CHAPITRE II
LES ENFANTS
Puisque vous les avez faits, en définitive, ces enfants, il convient au moins d’en retirer le plus d’honneur possible.
Ils peuvent représenter un excellent tremplin en contribuant, autant et plus qu’autre chose, à vous créer une réputation de femme supérieure, à qui rien de ce qui regarde l’éducation ne demeure étranger.
J’en prends un tout petit, à son premier vagissement qui servira de guide pour tous les autres, si votre imprévoyance vous procure à plusieurs reprises, le désagrément d’être mère.
N’hésitez pas, en dépit du médecin qui vous trouve délicate, à nourrir vous-même le nouveau venu.
A ceux qui vous objecteront qu’une femme du monde ne se livre guère, en général, à cette fantaisie populaire, répondez que vous ne voulez pas être mère à demi, qu’il vous répugnerait de voir votre enfant se repaître d’un lait mercenaire, qu’enfin la jeune femme du tsar Nicolas II ayant tout récemment donné l’exemple, en nourrissant la petite grande-duchesse Olga, un tel précédent vous dispense de justification.
Il est en effet d’une entière évidence que la gracieuse souveraine de toutes les Russies n’a point pris cette détermination pour économiser les gages d’une nourrice. Or c’est en réalité ce soupçon que les femmes un peu huppées redoutent le plus. Votre à-propos saura vous l’épargner et ne vous laisser que la gloire d’être une mère modèle, en imitant une impératrice.
Mais, il en va de cela comme de tout. Ne vous embarrassez pas d’une persévérance trop gênante. Une fois le bon effet obtenu et la légende en circulation, au bout d’un mois, je suppose, déclarez-vous épuisée, hors d’état de satisfaire à l’insatiable voracité du poupon et livrez-le à quelque grosse Morvandelle dont la poitrine enfermera des menus plus copieux que ceux de la vôtre.
Ce dénouement ne vous privera pas des bénéfices de votre résolution première ; il établira de plus que vous avez poussé le dévouement jusqu’à la limite de vos forces et il vous rendra une liberté coïncidant, comme par miracle, avec votre complet rétablissement.
Sortez avec votre enfant ; ne craignez pas de vous montrer en sa compagnie ; à l’occasion, donnez-lui publiquement quelques-uns de ces soins rebutants qu’on préfère le plus souvent abandonner à d’autres. L’opposition de ces maternelles trivialités avec le raffinement suprême qu’on vous connaît sera d’un effet saisissant. De temps à autre, refusez un bal, contremandez un dîner, manquez à une conférence, sous prétexte que bébé perce une dent et réclame toute votre sollicitude.
On est tellement accoutumé, par le temps qui court, à s’en remettre aux gens de service pour ce qui concerne la surveillance des enfants, que votre attitude étonnera d’abord. Peut-être on en rira sous cape et l’on fera des gorges chaudes sur vos théories de petite bourgeoise.
N’en ayez cure. Il est d’une grande âme de dédaigner la moquerie et d’une femme supérieure de paraître une mère dévouée.
Souvenez-vous aussi qu’on n’est jamais ridicule par l’outrance d’un sentiment naturel. L’amour maternel que vous affectez de pousser au comble, occupant parmi ceux-ci le premier rang, les fauteurs de sourires en seront invariablement pour leurs frais.
Mais le chérubin grandit. D’autres facultés que l’appétit viennent de lui naître ; il faut s’inquiéter de son éducation.
Beaucoup de femmes supérieures s’astreignent à instruire elles-mêmes leurs enfants. Deux heures de cours quotidien, voilà la règle et c’est le minimum.
Je craindrais en vous conseillant de les imiter de tendre une embûche à votre savoir personnel et de vous exposer à des défaillances compromettantes, en ce qu’une erreur, un vide, un lapsus dans votre enseignement ruinerait votre prestige auprès du petit monde.
Or si vous devez planer au-dessus de votre mari, à plus forte raison devez-vous rester dans le nuage, hors des atteintes de la marmaille. Je redoute en conséquence les lacunes de votre propre instruction et je vous invite franchement à prendre une institutrice. Oh ! non pas une institutrice à demeure, une de ces filles d’officiers supérieurs sans fortune qui baragouinent de vagues idiomes et flairent, dans le moindre invité, un M. de Villemer in partibus.
Il vous faut fuir, comme la peste, ce genre de pensionnaire car toute institutrice est travaillée, plus âprement que vous encore, par la fièvre de la supériorité. Ce sont des rivales dangereuses auxquelles il ne convient pas de fournir les seules armes qui leur manquent : le bien-être et l’argent.
Et puis il me semble intolérable d’avoir sans cesse devant les yeux ces visages ni jeunes ni vieux, ni beaux ni laids, pleins d’une dignité pincée, dont l’expression arrogante a l’air d’établir un parallèle entre celle qui paie et celle qui reçoit, au plus grand profit de la dernière, comme vous pensez.
Dans le cas où une institutrice a vraiment de grandes qualités, une origine de belle volée, une figure agréable et une culture dépassant la moyenne, c’est encore plus inadmissible, car la maîtresse est placée dans la terrible alternative, ou de rabaisser peu généreusement une égale malheureuse ou de reconnaître cette égalité toujours grosse de périls, sans compter que la présence de l’institutrice permanente décèle votre désir de vous débarrasser de vos enfants, au moment même où votre intervention aura sa plus haute portée.
Cherchez donc une diplômée vivant chez elle et donnant des leçons en ville. Dieu sait si le nombre en est grand et le choix varié !
Elle viendra chez vous durant les deux heures sacramentelles et vous serez là, tout le temps, écoutant, regardant, surveillant.
Vous direz à la demoiselle qui dévide sa science à votre service : « Ne pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux imprimer à vos élèves telle direction ? Croyez-vous que leur esprit soit assez formé pour s’assimiler telle chose. »
Elle vous répondra oui ou non, selon qu’elle aura plus ou moins besoin de ses cachets et vous n’insisterez pas, car tout l’intérêt est dans vos questions, nullement dans les réponses.
La pauvre fille, en sortant, ira dans d’autres maisons où elle ne manquera pas de vous citer comme la mère la plus attentive et la plus judicieuse qui soit, et voilà votre réputation assise sur de bonnes bases.
Les devoirs, les leçons doivent subir votre contrôle. C’est l’affaire d’un instant, et l’on peut entendre réciter bien des pages tout en lisant un chapitre de roman.
Vous habillerez vos enfants avec une simplicité antique. L’affectation, dans ce sens, ne peut pas nuire, non plus que les dehors d’une sévérité excessive, le monde étant composé de gens qui ont horreur des enfants gâtés… chez les autres.
Tempérez cependant, parfois, la manifestation de votre autorité. Embrassez vos enfants en public, caressez leurs cheveux s’ils sont fins et soyeux, dites-leur doucement de ne point baisser les yeux s’ils sont beaux et bien fendus, puis, quand l’admiration du cercle discrètement sollicitée commencera de paraître, renvoyez-les, pour leurs devoirs ou pour toute autre cause.
On aime à vanter les enfants qu’on voit peu et l’on est sans pitié pour les mères qui leur laissent le temps de se familiariser.
Des apparitions, des révérences, des sourires timides, des monosyllabes en cas d’interrogations, rien de plus.
Faites savoir que vous les élevez à la dure, qu’ils s’habillent à la lumière et sans feu, en plein mois de décembre, qu’ils se couchent à huit heures, que leur temps est inflexiblement réglé, sans qu’aucun prétexte puisse faire enfreindre ces règles.
C’est, direz-vous, le seul moyen de leur donner la notion vraie du devoir, l’amour du travail et le goût de la vertu.
Sans vous engager à copier Henri IV qui se mettait à quatre pattes et promenait, sur son dos, le futur Louis XIII, je vous conseillerai, cependant, de présider, de temps en temps, aux jeux de vos enfants. Il serait alors d’un bon effet qu’un visiteur survînt, pour constater qu’aux préceptes austères vous savez opposer, avec le plus charmant à-propos, de tendres délassements.
Puis, l’âge et la force arrivant, que vos enfants s’accoutument aux travaux matériels. Ils feront leurs lits eux-mêmes ; brosseront leurs vêtements, prendront soin de leur linge, c’est classique. Les filles se peigneront sans aide et nettoieront leurs gants, afin d’être en mesure de « se tirer d’affaire dans la vie ». Les garçons, dans le même but, sauront recoudre un bouton et faire disparaître une tache de graisse. Mais ils ne descendront pas jusqu’à cirer leurs bottines. A quelques disgrâces, en effet, que l’on soit exposé, l’on n’est jamais réduit, n’est-il pas vrai ? à ce que j’appellerai les besognes viles.
Encore une fois, le public ne doit rien ignorer de tous ces détails. Ce n’est même que pour lui que vous vous en préoccupez. Mais vous serez bien payée de vos menus soucis par l’idée magnifique qu’on se fera de votre génie éducateur.
Je ne prétends pas que vos rejetons en seront moins fâcheux et moins remplis de morgue dans l’avenir… Bah ! Après vous le déluge…