(Paul Sébillot, Traditions et superstitions, t. I p. 331.)
Saint Rou était un fameux chasseur. Il arriva dans une lutte contre une troupe de sangliers que son cheval s'emporta et vint se noyer dans la fontaine. On y montre au fond sur une pierre énorme l'empreinte de ses pieds, et durant les tempêtes, on y entend des hennissements effroyables. Le cavalier se noya aussi, et comme c'était un saint, l'eau de la fontaine a une vertu miraculeuse.
(Henri de Kerbeuzec, La Légende de saint Rou, Rennes 1891).
Cette légende qui a été recueillie dans la forêt de Rennes, vise un saint dont une de mes conteuses m'avait parlé en 1880. D'après elle, la statuette du saint, en grès verni, se voyait dans une niche près d'une fontaine, et était coiffée d'un chapeau à trois cornes, à la mode du siècle dernier. On s'y rend en pèlerinage pour la fièvre. Souvent les pâtours vont chercher saint Rou pour s'amuser, et ils oublient parfois de le rapporter dans sa niche; ils l'attachent même quelquefois à des barrières, mais le lendemain on le retrouve à sa place. On avait voulu le porter dans l'église de Liffré; mais il s'y déplaisait, et il revint de lui-même dans sa niche auprès de sa fontaine.
(Paul Sébillot, Traditions, t. I, p. 322).
D'après une lettre de l'auteur de la légende de saint Rou, ce saint est en bois vermoulu, d'un travail très grossier.
Les paysans des environs de Rennes vont demander la guérison de la fièvre sur une tombe du cimetière de cette ville, qu'ils ont baptisée naïvement de «tombe de la sainte aux pochons». Une croix de bois, peinte à l'ocre, aux bras de laquelle sont suspendus de petits sacs remplis de terre, distingue seulement cet emplacement funéraire. Les croyants se rendent à cette sépulture qui est, d'après les dires, celle d'une religieuse de la famille de Coëtlogon, dont l'existence fut toute consacrée à la bienfaisance, emplissent de terre enlevée au pied de la croix un petit sac qu'ils portent sur la poitrine pendant neuf jours, et quand, à l'expiration de ce laps de temps, ils viennent le suspendre à la croix, le mal a dû les quitter.
La tombe de la sœur Nativité, religieuse urbaniste, du siècle dernier, dans le cimetière de Laignelet, reçoit des visiteurs aux mêmes fins, et est l'objet des mêmes pratiques, ainsi que le tombeau de M. Leroux, recteur de Boistrudan, tué dans le cimetière de cette paroisse en 1792.
(P. Bézier, La Forêt du Theil, p. 24).
À Lamballe on porte les enfants au tombeau de M. Lecuyer, enterré dans le cimetière; à Saint-Caradec les mères viennent exercer leurs enfants à marcher sur la tombe de Guillaume Coquil, recteur, mort en odeur de sainteté en 1747.
(Paul Sébillot, Trad. pop., t. 1, p. 52).
LI
La fosse à Gendrot
Dans la forêt du Theil, sur le bord d'un petit ruisseau dont l'eau passe pour avoir des vertus curatives, est un coin resserré, lieu de pèlerinage pour les fiévreux, et qui est connu sous le nom de la «Fosse à Gendrot».
D'après ce qu'on raconte dans les environs, Gendrot ou Gendrin devait être un enfant du pays qui, à l'époque de la Révolution, gagnait sa vie comme domestique dans la Mayenne. Les évènements de 1793 le décidèrent à revenir à son village natal, et il entreprit ce voyage en compagnie d'un ou deux camarades. Comme ils traversaient la forêt à la tombée de la nuit, des gardes nationaux tirèrent sur eux, les prenant pour des espions des chouans. Gendrot tomba mortellement blessé, tandis que ses compagnons parvenaient à s'esquiver. Il se traîna péniblement jusqu'au ruisseau, et le lendemain il fut aperçu par un pâlour qui puisa de l'eau à la source avec son sabot, et lui donna ainsi à boire pour calmer la fièvre qui le dévorait. Il vécut ainsi, dit-on, pendant trois jours.
La première personne qui le rencontra mort fut une femme qui creusa légèrement le sol, au bord du filet d'eau, et l'ensevelit en le recouvrant d'un peu de terre et de feuilles. Le trou, creusé à la hâte, étant trop court, le corps s'y trouva déposé replié sur lui-même. Quelques semaines après la femme fut atteinte de douleurs de reins qui ne la quittèrent du reste de ses jours, et la courbèrent comme elle avait fait du cadavre de Gendrot.
On dit que jusqu'à l'époque où l'on se décida à l'enterrer convenablement, la tête reparaissait intacte en dehors du trou, en manière de protestation. Il y a une soixantaine d'années on creusa le ruisseau, et le corps mis à découvert accidentellement n'était pas décomposé.
Il n'était pas besoin d'autre chose pour que la crédulité populaire inscrivît sur son martyrologue particulier un nouveau saint qu'elle ne devait pas tarder à invoquer pour la guérison de la fièvre, puisque Gendrot était mort enfiévré.
Le clergé paroissial a essayé à différentes reprises, mais vainement, d'arrêter les visites et pratiques superstitieuses à la fosse. On dit tout bas qu'un recteur qui avait fait enlever par sa domestique les ex-voto appendus au tombeau voisin, fut atteint de la fièvre ainsi que sa domestique, et qu'ils ne furent guéris qu'après avoir remis en place les pieux objets dont ils avaient dépouillé l'arbre de la tombe.
À ce tombeau sont fixées de nombreuses croix de toutes dimensions, la plupart fabriquées dans la forêt, au moyen de deux lamelles de coudrier maintenues l'une à l'autre par une encoche, et une ou deux petites grottes abritant une statuette de la Vierge. Au pied d'une croix plus grande que les autres et qui s'appuie à terre, et contre le tronc de l'arbre, les visiteurs déposent dans un trou creusé dans le sol des pièces de menue monnaie, que le premier pauvre venu peut s'approprier, à charge de réciter des prières. Dans les hameaux voisins, on est persuadé que la fièvre ne manquerait pas de s'attaquer à ceux qui se rendraient irrévérencieusement à la fosse ou qui enleveraient du trou les pièces de monnaie, sans s'acquitter de l'obligation de la prière.
(P. Bézier, La forêt du Theil, 1888, p. 99 et suiv.)
LII
Saint Lénard
Lénard était un bandit de la pire espèce, ne vivant que de vols, de pillages, tuant par plaisir, et étant la terreur de la contrée. Les rouliers n'osaient s'aventurer sur la grande lande entre Sens et Andouillé que lorsqu'ils étaient assez nombreux pour tenir tête au brigand, qui ne quittait pas ces parages.
Un jour Lénard avisa un arbre et cueillit un de ses fruits; c'était une poire sauvage appelée dans le pays poire d'étranglard, tellement âcre que Lénard, après l'avoir goûtée, la jeta vivement loin de lui.
Le hasard voulut qu'elle tombât sur un petit arbuste, où quelques mois plus tard, le voleur, en passant par le même endroit, la retrouva; par curiosité il la prit, et charmé de la belle couleur qu'elle avait revêtue, la porta à ses lèvres.
La poire amère qu'il avait dédaignée était devenue d'une saveur exquise. Frappé de ce fait, Lénard devint pensif, il eut honte de sa conduite, et pris d'un repentir soudain il s'écria: «Tout s'amende ici-bas; il n'y a que moi qui suis de plus en plus criminel. Eh bien! je changerai; et Lénard le criminel deviendra désormais Lénard l'honnête homme». Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il entendit les cris d'un roulier, essayant de retirer son attelage d'une des nombreuses ornières qui remplissaient le chemin.
Lénard vola au secours du charretier, qui trompé par sa mauvaise réputation, et croyant avoir à défendre sa vie, court sur le brigand et l'assomme d'un coup de garrot.
Avant d'expirer Lénard fit part au roulier de l'intention qu'il avait eue de réformer sa vie; dès lors la pitié populaire en fit un saint.
Vers 1870, on lui a élevé le tombeau qu'on aperçoit aujourd'hui sur la lande, témoin de ses crimes et de sa conversion. Le curé d'Andouillé cria au sacrilège et fit démolir le tombeau; mais il a été réédifié par les soins des habitants qui y voient une source de profit pour le pays. Le vendredi saint la tombe de saint Lénard est le but d'un pèlerinage, et on l'invoque pour la guérison des douleurs rhumatismales.
(Orain, Géographie d'Ille-et-Vilaine, p. 465.)
J'ai donné dans mes Contes populaires de la Haute-Bretagne, t. I, p. 343, une version de cette légende recueillie à Ercé-près-Liffré; d'après elle saint Lénard fut un méchant farceur, mais non un brigand; il se contentait de jouer des tours aux rouliers en creusant des ornières ou en plaçant sur la route d'énormes pierres; il se cachait derrière les arbres pour jouir de leur déconvenue. L'épisode de la poire (ici c'est une pomme sauvage) qui s'amende en vieillissant s'y retrouve aussi, ainsi que la mort tragique de Lénard converti. D'après ma version, le tombeau aurait été érigé par un homme qui, passant près de là, aurait été irrévérencieux à l'égard de saint Lénard, qui se vengea en le rendant boiteux par des douleurs rhumatismales. On raconte dans le pays nombre de punitions analogues, ou de guérisons miraculeuses obtenues par l'intercession de saint Lénard.
LIII
Saint Méloir
Saint Méloir naquit dans un château de la Cornouaille; son père était un chef qui fut tué par un des oncles de Méloir, lequel voulut le tuer aussi. Mais le bourreau eut pitié du jeune âge de Méloir; il l'épargna et même sollicita sa grâce; l'oncle, furieux, coupa le pied et la main de son neveu. Mais Dieu guérit les blessures de Méloir et lui mit un pied d'argent et une main d'or.
Le petit Méloir errait dans les bois, quand il rencontra saint Corentin qui l'emmena dans son monastère. Son oncle, ayant su où il s'était réfugié, voulut encore le faire mourir. Corentin dit à son disciple de s'enfuir; mais le méchant oncle atteignit saint Méloir et le tua.
(Recueilli aux environs de Dinan.)
Ce récit n'est qu'une sorte d'abrégé de la vie de saint Mélar rapportée par Albert Le Grand.
Rivode, oncle de Mélar, envoya un de ses officiers avec mission de lui apporter la tête de son neveu; il se laissa attendrir par les prières et les présents de la mère du saint, et se contenta de lui couper le pied gauche et la main droite. On fit à Mélar un pied d'airain et une main d'argent dont il se servait aussi bien que si c'eussent été ses membres naturels, et l'un et l'autre croissaient en même temps que les autres parties du corps. Un poète breton, cité en note par Kerdanet, dit que la main et le pied descendirent du ciel.
Cambry, éd. Fréminville, dit en parlant de Lanmeur que saint Médard (lisez Mélar) eut une main coupée: Dieu la fit repousser comme une patte d'écrevisse: pour rappeler ce miracle, sa statue tient une main coupée, qu'elle montre orgueilleusement aux spectateurs (p. 90).
Saint Mélar ou Méloir, prince breton et martyr, VIIe siècle (2 octobre), est invoqué pour la bonne dentition des enfants. Il est le patron de Fégréac, Lanmeur, Locmélar, Meillan, Tréméloir, Saint-Méloir-des-Ondes, Saint-Méloir, diocèse de Saint-Brieuc. Son nom vulgaire est saint M'la. Il a de nombreuses chapelles, surtout en Basse-Bretagne.
LIV
Les sept saints
Il y avait une fois une reine d'Irlande, qui, devenue mère de sept garçons tous vivants, et étant effrayée de leur nombre, donna l'ordre à la femme qui l'assistait d'aller les jeter à l'eau. Forcée d'obéir, la gardienne mit les sept enfants dans un panier couvert et s'achemina vers la rivière. Mais la Providence veillait sur la destinée de ces enfants qui devaient tous un jour être des saints, et elle fit que le roi leur père, revenant d'une guerre lointaine, se trouva en ce moment sur le chemin de cette femme.
Surpris d'entendre sortir du panier qu'elle cherchait à cacher des vagissements plaintifs, il lui demanda où elle allait et ce qu'elle portait. La gardienne épouvantée, se précipita, les larmes aux yeux aux genoux du roi, et lui faisant l'aveu complet du crime dont elle était chargée, elle le supplia de détourner d'elle sa colère, parce qu'elle n'était que l'instrument de la reine à laquelle elle était forcée d'obéir.
Dans le premier moment de son indignation, le roi songea à punir de mort cette malheureuse femme, mais touché de son repentir et de sa douleur, il voulut bien lui pardonner, en exigeant d'elle qu'elle laissât croire à la reine que le crime était consommé, et qu'elle se mit en quête de sept bonnes nourrices.
Tout fut fait comme le voulait le roi, et les sept garçons, confiés à d'excellentes nourrices, furent élevés dans la sagesse et grandirent en force, en beauté et en vertus.
Quand ils furent assez grands et assez forts pour n'avoir plus rien à craindre de la méchanceté de leur mère, le roi voulut les reconnaître et les élever au rang qui leur était dû. Il les fit tous habiller de neuf et commanda de les amener au palais. Dès qu'ils furent en sa présence, le roi manda la reine et lui dit:
—Examinez bien ces jeunes gens, madame, et dites-moi si vous en avez souvenir.
—Nullement, dit la reine, aucun d'eux ne m'est connu, et pourtant, sire, leur vue me trouble.
—Ce qui vous trouble, madame, dit le roi, c'est le remords; car ces jeunes gens sont vos enfants et aussi les miens, enfants dont vous avez eu la cruauté d'ordonner la mort et que moi, j'ai pu sauver. L'heure de la justice a sonné pour vous et vous allez mourir... Quant à vous, mes enfants, continua le roi, non seulement je vous reconnais et vous replace au rang qui vous appartient, mais encore je fais le serment solennel de satisfaire au premier vœu que vous voudrez bien exprimer.
—Soyez béni, notre père, dirent les sept jeunes gens en se précipitant aux genoux du roi; mais ne changez pas en un jour d'amertume ce jour de bonheur, épargnez notre mère, et pour que notre présence n'éveille pas en son cœur le remords éternel d'un jour d'égarement, souffrez que nous nous retirions du monde pour nous donner à Dieu.
Lié par son serment, le roi, qui était très bon et très miséricordieux, voulut bien pardonner à la reine; mais il ne pouvait se décider à se séparer de ses fils, au moment où il venait de les rapprocher de lui. Cependant, touché de leurs instances, il consentit à les laisser partir, mais à la condition qu'un d'eux au moins resterait auprès de lui.
Saint Maudé, saint Congard, saint Gravé, saint Perreux, saint Gorgon et saint Dolay s'embarquèrent alors pour la petite Bretagne, où les uns se firent ermites et les autres moines, tandis que saint Jacut restait en Irlande, à la cour de son père, qui le combla d'honneurs, lui fit bâtir un beau palais et le força d'épouser une jeune et belle princesse.
Mais saint Jacut, comme ses frères, était tout à Dieu et fort peu aux choses de ce monde; aussi sa jeune femme qu'il négligeait ne tarda pas à devenir, par sa conduite, un sujet de scandale. Averti de ses déportements, saint Jacut, sous prétexte de promenade, sortit un jour avec elle, la conduisit à la forêt voisine, et là, près d'une fontaine, il lui dit: «On vous accuse, madame, de manquer à tous vos devoirs; si vous êtes innocente, prouvez-le-moi en vous trempant les mains dans cette fontaine».
La princesse, qui ne trouvait rien de grave dans cette épreuve, plongea hardiment ses mains dans l'eau, mais elle les retira aussitôt en jetant un cri de douleur, car elle était cruellement brûlée. «Cette épreuve me suffit, dit alors saint Jacut; vous êtes coupable: ne soyez donc point surprise si je vous fuis comme on fuit le péché mortel.» Et sur le champ, il quitta l'Irlande et vint s'établir, comme ses frères, dans notre Bretagne armoricaine, où il se retira, pour vivre dans la prière, au fond d'une immense forêt.
Mais dans cette forêt existait une retraite de bandits qui, apprenant que le fils d'un roi s'était établi près d'eux, imaginèrent qu'il avait avec lui beaucoup d'or et de bijoux, et résolurent de le dépouiller de ses richesses. Ils se présentèrent donc à son ermitage, et le sommèrent avec brutalité de leur livrer tout ce qu'il possédait. Saint Jacut protesta en vain qu'il n'avait en ce monde rien de ce qu'ils cherchaient; les bandits le fouillèrent, ainsi que son ermitage, et furieux d'être trompés dans leurs espérances, ils se jetèrent sur lui et le tuèrent. Mais ils ne portèrent pas loin la peine de leur crime, car du chemin du Paradis qui, comme chacun sait, est semé de ronces, de pierres et d'épines, saint Jacut fit pleuvoir sur eux les plus gros cailloux qu'il put trouver et les écrasa tous.
Fouquet, Légendes du Morbihan, p. 63-66, dit qu'il a recueilli cette légende entre Ploermel et Josselin. Sous le maître-autel d'une pauvre chapelle dédiée à saint Mandé, ou la paroisse de la Croix-Helléan existait autrefois une fontaine dans laquelle les paysans de la contrée allaient plonger leurs enfants nouveaux-nés en répétant sept fois ces mots: «À la vie, à la mort!» Toutes les voix du conseil, de la prière et du blâme ayant été impuissantes à détruire cet usage barbare, il a fallu pour y mettre fin, combler cette fontaine. D'après la légende locale, cette funeste immersion avait pour origine la légende ci-dessus, où saint Mandé et ses six frères avaient dû, à leur naissance, être jetés à l'eau par ordre de leur mère.
Il y a en Haute-Bretagne des chapelles dites des Sept Saints à Ylliniac, Erquy, etc., à Morieux une fontaine porte ce nom. Elles ne se rapportent pas aux saints indiqués dans la légende ci-dessus; il est plus probable qu'elles se trouvaient sur une des routes du Tro-Breiz ou tour de Bretagne, pèlerinage aux sept sanctuaires des fondateurs des évêchés bretons: Paul, Tugdual, Brieuc, Malo, Samson, Patern et Corentin. (Cf. Revue archéologique du Finistère, t. XXIII, articles de M. le président Trévédy).
De ces sept saints les deux plus connus sont Saint Jacut, dont nous avons rapporté une légende, p. 24, et saint Maudez, abbé, VIe siècle (18 novembre), qui est invoqué contre les enflures (v. p. 70 et 72).
Saint Perreux, moine, VIe siècle, est le patron de Châteaulin, de Saint-Perreux, de Trébédan, de Trégon; saint Gongard, saint Gravé, saint Gorgon et saint Dolay sont moins connus. À l'exception de saint Maudé, tous ces saints ont donné le nom à des paroisses peu éloignées les unes des autres et qui sont vers la lisière du Morbihan et de la Loire-Inférieure; Saint-Congard est la plus au nord; Saint-Dolay, la dernière au sud, était la seule qui ne fit pas partie de l'ancien évêché de Vannes. Ici la légende a procédé comme sur le littoral de la Manche, où elle a fait des frères de huit patrons d'églises—probablement aussi sept à l'origine—toutes situées au bord de la mer.
Jollivet, Les Côtes-du-Nord, t. II, p. 73, parle aussi, sans citer sa source, de trois sœurs et de sept frères qui débarquèrent à l'embouchure de la Rance; ceux-ci se nommaient Gabrien (Gobrien?), Helen, Petran, Germain, Veran, Abran et Tressaint. Au pays de Dinan on trouve les paroisses de Saint-Helen, de Saint-Germain-de-la-Mer, de Tressaint, de Saint-Abraham au diocèse de Saint-Malo, et dans celui de Saint-Brieuc celle de saint Vran (patron de cette paroisse et de Trévérec) et la chapelle de saint Gobrien, au diocèse de Vannes.
LV
Saint Mauron
Saint Mauron était pâtour dans une ferme, et il se faisait remarquer par sa piété et son zèle à se rendre aux offices.
Un dimanche matin, il désirait assister à la première messe; mais son maître lui commanda d'aller mener paître les vaches et les moutons dans une lande qui n'était pas entourée de clôture.
—J'irai bien tout de même à la messe, dit saint Mauron.
Il se rendit au pâturage avec ses bêtes, et quand il y fut arrivé, il demanda à Dieu qu'un talus s'élevât partout où passerait la bêche qu'il avait apportée, et qu'il se mit à traîner derrière lui, en suivant le contour du champ qui appartenait à son maître. À mesure que son outil touchait la terre, un talus bien fait et bien garni de plantes épineuses s'élevait derrière lui, et en peu d'instants, le champ qui contenait douze jours de terre se trouva entouré d'une haie. C'est le lieu qu'on appelle encore aujourd'hui le Bras de saint Mauron, et qui est situé dans la commune de Livré.
Saint Mauron arriva à la messe en même temps que les gens de la maison, qui furent bien surpris de le voir. Il leur dit que le troupeau était en sûreté, puisque l'endroit où il pâturait était entouré de haies, et, après la messe, son maître alla par ses yeux s'assurer de la vérité de ce que disait l'enfant.
Au temps de la moisson, on avait battu le grain le samedi, et, quand vint le dimanche, on laissa à saint Mauron le soin d'empêcher, pendant la messe basse, les oiseaux de venir le manger. Le jeune pâtour dit qu'il irait aussi lui à la messe, et il pria Dieu d'empêcher les oiseaux de toucher à son grain. À peine avait-il achevé sa prière, que tous les oiseaux du pays se précipitèrent dans la grange dont la porte était restée ouverte, et qu'il n'en vit plus un seul aux environs. Il se hâta de fermer la porte sur eux et de courir à la messe. Les gens de la ferme étaient bien surpris de le voir; mais il leur raconta ce qui lui était arrivé, et, quand ils furent de retour, ils ouvrirent la grange, d'où les oiseaux s'échappèrent en si grand nombre qu'ils faillirent renverser ceux qui se tenaient derrière la porte.
Saint Mauron fit encore de nombreux miracles, et quand il mourut, il y a plusieurs centaines d'années, on lui éleva, sur la paroisse de Livré, la chapelle qui a depuis été convertie en grange.
Un jour que le fermier avait battu son grain, il le mit dans l'ancienne chapelle, où se voyaient les restes d'un autel surmonté de la statue du saint.
Comme il ne fermait pas la porte à clé, un des batteurs lui demanda s'il n'avait pas peur que quelque voleur vint lui dérober son grain.
—Saint Mauron le gardera, répondit-il.
La nuit venue, le batteur entra sans être vu dans la chapelle, où il remplit de blé un sac qu'il avait apporté. Pour le charger plus aisément sur ses épaules, il le monta sur l'autel, mais quand il présenta le dos au sac, il ne put ni le remuer, ni sortir, et il resta jusqu'au matin dans cette position, où le fermier le trouva en entrant.
—Ne t'avais-je pas bien dit que saint Mauron garderait mon grain? dit le fermier; maintenant je le prie de te laisser aller.
Et l'homme put sortir de la chapelle, bien penaud de son aventure.
(Paul Sébillot, Contes populaires de la Haute-Bretagne, 1re série, n. LIV).
L'épisode des objets qui se collent sur le voleur se retrouve dans la Vie de saint Convoyon, où un voleur ne peut détacher de lui une ruche qu'il a dérobée aux religieux. Le miracle des oiseaux qui se rassemblent à la parole d'un saint, relaté dans les légendes suivantes, figure dans la Vie de saint Pol de Léon; mais ils ne sont pas enfermés dans une grange. (Albert le Grand, § 83).
Il y a en Livré un village appelé Saint-Modéran; à Chevaigné, canton de Saint-Aubin d'Aubigné, existe une fontaine sous l'invocation de saint Morand, les paysans prononcent saint Marôn, dont les eaux guérissent de la fièvre ceux qui s'y rendent à jeun et sans parler. (Sébillot, Trad., t. I, p. 67).
Saint Mauron est peut-être le même que saint Modéran, évêque de Rennes, VIIIe siècle (22 octobre), patron d'un ancien prieuré à Rennes, qui était situé contre la tour Saint-Moran, entre les portes Mordelaises et Saint-Michel, et qui s'appelait aussi Saint-Moran.
LVI
Les saints et les corbeaux
Lorsque saint Lambert était jeune, il voulut un jour accompagner ses parents qui allaient aux noces. Mais ceux-ci n'y consentirent pas, et le chargèrent de garder leur froment que les corneilles auraient pu manger. Saint Lambert fit un miracle, et toutes les corneilles des alentours vinrent dans la grange, dont il ferma la porte.
Il alla aux noces sans en prévenir personne. Ses parents l'ayant reconnu au milieu de la foule, lui demandèrent pourquoi il n'était pas resté à garder le froment:
—Je n'ai pas besoin de le garder, répondit-il; toutes les corneilles sont dans la grange.
Les paysans des alentours de la chapelle Saint-Lambert, commune de Saint-Vran, assurent que les corneilles ne causent aucun dégât sur le territoire de la commune.
(Recueilli à Penguilly vers 1880).
La chapelle de saint Lambert existe encore à Saint-Vran, on y dit la messe une fois par an, lors de la fête du saint; aux environs de Moncontour, ce saint est invoqué pour la santé des cochons.
Un jour, saint Maurice étudiait en plein champ. On était en automne et les cris des corbeaux importunaient le jeune clerc. Il s'interrompt, leur parle, les appelle, les réunit, leur ordonne de le suivre et les conduit à la grange de son père. Il ferme la grange, se remet à l'étude, et ne délivre les corbeaux qu'après avoir fini sa tâche du jour. Le narrateur ajoutera: c'est pour cela qu'il n'y a plus de corbeaux autour du village de Saint-Maurice, dans les champs que cultivaient ses parents.
(R. Oheix, Bretagne et Bretons, p. 60).
Saint Maurice, abbé de Carnoët, XIIe siècle (5 octobre), invoqué pour la guérison de la fièvre, est le deuxième patron de Loudéac, et il a des chapelles à Clohars-Carnoët et à Plédran.
On raconte à Pleurtuit que dans sa jeunesse saint Guillaume allait aux champs travailler avec son père; lorsqu'il voyait les corbeaux manger le grain qu'on venait de semer, il priait le Seigneur et commandait en son nom à ces bêtes rapaces de se retirer, ce qu'elles faisaient aussitôt.
(Guillotin de Corson, Semaine religieuse de Rennes, 6 mai 1871).
LVII
Pourquoi les veuves de Landebia ne se remarient pas
Il y avait une fois à Landebia une jeune veuve qui avait un petit garçon d'une dizaine d'années. Elle était recherchée en mariage par un jeune homme qui souvent venait lui faire la cour. Son enfant lui faisait des reproches et lui disait:
—Si tu te maries à cet homme-là, jamais je ne l'appellerai mon père et quand je serai grand, je te quitterai.
Mais la veuve continuait à recevoir les visites de son galant: un jour qu'elle savait qu'il devait venir, elle envoya son enfant dans un champ qu'elle possédait à quelques centaines de mètres de chez elle, et elle lui dit qu'il fallait empêcher les corbeaux de manger le blé qui s'y trouvait.
Il y avait à peu près une demi-heure que le petit garçon y était, lorsqu'un homme se présenta tout à coup devant lui, sans qu'il l'entendit venir, parce qu'il était occupé à surveiller les corbeaux; aussi eut-il bien peur en l'apercevant.
L'homme lui dit d'un air doux:
—Que fais-tu là, mon petit gars?
—Je suis à garder mon blé pour que les corbeaux ne viennent pas le manger.
—Tu es surpris de ma présence, dit l'homme; mais ne crains rien; je suis un saint et Dieu m'envoie pour empêcher les corbeaux de faire aucun dégât sur le territoire de Landebia; je vais garder ton blé, et les corbeaux ne pourront lui nuire. Toi, va-t'en bien vite pour préserver ta mère de celui qui veut te l'enlever; car si elle se remariait, tu y perdrais plus que si les corbeaux mangeaient tout ton blé. Si tu arrives à la maison avant que le galant de ta mère soit parti, tu peux être sûr qu'il ne se mariera pas avec elle.
Après avoir dit cela, le saint disparut. L'enfant courut à la maison, et y trouva sa mère en compagnie de son bon ami. Elle n'était pas contente de le voir rentrer, et elle lui dit:
—Tu reviens de bien bonne heure, je croyais t'avoir envoyé garder notre blé!
—J'y suis allé aussi, répondit l'enfant; j'ai vu dans notre champ un homme qui m'a dit être un saint envoyé par Dieu pour empêcher les corbeaux de ravager la récolte sur notre paroisse; il m'a promis de veiller à notre blé, et que les corbeaux ne lui feraient aucun mal. Il m'a dit aussi de revenir à la maison pour te garder de celui qui voudrait te ravir à mon affection.
À ces mots, la veuve fit la grimace, et son futur se contenta de hausser les épaules, puis il s'en alla en promettant de revenir le lendemain. Mais il mourut dans la nuit; la veuve le pleura, mais elle ne chercha pas à se remarier et elle resta avec son enfant.
Son exemple a été suivi par les autres veuves de cette paroisse qui, à ce qu'on assure, ne se remarient jamais. Les corbeaux quittèrent depuis lors Landebia, et si par hasard, il en passe quelques-uns, on ne les voit jamais endommager la récolte; c'est depuis ce temps qu'on dit en proverbe:
À Landebia jamais
Veuve ne s'est remariée,
Ni corbeau n'a gratté.
Ou bien:
Jamais corbeau ne grattera,
Ni veuve ne remariera
Dans la commune de Landebia.
(Recueilli en 1893, par M. F. Marquer).
M. l'abbé Fouéré-Macé, recteur de Léhon, ancien vicaire à Saint-Pôtan, paroisse voisine de Landebia, me communique la note suivante: la tradition rapporte qu'un jour saint Guillaume, qui est devenu évêque de Saint-Brieuc, arrivant à Landebia, rencontra dans son chemin le petit enfant d'une veuve, qui avait les larmes aux yeux; le saint lui demanda le sujet de son chagrin; l'enfant répondit dans son naïf langage: «Maman veut se remarier; elle est à dire des contes à son amoureux. Pendant ce temps, elle m'envoie garder les corneilles qui défont notre blé nouvellement ensemencé.» Saint Guillaume lui dit: «Mon enfant, ne pleure pas, va trouver ta mère; moi, je vais garder pour toi. Elle va t'embrasser tendrement dès qu'elle va te voir et congédier son galant; car jamais veuve de Landebia ne s'y remariera, mais aussi jamais dans le champ de blé, corneille dégât ne fera.»
Cette prédiction de saint Guillaume s'est réalisée: depuis un temps immémorial aucune veuve ne s'est remariée; les plus vieux registres, lus attentivement pour vérifier ce fait, en font foi. On remarque aussi que les corneilles ne ravagent jamais les blés récemment confiés à la terre.
Dans mes Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne, t. II, p. 168, j'avais parlé de la croyance d'après laquelle les corbeaux ne ravagent pas les récoltes de Landebia; suivant le fragment de légende qui l'accompagnait, c'était à la veuve qui voulait se remarier qu'il était arrivé malheur.
LVIII
Le fossé de saint Aaron
Une demi-enceinte, formée par un talus angulaire, sur la lande de Bruc, est appelée fossé de saint Aaron. Quel était ce saint, dont la légende raconte les premières années? Petit enfant, il faisait paître ses brebis en ce lieu, et c'était pour les protéger contre le loup qu'il avait tracé merveilleusement cette sorte d'enceinte au milieu des bruyères.
Naguère on allait fréquemment en pèlerinage aux pieds de la statue de saint Aaron placée dans la chapelle du très vieux manoir de Noyal en Sixt. Aujourd'hui cette chapelle tombe en ruines et l'on n'y voit plus la statue du saint, mais sa mémoire est toujours vénérée dans la paroisse de Bruc.
(Guillotin de Corson, Statistique de l'arrondissement de Redon et récits historiques, légendes de la Haute-Bretagne, p. 200).
M. Guillotin de Corson ajoute: nous ne connaissons en Bretagne qu'un saint Aaron; c'est le pieux solitaire que saint Malo rencontra sur le bord de la mer en débarquant dans notre pays; d'après les Bollandistes, ce saint était armoricain; pourquoi Bruc ne serait-il pas le lieu de naissance, inconnu des savants, de ce bienheureux?
Il y a dans les Côtes-du-Nord une commune qui s'appelle Saint-Aaron; on y croyait autrefois que si on donnait à un enfant le nom du patron de la paroisse, il ne vivrait pas. Il y a des chapelles dédiées à ce saint à Pleumeur-Gautier et à Saint-Malo.
LIX
Saint Jugon
Un enfant était né au village de Haudiard en La Gacilly. C'était le fils d'une pauvre veuve. Sa mère était tout pour lui après Dieu. À l'âge où l'on envoie les enfants garder les troupeaux, le petit Jugon cultivait déjà son jardin et son champ avec un tel succès, qu'il en tirait un produit plus grand que ne faisaient ses voisins d'un terrain quatre fois plus étendu. Quand il avait labouré, Jugon allait sur les landes de Sigré et de Mabio garder et faire paître son pauvre troupeau, quelques chétifs moutons et une bonne vache nourricière, la compagne de son enfance; aussi aimait-il sa bonne brune, et sa brune l'aimait-elle à son tour.
Cependant le petit berger se mit à penser qu'il serait plus utile à sa mère, labourerait mieux son jardin et deviendrait plus agréable au seigneur s'il pouvait s'instruire. Pendant que sa vache et ses moutons paissaient, il courait à deux lieues de là, près du recteur de Saint-Martin. Un jour qu'il était allé recevoir les leçons de son maître, après avoir recommandé aux autres pâtres de veiller sur son troupeau, le loup survint, et voyant les enfants très occupés de leurs jeux, tua la vache du petit Jugon. Il se préparait à la déchirer, quand sa mère survint et jeta les hauts cris, en appelant son fils.
Celui-ci, qui étudiait dans le jardin du recteur, lui dit tout à coup:
—On m'appelle, messire!
—Que dis-tu, Jugon! comment sais-tu cela?
—Placez votre pied sur le mien, répliqua l'enfant: vous allez entendre comme moi.
Le recteur fit ce que désirait l'enfant, et aussitôt il entendit une voix désolée qui appelait, et cette voix était celle de la mère de Jugon. Alors le prêtre, touché d'un tel prodige, serra affectueusement l'enfant dans ses bras et lui dit:
—Va, mon ami, retrouver ta mère: tu en sais plus que moi: tu as la grâce de Dieu.
Jugon partit à l'instant; arrivé sur la lande où il avait laissé son troupeau, il s'approcha de sa vache morte, traça de sa houlette blanche un cercle à l'entour, et invoqua le Seigneur; puis il toucha de sa baguette la vache, qui se leva soudain, se mit à bondir joyeusement et à paître, comme si elle n'avait jamais eu affaire au loup.
Un autre jour, au bas des champs de la Ville-Orion, le saint enfant rencontra une troupe de jeunes filles qui sanglotaient et jetaient des cris de désespoir.
—Qu'avez-vous à vous affliger ainsi? demanda-t-il.
—Notre amie, la pauvre Annette se meurt, répondirent-elles. Nous venons de faire une neuvaine à saint Jacques pour sa guérison et la fièvre a redoublé de violence; sa vie ne tient plus qu'à un fil.
—Les pleurs ne remédient à rien, dit Jugon; il faut toujours espérer en Dieu jusqu'à la fin, et ne pas se rebuter, parce qu'on n'est pas exaucé à la première prière. Récitons ensemble cinq fois le Pater et l'Ave, et invoquons la patronne de la malade, la bienheureuse sainte Anne». Les enfants s'agenouillèrent sur le gazon au pied de la croix de pierre du pâtis et prièrent avec ferveur. Ils se rendirent ensuite auprès de la malade, qui après une crise heureuse, venait de recouvrer connaissance. Bientôt elle se rétablit tout à fait, et la renommée du saint enfant s'accrut dans le pays.
À quelque temps de là, Jugon, à peine âgé de seize ans, tomba malade, et voyant ses parents et amis réunis autour de son chevet, il leur dit que sa fin était proche; qu'il les priait de faire conduire son corps à la sépulture par les bœufs blancs de son oncle, et de l'enterrer là ou ils s'arrêteraient d'eux-mêmes.
Jugon mourut bientôt, et il fut fait comme il avait dit. Une chapelle s'éleva sur sa tombe, le laboureur y vint prier pour ses récoltes et ses troupeaux. On alla en procession baigner dans la fontaine voisine le pied de la croix pour implorer la pluie par les grandes sécheresses, et les malades vinrent demander au nouveau saint la fin de leurs souffrances, en passant avec foi au-dessus de la pierre du tombeau, élevée de quelques pieds au-dessus du sol.
(E. D. V. (E. Ducrest de Villeneuve), Le château et la commune, p. 143).
Le récit de Ducrest de Villeneuve, publié en 1812, que j'ai un peu abrégé parfois, n'a pas une forme populaire; mais il est probable qu'il l'a recueilli à La Gacilly, dans la première moitié de ce siècle. Dans ses Légendes du Morbihan, p. 42-45, le Dr Fouquet a donné une autre version dont voici l'analyse, et où se retrouvent à peu près les mêmes épisodes.
Saint Jugon était le fils d'une pauvre veuve, et dès son enfance, il se montra très pieux. Un jour il vit des pâtouresses qui se désolaient en pensant qu'une de leurs compagnes allait mourir. Saint Jugon leur dit de prier, et la jeune fille guérit.
Il cultiva son jardin, et se mit à étudier. Il allait deux heures par jour prendre les leçons du recteur de Saint-Martin; avant de quitter son troupeau il traçait autour un cercle avec une branche de houx; le troupeau n'en sortait pas et le loup ne pouvait le franchir. Un jour il l'oublia: le loup tua la vache, et la mère de Jugon se mit à pleurer. Celui-ci, qui était à Saint-Martin, entendit les plaintes de sa mère, et quand le recteur eut posé son pied sur celui de Jugon, il les entendit à son tour. Jugon se hâta de revenir; il toucha la vache de sa branche de houx, et la vache ressuscita.
Peu après, il dit à son oncle:
—C'est vous qui me tuerez, et ce sont vos jeunes bœufs qui n'ont point encore subi le joug qui me porteront en terre, et vous désigneront le lieu où doit reposer mon corps.
La prédiction s'accomplit: pendant que son oncle bêchait, l'enfant s'étant approché de lui sans en être vu, la bêche levée le frappa à la tête et il tomba mort; on mit son corps sur une charrette traînée par les bœufs et on le conduisit au cimetière où il fut enterré. Le lendemain on trouva un bras qui sortait de terre. Les bœufs furent attelés et ils portèrent le cadavre à la lande où Jugon faisait paître son troupeau. C'est là que fut élevée sa chapelle.
M. Régis de l'Estourbeillon me communique une légende qu'il a recueillie au village de Saint-Jugon de la bouche d'un vieillard de 80 ans, Louis Bagot, qui y était né. On y retrouve les épisodes du cercle miraculeux, de la voix entendue au loin, de la vache ressuscitée; le narrateur ajoute que saint Jugon mourut à l'âge de quinze ans, et que son corps, placé sur une charrette, fut traîné par deux taurins nés de la vache ressuscitée, et qu'il fut enterré à la place même où ils s'arrêtèrent, et où fut depuis élevée la chapelle de saint Jugon, jadis saint Jouhon des Boays.
La statue du saint Jugon (p. 167), a été faite par un menuisier qui se nommait Jérôme l'Hopital, et vivait vers 1770. Son saint Jugon, à qui il a donné le costume traditionnel des paysans, est un gentil petit garçon que les Carentoriens aimaient beaucoup et qu'ils revoient toujours avec le plus grand plaisir. (Abbé Le Claire, L'ancienne paroisse de Carentoir, p. 34).
Saint Jugon, berger, dont la fête a lieu le 12 juin, est invoqué contre la fièvre et les maux de tête, il guérit les moutons de la clavelée. Il est patron de Carentoir; à La Gacilly il a une chapelle qui fut réparée en 1838 par souscription publique. Il s'y rend, le lundi de la Pentecôte, un grand concours de pèlerins; trois fois par an on y bénit les semences, le 1er mars, le lin et le chanvre; le blé noir, l'un des jour des Rogations, et le seigle, la première semaine de novembre. Les laboureurs s'y rendent avec de petits sacs de semences qui sont bénits à l'issue de la messe. Ces semences sont mêlées à celles qui doivent être confiées aux sillons. (Le château et la commune, p. 148).
M. l'abbé Le Claire, curé de Carentoir, donne dans la monographie de cette ancienne paroisse quelques détails intéressants sur le culte de ce saint très populaire dans le pays. Il avait à Carentoir, une chapellenie et une frairie.
La chapelle de saint Jugon des Bois avait été, suivant la tradition, bâtie sur le tombeau du jeune saint, et pour en perpétuer la mémoire; au XVIIe siècle «l'assemblée sainct Jugon» se tenait tous les ans à la chapelle dans l'octave du saint Sacrement et le lendemain, et le seigneur de La Roche Gestin avait droit de coutume sur les marchands qui y étalaient. Ce jour là les reliques étaient exposées à la vénération des fidèles, et un prêtre, en surplis et en étole promenait le vase qui les contenait sur les pèlerins prosternés. Le clergé de Carentoir allait de l'église paroissiale à la chapelle, portant en triomphe le chef du bienheureux, et après les prières, le doyen plaçait un instant sur chacun la tête vénérée. En 1793 cette relique fut brisée et foulée aux pieds, et l'on ajoute que celui qui l'enleva mourut subitement sur la chaussée de Saint-Nicolas de Redon. (Abbé Le Claire, l. c. p. 70).
LX
Légende de Rieux
Il existe une courte légende dont le récit a souvent charmé mon enfance et qui a rapport à la ville de Rieux.
Rieux, me disait ma mère, était autrefois une cité importante quand Redon n'était qu'un village; mais les habitants de la ville étaient durs et inhospitaliers, tandis que ceux du petit village étaient doux et compatissants.
Un jour saint Sauveur, sous la figure d'un enfant demi-nu, abandonné dans une nacelle, aborda sous les murs du château de Rieux, où plusieurs femmes lavaient du linge. L'enfant, d'une voix pleine de larmes, les supplia de le recueillir, ou de lui donner du pain pour apaiser sa faim, et quelques linges pour se couvrir.
Les laveuses, sans pitié, repoussèrent la nacelle que la marée montante porta jusqu'au village de Redon, où d'autres laveuses plus humaines accueillirent le petit suppliant, qu'elles nourrirent, réchauffèrent et vêtirent. Saint Sauveur, touché des soins et des bontés des Redonnais, leur prédit que chaque jour leur village s'enrichirait, tandis que Rieux s'appauvrirait. «Vois, me disait ma mère, combien la noble seigneurie est déchue et combien le pauvre village a grandi et prospéré. Aussi les habitants de Redon, reconnaissants envers saint Sauveur, ont bâti une bien belle église, qu'ils lui ont dédiée».
(Cayot-Delandre, Le Morbihan, p. 276.)
Cette version, est, croyons-nous, la première en date qui ait été écrite. Cayot-Delandre la tenait d'un de ses amis dont il reproduit la lettre, où elle est, dit-il, rapportée avec toute la naïve simplicité qu'on mettait à la lui raconter dans ses premières années. Dans ce récit, qui se rattache à fondation de Saint-Sauveur de Redon, l'enfant est un saint, ou plutôt un des qualificatifs de Jésus-Christ, dont on a fait une entité. Dans la légende racontée sous une forme littéraire dans le Conteur breton, 2e année, p. 213, c'est Jésus-Christ lui-même, qui après avoir prédit l'appauvrissement de Rieux et la prospérité de Redon, disparaît.
Voici en résumé le récit de Fouquet: Légendes du Morbihan, p. 19-20.
Des lavandières de Rieux, qui était alors une grande ville, refusent tout secours à un enfant qui était dans une barque qui venait de s'échouer; la marée la reporte à Redon où des laveuses compatissantes le soignent. L'enfant grandit, c'est Jésus-Christ qui dit: «Rieux s'appauvrira tous les jours d'un sou, et chaque jour Redon s'enrichira d'un sou.»
D'après les Notes sur la châtellenie de la Touche en Frégéac, imprimées à Cherbourg en 1861, le bateau resta suspendu sous l'orgue de Saint Sauveur jusqu'à l'incendie de 1787.
On raconte encore une autre légende:
De Redon à son embouchure, la Vilaine se couvre à certains moments et surtout à la suite des tempêtes, d'un large ruban d'écume qui occupe tout le milieu de son lit et se dirige avec le flot vers l'amont de la rivière. Les habitants de Rieux voient ce phénomène avec une sorte de terreur, car ce ruban d'écume est, disent-ils, le chemin de saint Jacques. Ce grand saint remontait la Vilaine en marchant sur les eaux; il était fatigué et voulait s'arrêter à Rieux qui était une grande ville; mais cette ville était pleine de huguenots, et ces mécréants ne permirent point à saint Jacques de se reposer sur ce bord inhospitalier. Le saint, irrité, s'écria d'un ton prophétique: «Ô ville de Rieux! tu seras détruite!» et, continuant sa route, il alla fonder la ville de Redon.
Ce fut, ajoute-t-on, pour apaiser saint Jacques et détourner le mauvais présage qu'on lui éleva la petite chapelle qui porte son nom.
(Cayot-Delandre, l. c. p. 276).
LXI
Saint Guillaume et le Chemin-Chaussée
Guillaume Pinchon venait voir des parents qu'il avait dans les environs du Chemin-Chaussée. Il faisait chaud, et, se trouvant altéré, il entra dans un cabaret pour s'y rafraîchir, après quoi il donna sa bénédiction à l'hôte, et se disposa à sortir. «De l'argent, lui dit cet homme intraitable; je veux de l'argent.» Guillaume n'en ayant pas, on saisit son bréviaire.
Le saint continua sa route et alla coucher à l'Hôtellerie de l'Abraham, où l'on eut pour lui toutes sortes d'égard. On les poussa au point de lui remettre, avant son départ, le bréviaire qu'on avait été dégager et prendre au Chemin-Chaussée. Avant de sortir de l'Abraham, Guillaume proféra ces paroles, dont on y garde le souvenir:
«Quiconque habitera l'Abraham y vivra à l'aise, pourvu qu'il soit sobre et laborieux. Quant au Chemin-Chaussée, jamais il ne prendra d'accroissement, et a mesure qu'on y bâtira une maison, il en tombera une autre.» Cette prédiction, disent les habitants, s'est réalisée jusqu'à ce jour.
(Habasque, Notions historiques, t. II, p. 91).
Cette légende qui fut racontée à Habasque par les habitants du village, ne diffère pas beaucoup du récit d'Albert Le Grand:
Il fut surpris de la nuict à son retour de Pleurtuis, près d'un bourg nommé le Chemin-Chaussée, de sorte qu'il fut contraint d'y loger. Le lendemain il se leva de bon matin et se disposa de se remettre en chemin, remerciant son hoste et priant Dieu de le récompenser. Cet hoste envers qui telle monnoie n'avoit point de cours, se mit en colère, le chassa de sa maison avec injures et paroles outrageuses, et pour un pauvre escot retint son bréviaire. Le saint prelat, bien aise d'avoir receu cet affront, mais marri que son bréviaire lui avoit esté osté avant d'avoir dit son service, s'en alla en une noblesse voysine, nommée l'Hostellerie Abraham, où il fut reçu à bras ouverts par le seigneur de la maison et sa femme, lesquels ayant entendu ce qui estoit arrivé au Chemin-Chaussée, envoyent dégager son bréviaire... Le saint ayant dit la messe et disné, s'en retourna à Saint-Brieuc et pria Dieu qu'il comblast de biens et de benedictions ses bons hôtes et leur posterité, et l'on a remarqué que les possesseurs de cette terre ont eu abondance de biens... En punition de cette ingratitude et inhospitalité, Dieu a voulu punir non seulement cet hoste ingrat, mais encore tout le bourg du Chemin-Chaussée, voulant que la mémoire demeurast à la posterité, veu que depuis ce temps-là toutes les maisons de ce bourg n'ont peu estre conservées en leur entier et sont toujours ruineuses: on a beau les bastir tout à neuf et les réparer, quand on les refait d'un costé, elles tombent de l'autre...
Saint Guillaume, évêque de Saint-Brieuc, XIIIe siècle (29 juillet), est invoqué dans les calamités publiques. Il est le patron du diocèse de Saint-Brieuc, de Collinée, de Langolen.
Effigie tumulaire de saint Guillaume Pinchon,
dans la chapelle Saint-Guillaume à Saint-Brieuc
(d'après une gravure du Vieux Saint-Brieuc).
LXII
Les aboyeuses de Josselin
Un jour des lavandières étaient réunies à la source connue aujourd'hui sous le nom de Fontaine de la Vierge, pour y essanger une lessive et en sécher les pièces sur les buissons voisins, près desquels leurs chiens vigilants faisaient bonne garde, quand tout à coup une pauvre femme en haillons, maigre et souffreteuse, s'approcha d'elles la main tendue, sollicitant un faible secours, un petit morceau de pain. Mais les lavandières, loin de prendre en pitié sa misère, la traitèrent de voleuse, et poussèrent la brutalité jusqu'à lancer leurs chiens après elle. Alors, au lieu et place de la mendiante, se dresse, pleine d'une majesté céleste, la sainte Vierge, qui dit à ces méchantes femmes:
—Je vous ai suppliées et vous m'avez outragée; je vous ai tendu la main et vous avez excité vos chiens après moi; eh bien, soyez maudites, et que votre châtiment serve d'exemple et de leçon à tous les cœurs peureux qui méprisent et insultent les pauvres! toutes les fois que vous et ceux qui descendront de vous, seront sur mes terres, au jour qui m'est spécialement consacré, vous aboierez comme des chiens, et vous vous tordrez dans des convulsions!
À ces mots la Vierge disparut, et, depuis lors, quand les descendants de ces lavandières, ignorants de leur origine, viennent assister le lundi de la Pentecôte aux offices et à la procession de Notre-Dame du Roncier, ils sont, aux abords de l'église, saisis d'affreuses convulsions, jettent des cris inarticulés et des aboiements qui ne cessent que lorsque, portés de force au tronc de Notre-Dame, ils ont touché de leurs lèvres écumantes les saintes reliques exposées à la vénération des fidèles.
(Fouquet, Légendes du Morbihan, p. 58).
C. Jeannel a publié à Rennes, en 1855, un petit livre sur les Aboyeuses de Josselin, où il dit avoir vu lui-même des aboyeuses amenées de force à l'autel, et il décrit les scènes qui s'ensuivent. Il déclare croire à la bonne foi des malades.
LXIII
Les petites vengeances de monsieur saint Yves
En la paroisse de Guémené-Penfaö, sur le bord de l'ancien grand chemin, qui conduit de ce bourg à Masserac, existe encore une vieille chapelle dédiée au bienheureux saint Yves, en grande vénération dans le pays. Saint Yves est un puissant protecteur et, se souvenant sans doute de son ancien métier d'avocat, il plaide volontiers en Paradis la cause de tous ceux qui l'invoquent avec piété et confiance; mais, aussi digne que compatissant, il tient par contre à ce qu'on ne lui manque pas de respect. Telle est du moins l'opinion qu'ont de lui les habitants de Guémené-Penfaö, qui racontent à ce propos plusieurs légendes.
Il ne fait pas bon se moquer des saints. Il y a jà nombre d'années, un homme du village de Pussac, situé, comme chacun sait, tout proche de la chapelle Saint-Yves, et que ses nombreux tours avaient fait surnommer le grand farçou (le grand farceur) déblatérait sans cesse contre le saint patron de la frairie, au grand scandale de ses voisins, et ne manquait pas de dire souvent entre autres museries (plaisanteries) aux gens dévotieux que, si saint Yves avait besoin qu'on veille si souvent à sa chapelle pour l'amuser, il trouverait bien lui, quelque jour, un bon moyen de le distraire. Mais notre homme était un fanfaron et son essai ne lui réussit guère. À quelque temps de là, en effet, ayant pris un jeune geai en revenant un soir de la foire de Fougeray, il n'eut rien de plus pressé, passant devant la chapelle, que d'y jeter, malgré ses cris, le malheureux oiseau en criant bien fort: «Tiens, saint Yves, toi qui n'as rien à faire, amuse te (toi) donc o (avec) cela!» Mais à peine le grand farçou avait-il prononcé son blasphème, que ses jambes refusèrent de le mener plus loin et que, saisi d'une fièvre ardente, il dut se faire porter chez lui par ses compagnons de route. Il ne fut guéri qu'en promettant réparation à saint Yves, et lorsqu'il lui porta en pèlerinage un oiseau de cire, qu'on vit encore longtemps depuis dans sa chapelle.
Au village de la Landezais, tout proche la chapelle de monsieur saint Yves, était une jeune chambrière (servante), la plus accorte (dégourdie) de tous les environs. Raffolant de la toilette et ne songeant qu'à paraître la plus belle aux assemblées d'alentour, sa maîtresse lui avait souvent dit qu'elle vendrait son âme pour un bout de ruban. À coup sûr, elle ne pensait point dire si vrai, car cela arriva comme elle l'avait prédit. Un soir de filerie (assemblée des gens d'un village réunis pour filer le lin à la veillée d'hiver), un de ses prétendus lui ayant demandé si elle était peureuse, elle ne craignit pas de dire qu'assurément elle n'avait peur de rien et que si on voulait lui donner une davantière (un tablier) de soie pour la prochaine assemblée, elle promettait d'aller dès le soir, au coup de minuit, chercher toute seule, la statue de saint Yves dans sa chapelle, distante d'un kilomètre environ, pour la rapporter au village de la Landezais. Plusieurs jeunes gens tinrent la gageure et lui promirent la davantière demandée, si elle voulait exécuter sa promesse. Hélas! mal en prit à notre chambrière; elle partit au coup de minuit, comme elle s'y était engagée, mais elle ne revint pas; le diable l'avait emportée et son bourgeois (son maître), la cherchant le lendemain, ne trouva dans le chemin de la chapelle que sa chevelure pendue à un arbre et la statue du saint qu'elle avait volée, entre ses deux sabots.
(Comte Régis de l'Estourbeillon, Revue des Traditions populaires, t. IV, p. 340).
LXIV
Pourquoi les couturiers sont généralement boiteux
Saint-Yves
Réduction d'une image populaire, gravée par Pixanet, de Rennes,
(Collection Paul Sébillot)]
Un jour que monsieur saint Yves revenait de Paris en Basse-Bretagne, il se perdit sur le tard (le soir) dans les grandes landes de Montnoël entre Guémené et Masserac. Le saint était fort ennuyé, car les chemins étaient mauvais et sa monture avait perdu un fer. Mais ayant entendu chanter, il reprit bon espoir et aperçut bientôt un tailleur de la Cavelais qui revenait de sa journée. Notre saint l'aborda aussitôt et le pria de le remettre dans son chemin en lui indiquant le bourg le plus voisin, pour qu'il puisse faire referrer sa bête. Mais au lieu d'obliger saint Yves, notre tailleur qui n'avait guère de religion, se mit à le railler et lui dit que «puisque les moines allaient deschaux, sa bête pouvait bien faire de même, car il était juste que le valet manquât de souliers du moment que le maître n'en portait point.» Mais saint Yves trouva la plaisanterie mauvaise, et voulant punir aussitôt ce gouailleur, il lui déclara qu'à l'avenir, lui et tous ses confrères qui n'auraient pas plus de religion que lui, auraient comme son cheval une jambe défectueuse. Et voilà pourquoi la plupart des tailleurs sont boiteux aujourd'hui.
(Comte Régis de l'Estourbeillon, Revue des Traditions populaires, t. IV, p. 350).
Saint Yves, prêtre official de Tréguier, XIIe siècle, fêté le 19 mai, est le patron des gens de justice, de la ville et du diocèse de Tréguier, du Huelgoat, de la Motte, de la Poterie, de Louannec, du Minihy-Tréguier, de Plougonver, de Ploumiliau, de Plouray, de la Roche-Maurice, de Trédrez, etc. Il a de nombreuses chapelles, surtout en pays bretonnant; dans le pays gallo, il en a à Quintin, à Caro, à Saint-Helen, etc. et il y est l'objet d'un culte assez répandu, surtout dans la partie centrale des Côtes-du-Nord.
LXV
Pourquoi les gars de Saint-Servant n'ont plus de fesses
C'est à une punition céleste que les gars de
Saint-Servant dans le canton de Josselin,
doivent d'être privés de leurs sietons, racontent
ceux de Campénéac et des paroisses voisines.
Quand saint Gobrien, qui a sa chapelle dans la
paroisse de Saint-Servant, quitta Vannes pour venir
évangéliser le pays, les gens de Saint-Servant
le virent arriver d'un mauvais œil, comme cela a
lieu souvent pour tout hors venu qui se mêle de déranger
les vieilles habitudes de chacun. Mais ce
fut le comble, lorsque le saint manifesta son intention
de bâtir une chapelle (qui lui fut consacrée depuis),
dans l'un des plus frais vallons de la paroisse.
Statue de saint
Gobrien à l'intérieur
de la chapelle
à Saint-Servan:
elle forme le
couronnement
d'un contrefort.
Aussitôt, chacun de crier et répéter partout qu'en
construisant un nouvel édifice, le pieux évêque
voulait réduire à rien leur ancien bourg, dont les
habitants, ne voyant plus venir la même quantité
de monde à l'office de leur église, seraient bientôt
réduits à la mendicité. Ils résolurent donc de s'en
venger, et un jour que le saint évêque était occupé
à charroyer de la pierre pour la construction de sa
chapelle, ils profitèrent de ce que, accablé par la
chaleur du jour, il avait mis quelques instants ses
bœufs à se reposer à l'ombre et s'était endormi à
côté d'eux, pour lui jouer un mauvais
tour. S'approchant en sourdine
des pauvres animaux, avec leurs
faulx à la main, ils tranchèrent
d'un seul coup les fesses des bœufs
de saint Gobrien. Mais le saint fut
réveillé aussitôt par les mugissements
de son attelage, et, indigné
de la méchanceté d'un peuple auquel
il ne voulait que du bien, il
montra aux coupables l'iniquité de
leur action et leur prédit que la Providence
à sa prière priverait à l'avenir
tous les descendants des paroissiens
de Saint-Servant de la
partie du corps qu'ils avaient voulu
retrancher à ses bœufs. Saint Gobrien remit alors
en place le fessier à ses animaux, mais depuis ce
temps, tous les Servantais durent se passer du
leur.
(Raconté en février 1894 par un paysan de Campénéac, et recueilli par le marquis Régis de l'Estourbeillon, «Revue des Traditions populaires», t. IX, p, 401).
Fouquet, Légendes du Morbihan, p. 67-68, raconte que saint Gobrien, chassé de Vannes, alla dans un pays écarté, mais que personne ne voulut l'aider à construire son ermitage; il fabriqua une charrue, à laquelle il attela un bœuf; mais un jour que le saint était en prière, les paysans enlevèrent un morceau de chair à la cuisse du bœuf. Le saint demanda vengeance, et les habitants de ce lieu, eurent, comme le bœuf, une plaie au même endroit et, si l'on en croit la légende, leurs descendants ont un côté moins formé que l'autre.
Cayot-Delandre dit que dans une petite chapelle, au village de Saint-Gobrien se trouve le tombeau du saint; une ancienne fresque peinte sur le mur et maladroitement retouchée et rajeunie représente un chariot rempli de malades auxquels le saint donne sa bénédiction. Ces malades seraient les Vannetais qui, après avoir chassé leur pasteur, furent accablés de maux et vinrent lui demander pardon et guérison.
Saint Gobrien, évêque de Vannes, VIIe siècle, que le calendrier breton place le 3, 11 ou 16 novembre est le patron de Morieux et de Rohan; il a des chapelles à Camors, Mordelles, Saint-Servant, etc.