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Physiologie de l'amour moderne

Chapter 35: MÉDITATION XII
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About This Book

A series of intimate, often paradoxical meditations examining romantic relations among modern urbanites, framed as a patchwork of notes by a disillusioned observer. It probes jealousy, infidelity, social masking, and the interplay of desire and reputation in metropolitan life, mixing ironic anecdote, moral reflection, and psychological insight. The voice alternates between sharp satire and somber sympathy, tracing how passion becomes performance, how self-deception and social rituals shape attachments, and how remorse or resignation operates as a moral consequence. Essays vary in tone and focus but cohere around the difficulties of representing and defining love in contemporary civilized society.

Le bouquet de jalousie
Fleurira toute la vie....

Que de choses évoquent en moi ces deux vers si simples! Je les ai entendus pour la première fois de la bouche d'une fille, morte depuis de la poitrine, et qui venait de débarquer de son pays au quartier Latin. Elle était, comme tant de créatures que j'ai connues là, fraîche encore d'une fraîcheur d'églantine des haies, avec un délicieux et maladroit à peu près d'élégance parisienne autour de sa rustique personne Ses bas de soie moulaient une jambe musclée à courir les chemins caillouteux de la montagne. Elle couvrait de poudre de riz un visage encore hâlé de dix-huit ans de grand air. Elle écrivait, sur du papier honteusement parfumé, des lettres d'une orthographe sauvage. Ses ongles, quoique limés et soignés par une manicure,—établie rue Soufflot!—disaient encore le travail des champs, et l'expression de ses yeux, qu'elle passait au noir avec férocité, gardait un arrière-fonds de bête tranquille. Enfin, c'était chez la Grande Gosse, comme nous l'appelions, un joli charme de paysannerie maquillée, dans un décor de fêtes d'étudiants. Je revois d'ici la chambre mal meublée, au troisième étage d'une haute et mince maison de la rue Monsieur-le-Prince.... Il traîne sur la table un quartier de brie qui n'est pas fini, et des bouteilles vides, et du café dans des verres. Un garçon de marchand de vin dessert le tout. Les pipes et les cigarettes s'allument, et avec son clair et grêle filet de voix, une voix de fermière en train de plonger dans les foins le râteau de bois,—la Gosse chante:

Le bouquet de jalousie
Fleurira toute la vie.
J'aimerai qui m'aimera....

J'étais bien jeune alors et un peu amoureux, très peu, de la gaie chanteuse, qui était la maîtresse de Jacques Molan, le propriétaire de la chambre.—Il est aujourd'hui célèbre par ses romans de high-life!—Il y avait là des poètes, des peintres, des musiciens, un cénacle de bohémiens qui s'appelaient les vivants, et qui croyaient inventer le monde, suivant la formule de tous les nouveaux venus. Mais quand cette fille chantait ces trois vers, je devenais, pour vivant que je fusse, stupidement sentimental, comme si je pressentais que cette chanson me racontait d'avance la mélancolie de mes amours futures. C'est pourtant vrai, que j'ai passé toutes mes journées, depuis lors, à les respirer une par une, les fleurs du mortel bouquet. De ces trois vers, il n'y a que le dernier qui m'ait menti!... Hélas! c'est la tristesse des tristesses que ce mensonge du dernier vers. Mais cette tristesse-là, quand je commence a vouloir la raconter, ma plume se met à trembler entre mes doigts, mes larmes à tomber sur mon encre, les mots à s'en aller de ma tête. On ne peut pas écrire le cœur de son cœur....


Le bouquet de jalousie....

Elles sont très nombreuses et de nuances aussi variées que des fleurs cueillies dans la campagne, les renoncules de ce fatal bouquet,—ou, pour parler sans métaphores, il y a beaucoup de manières très différentes d'être jaloux. Aussi cette méditation porte-t-elle pour titre un pluriel et non pas un singulier. Il semble que les observateurs aient négligé de distinguer et de classer ces diverses jalousies. Le langage vulgaire, lui non plus, n'admet pas de distinction entre l'une et l'autre. «Il est jaloux....» dit une femme en parlant de son mari, de son amant ou de son ami; et puis, comme glapissait l'incomparable Paulin Ménier dans le Courrier de Lyon: «Enlevez, c'est pesé....» Examinons, pourtant, quelques cas au hasard, et voyons s'il n'y a pas jaloux et jaloux, comme il y a coquines et coquines.... Un jeune homme est l'amant d'une femme, mariée elle-même à un homme jeune, ou simplement entretenue. L'amant sait très bien que sa maîtresse se donne au mari ou à l'entreteneur. Il ne lui est jamais venu à l'idée de lui reprocher ce partage, qui fait même partie des petites combinaisons infâmes dont l'amour libre a la spécialité. L'amant trouve cette communauté plus sûre, et si, par hasard, il ouvre la fameuse Fanny de Feydeau, il hausse les épaules, et avec l'élégance que les jeunes gens d'aujourd'hui apportent à leur appréciation de la vie, il marmonne: «En voilà un gêneur!...» J'ai fait l'expérience et recueilli le mot. Hé bien! que demain ce même amant constate les assiduités auprès de sa maîtresse d'un nouveau venu, et le voilà inscrit d'office à l'Othello-club. C'est comme dans une autre chanson: «Ah! quand on est deux, quand on est deux, mamz'elle Thèrèse....» Ce délicat personnage veut bien partager avec un. A trois, son indignation commence. Il n'y a pas besoin de microscope ni de scalpel pour constater que celui-là est un jaloux par amour-propre. C'est la tête qui travaille chez lui.—Soit dit sans mauvais jeu de mots.—...En voici un autre qui se prend à aimer une honnête femme, sans aucun espoir. Il sait qu'elle n'aura jamais d'amant, et il en arrive à ne plus même désirer cette femme. Il lui semble que, si elle se donnait à lui, il l'aimerait moins. En nature masculine, tout est vrai, même ce subtil platonisme. Leurs relations deviennent quelque chose de plus en plus spiritualisé, de plus en plus flottant et nuancé. Elle ne lit plus que les livres qu'il lui désigne. Il n'aime plus que la musique qu'elle lui joue. C'est entre eux une de ces liaisons indéfinissables où il ne se prononce jamais un mot trop tendre, et tout y est tendresse, où il ne se hasarde jamais un geste caressant, et tout y est caresse. Que cette femme se mette à s'intéresser, avec un platonisme semblable, à un autre ami, qu'elle se laisse aller à subir une autre influence d'homme, cet amoureux sans espoir et sans droits réels sera transformé du coup en un jaloux, tyrannique, violent, presque cruel, quoiqu'il ne doute pas une minute de la vertu de son amie. Cette dernière s'en aperçoit trop tard, et aussitôt elle lui offre de lui sacrifier le second. Le jaloux refuse parce qu'il a l'âme généreuse, et il continue d'être jaloux. Ce n'est pas l'amour-propre qui saigne chez celui-là, c'est le cœur.—...Cet autre est marié depuis cinq ans, et il adore sa femme comme au premier jour. Ils ont dîné en tête à tête. Elle s'est habillée, et ils partent pour le bal. Dans le coupé qui les emporte, elle le regarde avec des yeux noyés de félicité. Sa tête sort de la fourrure, petite et souriante, et elle lui murmure en lui prenant la main: «Je voudrais être la plus belle pour te faire honneur, mon doux maître....» Ah! Quel enivrant parfum emplit ce coupé rapide! Ils sont dans le bal maintenant. Elle a des épaules dignes de la femme qui puise de l'eau à la fontaine, dans le Concert de Giorgione, et elle les montre. Elle tourne dans les bras de celui-ci, de celui-là. Elle est la plus belle, comme elle l'avait dit, et aussi, comme elle l'avait dit, elle ne pense qu'à son doux maître. Elle trouve le moyen de lui jeter un mot de temps à autre sans en avoir l'air, de lui couler un regard sans qu'on le remarque. Mais pourquoi ses yeux, à lui, se font-ils durs? Pourquoi, en causant, a-t-il de ces distractions qui révèlent un souci caché, au moment même où la fête rayonne du plus vif éclat? Pourquoi enfin l'emmène-t-il avant le souper, et ne trouve-t-il rien à répondre, dans la voiture qui les reconduit, aux questions anxieuses qu'elle lui pose? Comment lui avouerait-il qu'à voir les regards des autres hommes se poser sur sa gorge nue, à penser que ses épaules étaient près de leurs lèvres, dans la valse; à sentir que d'autres la sentaient belle et la désiraient, il a été saisi par un accès furieux d'une jalousie toute physique?... Ne sont-ce pas là trois types divers du douloureux martyre: la jalousie des sens, la jalousie du cœur, la jalousie de la tête? Elles se mélangent quelquefois. Elles se succèdent souvent. Leurs caractères sont pourtant un peu différents. Je voudrais essayer d'en fixer quelques-uns.


§ I.—La jalousie des sens.

C'est la plus simple de toutes et, je crois, la plus généralement connue. Je trouve une ironie délicieuse à ce fait que la meilleure définition de cette brutale folie ait été rédigée, par qui?... Je vous le donnerais en dix, en cent, en dix mille.... Mais ne cherchez pas, madame; où auriez-vous appris à connaître le nom de Baruch de Spinoza? Cet homme, madame, était un petit juif qui écrivait, il y a un peu plus de cent ans, en Hollande. Vous avez bien, accroché dans un coin de votre hall ou de votre petit salon, un tableautin flamand, quelque intérieur de nuance rembrunie, quelque paysage noyé de vapeur, avec des pesées de nuages sur l'horizon? A une fenêtre d'une de ces chambres paisibles et devant un de ces horizons brouillés, évoquez la pâle, la chétive figure d'un bonhomme, phtisique, au long nez chargé de besicles, et travaillant pour gagner sa vie. Il polit des verres destinés à des astronomes. Ce pauvre diable de solitaire s'interrompt de son labeur afin de manger une soupe au lait que lui apporte une grosse fille de Flandre qui le regarde avec la compassion d'une plantureuse servante pour un moribond de trente-cinq ans. Le bonhomme s'amuse quelquefois à chercher une toile d'araignée dans un coin de sa chambre, puis une autre. Il prend l'araignée de la première toile et la jette dans le piège tendu par sa voisine. Les deux bestioles se poursuivent, elles s'affrontent, agrippées de leurs pattes velues aux mailles du réseau qui tremble. Une d'elles triomphe et enveloppe sa rivale encore vivante d'un linceul qu'elle tisse en quelques secondes. Sur quoi l'homme éclate de rire. Il passe à son bureau, et, là, se met à écrire sur Dieu, sur l'Ame, sur les passions humaines. Or, voici en quels termes il parle de cette jalousie qui nous occupe: «Celui qui imagine que la femme qu'il aime se prostitue à un autre ne s'attriste pas seulement de l'obstacle que cette infidélité peut dresser contre sa passion, à lui, mais il est forcé d'unir à l'image de ce qu'il aime l'image du sexe et des excrétions de cet autre. A cette vue il prend cette femme en haine, et c'est la jalousie qui consiste dans un trouble de l'âme, obligée d'aimer et de haïr à la fois le même objet....» Oui, madame, cette phrase du juif Spinoza se trouve dans son grand traité de l'Ethique, partie III, proposition XXXV, Scolie....—«N'oublions pas que nous sommes des cuistres,» disait un jour avec orgueil le philosophe Cousin, qui a été ministre, académicien, grand-croix de beaucoup d'ordres, et qui n'a pas écrit de sa vie une ligne de la force de celles qu'a tracées ce jour-là l'homme aux araignées.

Cette image de souillure, cette vision de notre rival en train de salir un corps adoré n'a pas la même intensité si ce corps de femme a été à nous, ou si nous ne l'avons jamais possédé, cela est trop évident. Notons donc aussitôt deux sortes de jalousie des sens. Dans le cas où nous sommes jaloux physiquement d'une femme qui ne nous a jamais appartenu, il y a de grandes chances pour que cette jalousie aboutisse au dégoût et diminue notre désir. Si, au contraire, nous avons possédé nous-même cette femme, l'image des caresses qu'elle prodigue à notre rival réveille en nous avec une extraordinaire acuité le souvenir des caresses semblables qu'elle nous a données. Par un détour singulier, ce souvenir agit sur nous à l'état de vision luxurieuse et cette jalousie des sens nous mène au désir. Les femmes le savent si bien que c'est un de leurs procédés pour ramener un amant lassé.—Mais, direz-vous, dans ce retour honteux d'un homme vers une maîtresse qui s'est donnée à un autre, ne rentre-t-il pas aussi de l'amour-propre, la frénésie de la reprendre à cet autre?—J'ai une anecdote sur cette sorte de retour qui répond à cette question. Elle me fut contée à l'époque par Raymond Casal, un soir ou plutôt une nuit que nous revenions ensemble le long des Champs-Elysées, après avoir dîné et passé la soirée dans une même maison. Elle me frappa tellement que je lui demandai la permission de la noter, et lui, très galamment, le lendemain matin, m'envoyait les pages que voici, écrites au crayon sur l'envers de formes de télégrammes. J'y ai à peine changé quelques mots.


«...Elle était,» m'écrivait donc Casal, «remarquablement belle et sa beauté était tout son bonheur. Elle s'était donnée à moi, quoiqu'elle fût une très grande dame, avec une impudeur qui venait justement de ce que l'orgueil de sa chair dominait tout chez elle. Ce fut entre nous aussi un amour tout physique et d'une volupté si entièrement dépourvue d'âme que nous nous parlions à peine, entre des caresses que la brièveté de non entrevues rendait plus ardentes encore. Par un hasard particulier, l'absence de liberté, résultat de sa position, qui aurait dû, semble-t-il, alléger pour moi les obligations de cette liaison, la rendait très lourde. Voici comment. Pour des raisons qui tenaient au genre de vie de son mari, elle ne pouvait jamais savoir à l'avance si elle aurait quelques heures à elle ou non, et il me fallait attendre tous les jours, chez moi, de deux heures à six heures, un mot qui souvent n'arrivait pas, puis, le soir, ne pas bouger du cercle jusqu'à dix heures, si bien que c'était toute ma vie prise. Le jour, par prudence, nous changions sans cesse le lieu de nos rendez-vous. Le soir, nous nous rencontrions toujours chez un ami intime que j'avais alors, Robert de N——. Il habitait, rue Dumont-d'Urville, une maison qui avait une porte de sortie sur la rue la Pérouse. C'était Robert lui-même qui avait mis ainsi son appartement à ma disposition, pour ce moment-là. Il était grand joueur, grand soupeur, et ne rentrait guère avant l'aube. Ma maîtresse et moi, nous sortions toujours de chez lui avant les onze heures.

«Cette liaison durait depuis huit mois à peine, et j'en étais arrivé à une lassitude absolue, presque à un dégoût de cette femme. Pourquoi? A cause de cet esclavage sans doute, et aussi à cause d'une indéfinissable tristesse qui me serrait le cœur au sortir de ces rendez-vous, où il n'y avait que de la sensualité brûlante, partagée, raffinée, mais jamais, jamais une émotion. Je voulais rompre, et je ne savais comment m'y prendre, parce qu'avec cela ma maîtresse était parfaite avec moi, et que je n'ai jamais su avoir un procédé brutal avec une femme. Bref, un soir que j'avais dîné au cercle et que je causais avec Robert, en attendant le moment d'aller au rendez-vous, rue Dumont-d'Urville, je reçois un billet d'elle qui me priait de remettre ce rendez-vous au lendemain. A la dernière minute un contretemps l'avait empêchée. Je jetai ce billet au feu, avec une si visible satisfaction sur ma figure, que Robert le remarqua, et, ma foi, je lui en dis la cause.

—«Tu ne l'aimes donc plus?» me demanda-t-il.

—«Plus du tout,» lui répondis-je en riant, «et je crois que, dans huit jours, je la détesterai. Ah! Ces fins de bonne fortune, c'est comme les fins de voyage, c'est bien long!...»

Après un silence, Robert reprit:

—«Une simple question: As-tu jamais conduit chez moi une autre femme que celle qui vient de t'écrire?»

—«Jamais d'autre,» répondis-je, «mais où veux-tu en venir?»

—«Hé bien!» dit-il, «puisque tu ne l'aimes plus?... J'ai un aveu, là, sur le cœur; j'aime mieux te le faire franchement.... Il y a juste quinze jours, tu avais ton rendez-vous chez moi, tu m'avais prévenu, et j'étais ici, vers onze heures, à tailler de détestables banques. J'avais perdu déjà avant dîner. Mon crédit était épuisé, et pas un ami à moi dans le cercle. L'idée me vint de rentrer rue Dumont-d'Urville pour y prendre de l'argent, afin surtout de couper la veine. «Raymond sera parti,» me dis-je. J'arrive. Je vois sur la table du salon un éventail, un boa et une fourrure. Vous étiez là encore. Que veux-tu? Une curiosité folle me saisit, je marche à pas de loup vers la porte de la chambre à coucher. Je regarde par le trou de la serrure, comme un Bartholo de comédie. Elle venait de sortir du lit et se préparait à se rhabiller. Elle se tenait devant la glace, dévêtue, tordant ses cheveux, et la pleine lumière portait sur elle.... Ah! mon ami, pardon, mais quelle femme! Quelle femme! Je n'ai pas vu le visage, mais le corps!... Non, je n'aurais jamais dû te dire cela.... Ce n'est pas possible que tu ne l'aimes plus....»

—«Pas possible,» fis-je en éclatant de rire; «tu n'as qu'à voir l'effet que me produit ta confession.»

«Il me regarda très sérieusement, puis, d'une voix un peu sourde:

—«Alors, si tu ne l'aimes plus, présente-moi.»

—«Comme tu y vas!...» répondis-je en riant plus fort encore. «Te présenter? Mais c'est impossible. Moi-même, je ne vais pas chez elle....»

«Tout d'un coup, et tandis que je lui parlais, une idée traversa mon cerveau; elle me parut si bouffonne, que je la lui dis tout de suite. Je le tenais, le moyen de rupture si désiré.

—«Tu la trouves vraiment si belle?...» repris-je....

—«Pour que je t'aie parlé comme je t'ai parlé!...»

—«J'ai rendez-vous demain chez toi avec elle. Veux-tu y être à ma place?»

—«Moi?» s'écria-t-il, «tu plaisantes. Et que lui dirais-je?»

—«Ça,» continuai-je en riant toujours, «ce n'est pas mon affaire, tu lui expliqueras ta présence et mon absence comme tu voudras.... Tu auras deux heures devant toi pour la convaincre de ta passion ou ne pas la convaincre.... Moi, j'arrive à onze heures tapantes. Je vous surprends. Je fais la scène de rigueur. J'ai l'air de me croire trahi sur toute la ligne, même s'il n'y a rien eu.... Ce sera un peu canaille, mais je serai libre!... Je ne te demande qu'une chose, ta parole de ne jamais raconter à personne ce pacte de mauvais sujet, pas même à elle.»

«Et il accepta cette immorale combinaison renouvelée des Marrons du feu de Musset. J'employai la journée du lendemain à des préparatifs de départ. J'avais justement l'envie de tuer cette fin d'hiver sur la Corniche, et l'idée que j'allais en finir avec cette sujétion de ces derniers mois me ravissait. A mesure que je me rapprochais du moment où je devais apparaître comme la statue du Commandeur, deux craintes m'angoissaient: celle de ne pas être capable de jouer mon rôle de jaloux, tant je trouvais plaisante cette manière de rompre,—et celle que ma maîtresse n'eût chassé Robert comme un domestique. Me voici donc entrant dans l'appartement et traversant le salon, comme lui, l'autre jour, sans faire de bruit. J'arrive à la porte de la chambre à coucher. Je tourne le bouton. Le verrou était mis en dedans.... Je ne peux pas mieux comparer la soudaineté de ce qui se passa en moi à cette minute qu'à l'impression que j'ai ressentie aux Indes lors d'un tremblement de terre, où Bohun ivre-mort me dit, en tombant, son fameux mot: «I did'nt believe I was so full....» Ce fut quelque chose de si subit, un accès si rapide et si violent de douleur et de colère, que je ne me souviens pas en avoir jamais éprouvé un semblable. J'appelai Robert d'une voix d'abord basse, puis impérieuse.... «Robert!»—Rien ne répondit. Je frappai, même silence. Alors, ivre de rage, j'appuyai de l'épaule sur cette porte fermée, avec une telle force que je l'enfonçai. J'allai droit au lit. Ma maîtresse y était, qui me regardait avec des yeux égarés. Je la saisis par le bras et je le lui serrai d'une manière si cruelle, que mon ami, qui avait cru d'abord à une fureur simulée, dut me repousser. Il sauta du lit et nous nous trouvâmes face à face.

—«Es-tu fou?» me dit-il tout bas, et très pâle, car il me voyait en proie à une espèce de délire. J'eus alors, devant son costume, une perception si nette du ridicule de cette scène après notre conversation de la veille, et une telle peur de moi-même, que je me sauvai de cette chambre comme un insensé. Mais, le lendemain matin, j'écrivais à ma maîtresse une lettre de l'amour le plus effréné. Deux jours après je me battais avec Robert, que je blessai, par bonheur, très légèrement. Nous sommes sortis de cette affaire brouillés à mort, et j'ai gardé cette femme trois ans!»


Ce très authentique document ne permet-il pas d'établir, sur la jalousie physique, un certain nombre de vérités au moins probables?

XLVII

Nous avons beau connaître tout notre esprit et tout notre cœur, notre bête ne nous est jamais connue tout entière, aussi ne faut-il jamais dire: «Cette femme ne peut rien sur moi.» En amour, la seule victoire est la fuite. C'est un mot du plus grand des psychologues modernes: Napoléon.

XLVIII

La jalousie des sens survit à l'amour. Ce devrait être la consolation de toutes les femmes abandonnées, lorsqu'elles sont sans cœur et qu'elles souffrent seulement dans leur vanité. Elles n'ont, pour se venger, qu'à prendre un amant. Elles ne ramèneront peut-être pas l'infidèle, mais elles sont sûres de lui faire du mal. Voilà une grande misère de l'animal homme.

XLIX

Ce n'est jamais ni l'honneur ni l'amour qui font qu'un homme trahi pense à tuer une femme. Le meurtre vient des sens. La volupté, qui n'est que physique, est toujours près d'être féroce.

L

Les coquettes vraiment savantes ne se refusent pas. Elles se donnent. Elles savent que posséder une maîtresse, pour un homme passionné, c'est être possédé par elle. Une femme qui ne nous aime pas et qui nous tient par la jalousie des sens nous mène où elle veut. Le plus irrésistible désir est fait avec la mémoire de la brute qui sommeille chez nous tout.

LI

J'ai vu toute une salle de théâtre prise du fou rire quand Othello entre chez Desdémone pour la tuer. Ce rire avait sa philosophie. Il n'est jamais certain qu'un jaloux de cette espèce, venu pour assassiner celle qu'il aime, ne va pas la réveiller et lui demander pardon. On devrait broder la devise du bouclier spartiate sur cet oreiller vengeur du Maure: «Ou dessous ou dessus.» L'un est si près de l'autre!

LII

La jalousie des sens se distingue des autres par ce signe qu'elle procède par accès, comme les images qui la suscitent. C'est une aliénation intermittente que nous infligent de sang-froid certaines femmes très perverses. Nous aurions cette arme contre elles de mépriser leur bassesse. Par malheur, ce mépris-là ne fait qu'activer le désir; et leur bassesse, elles ne la sentent pas.

LIII

«On n'est jamais ni le premier ni le dernier amant d'une femme, c'est ce qui m'a guéri de ma jalousie....» disait un de nos amis. Un autre lui répondit: «Et moi, c'est ce qui m'a fait tant souffrir....» Le premier parlait avec sa tête, le second avec ses sens.


MÉDITATION XII

BONHEURS CONTEMPORAINS

IV

LES DÉSASTRES (suite.)—- LES JALOUSIES

§ II.—La jalousie du cœur.

Pour distinguer aussitôt la jalousie du cœur de la jalousie des sens, qui a fait l'objet de la Méditation XI et des diverses jalousies de tête, qui feront l'objet de la Méditation XIII, je demande au lecteur de ces notes, forcément incomplètes, de vouloir bien admettre comme démontrée cette proposition:

LIV

Aimer par le cœur, c'est avoir d'avance tout pardonné à ce qu'on aime.

Théorème auquel peut servir de commentaire la phrase que nous disait Berthe Vigneau, à Colette et à moi, quand elle nous racontait les infamies de son amant: «Je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir laissée l'aimer....» La raison de cette inépuisable bonté propre au grand amour est aussi facile à donner que la raison de l'inépuisable méchanceté propre aux sens. Aimer d'un amour où les sens dominent, c'est désirer toujours et toujours souffrir de l'inassouvi. Aimer avec le cœur, c'est trouver la volupté suprême dans le don absolu, dans l'abdication de soi complète. Alors, même les douleurs que l'être aimé vous inflige deviennent des joies. Mais vous voudriez en même temps que personne n'eût aimé ainsi avant vous ce que vous aimez, que personne ne l'aimât ainsi après vous, et c'est en quoi consiste exactement la jalousie du cœur. J'ajoute bien vite, pour ne pas manquer au premier devoir de l'observateur moderne,—la misanthropie,—que cette jalousie du cœur, dégagée entièrement de celle des sens et de celle de tête, est aussi rare qu'une femme qui n'a pas de second amant ou qu'un écrivain sans envie. Tout se rencontre, même à Paris, surtout à Paris, et j'ai là, dans mes notes, plusieurs cas singuliers de cette jalousie, nourrie uniquement de tendresse, qui peut vous faire agoniser de désespoir, ravager votre vie, consumer votre volonté, mais vous amener à la férocité, à la haine, seulement à la rancune?—Jamais.


Premier cas.—Roger Valentin, un de mes amis de première jeunesse, avait eu, quelques mois après notre sortie du collège, un innocent roman avec une jeune fille plus riche que lui. Ils s'étaient rencontrés durant une saison à Pierrefonds. Je me rappelle la visite que je fis là cette année même, en 1872, à mon camarade, nos courses au bord des étangs bleuâtres, et dans cette forêt profonde, ses confidences, avec son accent lorrain,—il était de Lunéville,—sous les branches, que remuait un vent aussi doux que nos rêves de ces temps-là. Dieu! Comme à travers les feuilles vertes de ces branches le ciel apparaissait lointain et pur! Revenu à Paris, Valentin continua d'aimer sa compagne de ces quelques semaines d'été. Il l'aima un an, il l'aima deux ans, il l'aima trois ans, devenu rebelle à toutes les tentations de notre libre existence. J'oubliais de dire qu'il était alors élève à l'Ecole centrale. Ses examens de sortie passés, et brillamment, il demande la main de la jeune fille. Les parents, qui ne s'étaient, comme de juste, aperçus de rien, la lui refusent, d'abord parce qu'il avait à peine six mois de plus qu'elle, ensuite parce qu'il ne possédait aucune espèce de fortune. Je le vois arriver chez moi un matin, le visage rongé de chagrin, mais l'air résolu.

—«Je viens te dire adieu,» fait-il.

—«Tu pars?»

—«Oui,» répondit-il. «Elle ne peut pas m'épouser maintenant.... Mais dans dix ans je serai riche, je l'aimerai toujours, et alors qui sait?...»

Il venait de signer un contrat pour Buenos-Ayres. Il n'avait pas quitté Paris depuis dix mois que la jeune fille, objet de son culte, se mariait. Je dois ajouter qu'il n'avait jamais osé lui parler ouvertement de son amour. Je tremblais d'apprendre qu'à cette nouvelle Valentin se fût tué. Mais non. Je sus qu'il travaillait et réussissait de mieux en mieux. Une fois de plus, je me frottai les mains. J'avais trouvé un cœur humain en flagrant délit de contradiction,—enfantin plaisir de la cuistrerie pessimiste dont j'étais alors infecté.—Des années se passent, la jeune femme devient veuve. Elle avait bien près de trente ans alors, et, de son mariage, une petite fille. Valentin débarque d'Amérique. Il avait gagné une grosse aisance, et, comme il me l'avait dit en partant, il aimait toujours celle qu'il avait aimée à dix-neuf ans, dans l'ombre des arbres de la forêt, «en robe claire, au bord de l'eau.» Vous vous rappelez ces vers divins de Sully:

L'épouse, la compagne à mon cœur destinée,
Promise à mon jeune tourment....

Bref, il demande la main de cette femme, qui, touchée d'une pareille fidélité, répond: oui. Le mariage a lieu. J'ai reçu depuis les confidences de cet homme, qui se trouve avoir épousé la seule femme à laquelle il ait jamais pensé. Il serait absolument, complètement heureux, s'il n'y avait pas cette fille du premier lit et qui ressemble à son père. «Ah!» m'a-t-il dit un jour en me parlant de cette enfant, «je n'ai jamais pu l'embrasser sans avoir là comme une pointe aiguë qui s'enfonçait dans mon cœur....» C'est que cette enfant, qui va et qui vient, avec son rire gai, ses yeux purs, ses cheveux blonds, est la preuve sans cesse renouvelée, la preuve vivante et parlante, au regard de Valentin, que sa femme d'aujourd'hui a été, des années durant, la femme d'un autre. Jamais cette femme ni l'enfant n'ont soupçonné cette jalousie du passé chez cet homme qui, n'ayant pas d'enfant lui-même, adore cette petite fille autant qu'il en souffre. «Explique-moi cela,» me demandait-il avec des larmes au bord des paupières; et il ajoutait: «Je ne suis pourtant pas jaloux.» Il l'était cependant, mais pas avec les sens,—il eût détesté l'enfant,—pas avec la tête,—il l'eût détestée encore, et la blessure de l'amour-propre eût saigné en lui. Cette douleur, à la fois résignée et persistante, tendre dans sa tristesse, et sans une pensée de reproche ou d'amertume, mais cette douleur tout de même et inguérissable, qu'il y eût eu dans la vie de sa femme un autre que lui, avant lui; qu'elle eût donné à cet autre sa virginité, et qu'elle lui dût aussi la maternité, c'était la jalousie du cœur dans toute sa misère et sa noblesse. Il me disait encore: «Non, je ne suis pas jaloux. J'aime cette petite comme si elle était ma fille, et quand je pense qu'elle ne l'est pas, c'est ce regret qui me fait si mal....»


Deuxième cas.—Celui-ci, je le copie exactement sur mon journal à une date qui n'est pas lointaine: «...Mercredi, 16 mars 188-.... La vie, qui dépasse l'imagination en brutalités, la dépasse aussi en délicatesses. Eté aujourd'hui chez Mme R——, l'ancienne maîtresse de S—— B——. L'ai trouvée seule, au coin de son feu, et causé avec elle du mariage de son amant, mariage auquel elle a eu le courage d'assister après l'avoir fait elle-même. Elle me raconte ses sentiments, l'horreur qu'elle a toujours eue de voir la pitié remplacer chez lui l'amour. «Je n'ai pas voulu qu'il me vît vieillir,» dit-elle. Le fait est que cette femme a donné un des plus étonnants exemples que je sache du romanesque dans la coquetterie. Quand elle eut décidé S—— B—— à ce mariage, elle lui accorda un dernier rendez-vous, et, le lendemain matin, elle ordonnait au coiffeur de lui poudrer tous les cheveux. «Ils commençaient à blanchir,» a-t-elle dit à ses amies. C'était sa manière de lui prouver, à lui, que, l'ayant perdu, elle devenait une vieille femme. Elle venait d'avoir trente-huit ans.... Je la regardais donc, ce soir, assise dans un fauteuil, au coin de ce feu paisible, et avec sa jeune physionomie rendue plus jeune encore par cette gracieuse blancheur de sa chevelure, et elle m'expliquait comment, le jour du mariage, elle avait beaucoup pleuré. «...Mais de douces larmes. Je connaissais cette jeune fille. Je le connaissais si bien lui-même, je savais qu'il serait heureux par elle, et je trouvais une espèce de sauvage douceur, dans mon isolement volontaire, à me dire que ce bonheur de chaque minute, il me le devrait. Vous ne comprenez pas cela, cette ivresse du sacrifice, cette preuve donnée à quelqu'un que personne, personne ne l'aimera comme vous l'avez aimé?...»

—«Et vous n'avez jamais été jalouse?» lui demandai-je.

—«Si,» dit-elle après un silence, «quand j'ai su que, durant son voyage de noces, il s'était arrêté dans une ville où nous avions passé quatre jours ensemble, cachés, la première année de notre amour.... Il n'aurait pas dû me faire cela.... Et puis, je le lui ai pardonné.... Mais moi, je ne pourrais jamais retourner dans cette ville, maintenant.... Il y a là, dans ce coin d'Allemagne, un paysage de fleuve que nous avons regardé tous deux et tant aimé.... Comment a-t-il pu le regarder avec une autre?»

Puis après un silence:—«Est-ce assez ridicule, pourtant? N'être pas jalouse de toute la vie d'un homme puisqu'on la donne à une autre, et être jalouse d'une impression qu'il a eue avec vous autrefois, et dont on voudrait qu'il ne l'eût eue depuis avec personne!...»


Troisième cas.—C'est une petite comédie, ou plutôt le scénario d'une saynète à deux personnages qui pourrait porter comme titre le mot du révolutionnaire: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent point.» Les pauvres morts! C'est affreux d'en médire, mais c'est quelquefois si commode, en amour comme en politique et en littérature!

SCÈNE PREMIÈRE

Le théâtre représente un petit salon d'une femme à la mode, dans un hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pas bien loin de l'Arc. Ameublement réglementaire: paravents, bibelots, vieilles étoffes, divans avec coussins, lampes anglaises, etc., etc., (Voir pour plus amples renseignements les romans mondains de cette année de grâce 188-.)—Une table à thé de chez Leuchars. (Voir les mêmes romans.) La lampe brûle sous la théière. Mme de Gesvres—Jeanne, de son petit nom—est seule dans ce salon: trente ans, très blonde, avec des yeux noirs très doux. Toilette de chez ——. (Voir comme plus haut.) Elle se promène de long en large et regarde de temps à autre une montre microscopique enchâssée dans son bracelet. (Toujours comme plus haut.) Elle se parle à elle-même, tout bas.

Cinq heures.... Dans quelques minutes il sera là. Que va-t-il me dire?... La dernière fois qu'il est venu dans ce salon, il y a quinze mois,—quinze petits mois,—Marthe était là! Pauvre Marthe!... Comme elle l'aimait!... Il partait pour l'Amérique le soir même.... Et ils se disaient adieu chez moi, encore une fois, après l'adieu de la journée.... Oui, comme elle l'aimait!... Jusqu'au martyre, puisqu'elle avait exigé qu'il acceptât de s'en aller, pour ne pas nuire à sa carrière. On ne devrait jamais s'attacher à un diplomate quand on a le cœur qu'elle avait, cette femme-là.... Et lui, comme il avait l'air de l'aimer!... Et deux mois après, elle était morte.... Et depuis, il ne m'a pas écrit trois fois, à moi qui lui représente pourtant tout ce qui lui reste de cet amour, puisque j'ai été leur confidente, que je me suis chargée de lui renvoyer tous ses souvenirs.... Allons, il l'aura oubliée.... Ah! les hommes! Tous les mêmes.... Je suis curieuse de savoir comment il se justifiera.... Ce silence de plus d'un an, et, aussitôt de retour à Paris, ce billet pour me demander un rendez-vous,—chez moi?... Ça ne me dit rien de bon.... Ce serait assez canaille, mais bien dans la note, de vouloir profiter de nos anciennes relations pour me faire la cour.... Il me regardait autrefois avec des yeux!... Par exemple, si c'est avec ces intentions que ce monsieur revient, il trouvera à qui parler....—Longue rêverie.—Et ce doit être avec ces intentions-là. Une femme ne se trompe pas à cet instinct. Nous verrons bien, et ce qu'il sera remis à sa place!... Elle tend l'oreille.... Une voiture.... Elle s'arrête.... Deux coups de cloche.... C'est lui....—Elle s'assied sur le divan, à côté duquel est une petite table garnie d'étuis anciens, de boites à miniature, de flacons ciselés et de portraits. Elle prend un livre vêtu d'une gaine de soie brochée, un des romans cités ci-dessus, et fait semblant de lire.

SCÈNE DEUXIÈME

La porte s'ouvre. Le domestique introduit M Raoul Garnier: trente-cinq ans, tournure élégante, physionomie mâle et fine. Les tempes grisonnantes, les yeux bridés, l'expression de tout le visage, révèlent de grands chagrins. Il est visiblement ému. Il s'avance vers Mme de Gesvres et lui baise la main en disant simplement d'une voix étouffée: Madame!...

JEANNE.—Mon ami!... Elle lui prend les deux mains et les lui serre, franchement, fraternellement.... Mon pauvre ami....

Un silence. Robert s'assied sur un fauteuil un peu bas, près du divan. On entend le bruit de la théière sur la petite flamme et le craquement du bois dans la cheminée. (Ici, longues banalités de conversation, petits potins de société, nouvelles de celui-ci, de celui-là.) Tous deux sont gênés. Silence.

JEANNE, après le troisième ou le quatrième de ces silences, prenant une photographie sur la table et la tendant à Raoul.—Avez-vous vu le portrait de notre pauvre amie, que j'ai retrouvé depuis le malheur?... N'est-ce pas, que c'est bien elle et tout son charme?...

RAOUL.—Oui, c'est bien elle!... Nouveau silence; puis, comme se parlant à lui-même: Il me semble que c'était hier. Nous étions là tous les trois: vous, juste où vous êtes; elle, ici, à côté de vous, sur ce divan; moi, à cette même place ... à cette même heure.... Vous nous disiez d'espérer.... Moi, j'avais un pressentiment que cette séparation nous serait fatale.... J'avais la promesse d'être rappelé au ministère au bout de six mois.... Six mois! En voici quinze que je suis parti, et je ne la reverrai plus jamais, jamais....

JEANNE. Elle a froncé imperceptiblement le sourcil en écoutant le jeune homme, mais elle secoue la tète avec émotion.—Comme c'est bon de vous entendre parler ainsi! Il y a donc des sentiments vrais dans ce monde. Vous me pardonnerez de vous dire cela.... En ne recevant pas de lettres de vous depuis des mois et des mois, j'ai cru que vous aviez oublié notre chère morte, et moi, qui sais ce que vous avez été pour elle, j'en avais le cœur tout serré.... Je vois que je m'étais trompée....

RAOUL.—C'est vrai, madame, j'ai eu tort.... Mais que vous aurais-je écrit?... J'ai été, pendant des semaines et des semaines, à la suite de cette fatale nouvelle, dans un désespoir à ne pas trouver l'énergie de quoi que ce fût.... Ç'a été d'abord une stupeur, presque une folie. Je ne pouvais croire que ce fût vrai, que cette femme que j'avais connue si tendre, si aimante, ne me regarderait plus avec ses yeux, ne me parlerait plus avec sa voix, ne m'aimerait plus avec son cœur.... Ensuite, quand j'ai reçu, par vos soins, le paquet de mes lettres qu'elle vous avait légué pour moi, j'ai voulu tromper ma douleur en revivant tout ce passé.... Savez-vous comment?... Chaque jour, je cherchais, dans cette correspondance, la trace de ce que nous faisions, de ce que nous pensions, l'année précédente, à pareille date, et l'autre année, celle d'auparavant, la première.... J'arrivais ainsi à me donner une hallucination rétrospective qui me rendait Marthe vivante pour quelques minutes, pour une heure quelquefois.... Le croiriez-vous? En même temps que je me plongeais ainsi dans mon passé avec ce délire, j'en avais peur, de ce passé.... Oui, j'avais peur de revoir Paris, de revoir mon appartement où elle est venue, de vous revoir vous-même.... Quel battement de cœur quand j'ai reçu votre billet m'accordant le rendez-vous que je vous demandais!... J'allais donc, pour la première fois depuis sa mort, parler d'elle.... Ah! j'avais tort d'avoir peur! Cela fait tant de bien de souffrir tout haut!... Vous voyez, je l'aime comme je l'ai aimée au premier jour.... Depuis la minute où je l'ai rencontrée, elle a aboli toutes les femmes. Aucune n'a plus existé pour moi. Aucune.... Il y a plus d'un an qu'elle est morte, et c'est la même chose encore, et je sens que ce sera ainsi longtemps, bien longtemps....

JEANNE. Elle a de nouveau froncé le sourcil, et elle s'est mordu la lèvre tandis que Robert parlait. Son pied, qu'elle avançait sur un coussin, s'est crispé dans le petit soulier verni, puis s'est retiré. Lui n'a rien vu de ce manège.—Mon Dieu! que n'est-elle là pour vous entendre!... Elle aussi, elle me disait, en me parlant de vous: «Il m'a tout fait oublier....» Hélas! elle n'avait pas été gâtée avant de vous connaître....

RAOUL.—Mariée à dix-huit ans, presque par force, et à quel homme!... Ah! si elle n'avait pas eu son fils, comme je l'aurais arrachée à cette vie!...

JEANNE.—Oui, ce sont ces mariages-là qui nous perdent, nous autres femmes.... On ne se sent pas comprise. On est malheureuse, et on fait comme notre pauvre amie: on est la dupe de quelque libertin sans cœur qui vous joue la comédie du grand sentiment, et c'est pire qu'avant, on a le mépris de soi par-dessus le marché.... Et puis, quand, après ces affreuses déceptions, on a la chance de rencontrer un vrai, un sincère amour, qui vous panse toutes vos blessures, qui vous guérit de toutes vos douleurs, il faut mourir....—Un silence.—Mais voilà que je renouvelle encore vos peines ... et les miennes.... Allons! causons plutôt de vous maintenant, dites-moi ce que vous allez devenir, et d'abord laissez-moi vous offrir une tasse de thé.—Elle se lève et marche vers le plateau.—Très fort ou léger? Deux morceaux de sucre ou trois?...

RAOUL. Les phrases que Jeanne vient de prononcer lui ont fait fixer les yeux sur elle avec stupeur. Il s'est levé aussi et paraît embarrassé de parler.—Très léger, un morceau.—Il trempe ses lèvres dans sa tasse et cause de nouveau de choses indifférentes, puis avec timidité: En effet, elle avait l'air d'avoir traversé de bien dures épreuves....

JEANNE, toujours debout en préparant sa tasse à elle.—De bien dures....

RAOUL.—Que de fois, quand je la voyais trop triste, j'ai été tenté de l'interroger! Vous avouerai-je que je n'ai jamais osé?...

JEANNE.—Je reconnais bien là votre délicatesse.... Mais, soyez-en sûr, elle ne vous a jamais menti. Du jour où elle a été à vous, elle n'a plus rien eu à vous cacher dans sa vie....

RAOUL. Ses mains tremblent et il a posé sa tasse. Nouveau silence.—Madame?...

JEANNE.—Qu'avez-vous? Vous tremblez?... Vous me faites peur!...

RAOUL.—Pardonnez-moi.... Mais je ne peux pas croire que tout à l'heure je vous aie bien comprise.... Ainsi Marthe....

JEANNE. Une stupeur supérieurement jouée; deux soupçons de larmes dans ses yeux, puis quelques phrases comme:—Ah! je devine.... Mais qu'ai-je fait?... Comment? Vous n'en saviez rien?... Et c'est moi qui?... Ah! malheureuse!...

RAOUL, d'une voix sourde.—C'est donc vrai? Elle avait eu un amant avant moi?...

JEANNE.—Ne me demandez plus rien. Je ne répondrai pas.... Si j'avais pu soupçonner!...

RAOUL.—Avant moi!... Quelqu'un que je connais sans doute, que je rencontrais chez elle, à qui je serrais la main.... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa tête sur ses mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'écoute pas et ne lui en laisse d'ailleurs guère le temps. Prenant son chapeau et se levant:—Vous avez raison, madame, je n'ai rien à vous demander de plus.... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer à causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous m'avez fait.... Ce n'est pas votre faute.... Je vous demanderai la permission de revenir ... bientôt.... Adieu, madame, adieu....—Il s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut pas éclater en sanglots. Il sort.

SCÈNE TROISIÈME

JEANNE. Pendant tout le temps que Raoul a parlé, elle est demeurée immobile, tris émue. Elle entend le roulement de la voiture et passe les doigts sur son front, comme se réveillant d'un mauvais songe.—Non, non, non.... Je ne veux pas avoir fait cela, c'est trop horrible.... Vite du papier, une plume, de l'encre.—Elle s'assied à un mignon bureau, derrière un paravent de cristal.—Que je lui écrive pour lui demander pardon!... Ah! ce que l'on a de mauvais en soi!... Cette douleur ... cet amour.... J'ai été jalouse, atrocement jalouse. Est-ce que je l'aimerais, par hasard?... Et puis cette idée de tout lui apprendre de ce qu'elle avait mis tant de soin à lui cacher m'a traversé l'esprit, là, subitement.... Et puis!... Je vais lui demander pardon de cette infâme révélation, lui jurer que ce n'est pas vrai....—Elle commence une lettre, puis la déchire; une seconde, la déchire; une troisième, la déchire.—Non, je ne peux pas....—Elle mord distraitement la perle qui termine son porte-plume d'or.—Et il a cru cela tout de suite, sans un mot, sans une preuve?... Sans une preuve!... Pauvre Marthe!...—Elle se lève, et, refermant le buvard:—Décidément, il n'a que ce qu'il mérite. Sans une preuve!... Non, les hommes sont vraiment par trop canailles....

Rideau.


...Comment ai-je deviné le secret de la petite infamie commise par l'ange blond aux yeux bruns de l'avenue du Bois contre la mémoire de la pauvre morte, c'est mon secret, à moi, qui ne fut jamais celui de Raoul. On voit que ce garçon n'avait jamais médité sur l'observation suivante:

LV

On rencontre des femmes qui ne prendraient à une amie ni un mari ni un amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment.

Toujours est-il qu'à partir de cette conversation l'amoureux de Marthe tomba dans le plus étrange état de douleur imaginative que j'aie constaté. Il était jaloux du passé d'une morte, et il me décrivait ainsi cet état dans une lettre que j'ai relue bien souvent: «...J'aurais dû,» m'y disait-il, «ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussitôt après cette affreuse révélation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonné un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre maîtresse, et je lui ai tout pardonné. L'espèce de jalousie sans nom dont je souffre réside en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'éveil spontané et volontaire de son cœur. Mais n'est-ce pas une forme de mon égoïsme? Vois-tu, ce que je lui envie, profondément, à cet inconnu, ce sont les années qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les tristesses de sa vie, et, ces années, il les a employées à la tourmenter, à lui faire du mal, et moi, que le temps où j'aurais pu la rendre heureuse m'a été avidement mesuré!...» Cette confession,—en ai-je reçu de pareilles, et provoqué, par le goût passionné que j'ai toujours eu de sentir sentir!—cette confession, qui se prolonge durant des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cités et d'autres analogues, à établir comme probablement exact le parallèle que voici entre la jalousie des sens et celle du cœur. Cette dernière a pour cause la pensée des sentiments éprouvés pour un autre cœur par le cœur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe l'image des sensations procurées par une autre chair à la chair que l'on aime. Aussi la jalousie du cœur ne s'apaise-t-elle pas, comme la jalousie des sens, par la présence et par la possession. Elle porte sur le passé et sur l'avenir, précisément parce que la vie du cœur se compose de souvenirs. Nous voudrions que le cœur dont nous sommes épris nous dût toute la mémoire de ses bonheurs, dans ce passé et dans cet avenir.—C'est pour la même raison que la jalousie du cœur ne procède point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pensée tourne à l'idée fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du cœur s'épuise dans la mélancolie continue. C'est de la dernière que l'on meurt.—La jalousie des sens s'exagère de plus en plus dans la brutalité, celle du cœur s'affine de plus en plus dans la nuance. La première est donc plutôt masculine, la seconde, féminine.—La jalousie des sens présente cette anomalie qu'elle peut être déloyale avec sincérité. Un homme est souvent jaloux jusqu'à la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le cœur, surtout dans le mariage, refuser de se venger, même par la plus légère coquetterie? «Si je me laissais faire la cour,» me disait une d'elles, «je lui ressemblerais....» C'est que la vie du cœur est celle des subtilités infinies, des susceptibilités intimes de plus en plus maladives.—Enfin, si la jalousie des sens a pour résultat d'exciter le désir, la jalousie du cœur a pour effet de l'éteindre quelquefois à jamais. Une maîtresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-là peut devenir incapable d'éprouver une volupté quelconque entre les bras de celui qu'elle aime.... Mais, pour épuiser la différence entre ces deux sortes de maladies morales, il faudrait écrire un volume entier. Les pages en seraient inintelligibles à ceux qui n'ont jamais aimé qu'avec leurs sens, et à quoi bon convaincre les autres? Je préfère conclure par cette réflexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour celle qui fait la matière de ces quelques pages:

LVI

La raison dit: «Une femme qui vous rend jaloux ne mérite pas que vous l'aimiez. Toute jalousie est donc absurde.» Le cœur répond: «C'est justement parce qu'elle ne mérite pas d'être aimée que je suis jaloux....» Il ajoute souvent tout bas: «et que je l'aime!...»


MÉDITATION XIII

BONHEURS CONTEMPORAINS

V

LES DÉSASTRES (suite).—LES JALOUSIES

§ III.—Les jalousies de tête.

Condamneriez-vous Othello, si vous étiez juré?—Moi, certainement, parce que le crime passionnel, considéré du point de vue de la défense sociale, me paraît plus redoutable que tout autre. Mais si j'étais son ami, peut-être le serais-je davantage encore après son crime, parce que je croirais plus que jamais en sa sincérité, surtout s'il avait essayé sérieusement de se tuer lui-même après....—Quel original, alors!—C'est surtout que je le plaindrais. Autant dire que les jaloux des sens me paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais aussi des malheureux qui ne sont ni méprisables ni ridicules. Quant aux jaloux du cœur, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne les envierait d'aimer jusqu'à l'agonie? Maintenant vont défiler les grotesques de la bande, les jaloux qui ne désirent pas la femme dont ils sont jaloux, qui ne l'aiment pas de cœur; mais la vanité ou la sottise les pousse à tourmenter cette pauvre femme, et à se tourmenter eux-mêmes sans l'excuse d'une sincérité de passion, sans la grâce d'une sincérité de tendresse. Au premier abord cela paraît insensé qu'il y ait de par le monde des hommes qui se fassent tout à la fois bourreaux et victimes, qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin toujours, simplement parce qu'ils se montent la tête, à froid et à vide. Et cependant rien de plus fréquent, et pour ne pas discuter cette thèse dans le vague, je choisis aussitôt quelques échantillons de ce que j'appelle les jaloux de tête, pour faire pendant aux maîtresses du même genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie singulière peut naître:


Par amour-propre simple.—C'est ici le cas le plus fréquent; il se produit surtout dans les ruptures et au lendemain des ruptures. Cette jalousie-là consiste à ne pas pouvoir supporter qu'une femme abandonnée par vous continue sa vie. Vous avez accablé une maîtresse de mauvais procédés. Vous avez répété à tous vos amis, à tous vos camarades, voire à de simples connaissances: «Quelle corvée! mon Dieu! quelle corvée!... Qui me débarrassera de ce crampon?...» Ou encore: «Ne souhaitez pas d'être aimé, allez, ce n'est pas amusant!...» Ou encore: «Si je la quittais, elle en ferait une maladie; c'est ce qui me retient....» Et puis votre égoïsme l'a emporté, vous avez quitté la pauvre femme. Elle a beaucoup pleuré. Elle a été malade. Pourtant elle a commis l'infamie de ne pas mourir. Vous apprenez qu'elle reçoit les visites d'un consolateur, qu'elle devient moins triste, qu'elle se remet, qu'elle est heureuse, et voilà que vous ne parlez plus d'elle qu'avec une âcreté de langage qui n'a d'égale que la fatuité de votre pitié hypocrite quand vous vous lamentiez sur l'excès de ses sentiments. Cette jalousie par amour-propre simple confine à celle que nous avons étudiée dans la Méditation XI; elle s'en distingue par ce trait que le jaloux de tête n'est pas tourmenté par des visions physiques. L'irritation ne le mène pas au désir. Il méprise la femme qui a cessé de le pleurer,—et il la méprise ingénument,—parce que l'idée de la douleur qu'il causait lui constituait une délicieuse flatterie d'amour-propre, et il la hait d'en être privé.

—«Je n'aurais jamais cru ça d'elle,» me disait un camarade, qui venait d'apprendre qu'une ancienne maîtresse à lui s'était mise en ménage avec un de nos amis communs, «moi qui ai hésité trois mois à la lâcher!...»

—«Ah! les femmes!...» lui dis-je sans lui laisser voir que son exclamation me semblait d'un comique à réveiller un mort.

—«Je commence à croire que tu as raison,» me répondit-il avec un air profond, «et que la meilleure ne vaut pas cher....»

Notez que le camarade qui me débitait cette colossale sottise était une façon d'homme à bonnes fortunes, lequel continuait, quoique marié, à courir les diverses sous-préfectures du département de la Haute-Noce (à inscrire sur la carte du Tendre à côté des départements déjà signalés dans la Méditation VIII). Il est assez curieux, en effet, de constater que cette vanité grotesque de l'homme qui ne veut pas être remplacé se rencontre surtout chez l'homme qui a beaucoup remplacé. Petit trait de psychologie masculine à joindre à cet autre, que le mépris pour le sexe féminin abonde spécialement chez ceux qui ont commis le plus de coquineries galantes, bouffon détour du cœur qui peut se résumer paradoxalement ainsi:

LVII

Ce que certains hommes pardonnent le moins à une femme, c'est qu'elle se console d'avoir été trahie par eux.

Par amour-propre composé.—J'ai entendu un homme d'Etat, intelligent,—aussi fait-il une merveilleuse carrière politique devant le suffrage universel et vient-il d'échouer aux élections de son Conseil général après avoir été tour à tour éliminé des ministères et de la Chambre,—discuter entre intimes une loi sur le duel. «Il n'y a,» disait ce sage, qu'un article à inscrire dans cette loi: Les comptes rendus des rencontres sont rigoureusement interdits....» Hé bien! celui que j'appelle le jaloux par amour-propre composé est le frère du duelliste qui va sur le terrain pour la galerie, cette invisible galerie constituée, suivant le cas, par les vagues lecteurs d'un journal, par quelques membres d'une coterie, d'autres fois par les quatre habitués d'un café. Vous souvenez-vous de ces deux étudiants qui faillirent se tuer dans un combat, en chambre, au fleuret démoucheté, parce que la maîtresse d'un d'entre eux avait parlé familièrement à l'autre «en plein restaurant»? Un des témoins déposa gravement en ces termes à l'audience, et il nomma le restaurant, qui était,—ô innocence!—connu dans le quartier Latin sous le nom significatif de Vacherie! Le jaloux par amour-propre composé est donc celui dont la jalousie commence à la pensée de ce que l'on dit. Cet on si fuyant et si vain, toujours mal renseigné et encore plus indifférent, que de sacrifices lui avons-nous faits, tous tant que nous sommes! Et moi, le premier, aurais-je eu contre ma maîtresse cette implacable rancune, si je n'avais songé au foyer de la Comédie et aux discours que pouvaient, que devaient tenir sur mon compte tel et tel pensionnaires dont je n'aurais pas voulu pour jouer une panne dans une saynète en un acte? Cette jalousie par amour-propre composé est certainement la plus misérable de toutes. N'empêche que c'est elle qui pousse l'amant aux plus terribles éclats. On pourrait presque affirmer qu'elle représente le moyen le plus sûr, pour une femme, de savoir si elle n'est pas aimée. Au regard du véritable amoureux, en effet, le public n'existe pas. S'il songe au ridicule, c'est pour se réjouir que ce ridicule lui permette de montrer à celle qu'il aime la profondeur de sa passion. Et nous arrivons aux deux nouveaux aphorismes:

LVIII

Pour un amant qui aime avec tout son cœur, une infidélité connue de sa maîtresse offre encore cette douceur qu'il peut lui prouver son amour en lui pardonnant.

LIX

L'amant pour qui la galerie existe ne voit dans sa maîtresse qu'une occasion d'étonner cette galerie. C'est le moment pour cette femme d'avoir vraiment peur.

Par suggestion.—On a tant abusé de ce mot depuis quelques années, qu'un écrivain qui se respecte éprouve quelque pudeur à l'employer,—Eppùre si muove, disait le vieux Florentin.—Il existe un certain nombre d'êtres de reflets et qui vont quêtant, si l'on peut dire, les idées, les goûts, les émotions qu'ils devraient avoir. Vous les connaissez, ces miroirs ambulants dans la littérature et dans l'art. C'est le Monsieur qui veut à tout prix être dans le mouvement. Il applaudit aujourd'hui aux pièces dégoûtées et pessimistes, comme il eût applaudi, voici cinquante ans, aux pièces romantiques. Il aime pêle-mêle Degas et Wagner, les poètes anglais et les romanciers russes, parce qu'il sait qu'il faut penser ainsi, et il est sincère, comme il le sera plus tard dans son dégoût pour ces mêmes artistes. Une affirmation très décidée de tel ou tel personnage suffira. En politique, cette suggestion se fait plus visible encore, parce qu'elle peut s'étendre d'un individu à toute une foule. Napoléon a suggestionné la France; il lui a persuadé qu'elle avait envie de conquérir l'Europe, et cette folle de nation l'a cru! Dans un ordre d'idées tout simple, tout modeste, tout bourgeois, celui qui nous occupe, où il semble bien que chacun devrait penser et sentir par lui-même, rien de plus commun que la suggestion. La preuve en est dans ce besoin de confidence qui tourmente tant de soi-disant amoureux, quoique ce soit une vérité, connue comme le carré de l'hypoténuse, que faire une confidence à un ami, c'est: 1° la faire à deux, à trois, à dix, puisque votre ami n'a pas plus de raison de garder votre secret que vous-même; 2° vous aliéner cet ami, qui sera certainement un peu envieux de vous; 3° vous préparer bon nombre de chances d'être trompé, si votre maîtresse et cet ami arrivent à se connaître et à se parler.—Osons le dire, neuf fois sur dix, ce n'est point parce que l'on aime que l'on fait ces imprudentes confidences. C'est parce que on a fait ces confidences que l'on aime, ou que l'on croit aimer, et on commence de subir la suggestion de l'ami choisi. «Que penserais-tu à ma place?... Que dois-je croire?...» lui demande-t-on, ce qui équivaut à lui demander: «Que dois-je sentir?...» Il se rencontre des camarades qui répliquent à ces étranges questions par des conseils de sentiments délicats et tendres. Ce sont ceux qui vous aiment vraiment et qui vous souhaitent heureux.—La plupart du temps, l'ami nourrit, sans même s'en douter, le secret désir que votre bonheur tourne mal. Et entre parenthèses, c'est ici l'occasion de remarquer le profond bon sens avec lequel les femmes pratiquent d'instinct l'aphorisme suivant:

LX

Une maîtresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son pire ennemi,—à moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant.

Et alors s'ouvre la série des conseils perfides qui transforment le confident en un Yago de bonne foi. «Moi, je ne supporterais pas cela....» Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident fait sortir de votre tête l'Arnolphe extravagant qui reposait là, comme les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur boîte, et vous vous mettez à faire le jaloux que vous n'êtes pas, et, ce faisant, à le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-même qui vous suggère d'être jaloux de celui-ci ou de celui-là, pour que vous négligiez de l'être du rival qui a seul de l'importance à ses yeux, à elle. Ces espèces de jalousies factices, qui ont fourni matière à tant de comédies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en distinguent par ce trait que le jaloux de cette espèce ne pense pas à la moquerie possible de son confident. C'est un jaloux à la suite, voilà tout, et qui emboîte le pas aux conseils d'un autre, par esprit d'imitation. Qui l'étudierait et le définirait bien, cet esprit, expliquerait tant d'existences humaines, particulièrement dans ce Paris où il est si malaisé d'être personnel, que les trois quarts des bipèdes couchés à Montmartre, à Montparnasse ou au Père-Lachaise mériteraient pour épitaphe: «Ci-gît X..., Y..., Z... , mort le.... C'est la première fois qu'il n'a pris l'avis de personne.»—On avait déjà trouvé cette autre à un politicien intrigant: «C'est ici la première place qu'il n'ait pas sollicitée.»

Par snobisme.—Nos ancêtres, qui n'avaient pas le mot, avaient si bien la chose, que la liste des maris ou des amants trompés par les rois, et qui s'en sont réjouis, est, à la liste de ceux qui s'en sont fâchés, dans les proportions de trois cents à un. Et je jurerais sur les mânes réunis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands prêtres de la Sainte Analyse, que cette joie était presque toujours désintéressée. La vanité du Snob est si totale, elle envahit si complètement le champ rétréci de son âme! Je me rappelle ce mot du jeune Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au grand seigneur. Il s'était établi par chic, et pour succéder à des princes, l'amant sérieux de la célèbre Gladys Harvey. Elle venait de le quitter pour un employé de nouveautés dont elle s'engoua au point de renoncer à son luxe, à son hôtel, à ses chevaux,—enfin une de ces invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par génération dans le demi-monde.

—«Si seulement,» gémissait Figon, «ç'avait été quelqu'un du Cercle!...»

C'était le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degré de simplicité grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes les supériorités. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui toléraient avec la plus singulière indifférence, presque avec plaisir, auprès de leur maîtresse, les assiduités de tel ou tel personnage notable à un titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions féroces pour celui dont la présence n'eût pas flatté leur amour-propre. Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tête, qui est le contraire de celui-là, je veux dire le jaloux

Par envie.—Un des types les plus saisissants que je connaisse de cette jalousie envieuse a été donné, lors d'un procès célèbre, par ce Fenayrou dont j'ai déjà parlé et qui tua si tragiquement le malheureux Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux hommes avait vouée à l'autre, il entrait une part de jalousie physique et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires fanges de l'être. Fenayrou avait échoué dans son commerce de pharmacie. Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospéraient au contraire, et chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'âme du mari jadis outragé un de ces précipités moraux dont le dosage reste presque impossible et que je formulerais à peu près ainsi:—il devint jaloux de l'autre avec toute la force de son envie....—Au cours de mon existence d'artiste, j'ai observé le même phénomène à l'occasion d'une femme très rusée qui avait été la maîtresse d'un des plus délicats d'entre les musiciens de cette époque. Il faut croire que cette femme portait dans le cœur une pédale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique, car, ayant rompu avec le jeune maëstro, elle eut une aventure avec un des confrères de ce premier amant. Ce second maëstro avait eu un ballet joué à l'Opéra, tandis que l'autre tournait de plus en plus à l'opérette et au «flon flon». Entre les deux, la dame avait donné place à un aimable boursier. Je me trouvais à dîner un jour, chez elle, avec les trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus bouffon que l'extrême amabilité des deux musiciens pour le boursier et leur aigreur l'un à l'égard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois histoires ayant été à peu près publiques, comme la dame, ils savaient tous trois à quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de Snobisme, se montrait visiblement enchanté de la compagnie. Il eût dit volontiers merci à ses collègues de la pédale; et chacun de ces deux artistes était enchanté que l'autre eût été obligé de partager avec l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes se croquaient du regard, s'en dévoraient plutôt. Il y avait entre eux, non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisième, mais la fatale, la furieuse passion qui fait qu'à certains hommes, et quelquefois de grande valeur, le succès, ou simplement le talent d'un confrère procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reçus leurs confidences.

—«Ce que je ne pardonnerai jamais à X..., dont j'adore le talent,» me dit l'un d'eux, «c'est d'avoir été bien avec Madeleine.»

—«Vous savez le cas que je fais d'Y...,» me dit l'autre, «mais après l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amitié est finie entre nous.»

Et tous les deux étaient de bonne foi!

Par littérature.—Cette anecdote sur deux compositeurs très habiles pour qui j'ai écrit quelques mauvais vers m'amène à une autre jalousie assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les écrivains qui veulent «faire vécu», comme on dit à l'heure actuelle.—Pauvre langue française, sur quel chevalet achèverons-nous de te déformer?—Ces bons jeunes gens et ces honnêtes Trissotins abordent l'amour avec un programme dans la tête, qu'il s'agit pour eux de réaliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable maîtresse; aller avec elle à la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir à ses pieds, se sentir le cœur content, comme dit la chanson, à la bonne et vieille manière, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau mouvante parmi les prairies, du printemps épars dans l'air et de la volupté flottante dans ses yeux,—voilà qui ne ressemble guère au susdit programme. On n'est pas pour rien né dans un âge de décadence, de complexité, d'analyse à outrance, de dédoublement et de joies morbides! Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe, Flaubert, ont peut-être soupiré toute leur vie après la santé perdue du corps et du cœur, après la simplicité de l'âme, après la joie douce et pure. La fatalité d'un sort cruel a fait d'eux des malades involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des malades, et les plus cocasses.—Hélas! J'ai connu moi-même tant d'heures stupides où je cabotinais avec des chagrins pourtant trop réels, où je pratiquais la coquetterie de mes rancunes, où j'étais presque fier, pour tout dire, d'avoir été trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise grâce à railler ces candidats au Dalilaïsme, et leur passionné désir de rencontrer une femme bien scélérate,—pour le raconter. On les voit alors s'attacher aux pires drôlesses, par choix. Ils arrosent la fleur de la jalousie dans leur cœur comme la grisette de jadis arrosait ses volubilis. J'en ai connu un qui, me détaillant ainsi les perfidies dont il avait été la victime, s'écriait d'un air de triomphe, après avoir dénombré ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homère fait ses guerriers:—«A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...» D'habitude ces jalousies-là se terminent par de la prose ou des vers,—avec néologismes, sensitivités, mourances, et dans l'entre-temps une généreuse indignation sous forme de basses insultes pour les confrères en vogue, bref, cette froide rhétorique de névrose volontaire qui finira par nous ramener au style télégraphique, tant est écœurante cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux qui ont de «l'écriture artiste» plein le cœur poussent le cabotinage jusqu'au drame. Quelle pitié alors que de rencontrer dans les faits divers d'un journal une de ces tragédies où il n'y a de vrai que le sang versé, et, comme dit l'autre: «tout le reste est littérature!»

Par méchanceté.—C'est la plus sincère des jalousies de tête et pourtant la plus méprisable. La méchanceté dans l'amour—dont le marquis de Sade a donné la théorie la plus complète—représente un phénomène trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, déjà indiquée par l'auteur du présent livre dans la Méditation I. Mais le divin marquis—ainsi que l'appellent ses fidèles—n'a étudié que le cas extrême de cette méchanceté. Son Dolmancé incarne une espèce de Néron philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mêlés à un décor de plaisir. Ses rêves sanguinaires, d'une complication à la fois tragique et imbécile, épouvanteraient les jaloux dont je veux parler. Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruauté jusqu'à la petite maison de la Philosophie dans le boudoir, où l'on torture le corps dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'âme. Leur joie lâche et cruelle se borne à vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes. Comprennent-ils même toujours leur cœur et l'instinct pervers, caché dans ce martyre du soupçon qu'ils infligent à leur maîtresse? Ces jaloux par méchanceté ne laissent point passer l'occasion d'une défiance qui leur permette un reproche. Leur maîtresse a parlé avec amitié d'un homme qu'elle a rencontré autrefois,—cet homme a été son amant. Elle en a parlé avec antipathie,—il a été son amant. Elle n'en parle pas,—il a été son amant. Elle reçoit un monsieur avec un visible plaisir,—il lui fait la cour. Elle déclare ne pas vouloir recevoir cet autre,—elle cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation continue d'outrageantes phrases, de dures enquêtes, d'atroces reproches. Et elle soupire, en parlant de cet amant détestable, un plaintif: «Que lui ai-je fait?...» sans se douter que cette jalousie a pour cause la monstrueuse infirmité propre à certains êtres: ne pouvoir aimer que ce qui souffre, et qui souffre par eux....

Il serait aisé de multiplier les subdivisions et de nuancer à l'infini cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme à la fin de la Méditation VII, consacrée à la Cérébrale, que, dans toutes les circonstances où la tête domine le cœur et les sens, l'amour disparaît pour laisser la place à l'égoïsme, et à un égoïsme d'autant plus détestable qu'il est souvent masqué de sentimentalité, gangrené de vanité, pourri de cabotinage.—Seulement, et c'est là ce qui rend de telles études un peu puériles, même quand elles sont justes, cet état cérébral, une fois constaté, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas des moments où le jaloux de tête se transforme en un jaloux des sens et en un jaloux du cœur? La nature humaine, si fragile, si instable dans ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut demander à un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: «Je suis jaloux,» pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime. Ces trois méditations sur les jalousies ont été écrites dans l'intention de démontrer cette vérité: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour, il y en a qui prouvent précisément le contraire de l'amour. Ni ces pauvres pages ni des comédies comme l'Ami des femmes ou la Visite de noces n'empêcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son train, de considérer la jalousie comme une preuve irréfutable de tendresse, les jurés imbéciles d'acquitter les assassins qui se poseront en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me permet de conclure assez mélancoliquement:

LXI

En amour, les actions ne montrent pas le fond du cœur. Le cabotinage sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,—et cette sagesse est une folie.