MÉDITATION XIV
BONHEURS CONTEMPORAINS
VI
LES DÉSASTRES (fin.)—UNE ANECDOTE
Cette longue étude sur les Jalousies ne serait pas complète si je n'y ajoutais un des «cas» les plus singuliers que j'aie connus et que je transcris du mémorandum où je l'ai noté à l'époque. C'est la preuve qu'il y a dans le monde, comme disait l'autre, plus de choses que n'en voit notre philosophie et que le cabotinage sentimental ne doit jamais nous faire oublier que l'animal féroce est toujours près du civilisé. Voici donc le fait, tout nu et sans commentaire.
...Il existe à Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, même quand les traditions nous représentent presque avec certitude la pire des corvées: celle de l'amusement avorté. C'est ainsi que je me trouvais cette nuit-là, qui était celle de Noël, réveillonner en nombreuse compagnie dans un salon d'un restaurant à la mode. Je désignerai assez l'endroit aux connaisseurs en géographie boulevardière, quand j'aurai dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y réunit d'habitude. Aussi le propriétaire du restaurant ne cède-t-il que rarement, et aux personnes de sa clientèle préférée, cette pièce, d'ailleurs étroite, et tour à tour étouffante ou glacée, que préside un buste de Monseigneur le Comte de Chambord placé en permanence sur la cheminée. Durant la nuit dont je parle, et qui ne remonte pas à beaucoup d'années, ce marbre, sculpté à l'effigie mélancolique du plus pur et du plus méconnu des princes, contemplait un spectacle moins pur, mais aussi mélancolique, certes, que lui:—un souper triste! Nous avions tous été priés par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne aujourd'hui ses quarante mille francs par mois à courir les théâtres des Etats-Unis. Elle se contentait alors d'être au Palais-Royal la plus gamine des divettes, une vraie comédienne, capable tenir tous les rôles, et tous avec un je ne sais quoi très à elle, et les tendres et les moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un de ces triomphes, comme on en remporte à Paris, aussitôt oubliés, mais retentissants comme un scandale, en mimant, dans une revue de fin d'année, l'Armée du Salut. Vous la rappelez-vous, avec son visage où il y avait du gavroche et du songe triste, et l'ombre d'un grand chapeau fermé sur ce visage, et sa robe blanche de souple étoffe qui moulait son corps d'éphèbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et de ses fines jambes prises dans leurs bas noirs, et la sveltesse de ses pieds dans leurs souliers vernis,—et cette gigue qu'elle dansait avec une espèce de furie froide? C'était bien la plus délicieuse parodie de l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge où elle rentrait au sortir de ce frénétique exercice, morte de fatigue, trempée de sueur, le cœur défaillant, pâle sous son rouge, à effrayer. La vanité de la comédienne la soutenait, et elle répondait par un sourire aux compliments, par une malice aux épigrammes. Voilà pourquoi elle avait, dans les derniers huit jours, prié à ce réveillon non pas vingt personnes, mais cinquante, cent peut-être, elle n'en savait plus rien elle-même, à peu près toutes celles qui étaient venues dans cette loge depuis la minute où elle avait dit à son amant:
—«Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fête avec les camarades, pour Noël? On mangerait du boudin blanc, ça porte bonheur pour toute l'année, et on rirait!»
L'a-t-elle prononcée de fois durant la semaine, cette dernière phrase! Les camarades? C'est d'abord pour elle, la rivale, la petite comédienne des Variétés, des Bouffes ou des Nouveautés, qui n'a pu y tenir et qui s'est échappée de son théâtre, entre le un où elle joue et le quatre où elle reparaît, pour venir voir Percy danser son pas.
—«Etonnante, Margot, tu es étonnante.... Tu sais, moi, je suis franche, je ne t'aimais pas dans la pièce d'avant.... Mais cette fois, ça y est, et en plein....»
—«Tu es gentille, toi,» répond Marguerite, d'un air moitié figue et moitié raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas être en retard: «Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?»—Alfred est l'ancien amant, toujours aimé, de la petite actrice.—Puis un remords de cette question méchante: «Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Noël? Viens donc réveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les camarades!...»
Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins lié avec Gustave, qui débarque dans la loge, le bouquet à la boutonnière, astiqué, lustré, cosmétique, mais le chapeau en arrière et roulant un peu pour avoir bu à dîner une bouteille de Léoville en trop. C'est le journaliste auquel on sourit pour obtenir un nouvel «écho» très aimable. C'est un écrivain auquel on voudrait beaucoup extorquer un rôle. C'est un ancien «caprice». C'est un véritable ami, de ceux qui demeurent, comment? pourquoi? dévoués à ces bohémiennes sans leur avoir jamais baisé le bout du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent pour suffire à la maison.—«Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...»—Et à tous, elle débite la même phrase modulée avec d'autres nuances, ici gaiement, là coquettement: «...le soir de Noël ... du boudin blanc.... On rira....» Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la naïveté ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire, c'est une autre affaire! Les bougies électriques qui simulent d'étranges pistils, dans les calices de cristal du lustre, éclairent d'un jour dur les physionomies rongées de ces forçats de Paris, pressés autour de cette table où les fleurs trop ouvertes vont se faner, où les bouteilles d'eau minérale montrent leur étiquette pharmaceutique à côté des carafes de tisane frappée—Truffe et Vichy, c'est la vraie devise du soupeur moderne.—Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a joué deux fois depuis vingt-quatre heures, en matinée d'abord, puis le soir, et joué, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans les veines, tant elle reste pâle, même en se versant verres de champagne sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa moustache noire, défrisée d'un côté, avec l'air d'un homme qui a subi, avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites grues d'actrices, venues dans l'espérance d'une rencontre fructueuse, ne cachent guère leur déception. Elles n'ont autour d'elles que des vétérans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu lancés dans la fête que le père Ebstein, le changeur; pourquoi diable est-il ici, celui-là?—Noirot, le médecin de Marguerite; pourquoi encore?—Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de ce repas, des silences glacés où partent des rires faux, presque un souper de théâtre, tant c'est lugubre, jusqu'à ce qu'un des convives, le musicien Rochette, a l'idée charitable de se mettre au piano et d'entonner une chanson de rapins:
Si le temps est beau,
Nous partirons pour Fontaine-
bleau....»
Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une conversation générale, et elle permet aux apartés de naître. Le souper s'anime un peu, tous commençant de causer à mi-voix de leurs affaires particulières. On n'entend plus la voix fatiguée de Marguerite interpeller tour à tour les convives. «Dis donc, Machault, raconte-nous donc ton duel avec Figon, c'était si drôle....—Dites donc, père Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal à l'estomac, c'est à mourir....» Et puis l'interpellé s'exécute et personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour à tour tintamarresque et sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigués se raniment. D'autres femmes arrivent, des comédiennes qui réveillonnaient, elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est là, elles: ont quitté une table où elles s'ennuyaient sans doute autant que nous. Il n'est pas jusqu'à la fumée des cigarettes et des cigares enfin allumés qui ne contribue à réchauffer la fin de cette fête mal commencée, en ouatant d'une atmosphère bleuâtre et transparente la clarté crue de l'électricité. Malheureusement, il est plus d'une heure, et les gens qui ont à travailler le lendemain matin—je serai du nombre, pauvre manœuvre littéraire, jusqu'à ma mort—profitent du petit tumulte produit par l'entrée des nouvelles venues, et je m'esquive sans être aperçu de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'échappe aussi, et, comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de soulager ma mauvaise humeur:
—«Ah! docteur,» lui dis-je, «penser que c'est vous la cause de cet absurde souper! Etait-il assez raté, l'était-il?»
—«Moi? La cause?» demanda-t-il, étonné.
—«Mais oui. Mais oui.... Voyons vous êtes le médecin de la petite Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a!... C'était une morte ce soir, positivement une morte....»
—«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête «Je n'étais guère à ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une façon de vivre.»
—«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au débauché....»
—«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque.... Le proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont pourtant une force qui soutient la bête.»
—«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec vous.»
Nous étions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit compliment, exprimé, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie équivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, à la lumière du bec de gaz sous lequel nous nous préparions à prendre congé l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilité courir sur son visage: ses sourcils trop fournis se contractèrent un peu, sa bouche rasée aux lèvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me fixèrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme, que j'estime vraiment de toutes manières, sur une aussi déplaisante impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des boutiques maintenant fermées, dont le 1er janvier tout proche garnissait le boulevard:—«Oui,» insistai-je, «vous êtes un original. Voyons, un médecin qui n'a jamais voulu être décoré, qui n'essaie les remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr, qui soigne des comédiennes sans jamais accepter un coupon de loge, ni toucher ses honoraires en nature, et qui ose proférer devant un profane les théories que vous venez d'énoncer!... C'est-à-dire que vous êtes une bonne fortune pour un romancier.... Vous n'y échapperez pas, je vous le promets....» Et, par un retour involontaire sur la fête manquée de laquelle nous sortions: «Savez-vous, docteur, que c'est là ce qui nous manque aujourd'hui, des êtres vraiment personnels à peindre, des individus qui soient des individus, de petits univers à part?... On trouve encore du tempérament de-ci de-là, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la nature. Mais des caractères qui aient une saveur intense, c'est comme du bordeaux authentique, on n'en fait plus.... Tout se banalise, jusqu'à la débauche. Les viveurs, tous les mêmes. Les filles, toutes les mêmes. Les amours d'aujourd'hui, toutes les mêmes. Voyez les joujoux que l'on vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'An, vingt mille petits Parisiens s'amuseront avec le même pantin.... Ce monde contemporain, quelle usine à médiocrités!...»
—«Vous avez eu tort de manger du foie gras,» répondit le docteur avec flegme: «Vous ne le digérez pas.... Au lieu de rentrer chez vous en voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes à peu près voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars.... D'ailleurs vous venez de toucher là, chez moi, une corde sensible.... J'ai le regret d'être d'un avis absolument contraire au vôtre et de croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage peut-être, j'irai jusque-là, dans nos races soi-disant épuisées, les caractères tranchés aussi tranchés, les personnalités vives aussi vives, les tragédies privées aussi fréquentes qu'aux temps préconisés par votre romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus de silence sur tout ce qui s'étalait autrefois au grand jour.... Si vous saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprès desquels vos drames imaginés sont des enfantillages, et vous ne les soupçonnez pas....»
Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase pareille devant un écrivain, gare à l'anecdote et au sujet de roman! Il se ménage d'ordinaire son petit récit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de sorcier à lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le docteur Noirot est un de ces physiologistes qui savent voir l'animal humain tel qu'il est. Je lui ai dû, à diverses reprises, des notes précieuses, et je l'encourageai au «document».
—«Vous n'êtes pas le premier médecin à qui j'entends tenir un pareil discours,» insinuai-je; «puis, quand il s'agit de vous détailler un de ces drames extraordinaires, plus personne....»
—«Et le secret professionnel?» dit Noirot. «Pourtant,» ajouta-t-il après une pause dont je ne devinai pas si elle était sincère et s'il réfléchissait, ou jouée et s'il amorçait ma curiosité, «il y en a une, parmi ces tragédies de la vie réelle, que j'ai l'envie de vous conter. C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette histoire dans la tête depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y penser que j'étais venu à ce souper. Et voilà que je vous en parle. Vous souriez de cette logique.... Après, vous sourirez moins.... N'avez-vous jamais rencontré de par le monde un certain baron de Corsègues?»
—«Comment donc!» répondis-je, «un petit, l'air mauvais, couleur de cigare, toujours rageur.... Un pilier de tripot avec cela.... Nous avons même failli nous brouiller parce qu'à une partie au cercle, où je me trouvais auprès de lui, je me permis de plaisanter à haute voix. Il prétendit que j'avais porté la guigne au tableau. Nous échangeâmes quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il était devenu tout à fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme qu'il adorait, dont la robe de bal avait pris feu et qui fut brûlée toute vive.... Je suis renseigné, vous voyez....»
—«En effet,» reprit le docteur avec ironie; «et vous n'avez rien déchiffré d'autre dans le personnage, ô psychologue?... Peut-être savez-vous aussi que Corsègues est mort l'an dernier d'une maladie du foie—une cirrhose? Et voilà enterré un des hommes les plus sinistrement passionnés que j'aie connus et dont je suis sûr, vous entendez, sûr, comme vous êtes là, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un de moins.»
—«Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-même à la robe de bal de sa femme,» m'écriai-je.
—«Vous en jugerez,» dit Noirot, sans répondre directement à ma question. «Il y a de cela quinze années. C'est long, quinze années de clientèle, à Paris, et l'on en voit, des misères!... Pourtant, je n'oublierai jamais comme j'eus le cœur serré lorsque, par une nuit pareille à celle-ci, et à cette date, un domestique vint de l'hôtel Corsègues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible accident. La jeune baronne avait donné ce soir-là une fête à ses deux petites filles et à leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti, elle avait distraitement passé près de l'arbre de Noël, dressé au milieu du grand salon. Sa robe de dentelles avait effleuré une des bougies qui descendaient jusqu'à terre et s'y était enflammée. En une minute, le feu l'avait enveloppée. Maintenant elle était à l'agonie. Oui, voilà ce que me raconta ce domestique dans le coupé qui nous emportait. Je l'avais fait monter avec moi pour avoir ces détails. Vous auriez pu les lire dans les journaux de l'époque. A cet instant, il ne me vint pas un doute sur leur exactitude.—«Et les enfants?» demandai-je.—«Ils dorment.» répondit le domestique.—«Et M. de Corsègues?»—«Monsieur ne quitte pas la chambre de Madame. Il est debout à la cheminée. Il ne dit pas un mot. Je ne serait pas étonné s'il devenait fou....» Pour vous faire comprendre quelles émotions soulevaient en moi ces quelques phrases, il faut vous avertir que j'avais toujours été un peu amoureux de la baronne Alice,—c'était son nom,—depuis le jour où le professeur Salvan, mon maître, m'avait envoyé chez eux, comme tout jeune médecin.... Quand je dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne à peine sorti de la salle de garde avait surtout consisté dans une admiration intimidée pour cette grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli, et des mains comme fragiles, et une grâce même dans cette demi-familiarité des indispositions, si peu propice à la grâce! Et puis, je l'avais plainte, la pauvre femme, d'être mariée à ce mari. Non qu'il fût mauvais pour elle. Au contraire, il semblait l'aimer.... Vous me comprendrez, trop l'aimer, et c'est justement le genre d'hommes qu'il ne faut pas unir à ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu comme un ours, l'haleine âcre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenthèses, de comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante, qui frémit au moindre contact, et de ces créatures si nerveuses, qu'un geste brusque, un son de voix dur, une brutalité quelconque, remuent des pieds à la tête. Les paupières battent, les lèvres tressaillent, une pâleur subite décolore le visage. Le mari ne le remarque même pas, mais nous autres médecins, nous savons qu'en ce moment la circulation de la pauvre femme est arrêtée, que son cœur lui fait mal, que sa gorge se serre à l'étouffer; et il a suffi pour ce choc de cette interpellation du même mari: «Ah! docteur, vous arrivez bien.... Vous allez me gronder cette malade-là....»
—«C'est délicieux à fréquenter, des femmes de cette espèce,» dis-je en riant....
—«Ah! si vous aviez connu la baronne Alice!» reprit Noirot. «Si vous l'aviez vue marcher légère dans la chambre d'une de ses petites filles quand l'enfant était malade, et si vous l'aviez retrouvée, comme je la retrouvai, par la nuit de Noël dont je vous parle, tordant son pauvre corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre, où les moindres détails attestaient le raffinement d'une existence comblée, étalait maintenant le désordre des heures de panique. Les lambeaux de la toilette que la mourante avait portée dans la soirée gisaient çà et là, arrachés par des mains affolées. Une odeur d'étoffe brûlée me saisit à la gorge aussitôt entré. Plus rien des pudeurs coquettes dont la femme élégante entourait ses moindres bobos. Le corset coupé avec des ciseaux traînait dans un coin, les bas de soie déchirés dans un autre. On avait enveloppé la malheureuse de linges pour étouffer l'incendie, puis aussitôt dévêtue au milieu des cris terribles que l'atrocité des brûlures dont elle était couverte avait dû lui arracher. Ses heures étaient comptées. On ne pouvait que lui adoucir sa mort.... Tandis que je vaquais à ce devoir avec l'espèce de tremblement intérieur qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines extrémités de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression, très différente de la première, mais peut-être aussi tragique. Je sentis que le drame matériel et visible, ce drame d'agonie où j'étais acteur, se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte dans sa chair était la victime d'une épouvantable crise intérieure. C'est l'a b c du diagnostic, de discerner dans un malade la force de réaction morale. Mme de Corsègues était secrètement en proie à une lutte de sentiments si violente que même l'angoisse physique la plus affreuse qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son mari s'y trouvât mêlé, je n'en pouvais douter à voir l'expression de ses regards lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron, qui, debout contre la cheminée, et tel que l'avait décrit le domestique, semblait immobilisé dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit à peine deux mots quand j'étais arrivé, d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus d'accent. Il continuait de se taire, les bras croisés, la face comme durcie et serrée. Non, ce n'était pas l'homme que j'avais vu à mes autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en était gênant. Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres remèdes. La foudroyante soudaineté de la catastrophe l'avait-elle en effet bouleversé au point de lui donner un de ces accès de stupeur? Ce coma momentané s'observe dans certaines crises. J'ai ainsi entendu un de mes amis,—vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand mathématicien,—qui avait perdu en trois jours une femme idolâtrée, ne prononcer qu'une phrase, toujours la même: «On enterre Hélène demain matin.... C'est extraordinaire....» Mais non, les prunelles de Corsègues, ces prunelles si noires dans ce teint bistré que vous vous rappelez, brillaient d'un sauvage éclat qui, à de certaines secondes, ressemblait à du défi, à du triomphe. La baronne avait demandé un prêtre qui tardait à venir. Par instants elle le nommait encore. A la première de ces demandes, Corsègues avait rompu le silence dont il était comme enveloppé pour me dire, de sa même voix sourde: «Il a fait répondre qu'il venait....» Et il n'avait pas bougé, lui que je savais pratiquant, presque dévot. Cela me parut prodigieux qu'il vît sa femme si mal et qu'il ne se souciât pas davantage de lui assurer ces derniers secours.... Cependant, l'agitation de la mourante augmentait à mesure que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commençaient leur œuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine phrase, et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: «Je ne peux pas....» Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce détail, je ne le saisis pas ainsi dans cette sinistre veillée. J'étais trop occupé par des soins immédiats pour que ma sensation aboutît à un raisonnement très net. Les anesthésiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxiété affolée de cette âme cédait comme la douleur du corps, et la pauvre femme s'assoupissait peu à peu. Je vous passe la description de ses dernières heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je lui évitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouvée en proie. J'aimerais mon métier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui que cela, d'adoucir l'horreur du suprême passage, dans les circonstances désespérées....»
—«Je comprends,» lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais surtout dans son histoire, c'était l'acte, cet acte féroce qu'il avait prêté au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en écartât pas, sous l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, «dans son délire, elle a dénoncé son mari, qui l'avait brûlée par vengeance....»
—«Vous n'y êtes pas,» reprit Noirot «Lorsque je quittai l'hôtel, cette nuit-là, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Noël, maintenant éteint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris feu, pas un seul mot ne s'était échappé de sa bouche qui pût me mettre sur la voie de la vérité. Je ne la soupçonnais même pas, cette vérité. Je me disais:—Ce ménage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un. Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait à cause des petites filles. Il s'est vengé en empêchant qu'elle ne revît cet homme avant de mourir ou qu'elle ne lui fît tenir un adieu....—Puis, je repoussais même cette idée. Bien qu'on ancien carabin ne doive guère nourrir de préjugés sur la vertu des femmes, j'avais trop profondément respecté Mme de Corsègues pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se fût donnée à quelqu'un. Que voulez-vous? Précisément, parce que nous ne nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour, nous représente l'acte physiologique dans sa simplicité animale, mous éprouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de passion, de ces dégoûts qui vous étonnent. Mais ce que j'ai pensé ou senti pendant et après cette cruelle agonie n'intéresse point la suite de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive.... Pas beaucoup de temps après la mort tragique de Mme de Corsègues, je commençai de voir venir assez assidument à mes consultations un client qui m'avait été envoyé par le baron lui-même, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin de me rappeler ce détail. Son nom m'avait frappé, par un air de rareté. Vous savez, on dit: Tiens, un nom de héros de roman ... et puis, neuf fois sur dix, on se trouve en présence d'un gros et lourd garçon, qui vous fait penser à une bouchère affublée du prénom d'Yseult....»
—«J'ai bien connu,» l'interrompis-je, «chez un sculpteur, une bonne à tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de brasserie, au quartier Latin, qui répondait au nom de Paule Meure....»
—«Mon client était moins poétiquement baptisé,» reprit le docteur. «Il s'appelait Pierre de Créance. Quoiqu'il ne portât pas de titre, il appartenait à une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses mémoires. C'est lui-même qui me raconta cela, je ne me souviens plus dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commençâmes aussitôt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Créance arriva donc un jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le répète, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsègues était morte. Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnaître que sa visite était presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je jugeai imaginaires d'abord, puis simulés, quand je le vis traîner un peu, une fois la consultation finie.... J'étais pressé cet après-midi-là, et je me rappelle mon impatience devant son obstination à rester, jusqu'au moment où il prononça le nom de la baronne Alice. Dans l'éclair d'une intuition irrésistible, je compris alors qu'il n'était venu que pour cela, poussé par quel sentiments? Toutes les imaginations qui m'avaient traversé la tête depuis ma veillée au chevet de la mourante me saisirent de nouveau devant la curiosité de ce jeune homme. Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragédie où je m'étais trouvé mêlé,—comme les chœurs du théâtre antique,—mais mêlé tout de même. Avec sa nature si évidemment fine et presque appauvrie, avec ses manières délicates, sa voix douce; avec le charme féminin qui émanait de tout son être; avec ses yeux bleus dans un visage au teint anémié, à la barbe rare, il aurait presque pu être un frère, un cousin au moins, de la pauvre morte. C'était physiquement le mâle de cette femelle, une créature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct haïr Corsègues. A des systèmes nerveux comme avait été le sien, il faut plus de caresse que de force, plus de tendresse que de désir, enfin, un mari ou un amant doit être un peu un ami, j'allais dire une amie. Mme de Corsègues avait-elle eu un sentiment pour M. de Créance? Ce sentiment avait-il été innocent ou coupable? La première visite du jeune homme et surtout celles qui suivirent n'étaient explicables que s'il l'avait, lui, aimée? Je me heurtai tout de suite à un fait qui ne me permettait pas de mettre ensemble mes diverses hypothèses. J'avais diagnostiqué, dans la chambre de l'agonisante, un mystère de vengeance entre elle et son mari. Puis ce que je savais des éléments de divorce cachés dans l'animalité de ce ménage m'avait conduit à supposer un amour défendu chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de Créance venait de m'apparaître comme le troisième personnage de ce drame,—et tel que mon induction l'eût supposé si j'avais dû dépeindre l'amant de Mme de Corsègues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui, besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un véritable drame, s'il avait été, lui, soit l'amant, soit l'ami passionnément aimé de la morte, et si le mari l'avait su, comment continuait-il, la femme morte, d'être le familier de la maison, l'ami intime de ce mari? Je le constatais à chacun de nos entretiens. Car je vous répète que, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il arrivait sans cesse à mon cabinet. Sans cesse aussi il essayait de m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me permettait guère d'accepter: c'était une invitation à dîner, une loge au théâtre, des gracieusetés à ma vieille mère qui vivait encore, enfin tout le manège d'un homme qui rêve de s'introduire dans l'amitié d'un autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la naïveté de croire ces gentillesses d'attentions désintéressées....»
—«Vous aviez peut-être tort,» lui dis-je; «un homme qui a aimé une femme et qui l'a perdue est quelquefois sincère dans ses effusions pour ceux qui la lui rappellent. Et ç'aurait pu être là une explication encore de l'amitié qui unissait ce Pierre de Créance à Corsègues. Un de mes confrères, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait une nouvelle délicieuse avec ce culte de deux hommes pour la même morte. Cela s'appelle, je crois, les Inconsolables....»
—«Soit,» dit le docteur, «mais un de ces deux inconsolables-là n'était pas Corsègues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y avait du Maure dans son affaire. Son grand-père, officier de l'Empereur, avait épousé une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en aient abusé au point que vous-même vous n'oseriez plus vous en servir. La nature aura toujours ceci de supérieur à l'art, qu'elle ne raffine pas sur les moyens et qu'elle emploie les mêmes, indéfiniment.... Un matin donc, je reçois un mot de M. de Créance qui me disait qu'étant souffrant il me priait de passer chez lui le plus tôt possible. L'écriture très tremblée du billet me donna une appréhension. Je m'intéressais à ce jeune homme. Son amitié pour moi, quoiqu'elle eût un mobile autre que moi-même, m'avait touché. Il avait su être gracieux pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y eût, par-dessus le marché, dans mon cas, un intérêt d'observateur. Il me représentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette triste énigme. Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive, et je le trouve couché dans son lit, et pâle, pâle!... Vous parliez de la pâleur de la petite Percy, tout à l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage. Nous ne fûmes pas plus tôt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait là, entre les deux côtes, une affreuse blessure. Il avait reçu une balle tirée dans la direction du cœur et qui l'aurait tué sur place si, par bonheur, ou par malheur, un tout petit détail ne l'avait sauvé, qui ne ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait des bretelles anglaises d'un cuir assez épais qui avait légèrement détourné le coup. L'hémorragie avait dû être extrêmement abondante, car le pauvre garçon gardait à peine la force de me parler. On a beau avoir été, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les camarades, et servi de médecin dans quelques duels, dont un suivi de mort, celui de Paul Durieu,—je vous le raconterai un autre jour,—on ne peut pas voir sans émotion une plaie comme celle-là, et sans une demande que vous devinez:—«Qu'est-il arrivé? Expliquez-moi....»—Le jeune homme mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut très pénible, car son visage se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se tournèrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'être écouté:—«Plus près.... Venez plus près....»—dit-il; et c'est là, penché sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'était presque qu'un souffle:—«Pour tout le monde, je dois être simplement malade.... Pour mon valet de chambre, j'ai été blessé en duel.... Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vérité, à vous, vous ne dénoncerez personne?...»—«S'il y a assassinat, c'est impossible,» lui dis-je.—«Ah!» fit-il, avec un râle que j'entends encore, «impossible.... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant au seul homme qui l'aurait défendue....»—Vous pensez si cette étrange phrase, prononcée d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles. Je voulus, en ce moment, donner un dérivatif à l'état d'exaltation où je le voyais et procéder au pansement de sa blessure. Il eut l'énergie de me repousser:—«Non,» gémissait-il, «laissez-moi mourir....»—Il fallait tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait demandée....—«Tenez,» ajouta, le docteur, «permettez-moi cette parenthèse. Voilà un des cas de conscience de notre métier. Qu'auriez-vous fait à ma place?»
—«Comme vous,» lui dis-je. «Mais c'est ensuite que la difficulté morale aurait commencé pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donnée, quand il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsègues qui, après avoir brûlé sa femme, avait encore voulu tuer le jeune homme, franchement, cette bête sauvage de jaloux méritait les assises....»
—«Oui,» répondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me racontant cette histoire, sous un prétexte plus ou moins philosophique, il avait surtout cédé au besoin de soulager d'anciennes et toujours douloureuses anxiétés de scrupule. «Oui,» répéta-t-il, «Corsègues méritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mère, m'avaient regardé tour à tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand elles étaient malades, convalescentes ou guéries. Pensez que je les savais si frêles de santé, si peu capables de vivre parmi des soins mercenaires. Et cette bête sauvage les aimait à la passion, comme un barbare qu'il était sous sa redingote de civilisé. Que de fois il m'avait répondu, lorsque je lui reprochais de trop les gâter:—«Je suis jaloux de ceux qui les épouseront; je veux qu'elles regrettent toujours la maison....» Si vous vous les étiez représentées comme moi, couchées dans leur lit de bois de rose; si vous aviez vu en pensée leur chambre à coucher tendue d'une étoffe de nuance bleu pâle, qui était déjà une chambre à coucher de jeunes filles, avec mille brimborions épars et les pièces d'argent de leur toilette qui attestaient cette gâterie;—enfin, si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez tenu votre parole à ce bonheur-là, comme j'ai tenu la mienne.... Songez aux révélations irréparables que de parler seulement faisait éclater sur ces deux pauvres têtes innocentes. Oui, Pierre de Créance avait été l'amant de leur mère. Oui, mes divinations avaient eu raison, une tragédie effroyable se jouait au chevet du lit de la baronne mourante. Corsègues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment? Par une lettre surprise? Par une dénonciation de domestique ou d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait lui-même. Tant il y a que, décidé à se venger et ne voulant à aucun prix que les enfants soupçonnassent la vérité, cet homme à face d'Arabe avait imaginé cette infernale combinaison: au sortir de cette fête de Noël, et après s'être montré à tous, à l'amant lui-même, qui y avait assisté, père joyeux, époux attentif, hôte empressé, il avait en quelques mots écrasé sa femme devant l'évidence de sa faute, puis, avec sa force de torero,—c'était un de ces corps noués de muscles sur des os où il n'y a pas un kilo de chair,—il l'avait saisie et portée vers cet arbre de Noël jusqu'à ce que la robe de dentelles de la malheureuse fût tout en flammes, et puis il lui avait dit:—«Dénoncez-moi, maintenant, que vos filles sachent qui vous êtes....»—«Mais comment Créance a-t-il su cette scène, car ce n'est que de lui que vous la tenez?» interrogeai-je, empoigné par ce récit, pour employer ce mot si banal, mais si juste, au point de ne pouvoir supporter le silence où le docteur était tombé tout d'un coup. Il ne cherchait point à piquer mon intérêt par cette suspension, je le sentis. L'image de la baronne Alice, comme il l'appelait avec une tendresse cachée, venait sans doute de s'emparer de lui, et elle lui faisait mal.
—«Comment?» répondit-il. «Ne devinez-vous pas que la vengeance de Corsègues n'était pas complète, tant qu'il ne l'avait pas dite à l'amant de sa femme? Voilà le mot du problème auquel je m'étais heurté naïvement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se fréquentent-ils? Je manquais de la donnée première. On n'imagine pas des férocités de cet ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues, vêtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs étrangères, de la pièce en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme vous et moi. On a tort, je vous le répète, il n'y a ni de comme vous ni de comme moi qui tiennent. Il y a des passions, aussi violentes, aussi effrénées, aussi implacables, qu'aux temps où les grands singes des cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns aux autres à coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche en train de sucer une noix de coco en haut d'un arbre....»
—«Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur....» fis-je en riant.
—«Enfin,» reprit-il sans me répondre, «les six mois qui suivirent la mort de sa femme furent soigneusement employés par Corsègues à bien convaincre le pauvre Créance de son parfait aveuglement. Il avait son idée, le sombre personnage. L'hiver avait passé, puis le printemps. On était au milieu de l'été. Le veuf était venu prendre l'autre pour dîner ensemble à la campagne dans un coin quelconque. La nuit était divinement belle. Il propose à son compagnon de revenir à pied. Il fallait traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et là, dans une allée perdue, il saisit à la gorge ce garçon sans défense, et, acculé contre un tronc d'arbre, il le força d'entendre le récit de tout ce que je viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de pistolet qui devait l'étendre raide mort et faire croire à une agression de rôdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de même, le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des ancêtres qui ont été des soldats? Ce frêle Pierre de Créance, ce jeune homme qui n'était qu'un souffle, trouva l'énergie, n'étant pas mort sur place et revenu à lui, de se relever, de gagner une allée d'où il pût héler un fiacre, et il se fit conduire à son appartement, où il raconta cette histoire de duel, pour que même l'ombre d'un soupçon ne pût atteindre son assassin et, à travers cet assassin, la morte qu'il avait aimée.»
—«Permettez,» lui dis-je, «pourquoi vous a-t-il parlé, alors?»
—«Pourquoi?» fit Noirot «Parce que la seconde des petites filles était la sienne, et il voulait lui léguer un protecteur au cas où le mari étendrait la cruauté de sa vengeance jusqu'à l'enfant. Il est mort tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre signe j'agirais.... Et je suis resté le médecin de cet assassin quand je savais son double crime, et je suis retourné dans cette maison, et c'est moi qui étais là quand il a passé.—Dieu, souffrait-il!—Mais je n'ai pas eu à m'acquitter de la mission que m'avait donnée le jeune homme. Jamais Corsègues n'a soupçonné le secret de la naissance de cette enfant; il la préférait à l'autre. Quelle ironie!»
—«Mais,» fis-je à mon tour, «peut-être l'a-t-il soupçonné, ce secret, et a-t-il considéré sa bonté pour cette fille qui n'était pas la sienne comme une expiation? Car, enfin, il avait bel et bien commis deux crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a son excuse, cette vengeance-là, si féroce et si calculée, est une scélératesse tout simplement.»
—«Lui, des remords?» reprit Noirot «S'il avait pensé que la fille fût de Créance, il aurait plutôt coupé cette petite en morceaux que de lui pardonner.... Je vous répète qu'il ne s'est pas défié. Par quelle contradiction singulière?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez peut-être pour la beauté du drame, mais, tel qu'il est, ce drame, direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des récits tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?...»
Qu'ajouter à ce récit, sinon d'en ramasser la moralité dans cette pensée:
LXII
Du civilisé au sauvage, il y a tout juste la distance qu'il y a de l'amour à la jalousie. On trouvera un jour des instruments pour mesurer ces infiniment petits.
MÉDITATION XV
DE LA RUPTURE
I
AVANT
J'ai, dans ma chambre de la rue de Varenne, dans mon souffroir, ouvert sur des jardins, que ma Colette déshonorait autrefois de sa présence, un groupe du statuaire Rodin,—fragment détaché de sa Porte de l'Enfer, que je ne regarde jamais sans une infinie mélancolie. C'est tout le symbole, ce morceau de marbre, des luttes terribles dont s'accompagnent les fins d'amour.... La femme est nue. Couchée sur le ventre, elle se cambre en un suprême effort qu'attestent sa bouche serrée, ses jambes tendues, ses mains crispées dans sa chevelure. Quel effort? Celui de s'arracher à l'étreinte de l'homme qui, nu lui-même, se trouve couché sur ce dos de femme comme sur une claie, épaules contre épaules, reins contre reins. Et lui aussi voudrait arracher sa chair à cette chair, mais il est le prisonnier de ces beaux seins que ses doigts affolés serrent d'une prise farouche. Jamais, jamais il ne pourra s'en aller de cette gorge torturante, et son visage exprime comme un halètement de douleur. Comme ils se haïssent, ces deux êtres,—presque autant qu'ils se sont aimés! Car ils se sont aimés, et jusqu'à la folie, on le devine à l'épuisement de leurs corps consumés, au frémissement de leurs muscles raidis. Ils ne se fuiraient pas de cette fuite sauvage s'ils ne s'étaient enlacés en d'enivrantes caresses. Et maintenant que leurs regards ne se rencontrent plus, que leurs lèvres s'évitent, que leurs âmes se maudissent, la chaîne de luxure les tient encore serrés de ses imbrisables anneaux. Ah! que le sculpteur, élève du sombre Florentin, a su donner une figure d'une effrayante poésie à ce vulgaire dernier acte du drame de l'amour que l'on appelle la rupture! Et je me souviens, durant des mois et des mois que j'ai mis à quitter ma perfide maîtresse, en proie aux mortelles hésitations d'une âme vaincue par son corps, cela me faisait mal physiquement de regarder ce groupe étrange. Et puis, pour demeurer fidèle à la consigne, je cherchais à m'analyser, et j'écrivais, devant ce marbre, des poèmes en prose et des dissertations, des pages de nouvelles et des scènes de comédie,—tristes essais que j'ai tous jetés au feu, voyant qu'ils ne faisaient guère que commenter cette idée:
LXIII
Pour deux amants, s'aimer du même amour est le premier bonheur, le second est de cesser de s'aimer en même temps.
En même temps! Quand votre main se retire, que celle de votre maîtresse se retire aussi! Quand vos yeux laissent transparaître auprès d'elle ce désir d'être ailleurs qui décèle la satiété, que les siens deviennent distraits de la même distraction! Quand vous en avez assez de ses baisers, qu'elle-même n'ait plus envie des vôtres! Sinon c'est un supplice à faire tenir dans un coin d'appartement parisien, garni de bibelots et de peluches, tout un cycle de cet enfer du Dante, illustré par le ciseau tourmenté de Rodin. Mais cet «en même temps» exige, pour se produire, une absence totale d'amour-propre dans l'amour, et, comme cette absence-là suppose une beauté d'âme presque héroïque, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, toute passion s'achève dans un déchirement aussi meurtrier que mesquin. Ni l'un ni l'autre des deux amants ne veut en effet être quitté, et, comme il y en a toujours un qui manifeste le premier l'intention de quitter l'autre, la rupture dégénère en une odieuse bataille intime. C'est ce qui faisait dire à André Mareuil, le plus réfléchi et le plus spirituel des mauvais sujets que j'aie connus, cette phrase profonde:
—«L'Art d'aimer vraiment moderne et nouveau s'appellera l'Art de rompre....»
Et la preuve que Mareuil avait raison de vouloir l'écrire, ce traité si nécessaire, c'est que la rupture à l'amiable, et qui laisse après elle des rapports encore possibles, est aussi rare qu'une amitié d'homme de lettres sans trahisons ou qu'une séance de parlement sans gros mots. Que ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, dans les coulisses d'un théâtre ou dans un salon de la bourgeoisie, ce cinquième acte de la comédie amoureuse se fait toujours amer. Le pire est qu'il dure en général à lui tout seul autant que les quatre autres. On s'est aimé six semaines, deux mois; on met deux ans à se lâcher. L'amour-propre n'est pas seul coupable dans cette difficulté des ruptures. Si la passion comportait uniquement cette rencontre de deux fantaisies et ce contact de deux épidémies dont parle Chamfort, ce serait vite fait de chercher fortune—et bonne fortune—ailleurs, pour l'amant et la maîtresse. La vanité s'en mêle, et c'est déjà plus long de dénouer le nœud coulant qu'elle excelle à passer au cou de ses victimes. Et il y a, outre la vanité, tant d'autres attaches qui unissent les deux complices l'un à l'autre et qu'il faut briser! L'amour, quand il s'agit d'amants parisiens, ne compte que pour un dixième dans une liaison; les neuf autres dixièmes sont remplis par l'oisiveté, par la commodité, par l'intérêt, par l'habitude. Voilà le réseau hors duquel il est malaisé de s'échapper et qu'il faut ronger comme le rat de la fable, maille par maille et fil par fil....
Premier fil: l'emploi du temps.—Quelle est la maîtresse dont le grand travail, aussitôt qu'elle se laisse aimer, ne consiste pas à prendre, sous un prétexte ou sous un autre, sinon toute la vie, au moins toutes les heures de son amant? Et quel est l'amant qui ne se réjouit pas de les donner, ces heures, minute par minute, avec délices, à celle qu'il aime....—tant qu'il l'aime?... C'est une femme du demi-monde, et elle vous demande aujourd'hui de dîner avec elle, demain de la conduire au spectacle, après-demain de la mener à la campagne, ensuite de la rejoindre chez une amie, puis de venir chez elle, puis de venir chez vous. Elle a trop de tact pour vous forcer à l'afficher; mais, de menues corvées clandestines en autres menues corvées, elle s'arrange pour que toute la portion disponible de vos journées lui appartienne. Vous trouvez cela délicieux, aussi délicieux que l'amant d'une actrice les rendez-vous au théâtre. Celui-là inaugure la douce habitude de paraître dans la loge de sa maîtresse à chacun des soirs où elle joue. Il appelle les habilleuses par leur petit nom. Il reçoit les doléances des acteurs mécontents de leur rôle, et les machinistes le saluent. Il en arrive à demander le chiffre de la recette, et quand il prononce le sacramentel: «Combien a-t-on fait aujourd'hui?...» il a des émotions égales à celles du directeur. Il subit, sans se plaindre, les interminables pauses de l'entre-deux des actes, assis sur un fauteuil canné, tandis que son amie fait sa figure devant la glace.... Mais aussi quelle ivresse de lui donner le bras pour descendre l'escalier et monter avec elle en voiture devant les badauds—dire qu'il y en a toujours—qui guettent la sortie des artistes!... A la même heure, l'amant qui a une liaison dans le monde attend le moment où il causera avec sa maîtresse dans un angle du salon, tandis que la musique du bal prolonge ses accords. Elle lui a dit: «Vous viendrez, n'est-ce pas?...» Et il est venu, pour n'avoir rien d'elle qu'un regard, que deux mots et la vue de ses épaules tandis qu'elle valse entre les bras de ses danseurs. Mais elle est à lui, il le sait, et voilà de quoi trouver adorable cette séance dans cette soirée où il s'ennuierait à avaler sa langue, comme on dit dans le brave peuple, s'il n'écoutait que ses goûts.... Puis il arrive un soir où ce départ pour le restaurant, pour le théâtre ou pour un salon convenu, paraît moins doux à cet amant. L'homme du demi-monde se met à songer, tout en passant chez le confiseur commander des bonbons pour la baignoire n° B... (théâtre au choix), qu'il y a bien du charme dans une vraie société de vraies femmes du monde. L'homme du monde, lui, tout en laissant son pardessus aux mains du valet de pied dans un vestibule tendu de tapisseries, se souvient du demi-monde comme d'une oasis de félicité libre et de bohémianisme délicat, tandis que l'homme des coulisses réfléchit que le fait de venir chaque soir dans cette petite boîte surchauffée, pour y respirer l'odeur combinée des fards, des beurres de cacao, de la poudre de riz, du cold-cream, et pour y entendre les mêmes ragots débités par les mêmes bouches passées au même rouge, constitue un métier cruellement monotone. Cela n'empêchera pas les trois personnages d'être à leur poste le lendemain. Mais ils y seront avec cette nuance de physionomie à laquelle aucun «objet aimé» ne s'est jamais trompé. Gavarni en a fait une légende célèbre.... «Déguisé en un qui s'embête à mort....» Et alors commence un dialogue du type suivant:
L'OBJET.—«Vous avez (ou tu as) quelque chose ce soir?»
VOUS (d'une voix blanche).—«Moi, non, je vous (ou je t') assure. Pourquoi?...»
L'OBJET (qui sent soudain s'épanouir en lui cette fleur de chipisme dont la graine sommeille dans les meilleures âmes de femmes).—«Si c'est pour être aussi aimable que cela que vous êtes venu, vous auriez pu rester chez vous....»
Et une scène suit, dont la conclusion sera que vous demanderez pardon d'avoir immolé ce qui vous eût amusé ce soir-là au devoir de faire votre cour à votre maîtresse. Concluons:
LXIV
Sacrifies un plaisir à une femme, elle vous en voudra, et elle aura raison. S'il y a pour vous quelque chose d'agréable hors d'elle et loin d'elle, vous ne l'aimez plus.
Second fil: les relations.—Ce même André Mareuil, qui se proposait si cavalièrement d'écrire l'Art de rompre, tenait boutique d'axiomes sur toutes les catégories de femmes, les uns vrais, les autres faux, témoin celui-ci: «Pour être l'amant d'une femme du monde, il faut soi-même devenir du monde. La plus belle ne vaut pas cette corvée-là.» Il avait tort, et voici pourquoi. Il y a toujours un monde à côté d'une femme, fût-elle figurante dans le pire bastringue de la banlieue. C'est, pour la petite actrice, la mère, les sœurs, les camarades;—pour la femme entretenue, c'est les amies et les amis;—et vous-même, bon gré, mal gré, vous devez vous lier avec toute cette petite société, à moins que vous ne vous décidiez à emmener l'Objet «dans une autre patrie». Cela se chante à l'Opéra, et cela se fait aussi quelquefois dans la vie. Ne parlons pas d'hypothèses aussi lugubres, et tenons-nous-en au cas quotidien. L'Objet vous a présenté à toutes les personnes qui composent son monde, et alors a commencé le gentil travail par lequel ledit Objet vous accroche particulièrement à celle de ces personnes en qui elle a le plus de confiance pour vous surveiller. Pauvre Objet! Comment auriez-vous trouvé la force de lui dire «non» quand elle prenait de si jolies mines pour vous demander, à la veille d'une partie projetée: «Nous emmènerons Mathilde, pas?... Elle n'est pas gênante....» Et vous emmenez Mathilde. Ou encore: «Maman sera là.... Ça ne te fait rien? Tu sais, elle t'aime beaucoup, beaucoup, maman....» Et vous aviez des sourires pour maman. Je doute qu'il soit plus cruel de faire le patito à tous les cinq heures des amies de votre amie, si vous la choisissez dans la catégorie proscrite par la fantaisie d'André. Une heure vient où vous vous apercevrez que tous ces gens-là sont franchement insupportables, et vous le dites, croyant de bonne foi que vous l'aimez, votre objet, toujours, et que son milieu seul vous fait souffrir.
VOUS.—«Ah! Elle m'ennuie, Mathilde, à la fin. Je l'ai assez vue....»
L'OBJET.—«C'est ça, demandez-moi tout de suite de me brouiller avec tous mes amis....»
Autre décor, scène analogue.
VOUS.—«J'ai refusé à dîner chez les Moraines, samedi. On s'y ennuie trop, dans cette maison-là....»
L'OBJET.—«Naturellement Vous aimez mieux passer votre soirée au cercle ou ailleurs.... Allez, mon ami, allez, vous n'avez pas besoin de vous excuser.... Vous êtes libre....»
Quand une femme le prononce, ce «vous êtes libre», d'une certaine manière, vous pouvez essayer de vous remuer, vous êtes garrotté jusqu'à l'ongle du petit doigt et, de fait, vous invitez de nouveau Mathilde et maman; et, après avoir refusé à dîner chez les Moraines, vous y allez le soir, tout en méditant sur l'aphorisme que je vous soumets. Il y a toujours une consolation à mettre en théorie ses misères:
LXV
Toute maîtresse qui présente son amant à un de ses amis, à elle, entend bien le présenter à un espion. Il en est de ces espions-là comme des gendarmes. On n'y pense que lorsqu'on a envie de se sauver, et c'est trop tard.
Troisième fil: les services rendus.—Lisez bien. Je dis rendus et non reçus. Car l'homme assez détaché de tout préjugé pour accepter des services sérieux d'une maîtresse est un philosophe serein que la pudeur et l'ingratitude n'ont jamais retenu sur le chemin de l'abandon. Je veux parler, moi, de ce sentiment, moins rare qu'on ne le croit, qui fait un reste de moralité à tant d'immorales amours, cette croyance qu l'on se juge utile, bienfaisant, nécessaire à une maîtresse, et l'on ne veut pas s'en aller d'elle, de peur de la laisser dans la déchéance. Imaginez—ces aventures arrivent—qu'un jeune homme de trente ans ait encore du cœur, et qu'il se soit lié, à vingt-cinq, avec une femme très galante, il l'a, non pas rachetée, comme le conseillaient les romantiques, mais tout simplement aimée. Elle n'a gardé de son ancien luxe qu'un cadre d'élégance, sans plus rien de ces folles prodigalités qu'il faut payer comptant par de la prostitution clandestine et des visites chez les vendeuses d'amour. Bref, elle est devenue cette demi-honnête femme que tant d'irrégulières rêvent de devenir,—par esprit de contradiction, sans doute. Le jeune homme qui a pu aider sa maîtresse à vivre ainsi n'est pas assez riche pour lui assurer, le jour où il la quitte, une fortune définitive. Il la voit, en pensée, retournant peu à peu vers son ancienne vie, redescendant cet escalier dont chaque marche est une honte. Et il hésite à rendre cette créature qui lui fut chère à toutes les hideurs du vice. J'ai bien hésité, moi qui écris ces lignes, à m'en aller de la vie de Colette. Elle me trompait, je le savais, et avec qui. Mais elle s'en cachait encore un peu, et je me disais que sa passion pour moi, car elle m'aimait malgré tout, la retenait du moins assez pour qu'elle ne devînt pas ce qu'elle est devenue depuis.—Ah! misère de nous deux!—Puis, j'analysais ce sentiment, et, avec l'ironie habituelle, j'y discernais un curieux mélange de générosité et d'égoïsme. Je jouais un noble et beau personnage vis-à-vis de mon propre orgueil, en me jugeant indispensable au dernier honneur de ma pauvre maîtresse. Je constatais ainsi qu'avec la prodigieuse fatuité de l'animal masculin, son amour pour moi me faisait l'estimer et ses caprices pour les autres la mépriser. Alors je tombais dans cet état de gaieté terrible où de se moquer de soi-même avec frénésie rafraîchit le cœur. Je prenais la résolution de rompre. J'allais jusqu'à la rue de Rivoli, où elle habitait, et rien que de passer son seuil me rendait si tendre pour elle qu'une contrariété dont elle me parlait, une ligne désagréable sur son dernier rôle dans un journal, une migraine, n'importe quelle misère, me faisaient me dire: «Si je m'en vais, elle n'aura personne.» Et je restais. Je me demande aujourd'hui si j'étais aussi nigaud que le petit René Vincy, lorsqu'il redevint l'amant de Suzanne Moraines après son faux suicide.
—«Si je la quittais,» me disait-il pour se justifier, «elle reprendrait Desforges....»
Il ne se doutait pas qu'elle n'avait plus Desforges, en effet, parce que cet habile hygiéniste avait passé la main au jeune Abraham Mosé. Mais quoi? Osons risquer d'être ridicules, si nous risquons en même temps d'être délicats, et adoptons comme vraie cette maxime:
LXVI
Se croire bienfaisant pour une femme, c'est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, être un niais et un fat. Il vaut la peine de courir ces quatre-vingt-dix-neuf chances pour éviter la centième, qui est de se conduire comme un drôle?
Quatrième fil: l'Opinion.—Oui, l'amant voudrait bien rompre avec l'Objet, mais quand il pense aux conséquences de cette rupture, il pense aussi aux commentaires qui la suivront. Il voit, en imagination, le salon du cercle et la fenêtre sur le jardin, à l'angle de laquelle se trouvent les jugeurs. C'est pour l'homme qui a aimé dans le monde, cette vision-là. L'homme du théâtre, lui, aperçoit distinctement une loge de la Comédie française, ou du Gymnase, ou du Vaudeville, ou des Variétés, et les deux ou trois plus malicieux d'entre les pensionnaires en train de chuchoter et de ricaner sur son compte. L'homme du demi-monde se figure une table couverte de fleurs dans un restaurant de fête, et des viveuses et des viveurs discourant sur sa rupture, entre deux bouffées de cigarettes russes. Et c'est les mêmes petites phrases qui lui résonnent aux oreilles:
—«Allons donc, c'est elle qui l'a quitté.... Il l'assommait depuis des mois....»
Ou bien:
—«Il s'est douté de quelque chose. Ce n'est pas trop tôt....»
Ou bien:
—«Il sera bientôt remplacé. X... était là qui tournait autour depuis six mois....»
Cela l'ennuie, cet homme, d'être certain que l'on dira ces trois petites phrases et d'autres pareilles, et il reste fidèle à l'Objet quelque temps encore. Mon Dieu! Si les femmes qui aiment vraiment soupçonnaient sur quels misérables racontars de salons, de tripots et de coulisses se joue leur bonheur! Si elles le savaient? Hé bien!... Elles aimeraient tout de même, comme faisait la pauvre petite Mariette, celle qui jouait le rôle du Génie du Trocadéro dans la Revue d'il y a six ans: Par ici la sortie! Elle arrivait droit de Russie, où elle avait été séduite par un de nos camarades, un confrère de passage à Pétersbourg. Elle avait juste dix-neuf ans, et, depuis trois mois qu'elle était à Paris, cet homme ne venait guère la voir. Elle vivait, je n'ai jamais su comment, de dettes, de bijoux mis au mont-de-piété, et elle s'obstinait à rester fidèle:
—«C'est tout simple,» me disait-elle en pleurant, au risque de se démaquiller. «Il voit que je n'ai pas d'amant, et alors, comme il croit que c'est parce que je n'ai rien trouvé, il me prend pour une dinde, et il me méprise....»
Et elle ajoutait:
—«Je sais bien, pour le faire revenir, il faudrait qu'on lui dise que je suis avec vous ou un autre de ses amis.... Mais je ne peux pas.... Je l'aime trop....»
Que vous ayez la patte prise à ce fil ou à un de ceux que vous imaginerez parmi les autres, il est certain que, du jour où vous vous en apercevrez, votre maîtresse s'aperçoit aussi que vous vous en apercevez, et alors commence entre vous deux la comédie qui précède la rupture. Elle consiste en ceci que, tous les soirs, vous essayez de donner un coup de dent au susdit fil et que, tous les matins, vous le retrouvez noué à votre patte d'un nœud plus serré.... C'est là une série de mauvais moments à passer qui échappent à l'analyse, parce que les mille détails de l'existence servent de prétexte à ce jeu du fil brisé puis renoué. La comédie varie avec chaque amant et chaque maîtresse. Benjamin Constant a écrit son chef-d'œuvre pour raconter les tristesses de ce jeu cruel, et tous les Adolphes de toutes les variétés trouveront dans son livre l'étude minutieuse de leur aventure que dominent quelques vérités bien connues, quoique peu avouées:
LXVI
Beaucoup d'amants qui n'osent pas quitter leur maîtresse parlent de la pitié qu'elle leur inspire. Les femmes discernent avec justesse que cette pitié-là est une forme d'un abominable égoïsme. Il y a un attendrissement sur les maux que l'on cause qui ressemble à la plus cruelle férocité. Il est fait d'un délice de se sentir aimé sans aimer, vilain sentiment dont l'homme s'excuse à ses propres yeux en plaignant sa victime. Rien de plus raffiné comme hypocrisie.
LXVII
Pour un amant, chercher le moyen de dire à une maîtresse qui l'aime encore: «Je ne t'aime plus,» sans la faire souffrir, c'est vouloir mettre en pratique la célèbre fantaisie du guillotiné par persuasion.
LXVIII
Personne n'a songé, que je sache, à écrire la contre-partie d'Adolphe, c'est-à-dire l'histoire d'une femme qui, ayant cessé d'aimer, garde son amant par charité. C'est qu'une pareille femme n'existe guère, et leur franchise, à elles, dans la rupture est vraiment ce qu'elles ont de plus estimable.
LXIX
En amour, tout est rompu du jour où l'un des deux amants a pensé que la rupture était possible. Dire seulement tout bas: «Quand j'aurai cessé d'aimer ...» c'est avoir cessé d'aimer.
LXX
Osons cette banale réminiscence, tant elle est juste: un amour qui meurt jeune est béni des dieux.
LXXI
Prolonger un adieu, c'est dire cent, mille, dix mille adieux, et chacun vous déchire à nouveau toute l'âme. En amour, comme ailleurs, les plus courtes agonies sont les seules souhaitables.
MÉDITATION XVI
DE LA RUPTURE
II
APRÈS
Je m'en souviens. Le soir où j'eus rompu avec Colette d'une manière si blessante que cette fois je la sentais définitive, je dînai gaiement et de fort bon appétit. Je m'habillai en sifflant un air qu'elle chantait autrefois, avec cette ironie solitaire qui nous venge de nos anciennes faiblesses, et je me rendis de mon pied leste à une première représentation où je rencontrai Masurier,—le plus délicieux des amphitryons du demi-monde. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans, riche et célibataire, dont le grand plaisir est d'asseoir à sa table, dans son petit hôtel de la rue Bayard, les plus jolies d'entre les impures et les plus verveux d'entre les viveurs. La chère, chez lui, est excellente, la cave choisie, et le maître de la maison vaut mieux encore que sa cave et que sa cuisine, car il a toujours un billet de cinq cents francs au service de ses convives ennuyés ou ennuyées,—sans intérêts,—et un sage conseil à l'usage de ceux qui, comme moi, le prennent pour confident de leurs affaires de cœur. Cet homme gros et rieur, aux yeux bleus si pénétrants dans un visage de gai soupeur, a-t-il traversé quelque drame d'amour déçu? Est-ce un sceptique qui se souvient ou un dilettante qui vit par curiosité? Je ne le sais pas. Masurier ne parle jamais de lui, et ses plus intimes avouent qu'ils n'ont jamais reçu ses confidences, ni deviné ses secrets. Sceptique ou dilettante, il a du goût pour moi, et je le sens. Les écrivains possèdent un flair pour ces sympathies-là, comme les jolies femmes. Il m'aborda donc à un tournant de couloir:
—«Vous avez l'air tout guilleret....» me dit-il. «Une bonne fortune?...» Et il ajouta: «Souvenez-vous, l'homme aux aphorismes, qu'on me doit celui-ci: «Il faut toujours faire contre bonne fortune mauvais cœur.»
—«C'est le contraire,» lui répondis-je.—Et me voici lui racontant ma rupture, et les détails, inutiles à rappeler ici, qui devaient la rendre, en effet, irréparable.
—«Hé bien!» me dit Masurier, devenu sérieux, «vous avez eu le courage de la quitter; aurez-vous celui de l'oublier?...» Puis, avec un sourire et un hochement de tête:—«En amour, les faits ne sont rien. C'est l'idée qui est tout. Tâchez de la quitter, maintenant, dans votre pensée....»
Oui, je me souviens. Je regagnai mon fauteuil presque tout de suite, sans prendre trop garde à la phrase que je venais d'entendre. Mais, le lendemain et les jours suivants, ah! comme j'en constatai la terrible justesse quand je reconnus que jamais ma cruelle amie ne m'avait fait plus souffrir que depuis nos adieux!—Je ressemblais à ces mutilés qui ont mal à leur jambe coupée.—Cela me parut d'abord une anomalie trop bizarre pour ne pas m'être personnelle. Puis je regardai autour de moi. Je causai avec celui-ci, avec celui-là, parmi les amants désenchaînés, et je reconnus que mon cas était, la plupart du temps, le leur. J'en conclus que les lendemains de rupture sont presque toujours intolérables. «C'est le mal aux cheveux de l'amour....» disait encore Masurier. Oui, presque toujours, et quelle que soit la situation de l'amant. C'est aisé d'ailleurs à vérifier. Il y a deux hypothèses principales, n'est-il pas vrai, dans toute rupture, et qui se subdivisent chacune en deux? Ou l'amant a quitté sa maîtresse, ou bien il en a été quitté; et il l'a quittée ne l'aimant plus ou l'aimant encore; il en a été quitté grâce à une savante manœuvre de sa part, à lui, ou contre son gré. Cela fait bien quatre cas différents, et je ne sais pas lequel est le pire, quand on les regarde au microscope les uns après les autres.
Première hypothèse.—Adolphe a donc rompu de lui-même, et il a rompu, lassé de sa liaison jusqu'à l'écœurement. Je l'appelle Adolphe, parce que je le suppose ayant subi toutes les crises de l'Adolphisme et traversé toutes ses phases. Enfin, c'est fait, et il savoure les gaietés du joyeux moment, celui que j'ai décrit à propos de moi tout à l'heure. Mais le lendemain, le surlendemain, trois jours après, il commence, comme moi, à éprouver une vague sensation de vide, et il s'aperçoit, sans vouloir s'en rendre compte, qu'il lui manque quelque chose. Certes, Lucie, Charlotte, Eugénie, Henriette,—un nom au hasard, pour l'Ellénore,—était carrément insupportable; mais de se mettre en colère contre elle, de se demander comment il la tromperait, de la tromper en effet et d'échapper à son espionnage, cela l'occupait, cet amant sans amour. Cette occupation une fois supprimée, notre homme ne sait plus à quoi employer son temps. S'il a la chance de rencontrer tout de suite une autre aventure, cet ennui passe. Mais c'est une loi bien connue des hommes qui s'occupent des femmes: ayez-en une, vous en aurez dix; soyez libre, vous n'en aurez plus une seule. Notre homme se lève un matin en bâillant. Il maudissait sa maîtresse jadis de lui prendre deux ou trois heures dans la journée. Ces deux ou trois heures lui bouchaient tout l'horizon de sa liberté. Il les a maintenant, et les vingt et une autres avec, et il se demande ce qu'il va en faire.... Suivant sa situation sociale, il se rend au café, au théâtre, au cercle. Il retourne voir des amis abandonnés depuis longtemps, des parents négligés. Ces gens l'accueillent froidement. Il s'en aperçoit, et il se rappelle qu'il les a en effet délaissés. C'est la première période qui suit les ruptures, celle de l'ahurissement, où l'amputé essaie de marcher comme s'il avait sa jambe, sans se souvenir qu'on la lui a—ou qu'il se l'est—coupée.
Il y a une notable différence entre cette jambe pourtant et une maîtresse. La jambe coupée, les chirurgiens l'emportent. Il peut être mélancolique de penser que cette vieille amie qui nous servit jadis, tout petits, à courir, plus tard à marcher vers d'heureux rendez-vous, fut disséquée fibre à fibre par d'indiscrets carabins sur une table de l'école pratique. Mais c'en est fini d'elle au moins, et nous ne connaîtrons jamais le chagrin de penser qu'elle a été cousue au moignon d'un autre,—ni l'ironie de le voir, cet autre, aller et venir devant nous lestement sur cette jambe qui fut à nous.—La femme lâchée, elle, continue sa vie. Elle pleure. Elle se désole. Mais il y a toujours quelqu'un pour essuyer ces larmes-là et pour s'offrir lui-même comme fiche de consolation. Malgré votre fatuité masculine qui vous persuaderait aisément qu'on ne vous remplace pas, vous, un reste de bon sens vous aide à penser qu'après tout vous êtes peut-être remplacé. «Ah! cela vous est bien égal.... Ça vous amuse même....» A l'ami commun que vous rencontrez et à qui vous demandez de ses nouvelles, vous dites: «Non, contez-moi donc ça. Puisque c'est moi qui l'ai quittée, qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?...» Je m'entends encore la prononcer, cette phrase. C'est la seconde période, celle de la curiosité. Vous le poussez, l'ami commun: «Elle dit du mal de moi, n'est-ce pas?...» Il n'a qu'à vous répondre: «Mais non, mais non ...» et à vous affirmer que votre maîtresse lâchée ne vous en veut pas et qu'elle vous a pardonné, pour jouir de la plus comique des comédies, celle de votre mécontentement devant cette indulgence; et ce mécontentement se change en une colère plus comique encore si l'on vous avoue qu'elle à pris un nouvel amant. C'est la période de l'indignation (déjà étudiée dans une des méditations sur la jalousie), et une preuve entre mille à l'appui de cet aphorisme:
LXXII
Le rêve de l'amour, pour l'homme, c'est de tromper une maîtresse fidèle.
D'ordinaire, à cette période de l'indignation, succède aussitôt celle du regret, et voilà notre Adolphe, qui, depuis des mois, soupirait après son indépendance, qui n'aimait pas sa maîtresse, qui l'a quittée volontairement, en train de redevenir amoureux d'elle, amour qui se traduit d'ordinaire par le plus amer des persiflages. C'est le moment où l'ancien sigisbée de la femme du monde, et qui se serait cru déshonoré autrefois par la plus légère indiscrétion, commence à parler d'elle avec la plus perfide cruauté,—où l'ancien adorateur de l'actrice ne lui trouve plus aucun talent,—où l'ancien amant de la femme entretenue raconte les infamies dont il fut victime et qu'il avait d'ailleurs pardonnées. Et de cette période nous passons aussitôt à celle de la haine.—Jolie combinaison de chimie sentimentale que ne comprend pas la pauvre maîtresse délaissée. Après avoir eu beaucoup de peine, elle s'est consolée comme elle a pu, mais elle ne demanderait pas mieux que d'être restée votre amie. Elle le dit du moins, et peut-être le pense-t-elle, quoique bien peu de femmes ignorent cette triste loi de notre triste cœur:
LXXIII
Avec un ancien amour on fait de tout, même un nouvel amour,—tout, excepté de l'amitié.
Seconde hypothèse.—Ce fut mon cas avec Colette, et j'y ai tant pensé que je devrais pourtant le connaître. Je l'aimais, cette malheureuse femme, et je la méprisais. Cela faisait un sentiment affreux, que je ne me pardonnais pas d'avoir, car toutes nos caresses, tous les mots passionnés que je lui prodiguais dans cette chambre de la rue de Rivoli, d'où l'on voyait, par les matins de printemps, les massifs fleuris des Tuileries, et, par les après-midi d'hiver, la pesée basse du ciel sur les arbres nus,—oui, ces misérables chutes dans l'abîme des sens m'étaient une bonté à n'y pas survivre après ce que j'avais pensé, après surtout ce que j'avais dit d'elle la veille, le matin quelquefois. Et les fureurs de jalousie déshonorante et justifiée auxquelles je me livrais au sortir de ces baisers de délire me prouvaient trop combien j'étais un enfant malade, une âme démantibulée, incapable de vouloir et de vivre. Je cessai donc de la voir—et de l'avoir. Mais, sauf cette première soirée où de m'être enfin prouvé mon énergie me procura durant quelques minutes un renouveau de ma propre estime, en quoi cette rupture soulagea-t-elle ma douleur? Et il n'en va jamais autrement, après ces adieux où, pour des raisons d'amour-propre ou de dignité, un amant a quitté une maîtresse qu'il adorait. L'absence et la séparation, bien loin de vous guérir de votre sentiment, lui donnent une acuité d'idée fixe qui vous rend plus incapable d'y résister. Tant que vous aviez à vous cette maîtresse, même si elle vous trompait, même si vous le saviez, le lui crier en face était une douceur. On goûte de ces abjectes joies quand on aime en méprisant. Assister de loin à ses galanteries, s'être retiré à soi-même le droit de l'en outrager, s'être emprisonné dans l'orgueil et s'être interdit jusqu'au soupir, c'est de quoi sans doute s'attirer la considération des quelques personnes qui sont dans le secret de vos agonies.... Ah! que l'on donnerait et ces considérations et ces personnes pour dix minutes des anciennes folies, pour une gorgée de ce verre d'eau bourbeuse et empoisonnée que la main de votre démon vous faisait avaler autrefois, et cette boue vous rafraîchissait pourtant un peu!... Allez au fond, tout au fond de la conscience chez l'homme qui croit devoir quitter une femme quand il l'aime encore, vous y trouverez caché l'espoir inavoué que cette femme ne le laissera pas partir. Il s'en va pourtant et sa maîtresse lui court d'abord après. Seulement, elle ne sait pas toujours lui courir après. Les femmes ont beau être très adroites et très fines, il y a une chose dont elles ne tiennent pas assez compte dans le cœur d'un homme, parce que la plupart n'en ont pas trace dans le leur. Cette petite chose est la fierté. Leurs moyens pour ramener celui qui les quitte s'adressent d'ordinaire à ce qu'elles connaissent de nous: nos sens et notre vanité. S'introduire dans notre chambre à coucher et se jeter dans nos bras pour que nous les possédions dans un coup de désir physique; nous rendre jaloux pour que nous leur revenions en proie à la frénésie de l'image impure; nous jouer la comédie du désespoir et du faux suicide pour flatter notre niaise infatuation;—tels sont les procédés habituels de ces habiles metteuses en scène. Elles réussissent d'ordinaire à ramener l'infidèle, avec la résolution bien arrêtée dans leur fine cervelle de lui faire payer avec usure ses velléités d'indépendance, et de le lâcher lui-même au moment où il s'y attendra le moins. Il arrive cependant qu'elles ont affaire à un amant qui se dit: «Si j'y retournais, je me mépriserais trop ...» et qui n'y retourne pas. Pour le dompter, celui-là, il faudrait une autre stratégie et lui donner des raisons de revenir en s'estimant. Celle qui aurait assez de délicatesse pour manœuvrer de la sorte aurait assez de délicatesse aussi pour être loyale en amour. La Dalila, elle, emploie un des trois autres moyens. Et c'est pour l'amant qui a eu le courage de s'en aller un comble de supplice. Car toutes les ruses de son ancienne maîtresse pour le reconquérir lui prouvent qu'il a eu raison de la mépriser et de la quitter. Il n'y a guère de situation morale plus abominable, et c'est acheter cher le droit de se dire: «J'ai été le plus fort.» Le même Masurier, avec qui je philosophais sur ce point, prétendait, lui, qu'avec une maîtresse que l'on aime en la méprisant, il n'y a qu'un remède, arriver au dégoût par la satiété.