berceau de l'enfance. Oh! c'est le soleil qui fait briller tous les objets!

LE ROI.--Par le ciel! ta maîtresse est noire comme l'ébène.

BIRON.--L'ébène lui ressemble-t-il? O bois divin! Une femme faite de ce bois serait le bonheur suprême. Qui peut ici me faire prêter serment: où y a-t-il un livre, afin que je jure que la beauté est imparfaite, si elle n'emprunte pas son regard de ses beaux yeux? Il n'est point de beau visage, s'il n'est noir comme le sien.

LE ROI.--O paradoxe! La couleur noire est le symbole de l'enfer, la couleur des prisons et du front de la nuit; la beauté suprême est seule digne du ciel.

BIRON.--Les démons, pour nous tenter plus sûrement, prennent la forme des anges de lumière. Si les sourcils de ma belle sont tendus du noir, c'est de douleur de ce qu'un fard mensonger, une chevelure usurpée séduisent les amants par une fausse apparence. Rosaline est née pour ériger le noir en beauté; car les couleurs naturelles sont maintenant prises pour un fard artificiel: aussi le rouge, pour éviter l'affront de cette méprise, se peint en noir, afin d'imiter le sourcil de Rosaline.

DUMAINE.--C'est aussi pour lui ressembler que les ramoneurs sont noirs.

LONGUEVILLE.--Et c'est depuis elle que les charbonniers passent pour beaux.

LE ROI.--Et que les Éthiopiens se vantent d'un aimable teint.

LONGUEVILLE.--Aujourd'hui l'obscurité n'a plus besoin de flambeaux, car les ténèbres sont lumière.

BIRON.--Vos maîtresses n'osent jamais s'exposer à la pluie, de crainte de voir leurs couleurs lavées s'effacer de leurs joues.

LE ROI.--Il ne serait pas mal que la vôtre lavât les siennes; car, à vous parler franchement, je trouverai un plus beau visage que le sien qui n'a pas été lavé d'aujourd'hui.

BIRON.--Je prouverai sa beauté ou je parlerai jusqu'au jour du jugement.

LE ROI.--Aucun démon ne te fera autant de peur qu'elle ce jour-là.

DUMAINE.--Je n'ai jamais vu d'homme faire tant de cas d'une drogue aussi vile.

LONGUEVILLE, montrant son pied.--Tiens, voilà ta belle; vois mon soulier et son visage.

BIRON.--Oh! si les rues étaient pavées avec des yeux comme les siens, ses pieds seraient encore trop délicats pour fouler un tel pavé.

DUMAINE.--Fi donc! alors, sur son passage, la rue verrait bien des mensonges à la face du ciel.

LE ROI.--A quoi bon tous ces propos? Ne sommes-nous pas tous amoureux?

BIRON.--Rien n'est plus certain; et par là tous parjures.

LE ROI.--Eh bien! finissez donc ce vain dialogue; et toi, cher Biron, prouve-nous à présent que notre amour est légitime, et que notre foi n'est pas violée.

DUMAINE.--Oui, vraiment, rends-nous ce service. Excuse et flatte un peu notre faiblesse.

LONGUEVILLE.--Oui, quelque argument qui nous autorise à poursuivre; quelques ruses, quelques chicanes pour duper le diable.

DUMAINE.--Quelque apologie pour notre parjure.

BIRON.--Oh! il y a plus de raisons qu'il n'en faut. Allons, aux armes, soldats de l'amour! Considérez ce que vous avez juré d'abord: de jeûner, d'étudier et de ne voir aucune femme; trahison notoire contre l'empire de la jeunesse. Dites, pouvez-vous jeûner? Vos estomacs sont trop jeunes, et l'abstinence engendre des maladies. Et lorsque vous avez fait voeu d'étudier, chers seigneurs, chacun de vous a fait un parjure à son propre livre; pouvez-vous toujours rêver, réfléchir et méditer? Et quand est-ce que vous, seigneur, ou vous, ou vous, avez trouvé le fondement de l'excellence de l'étude, sans la beauté du visage d'une femme? C'est des yeux des femmes que je tire cette doctrine. Elles sont le fond, le texte, le livre, l'académie d'où jaillit la vraie flamme de Prométhée. Tous les efforts de l'étude enchaînent les esprits de la vie dans les artères54, comme le mouvement et une action longtemps continués fatiguent les nerfs et la vigueur du voyageur. En jurant de ne point regarder le visage d'une femme, vous avez en cela fait un parjure à l'usage de vos yeux, et à l'étude même, qui est le principe de votre voeu; car, où est, dans le monde, l'auteur qui enseigne une beauté comparable à l'oeil d'une femme? La science n'est qu'un accessoire à notre individu, et partout où nous sommes, notre science y est aussi; or, quand nous nous contemplons nous-mêmes dans les yeux d'une femme, n'y voyons-nous pas aussi notre science? Nous avons fait voeu d'étudier, chers seigneurs; et, par ce voeu, nous avons manqué de foi à nos livres. Car, quand est-ce que vous, mon souverain, ou vous, ou vous, avez, dans une pesante contemplation, découvert jamais autant de feu poétique, que vous en ont communiqué les yeux brillants d'une belle maîtresse? Les autres arts indolents restent emprisonnés et oisifs dans le cerveau, et ne produisent que des savants stériles en pratique, qui montrent rarement quelque moisson de leurs pénibles travaux; mais l'amour, étudié d'abord dans les yeux d'une belle, ne vit pas emprisonné dans l'enceinte du cerveau: porté par le mouvement de tous les éléments, il court aussi vite que la pensée dans toutes les puissances de l'homme, et donne à chaque faculté une double force, qui l'élève au-dessus de leurs fonctions et de leurs offices; il ajoute une vue précieuse à l'organe de l'oeil: les yeux d'un amant peuvent éblouir l'oeil d'un aigle; l'oreille d'un amant saisit jusqu'au plus faible son, là où l'oreille soupçonneuse du voleur n'entend rien. Le sens de l'amour est plus sensible que ne le sont les cornes délicates du limaçon dans sa coquille. Le dieu Bacchus lui-même n'a qu'un palais grossier au prix du goût délicat de l'Amour. L'Amour n'est-il pas un Hercule en valeur, qui grimpe toujours sur les arbres des Hespérides; subtil comme le Sphinx, aussi doux, aussi musical que la lyre brillante d'Apollon, tendue de ses cheveux d'or? Et lorsque l'Amour parle, tous les dieux de l'Olympe s'assoupissent aux doux accents de sa voix. Jamais poëte n'osa toucher une plume pour écrire, qu'il ne l'eût trempée dans les pleurs de l'Amour; mais alors ses vers charmaient les oreilles les plus sauvages, et faisaient entrer la douceur dans le coeur des tyrans. Voilà la science que je puise dans les yeux des femmes. Elles étincellent comme le feu de Prométhée, elles sont les livres, les arts et les académies qui expliquent, contiennent et nourrissent tout l'univers; sans elles, nul homme n'excellera en rien. Ainsi, vous étiez des insensés d'avoir violé la foi que vous deviez aux femmes, ou vous serez des insensés en tenant votre serment. Au nom de la Sagesse, mot qu'aiment tous les hommes, ou au nom de l'Amour, mot qui les aime tous, ou au nom des hommes, les auteurs des femmes, ou au nom des femmes, par lesquelles nous sommes hommes, perdons une bonne fois nos serments pour nous retrouver nous-mêmes, ou bien nous nous perdons nous-mêmes pour conserver nos serments. C'est religion de se parjurer ainsi; car la charité elle-même accomplit la loi; et qui peut séparer l'Amour de la charité?

LE ROI.--Allons, crions donc tous: saint Cupidon! et en plaine, soldats!

BIRON.--Avancez vos étendards et fondons sur elles; allons, chaude mêlée, renversons-les; mais prenez garde avant tout, dans ce choc, de rencontrer un soleil, grâce à elles55.

LONGUEVILLE.--Allons, parlons clairement; laissons de côté les gloses. Prendrons-nous le parti de faire notre cour à ces filles de France?

LE ROI.--Oui, et d'en faire la conquête aussi; ainsi, méditons quelque divertissement pour les amuser dans leurs tentes.

BIRON.--D'abord, conduisons-les hors du parc jusqu'ici, et qu'ensuite, sous les lambris du palais, chaque homme saisisse la main de sa belle maîtresse; dans l'après-dînée, nous les égayerons par quelque passe-temps nouveau, tel que la brièveté du temps pourra permettre de le former; car les bals, les danses, les mascarades, les plaisirs précèdent les pas du bel Amour et jonchent son chemin de fleurs.

LE ROI.--Partons, partons; nous ne perdrons point de temps, ni aucune des occasions que nous pourrons employer à propos.

BIRON.--Allons, allons! quand on sème de l'ivraie, on ne recueille pas de blé, et toujours la justice tient sa balance égale. Des filles volages pourraient devenir le fléau d'hommes parjures; si cela arrive, notre cuivre n'achètera pas de métal plus précieux.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.



ACTE CINQUIÈME



SCÈNE I


Autre partie du parc.

HOLOFERNE, NATHANIEL, DULL.


HOLOFERNE.--Satis quod sufficit.

NATHANIEL.--Je bénis Dieu pour vous, monsieur. Vos arguments à dîner ont été piquants et sentencieux, plaisants sans bouffonnerie, ingénieux sans affectation, animés sans impudence, savants sans entêtement et neufs sans hérésie. J'ai conversé un quondam jour avec un homme de la suite du roi, qui est intitulé, nommé, ou appelé don Adriano d'Armado.

HOLOFERNE.--Novi hominem tanquam te. Son humeur est hautaine, sa conversation est tranchante, sa langue est impure, son oeil ambitieux, sa démarche superbe, et tout son maintien est vain, ridicule et plein d'emphase thrasonicale56. Il est trop tiré à quatre épingles, trop élégant, trop affecté, trop singulier, pour ainsi parler, trop pérégrinal, pourrais-je dire encore.

NATHANIEL, tirant ses tablettes pour écrire.--Épithète singulière et choisie!

HOLOFERNE.--Le fil de sa verbosité est plus beau et plus brillant que la chaîne de ses raisonnements. J'abhorre ces gens fantasques et fanatiques, ces puristes insociables et pleins d'affectation, qui mettent l'orthographe à la torture, qui prononcent doute, lorsqu'il faut dire doubte; dette, lorsqu'on doit prononcer debte, d, e, b, t, e, et non pas d, e, t: ils vous appellent un cerf, cer, un boeuf, beu. Froid, vocatur fret57, paon, en abrége, est pan. Cela est abhominable (il dirait, lui, abominable), cela m'insinue la folie. Ne intelligis, domine, il y a de quoi rendre frénétique, lunatique.

NATHANIEL.--Laus Deo, bonè; intelligo.

HOLOFERNE.--Bone?--bone pour benè, c'est donner un soufflet à Priscus; mais, fort bien.

(Entrent Armado, Moth et Costard.)

NATHANIEL.--Videsne, quis venit?

HOLOFERNE.--Video et gaudeo.

ARMADO, grasseyant.--Dole.

HOLOFERNE.--Quare dole, et non pas drôle?

ARMADO.--Gens de paix, soyez les bien-assaillis.

HOLOFERNE.--Voilà un salut des plus militaires, monsieur!

MOTH, à part, à Costard.--Ils se sont trouvés à un grand festin de langues et ils en ont volé des bribes.

COSTARD, à part.--Oh! ils ont longtemps vécu de rebuts de mots! Je m'étonne que ton maître ne t'ait pas pris et avalé pour un mot. Car tu n'es pas aussi long que honorificabilitudinitatibus58, tu es plus facile à avaler qu'une mèche dans un verre de vin.

MOTH.--Paix! le tonnerre gronde.

ARMADO, à Holoferne.--Monsieur, n'êtes-vous pas lettré?

MOTH.--Oui, oui; il enseigne aux enfants l'Abc; et ce que c'est qu'un a, b, qu'on appelle à rebours avec une corne sur la tête.

HOLOFERNE.--Ba, pueritia, avec l'addition d'une corne.

MOTH.--Ba, impertinent bélier, avec une corne.--Vous entendez sa science?

HOLOFERNE.--Quis, quis, toi, consonne.

MOTH.--La troisième des cinq voyelles, si c'est vous qui les répétez; et la cinquième, si c'est moi.

HOLOFERNE.--Je vais les répéter: a, e, i.

MOTH.--Le bélier; les deux autres terminent la chose: o, u, y.

ARMADO.--Par les flots salés de la Méditerranée, un joli échantillon: une vive botte d'esprit! une, deux, vite comme le vent, et portée au corps. Cela réjouit mon intellect. Du véritable esprit!

MOTH.--Servi par un enfant à un vieux barbon qui est vieux d'esprit.

HOLOFERNE.--Quelle est la figure? quelle est la figure?

MOTH.--Des cornes.

HOLOFERNE.--Tu raisonnes comme un enfant; va fouetter ton sabot.

MOTH.--Prêtez-moi votre corne pour en faire un; et je fouetterai votre ignominie tout alentour, circum circa. Une toupie de corne de cocu!

ARMADO.--Je n'aurais qu'un sou au monde, que je te le donnerais pour t'acheter du pain d'épice; tiens, voilà la rémunération même que j'ai reçue de ton maître, bourse d'esprit d'un demi-sou, oeuf de pigeon de sagacité. Oh! si le ciel voulait que tu fusses seulement mon bâtard, que tu ferais de moi un père joyeux! Va, tu as de l'esprit jusqu'à dunghill59, jusqu'au bout des doigts, comme on dit.

HOLOFERNE.--Oh! je sens là du faux latin; dunghill, pour unguem.

ARMADO.--Homme lettré, præambula: nous nous séparerons des barbares. N'élevez-vous pas la jeunesse à l'école privilégiée qui est sur le sommet de la montagne?

HOLOFERNE.--Ou du mont de la colline.

ARMADO.--A votre choix; pour la montagne.

HOLOFERNE.--Oui, sans question.

ARMADO.--Monsieur, c'est le très-gracieux plaisir et penchant du roi de congratuler la princesse dans sa tente vers la partie postérieure du jour, que le grossier vulgaire appelle l'après-midi.

HOLOFERNE.--La partie postérieure du jour, mon très-illustre monsieur, est une épithète très-propre et très-analogue à l'après-dînée. Ce mot est bien rencontré, bien choisi, gracieux et juste, je vous l'assure, monsieur, je vous l'assure.

ARMADO.--Monsieur, le roi est un brave gentilhomme, et mon intime, je puis vous l'assurer, mon bon ami.--Quant à ce qu'il y a entre nous, passons là-dessus. Je vous en prie, rappelez-vous votre science d'homme de cour.--Je vous en prie, meublez votre tête.--Et parmi bien d'autres discours importuns et très-sérieux...--Et d'une grande importance aussi, vraiment.--Mais laissons cela.--Car il faut vous dire que ce sera le bon plaisir de Son Altesse (j'en jure par l'univers!) de s'appuyer quelquefois sur mon humble épaule; et, de son doigt royal, comme cela, de caresser l'excrément de ma valeur60, mes moustaches; mais, mon cher coeur, laissons cela. Par l'univers! je ne vous débite pas des fables; il plaît à Sa Grandeur de conférer certains honneurs particuliers à Armado, un guerrier, un voyageur qui a vu le monde; mais passons là-dessus.--Le résultat en est que... mais, mon cher coeur, j'implore le secret;--que le roi veut me présenter à la princesse, mon cher poulet, avec quelque agréable ostentation, ou spectacle, ou scène divertissante; une farce gaie, ou un feu d'artifice. En conséquence, apprenant que le curé, et vous-même, mon cher, êtes excellents pour les éruptions, et ces soudains éclats de gaieté, pour ainsi parler, je vous en ai donné connaissance dans la vue de solliciter votre assistance.

HOLOFERNE.--Monsieur, il vous faut représenter devant elle les neuf héros.--Monsieur Nathaniel, c'est par rapport à quelque divertissement ou passe-temps, quelque spectacle dans la partie postérieure de ce jour, pour être exécuté par notre assistance... à l'ordre du roi, et de ce très-galant, très-illustre et très-savant gentilhomme... devant la princesse: je dis que rien ne convient tant que de représenter les neuf héros.

NATHANIEL.--Où trouverez-vous assez de grands hommes pour les représenter?

HOLOFERNE.--Josué, vous-même; moi-même, ou ce galant gentilhomme, Judas Machabée; ce berger, en ce qui concerne ses larges membres et ses forts muscles, surpassera Pompée le Grand; le page fera Hercule.

MOTH.--Pardon, monsieur, il y a une erreur: l'individu mesquin de ce page n'a pas assez de quantité pour représenter seulement le pouce de ce héros: il n'est pas aussi gros que le bout de sa massue.

HOLOFERNE.--Aurai-je audience? Il représentera Hercule dans sa minorité: son entrée et sa sortie seront l'étranglement d'un serpent; et j'aurai une apologie pour cela.

MOTH.--Un excellent plan! Ainsi, si quelqu'un de l'auditoire siffle, vous pourrez crier: «A merveille, Hercule! en ce moment tu écrases le serpent;» c'est là le moyen de tirer parti d'un outrage, quoique peu de gens aient le don de le faire.

ARMADO.--Et les autres héros?

HOLOFERNE.--J'en représenterai trois à moi seul.

MOTH.--Trois fois héroïque personnage!

ARMADO.--Vous dirai-je une chose?

HOLOFERNE.--Nous écoutons.

ARMADO.--Nous aurons, si cela ne réussit pas, une pantomime. Je vous conjure, suivez.

HOLOFERNE.--Via 61: bonhomme Dull, tu n'as pas dit un mot pendant tout ce temps.

DULL.--Ni n'en ai compris un, monsieur.

HOLOFERNE.--Allons, nous t'emploierons.

DULL.--J'en représenterai un dans une danse, ou à peu près. Ou je battrai sur le tambourin pour ces dignes personnages et leur ferai danser une ronde.

HOLOFERNE.--Tu es bien nommé62, honnête Dull; à notre pièce; partons.

(Ils sortent.)


SCÈNE II


Devant la tente de la princesse.

LA PRINCESSE, CATHERINE, ROSALINE et MARIE.


LA PRINCESSE.--Mes chères amies, nous serons riches avant notre départ de ces lieux, si les cadeaux pleuvent ainsi sur nous. Une dame toute incrustée en diamants! Voyez ce que j'ai reçu du roi amoureux.

ROSALINE.--Madame, n'y avait-il pas autre chose encore?

LA PRINCESSE.--Autre chose? Oui vraiment: autant d'amour en rimes qu'on en peut entasser dans une feuille de papier, écrite des deux côtés et sur la marge, et partout, qu'il lui a plu de sceller avec le nom de Cupidon sur le cachet.

ROSALINE.--C'était le vrai moyen de faire grandir63 sa divinité; car il y a cinq mille ans qu'il est enfant.

CATHERINE.--Oui, et un scélérat aussi, un filou.

ROSALINE.--Vous ne serez jamais amis: il a tué votre soeur.

CATHERINE.--Il l'a rendue mélancolique, triste et sombre; et elle en est morte: si elle eût été légère comme vous, d'une humeur si joviale, si alerte et si remuante, elle aurait pu se voir grand'mère avant de mourir; et vous pourrez le devenir, vous, car un coeur léger vit longtemps.

ROSALINE.--Quel sens obscur attribuez-vous à ce mot léger, souris?

CATHERINE.--Un coeur léger dans une sombre beauté.

ROSALINE.--Nous avons besoin de plus de lumière pour vous deviner.

CATHERINE.--Vous éteignez la lumière, si vous la prenez avec colère64. Je laisserai donc mon motif dans l'obscurité.

ROSALINE.--Songez bien à toujours faire ce que vous faites dans les ténèbres.

CATHERINE.--N'en faites rien, vous; car vous êtes une fille légère.

ROSALINE.--En effet, je ne pèse pas autant que vous, et voilà en quoi je suis légère.

CATHERINE.--Vous ne me pesez pas65; c'est-à-dire que vous ne vous souciez pas de moi.

ROSALINE.--Avec grande raison; car, à mal incurable, il n'y a plus de soin à avoir.

LA PRINCESSE.--Bien dit et bien répondu. Voilà de l'esprit bien employé, Rosaline. Vous avez aussi reçu un présent: qui vous l'a envoyé? et qu'est-ce que c'est?

ROSALINE.--Je voudrais que vous le connussiez. Si mon visage était aussi beau que le vôtre, j'aurais les mêmes faveurs. En voici la preuve. Oui, j'ai des vers aussi, grâce à Biron. La quantité des syllabes en est juste; et si le contenu l'était aussi, je serais la plus belle déesse de la terre: je suis comparée à vingt mille beautés. Oh! il a tracé mon portrait dans sa lettre.

LA PRINCESSE.--Y a-t-il quelque ressemblance?

ROSALINE.--Beaucoup dans les lettres, mais rien dans l'éloge. Belle comme l'encre! bonne conclusion.

CATHERINE.--Belle comme un B majuscule dans un manuscrit.

ROSALINE.--Gare les pinceaux! Comment! Que je ne meure pas votre débitrice, ma majuscule rouge, ma lettre d'or! Plût à Dieu que votre visage ne fût pas si rempli d'os66!

CATHERINE.--Que la petite vérole vous récompense de cette saillie! et au diable toutes les méchantes femmes!

LA PRINCESSE, à Catherine.--Et vous, quel est le cadeau que vous a envoyé Dumaine?

CATHERINE.--Ce gant, madame.

LA PRINCESSE.--Est-ce qu'il ne vous en a pas envoyé deux?

CATHERINE,--Oui, madame; et, par-dessus le marché, quelques milliers de vers d'un fidèle amant; une monstrueuse traduction d'hypocrisie, une vile compilation, une niaiserie profonde.

MARIE.--Cette lettre et ces perles m'ont été envoyées à moi par Longueville. La lettre est trop longue au moins d'un demi-mille.

LA PRINCESSE.--Je le crois comme vous. Ne souhaiteriez-vous pas, dans le fond de votre coeur, que le collier fût plus long et la lettre plus courte?

MARIE.--Oui, ou que ses mains jointes ne pussent jamais se séparer.

LA PRINCESSE.--Nous sommes des filles bien sages, de nous moquer ainsi de nos amoureux!

ROSALINE.--Ils sont vraiment bien plus fous d'acheter ainsi nos moqueries! Oh! je veux mettre ce Biron à la torture avant que je quitte cette cour. Que je voudrais l'avoir à mes gages seulement une semaine! Comme je le ferais ramper, supplier, solliciter, attendre l'occasion favorable et épier les temps, dépenser son prodigue esprit en rimes sans récompense; employer ses services à mon gré, et même être fier d'être le jouet de mes railleries!... Je voudrais gouverner aussi despotiquement toute son existence, que s'il était mon fou, et moi sa destinée.

LA PRINCESSE.--Il n'est point d'hommes aussi bien attrapés, quand une fois ils le sont, que ces beaux esprits changés en fous: la folie, éclose dans le sein de la sagesse, s'arme de toute son autorité et du secours de la science; et tous les talents de l'esprit servent à décorer ses écarts.

ROSALINE.--Le sang de la jeunesse ne s'enflamme jamais autant que celui de la gravité révoltée en faveur de l'amour.

MARIE.--La folie n'a point dans les fous la même énergie qu'elle a dans les sages; lorsque l'esprit radote, toute leur intelligence ne leur sert qu'à paraître encore plus simples.

(Entre Boyet.)

LA PRINCESSE.--Voici Boyet, la gaieté sur le visage.

BOYET.--Oh! le rire m'assassine. Où est Son Altesse?

LA PRINCESSE.--Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau, Boyet?

BOYET.--Préparez-vous, madame, préparez-vous. (A ses femmes.) Et vous, belles, aux armes, aux armes! Des batteries sont dressées contre votre paix. L'Amour s'avance masqué et armé d'arguments: vous allez être surprises: passez en revue toutes les forces de vos esprits: disposez-vous à faire une belle défense; ou, si le coeur vous manque, cachez vos têtes comme des lâches, et fuyez vite.

LA PRINCESSE.--Allons, opposons saint Denis à saint Cupidon. Qui sont donc ces ennemis qui viennent faire assaut de propos contre nous? Parlez, espion, parlez.

BOYET.--Sous l'ombrage frais d'un sycomore, je voulais fermer mes yeux une demi-heure, lorsque tout à coup, pour troubler le repos que je voulais prendre, je vois s'avancer vers cet ombrage, le roi et ses compagnons; je me glisse prudemment dans le buisson voisin, d'où j'ai entendu tout ce que vous allez entendre: dans un moment, ils seront ici déguisés: leur héraut est un joli petit fripon de page, qui a bien appris par coeur son ambassade: ils lui ont fait sa leçon sur ses gestes, sur son accent: «Voilà ce que tu dois dire, et voilà quel doit être ton maintien;» et toujours ils craignaient fort, lui disaient-ils, que la majesté de la princesse ne le déconcertât; car, lui disait le roi: «C'est un ange que tu vas voir: cependant ne t'alarme pas, mais parle avec hardiesse.» Le page a répondu: «Un ange n'est pas méchant, j'aurais peur d'elle si c'était un démon.» A cette repartie, tous ont éclaté de rire, et lui ont frappé sur l'épaule, inspirant, par leurs éloges, plus de hardiesse au petit audacieux. L'un se frottait le coude, comme ça, souriait d'un air moqueur, et jurait que jamais on n'avait fait meilleure réponse; un autre, levant l'index et le pouce, criait: «Courage, nous en viendrons à bout, «arrive que pourra.» Un troisième cabriolait et criait: «Tout va au mieux.» Un quatrième pirouettait sur son talon, et il est tombé: aussitôt les voilà qui tombent tous l'un après l'autre sur la terre, avec des éclats de rire si immodérés, que dans cet accès de rire, les larmes sérieuses sont venues réprimer leur folie.

LA PRINCESSE.--Mais, quoi? quoi? Est-ce qu'ils viennent nous rendre visite?

BOYET.--Oui, madame, ils y viennent: et ils sont accoutrés comme des Moscovites, ou des Russes67: suivant ma conjecture, leur projet est de vous adresser des compliments, de vous faire la cour, et de danser avec vous; et chacun d'eux fera son offrande d'amour à sa maîtresse, qu'il reconnaîtra à la couleur des cadeaux différents qu'ils vous ont envoyés.

LA PRINCESSE.--Ah! c'est là leur projet? Les galants auront leur paquet. Il faut, mesdames, nous masquer toutes; et pas un d'eux n'aura la faveur, en dépit de ses prières, de voir un seul de nos visages.--Tenez, Rosaline, vous porterez ce cadeau: et alors le roi, trompé, vous fera la cour, croyant la faire à sa dame. Prenez celui-ci, ma chère, et donnez-moi le vôtre; et Biron me prendra pour Rosaline.--Changez toutes vos rubans et vos bijoux: grâce à ce moyen, vos galants trompés par ces échanges, feront leur cour de travers, et prendront l'une pour l'autre.

ROSALINE, à Catherine.--Allons, changeons: portez vos cadeaux de manière à les faire voir.

CATHERINE, à la princesse.--Mais quel est votre but dans cet échange?

LA PRINCESSE.--Mon projet est de traverser le leur. Ce qu'ils en font n'est qu'un badinage pour s'amuser, tromper le trompeur est tout mon but. Ils révéleront leurs secrets à celles que, dans leur méprise, ils croiront leurs maîtresses, et ensuite, à la première occasion que nous aurons de les revoir à visage découvert, pour leur parler et les complimenter, ils seront l'objet de nos railleries.

ROSALINE.--Mais danserons-nous s'ils nous y invitent?

LA PRINCESSE.--Non; pour rien au monde, nous ne remuerons le pied, et ne rendrons aucun compliment;--pas un mot de remerciement à leurs discours étudiés: et détournons le visage, tandis qu'ils nous parleront.

BOYET.--Oh! le dédain tuera le courage de l'orateur, et lui fera oublier tout son rôle.

LA PRINCESSE.--C'est bien là ce que je veux: et je suis sûre que le reste du compliment ne pourra jamais paraître au jour, si l'orateur est une fois hors de contenance. Il n'est rien de plus divertissant que de dérouter un badinage par un autre: faisons-nous un amusement de leur projet de s'amuser de nous sans qu'ils puissent prendre leur revanche. Ainsi le rire sera pour nous seules, et nous nous divertirons du tour qu'ils voulaient nous jouer; et eux, en se voyant bien raillés, ils s'en retourneront avec leur honte.

(On entend des trompettes.)

BOYET.--La trompette sonne: masquez-vous: voilà les masques qui viennent.

(La princesse et ses femmes se masquent.)

(Le roi, Biron, Longueville et Dumaine paraissent, déguisés et vêtus à la moscovite, Moth les précède accompagné de musiciens, etc.)

MOTH.--«Hommage et salut, beautés les plus belles de la terre.»

BOYET.--Belles, comme peut l'être un masque de taffetas.

MOTH.--«Céleste élite des plus belles dames...» (les dames lui tournent le dos) «qui aient jamais tourné leur dos aux regards des mortels.»

BIRON, le reprenant.--Leurs yeux, petit misérable, leurs yeux.

MOTH.--«Qui aient jamais tourné leurs yeux vers les regards des mortels.--Par, par....

BOYET.--Oh! te voilà déconcerté.

MOTH.--«Par votre faveur, accordez-nous, célestes esprits, de ne pas nous regarder.

BIRON.--«De nous regarder une fois, étourdi.

MOTH.--«De nous regarder une seule fois avec vos yeux brillants comme le soleil.... Avec vos yeux brillants comme le soleil.»

BOYET.--Elles ne répondront pas à cette épithète: tu ferais mieux de dire: «des yeux brillants comme des yeux de filles.»

MOTH, troublé.--Elles ne m'écoutent pas, et cela me trouble.

BIRON.--Est-ce là tout ton savoir-faire? Retire-toi, petit malheureux.

ROSALINE.--Que nous veulent ces étrangers? Boyet, sachez leurs intentions. S'ils parlent notre langue, nous désirons que quelque homme sensé nous instruise de leurs vues. Voyez ce qu'ils veulent.

BOYET.--Que demandez-vous de la princesse?

BIRON.--Rien que la paix et une galante visite.

ROSALINE.--Eh bien! que demandent-ils?

BOYET.--Rien que la paix et l'honneur de vous visiter.

ROSALINE.--Tout cela leur est accordé, ainsi dites-leur de se retirer.

BOYET, à Biron.--Elle dit que vous avez tout cela, et que vous pouvez vous retirer.

LE ROI.--Dites-lui que nous avons mesuré bien des milles, pour danser un menuet avec elle sur ce gazon.

BOYET.--Ils disent qu'ils ont mesuré bien des milles pour danser un menuet avec vous sur ce gazon.

ROSALINE.--Ce n'est pas cela.--Demandez-leur combien il y a de pouces dans un mille; s'il est vrai qu'ils aient mesuré bien des milles, ils nous diront aisément la mesure d'un mille.

BOYET.--Si pour venir ici vous avez mesuré des milles, et plusieurs, la princesse vous charge de lui dire combien il faut de pouces pour compléter un mille.

BIRON.--Dites-lui que nous les mesurons par des pas ennuyés.

BOYET.--Elle a entendu elle-même votre réponse.

ROSALINE.--Hé! combien de pas ennuyés, dans le nombre des milles ennuyeux que vous avez parcourus, compte-t-on dans l'espace d'un mille?

BIRON.--Nous ne comptons rien de ce que nous faisons pour vous.--Notre zèle est si grand, si inépuisable, que nous pouvons toujours prendre cette peine sans les compter. Daignez nous montrer le soleil de vos traits, afin que, comme les sauvages, nous puissions l'adorer.

ROSALINE.--Mon visage n'est qu'une lune et voilée de nuages.

LE ROI.--Heureux les nuages qui seraient comme ceux qui vous cachent. Daignez, brillante lune, et vous, belles étoiles de sa cour, écarter ces nuages et laisser tomber vos rayons sur nos yeux humides.

ROSALINE.--O frivole demande! demandez quelque chose de plus intéressant; ce que vous venez de demander n'est qu'un clair de lune dans l'eau.

LE ROI.--Eh bien! pour changer, accordez-nous un tour de danse; vous m'ordonnez de vous faire une demande, celle-là n'a rien d'étrange.

ROSALINE.--Allons, musiciens, jouez; allons, il faut faire ce tour promptement.--Non, pas encore. Point de danse.--Je change comme la lune.

LE ROI.--Ne voulez-vous pas danser? Comment avez-vous changé sitôt?

ROSALINE.--Vous avez pris la lune dans son plein; mais à présent sa phase est changée.

LE ROI.--Et cependant elle est toujours la lune, et moi je suis l'homme de la lune. La musique joue, accordez-nous quelques mouvements pour la suivre.

ROSALINE.--Nos oreilles la suivent.

LE ROI.--Mais il faudrait que vos pas la suivissent en même temps.

ROSALINE.--Puisque vous êtes des étrangers, et qu'un hasard vous a conduits ici, nous ne serons pas si dédaigneuses; prenez nos mains.--Nous ne voulons pas danser.

LE ROI.--Pourquoi donc prenez-vous nos mains?

ROSALINE.--Uniquement pour nous quitter en amis.--Voilà ma révérence, mes beaux galants; et là finit le menuet.

LE ROI.--De grâce, un peu plus de cette mesure encore; ne soyez pas si réservées.

ROSALINE.--Nous ne pouvons pas vous en donner davantage pour le prix.

LE ROI.--Daignez donc vous priser vous-mêmes; à quel prix peut-on acheter votre compagnie?

ROSALINE.--Par votre absence, et point d'autre.

LE ROI.--Cela ne peut pas être.

ROSALINE.--En ce cas, il est impossible de nous acheter; ainsi, adieu. Un double adieu à votre masque, et une moitié d'adieu pour vous.

LE ROI.--Si vous refusez de danser, accordez-nous du moins la grâce d'un plus long entretien.

ROSALINE.--En secret donc?

LE ROI.--Je n'en serai que plus enchanté.

(Ils se parlent à part.)

BIRON, à la princesse.--Belle maîtresse à la main d'albâtre, un mot de douceur avec vous.

LA PRINCESSE.--Miel, lait et sucre, voilà trois mots.

BIRON.--Et deux fois trois, si vous devenez si friande; hydromel, moût de bière et malvoisie; dé bien jeté! voilà une demi-douzaine de douceurs.

LA PRINCESSE.--Septième douceur, adieu. Puisque vous avez le secret de piper les dés, je ne veux plus jouer avec vous.

BIRON.--Un mot en secret.

LA PRINCESSE.--Oh! je vous prie, que ce mot ne soit pas une douceur!

BIRON.--Vous aigrissez ma bile.

LA PRINCESSE.--La bile? ce mot est amer.

BIRON.--En ce cas il est à propos.

(Ils causent tous bas.)

DUMAINE, à Marie.--Voulez-vous me faire la grâce d'échanger un mot avec moi.

MARIE.--Nommez-le.

DUMAINE.--Belle dame.

MARIE.--Parlez-vous ainsi? beau seigneur.--Voilà pour votre belle dame.

DUMAINE.--Si c'est votre bon plaisir, encore un mot en secret. C'est pour vous dire adieu.

(Ils s'entretiennent en secret.)

CATHERINE, à Longueville.--Quoi donc? votre masque est-il sans langue?

LONGUEVILLE.--Je sais pourquoi, belle dame, vous me faites cette question.

CATHERINE.--Oh! voyons votre raison. Vite, monsieur, je brûle de la savoir.

LONGUEVILLE.--Vous avez une double langue dans votre masque, et vous devriez en céder une moitié à mon masque muet.

CATHERINE.--Veal, dit le Hollandais! veal ne veut-il pas dire veau?

LONGUEVILLE.--Un veau, belle dame.

CATHERINE.--Non, un beau seigneur, veau.

LONGUEVILLE.--Partageons le mot.

CATHERINE.--Non, je ne veux pas être votre moitié, gardez tout; cela pourra devenir un boeuf.

LONGUEVILLE.--Holà! comme vous vous buttez dans ces pointes de raillerie. Voudriez-vous donner des cornes, chaste dame? n'en faites rien.

CATHERINE.--Mourez donc, veau, avant que les cornes vous poussent.

LONGUEVILLE.--Un mot à part avec vous, avant de mourir.

CATHERINE.--Parlez donc bas, de peur que le boucher n'entende. (Ils causent à part.)

BOYET.--La langue des filles caustiques est aussi tranchante que le fil invisible du rasoir; elle peut couper un cheveu imperceptible, si fin, qu'il échappe à la vue. La finesse de leurs traits est au-dessus de toute imagination: leurs saillies ont des ailes plus rapides que les boulets, que le vent, que la pensée, et tout ce qu'il y a de plus rapide.

ROSALINE.--Pas un mot de plus, mes filles. Rompons, rompons l'entretien.

BIRON.--Par le ciel, il faut nous retirer bafoués, et le gosier sec.

LE ROI.--Adieu, folles; vous avez un bien pauvre esprit.

(Le roi, les seigneurs, Moth, les musiciens et la suite s'en vont.)

LA PRINCESSE.--Vingt fois adieu, mes Moscovites gelés. Est-ce là cette génération d'esprits si admirés?

BOYET.--Des lumières qu'un léger souffle de votre bouche a éteintes.

ROSALINE.--Ces esprits chargés d'embonpoint; grossiers, grossiers, épais, épais.

LA PRINCESSE.--Le pauvre esprit pour l'esprit d'un roi! Les déplorables railleries! croyez-vous qu'ils ne se pendront pas de désespoir cette nuit? ou qu'ils oseront montrer de nouveau leurs visages, autrement que sous le masque? Ce Biron qu'on dit si ingénieux était tout décontenancé.

ROSALINE.--Oh! ils étaient là dans la plus déplorable situation: encore un bon mot, et le roi se mettait à pleurer.

LA PRINCESSE.--Biron a juré, tout décontenancé.

MARIE.--Dumaine et son épée étaient à mon service; non point, lui ai-je dit: et aussitôt mon beau serviteur est resté muet.

CATHERINE.--Le seigneur Longueville m'a dit que j'avais dompté son coeur; et savez-vous comment il m'a appelée?

LA PRINCESSE.--Mal de coeur peut-être?

CATHERINE.--Oui, d'honneur.

LA PRINCESSE.--Va-t'en, mal de coeur toi-même.

ROSALINE.--Allons, on trouverait aisément de meilleurs esprits parmi les docteurs en bonnet selon les statuts68.--Mais, savez-vous une chose? Le roi a juré qu'il était amoureux de moi.

LA PRINCESSE.--Et le subtil Biron m'a engagé sa foi.

CATHERINE.--Et Longueville était né pour me servir.

MARIE.--Dumaine est à moi, aussi inséparable que l'écorce l'est de l'arbre.

BOYET.--Madame, et vous, mes jolies nymphes, prêtez-moi l'oreille, ils vont revenir tout à l'heure ici sous leur forme naturelle: car il n'est pas possible qu'ils digèrent jamais ce cruel affront.

LA PRINCESSE.--Ils vont revenir, dites-vous?

BOYET.--Ils reviendront, ils reviendront, Dieu le sait; et vous les verrez danser de joie, quoique vous les ayez renvoyés estropiés à force de coups. Ainsi, changez de couleurs, et, lorsqu'ils reparaîtront en ce lieu, épanouissez-vous comme de belles roses au souffle de l'été.

LA PRINCESSE.--Qu'entendez-vous par épanouir? Qu'entendez-vous par là? Parlez de façon qu'on vous entende.

BOYET.--De belles dames masquées sont des roses dans le bouton. Démasquées, et montrant leur incarnat et leurs douces nuances, ce sont des anges sortis des nuages, ou des roses épanouies.

LA PRINCESSE.--Laissez là vos ambiguïtés. Que ferons-nous, s'ils reviennent nous faire la cour en face?

ROSALINE.--Ma chère princesse, si vous voulez vous laisser conduire par mes avis, raillons-les encore en face, comme nous les avons raillés masqués. Plaignons-nous à eux de ce qu'il est venu ici des fous déguisés en Moscovites, dans un accoutrement bizarre, et demandons avec étonnement ce que pouvaient être ces aventuriers, quel était le but de leur plate comédie, de leur prologue grossier, de tout leur procédé si ridicule, et de leur arrivée dans notre tente.

BOYET.--Mesdames, retirez-vous: nos galants sont à deux pas.

LA PRINCESSE.--Courons à nos tentes, comme des chevreuils fuyant dans la plaine.

(La princesse sort avec ses femmes.)

(Entrent le roi, Biron, Longueville et Dumaine dans leur costume habituel.)

LE ROI, à Boyet.--Salut, beau chevalier; où est la princesse?

BOYET.--Elle s'est retirée dans sa tente: Votre Majesté a-t-elle à me charger de quelques ordres pour elle?

LE ROI.--Dites-lui que je la prie de m'accorder une minute d'audience.

BOYET.--Je vais la lui demander, sire; et je sais qu'elle vous l'accordera.

(Boyet sort.)

BIRON.--Cet homme se gorge d'esprit comme les pigeons de pois69, et il se dégorge quand il plaît à Dieu. Colporteur de bons mots, il revend sa denrée aux vigiles des fêtes, aux assemblées, aux marchés, aux foires; et nous qui le vendons en gros, Dieu le sait, nous n'avons pas l'avantage de l'étaler, comme lui, en vue des chalands. Ce galant sait accrocher les jeunes filles à sa manche, comme une épingle. S'il eût été Adam il aurait tenté Ève: il sait découper les viandes et grasseyer. Quoi! c'est lui qui baisait sa main en signe de politesse; c'est le singe des belles manières, c'est monsieur le précieux; quand il joue au trictrac, il fait gronder les dés en termes choisis, il chante le ténor avec grâce, et dans l'art de maître des cérémonies, le surpasse qui pourra. Les dames l'appellent mon cher coeur; chaque degré que son pied foule en montant, le baise et le caresse: c'est une fleur qui s'épanouit, qui sourit à chacun pour montrer ses dents blanches comme des os de baleine.--Et toutes les consciences qui ne veulent pas mourir endettées lui donnent le titre mérité de Boyet à la langue mielleuse.

LE ROI.--Que les aphthes saisissent sa langue emmiellée, je le lui souhaite de tout mon coeur, pour le punir d'avoir déconcerté le page d'Armado dans son rôle!

(Entrent la princesse, Rosaline, Marie, Catherine, Boyet, et suite.)

BIRON.--Regardez, voilà qu'on vient!--Savoir-vivre! qu'étais-tu avant que cet homme t'enseignât, et qu'es-tu maintenant?

LE ROI.--Salut, aimable princesse, et bonjour.

LA PRINCESSE.--Bonjour dans un salut70, ce n'est pas très-bien, je crois.

LE ROI.--Interprétez mieux mes paroles.

LA PRINCESSE.--Faites-moi de meilleurs souhaits, je vous le permets.

LE ROI.--Nous sommes venus vous rendre visite, et nous nous proposons aujourd'hui de vous conduire à notre cour: accordez-nous cette faveur.

LA PRINCESSE.--Je ne sortirai point de ce parc; et songez à observer votre voeu. Ni Dieu ni moi n'aimons les hommes parjures.