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Petit manuel de la femme supérieure

Chapter 5: CHAPITRE II LA TABLE
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

CHAPITRE II
LA TABLE

Il m’a paru bon de réserver, pour en parler à loisir, la pièce la plus utile de l’appartement et le plus indispensable de tous les meubles.

C’est de la salle à manger qu’il s’agit d’abord, de cet autre sanctuaire où l’on rencontre l’autel vénéré par excellence et dont les fidèles pratiquent assidûment le culte, j’ai nommé la TABLE.

Ne vous y trompez pas, madame, si le velours de vos yeux, l’attrait de votre sourire, le charme de votre causerie, la grâce de vos gestes établissent votre empire sur une multitude de cœurs, il est infiniment plus sûr et plus profitable à votre supériorité de vous attacher les intestins de vos admirateurs.

L’amitié s’use, la reconnaissance s’aigrit, l’amour s’envole, seule la faim est vraiment stable.

Il ne faut pas au moins prendre le change sur le mot et lui attribuer le sens vulgaire que lui donnent les misérables. Il est clair que nul représentant de votre élégante clientèle n’arrivera chez vous, les dents longues, le ventre vide, prêt à se ruer sur le potage. Les gens du monde n’ont jamais faim — combien s’en plaignent ! — et ils laissent à la canaille la grossièreté d’une telle sensation, se réservant, comme une volupté de bonne compagnie, le plaisir délicat de goûter à mille riens exquis, de savourer les chefs-d’œuvre culinaires qui sont la gloire de notre époque.

Or, je le répète, si le désir de régner exclusivement sur les cœurs et les esprits dénote une louable ambition, la vôtre, il trahit également un sens incomplet de la domination.

César, en présence de l’armée de bellâtres que commandait Pompée, criait à ses vétérans : « Frappez au visage, » estimant avec raison que ses jolis adversaires, dans la crainte d’être défigurés, ne résisteraient pas à une semblable manœuvre. Ce fut en effet ce qui arriva et la victoire récompensa la clairvoyance du fameux dictateur.

Eh bien ! je vous le déclare, si vous souhaitez un triomphe rapide et sûr, frappez à l’estomac.

Chez tout le monde, c’est le point vulnérable. Il n’est pas d’homme qui ne soit sensible à la perspective d’un fin repas et tel, qu’un bal ou même un rendez-vous galant laisse indifférent ou… désarmé, retrouve ses vingt ans pour aller dîner en ville.

Mais procédons par ordre.

En un temps où la plupart des salles à manger affectent une somptuosité lourde de brasseries allemandes, avec leurs tentures sombres, leurs meubles massifs, leurs chaises rembourrées, leurs tables pataudes, il importe d’introduire dans la décoration de la vôtre un goût plus riant et plus français.

La comparaison sera faite, on trouvera que, chez vous, la bonne humeur attend les convives dès le seuil ; on aimera à se rendre à vos invitations, non seulement pour la bonne chère qu’elles sous-entendent, mais aussi pour le plaisir que se promettent les yeux accoutumés aux richesses un peu funèbres des autres maisons.

Pour cela, le frivole Louis XV s’impose.

Les murs seront en boiseries réséda, ainsi que les portes, avec de petites arabesques de même couleur et des boutons de serrure en bronze éteint. Le tapis recouvrant le parquet sera, lui aussi, réséda uni, sans fleurs, sans ornements d’aucune sorte. Les rideaux des fenêtres seront de toile peinte, où l’on verra, par transparence, d’agréables dessins de l’autre siècle.

Bannissez les chaises incommodes et banales pour les remplacer par de mignons fauteuils cannés, de pur Louis XV, recouverts d’une fraîche peinture réséda.

Dédaignez de même ces dressoirs monstrueux bourrés de vaisselle hétéroclite, d’objets en toutes sortes de métaux, disposés en étalage avec la plus bourgeoise prétention.

Au lieu de ces magasins encombrés et encombrants, placez de menues consoles du style et de la teinte du reste, sur lesquelles des fleurs mettront leurs notes plus vives, ou bien encore de petits buffets aux lignes gracieuses, dans les vitrines desquels vous pourrez installer sans inconvénient quelques tasses minuscules de vieux Saxe, avec des bleus de Sèvres pour servir de fond. Mais, encore un coup, pas de ces amoncellements d’or et de vermeil, éblouissants comme la guimbarde d’un marchand de vulnéraire.

Au milieu de tout cela, il faut une table aux pieds courbes, fort grande et recouverte d’une nappe blanche, à moins cependant que vous ne préfériez le dessus entièrement en glace, ce qui se voit dans quelques maisons et serait, chez vous, d’un effet ravissant.

En matière d’éclairage, vous pensez bien que je réprouve avec horreur, la hideuse suspension ainsi que ses poulies grinçantes, ses chaînes et son inénarrable contre-poids.

Pour illuminer ce cadre aux couleurs aimables et douces, pour emplir la salle entière d’un éclat à la fois puissant et modéré, capable de faire valoir le service mais non d’éblouir, il n’y a de possible qu’un lustre.

Encore est-il indispensable qu’il soit de taille à remplir son office. Quarante lumières y suffiront, aidées par deux candélabres Louis XV comme lui, si l’assistance est nombreuse et la salle très longue.

Quant au couvert, la sobriété des alentours vous autorise à y déployer toute la profusion qu’il vous plaira.

C’est l’occasion de montrer que vous possédez de la vaisselle plate et surtout que vous vous en servez, bien loin de l’immobiliser dans le calme pompeux d’un étalage.

Des fleurs, beaucoup de fleurs, des flacons au col d’or, des verres à l’insaisissable filigrane, des fourchettes, des couteaux guillochés, couverts de toutes les armoiries qu’il vous sera loisible de rassembler.

Si les soupières précieuses, les aiguières et les plats d’argent sont un peu dépolis et bossués, tant mieux. C’est moins éclatant mais il semble ainsi que votre vaisselle ait affronté les siècles et vous vienne de ces lointains aïeux qui sont pendus au grand salon.

Au cas où vous auriez acheté en bloc, un lot d’argenterie, veillez à ce qu’on n’y trouve pas les armes de l’Empereur ou de la Ville de Paris ; la splendeur des alliances a ses limites et le vraisemblable exige la plus prudente considération.

Mais tout cela n’est que mise en scène et, si délicieux que soit le régal offert aux regards de vos invités, une assiette d’or vide ne vaut pas une écuelle garnie.

Oh ! je sais bien : on entend tous les jours des gens déclarer, après le dessert, que la jouissance du repas est bien moins dans le repas lui-même que dans la façon dont il est servi. Propos de gavé, madame, que nul n’oserait tenir avant les hors-d’œuvre et dont vous ne bénéficieriez pas, si, comme Mme de Maintenon, vous remplaciez le rôt par un conte.

Que cette remarque ne vous rejette pas dans l’excès contraire et ne vous induise, en aucune manière, à présenter, sur votre table, des morceaux énormes, des viandes formidables, dégouttantes de sang, des monceaux de légumes à six sous la livre ou des tartes copieuses, d’une digestion difficile.

Non, vous vous tiendrez à ce qu’on nomme communément un dîner très parisien, c’est-à-dire composé de petits plats, en grand nombre, tous accommodés selon des formules impénétrables.

En principe, un mets « nature » ne doit pas paraître à vos dîners. Mettrait-on tant de hâte à y venir s’il ne s’agissait que de manger des œufs à la coque ou des poulets rôtis ?

Vous ne le supposez pas. Et puis on aime à se croire le palais blasé, à se dire qu’on a dégusté dans sa vie tant et de si bonnes choses, qu’une sensation neuve est désormais bien improbable. Quel triomphe, alors, si vos mystérieuses mixtures dissipent pour un instant le scepticisme des tubes digestifs qui vous honorent de leur préférence !

Mais il faut boire aussi. Ah ! s’il existait des vins Louis XV, du Vougeot des moines 1760 ! Quelle harmonie dans le style ! Quelle poussière d’ancien régime sur la bouteille !

Je crains, hélas ! que les générations passées, aussi gourmandes que nous, n’aient point eu la préoccupation de vous réserver de ce nectar rarissime.

Cherchez donc dans l’espace ce qui fait défaut dans le temps et si les dates extravagantes demeurent inabordables, que les pays lointains fournissent à l’envi de quoi remplir les bataillons de petits verres.

Des vins de Tokay, de Chypre-Larnaka, de Perse, du Thibet, de Bornéo, de Vancouver, que sais-je encore ! Voilà de quoi donner des sensations neuves et vous faire une belle renommée !

Car cela se saura. Lorsque votre cour de gourmets sera dispersée, chacun s’en ira de son côté dire, d’un air important, soit au cercle, soit au Bois, soit ailleurs : « Il n’y a plus que chez Mme X*** qu’on dîne ! »

Or, le jour où pareil propos sera colporté sur vous et vos menus, vous serez bien près d’atteindre au prestige rêvé, par la bonne raison qu’il en sera de vous comme d’Amphitryon, et que c’est une vérité reconnue que la véritable femme supérieure est la femme supérieure où l’on dîne.