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Physiologie de l'amour moderne cover

Physiologie de l'amour moderne

Chapter 29: MÉDITATION X
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About This Book

A series of intimate, often paradoxical meditations examining romantic relations among modern urbanites, framed as a patchwork of notes by a disillusioned observer. It probes jealousy, infidelity, social masking, and the interplay of desire and reputation in metropolitan life, mixing ironic anecdote, moral reflection, and psychological insight. The voice alternates between sharp satire and somber sympathy, tracing how passion becomes performance, how self-deception and social rituals shape attachments, and how remorse or resignation operates as a moral consequence. Essays vary in tone and focus but cohere around the difficulties of representing and defining love in contemporary civilized society.

...Ni les pères ni leurs serments
N'empêchent que tout aboutisse
A la rencontre des amants....

J'avais décrit les deux animaux, le mâle et la femelle, chacun à part. Puis, sur le point de les évoquer, s'affrontant, s'étreignant, se dévorant, je me perdais. Voilà que l'autre soir, ayant esquissé un vingtième plan de cette méditation fatale, dans le chiffre de laquelle le X m'apparaissait comme un chevalet de torture, et déchiré ce plan après dix-neuf autres, je sors de ma maison sans but de promenade. J'arrive devant le Théâtre-Français. On donnait: On ne badine pas avec l'amour. J'entre dans la salle pour entendre cette prose divine, sans Colette, hélas! cette Colette qui jouait Camille, pour moi, comme aucune comédienne ne la jouera jamais. Elle me rendait si bien cette fille étrange qui sait tout de la vie et qui ne sait rien de son propre cœur, qui se veut raisonnable et qu'un sourire de son cousin à Rosette affole, qui repousse Perdican sincère et qui court après Perdican perfide! Naïve coquette qui brise trois existences: la sienne, celle de son fiancé et celle de Rosette ... pour rien, pas même pour le plaisir! Oui, Colette était adorable de charme incertain, mélancolique et dangereux dans ce rôle; aussi adorable que l'actrice de l'autre soir y était médiocre. Et le Perdican! Et le Baron! Et le Bridaine! Tous des doublures!... Et moi!... Mes souvenirs se firent si précis, les phrases du drame me touchaient à une place si blessée de mon cœur, qu'après le deuxième acte je n'y pus résister, et je quittai mon fauteuil. Dans le péristyle, et devant le buste de Balzac, je me heurte au baron Desforges:

—«Où allez-vous?» me demande-t-il.

—«Où je n'entendrai plus ces comédiens,» lui répliqué-je.

Il sourit de ma boutade et sort avec moi. Il me prend le bras et nous marchons ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis des mois. Il ne vieillit guère. La moustache blonde est devenue tout à fait blanche. Le teint s'empourpre un peu. Mais l'œul demeure bien vif entre les paupières qui le brident, et quoique le baron ait soixante ans sonnés, ses muscles, grâce au massage quotidien du docteur Noirot, sont demeurés souples, comme l'attestent ses moindres mouvements. Seulement plus de cigares, plus de porto rouge,—et plus de Mme Moraines. Il a fort sagement utilisé une nouvelle infidélité de cette charmante coquine pour fermer les volets de sa boutique, comme il dit. Et il a dû très bien faire les choses, car il continue d'aller dans la maison et d'y avoir son couvert à côté de son successeur, un des jeunes barons Mosé. Desforges, depuis cette rupture, a repris du goût pour moi,—sans doute parce que Suzanne Moraines lui a dit jadis beaucoup de mal de ma pauvre personne. Et puis, je l'écoute si complaisamment et je l'admire si sincèrement! Un homme d'affaires qui s'est donné la peine de vivre, quel meilleur maître pour un écrivain d'observation? Desforges m'entraîne sous les arcades de la rue de Rivoli et me questionne sur mes travaux. Je lui détaille ma Physiologie, le point où j'en suis et mon embarras.

—«Voilà une belle difficulté,» me dit-il. «Avez-vous la prétention de donner une théorie complète de l'amour?...»

—«Je ne suis pas si nigaud,» répondis-je.

—«Alors, au lieu de vous perdre dans les généralités, prenez donc un cas bien net, bien connu de vous, une histoire très simple et qui soit dans la moyenne des intrigues galantes de ce temps-ci.... Qu'est-ce que vous voulez savoir? Si l'affaire est bonne ou mauvaise?... Faites comme pour une vraie affaire. Dressez un bilan: une colonne pour l'actif, une pour le passif. Chiffrez le détail des bonheurs et des malheurs, des plaisirs et de ce que les Anglais appellent les drawbacks,—les inconvénients à subir pour chaque avantage.—Deux additions et une soustraction, vous saurez à quoi vous en tenir sur ce que les gens d'aujourd'hui ont fait de l'amour. C'est comme la politique. On ne parle que de cela à Paris, et on s'y entend comme les acteurs que nous venons de voir à dire du Musset.... Tenez, voulez-vous que nous établissions le bilan, à nous deux, du bonheur de Mainterne dans sa liaison avec Mme de Hacqueville? C'est un excellent exemple, cela.... Lui, trente-six ans, trente mille livres de rente, du tact, dû goût, joli garçon, toutes ses dents, tous ses cheveux, pas de rhumatismes. Elle, vingt-huit ans, grande, élégante, beaucoup de branche, cent mille francs de rente dans la maison, un seul enfant. Hacqueville, un trésor de mari, vous le connaissez.... Ça a bien duré quatre ans. Vous voyez, pas de chaîne.... On en a parlé, mais pas trop.... Enfin, un joli souvenir, à première vue; ce que souhaite un père raisonnable à son fils quand ce garçon entre dans la vie, une de ces liaisons qui vous préparent au mariage.... Vous n'êtes pas pressé de rentrer?...»

—«Laissez-moi seulement allumer un cigare....»

Nous étions devant la porte d'un bureau de tabac.

—«Prenez plutôt un des miens,» dit le baron, en tirant un étui de sa poche. «Je ne fume plus, mais j'ai toujours à offrir un de mes bons cigares d'autrefois.... C'est tout l'art de vieillir, cela....»


Le havane de cet homme aimable était réellement exquis, et, tout en aspirant la fumée avec délice, je l'écoutais me mettre à nu l'envers d'un de ces coquets romans mondains qui font rêver les petits jeunes gens et soupirer les vieillards.

—«Commençons par le commencement,» disait le baron. «J'y ai assisté, moi qui vous parle.... Lucie et Mainterne se connaissaient depuis dix ans, sans jamais avoir pris garde l'un à l'autre.... Là-dessus, ils se trouvent tous deux assis à une table de souper chez Mme de Hère, vers la fin d'un bal costumé.... Elle était en pierrette et lui en arlequin.... Je la vois, leur petite table, et, dans ses yeux à lui, une flamme de désir et d'espérance, celle d'un homme qui a du torse et du mollet, qui les montre, qui sent qu'on les regarde et qui se dit: «Tiens? tiens?» Et Mme de Hacqueville riait, riait.... Vers six heures, Mainterne rentrait chez lui. Il a dû avoir un bon moment, en coupé, à se tenir à peu près ce discours: «Mais, c'est qu'elle m'irait comme un gant, cette jolie femme-là; c'est fin, c'est distingué, c'est jeune, ça n'a pas roulé.... Je serais le premier.... La maison est bien tenue.... On dit la table excellente....»

—«Oh! baron!...» fis-je avec un peu de révolte.

—«Mais oui, mais oui,» insista-t-il, «ça entre en ligne de compte, ces choses-là. On ne se l'avoue pas toujours: c'est la seule différence entre les gens romanesques et les autres.... Voyez-vous, à Paris, pour un homme qui a vécu et qui sait compter, comme Mainterne,—je vous répète qu'il avait alors trente mille francs de rente, au plus juste,—le chariot de Vénus doit porter à son fronton la devise du wagon de déménagement! «Je suis capitonné.» La voiture Hacqueville était capitonnée, voilà tout, et Mainterne a eu la cristallisation confortable. Ça le ravissait, ce garçon, en revenant vers sa garçonnière, de sentir que Lucie l'avait trouvé charmant, et ça le ravissait deux fois parce qu'il n'avait, en songeant à une liaison possible avec cette femme, que des perspectives de dîners choisis, et de soirées dans un décor bien entendu.... Allez, mettons vingt à l'actif de Mainterne, pour les idées qui lui ont papillonné dans le cerveau ce matin-là et les matins suivants.»

—«N'avait-il pas,» interrompis-je, «une maîtresse à liquider, cette Léona d'Asti qu'il partageait avec Audry, le banquier?...»

—«Parfaitement,» reprit Desforges. «Ah! il s'était organisé là une combinaison idéale.... Léona avait cinquante mille livres de rente à elle et un petit hôtel. Audry donnait six mille francs par mois; et Mainterne était ce que j'appelle de demi-cœur, c'est-à-dire qu'il représentait les loges au théâtre, les dîners au cabaret, un cadeau par-ci, un cadeau par-là, et puis la gaieté. Il aimait la fête, à cette époque; il amenait des amis et on s'amusait!... Seulement Léona n'était plus jeune, elle était à l'âge où les petits coquins, comme disait je ne sais plus qui, deviennent de grands pendards. Puis ça tournait entre eux à la pantoufle et à la robe de chambre. Ils se parlaient de leur santé, des plats qu'ils ne digéraient pas, des médecines qu'ils allaient prendre, et Mainterne avait sa crise, celle où l'on veut connaître l'Amour,—avec le plus grand des A——.—Bref, au souper chez Mme de Hère succèdent les visites chez Lucie. Il fait sa cour, il se déclare, elle se défend. Et un beau jour, patatras, elle lui parle de Léona. Le scélérat avait bien espéré les garder toutes deux. C'eût été possible,—s'il avait avoué. La franchise trouve toujours les femmes désarmées. Elles ne s'y attendent jamais, et pour cause. Au lieu de cela, Mainterne s'était cru rusé, comme l'autruche. Il avait compté sans cette chronique de papotages qui fait la navette entre le monde et le demi-monde. Lucie exige la rupture. Elle savait tout. Léona aussi, d'ailleurs. Mais notre ami ne le comprit qu'au moment où il vint apporter à cette dernière un chèque de dix mille francs comme cadeau d'adieu. Léona prit ce papier, le roula entre ses jolis doigts, et elle le lui jeta en ricanant: «Ramasse ta boulette; ça et ta femme du monde, ça t'en fait deux....» Le pauvre garçon eut peur de quelque vengeance. Il s'en alla droit vers la rue de la Paix acheter à Mme d'Asti un rang de perles, un souvenir de plus de deux mille louis! C'est une somme, pour le capital qu'il avait alors.... Passons-la aux profits et pertes. Léona, renseignée par Audry, lui avait donné quelques heureux conseils de placements.... Mais perdre une maîtresse comme celle-là, spirituelle, bonne enfant, avec une installation piochée et définitive, un cabinet de toilette dans le goût du mien, pas un embarras, pas un tracas! Nous pouvons bien lui marquer quarante à son passif, pour cette sottise-là.»

—«J'inscris,» dis-je en riant: «avoir Mainterne, vingt; doit, quarante.... Total, vingt de perte, au bilan.»


—«Soyons justes,» continua Desforges, «cette rupture avec Léona fut suivie de bonnes journées. Lucie et Mainterne en étaient à cette période délicieuse où une femme s'est à peu près promise et ne s'est pas donnée. C'est pour l'amoureux tous les plaisirs de la chasse et du voyage, avec cette différence qu'à la chasse il y a toujours quelque boscard maladroit pour vous flanquer du plomb dans le gras de la jambe et quelque tompin pour vous cirer au retour, dans le wagon. Quant aux voyages, je ne les comprends qu'en Belgique et pour les caissiers infortunés. Le vrai voyage, c'est celui que vous entreprenez autour de la personne d'une femme aimée que vous n'avez pas encore, que vous allez avoir demain, après-demain, dans une semaine.... Et vous découvrez un univers de jolies choses dans son esprit, cet adorable esprit qui fait que chaque matin les gavroches du télégraphe portent d'un bout à l'autre de Paris de vrais chefs-d'œuvre de grâce, de malice et de coquetterie, sous la forme de petites dépêches bleues.... Plus tard, la dame se servira de cet esprit contre vous. Elle l'emploie, en ce moment, tout entier à vous séduire. Et puis c'est des nuances de son goût que vous ne soupçonniez pas, c'est des façons de vous refuser ou de vous donner un baiser, d'avancer ou de retirer son pied, sa main, de hocher ou de pencher sa tête, qui vous font demeurer bouche bée devant cet être, pour vous unique.... Quand elle vous propose une tasse de thé, elle a une manière si à elle de prendre le sucre entre les pincettes, que vous la regardez comme un boursier en voyage regarde la cote en constatant que ses valeurs ont monté et qu'il a gagné deux cent mille francs rien qu'à se promener.... Et puis chaque visite vous apprend à deviner mieux ses beautés cachées. Vous explorez des pays inconnus, un peu davantage,—votre futur royaume.... Enfin, c'est du désir, ce qu'il y a de plus difficile à se procurer pour nous autres qui nous sommes assis à tant de tables et qui nous en sommes toujours fourré jusque-là, comme disait la chanson.... Du désir! J'ai connu autrefois un juif allemand, cinquante fois millionnaire, devant qui un de nos amis se plaignait d'être moins brillant avec les femmes, et le vieux banquier de répondre, avec un accent que je ne peux pas vous imiter: «Moins brillant!... Vous êtes bien heureux. Moi, je ne connais même plus les douceurs de l'incertitude....»

—«J'inscris donc cinquante, n'est-ce pas? à l'actif de Mainterne,» interrompis-je; «cinquante moins vingt....»

—«Pas si vite, jeune homme,» reprit le baron; «il faut décompter quelques autres drawbacks, et d'abord la nécessité de retourner dans le monde.... Quand Mainterne était l'amant de Léona, il choisissait ses salons. Il ne faisait pas une visite. C'était un de ses axiomes, à lui: «Si les gens sont assez susceptibles pour se formaliser d'un petit manque d'égards, il vaut mieux se brouiller tout de suite ...» et il pratiquait. Il arrivait au cercle vers les cinq heures, potinait, cartonnait ou billardait jusqu'à sept. Il s'habillait là, neuf fois sur dix, et tantôt il y dînait, tantôt il allait dîner dans quelque maison où il était sûr de se plaire et de plaire. Il avait toujours quelques invitations auxquelles il se rendait ou ne se rendait pas, suivant son caprice. Quand il lui convenait de faire un tour à l'Opéra, il entrait dans une loge à son goût ou n'y entrait pas. Enfin, c'était un Parisien indépendant, l'espèce la plus rare, les seuls qui jouissent vraiment de cette incomparable ville.... Du jour où il eut la petite Mme de Hacqueville, là, dans sa tête, et là, dans son cœur, il l'eut aussi dans sa vie.... Voyez-vous la scène? Elle, assise au coin du feu, après avoir échangé les confidences des âmes sœurs: «Je vous verrai chez les Taraval, mercredi?...» Lui, hypnotisé par un bas de soie gris perle, aperçu au bord de petits souliers brodés: «Non. Ils ne m'invitent plus, je n'y ai pas mis de cartes depuis si longtemps....»—«Hé bien! il faut en mettre et faire votre paix avec Mme Taraval quand vous la rencontrerez ici.... Elle est si bonne!» Et voilà Mainterne obligé d'avaler les Taraval, qu'il ne peut pas supporter, et les Ethorel, et les Sermoises, et les Donvé.... On le voit à des cinq heures.... On l'invite à de grands dîners.... Vous savez? Ce drawback-là, pour moi, c'est cinquante.»

—«Pauvre Mainterne!» dis-je à mon tour. «Toujours vingt à son passif. Il est vrai qu'il n'en est encore qu'aux menus suffrages.»

—«Hé! pas si menus!» reprit Desforges en esquissant un geste qui pouvait passer pour un commentaire de la formule de nos pères sur ce qu'une jolie femme doit avoir de gorge: de quoi remplir la main d'un honnête homme.


Nous avions traversé la place de la Concorde, et nous remontions le trottoir de gauche des Champs-Elysées. Je n'eus pas de peine à comprendre qu'en me prodiguant ainsi les trésors de son expérience le baron avait surtout pour motif le désir d'être reconduit jusqu'à sa porte. Cela l'ennuyait de rentrée seul. Mais je l'aurais accompagné jusqu'au pont de Neuilly pour l'entendre qui m'imitait Lucie d'une voix ironique:

—«Enfin la minute solennelle arrive, celle où Mme de Hacqueville lui soupire: «Hé bien! oui, mon ami, je ne veux pas que vous souffriez ... je serai à vous ...» et le jour et l'heure, ce qui signifie en bon français que l'heureux Mainterne dut recommencer à courir les rez-de-chaussée meublés pour trouver un asile à son bonheur. Avec Léona, il n'avait pas besoin d'aimoir,—c'est bien là un mot de votre nouvelle écriture, n'est-ce pas?—et il avait compté que Lucie viendrait chez lui. Elle avait eu le bon sens de ne jamais y consentir. C'est très amusant, à vingt-cinq ans, ces courses-là, à la recherche des Paradis en garni. A trente-six, c'est beaucoup moins drôle. Les mobiliers paraissent flétris, fanés, fripés, inhabitables. Les gens vous dévisagent avec des physionomies de maîtres-chanteurs. On se souvient de Léona, de son large lit avec ses draps en fine toile de Hollande, du fameux cabinet de toilette. Mettons vingt au passif pour ces misères-là, ce qui fait quarante, et arrivons au rendez-vous.... Une femme du monde, du meilleur monde, et qui en est à sa première faute, c'est très flatteur pour l'amour-propre,—vingt à l'actif pour cette flatterie-là,—mais, dans un lit, ce sont d'autres qualités qu'on apprécie, et les trois quarts du temps vous avez là une ignorante qui ne comprend rien et qui vous fait penser à des amours avec ces statues de reines couchées sur les tombeaux. Et les quatre quarts cette ignorante est une prudente qui a commencé par vous demander votre parole que vous lui éviterez une grossesse parfaitement inopportune.... Et alors, avec l'ignorance et la prudence combinées, pas un bon moment, ce que j'appelle un bon moment.... C'est comme les repas dans les gares: quinze minutes d'arrêt, buffet. Dîner exécrable, et il vous faut vous lever de table avant d'avoir fini!... Et puis c'est un tas de petits drawbacks de détail. Elle ne veut pas s'habiller devant vous. Elle ne sait plus comment remettre ses bottines, car elle est venue en bottines pour ne pas se compromettre. Et si son mari l'avait fait suivre? Et si on la rencontrait? Ah! elle aimerait mieux cela. Elle serait à vous pour la vie.... Voyez-vous la tête du Mainterne qui boutonne les bottines tant bien que mal, qui vient d'avoir le triste plaisir que je vous ai décrit et qui songe à cette belle perspective de la solitude à deux.... Il en a la petite mort en y pensant.... Cinquante au passif pour ce premier rendez-vous.»

—«Cinquante au passif ... plus quarante. Doit Mainterne quatre-vingt-dix,» calculai-je; «mais il y a le second rendez-vous, le troisième, le quatrième, et pour combien comptez-vous le plaisir d'éveiller justement cette innocence, d'instruire cette ignorance, de triompher de toutes ces pudeurs, afin d'avoir d'elle cette ingénuité de sensations?...»

—«Hé là! Hé là!» fit Desforges avec l'intonation d'un cavalier qui veut arrêter sa monture. «Ne nous emballons pas. Je vous accorde cinquante, soixante, soixante-dix à l'actif de Mainterne pour ces félicités-là, quoiqu'on amour, voyez-vous, les éducations ne m'aient jamais beaucoup tenté. On travaille toujours pour d'autres. Quatre-vingt-dix moins soixante-dix. Le passif redescend à vingt. Et puis passons au quinzième de ces rendez-vous. Encore un drawback, et un terrible, celui-là! C'est le jour et c'est l'heure fixes. Quand Mainterne était l'amant de Léona, il allait chez elle, il n'y allait pas. Ça lui était incommode? Il déplaçait son moment, voilà tout. Avec une femme surveillée comme Mme de Hacqueville, qui arrivait à lui donner une heure sur vingt-quatre chaque trente et un du mois, il n'y a pas à dire, il faut y aller, là, comme chez le dentiste:—«On vous arrachera votre dent à quatre heures et demie....»—«Mais ma dent ne me fait pas mal.»—«On vous l'arrachera tout de même....» Ce bonheur sur commande, pour moi, c'est le plus grand des drawbacks dans ces liaisons avec les femmes du monde. Mais soyons modérés: estimons à vingt-cinq cet ennui-là; nous avions vingt au passif de Mainterne, va pour quarante-cinq, et nous mollissons.»

—«Et l'argent?» lui demandai-je triomphalement. «Au moins les femmes du monde ne coûtent rien.»

—«J'y arrive,» répondit avec calme l'ancien protecteur de Mme Moraines, sans être le moins du monde troublé par ma gaffe, dont je m'apercevais, moi, en rougissant. «Ecoutez cette petite anecdote: Mme de Hacqueville a un frère, le petit Seldron, le jeune, celui qui s'est marié l'année dernière. Notre Mainterne s'était cru très habile en se liant avec toute la famille. Il faisait le bésigue d'une vieille tante qui le trichait! Il s'aplatissait devant trois vieux adorateurs platoniques dont Lucie lui avait dit: «Ceux-là, ce sont mes amis, mes vrais amis, d'excellents amis.... Vous serez gentil pour eux!» Et Mainterne était gentil, gentil ... si gentil qu'après l'avoir détesté, les trois vieux l'aimaient. Ils l'aimaient trop, surtout le plus raseur. Mainterne ne pouvait plus monter à cheval sans être accompagné de celui-là. Vous pensez s'il était à tu et à toi avec le frère. Un matin, ce frère débarque chez son meilleur ami, à neuf heures: «Ah! mon cher Mainterne, tu vois un grand misérable.»—«Que se passe-t-il?» répond l'autre, flairant la carotte.—«J'ai joué au cercle hier, j'ai perdu.... Si je n'ai pas payé avant midi, je suis affiché....» Je vous passe le discours, qui peut se résumer ainsi: «Cinq cents louis, ou je me brûle la cervelle.» La cervelle du frère d'une femme à qui l'on jurait la veille un éternel amour dans un rez-de-chaussée clandestin, c'est sacré, n'est-ce pas? Mainterne a payé. «Surtout pas un mot à ma sœur....»—«Pas un mot....» Il n'en a jamais parlé, en effet. C'est à sa tête que j'ai tout deviné, moi qui savais l'embarras du frère et que ce garçon était brûlé partout, y compris sa famille et les usuriers.... Ces petits embêtements-là, et d'autres semblables que je vous passe sous silence: tels que l'obligation de la correspondance d'été, lui qui tenait en sainte horreur le papier, la plume et l'encre,—tels que les innombrables cadeaux du jour de l'An chez tous les Taraval, Ethorel, Donvé, enfin les vingt-cinq maisons solennelles où il faisait tapisserie le reste de l'année,—c'est bien cinquante ou quarante de drawback, cela.»

—«Mettons trente?» interrompis-je.


—«Soit; nous voilà à soixante-quinze,» reprit Desforges. «Je vais vous étonner,» fit-il en prenant un temps: «je les lui passe à son actif, ces soixante-quinze, pour l'amitié de Hacqueville. Mainterne n'avait pas triomphé depuis six mois, qu'il était, bien entendu, le camarade intime du mari. C'est classique, mais voici l'étonnant:—les deux hommes étaient réellement faits l'un pour l'autre. Même âge, même genre d'esprit, mêmes occupations, mêmes idées, mêmes goûts. Hacqueville est réactionnaire comme trente-six gendarmes; Mainterne comme trente-sept. Hacqueville abomine les voyages; Mainterne ne peut pas se supporter hors de Paris. Hacqueville raffole de sport; vous savez l'allure de Mainterne à cheval, et son coup de fusil. Ils aiment les mêmes vins, les mêmes cigares, les mêmes pièces. Enfin, ils avaient le même tailleur, sans le savoir, et choisissaient instinctivement les mêmes étoffes.... Vous me demanderez alors: pourquoi Lucie a-t-elle pris Mainterne, ayant déjà Hacqueville? Cruelle énigme, vous répondrai-je, monsieur le psychologue. Mais y a-t-il jamais un pourquoi à la conduite des femmes? Ce sont des charades sans mot. Que dites-vous de cette seconde énigme? Savez-vous ce qui était le plus insupportable à Mainterne? C'était d'entendre Lucie parler de Hacqueville, de cet autre lui-même, avec aigreur. «Ah! quel homme! quel homme!» s'écriait-elle, «que je suis malheureuse!...»—«Mais non,» répondait-il, «vous le méconnaissez....» Il le défendait. Elle insistait, et elle finissait par lui reprocher de ne tenir à elle qu'à cause de son mari. J'en appelle à tous les hommes de goût. Avoir un excellent ami, envers qui l'on se sent des torts, que l'on chérit d'autant plus, et se voir obligé d'écouter une femme qui ne le comprend pas et qui en dit du mal toute la journée, c'est dur, c'est très dur. Mettons vingt au passif de Mainterne....»

—«C'est comme au jeu de l'oie,» repris-je; «il revient toujours à cette case....»

—«Patience,» reprit Desforges. «Ce mari-là nous mène à Laverdin, le nouvel amant. Mainterne servit si souvent à Lucie l'éloge de Hacqueville, et Hacqueville celui de Mainterne, qu'elle finit par les prendre en une horreur égale tous les deux, et elle les trompa avec le bellâtre en question. C'est ici que le passif de Mainterne grandit, grandit. Attaques de jalousite aiguë, coup sur coup, soupçons, scènes, etc., cinquante,—certitude, cinquante,—ridicule au vu et su de tout Paris, cinquante.—Brouille avec Hacqueville, que sa femme trouva le moyen de reprendre quand elle eut mis Mainterne à la porte, cinquante.—C'est deux cents au passif, plus les vingt de fondation, et zéro à l'actif. Comment voulez-vous que Mainterne n'ait pas, quand on parle de Lucie devant lui, le mauvais sourire de l'homme blessé qui ne veut rien dire, et qu'elle ne lui porte pas, elle, une haine profonde? Il n'y a que Hacqueville qui le regrette et qui dit: «Ce garçon-là a déraillé.... Il s'est bien mal conduit avec nous, et pourtant je vous assure qu'il valait mieux que ça....»


Nous étions devant l'hôtel du cours la Reine. Le baron me tendait la main pour me dire adieu.

—«Mais ce n'est qu'un cas,» fis-je, «et très spécial.»

—«Parce que Lucie était mariée?» répondit le baron. «Essayez donc d'appliquer la même méthode du chiffre à tous les autres bonheurs de votre connaissance, depuis celui qu'on goûte auprès de la grande actrice jusqu'à la félicité que vous sert la femme entretenue, quand on l'aime, sans parler de la veuve, de la séparée ou du demi-castor. Dressez vos deux colonnes par doit et avoir.... Vous me direz des nouvelles du résultat....»

—«Pourtant vous-même,» repris-je, «vous conveniez que Léona rendait Mainterne très heureux?»

—«Oui,» dit le baron, «mais Léona ce n'était pas l'amour. C'était l'habitude....»

Et il me dit adieu tout de bon sur ce mot,—qu'il avait un peu trop souligné,—pour ne pas gâter son effet.


MÉDITATION X

BONHEURS CONTEMPORAINS

II

LES DÉSASTRES

—«Desforges est Desforges,» me disais-je, au lendemain de cette conversation sur les drawbacks du bonheur. Ce philosophe en habit noir y voit très clair dans les faits; mais quand on a énuméré, classé, étiqueté, chiffré les faits qui constituent l'histoire visible d'une passion, on n'a rien dit sur cette passion. La preuve en est qu'un homme exploité par une femme, trahi, moqué, déshonoré par elle, y retourne en sachant très bien qu'il sera de nouveau tout cela et pire encore. C'est que le simple contact physique de cette femme, de lui prendre la main seulement, représente pour lui une intensité de sensation que rien d'autre au monde ne lui procure. L'homme moderne est un animal qui s'ennuie. Une émotion qui lui morde sur le cœur, voilà ce qu'il ne saurait payer trop cher. Oui, que d'ennuis nous subirions tous, allégrement,—pour éviter l'ennui! Mais il arrive aussi que cette émotion cherchée nous échappe, que cet ennui, cette torpeur de la sensibilité fatiguée reparaît au milieu même d'une vie consacrée à la poursuite de la sensation ou du sentiment. Les tracas dénombrés par le baron sont des contrariétés. Les vrais désastres du bonheur commencent avec les désordres intimes dont ce bonheur est l'occasion. Ces désastres, c'est la jalousie, ce sont les déceptions du cœur qui s'est imaginé rajeunir et qui se retrouve vieux, c'est l'impuissance à sentir,—maladie des âges de décadence, qui n'a rien de commun avec l'affaiblissement physiologique. Je ne sais pourquoi un exemple me revient à la mémoire d'un de ces désastres-là, que j'ai envie d'évoquer en regard du tableau dressé par Desforges, comme antithèse. Cette anecdote, presque sans incidents, me fut contée par Berthe Vigneau, une actrice camarade de Colette,—la seule dont l'influence ait été bonne sur cette mauvaise fille. Aussi Colette cessa-t-elle de la voir, parce que je lui conseillais de la garder comme amie. On le sait pourtant, qu'il suffit de critiquer devant une femme quelqu'un qu'elle fréquente pour qu'elle le fréquente davantage et de le louer pour qu'elle ne veuille plus en entendre parler, puis l'on retombe toujours dans le même chemin banal où tous les amants ont trébuché. Mais ce n'est pas sur l'art de choisir les amis et les amies d'une maîtresse que je me suis promis de méditer aujourd'hui. C'est sur une confidence faite par Berthe, petit roman dont l'épigraphe pourrait être:

XXXVIII

En amour, les grands malheurs et les grands bonheurs ont pour cause des nuances de sentiment.


Berthe Vigneau était de ces femmes qui ne sont jolies qu'au second regard. Elle avait, à l'époque où je l'ai connue,—voici sept ans,—un charme délicat d'effacement, de douceur, de «comme il faut», qui contrastait pour moi d'une manière cruelle avec les côtés canailles de ma maîtresse. Celle-là me donnait si souvent l'horrible spectacle d'un Botticelli disant des gueulées! Berthe était alors pensionnaire au Théâtre-Français, et pensionnaire peu remarquée. Quoique les journaux de Saint-Pétersbourg, où elle est engagée avec Colette, la vantent beaucoup,—je doute que son jeu correct, mais froid et presque terne, ait gagné ce je ne sais quoi de personnel qui ne s'apprend pas au Conservatoire et que ma dangereuse maîtresse possédait. Est-ce une assez triste chose encore, quand on aime une actrice, de se dire que le plus original de son talent est fait quelquefois des vices qui la rendent si méprisable comme femme? Sans la cruauté triste de son libertinage, Colette aurait-elle jamais eu cet attrait moderne qui faisait d'elle, dans certaines pièces de Musset ou de Dumas fils, une incarnation unique du rêve de l'artiste? La pauvre Berthe, elle, n'était pas plus née comédienne que je ne suis né musicien. Son corps frêle, la délicatesse de son teint souffrant, la grâce menue de ses gestes, la rêverie triste de ses yeux, laissaient deviner un de ces passés parisiens dans lesquels il y a de tout: de la misère physique et morale, de la prostitution précoce et d'innombrables déjeuners de pauvres, de l'infamie maternelle et du travail acharné. Seulement, la nature est quelquefois plus forte que les circonstances. A travers les hasards meurtriers d'une jeunesse affreuse, Berthe était demeurée romanesque, et—comment dire?—non pas pure, mais honnête de cœur, mais incapable d'une perfidie, et capable d'un dévouement absolu, entier, silencieux. C'était une de ces femmes timides, repliées, un peu farouches, qui cachent sous une enveloppe discrète des abîmes de sensibilité frémissante. Comme toutes les personnes de ce genre, elle avait mal aimé. Après avoir été vendue—ou à peu près—par sa mère, elle s'était éprise follement d'un clubman dont le seul talent consistait à s'habiller comme à Londres, avec une telle perfection que les garçons de restaurant hésitaient à lui parler français. Colette et moi, nous appelions ce mannequin ambulant «Bas-de-plafond», à cause de ses cheveux plantés en effet très bas, et de son extraordinaire stupidité. Ajoutez à cela qu'il se grisait au whisky et au porto,—afin d'imiter mon noble ami lord Herbert Bohun,—et alors il battait la pauvre Berthe à coups de canne jusqu'à la rendre malade pour des semaines. Il l'entraînait dans les pires sociétés, la forçant de fréquenter des filles de dernier ordre avec lesquelles il la trompait, presque devant elle. Enfin ce fut une de ces liaisons dont on reste stupéfié lorsqu'on y assiste du dehors et que l'on voit une créature fine hypnotisée à la lettre par un drôle dont on ne voudrait pas pour son valet de chambre. «Bas-de-plafond» lui en avait tant et tant fait, qu'à la fin elle s'était révoltée, et qu'elle avait rompu. Le seul avantage de cette horrible aventure fut de lui assurer environ dix mille francs de rente. Car elle avait eu une fille de cet indigne amant, et ce dernier, très heureux à la Bourse à cette époque, s'était retrouvé en un jour d'aberration assez de cœur pour assurer l'avenir de cette enfant et de la mère. Cet argent, joint à celui que Berthe gagnait par son travail,—étant très courageuse,—lui permettait de vivre indépendante. Elle avait gardé de ces cruelles amours une douloureuse appréhension d'un sentiment nouveau, et une pitié profonde pour les chagrins des autres. C'est cette pitié qui fit d'elle ma confidente dans les plus tristes jours de ma vie.... Mon Dieu! En ai-je passé des heures auprès d'elle, dans son petit salon, au second étage d'une maison de la rue de l'Echelle,—un salon d'une bourgeoisie décente, à peine relevé de minces brimborions, ici une aquarelle, là une figurine de saxe, qui indiquaient l'artiste. Sous la lumière d'une lampe voilée de dentelles, et par les mornes fins des après-midi d'hiver, je lui disais mes agonies. Et elle m'écoutait si patiemment! C'est la plus forte épreuve de la bonté d'une femme, cela:—se plaindre à elle du mal que vous fait une autre. Il lui est si facile alors de vous répondre des mots qui s'enfoncent dans votre plaie comme une aiguille empoisonnée. Mais il en est d'adorables, et Berthe était du nombre, qui savent poser avec une charité si tendre leur main sur votre main, leur doux esprit sur votre esprit, leur sympathie consolante sur votre peine. Il faut tout avouer: lorsqu'un amant outrage sa maîtresse et qu'il l'aime, comme j'aimais la mienne, avec le délire de la passion et les amertumes du mépris, ce dont il a besoin, c'est d'une voix qui plaide auprès de lui la cause de l'infâme, qui le fasse douter de l'évidence, croire, espérer du moins. Ah! ce salon bleu pâle de la rue de l'Echelle! Je n'en suis jamais sorti sans avoir puisé dans les paroles de Berthe Vigneau de quoi supporter l'insupportable angoisse. Elle avait cette sorte de délicatesse qui est comme un toucher léger du cœur, et quel art divin de ne pas se lasser d'une si monotone élégie! Enfin, causer avec elle dans ces temps-là, c'était pour moi, comme par les nuits d'insomnie, verser dans le verre tout préparé les gouttes noires du laudanum. Demain on retrouvera sa douleur sur l'oreiller. Pour quelques heures on va l'oublier.


Un beau jour, je cessai d'aller chez Berthe. Pourquoi? Les amoureux ont de ces ingratitudes. Je voyageai. Ma maîtresse quitta Paris. Je me plongeai dans ce tourbillon de sensations incohérentes par lesquelles on essaie de tromper sa souffrance intime, quand on la sait inguérissable comme un cancer. Puis, un soir que je me trouvais dans un petit théâtre, j'aperçois dans une loge un visage de femme que je reconnais. C'est Berthe avec une camarade.... Je vais la saluer. Elle me reproche de l'avoir abandonnée. Le lendemain, j'étais chez elle. Et cette fois, ce fut à mon tour de l'écouter, qui se plaignait, comme moi jadis, dans ce même petit salon bleu. Seulement, elle trouvait, elle, dans mes douleurs de ce jadis, des mots pour me consoler, et moi, je ne trouvais que de la pitié silencieuse pour le drame moral qu'elle me raconta et qui me parut si contemporain par l'état de l'âme qu'il révélait chez le héros! De cet homme pourtant, je ne sus rien ce premier jour, sinon qu'il était du monde, qu'il s'appelait Armand, et que Berthe s'était prise à l'aimer, comme elle avait aimé «Bas-de-plafond», malgré ses serments de ne plus donner son cœur,—à la folie; et voici la conversation que j'eus avec elle, recopiée dans mon journal à la date du 6 février 1884:


—«Ainsi, vous aimez de nouveau?» lui dis-je, tout attendri par son pauvre visage, que je retrouvais comme je l'avais connu, consumé de passion souffrante.

—«Oui,» fit-elle, «et je suis très malheureuse.»

—«Il est dur pour vous, lui aussi?» demandai-je avec une grande tristesse.

—«Non,» dit-elle, «Il ne lui ressemble pas.... Il est si bon....»

—«Alors, il vous trompe?» demandai-je encore.

—«Non,» répondit-elle. «Il est très loyal.»

—«Il n'est pas libre; vous ne le voyez pas tant que vous voulez?»

—«Tant que je veux....» reprit-elle.

—«Il est souffrant? Vous avez peur pour sa santé? Ou ses affaires vont mal? Il a quelque grand ennui?»

—«Non,» fit-elle de nouveau en secouant sa jolie tête.

—«Alors,» repris-je en riant, «je jette ma langue aux chats, comme on dit. Un homme libre, jeune, riche, que vous voyez tant que vous voulez, loyal, tendre, qui ne vous trompe pas.... Mais, c'est le bonheur, ma chère amie!»

—«Ah!» dit-elle, «s'il m'aimait!...» Et songeuse, avec cette voix qui vient de l'arrière-fond de nous-même, la voix que nous avons quand nous nous parlons seul à seul, elle continua:—«Mais je vous paraîtrais folle, si je vous disais tout, mon pauvre Claude. Et cependant, qui me comprendra si ce n'est vous?... Rappelez-vous dans quelle disposition j'étais quand vous veniez ici, et comme j'avais peur d'aimer. Ma destinée voulut qu'avant de rencontrer Armand j'apprisse par un de ses amis l'histoire de sa vie, que je vous dirai, en détail, un jour. Il y a un roman à écrire dans ce roman réel. Imaginez-vous que, trompé par les calomnies du monde, il se crut joué par une femme qui était la vérité même. Il la chassa de chez lui en l'insultant. Dans la folie de la vengeance, cette femme prit le plus indigne amant, pour venir lui crier qu'il l'avait perdue. Et il acquit la preuve qu'en effet il avait jeté au vice le plus noble cœur.... Il ne put ni la revoir ni se consoler de ce qu'il appelait, Quand il en parlait à son ami: un crime d'amour. Depuis, il vivait sur un fonds d'affreuse mélancolie. Ils sont si rares, les hommes capables de ces remords-là, que je le plaignis sans le connaître, et, quand je le vis, je l'aimai.... Nous nous étions trouvés à dîner justement chez cet ami par lequel je savais son histoire. Il était tellement l'homme de cette aventure, il avait une voix si prenante, des manières si fines, quelque chose de si mâle à la fois et de si brisé! Et puis, je vous le répète, c'était ma destinée.... Je passai les heures qui suivirent ce dîner dans une anxiété inexprimable. Il ne m'avait pas demandé la permission de venir chez moi. Mais je jouais tous les soirs de cette semaine, et il lui était facile de me revoir, s'il le voulait. Le voudrait-il?... Vous savez, nous autres, nous fouillons la salle entière d'un coup d'œul quand nous entrons en scène. Vous devinez mon émotion, au lendemain de cette soirée, lorsque j'aperçus Armand dans l'orchestre. Je faillis en manquer ma réplique. Je me dis qu'il viendrait peut-être me saluer au foyer. Je devais changer de costume entre les deux actes. Ah! vous auriez ri de me voir qui montais l'escalier en courant pour être prête plus tôt. Quand j'y revins, dans ce foyer, et que je le vis qui causait avec un des habitués, je crus que j'allais tomber, tant mes jambes tremblaient sous moi.... L'étrange chose pourtant que les pressentiments! Je ne me fis pas beaucoup d'illusion. Je savais, à ce moment même, que cet homme me ferait beaucoup souffrir. Je le savais, et un mois plus tard, j'étais à lui....»


Elle reprit, après un silence, en appuyant son menton amaigri sur ses deux mains jointes,—ces deux petites mains nerveuses qui se serraient fiévreusement l'une contre l'autre,—et ses prunelles regardaient le feu, comme agrandies par les visions qu'elle évoquait:—«Je ne peux pas bien vous rendre le charme de ces premiers temps de nos amours.... Nous n'étions plus très jeunes ni l'un ni l'autre, puisque j'allais avoir trente ans et qu'il en avait bien trente-cinq. Nous avions aimé déjà, et nous connaissions les chagrins l'un de l'autre. Cela faisait un sentiment tendre, triste, comme un peu craintif.... Nous avions l'air de ne pas oser espérer.... La saison était en harmonie avec l'espèce de gravité qui pesait sur notre passion naissante. C'était en novembre,—un novembre tiède, bleu et doré. Notre plaisir était d'aller dans les bois et de nous promener indéfiniment dans le grand silence. Pas un oiseau ne chantait dans les branches sèches, pas une fleur ne s'ouvrait dans l'herbe fanée.... Ces bois sans oiseaux et sans fleurs, c'était bien le cadre qu'il fallait à la mélancolie de notre tendresse.... Et cela était doux, ah! très doux!... Je m'abandonnais tout entière à cette sensation, pour moi nouvelle, d'avoir enfin rencontré un homme devant qui je pouvais être moi-même, qui ne se moquait pas de mes idées, qui comprenait à demi-mot ce que je lui disais, enfin, qui avait l'air de sentir comme moi.... Vous voyez, je dis: qui avait l'air.... Pour moi, cette langueur dans l'amour, cette tristesse dans le bonheur, c'était bien de l'amour, c'était du bonheur. Je m'enivrais durant ces promenades, d'une ivresse sans gaieté, sans chanson,—puisqu'il n'y avait ni fleurs ni oiseaux,—mais d'une ivresse si profonde! J'en avais le cœur plein à pleurer. Lorsque nous revenions à Paris et que, seuls dans le wagon, je mettais ma tête sur son épaule, il me semblait que je rêvais, qu'une telle félicité, après tant d'années de misère, n'était pas humaine.... Je lui prenais les mains quelquefois, et je les lui baisais, comme une esclave, mais sans pouvoir lui dire la reconnaissance infinie qui me débordait de l'âme pour ce qu'il me donnait. Il lui arrivait alors, à lui aussi, d'avoir dans les yeux des larmes que je buvais de mes lèvres.... Non, malgré tout, je ne payerai jamais assez cher les sensations qu'il m'a données dans ces premiers mois. On peut mourir quand on a goûté cette douceur-là. On a tant vécu!...»

—«Je devine,» lui dis-je, «vous êtes devenue jalouse de son passé, de cette femme dont il portait l'ombre sur son cœur....»

—«Oui,» dit-elle, «mais pas longtemps.... Plût à Dieu que ce fût là mon malheur!... Je lutterais, au moins. J'aurais quelque chose à combattre de précis, de positif. Je ne m'agiterais pas dans le vide.... Après quelques semaines de cette ivresse que j'ai essayé de vous décrire, et quand je commençais à faire avec mon bonheur comme on fait dans une maison où l'on s'installe et où l'on range tous les petits objets, je me mis involontairement à observer Armand. Je fus frappée de voir qu'avec notre intimité grandissante il subissait des heures de plus en plus tristes, mornes, presque sombres, tandis que moi, je vivais dans une extase toujours plus profonde, plus enveloppante, et qui ne me permettait de m'apercevoir ni des ennuis de la vie, ni des petites piqûres du théâtre, ni de rien, sinon qu'il était à moi et que je l'aimais.... C'était surtout quand je lui prodiguais les marques de ma passion, quand je lui disais combien il me rendait heureuse, que cette tristesse inexplicable paraissait l'envahir. Il m'écoutait sans me répondre. Ses yeux exprimaient non pas la félicité émue de l'amant à qui sa maîtresse montre son amour, mais comme une pitié pour moi qui, au lieu de m'être bienfaisante, me faisait mal. De quoi pouvait-il me plaindre, puisque je l'avais là, lui que j'aimais tant?... D'autres fois, cet être si bon, et que je savais si juste pour tout le monde dans le fond de sa pensée, changeait soudain devant moi, comme si un démon se fût emparé de lui.... Il était secoué par une folie d'ironie. A sa conversation, d'ordinaire indulgente et volontiers câline, succédait un persiflage qui m'était intolérable, quoique jamais il ne l'exerçât contre moi.... Et je ne sais pas cependant si je ne préférais pas encore ces heures de moquerie à d'autres où il roulait dans un silence de torpeur. Je lui parlais. Il ne me répondait pas. Il s'asseyait au coin du feu, là où vous êtes, et il semblait m'avoir oubliée. Ou bien il prenait son chapeau, et il s'en allait, en me disant:—«J'ai besoin de marcher....» Et un billet m'arrivait ces soirs-là, m'annonçant qu'il avait trouvé un ami, qu'il ne pourrait pas me revoir avant le lendemain, quelquefois qu'il était obligé de s'absenter pour deux jours.... Je me rendais trop compte qu'il y avait en lui un principe de chagrin qu'il ne m'avouait pas, une peine inconnue qui le rongeait.... Je suis toute simple, moi. Je crus donc, comme vous l'avez supposé, comme c'était naturel, qu'il pensait encore à cette femme autrefois méconnue, et qui sait? qu'il l'aimait peut-être? Et je le lui dis, un jour, comme je le croyais. Il m'aurait répondu qu'il ne pouvait pas s'en guérir tout à fait, j'en aurais moins souffert que de cette obscure, de cette étrange maladie de son âme que je constatai alors sans plus la comprendre qu'aujourd'hui et contre laquelle je suis aussi désarmée que je le serais devant une attaque mortelle dont il agoniserait devant moi. Je me vois donc, au commencement d'une de ces crises de tristesse, lui disant, osant lui dire:

—«Tu n'oublieras jamais cette femme?»

—«Quelle femme?» me répondit-il.

—«Celle que tu as aimée avant moi,» repris-je, et je la lui nommai.

—«On t'a raconté cette histoire?» fit-il en hochant la tête. «Ah! j'en suis bien guéri. Elle est redevenue une honnête femme maintenant et ne vit plus que pour son fils. La maternité l'a sauvée. Elle m'a pardonné; et je me suis pardonné. Tout s'use, même le remords....»

—«Oh! mon Armand,» repris-je, «qu'as-tu, alors? Explique-moi comment tu souffres, et auprès de moi!»

«Il commença par se défendre de me répondre. J'insistai. Je trouvai des mots qui le touchèrent. Pensez donc. Je défendais mon seul bonheur. C'est alors qu'il me dit sur lui-même des phrases qui me parurent presque insensées en ce moment, et dont je sais aujourd'hui qu'elles n'étaient que la simple expression de la vérité. Il me confessa que, dès sa jeunesse, il y avait eu en lui quelque chose de lassé et de dégoûté, même avant d'avoir vécu, qui le faisait rencontrer l'ennui dans les plaisirs qu'il avait le plus désirés. Il me dit qu'il s'était cru, dans cette jeunesse, incapable d'aimer complètement; qu'il était tombé, pour tromper la sensation de vide que tout lui laissait, dans les pires excès du libertinage; qu'il en était sorti en voyant le tort atroce dont un débauché pouvait frapper des femmes comme cette maîtresse dont je venais de lui parler. Il ajouta que depuis sa rupture avec elle, il avait été victime de deux peurs égales et constantes: celle de faire du mal de nouveau à un cœur sincère, et celle de retomber dans cette sorte d'atonie intime, d'insensibilité invincible.... Il m'avoua qu'il s'était engagé dans notre amour avec cette double défiance, qu'il était sûr maintenant de ne jamais être cruel pour moi, mais qu'à de certains moments, même auprès de moi, ce mal incompréhensible de la mort intérieure s'emparait de lui. «Il me semble alors,» me disait-il, que mon âme est usée, que je ne peux plus, que je ne pourrai jamais plus sentir....» Je l'écoutais avec une impression que je ne saurais vous décrire.... Ce qu'il me disait me paraissait si bizarre à la fois et si amer! J'avais trop connu la vie déjà pour ne pas savoir qu'il existe des hommes et des femmes d'une dureté que rien ne touche, et qui paraissent, en effet, ne rien sentir. Mais cette insensibilité-là, c'était pour moi de l'égoïsme, et qu'elle fût unie à la délicatesse d'âme d'un être comme Armand, qui me montrait, à la même minute, cette bonté, voilà ce que je ne pouvais pas admettre. Je me souviens que je me jetai dans ses bras en lui disant avec frénésie: «Tais-toi, tais-toi; tu es fou.... Aime-moi simplement....» Et tout de suite, au regard qui passa dans ses yeux, à l'espèce d'effort imperceptible par lequel il me rendit mon baiser, je compris....—qu'il ne m'aimait pas!

«Mon bon Claude, vous qui avez tant pensé à la vie du cœur, m'expliquerez-vous ce que j'éprouve depuis ce jour, ce supplice qui n'est que dans ma pensée et qui pourtant me martyrise? Ce qu'Armand fait pour moi de si gentil, de si doux, de si tendre même, les attentions dont il m'entoure, ses sourires, ses mots, ses caresses, son amour enfin, tout m'est empoisonné par cette idée qu'il est ainsi par respect de mon sentiment, qu'il m'aime pour moi et non pour lui, autant dire qu'il ne m'aime pas. Si je le quittais, vous m'entendez, et s'il acquérait la certitude que je ne souffrirais pas de son abandon, peut-être regretterait-il la chaleur du dévouement que j'ai pour lui. Mais rien ne manquerait à son bonheur. J'ai l'horrible sensation qu'il s'est trompé en s'attachant à moi, qu'il a espéré m'aimer, qu'il sait aujourd'hui qu'il s'est trompé et que, s'il me garde, c'est pour ne pas recommencer son ancienne histoire, et avec elle ses anciens remords. Je le vois, depuis cette fatale confidence, lutter contre des mélancolies qui le saisissent auprès de moi,—et qu'il veut me cacher. Mais il a dit vrai, jamais, jamais je n'arrive à le faire sentir vraiment, jamais à le rendre heureux!... C'est une angoisse presque inintelligible, quand on ne l'a pas traversée, et à laquelle je n'aurais pas cru autrefois, si on me l'avait contée. Il est indulgent, il est gracieux, il est parfait pour moi, et cette bonté, cette tendresse, cette douceur cruelle, ne servent qu'à me prouver toujours et toujours cette affreuse vérité: il ne m'aime pas.... J'en arrive à être injuste pour lui, à le tourmenter, pour me rejeter ensuite sur sa poitrine, avec démence.... Je voudrais, par instants, le quitter en effet, renoncer à cette liaison dans laquelle, au fond, c'est moi qui fais preuve d'un égoïsme horrible, puisque j'exploite la sympathie dévouée de cet homme au profit de ma passion.... Je me sens incapable de me passer de ce que je sens n'être qu'une comédie d'amour. Et puis, à d'autres minutes, je me dis que je suis vraiment une folle et lui un fou, qu'il croit ne pas m'aimer et qu'il m'aime, ne rien sentir et que c'est la chimère d'un esprit malade, fatigué par une mauvaise jeunesse et par des douleurs trop longues.... Dites, vous qui comprenez tout, est-ce que cela finira?...»


Tout finit, même le remords, comme disait Armand,—même des passions comme celle de Berthe, puisqu'elle joue en Russie, et que cet Armand, avec lequel j'ai voulu à tout prix me lier, vit à Paris. C'est un homme beaucoup plus simple que sa pauvre maîtresse ne se l'imaginait, qui a tout uniment été très libertin dans sa jeunesse, puis très coupable, et qui est blasé, pour employer un vieux mot bien ridicule, le seul juste pourtant. Seulement c'est un blasé devenu tendre, depuis son histoire avec sa maîtresse martyrisée. C'est la pire espèce qui soit. Et Berthe Vigneau, malgré ses rudes années de bohème et de théâtre, était une âme d'une jeunesse intacte, en qui la vie n'avait rien entamé. J'ai souvent vu se produire le phénomène inverse, et des hommes restés tout jeunes de cœur aimer des femmes dont l'âme était aussi usée que leur visage était frais et charmant. Ne fut-ce pas mon cas, hélas! Et quelles conclusions en tirer sinon celles-ci:

XXXIX

On n'aime jamais comme l'on est aimé; aussi l'art d'être heureux en amour consiste-t-il à tout donner sans rien demander. C'est le mot profond de Philine à Wilhelm, dans Goethe: «Si je t'aime, est-ce que cela te regarde?...»

XL

Les vrais drames du cœur n'ont pas d'événements.

XLI

Pour un cœur passionné, la pire douleur est de ne pas suffire au cœur qu'il aime.

XLII

On trahit un cœur qui aime vraiment, on ne le trompe jamais.

XLIII

Il n'y a probablement rien de plus vieux que la vieille âme d'un jeune homme ou d'une jeune femme moderne.

XLIV

A Paris, sur cent hommes d'amour pris au hasard, voici les chances qu'une femme de cœur a d'être heureuse si elle en aime un: vingt l'exploiteront, vingt la compromettront, vingt la corrompront, trente la méconnaîtront. Restent dix amants dignes de ce nom, mais, sur ces dix, neuf ont déjà vécu leur vie. Ils sont usés. Et le centième aime presque toujours ailleurs.


MÉDITATION XI

BONHEURS CONTEMPORAINS

III

LES DÉSASTRES (suite).—LES JALOUSIES

Des désastres de cœur, comme celui dont gémissait Berthe Vigneau, comme ceux que tout amant peut connaître et qui résultent d'un irréparable malentendu, c'est triste, c'est amer, c'est mortel, mais rendons pour une fois hommage au bourgeois rencontré en chemin de fer: «ça vous fait des souvenirs,» de bons souvenirs. Certains fruits sont ainsi, âcres au goût dans leur fraîcheur, et très doux en confiture. J'arrive maintenant au plus cruel de ces désastres, à celui qui empoisonne jusqu'aux bonheurs du passé, parce qu'il vous en fait douter; jusqu'aux espérances de l'avenir, parce qu'il montre en elles une duperie probable: la jalousie. Certes, je n'ai pas la naïveté de croire que cette affreuse maladie soit moderne et que nous l'ayons inventée comme le symbolisme, le brutalisme, le décadentisme, le féminisme, le nervosisme, le zutisme, l'impressionnisme, et autres ismes qui pourraient bien n'être que des formes de ce que Flaubert appelait énergiquement le panmuflisme de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il est probable que la jalousie a commencé dans le paradis terrestre, du jour où Adam a vu la curieuse Eve pencher son front voilé de ses longs cheveux et prêter sa mignonne oreille aux sifflements du serpent, enlacé à l'arbre et avançant sa tête plate. Peut-être même ce pauvre Adam n'a-t-il mangé la pomme que pour égaler en audace sacrilège son étrange rival aux yeux immobiles, métalliques et tentateurs? Voici pourtant quelques raisons qui m'amènent à supposer que la jalousie occupe dans l'amour moderne plus de place que dans l'amour naturel, ou simplement robuste et bien équilibré. Je formulerai la première de ces raisons dans un axiome qui a des physionomies de paradoxe. Je le crois si vrai, pourtant.

XLV

Dans un cœur qui aime vraiment, ou la jalousie tue l'amour, ou bien l'amour tue la jalousie. C'est le contraire dans la passion.

Or, c'est dans la passion que l'amant moderne s'agite presque toujours. Il y est par l'ardeur souffrante avec laquelle il poursuit l'émotion. Il y est par la demi-hystérie qu'il apporte dans ses ivresses, par les inguérissables blessures de déception et de libertinage qui saignent en lui au point de lui rendre cuisante même la légèreté du plaisir. Jugez-en par la surcharge et la tristesse de ses débauches. Il y est par le fond de haine sur lequel il roule et retombe sans fin, soupirant après la tendresse et rencontrant la rancune, après le bonheur et rencontrant le dégoût. Et puis, on aime comme on vit. Lorsqu'une société ressemble à celle du Paris d'aujourd'hui, où, d'un bout à l'autre et du haut jusqu'en bas, ce n'est que conflit, combat pour l'existence, défiance à droite, par devant, par derrière, à gauche, défiance des camarades et des inconnus, défiance de la famille et de l'étranger, —lorsque les pièces de théâtre et les romans, les journaux et la conversation ne sont qu'une école d'ironie et de misanthropie, —pourquoi un homme dressé à cet enseignement découvrirait-il soudain en lui une source de candeur confiante, et cela dans le sentiment qui remue le mieux les bas-fonds de l'animal? Ajoutez que sur vingt amants de nos jours, pour peu qu'ils appartiennent à la dure espèce des hommes à femmes, il y en a dix-neuf qui n'ont pas le souvenir d'une seule maîtresse à laquelle ils aient été fidèles. Et je poserai en passant cet autre axiome:

XLVI

Ce ne sont pas les trahisons des femmes qui nous apprennent le plus à nous défier d'elles. Ce sont les nôtres.

J'en conclus que nous pouvons tous, plus ou moins, fredonner comme dans la chanson populaire: