—«Que cherchez-vous?» me disait ce philosophe sans scrupules, tandis que nous déambulions sur le boulevard en revenant du théâtre ensemble, «la destruction du désir que vous donne incessamment cette femme? Et vous ne voyez pas qu'en vous privant d'elle vous exaspérez ce désir?»
—«Vous me conseillez de la reprendre, alors?»
—«Parfaitement,» répondit-il.
—«Non,» répliquai-je. «Je me vomirais moi-même.»
—«Oui,» dit-il, «et votre amour avec.... Attendez, mais ce sera plus long.»
Et, comme il me savait en train d'écrire cette Physiologie, il ajouta: «Puisque je travaille aussi dans les axiomes, je vous soumets les suivants:
LXXIV
«Vouloir se guérir d'une femme que l'on adore en la quittant, c'est vouloir se guérir de la soif en ne buvant pas.»
LXXV
La plus sûre vengeance pour une maîtresse que nous quittons en l'aimant est de nous prouver qu'elle méritait d'être quittée.
—«Auquel je joindrais cet autre,» lui répondis-je:
LXXVI
«Pour un fou, le pire des malheurs est de ne pas être fou tout à fait, et, pour un amant, de juger son amour.»
Troisième hypothèse.—Ce mauvais sujet d'André Mareuil m'en a donné une formule piquante, un jour que nous déjeunions chez D——, dans ce café de la rue Royale, l'un des coins les plus parisiens de Paris, quoiqu'il soit rempli d'Anglais, ou peut-être parce que.... Il faisait bleu et gai à travers toutes les fenêtres. Des victorias passaient, avec des ombrelles vertes ou rouges cachant à demi de jolis visages de femmes. J'avais, moi, la physionomie ridicule d'un désespéré qui mange avec appétit et qui pleure sur les perfidies de sa maîtresse dans son verre de sauterne. Mareuil, lui, ayant arboré un gilet de piqué et une chemise à corps de couleur avec la plus délicieuse des cravates d'été, me racontait un projet de chapitre pour l'Art de rompre.
—«Vois-tu,» disait-il, en dépêchant un œuf en cocotte, «étant donné que la femme et l'homme sont deux vanités exaspérées par un sexe, le problème pour se bien quitter consiste à satisfaire d'abord l'animal, mais là, fortement,—ça, c'est facile,—puis à mettre d'accord les deux vanités. Si tu savais comme c'est commode! Ça consiste simplement pour l'homme à se faire lâcher,—mais exprès, mais à son heure, pas une minute plus tôt, pas une seconde plus tard.... Il a son amour-propre en paix, puisqu'il mystifie sa maîtresse en étant plus comédien qu'elle, et elle s'en va, le cœur à l'aise, comme dit la chanson, puisqu'elle croit vous jouer un bon tour.... Je conviens qu'il y faut du doigté, et que la moindre faute de tact peut tout gâter.... Moi, j'ai un moyen très simple et qui m'a réussi presque toujours.... Aussitôt que je commence à en avoir assez d'une maîtresse, je l'assassine de bons procédés, je l'accable de délicates attentions, je l'étouffé d'amour.... Je suis toujours là, et toujours, à lui parler de ma tendresse, à l'obséder de mes sentiments.... Je lui campe des scènes de jalousie à propos du Monsieur qui passe, et je lui pardonne avec effusion.... Enfin, après quinze jours de cette délirante ardeur, la dame, quelle qu'elle soit, n'a plus qu'une idée: se débarrasser de moi. Et c'est ici mon triomphe. J'accepte d'être ridicule pour redevenir libre. Elle se fait faire la cour par n'importe qui, tant elle a hâte de me voir me fâcher.... Je ne me fâche pas.... Je ne vois rien.... Je suis là, toujours là, de plus en plus épris, de plus en plus ardent, de plus en plus confiant.... Elle me trompe. Elle me le dit. Je prends mon chapeau, la porte, j'annonce que je vais me brûler la cervelle, et je suis celui dont on parle en soupirant: «Pauvre garçon, il m'aimait bien, lui....» Est-ce machiné, cela?»
—«Mais pas trop mal,» fis-je, amusé par la verve avec laquelle il m'avait dévoilé son cynique programme; «et si elle ne suffit pas tout de même, cette machination?...»
—«Si elle ne suffit pas,» reprit-il, avec un air de triomphe à me montrer les ressources de ses roueries, «hé bien! c'est que j'ai affaire à une femme très amoureuse, et alors, c'est plus simple encore. Je m'arrange pour avoir à ma disposition quelque créature très belle, très jeune et très vénale. Je me livre sur elle à toute la frénésie du plaisir, de manière à n'aborder jamais ma maîtresse que calme, très calme.... Je lui parle de ma santé délabrée, de maux d'estomac, incompatibles avec l'amour, de prescriptions médicales.... Ah! ça ne traîne pas alors, et en quinze jours....»
—«Et tu n'as pas le moindre remords de ces canailleries?»
—«Pas le moindre,» fit-il.
—«Et pas de regrets?»
—«Encore moins.»
—«As-tu jamais été vraiment amoureux?»
—«J'ai cru l'être, mais je me suis convaincu très jeune qu'il n'y a qu'un bonheur en amour, c'est de ne pas aimer....»
—«Et as-tu gardé des ennemies parmi tes anciennes?»
—«Pas une.»
C'est à la suite de cette conversation que j'écrivis, une fois rentré, ces trois axiomes qui pourraient être signés Don Juan de La Palisse:
LXXVII
Il n'y a qu'une manière d'être heureux par le cœur; c'est de ne pas en avoir.
LXXVIII
Une femme vous est toujours reconnaissante de vous avoir lâché.
LXXIX
On n'est plus fort que la femme qu'à la condition d'être plus femme quelle.
Mais ces axiomes seraient incomplets si je n'ajoutais que je viens d'apprendre le mariage d'André avec Christine Anroux, l'ancienne amie de Colette, dont j'ai déjà parlé, et qu'il est brouillé avec moi parce qu'il me soupçonne d'avoir été bien avec elle vingt-quatre heures durant.—Elle le lui aura fait croire. Elle me détestait tant!—J'aime encore mieux mes pauvres chagrins d'amant sans roueries.
Quatrième hypothèse.—C'est la plus banale et, si bizarre que puisse paraître ce point de vue, la plus souhaitable. L'amant toujours amoureux, que sa maîtresse quitte en pleine passion, parle peut-être de se brûler la cervelle. Il y songe. Il dessine des pistolets dans la marge de ses papiers, comme Beyle le raconte de lui-même dans ses Souvenirs d'Egotisme: «Je fus préservé du suicide,» ajoute-t-il, «par la curiosité politique et sans doute par la crainte de me faire du mal....» Ce sont de cruelles heures à passer; mais voulez-vous que nous comptions un peu les misères dont cet amoureux délaissé demeure exempt? Du doute d'abord, cette pire des douleurs. Cet homme-là, qui aime encore, qui a aimé et qui a été congédié, quelle silhouette amusante en dessine cette jolie comédie de Ma Camarade, et comme Daubray jouait finement le personnage! Sa maîtresse lui dit un brutal: «Petit-père, c'est fini, nous deux ...» et elle prend la porte. Petit-père se couche. Il sanglote ou presque.... Du bruit à la porte. «C'est elle!» s'écrie-t-il avec conviction. «Elle verra que je n'ai pas douté d'elle....» Le rire de l'Olympe secouait la salle à cette phrase. Et moi, je riais aussi, d'un rire par trop voisin des larmes. J'aurais tant voulu être trahi, outragé, lâché,—avec le sentiment, qu'exprime cette phrase-là, dans le cœur!—Une seconde douleur que l'amant de cette sorte ne connaît pas, c'est l'incertitude de la sensibilité, cette espèce de va-et-vient dans l'émotion, aujourd'hui en haut, demain en bas, qui finit par vous donner comme le mal de mer dans l'âme. Cet amour était dans la confiance et la joie. Il est dans le désespoir et l'évidence de l'abandon. C'est franc. C'est net. C'est simple. Il est de son avis, cet homme, au lieu qu'André Mareuil, moi et tous les autres Adolphes, adroits ou non, nous n'avons jamais été du nôtre. Il ne faut pas se mêler d'aimer, ou il faut aimer ainsi, avec des emballements fous dans le bonheur et des chagrins d'enfant, de vrais et complets chagrins, dans le malheur. Aussi, remarquez-le, quand il a bien pleuré, dessiné beaucoup de pistolets dans les marges de ses pages, et après que le temps a fait son œuvre, cet amant très simple et lâché ne garde pas d'amertume au cœur. Il a été bien heureux, puis bien malheureux. Il ne s'est pas empoisonné par la rouerie qui ne sert qu'à être trompé plus complètement et plus amèrement, par la vanité d'être le plus fort qui ridiculise davantage nos faiblesses, par la défiance qui attire la trahison comme le paratonnerre attire la foudre,—un paratonnerre qui propage l'incendie. Mais quoi! c'est un don d'être un amant simple, et c'est une chance de rencontrer une femme qui vient vous dire le: «C'est fini, nous deux ...» le jour où c'est vraiment fini. C'est un don de ne jamais raisonner sur son amour quand on aime. C'est une chance de subir sans les comprendre les lois exprimées dans ces quelques aphorismes qui achèveront de définir les dangers des lendemains de rupture:
LXXX
L'amour est une maladie, et le malade le plus sage, pour cette maladie-là comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un livre de médecine, ne sait pas ce qu'il a, et qui souffre sans penser, comme une bête.
LXXXI
La maîtresse qui nous quitte quand nous l'aimons le mieux nous épargne des mois ou des années de menues désillusions. L'homme est ingrat pour ce service, comme pour les autres.
LXXXII
Il y a un plaisir délicat—aurait dit La Rochefoucauld—à serrer la main du rival pour qui l'on a été trahi, quand il est trahi à son tour.
LXXXIII
Ce qui prouve que l'expérience ne sert à rien, c'est que la fin de nos anciennes amours ne nous dégoûte pas d'en commencer d'autres.
LXXXIV
On n'est vraiment guéri d'une femme que lorsqu'on n'est plus même curieux de savoir avec qui elle vous oublie.
LXXXV
Chaque fin d'amour est comme un déménagement. Cela ne va pas sans casse. Au dixième, combien y a-t-il de meubles en état?
LXXXVI
Nous ne pardonnons à une maîtresse de nous avoir ennuyé de son amour que si elle nous débarrasse d'elle sans nous remplacer.
MÉDITATION XVII
DE LA RUPTURE
III
APRÈS (suite).—DE QUELQUES VENGEANCES
Décidément ce diable d'André Mareuil, avant d'avoir abdiqué, en se mariant de la sorte, fut un profond philosophe. L'un n'empêche pas l'autre. La Fontaine n'a-t-il pas fait une de ses jolies fables avec l'histoire de l'astrologue qui se laisse tomber dans le puits? En feuilletant mes notes, c'est toujours des conversations avec lui que je rencontre, et la plupart se rapportant à ce fameux traité sur l'Art de rompe qu'il écrira peut-être, maintenant qu'il est enchaîné pour la vie. Certains poètes sont ainsi et ne sentent bien la douceur des choses que par réaction. Ces dilettantes célèbrent l'amour pur avec d'autant plus de ferveur au sortir d'un mauvais lieu; ils goûtent les simples félicités de la famille plus vivement dans l'atmosphère d'un café de Bohémiens; ils aiment leur maîtresse avec une tendresse plus passionnée quand ils la trompent. Ah! cette théorie de la vie de réactions, comme elle nous fut chère autrefois, à André, à Simon, à Maurice Barrès, à moi-même et à quelques autres! Il serait piquant que Mareuil s'avisât de l'appliquer aujourd'hui. Mais, à l'époque des notes que je vais transcrire, il se bornait à étudier par le menu des problèmes galants, celui-ci, par exemple:—étant donnée une femme, découvrir à l'avance si elle est capable d'une vengeance et de quelle vengeance, pour le lendemain de la rupture.
—«En amour,» disait-il, «c'est comme en escrime; il faut connaître d'abord le jeu de l'adversaire, quand on a la prétention, que nous avons, d'être des tireurs de tête.... Hé bien! moi, je me vante, après une demi-heure de conversation, de savoir si la personne dont je m'encaprice sera, oui ou non, de celles qui nous font conjuguer le verbe j'ai aimé avec les variantes: «J'ai reçu un coup de pistolet, tu as été vitriolé, il a été diffamé, nous avons été déshonorés.» Continue, mon Claude; il y a de l'écho dans ton passé....»
Il me débitait son paradoxe en déjeunant à une table de ce même café D—— où il m'avait, l'autre matin, initié aux mystères de ce qu'il appelle plaisamment: le lâchage-paratonnerre. Et comme je haussais les épaules, il continua:
—«Tu ne me crois pas, soit.... Regarde cette femme qui parle haut.... Là-bas, jolie, grande, un peu forte.... Tu la verras mieux dans la glace. Si elle s'aperçoit que nous l'étudions, nous sommes perdus. Elle posera, et, bonsoir, plus personne. Vois-tu comme le geste suit la pensée chez elle, comme elle touche à ce dont elle parle, comme elle dessine les objets en l'air, avec sa main, pour les montrer?... Ça a dix ans de Paris et c'est aussi Méridional qu'au premier jour. Tu la vois bien, et comme elle tourne la tête?...»
—«Parfaitement,» fis-je, après avoir regardé du côté qu'il m'indiquait. «C'est une drôlesse pas très bien élevée, voilà tout.»
—«C'est le type de la femme au revolver,» reprit André avec autorité. «Je ne la connais pas, mais je te parierais les droits d'auteur de l'Art de rompre contre ta prochaine main au baccara, d'abord qu'à chaque nouvel amant elle s'imagine que c'est son premier amour, ensuite qu'à chaque rupture elle subit vingt-quatre heures d'absolue folie, vingt-quatre heures durant lesquelles elle ne roule que des idées de mort et de suicide.»
—«Entends comme elle rit,» lui dis-je pour le taquiner.
—«Mais oui, elle rit de tout son cœur, comme elle souffre de tout son cœur et comme elle te pistolerait, et elle avec, de tout son cœur si elle t'aimait,—es-tu content de cette allusion à ton vieux L'Estoile?—si elle t'aimait et si tu la quittait;—comme elle te soignerait ensuite de tout son cœur si tu en réchappais et elle aussi. Tiens! elle riait. Regarde-la se fâcher....»
L'inconnue venait en effet, à la suite d'une maladresse de garçon qui avait répandu un verre de vin sur la nappe, de froncer les sourcils d'une manière très dure. Ses yeux s'étaient faits brillants, et la pâleur de l'impatience décolorait si profondément son visage, que je ne pus me retenir de répondre à André:
—«Ce n'est pas trop mal diagnostiqué. Et que conseilles-tu à tes clients avec une femme comme celle-là?...»
—«C'est la brune irascible,» reprit-il. «Je la conseille, avant tout, le moins que je peux. C'est la fausse bonne enfant qui a des exigences insupportables pour des amoureux aussi compliqués que nous nous piquons de l'être. Mais, enfin, tout arrive.... Admets que tu l'aimes. Alors, si mon moyen, tu sais, celui de se faire lâcher le premier, ne réussit pas, c'est très simple.... Quand tu veux rompre avec cette femme-là, prends simplement le train sans tambour ni trompette, et laisse passer les vingt-quatre heures du revolver. Pendant ces vingt-quatre heures, elle crie, elle tempête, elle achète du laudanum, elle s'empoisonne, elle se manque.—Elle double toujours la dose, là comme ailleurs.—Et quand tu reviens, tu es remplacé....»
—«Par un autre candidat au vitriol,» interrompis-je en plaisantant.
—«Ne dis donc pas de choses médiocres,» reprit André en m'arrêtant net. «La femme qui se venge par le revolver ne se venge jamais, entends-tu, par le vitriol. C'est comme les fous. Celui qui doit se suicider par la pendaison n'est pas le même que celui qui doit se suicider par la noyade. Est-ce que tu ne sais pas cela, que les maniaques de mort volontaire choisissent chacun leur genre de mort, toujours spécial?»
—«Tu es vraiment très gai, ce matin,» lui dis-je. «Mais montre-moi donc, parmi les jeunes personnes en train de déjeuner ici, la prédestinée au vitriol.»
—«Elle n'y est pas,» me répondit-il le plus gravement du monde après avoir dévisagé toutes les dames, françaises ou non, en train de déguster des fraises de bois,—nous étions au mois de juin,—ou de déchiqueter une caille à la gelée. «La femme qui se venge au vitriol, vois-tu, c'est la blonde féline et pâle, ou la brune fantomatique, enfin l'être d'apparence idéale, mais qui vit de ses nerfs et qui nous aime avec ses nerfs. Il y a du serpent en elle, quelque chose qui vous enlace en vous trahissant, et, remarque-le bien, je n'appelle pas seulement vitriol cette liqueur corrosive qui s'achète chez le droguiste, et qui vous défigure un amant ou une rivale en quelques secondes et pour la vie. Le vitriol, c'est la vengeance sourde et qui s'embusque dans un angle de mur; c'est la lettre anonyme écrite par une maîtresse délaissée au mari de celle à qui l'amant volage fait la cour; c'est l'écho inspiré dans un journal où les nouvelles amours de l'inconstant sont dénoncées avec initiales et indications concluantes; c'est la jolie petite calomnie qui fait son chemin piano, piano.... La femme au vitriol a, par exemple, aimé un médecin? Elle insinue que ce médecin abuse de ses malades. Elle a aimé un avocat? Elle laisse entendre qu'il manque au secret professionnel. Un écrivain? Elle l'accuse de vénalité ou de chantage. Et c'est dit avec des tendresses dans la voix, des regrets d'avoir à mal parler d'un ancien ami, «avec lequel il ne s'est rien passé....» Et elle en donne la raison. Le malheureux avait la chasteté d'Abélard, par force. Ou bien il aimait mieux frayer avec un sexe plus pareil au sien. Ou bien il était affligé du mal dont Voltaire accuse si plaisamment Christophe Colomb. Ou bien il souffrait de quelque infirmité répugnante, d'une mauvaise haleine, d'un eczéma mal placé, que sais-je?—Elles ont un art, ces vitrioleuses du discours, pour vous brûler votre réputation, égal à celui que leurs sœurs du trottoir déploient à vous brûler votre visage....»
—«Et à quoi les reconnais-tu, celles-là?» interrogeai-je.
—«Avant tout, au cabotinage,» répondit André. «Si la femme au revolver,—et j'entends par là non seulement le coup de pistolet, mais les scènes tragiques et intolérables dont je t'épargne la nomenclature,—si cette femme-là, j'insiste, se décèle, au premier coup d'œul, par ce que les pédants, tes maîtres, appellent l'excès d'impulsion,—la vitrioleuse se distingue par une vanité forcenée qui lui fait attacher une importance désordonnée à sa petite personne.... As-tu suivi les procès de ces dernières années? Quand il s'agit d'une basse vengeance, très misérable, très scélérate, très lâche, presque toujours l'héroïne est une femme qui a eu des déceptions d'amour-propre ulcérantes et mesquines: une actrice qui n'a pas réussi à se faire applaudir, une institutrice qui n'a pas réussi à se faire imprimer, une fille à demi galante qui n'a pas réussi à se faire épouser. Et l'amant que l'on vitriolise d'une manière ou d'une autre n'est que la revanche de ces existences manquées. Ce qui n'empêche pas les braves jurés, quand c'est du véritable vitriol qu'il s'agit, de croire au crime passionnel et d'acquitter la cabotine, raide comme fer, en flétrissant sa victime. Ils sont étonnants, les jurés, dans ces occasions-là, et, pour citer la vieille et toujours vraie légende, c'est ça qui donne une crâne idée de l'homme!...»
—«Ton remède, maintenant?» lui demandai-je.
—«Il n'y en a qu'un,» répliqua-t-il carrément, «le seul qui convienne quand on veut lutter contre un être lâche: lui faire peur. Nous autres, gens de nuance, nous ne savons pas assez l'effet que produit sur les femmes la déclamation. Nous n'osons pas leur dire que, si elles nous trompent, nous les tuerons. Nous nous trouverions grotesques de leur montrer un Purdey nouveau modèle ou un couteau rapporté du Maroc en leur laissant entendre que nous avons souvent pensé à pratiquer sur elles le fameux: «Tue-la» du Maître.... Nous avons tort. Sois bien persuadé, d'abord qu'elles croient toutes à la sincérité de ces vantardises, ensuite qu'elles en sont flattées et reconnaissantes, enfin qu'au moment de se venger de toi par une de ces crasses—comme elles disent—dont elles ont le secret, elles n'oseront pas, s'il leur vient l'idée que tu es bien capable de te venger d'elles, brutalement, toi, à ton tour. C'est tout le secret, cette audace dans le mensonge, des succès prodigieux de certains faquins dont tu ne voudrais pas pour cirer tes souliers jaunes, mais qui roulent de gros yeux, frappent du poing les tables, démantibulent les meubles, parlent d'étrangler leur maîtresse et d'assommer leurs rivaux, comme toi et moi de mettre une lettre à la poste. Ils peuvent aimer la vitrioleuse, ces gaillards-là. La vipère pour eux se fera couleuvre, et douce, et craintive.»
—«Il y a du vrai dans ton paradoxe,» lui répondis-je. «Te rappelles-tu la petite Ernestine qui jouait un rôlet dans ma première pièce? Je ne connaissais pas encore Colette, et je ne pratiquais pas le sage précepte qui dit qu'un auteur dramatique ne doit pas plus être l'amant d'une actrice qu'un architecte ne doit trinquer avec le maçon.... Je trinquais avec le maçon, et c'était même fort agréable.... Je fais, dans l'entre-deux de ces trinquettes, un petit voyage en province, et le maçon, lui, trinque avec un autre pendant ce temps-là. Je reviens. On me raconte cette histoire. J'arrive chez Ernestine et je cherche à savoir la vérité. Elle finit par m'avouer qu'elle est une infâme, et des sanglots, et des larmes, et des cheveux épars, et des «mais je n'aime que toi!...»—Tu sais que personne n'a moins d'amour que moi, quand je n'en ai pas. Je la relève, car elle était tombée à genoux.... Et, la poussant vers le lit: «Tu m'as trompé avec lui. Trompe-le avec moi, maintenant,» lui dis-je. Et la voilà qui sèche ses larmes, rattache ses cheveux, et, d'une voix sifflante: «Vous n'avez pas de cœur, vous ne m'avez jamais aimée....» Il n'y a pas de misères qu'elle ne m'ait faites. Mais, puisque tu es en veine de professer, peux-tu me dire si c'est dans le revolver ou le vitriol que tu ranges la vengeance que Colette a tirée de moi?»
—«Laquelle?» fit-il.
—«Voici: quand je l'ai quittés, je venais d'avoir, avec le directeur du Théâtre-Français, une conversation où cet aimable homme m'avait accablé de reproches sur ma paresse. Il m'avait demandé d'écrire une comédie nouvelle. Je lui avais dit mon sujet. Je m'étais donc mis au travail....»
—«Lentement,» interrompit André.
—«Lentement, mais sûrement. Sais-tu ce que Colette a imaginé? Elle savait que je travaillais à une comédie. Elle savait que Jacques Molan en préparait une aussi. Et elle savait une troisième chose, par le théâtre, c'est que l'œuvre nouvelle d'un des fournisseurs habituels de la maison, que l'on répétait alors, ne tiendrait pas l'affiche quinze jours. Ah! elle est intelligente.... Elle imagine de se réconcilier avec Molan, qu'elle détestait et avec qui je m'étais brouillé à cause d'un article écrit contre elle!... Elle lui dit la situation et lui promet de jouer dans sa pièce, si cette pièce est finie à temps. Jacques, prévenu, travaille d'arrache-plume et voilà que j'apprends par les journaux que sa comédie est reçue, et déjà à l'étude, tandis que la mienne n'en était encore qu'au second acte sur le papier....»
—«Elle peut avoir eu tout simplement envie du rôle, cette fille....» fit Mareuil.
—«Ah! que tu la connais mal! Et puis j'ai mes documents, et la peine qu'elle s'est donnée pour me démolir dans le comité, et le fauteuil qu'elle a eu l'ironie de m'envoyer pour la première! Et j'y suis allé.... D'abord, quoique brouillés, j'aime beaucoup le talent de Jacques....»
—«Comme on se connaît!...» reprit Mareuil.
—«Mais oui!» insistai-je, «et la preuve, c'est que j'ai applaudi cette Adèle.... Et puis je trouvais cela plus crâne, d'accepter ce billet et de ne pas avoir l'air de deviner la vengeance. Car c'en était une de mettre tout son talent à faire réussir cette pièce qui reculait la mienne de plus d'un an. C'en était une que de commander aux trois ou quatre soireux qui vont prendre le mot d'ordre chez elle des chroniques où on laissait entendre que j'avais lu ma pièce à quelques artistes qui m'avaient déconseillé de la présenter.... Mais passons.... Je détruisais tout ce petit échafaudage de méchanceté par ma simple présence à cette première. Je fus assez content de mon calme dans le péristyle et durant le premier acte. Mais dans la grande scène du second, tu te souviens, celle où son amant l'accable de reproches, devine ce qu'elle avait inventé? De donner à Molan quatre ou cinq des meilleurs «mots» de ma pièce à moi. Je ne pouvais pas douter. Il n'y avait qu'elle à qui je l'eusse montrée.... Alors, je n'ai pas pu rester!...»
—«Ce n'était pas mal calculé,» fit André; «et d'abord que le simple fait d'avoir compris que tu enviais Jacques et d'avoir compté sur cette envie....»
—«Moi, j'envie Jacques?...»
—«Mais oui, mais oui, comme tu peux envier. Tu n'imprimerais, parbleu, pas une fausse lettre de lui où il t'ait refusé de l'argent pour enterrer ton père. Tu ne fabriquerais pas un roman à clef pour insinuer sur lui une infamie. Ce n'est pas ton genre. Mais sa Adèle était tombée, tu aurais eu tout de même cinq jolies petites minutes d'une abominable satisfaction. Et la preuve, c'est que tu viens de me servir, sans t'en douter, la plus amusante confession de Vadius parlant de Trissotin....»
—«Je ne crois pas,» fis-je en riant. «Mais où veux-tu en venir?»
—«Que ta Colette n'a procédé dans cette vengeance ni par le vitriol, ni par le revolver. C'est une empoisonneuse....»
—«J'ai dit quelque chose comme cela dans un sonnet que j'ai fait sur elle:
Et voici que j'y sens grandir l'affreuse fleur,
Aux pétales glacés comme ses yeux: la haine....
«Pourquoi ris-tu? Mes vers ne te plaisent pas?»
—«Mais si ... mais si.... Seulement je réfléchis, en moi-même, qu'un homme de lettres est vraiment un drôle de corps.... As-tu pensé à dresser jamais la liste de ce que tu as déjà touché d'argent pour la copie où tu as utilisé ta douleur?»
—«Quel point de vue!»
—«C'est pourtant le vrai. Et tu te plains qu'elle t'ait trompé, ingrat!... Enfin, revenons à nos moutons, ou, si tu veux, pour flatter ta manie, à nos tigresses. J'appelle donc empoisonneuse la femme qui se venge froidement, longuement, d'une vengeance qui nous touche au vif de la sensibilité, et pour le plaisir de nous voir souffrir. C'est très différent de la revolverienne, toute d'impulsion, et de la vitrioleuse, dans laquelle se déchaîne encore la fougue des nerfs détraqués.... L'empoisonneuse est, avant tout, réfléchie et observatrice. La première fois que tu l'as rencontrée, elle t'a regardé d'un certain regard qui descendait jusqu'au fond de toi. Elle te connaît dans ton fort et dans ton faible. Elle sait l'ami que tu préfères et dans lequel elle peut t'atteindre.»
—«C'est vrai,» fis-je, «Colette m'a tant fait souffrir en devenant la maîtresse du petit Vincy!»
—«Tu vois, et pas de moi, qui t'eusse été presque égal, ni de Molan, tandis qu'elle a choisi, pour lui jouer sa pièce au lieu de la tienne, ce camarade de ta jeunesse, celui dont tu ne peux pas ne pas être jaloux. Tu tiques encore, ô psychologue!... Et, remarque-le, cette vengeance savante a ceci de supérieur qu'elle agit en effet, comme le poison, longuement, lentement.... Une autre femme de cette espèce avait imaginé d'infliger à un de mes amis un autre supplice: elle lui avait montré durant leurs amours la passion la plus effrénée, et elle savait que mon ami était, d'abord, un vaniteux. Tu les connais, ces hypocrites égoïstes qui se lamentent sur les maux qu'ils causent, avec une si risible fatuité? Il la quitte. Cette femme au désespoir eut l'énergie de commencer une étonnante comédie d'indifférence à l'endroit du traître. La première fois qu'ils causèrent ensemble, elle lui raconta, avec des yeux clairs comme ce ciel, une bouche fraîche comme ces fraises et un sourire à frapper cette carafe, qu'elle ne l'avait jamais aimé, qu'elle voulait se faire épouser simplement, que c'était une partie perdue et qu'elle préférait ne pas lui laisser ce remords.... Mon ami essaya de douter. Il était atteint au plus saignant de son amour-propre, cet homme.... Il voulait bien avoir lâché une amante à l'agonie, mais non pas une personne qui se moquait de lui depuis des années.... La petite ne se démentit pas un instant, et même quand elle le vit à ses pieds, implorant une heure de l'ancienne tendresse, toujours ces yeux clairs, toujours ce rire impassible sur cette bouche heureuse. Il lui a fallu, à lui, deux ans pour se consoler. Voilà ce que j'appelle bien travailler.»
—«Et le remède, étonnant docteur?»
—«Le remède? Il est plus difficile d'application, celui-là. Il faut être allé un peu à l'école chez Machiavel. Il consiste à savoir d'avance que l'on serre sur son cœur une femme capable de trouver la place malade de ce cœur, et à lui cacher cette place. Si tu avais dissimulé avec Colette, elle n'aurait pas deviné que tu aimais d'une amitié profonde ce petit nigaud de Vincy. Elle n'aurait pas soupçonné que les grands succès de Jacques Molan, coïncidant avec tes échecs, t'ont rendu odieux cet homme. Il fallait que l'empoisonneuse ignorât ce sentiment-là. Voilà tout. Et elle le connaissait, tandis que toi-même, tu en es encore à l'apprendre....»
—«Ça devient trop compliqué d'aimer ainsi,» m'écriai-je.
—«Pas plus compliqué que de vivre,» dit ce moraliste en veston, en lavant le bout de ses doigts avec le citron de son bol.
...Nous discutâmes encore une partie de l'après-midi sur les vengeances féminines que Mareuil m'énumérait si complaisamment. Il m'en cita de toute espèce, prodiguant axiomes, anecdotes, théories, paradoxes. Il n'en oublia, parmi ces vengeances, qu'une seule, celle que Christine Anroux exerça sur lui et dont j'ai déjà parlé: Elle consista—ayant su dans les premiers temps de leur liaison qu'il parlait d'elle cruellement—à se faire prendre comme maîtresse, puis épouser. Elle y mit un art infini et lui servit un semblant d'amour à duper Valmont lui-même, et je dis:
LXXXVII
On ne prévoit jamais toutes les ruses d'une femme. Le plus sage est donc de n'en prévoir aucune. A quoi bon se gâter sa sensation d'elle, pour rien?
LXXXVIII
La plus cruelle vengeance d'une femme est quelquefois de nous rester fidèle.
LXXXIX
Dire à sa maîtresse le nom de l'ami que l'on aime le plus, c'est trop risquer de les perdre et l'un et l'autre.
XC
Puisqu'il faut finir par être dupe, soyons-le en restant magnanimes. C'est la seule vengeance contre les vengeances.
MÉDITATION XVIII
DE LA RUPTURE
IV
APRÈS (fin).—LES ENFANTS DE L'AMOUR
A l'époque où j'étais vraiment de ce monde et de ce demi-monde, je veux dire quand je ne me réveillais pas le matin et ne me couchais pas le soir martyr d'une idée fixe qui fait de moi un maniaque de mes infortunes amoureuses,—ah! la manie lucide, c'est la moins guérissable, hélas!—j'avais le goût passionné de la conversation des femmes. Grandes ou petites dames, bourgeoises ou bohémiennes, filles de brasserie ou d'atelier, servantes ou modèles, toute jupe m'était bonne pour la faire bavarder. J'avais la chance en ces temps-là de hanter un ami du même goût, mon grand aîné, ce chimérique d'Aurevilly, avec qui je me suis tant plu! Et lui, le charmant et vibrant compagnon, comme il savait l'art de leur parler, à toutes aussi,—aux plus dégradées comme aux plus éthérées! Nous passions alors—c'était dans les étés de 72 et de 73—des soirées de délices au cirque des Champs-Elysées, où travaillait sur la corde raide une acrobate du nom d'Océanah, dont le vieux Barbey raffolait:
—«Ses yeux ont l'air de la plaindre de son métier,» disait-il, avec un de ces bonheurs du mot qui lui étaient si naturels. Et puis, Océanah partie, nous partions. La nuit était douce. Nous descendions de pied ferme la longue avenue, d'Aurevilly se laissant aborder par toutes les vendeuses de tendresse qui errent sur les trottoirs, et il dépensait à jouter de l'épigramme avec elles autant d'esprit que dans les deux ou trois salons de son choix. Ces malheureuses, peu habituées à ce que des passants leur tinssent des discours désintéressés, se trompaient parfois étrangement sur mon compagnon, et je me souviens qu'un de ces soirs-là, comme il venait de marivauder ainsi avec deux de ces errantes, l'une d'elles, donnant son ombrelle à l'autre,—une ombrelle décorée d'une énorme tête de dogue,—s'écria tout d'un coup:
—«Dieu! qu'il me plaît, ce Mexicain-là....»
Et elle prit Barbey à bras-le-corps et le souleva de terre, comme une gigantesque poupée.... J'aimais tant d'Aurevilly, j'admirais si profondément en lui le pittoresque écrivain, le parfait honnête homme, l'étourdissant conversationniste, que j'éprouvai une sensation d'horrible embarras devant cette scène si complètement indigne de son âge et de son talent. Mais lui, quand l'autre l'eut lâché, avec un je ne sais quoi de bonhomme et de grand seigneur qu'il savait allier au besoin, se tourna vers moi, et, touchant l'épaule de cette fille du bout de la canne-cravache qu'il portait toujours:
—«Elle est familière....» me dit-il simplement, et il lui fit raconter son histoire.... Seigneur! Que ces soirées d'il y a douze ans me semblent loin, si loin! Et loin, le vieux laird, comme nous l'appelions; et loin, le sifflement de sa voix quand il me disait: «Les femmes, voyez-vous, sont, avec quelques rares amis, les seules créatures qui vaillent la peine qu'on leur parle.... Et toutes savent la vie, parce que chacune a dû se faire sa vie.... Et puis, vous qui parlez toujours d'hérédité, il n'y a qu'elles, entendez-vous bien, qui en connaissent les secrets, parce qu'il n'y a qu'elles qui connaissent vraiment de qui est leur enfant, quand elles en ont.... C'est pour cela,» ajoutait-il, «que la confession permet seule de les conduire dans l'éducation à donner à ces enfants.... A un fils de l'amour et à un fils du devoir, il ne faut pas plus la même direction que la même culture à deux plantes d'essence différente.... Quand on creuse ainsi la vie humaine, on trouve toujours des raisons d'admirer davantage le catholicisme.... Entendez-vous, monsieur le douteur....» J'étais en effet noyé de scepticisme en ces temps-là. «Et puis,» disait-il encore, «je ne serais pas catholique par conviction, voyez-vous, je le deviendrais par mépris de cette triste époque, pour avoir un balcon d'où cracher sur ce peuple....»
Elles me sont revenues, ces phrases, au moment de commencer cette méditation sur les lendemains de rupture et sur le sort des enfants qui survivent, eux, à la passion dont ils sont les fils. Je me rappelle avoir eu depuis, sur cette question douloureuse des enfants de l'amour, bien des causeries avec des femmes;—aucune qui m'ait autant touché qu'un entretien avec une personne aujourd'hui morte, Mme de S——. Je l'avais rencontrée à Paris, dans le monde, puis retrouvée à Florence, en avril 187-.... Elle était là, avec sa fille, une enfant de dix-sept ans, aux beaux yeux purs, et d'un gris qui se fonçait dans l'émotion comme le bleu gris des yeux de sa mère. Elle restait veuve, et, quoique jolie, très jolie, malgré la quarantaine approchante, elle avait une manière d'être qui excluait absolument l'idée d'une cour possible. Elle voyageait en Italie pour la santé de cette fille, et elle avait encore un fils, plus jeune de quatre ans, qui continuait ses études dans un lycée de Paris. J'avais eu le bon sens de comprendre, dès le premier jour, que je perdrais mon temps à espérer d'elle une bonne fortune, et je la traitais, comme elle me traitait, en camarade. Nous visitions ensemble les musées où tournent sur les gazons pâles les nymphes de Botticelli, les églises où songent les rudes bourgeois toscans du Ghirlandajo, les couvents où prient les anges de l'Angelico avec leurs ailes mouchetées d'or, et nous roulions en Victoria le long des routes bordées d'iris, jusqu'à cette chartreuse d'Ema si taciturne et si fraîche, ou vers l'une de ces villas peintes, dont les jardins de roses fleurissent entre les statues blanches et les cyprès sombres. Quand nous étions avec sa fille, nous ne parlions guère que des choses de l'art, dont l'enfant avait déjà une sensation sûre et fine; mais, quand nous nous promenions en tête à tête par les après-midi où il soufflait, le long du jaune Arno, un vent des Apennins, trop rude pour la faible poitrine de Marie,—c'était le nom de la petite malade,—nous nous plaisions, la mère et moi, à tourner et retourner ensemble ces insolubles problèmes du cœur, qui sont, de vingt à quarante ans, de si cruelles tortures, et qui laissent ensuite de si amers regrets. Ce fut par un de ces jours de printemps florentin, sous une brise aiguë coupée par les caresses d'un brillant soleil, que cette femme au sourire si doux toujours, si triste quelquefois, me raconta l'histoire que voici. A mon humble avis, elle en dit plus que cent dissertations sur les mélancolies qui peuvent suivre certaines liaisons.
—«...C'était ma meilleure amie,» commença Mme de S—— (Nous avions parlé ce jour-là des romans de la vie vécue, plus étranges que tous les romans écrits, et elle m'en avait annoncé un.) «C'était ma meilleure amie, et j'aurais juré que jamais elle n'aurait d'aventures, tant elle était, lors de son mariage, décidée à rester une honnête femme. Permettez-moi de lui donner même un faux petit nom, pour qu'aucun hasard ne puisse jamais vous faire connaître l'autre, le vrai. Admettez donc qu'elle s'appelait Marthe. Marthe avait eu un enfant, un fils, dès la première année de ce mariage,—autre raison, n'est-ce pas, qui aurait dû la préserver pour toujours de toute faute....—Mais elle avait le cœur passionné. Son mari était brutal, inintelligent et indifférent. Enfin c'est la vieille histoire. Elle rencontra quelqu'un qui l'aima, qui sut le lui dire. Des circonstances d'intimité particulièrement dangereuses permirent à cet homme de la presser. Elle perdit la tête. Elle devint sa maîtresse, et elle eut de lui un second fils.»
—«Oui,» repris-je, comme elle se taisait, «c'est une vieille histoire; mais Henri Heine le dit dans une de ses chansons: en attendant, celui à qui elle vient d'arriver a le cœur brisé. Je voudrais tant savoir les émotions d'une femme qui vaut quelque chose, quand elle se trouve ainsi entre deux hommes, dont l'un est le vrai père, dont l'autre se croit le père de l'enfant?... Il y a là une tragédie en trois actes: avant, pendant et après, qui doit être affreuse quand elle n'est pas très comique....»
—«Affreuse,» fit Mme de S—— en secouant la tête, «et Marthe ne les aurait pas supportées, les scènes de cette tragédie, si elle n'avait pas eu son premier enfant.... Voilà ce que vous autres, romanciers, vous ne comprenez pas assez, ces contrastes entre les sentiments que la femme peut garder, qu'elle doit garder dans sa vie composite. Ce premier enfant, Marthe ne l'avait pas chéri, le jour où elle l'avait eu, de cette aveugle, de cette ardente affection à demi animale, par où commence la maternité chez la plupart de nous.... Elle était plus réfléchie qu'instinctive, plus raisonnée que spontanée. Ce fut au moment où elle se sentit devenir mère une seconde fois qu'elle aima vraiment son premier-né d'un amour plus tendre, par la pensée du tort qu'elle lui faisait, en lui donnant un frère qui n'était pas entièrement de son sang.... Je ne vous explique pas cela.... Je ne suis pas une savante, moi, mais je suis sûre de ce que je vous dis, et que Marthe était sincère en me racontant qu'au matin de la naissance du second fils elle avait embrassé le premier en versant des larmes, avec un amour qu'elle ne se connaissait pas pour ce pauvre petit être....»
—«C'est un cas bien curieux,» lui répondis-je, «car on prétend souvent le contraire, et qu'une femme est toujours plus la mère des fils de l'amour que des autres.... Cela semble naturel, puisque les fils de l'amour lui rappellent le bonheur choisi, au lieu que les autres....»
—«Sarà, comme on dit ici,» continua Mme de S——, «c'est possible pour d'autres, mais toujours est-il que ce premier sentiment d'extrême tendresse envers le premier fils eut bientôt pour contre-partie, chez Marthe, un sentiment de grande douleur à l'occasion du second fils.... Voici comment: l'homme à qui elle s'était donnée,—et, ici encore, je n'insiste pas, afin de ne point vous livrer un secret que vous ne devez pas savoir,—cet homme, donc, menait l'existence de désœuvré riche que vous connaissez. Il était de deux cercles fort élégants, il avait des chevaux, il faisait courir, il jouait. Il avait, quand Marthe l'aima, une de ces physionomies charmantes de la vingt-cinquième année, aussi trompeuses chez vous autres que chez nous. C'est une grâce naturelle de manières, une douceur d'accueil, une gentillesse de paroles, comme un dernier reflet d'adolescence qui pare le jeune homme. Je ne crois pas qu'il y ait rien de dangereux pour un caractère faible comme la gâterie provoquée invariablement par ces façons-là. Le jeune homme finit, rencontrant partout l'indulgence, par croire que tout lui est permis et qu'il saura tout se faire pardonner. Il devient ainsi peu à peu un enfant gâté, en effet. Mais un enfant gâté de trente ans, c'est du triple, du quadruple extrait d'égoïsme.... C'est pire quelquefois.... Celui-ci, l'amant de Marthe, lancé à toutes guides dans cette grisante vie parisienne, avait marché un peu vite.—C'est votre mot, n'est-ce pas?—Il avait dépensé plus que son revenu, entamé son capital. Il voulut se refaire et se mit à jouer davantage. Il gagna. Il perdit. Il gagna de nouveau, puis il finit par perdre, perdre encore, jusqu'au jour où il dut avouer à sa maîtresse que, si elle ne l'aidait pas de sa bourse, il sombrait,—et elle l'aida....»
—«Permettez-moi,» interrompis-je en souriant, «de ne pas être aussi indigné que vous.... Ces jolies petites scélératesses sont trop communes parmi les jeunes gens qui font la fête, et, si l'on fouillait la conscience de tous ceux qui, à cette heure-ci, descendent ou montent les Champs-Elysées en conduisant eux-mêmes un cheval de trois cents louis!...»
—«Permettez-moi,» interrompit-elle à son tour, «de vous dire que vous ne savez pas, vous, ce que c'est que le cœur d'une femme, et comme elle a besoin de ne pas mépriser celui qu'elle aime, ni comme cette estime est lente à s'en aller. Non, Marthe ne s'indigna pas que son amant fût venu lui demander de le tirer d'un mauvais pas.... Elle l'en aima, elle voulut l'en aimer davantage. Mais elle exigea de lui un de ces serments comme les femmes délicates ont la naïveté d'en demander à ces hommes-là. Elle voulut qu'il lui jurât, sur la tête de leur enfant commun, de ne plus toucher aux cartes. Il jura.... Il ne s'était pas passé deux mois qu'il revenait, avouant une nouvelle perte, implorant une nouvelle aide.... Elle lui donna de nouveau de l'argent. Elle possédait des bijoux magnifiques sur lesquels elle emprunta. Mais, cette fois, le mépris était entré en elle pour n'en plus sortir.... Que vous dire?» insista Mme de S—— d'une voix presque altérée de dégoût. «La pauvre femme eut la honte de voir cet homme qu'elle avait aimé revenir encore et encore demander la même chose. Et le jour où elle dit non, il lui fallut voir ce père de son second fils, la menace à la bouche, parlant de lettres d'elle qu'il avait en main, avec lesquelles il pouvait la perdre, et qu'elle dut racheter. Oui, elle dut les racheter, mendier elle-même cet argent en avouant tout à sa mère, jusqu'à ce qu'elle pût enfin mettre à la porte, comme un valet, celui pour qui elle avait trahi les plus saints devoirs.... On vit pourtant, après des agonies pareilles.... Comment? Par quelles énergies que l'on ne se connaissait pas?...»
—«Mais ces énergies, c'est bien simple,» dis-je «Marthe a dû les trouver dans ses deux enfants.»
—«Non, mon ami.»—Je crois que jamais Mme de S—— ne m'avait appelé ainsi. Dire que je n'ai compris que plus tard pourquoi ce récit réveillait en elle des cordes si vivantes!—«Non,» reprit-elle, «un de ces deux enfants, le second, au lieu de lui servir d'appui dans cette crise, lui devint une cause d'une angoisse plus tragique encore.... Ce fils ressemblait à son infâme père d'une de ces ressemblances absolues, totales, qui crient la vérité à faire se serrer le cœur de la mère, lorsque quelqu'un regarde cet enfant de la faute un peu attentivement. Et puis, on s'habitue à cette sensation-là aussi, à moins que l'on ne se prenne, comme fit Marthe, à trop détester l'amant d'autrefois. Car alors cette ressemblance emporte avec elle une souffrance d'un ordre bien étrange. La mère ne peut s'empêcher de frémir quand elle retrouve dans son fils les yeux, la bouche, les cheveux, le geste, l'âme de celui qu'elle méprise de ce terrible mépris. C'est d'abord une sorte de honte.... Est-ce sa faute, à cet enfant, s'il ressemble à son père? Vais-je me mettre aussi à détester mon fils? Je serais un monstre?... Ces pensées traversent le cerveau de la pauvre femme, et elle les chasse. Elle l'embrasse, ce fils, avec plus d'emportement, mais la fatale ressemblance est toujours là, qui s'impose comme une obsession. Et puis, une nouvelle pensée apparaît. Si cette ressemblance allait être complète, si des traits elle passait au cœur, si ce fils devenait un coquin comme son père?... Il faut que j'ajoute, pour vous justifier Marthe de tout reproche, que son ancien amant était tombé, après leur rupture, plus bas et toujours plus bas. Ç'avait été d'abord, autour de lui, cette vague réputation d'aigrefin qui n'empêche pas un homme, à Paris, d'être reçu partout; mais chacun sent que de se lier avec le personnage est une imprudence. On dit: «C'est drôle. De quoi peut bien vivre ce garçon-là?» On ajoute: «Après tout, ce ne sont pas mes affaires.» Puis on formule quelques accusations, d'abord tout bas, ensuite plus haut. Des anecdotes d'indélicatesses se colportent. L'homme qui se sent déconsidéré tourne à l'insolent. Il cherche une affaire. Il la trouve. Mais les amis intimes de son adversaire ont dit: «Vous avez tort, mon cher; on ne se bat pas avec certaines gens....» Cette phrase est encore répétée.... «Qu'y a-t-il?» Cette question court les cercles et les salons. Et il y a qu'un jour l'aigrefin est attrapé en flagrant délit de quelque vilenie, comme ce fut le cas pour l'amant de Marthe.—Cet homme en vint à tricher au jeu. Il fut pris. On étouffa l'affaire. Mais le drôle disparut pour ne plus revenir....»
—«Pauvre Marthe!» m'écriai-je presque malgré moi.
—«Ah! plus pauvre que vous ne le croirez jamais,» dit Mme de S—— en secouant la tête. «Pour que vous puissiez bien comprendre tout son martyre, il faut que vous sachiez qu'elle était redevenue une très honnête femme. Elle a été de celles qui font mentir le proverbe, et pour qui le premier amour est le dernier. Certaines expériences guérissent de les recommencer—à jamais ... Marthe était pieuse avant sa faute; elle le devint davantage ensuite. Elle avait conçu cette idée que Dieu la punirait de cette faute dans ce fils de l'adultère qui grandissait cependant, et, à mesure qu'il grandissait, la funeste ressemblance avec le vrai père grandissait aussi. Ce n'était qu'un enfant, et il avait déjà des vices de cœur presque développés, les tristes vices que la mère avait appris à connaître dans son ignoble amant. Il était félin et hypocrite, sensuel et faible, avec des égoïsmes mélangés de câlineries qui ne la trompaient pas, la malheureuse! Elle avait tant souffert de ce caractère d'homme dont elle retrouvait les linéaments reproduits en miniature dans l'enfant! Son devoir, à elle, était tracé, n'est-ce pas? Essayer d'élever cet enfant et combattre à l'avance les défauts futurs de l'homme encore à former.... Mais, c'est ici que vous allez la plaindre, elle ne le pouvait pas. Elle était mariée, et son mari s'était mis dans la tête que c'était à lui d'élever ce fils. Une espèce d'atroce ironie voulait qu'il adorât ce second enfant, et qu'au lieu de développer à son égard la virile énergie qui eût été nécessaire, il le traitât d'une façon exactement opposée à celle qu'exigeait cette nature. C'était donc, entre le mari et la femme, des scènes continuelles à propos de ce fils qui n'était qu'à elle et dont elle voyait l'avenir écrit dans la destinée de l'autre, du scélérat qui lui avait empoisonné sa vie. Le pire était qu'à travers ces angoisses secrètes, ces remords, ces scènes, Marthe sentait sa tendresse pour ce second enfant tarir de jour en jour, et augmenter son amour pour le premier, qui lui ressemblait, à elle, et en qui elle voyait déjà s'épanouir sa fine sensibilité.... Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de romans plus dramatiques dans les livres que celui de cette femme, et que la tragédie morale qu'elle a traversée?...»
—«Et le dénouement?» m'écriai-je.
—«Il n'y en a pas eu,» me dit-elle; «l'enfant est mort trop jeune.»
Je l'avais notée, cette histoire, à peu près dans les termes que je viens de la transcrire, et elle m'avait tant frappé que je la racontai justement à d'Aurevilly, par un de ces soirs où nous revenions du Cirque. Je le vois encore s'arrêtant et me disant:
—«Et vous n'avez pas deviné que c'était son histoire, à elle?»
—«Pas possible!» lui dis-je.
—«Voyons, Claude,» reprit-il, en me mettant sur l'épaule sa main gantée d'un de ces gants noirs brodés d'or, comme il en portait pour ces sorties de demi-apparat, «est-ce que vous croyez qu'une amie lui eût fait cette révélation? Rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas une femme qui ait assez de confiance dans une autre pour lui révéler la naissance d'un enfant dans de pareilles conditions.... Et qu'est devenue Mme de S——?»
—«Morte aussi.»
—«Oui.... Mais le fils vit sans doute. Elle a dû vouloir vous dérouter deux fois en changeant le sexe du premier enfant et vous donnant le second pour mort.... Tâchez de le retrouver et de nettoyer votre monocle. Nous en recauserons....»
Je répondis à mon grand ami par je ne sais plus quelle plaisanterie sur le don de double vue dont il se targuait. Puis la vie passa, et voilà qu'un jour, ou plutôt une nuit, chez Phillips, dans ce bar célèbre où je buvais de l'alcool avec quelques fous de mes camarades de cercle, pour faire l'Anglais et le sportsman,—ô naïveté!...—le nom de S—— me frappe l'oreille, celui de la morte de Florence. Il était porté par un très joli garçon de vingt-deux ans environ,—au chapeau luisant comme du métal, au plastron plissé, à la boutonnière fleurie d'un brin de fougère et de muguet sous le pardessus ouvert,—enfin un parfait dandy de l'heure présente, pour employer un mot démodé que d'Aurevilly aimait. Et tout en avalant un cocktail qui devait bien être le cinquième, à en juger par le ton de ces messieurs, il disait:
—«Nous lui avons donné la grande culotte.... Six banques de mille louis.... Il faudra bien qu'il saute!...»
Je sentis alors, à regarder ce garçon que toute la beauté d'un enfant de l'amour enveloppait comme d'une auréole, combien d'Aurevilly avait vu juste. Mme de S—— et Marthe ne faisaient qu'une. Oui, ma compagne de Florence, en donnant un fils aîné à cette soi-disant Marthe au lieu d'une fille,—et la suite,—avait voulu me dépister, et j'avais devant moi le fils de l'Alphonse. Hélas! je n'ai plus le preux de Valognes—un autre des sobriquets amicaux de Barbey—pour recauser avec lui du dénouement qui approche. Car j'ai pris de nouveaux renseignements depuis la visite chez Phillips, et je suis sûr, sûr comme de l'infamie de Colette, que j'apprendrai demain, après-demain, quelque jour, que ce jeune homme a fini comme son vrai père. Pauvre, pauvre Marthe!... Décidément j'ai eu un bonheur avec cette Colette: celui que notre luxure ait été stérile et que je ne doive jamais retrouver l'âme de cette mauvaise femme incarnée dans quelque petit être, qui aurait à la fois dans les veines de mon sang et du sien. L'atroce mélange!... Il est vrai que j'aurais toujours eu cent raisons pour une de douter que ce fût mon sang. La pelote était trop bien garnie.
MÉDITATION XIX
THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR
I
LA MÉTHODE DU DOCTEUR NOIROT
Depuis des années j'ai renoncé à la naïve habitude de relire les pages que j'écris. Une fois jetées sur le papier, c'est comme un enfant qui vient de naître. Chétif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal peigné,—telle est ma devise,—plutôt que rachitique et cosmétique. Je viens pourtant de manquer à ce facile principe qui accorde si merveilleusement la rhétorique et la paresse, et j'ai repris d'affilée ces dix-huit premières méditations. Je voulais juger de leur ensemble et vérifier si j'avais bien suivi le plan arrêté dans ma tête sur les trois actes de la tragi-comédie d'Amour:—avant, pendant, après. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Un découragement immédiat s'est emparé de moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le reste du programme ainsi indiqué sur mon livre de notes et qui devait constituer comme l'épilogue:—XIX: Des consolations (la débauche. Montrer l'identité du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils Epiphane qui prêchaient l'affranchissement de l'âme par l'assouvissement du corps et la volupté....); XX: Le sadisme (son histoire. Montrer qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance à certaines sortes de douleurs. De la différence entre la souffrance qui nous améliore et celle qui nous déprave. Pourquoi?); XXI: Lesbos (une nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline. Analyser la fureur impuissante que cela développe, si spéciale et qui ne ressemble pas à l'autre jalousie, à cause de la différence de l'image). Je venais de voir trop clairement mon incapacité d'expliquer tous ces phénomènes moraux plus ou moins bien décrits, et de conclure. Et qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me disait si justement l'abbé Taconet: «Peindre trop complaisamment sa maladie, c'est la propager.» Si ce livre devait ainsi répandre le virus qui me ronge, à quoi bon avoir employé à une œuvre de corruption l'encre de mon encrier? Mieux eût valu la boire, comme au collège. Cela ne faisait de mal qu'à moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne me suis pas trouvé le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme cruelle était là, devant les yeux de ma jalousie, offrant à d'autres sa gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand on a vraiment pleuré sur certaines pages, une espèce de vanité singulière vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si l'on devait avoir, en talent, le bénéfice de ses larmes. C'est misérable et c'est humain,—de cette étrange humanité littéraire où le factice et le naturel, le faux et le vrai se combinent à ne les pouvoir pas démêler. Oui, voilà deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre sotte et mesquine, qui m'ont empêché de brûler ce livre, malgré tout; puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abbé Taconet, en me disant: «Mais si, après avoir étalé la maladie de mon cœur, j'en donnais le remède? Ce serait une conclusion, cela.» Et tout de suite ce problème se pose à mon esprit: «Y a-t-il un remède contre la passion?» Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: «Y a-t-il une Thérapeutique de l'amour?» Le mot me semble paradoxal et piquant. Je reprends courage, et je l'écris sous l'étiquette XIX, à la place du titre projeté. Et je médite, je médite.... Je ne trouve rien. «Allons,» me dis-je, «puisqu'il s'agit de thérapeutique et que d'après Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est à base physique, si j'allais consulter un médecin?» Et dès le lendemain, vers les dix heures, je m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au quatrième étage de laquelle j'étais sûr de trouver le docteur Noirot.
Je l'ai connu, cet excellent docteur,—à qui j'ai dû la tragique anecdote rapportée dans la méditation XIV,—au quartier Latin. Il était interne à Bicêtre. J'ai bien souvent mangé en sa compagnie, dans la salle de ce vieil hôpital affectée aux repas de ces messieurs, sur les murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions très étrange. Les listes des internes y sont gravées, année par année, et dans chaque liste, depuis quinze ans, il y a un nom à côté duquel se voient deux initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui, à chaque nouvelle fournée, devient la maîtresse d'un des futurs docteurs envoyés dans cet hôpital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades, quand le chef de service manquait. Il était dès cette époque, et il est resté cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec un air d'employé plus que de praticien. Il est mon aîné et de beaucoup. Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus belle fortune, s'il n'avait pas eu à soutenir une nombreuse famille, casée par ses soins. Le souci forcé de la clientèle l'a empêché d'arriver à l'agrégation, et il est probable qu'il ne sera même jamais médecin des hôpitaux. A travers sa vie de labeur et de dévouement, le cynisme dont je parlais a continué de se développer par le plus singulier contraste que j'aie jamais rencontré. Matérialiste outrageux, expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses, Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à une âme gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne croit guère à la médecine, il s'est fait depuis des années une spécialité du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux, pétrir le corps humain d'une manière quasi miraculeuse, grâce à des connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup poussé, et, à l'heure présente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se loger, depuis la mort de sa mère, dans un appartement meublé à neuf, en haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie passée ni la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce qui ne l'empêche pas, quand on discute devant lui l'immortalité de l'âme, de passer au fil de sa féroce ironie ce qu'il appelle la plus grotesque des vanités de l'homme. A-t-il des maîtresses? Je lui en ai connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,—et pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,—mais jamais il n'a aimé. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement battu par son cocher et saignant sous la mèche, il me disait: «Une passion, c'est, sur notre système nerveux, une place comme celle qu'a ce cheval sur sa croupe. Tâchons de ne pas nous laisser faire de place au cœur....» Je pensais à ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme capable de comparer un amant malheureux à une rosse conduite par un ivrogne doit avoir des panacées contre ce malheur, ou personne n'en a.
Noirot achevait de déjeuner. C'est une de ses théories que l'homme qui travaille doit être nourri avant son travail. «Les Anglais ont raison,» dit-il souvent, «dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre....» A dix heures, il se lève de table. Il a, de huit à neuf et demie, visité les deux ou trois clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier. De onze heures à trois heures, il fait ses courses. De trois heures à six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il dîne. Autrefois, il donnait toutes ses soirées à sa mère. Il va maintenant un peu dans le monde, un peu au théâtre, un peu chez les trois sœurs qu'il a mariées.... Quand je lui eus expliqué que je voulais causer avec lui, à propos d'un livre que j'écrivais:
—«Montez dans ma voiture,» me dit-il; «nous bavarderons entre mes visites.»
Nous voici donc roulant dans ce coupé au mois, comme en ont les médecins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et les grands yeux vitreux dans les faces pâles. Je pouvais voir, dans l'espèce de tiroir sans couvercle ménagé sur le devant, un thermomètre de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.—Noirot est un des docteurs qui cumulent la médecine et la chirurgie. C'est même un operateur très adroit.—Des brochures s'y mêlaient à quelques fioles de pharmacie destinées aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer à mon compagnon, devant ces témoignages de la vraie douleur, ma douleur à moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma pensée. Mais que la pensée paraît peu de chose à côté d'un os qui crie sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fièvre!
—«Vous avez tort,» répondit le docteur, quand je lui eus communiqué, avec le problème sur lequel je voulais le consulter, mon espèce de honte à l'entretenir de maux par trop chimériques. «Pour un matérialiste comme moi, un mal moral est un mal physique moins bien défini, voilà tout.... Et c'est parce qu'il est moins bien défini que les médecins ne s'en occupent pas....»
—«Alors, à quelqu'un qui viendrait vous dire: «Docteur, je suis amoureux, guérissez-moi,» vous n'éclateriez pas de rire au nez?...»
—«Pas le moins du monde.»
—«Et qu'ordonneriez-vous?» insistai-je. «Est-ce indiscret de vous le demander?»
—«Cela dépendrait naturellement de l'individu,» fit le docteur, hochant la tête. «Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies, il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a que des amants. Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la question, parce qu'elle ne m'a jamais été posée. Pourtant, j'entrevois tout de suite quelques règles générales, d'après deux ou trois remarques que j'ai eu souvent l'occasion de faire. Avez-vous observé d'abord que tous les amoureux ont mal à l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un proverbe qui dit:—Vivre d'amour et d'eau claire,—et qui n'est pas si bête. Traduisez-le en bon français, il signifie qu'un amoureux ne surveille plus l'hygiène de ses repas. Il mange à des heures quelconques et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous à midi, il déjeune à deux heures; un rendez-vous à une heure, il déjeune à midi, hâtivement, goulûment. Puis, malgré les plus rigoureux principes, il court posséder sa maîtresse, en plein travail de la digestion.... S'il reçoit une mauvaise nouvelle de cette maîtresse, il n'a pas d'appétit; une bonne, il n'en a pas non plus.—Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal à l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir mal à ses racines.... Je vous passe les considérations que je pourrais vous faire sur les rapports du système nerveux avec ce précieux organe, si précieux, si fragile, si négligé.... J'arrive à ma conclusion: presque toujours les chagrins du cœur s'accompagnent d'un état dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne digère pas. L'un s'additionne à l'autre, et les deux misères s'aggravent.... Je conseillerais donc à mon sujet une première série de soins destinés à lui procurer la félicité physique et irrésistible, dont s'accompagne la bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet, vous êtes un chrétien, au fond, tout au fond, et ma théorie vous fait horreur.... Mais avez-vous assisté, à la campagne, aux déjeuners qui suivent les retours d'enterrement? On s'assied à table les yeux rouges, les lèvres tremblantes, l'âme navrée. On parle à peine. Le bruit des pelletées de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit des cuillers dans les assiettes.... Cependant le bœuf arrive, puis le poulet, puis les légumes, le tout arrosé d'un vieux vin de pays qui sent le raisin.... Petit à petit les voix se haussent, le feu de la vie revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont un bon moment, le premier depuis la catastrophe.»
—«J'ai déjà mentionné le fait dans une de mes méditations,» interrompis-je avec un peu de vanité. «Pauvre nature humaine! Cela prouve que nous avons un corps et une âme, simplement, et que la chair est faible, très faible....»
—«Faiblesse ou force,» reprit le médecin, «pourquoi ne pas utiliser ce procédé de consolation? A un amant possédé du délire du regret, comme vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un régime adapté à votre état actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice, beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est là, donc dépenser et acquérir; et je vous rédigerais un régime de table qui vous remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin rouge; du vin blanc léger, additionné d'eau de Vals, des viandes rôties et des légumes, à part égale; des heures régulières du déjeuner et du dîner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions.... En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, après chaque repas, au lieu de ces idées noires que le travail de la digestion laborieuse roule dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les résidus toxiques d'une désassimilation incomplète,—je vous donne des idées légères, des idées roses, celles d'un cheval qui a bien mangé son avoine, d'un chien qui a bien lappé sa pâtée. Hé! hé! ce n'est pas à dédaigner, ce bonheur-là. C'est le plus sûr.... Seulement, comme vous n'êtes ni un cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,—ou du moins qui raisonne,—je vous explique ma méthode, pour vous donner à vous-même, par-dessus le marché, le petit intérêt de suivre le progrès de votre guérison. Au lieu de penser à votre maîtresse uniquement, vous commencez de penser au remède que je vous prescris contre votre maîtresse.... Ce jour-là, vous êtes sauvé,—ou, sinon sauvé, du moins soulagé. Mais nous voici à la porte de la maison où je dois m'arrêter.... Attendez-moi dix minutes, voulez-vous?...»
Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq, à cette porte, en train de réfléchir sur le paradoxal remède de mon docteur. Tant-mieux et sur cette métamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente un peu partout, j'essayai de résumer mon impression sur ce remède en noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une brochure ramassée dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de l'agoraphobie ou peur des espaces, de la claustrophobie ou peur de l'étroit, et de la télénophobie ou peur des épingles. Mon Dieu! Que la science moderne de l'esprit est donc singulière dans ses distinctions, et que l'esprit lui-même apparaît, quand on le regarde à la loupe, comme une machine délicate et facile à fausser! Mais je retranscris ici mes axiomes:
XCI
Pour certains physiologistes, l'âme est la maladie du corps. C'est alors la maladie sacrée dont parlaient les anciens. Mourons-en plutôt que de vivre sans elle.
XCII
Substituer une boîte de pilules à l'Evangile, c'est, au fond, le rêve de dix-neuf savants sur vingt. Ils appellent cela servir le progrès.
Quand le docteur fut de nouveau assis à côté de moi, je lui tendis la feuille où je venais de griffonner ces deux maximes. Il haussa les épaules sans se fâcher, avec la sérénité d'un doucheur qui voit se trémousser un fou, et il reprit, tandis que la voiture recommençait de rouler le long des rues:
—«Parfait! Voilà qui prouve que vous avez la haine du remède. Cette aversion est un phénomène constant dans les maladies dites morales. En l'espèce, il dérive d'une conception fausse de la femme qui remonte en droite ligne à la dame du moyen âge Comme Schopenhauer s'en est joliment moqué! C'est votre maître, celui-là, le nierez-vous?»
—«Mon maître?...» répondis-je. «C'est un Chamfort à la choucroute. J'aime mieux l'autre, qui était à l'ambre, en vrai fils au dix-huitième siècle. Schopenhauer, causeur, me représente l'Allemand dont Rivarol disait que, pour prouver qu'il est léger, il saute par la fenêtre.»
—«N'empêche,» continua le docteur, «que, cette fois, il est bien tombé, et sur un des parterres où fleurit le plus abondamment la fleur de la jocrisserie sentimentale.... Et je m'attacherais, dans ma cure d'un amant malheureux, à ce point-ci tout particulièrement: rectifier l'image du sexe, de cet organe qui est la cause de tant de souffrances, parce qu'il est le principe de tant d'illusions.... Votre meilleur ami a écrit un livre qui s'appelle Cruelle Enigme. Je n'entends rien à la critique littéraire, mais vous pouvez lui dire de ma part que je connais peu de titres qui appartiennent davantage à ce que j'appelle, excusez ma franchise, l'école du doigt dans l'œul. Etes-vous allé à la Maternité?»
—«A la Bourbe, boulevard du Port-Royal? Je crois bien. Ce vieux couvent, qui fut la retraite de Nicole et d'Arnauld, me reste dans la pensée comme un des coins curieux de Paris, avec ses arceaux voûtés, ses couverts de tilleuls, son cloître paisible, ses longs toits qui ressemblent à ceux de Nuremberg, et tant de souvenirs!...»
—«Il ne s'agit pas de ces fadaises,» dit Noirot; «avez-vous suivi là une clinique?»
—«Non,» répondis-je; «l'odeur m'a dégoûté dès la première salle. Vous savez que je n'ai jamais été très passionné pour ces spectacles, même quand je jouais au carabin par paradoxe, en votre compagnie, dans les salles de Bicêtre....»
—«Hé bien!» continua le docteur, «c'est ce dégoût que je demanderais à l'amant malheureux de surmonter, et je le forcerais d'assister dans cette Maternité à des séries d'opérations. Je le contraindrais de suivre les visites à l'hôpital de Lourcine, qui n'est pas loin. Enfin je le familiariserais avec le féminin dans ce qu'il a de plus endolori, de plus répugnant, direz-vous, et moi, je dis, de plus salutaire. Le fameux vers de Vigny: