VIII
SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON
—Pourquoi donc—demanda, le lendemain, Picrate à Siméon—t’es-tu sauvé ainsi?
—Pour rien,—répondit Siméon.—Parce que je me sentis soudain l’esprit chimérique. Pour être déraisonnable. Pour me démontrer que je ne suis pas un philosophe à système. Et, si je ne me trompe, aussi pour te contrister. Enfin, pour mille et mille raisons subtiles, que je n’aperçus point et qui n’en furent pas moins efficaces. D’ailleurs, qu’importe?... Tu as la manie de vouloir tout expliquer, Picrate; c’est un reste de tes superstitions positivistes: tu es atteint de la recherche des causalités. Respectons, que diable, les faits! Ayons conscience de notre inconscient!...
»Il me plaît, ce soir, de me rappeler une période de ma vie qui fut charmante, infiniment paisible et un peu cocasse. J’étais philologue!
»Le professorat m’eut bientôt ennuyé. C’est un métier pénible et véritablement fastidieux si l’on n’est soutenu par quelque idée d’apostolat. Or, le moyen de se croire un apôtre quand on a pour mission d’apprendre aux petits Français d’aujourd’hui des littératures qui ont cessé de les émouvoir? Je m’y efforçai vainement ... Pauvres gamins, ils me faisaient pitié: n’étais-je pas leur bourreau? Je vois encore leurs mines affligées, leurs attitudes de résignation difficile, tandis qu’au renouveau je les oblige à peiner sur des épîtres d’Horace, d’une vulgarité non pareille, et sur des harangues de Démosthène, qui moi-même m’assomment. Dehors, il fait beau. C’est l’exquise saison que la lumière n’est pas encore alourdie de chaleur, mais, pure, se répand en ondes égales sur le frémissant miracle des plaines. Dans la petite salle hideuse où nous sommes enclos, mes victimes et moi, un rayon de soleil, tiède et doré, filtre et tombe sur le plancher. Des poussières y jouent, vont et viennent, s’éclairent un instant comme, dans l’étendue céleste, les astres tour à tour passent et reçoivent une furtive illumination ... Les puérils captifs regardent, par-dessus les livres pédantesques, ce peu de soleil qui les visite. Et des velléités de libre joie s’éveillent en eux. Leurs seize ou dix-sept ans battent dans leurs veines. Ils rêvent; et ils souffrent de ne pouvoir bouger. Moi, je leur explique, hélas! que Philippe est aux portes d’Athènes et qu’il convient de déjouer ses plans ...
»Un après-midi, l’un de mes infortunés gamins poussa un tel soupir de frénétique ennui, de détresse, d’horreur, que toute la classe en frissonna. Moi aussi. Cela se passait dans une agréable cité tourangelle ... Je me levai; je pris mon chapeau; je dis à ma classe:
»—En voilà assez. Fermez vos livres. Allons nous promener ...
»Et, jusqu’au soir, nous goûtâmes, le long des chemins forestiers, non loin de l’indolente Loire, la douceur du printemps.
»Cette façon d’entendre la pédagogie universitaire n’est point admise par l’Administration. Le proviseur, au lycée, attendait avec colère notre retour ... Il y eut des histoires!... Je fus tancé, admonesté. L’inspecteur d’Académie, furieux, réclama du ministère que je fusse remplacé par un fonctionnaire sérieux et capable de rétablir parmi mes élèves la discipline ... On m’annonça qu’on m’envoyait en disgrâce au collège de Ploërmel et, comme j’étais las de tourmenter des adolescents avec du grec et du latin, je démissionnai.
»C’est alors que je consacrai mon existence à la philologie; ce zèle me dura quelque cinq ans.
»Je possédais de menues rentes que m’avait léguées ma grand’mère; oh! menues, mais suffisantes à l’entretien d’un philologue. Je revins à Paris et demeurai dans le quartier du Panthéon.
»Je me disais: «Nous sommes, nous autres philologues, les chastes gardiens, les vestales de la culture gréco-latine. L’inutilité de notre sacerdoce est absolue et peut sembler, dans le présent état social, presque insolente. Mais à cette inutilité même il y a quelque beauté paradoxale et pathétique!...»
»Voilà comment je m’instituai philologue.
»C’est un métier parfait pour des gens qui ne sont pas des utopistes, qui ont perdu le goût d’agir et renoncent à influer sur les réalités ambiantes. C’est un refuge pour les découragés de leur temps ... Je trouve absurde et coupable même d’infliger ces vieilleries à des enfants, naïfs et gais, qui s’élancent vers la vie avec une confiante fougue. Mais l’hellénisme, Picrate, offre aux âmes timides, que la vie a déçues, des joies gentilles et calmes, appropriées à leur délicatesse!
»L’actualité a des inconvénients. Elle est criarde, exubérante, tumultueuse. On ne saurait l’apprécier avec détachement: on y est pris. Elle vous choque, avec ses façons désinvoltes et grossières; elle vous bouleverse, avec son imprévu, comme on dit, «sensationnel»: le mot n’est pas joli, mais il est juste. Oui, l’actualité vous donne de grosses sensations, triviales et confuses. Elle s’aboie dans les rues, fait des rassemblements, se vend un sou.
»Eloignons-nous de cette gourgandine.
»Que l’antiquité, au contraire, est belle et sereine! La patine du temps lui confère une dignité merveilleuse ... Je ne te parle pas d’une époque réelle, où des hommes vécurent, analogues à nous, laids sans doute et sujets à de quotidiennes douleurs. Je crois que les hommes, en tout pays et toujours, sont un spectacle médiocre. Mais l’antiquité, telle qu’à distance elle se transfigure, c’est la réunion des poètes et des sages:—Homère, qui interrogeait la Muse: «Muse, dis-moi combien les Akhéens possédaient de vaisseaux», et, la Muse s’étant prononcée, chantait: «Les Akhéens avaient trois cents vaisseaux»;—Héraclite, qui, s’affligeant sur la fuite perpétuelle de tout, définissait ainsi sa mélancolie: «Tout s’écoule, on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve», et, le premier, songeait à faire du Devenir l’essence de l’Être;—Démocrite, qui dédia sa longue existence à la recherche d’un stratagème pour arriver à la félicité dès ici-bas: il abandonna l’héritage de son père, prit le bâton du voyageur, affronta le mauvais accueil de l’étranger, supporta de dures fatigues, afin qu’au retour le pain bis lui parût délicieux et la pierre qui lui servait d’oreiller molle et douce;—Anaxagore, qui méprisa la matière et devina l’esprit comme la substance des choses;—Socrate, personnage un peu baroque et humoriste impénitent, qui, de son bâton mis en travers, arrêtait les gens dans la rue pour leur démontrer l’illogisme de leurs idées et, polémisant avec les sophistes, usa de leur dialectique si bien qu’on le prit pour l’un d’eux et lui fit boire la ciguë;—Platon ...
»Tu excuseras, Picrate, cette énumération désordonnée. Il fallait que fussent dits quelques noms anciens et rappelés quelques souvenirs helléniques, si je voulais te préparer à comprendre mes ferveurs de philologue.
»Je ne suis jamais allé en Grèce. Je n’ai cure de rencontrer au pied de l’Acropole des touristes anglais et des dames munies d’appareils photographiques. Il me serait pénible de trouver moins noble que je ne l’imagine la ligne des horizons qu’Athênê disposa, moins magnifique la mer dont Eschyle a vanté le sourire innombrable!... D’ailleurs, que m’importe l’authenticité de ces choses? Je n’exige, pour mon idéal, qu’une sorte de demi-réalité. Certes, il faut qu’il ne soit pas un simple conte forgé par un poète. Il m’est précieux de savoir qu’en un coin privilégié du monde, il y eut quelques années où vécurent Périclès, Anaxagore, Sophocle, Euripide et Platon.
»Picrate, l’antiquité est une époque sans seconde, où la terre n’était hantée que d’écrivains et de philosophes ...
—Tu prétendais, l’autre jour, Siméon, que les travaux des historiens ont privé l’antiquité de son prestige?...
—Je prétendais cela? C’est donc, Picrate, que je me contredis: je ne néglige ni l’une ni l’autre des deux faces de la vérité; je choisis l’une ou l’autre selon l’opportunité. Je tiens divers propos et veille à ce que chacun d’eux soit cohérent. Tu ne peux exiger de moi davantage: je ne suis pas un doctrinaire; et songe que tout cela s’arrange dans l’absolu!...
» ...Lorsque les barbares survinrent et imposèrent au monde leur domination brutale, l’antiquité s’enveloppa dans le linceul du silence et de l’oubli. Craignant les profanations, elle fit la morte, comme ces ingénieux insectes que de mauvais enfants taquinent. Les barbares la bousculèrent; mais elle eut soin de ne pas exciter leur détestable folie en résistant. Ils l’oublièrent. La barbarie triomphante s’épanouit, régna, constitua ses empires de frénésie et de fureur; cependant, la pensée sereine et pure d’Athênê, qui semblait abolie, hibernait dans l’asile sûr des bibliothèques et des sarcophages. La destinée ne lui fut point injurieuse.
»Combien il me plaît, Picrate, que l’approche soit difficile de cette pensée persistante! Parce que de sots pédagogues risquèrent de la galvauder, ne te figure pas que le sacrilège soit accompli. C’est une fausse image d’Athênê qu’ils divulguent; l’âme en est absente. Athênê n’a point à souffrir de cette vulgarisation: vraiment il ne s’agit pas d’elle!
»Mais admirons l’artifice pieux de la destinée!
»Tandis que les barbares sévissent inutilement, elle prévoit la menace plus dangereuse des pédants et des pédagogues, et qu’il sera plus malaisé de déjouer leur malice. Alors elle s’avise de dissimuler mieux et de bien travestir le précieux trésor de l’âme antique. Il fallait, à tout prix, donner le change à ces barbares nouveaux et inquiétants qui, à la brutalité des autres, substitueront l’irrévérence de leur insigne vulgarité.
»Elle prit pour auxiliaires les moines très sots et innocents. C’est à eux qu’incomba la tâche singulière de préserver des familiarités blessantes la païenne idéologie.
»Or, il ne suffisait point qu’ils lui offrissent la cachette de leurs cellules et la sécurité de leurs couvents, construits parfois comme des forteresses: il n’est de forteresse que l’on ne force, de retraite que n’envahisse la multitude malfaisante ... La destinée leur inspira—sans les en avertir—un stratagème bien meilleur: ce fut de déguiser les textes anciens jusqu’à les rendre méconnaissables à peu près. Ah! comme ils s’employèrent volontiers à cette œuvre excellente, dont la portée leur échappait! Instruments de la destinée, ils accomplissaient une formidable besogne et ne songeaient point à se demander la signification secrète qu’elle pouvait avoir. Cette besogne leur était merveilleusement indifférente: cela n’affaiblissait pas leur fatale ardeur. Ainsi les abeilles font leur miel, sans savoir qu’il ne leur sert de rien. Voilà comme la destinée se procure de parfaits esclaves.
»Ils copièrent et ils recopièrent; et, à chaque copie, des fautes nouvelles défiguraient un peu plus le texte premier. Cela dura des siècles. La plupart des vieux manuscrits s’égarèrent. On préférait les copies récentes: on n’avait pas encore le respect des vieilles choses. Ainsi se perpétuaient, en s’altérant, les ouvrages antiques. Les contemporains étaient insoucieux dos bonnes lettres, de sorte que le lent travail des moines put s’effectuer sans trouble ... Et tout fut prêt lorsque l’indiscrète Renaissance voulut y regarder. La curieuse ne trouva pas Athênê dévêtue et manifeste. Elle tenta de la surprendre et ne vit la vierge divine qu’à travers le manteau fallacieux et hermétique des contresens et des erreurs où les chastes moines l’avaient enroulée.
»Telle cependant, elle était encore si belle que, de l’avoir seulement aperçue, on demeurait épris.
»Picrate, les érudits de la Renaissance eurent des jours de magnifique émoi ... Mais ils furent intempérants; et la hâte de leurs appétits gâta leur volupté. Ces gens manquèrent de délicatesse attentive. Ils se ruèrent, étant pressés. Confiante en son manteau tutélaire, Athênê leur accorda des privautés illusoires et, souriante, se gardait de leurs entreprises.
»Sans métaphore, si tu le préfères, les érudits de la Renaissance se précipitent sur toutes les copies des œuvres antiques. Ils choisissent celles dont l’écriture leur est le plus commode à lire, les dernières et donc les plus corrompues. Ils ont à leur disposition, depuis peu, l’imprimerie. Ils se dépêchent d’imprimer tout ce qui leur tombe sous la main, de Sophocle, d’Aristote, de Platon, de Diogène Laërce et d’Aristophane; les Latins aussi. Ces éditions princeps des auteurs classiques, que se disputent les bibliophiles, sont très médiocres. On les réimprima; elles fixèrent pour longtemps la vulgate de l’antiquité ...
»La subtile Athênê trompa, de cette façon, le désir de ses adorateurs. Pénélope ouvragère usa d’un autre artifice; mais, si Ulysse avait par trop tardé, il eût fallu que la modestie de Pénélope succombât. Et note que les amoureux de cette dame furent étonnants de longanimité: la furia francese n’aurait point admis ces délais!...
»Qu’ils sont comiques et touchants, ces moines que voici très assidus à leur office de gardiens de l’âme païenne! La destinée les désigna, un peu comme les jaloux sultans asiatiques confient la vertu de leurs femmes à des serviteurs incapables de nuire. Athênê n’avait rien à craindre des moines; ils vivaient en sa compagnie familière, sans seulement savoir qu’elle était là. Ils l’habillaient; leurs doigts la touchaient sans frémir. Et, elle, je la devine, Picrate, docile à leurs vaines manigances et qui s’amuse de leur quiète placidité.
»Les vois-tu, les bons petits moines très ignorants, assis sur l’escabeau de bois, penchés sur le pupitre, un calame entre les doigts, copiant l’éloge des dieux de l’Olympe et marmonnant des oremus? Ils ont acheté, aux frais du couvent, du parchemin très cher à la foire de Saint-Denis, de belles feuilles blanches et immaculées. Si la communauté manquait d’argent pour l’emplette, ils ont arraché, de quelque volume inutile, des pages; et ils effacent de leur mieux le premier grimoire, afin d’en accomplir un autre. Ils tracent des lignes parallèles, peu espacées, en haine du gaspillage. Ils emploient, dans la même intention, des signes abréviatifs, qui leur permettent d’entasser beaucoup de texte sur une modique étendue. Ils sont économes et pourtant s’appliquent à une belle exécution. Jamais ils ne raturent: s’ils se trompent et le remarquent, ils posent de petits points discrets sous les mots erronés, de telle sorte que l’ouvrage conserve bon air. Et ils ornent avec adresse plusieurs lettres initiales. Mais s’il y a, dans le parchemin, des trous, ils en font le tour: on ne doit pas perdre un feuillet pour ce détail ...
»Ils ne comprennent pas grand’chose à ce qu’ils transcrivent. Que leur importe? C’est une tâche à quoi ils s’astreignent; le sens des mots n’est pas leur affaire. Pareillement, les imprimeurs d’aujourd’hui se moquent de ce qu’ils composent: ils gagnent leur vie au mille de lettres. Les copistes dévots du moyen âge gagnaient au mille de lettres leur vie future ... Et quelquefois ils ignorent absolument le grec; ils ne connaissent de latin que le Pater et l’Ave Maria. Grand bonheur pour eux! Ils évitent ainsi d’être choqués. Ils le seraient, sans nul doute. Car ils copient ceci ou cela, des philosophies matérialistes et des élégies licencieuses. Ils n’en savent rien ...
»J’ai rencontré au cours de mes recherches, Picrate, un manuscrit d’Aristophane bien plaisant. Une comédie des plus obscènes y est placée sous l’invocation de la Vierge Marie. Mais oui!... Le moine commença cette copie le jour de la Nativité de Notre-Dame. Son âme était toute occupée de ce pieux anniversaire. Il avait assisté, depuis l’aube, aux offices nombreux et aux belles cérémonies; il avait chanté les répons, les litanies, entendu les exhortations du prieur, avivé de lectures dévotes sa croyance. Et maintenant, le soir venu, il était las et vainement tentait de soutenir l’effort de la dévotion mentale. L’odeur de l’encens demeurait attachée à la bure de sa robe, et le murmure des cantiques continuait dans ses oreilles, et sa ferveur ne l’abandonnait pas; mais son intelligence ne voulait plus méditer ... Il sent qu’il n’est plus bon qu’à un travail matériel. Il se souvient de l’évangile de Marthe et de Marie. Certes, la contemplative Marie est plus agréable au Seigneur que Marthe avec toute son activité. Le pauvre moine s’humilie à songer qu’il n’est pas capable d’une contemplation très longue; et il se met à la besogne. Du moins, il offre à la benoîte Dame le labeur de ses yeux et de ses doigts. Il lui dédie, en termes simples et candides, les pages qu’il recouvrira de son écriture soignée: «Die Nativitatis Beatæ Virginis Mariæ incipio ...» etc., Picrate. Et il copie Lysistrata, qui n’est pas virginale. Mais il n’a pas la moindre idée de ces choses. Son âme n’en est aucunement souillée, car on ne lui a point enseigné le grec: à peine lui apprit-on l’alphabet, afin qu’il pût servir de copiste diligent. Et il s’applique à ne rien oublier. Il est soucieux de chaque mot: ceux qui désignent des objets honteux ou des pratiques messéantes, il les trace avec le même zèle scrupuleux que s’il s’agissait des louanges de Jésus, très agréables à sa Mère ... Ensuite, plusieurs jours après, quand il eut achevé son œuvre, le moine inscrivit sur le parchemin blanc deux lignes, où il remercia la Sainte Vierge qui l’avait soutenu dans son travail et lui avait permis, protectrice, de le mener à bien.
»Et, tandis que la vierge Athênê sourit des fautes tutélaires dont le moine la vêt pudiquement, la Vierge Marie indulgente sourit à la candeur de son fidèle. Ce double sourire de la beauté païenne et chrétienne, Picrate, ressemble à celui de Joconde, de Monna Lisa, de Lucrezia Crivelli et de sainte Anne, dans les tableaux profanes et divins de Léonard.
»Délicieux et ambigu, il éclaire pour moi l’ombre médiévale. Je le compare tout ensemble à ces lueurs de l’aube qui devancent la prochaine aurore et à ces reflets indécis qui subsistent dans les nuées crépusculaires. Annonciateur du jour ou de la nuit, commencement ou fin, naissance ou mort, on ne sait! Il unit à la douceur des timides promesses la mélancolie aimable du souvenir, et son incertitude est pleine de grâce.
»Picrate, je n’ai jamais touché sans émoi ces vieux volumes manuscrits dont le dos se disjoint et dont les feuillets de vélin se recroquevillent. L’âme antique y fut ensevelie par les soins complaisants d’une autre âme qui, elle aussi, depuis, est morte; et le sourire des deux vierges s’y devine. Je ne les ai pas remués familièrement. Je les ouvris avec respect, craintif de les offenser et cependant curieux de leur ravir le secret qu’ils contiennent. Je fus un philologue aux mains tremblantes et voluptueuses.
»J’ai lu des écritures difficiles, et sur lesquelles nuls regards humains ne s’étaient portés après que les eut tracées un moine ignorant de leur signification. N’est-ce point émouvant de se dire qu’une pensée très ancienne fut déposée là par qui la méconnut et qu’elle y demeura, des siècles durant, lettre morte, telle que si elle n’eût pas été, jusqu’à moi qui surviens et soudain l’éveille et lui donne la vie, un instant, et puis la laisse de nouveau s’endormir et mourir, pour des années ou à jamais? Ainsi, dans un foyer qui se consume, les cendres quelquefois se raniment et bientôt s’éteignent; une étincelle qui y tombe leur communique un bref embrasement ...
»L’ami de ces volumes désuets n’omet point d’évoquer aussi le temps où on les composa et les entours de leur jeunesse. Les bibliothécaires les classent au moyen de numéros. Ainsi l’ordonne le goût administratif d’aujourd’hui. Peu importe: ils ont leur individualité, leur histoire, et l’on peut suivre les péripéties de leurs aventures variées. Celui-là naquit à l’époque de Louis IX, vers l’année où le chevalier du Christ abandonna pour la première fois son royaume afin d’aller reconquérir au Christ le royaume de Terre Sainte; les murailles de Notre-Dame étaient encore toutes blanches et l’on posait les vitraux peints de la Sainte-Chapelle. Il séjourna longtemps, parmi d’autres, au fond d’un monastère silencieux. Un roi de France, qui pressurait les couvents, le posséda. Sur la reliure sont empreintes des armoiries; et, sur les pages de garde, diverses gens signèrent leurs noms ou collèrent leurs ex libris. Et il n’appartient plus à personne, mais, ô terreur! à tous. Il est à la disposition des érudits. Les rayons d’une bibliothèque publique ne lui offrent qu’une hospitalité hasardeuse. Il sera peut-être volé; en tout cas, des paléographes le manieront.
»Non, Athênê n’a plus de sûr asile. On l’a tirée de ses retraites; on l’a divulguée ... Ah! Picrate, je veux te conter les périls nombreux d’Athênê, et comment son intégrité farouche fut menacée, et comment elle esquiva, l’industrieuse et la pudique, les tentatives redoutables. Picrate, je vais te dire les embûches des savants et la victoire d’Athênê!...
»Elle n’avait pas encore subi de tels assauts. Les Renaissants, tu l’as compris, étaient trop fougueux et ardents pour triompher de ses fines astuces. Mais voici que, vers la seconde moitié du dernier siècle, se forme une plus dangereuse armée. Ce sont les philologues!... Ils ne sont pas les dupes du manteau d’erreurs où la vierge se dissimule. Ils ont flairé la fraude spécieuse et juré de dévêtir Athênê de ses voiles. Aux ruses naïves et involontaires des moines ils vont opposer les perfides ruses de leur science.
»Ils sont pourvus d’une patience à toute épreuve. Ils possèdent une méthode déliée, qui leur permet de ne s’embrouiller point au milieu des confusions et des pièges.
»D’abord, ils ont reconnu ce fait: «On nous trompe; le texte des écrivains antiques nous fut légué sous une forme mensongère.»
»Et ils se mirent au travail ... «Nous allons découvrir ces fautes nombreuses, les corriger, restituer le texte primitif, le dégager de la gangue qui l’enveloppe.»
»Ils colligèrent tous les manuscrits, et ils s’avisèrent bientôt de les classer, de telle sorte que certains, de mauvaise lignée, pussent être vite éconduits: ceux-là dérivent d’autres et multiplient l’erreur initiale. Certains, au contraire, sont plus dignes de foi, plus anciens, plus proches des origines: c’est à eux qu’il convient de s’adresser. Mais avec précaution! Plusieurs centaines d’années les séparent du texte primitif; une série d’intermédiaires, plus ou moins imbéciles, leur a fourni une tradition sans cesse altérée qu’ils altèrent eux-mêmes ...
»Picrate, je t’enseignerai la critique verbale!
»Les règles en sont minutieuses; en outre, il faut les appliquer avec tact. C’est un art charmant, qui se donne pour une science, qui en a l’aspect rigoureux et fier, et qui demande beaucoup d’adroite imagination.
»Et quelle perspicacité! Quelle finesse de jugement!...
»En premier lieu, il sied de bien établir la psychologie du copiste, de discerner le genre d’homme à qui vous avez affaire. S’il est un sot complet et un ignorant absolu, ses bévues seront très faciles à surprendre, grâce à leur énormité superbe: un tel homme est béni des philologues; il ne les induit pas en erreur, sa bêtise est un gage de sa bonne foi. Mais il y a le copiste un peu intelligent, à demi lettré. Celui-là est terrible. On ne peut avoir en lui nulle confiance. Il fait le malin, prend avec son auteur des libertés, arrange à son gré ce qui ne lui plaît point, corrige, perfectionne, ajoute ici ou là ses réflexions personnelles, approuve, conteste, enrichit d’une glose sa lecture, que sais-je?... Ah! le perfide! Et il est habile, quelquefois; il accomplit sa petite œuvre de faussaire avec tant d’art que l’on y coupe. Il vous présente un texte qui, somme toute, se laisse lire d’un bout à l’autre aisément; ailleurs, on ne trouve qu’incohérence et abracadabrance: alors, on est tenté de choisir le limpide faussaire. Tu vois le danger? Sache-le, ô Picrate: très souvent, un texte absurde en apparence contient plus de vérité qu’un texte tout de suite intelligible. Seulement, il se peut aussi qu’un stupide copiste ait eu pour minute le texte d’un fallacieux copiste antérieur. Ainsi, les bévues de l’un s’ajoutent aux malices de l’autre. Comment démêler ce compliqué réseau d’inexactitudes?
»Chaque copiste a ses manies particulières, ses infirmités spéciales et enfin sa pathologie. On distingue des sortes nombreuses de distraction: tel passe des mots, et tel en agglutine deux, par hasard; tel se fatigue au bout de quelques pages et, attentif d’abord, perd bientôt la tête; et tel autre est un étourdi fieffé qui bouleverse tout ...
»Le philologue éminent considère avec sérénité ce chaos. Il ne se rebute jamais. Il domine la situation. Quand il a travaillé des heures et des heures, compulsé ceci et cela, cela encore et cela surtout, discuté avec lui-même, avec l’auteur, avec son interprète, pesé le pour et le contre dans une balance très juste et très sensible, évoqué toutes les hypothèses possibles, d’autres encore, vérifié que son désir de précaution ne l’a pas rendu trop timide, son impatience trop audacieux, interrogé les commentateurs, réfuté maints et maints collègues, il lui arrive—que veux-tu?—d’éprouver un embarras cruel et d’être dans le doute irrémédiablement. Mais il lui arrive aussi, par bonheur, d’aboutir à une solution très plausible. Et il est dans la joie!... Oh! presque rien: un verbe, un adjectif qu’il a remplacé par un verbe ou un adjectif nouveau; une syllabe qu’il a changée!... Ce n’est rien? Tu n’imagines pas, Picrate, combien un petit mot peut nuire à une belle phrase!...
»Tu bâilles, Picrate? Ton âme ne s’est point élevée aux calmes et philosophiques régions de l’inutilité ... En quelque sorte, je t’en complimente. C’est que tu es un optimiste et crois encore à l’efficacité de l’action. Tu appartiens à l’ordre des sciences appliquées. Tu as une âme d’ingénieur, et tu conçois que le bonheur de l’humanité ici-bas dépend de quelques ponts, voies de transport et travaux de canalisation. Tu es le zélateur du progrès. Tu y as perdu tes deux jambes, et il te serait insupportable de penser que le jeu n’en valait pas la chandelle. Disciple, en outre, d’Eugène Dufour et des positivistes de naguère, tu attaches beaucoup de prix à la causalité, tu te préoccupes des efficiences et tu évalues les rendements. Tu ajoutes à tes intrépidités de nature la notion du progrès ... Il est vrai, la philologie n’est pas faite pour toi! Mais il y a des âmes moins robustes, et qui n’ont point une telle assurance; des âmes inquiètes, et qui n’oseraient pas se figurer qu’elles font une œuvre de conséquence; des âmes douloureuses, et qui craignent un grand remuement; des âmes mélancoliques, et qui ne veulent de plaisirs que modérés; des âmes enclines au désespoir, et qui tâchent de se donner le change ... A ces âmes, Picrate, la philologie est bonne.
»Si j’écrivais, je ferais un livre et l’appellerais la Consolation philologique.
»Le jardinage, la menuiserie ou la pratique du tour servent de passe-temps à de vieux capitaines retraités. Ils se divertissent à ces besognes de leurs nostalgies martiales; ils y consacrent de leur mieux le zèle que jadis ils employaient à traîner derrière leur cheval une compagnie de soldats énergiques, ou à ranger le magasin d’habillement ... Les petits garçons qui approchent de l’adolescence sont en proie à de vains désirs dont l’imprécision n’affaiblit pas l’intensité; ils souffrent et présument qu’ils s’ennuient; leur malaise est vague et poignant: on leur donne, pour détourner leur attention d’eux-mêmes, un jouet quelconque et, par exemple, un bilboquet. La difficulté de réussir à cet exercice suffit à vite accaparer leur chimérique ardeur et leur esprit qui battait la campagne.
»Ah! sois le bilboquet des grands enfants malades, bonne philologie, ingénieuse et délicate occupation pour les âmes en peine!... Parce que tu as en vue, somme toute, la découverte de la vérité, certaines gens te veulent identifier à la Science. Ils disent que tu contribues à la conquête des temps nouveaux. Ils exagèrent, ayant l’habitude de l’emphase ... Bonne philologie, nous n’en demandons pas tant, nous autres! La Science, affirme-t-on, prépare l’universelle félicité humaine. Tu la laisses faire et tu n’es pas dupe de ces illusions: si elle se leurre, il ne t’en chaut. Toi, tu es inutile, et tu le sais, et n’est-ce pas là l’un de tes mérites? Tu n’as de rapport avec nul intérêt contemporain; tu ignores qu’il y a des hommes et une question sociale et des gouvernements et, pour quiconque vit, de quotidiennes douleurs. Ta splendide sérénité provient de ce dédain des contingences. Tes ennemis vont insinuant que tu manques de cœur. Il se pourrait: tu y gagnes une admirable ataraxie ... Tu es un précieux exercice spirituel. Tu enseignes à tes amis l’art de se détacher de la vie sans faire de scandale. On ne t’en donne point à croire, ô désabusée; tu amortis, ô endormeuse, le choc des réalités brutales; et, ô tonique, tu fortifies les caractères!...
»Picrate, quand j’eus recours aux soins de cette Dame, j’étais malade plus que je n’aimerais te le conter. Un immense dégoût m’avait pris, de l’existence journalière. Que te dirai-je? le sentiment de vivre m’exaspérait. Les causes? Ah! variées et, d’aucunes, médiocres! Mais, depuis mon enfance dévote, j’avais essayé plusieurs doctrines et de l’une après l’autre je m’étais féru; et puis, l’une après l’autre, elles se sont, entre mes doigts, fanées, de telle sorte qu’au lieu de la fleur merveilleuse je ne possédais plus qu’une chose flétrie, mal odorante et de couleur vilaine. Et mes doigts gardèrent l’odeur de ces morts successives, au point d’incommoder ma tête ... Si je me sers de métaphores pour te révéler mes tristesses, Picrate, ce n’est pas que je te refuse ma confidence. Mais à quoi bon ternir de turpitudes cet entretien? Il y a du cynisme à déshabiller sa conscience; et nulle intimité n’exige un tel abandon des pudeurs principales. Du reste, il t’est loisible d’interpréter la métaphore humainement. Mets-y du rêve et de la sensualité, de l’amour et de la jalousie, de l’orgueil et de la faiblesse; mets-y deux ou trois femmes que j’ai pareillement adorées, croyant toujours adorer la même,—une surtout, blanche et langoureuse, et qui avait une voix si câline qu’à seulement l’écouter on était enseveli en elle. Je l’ai entourée d’une tendresse si perpétuelle que l’ennui lui en vint; et, soucieuse de liberté, pauvre petite, un jour, elle m’abandonna, pour vivre de sa vie, parce que, moi, je n’avais pas songé à elle ... Enfin, suppose ce que tu voudras: mon aventure est celle de la plupart, avec des vilenies, je te l’indique.
»Une rancune singulière contre tout m’incitait à des violences farouches, et peu s’en fallut que mon nihilisme ne demeurât point théorique, en l’espèce. De jeunes hommes, alors, avaient le goût de faire éclater des bombes parmi le mal universel. Je fus tenté de me joindre à eux ... Et puis, il me parut qu’ils généralisaient indûment leurs opinions individuelles et abusaient de leur désespérance ...
»Je me suis enfermé, Picrate, dans une étroite et vulgaire chambre, analogue aux cellules des moines, sauf quelques meubles Restauration, d’un acajou plaqué, que je tenais de ma famille. J’ai rassemblé autour de moi Platon, ses éditeurs et ses exégètes, toutes les recensions de ses manuscrits, tout l’attirail de sa critique. J’ai assigné à mon labeur cette tâche: établir le texte du Timée. J’ai renié carrément ce qui n’est pas le texte du Timée. Je me suis retranché de la vie.
»Et alors, peu à peu, je méritai l’apaisement philologique. Ah! oui, les premiers temps, erraient dans ma cellule des bouffées mortelles de souvenirs, comme, les nuits d’été, vous arrivent des aromes de roses lointaines et que l’on ne voit pas: et le cœur vous chavire. Un fantôme habitait avec moi. Je l’avais, sans le vouloir, enclos entre les quatre murs de mon réduit. Et parfois, il se précisait, et je sentais sur mes cheveux son souffle et sur mon front ses belles mains. Cette douceur m’était si alarmante que vite je m’acharnais à mon travail.
»Je me rappelle un soir de septembre,—un ciel bleu vert où des lueurs circulent ... Dans le jardin sur lequel mes fenêtres s’ouvraient, les massifs s’emplissaient d’ombre et les marronniers étaient noirs. Les platanes embaumaient. Des vols d’hirondelles ivres de légèreté passaient, jouaient, très haut, avec des sifflements stridents; les chauves-souris faisaient leurs cent tours. J’eus l’imprudence de m’abandonner au charme délicieux de l’heure, de négliger ma discipline et de laisser le cher fantôme m’environner de ses caresses ... Ensuite, de lourds nuages couvrirent le ciel, et les feuillages immobiles furent plus pesants. La chaleur augmenta, l’air devint fiévreux, chargé d’orage. En gouttes rares et larges, la pluie tomba. Des effluves voluptueux montèrent du sol mouillé. Un piano, je ne sais où, se mit à bruire. Une femme chanta, je ne sais quelle romance italienne, lascive et pâmée. Et mon âme, emportée au cours de cette mélodie d’extase, en suivait la folie vibrante et s’exaltait à quelquefois la devancer. Une note, soudain, parut émerger du milieu des autres et s’éleva si haut, si haut, s’amenuisant, qu’une terreur me prit de la voir se briser en éclats et se précipiter. Une horrible angoisse m’étreignait. Un coup de tonnerre retentit, qui tua la frêle note au ciel!... Il me sembla que le monde croulait.
»J’ai souffert de cette soirée plus que d’un tragique accident!... Picrate, si je t’ai conté cette anecdote un peu niaise, c’est afin que tu saches l’état quasi pathologique de ma sensibilité lorsque j’en vins à me soigner par la philologie. Ainsi, après la guérison, les malades reconnaissants attestent l’efficacité d’un remède au moyen de leur photographie «avant» et «après».
»J’ai consacré de nombreux jours à me persuader de l’extrême intérêt qu’avait pour moi le texte du Timée. A vrai dire, j’aurais pu tout aussi bien m’appliquer à des rébus ou à des logogriphes, comme «l’Œdipe» de tel «café de l’Univers». L’essentiel est que l’on s’applique: c’est le premier point du régime. Ce travail, à cause de l’attention qu’il exige, m’absorba. Tant de minutie indispensable ne permet pas que l’on dérive vers d’autres pensées. Il en resultedes vertus aimables, qui ne font pas de bruit, pas beaucoup de besogne non plus.
»J’ai connu de charmants philologues.
»Un Bollandiste ferait un livre édifiant et joli, s’il racontait, avec simplicité, leurs existences. Comme les saints, presque tous ont, à l’origine de leur vocation grave, une petite période de péché. Le renoncement implique que l’on renonce à quelque chose d’attrayant; ou bien il est dépourvu de valeur. De pauvres diables, qui sont nés sans chimère et qui ne s’éprirent de nulle volupté, se mettent philologues ou bureaucrates et continuent jusques au dernier jour à n’être ni voluptueux ni chimériques. Il y a aussi des saints de ce modèle, des saints médiocres. Mais François d’Assise, avant que de vêtir le froc, mena, par les chemins d’Ombrie, une vie très folâtre et même un peu dévergondée. Il aima, dit-on, chevaucher en compagnie de camarades opulents, ordonner avec eux de riches cortèges, se parer d’étoffes luxueuses et jouir de la beauté des femmes. C’était une âme d’une surprenante gaieté. Plus tard, quand il fut ascète, ni la rigueur de la règle, ni la fatigue des méditations, ni le prestige des stigmates ne vinrent à bout de son allégresse: elle s’épura et, se dégageant des fâcheuses souillures, se spiritualisa. Comme la chair, encore émue des voluptés de naguère, se rebiffait, il la meurtrit, il se rua sur des rosiers épineux. Et ces rosiers, désormais sans épines, furent marqués de sang; les feuilles en sont rouges: on le peut vérifier dans le petit jardin qui est au creux de la vallée d’Assise, non loin de la Portiuncule.
»J’ai vu, Picrate, de semblables gouttes de sang parmi les études critiques de quelques philologues!...
»L’un d’eux était un grand corps maigre et gauche, qui marchait en rasant les murs comme une ombre peureuse. Il tenait toujours baissée sa tête, d’une pâleur étrange, et qu’encadraient de fins cheveux jaunes, et qu’allongeait une barbiche. Il avait les plus frémissantes mains que j’aie connues. Il semblait importuné d’une perpétuelle inquiétude, et l’on prenait pour de la timidité maladive le silence où il s’enfermait. A peine pouvait-on l’approcher: il se sauvait, effaré, vers sa lointaine solitude. Il me supportait mieux que d’autres, parce que je limitais la causerie à des questions de grammaire. Nous avons travaillé ensemble, un mois peut-être; et je n’ai vu ses yeux qu’une fois. Ils se levèrent du livre et regardèrent devant eux une image illusoire, comme hantés ... Des yeux tels qu’il n’y en eut pas d’autres, verts ainsi qu’une eau profonde, et d’une mélancolie effrayante! Je me tus. Aussitôt, apercevant que je l’épiais, il fit un brusque effort, écarta le rêve et s’inclina de nouveau sur le livre ... Il est mort très jeune, laissant une œuvre abondante, d’une érudition formidable et d’un jugement très sûr. Et l’on m’a raconté, plus tard, que son adolescence avait été très romanesque. Peu s’en fallut qu’il n’eût le sort d’un grand amoureux légendaire et, par exemple, de ce Paolo que Dante Alighieri montre, aux Enfers, enlacé à Francesca; et le vent les emporte tous deux, unis par leur amour coupable et plus fort que la mort!...
»En vérité, Picrate, je me figure que Paolo Malatesta, s’il avait été philologue, eût évité la fin tragique qui fut la sienne. Comment l’idée ne lui vint-elle pas de préparer une édition du Lancelot? Elle serait aujourd’hui précieuse.
»J’ai rencontré à Oxford, jadis, un latiniste excellent. Il se consacrait à Catulle. Et rien au monde n’existait pour lui que Catulle. Son ignorance de tout le reste lui permettait de ne point se disperser. Aux environs de 1880, un jour, comme nous causions, il interrompit l’un de mes propos où la République, je ne sais comment, se trouvait nommée par cette phrase que j’ai retenue:
»—L’empereur Napoléon III n’est donc plus sur le trône de votre pays?...
»Je lui répondis que l’empereur Napoléon III était mort en Angleterre, il y avait sept ans: il m’en témoigna de la surprise ... Il demeurait au fond d’un collège, dans une petite chambre aux fenêtres gothiques, encadrées de lierre et bordées de géraniums. Il vivait là depuis longtemps et oubliait que le monde s’étend hors des limites d’une quotidienne promenade. En suivant les fraîches allées de Magdalen, les rives du Cherwell où des libellules jouent, il me confiait son opinion sur les mérites respectifs des manuscrits divers de son auteur: certains étaient ses particuliers ennemis: il me les dénigrait, il déblatérait contre leurs abominables vices, il me disait qu’il n’était point leur dupe; d’autres avaient son adoration: ainsi le Bodleianus 129, qui contient le texte le moins altéré.
»Oxford est une ville docte et agréable, composée de palais, de jardins et de pelouses. Sur les murailles sculptées des chapelles et des tours, sur les crénelures des faîtes, les feuillages mêlent leur verdure sombre aux tons gris et roux des pierres anciennes. Je regrette que des étudiants nombreux en gâtent le silence. Autrement, il serait très doux de s’y installer, en bon humaniste, à «courre d’un trait l’Iliade d’Homère»!...
»Ce latiniste de qui je te parle y était professeur. Les élèves ne le gênaient pas, et d’ailleurs rien ne le gênait: il négligeait le monde extérieur. Il jouissait d’une incomparable faculté d’isolement.
»Et ne crois pas qu’il fût un ascète. Oh! que non pas!... Et même il se plaisait à des discours licencieux. Je vais te dire, Picrate ... il était avec Lesbie!...
»Il empruntait à Catulle sa maîtresse. Du reste, nulle jalousie ne l’animait contre ce rival; et ils vivaient en bonne intelligence; c’est le plus curieux ménage à trois que j’aie connu.
»Mon ami s’accommodait sans peine du partage et, si je ne me trompe, s’en flattait à part lui. T’affirmer qu’il était exempt de toute bassesse, je n’oserais: la situation d’amant de cœur oblige à bien des complaisances. Il poussait la désinvolture jusqu’à s’approprier les mots d’amour que Catulle adressait à Lesbie. Il avait adopté ce passionné poème: «Donne-moi mille baisers, puis cent et puis encore mille; donne-moi tant de baisers que nous n’en sachions plus le nombre!...»
»En outre, il n’était pas discret. Il n’attendit pas de me connaître depuis une heure pour me mettre au courant de sa liaison. Même, il me révéla sans pudeur les charmes particuliers de la belle, me raconta ses formes ni grêles ni lourdes, le grain de sa peau brune et duvetée, la chaleur de son corps et l’entrain de son abandon. Quand il était sur ce chapitre, ses regards s’allumaient.
»Il trompait Catulle, mais non Lesbie. J’ai l’assurance qu’il lui était fidèle et n’accordait qu’à elle sa ferveur. Elle lui suffisait; et je conserve de lui le souvenir de l’un des hommes les plus sensuels qui m’aient livré leur confidence ... Il y a des vers de Catulle qui sont fort innocents: il leur trouvait un sens voluptueux, dont il se délectait ...
»Je le condamne pour cela. Il faisait un mauvais usage de la philologie. Je veux dire qu’il la détournait de son objet principal, qui est l’apaisement de la sensibilité. Cependant il lui fut redevable d’une diversion très avantageuse: Dieu sait ce qu’il serait advenu de lui s’il avait prodigué à de vivantes Lesbies les fougues de son tempérament!...
»Mais un véritable philologue ne se prodigue pas ainsi. Attentif à la seule correction du texte, il en néglige les trop vifs attraits. Il ne se monte pas la tête; il est calme et indifférent aux luxures d’Athènes ou de Rome. Il ne se mêle point à ces caresses de jadis, pas plus qu’il ne prend parti pour Eschine contre Démosthène ou réciproquement. Il domine ces choses; il ne s’occupe que des phrases, et il les traite à peu près comme un digne médecin ses plus belles clientes: nous méprisons, Picrate, le docteur à qui le négligé indispensable d’une dame suggère d’autres idées que médicales!
»Le véritable philologue a de si chastes yeux qu’il ne s’aperçoit même pas des tendresses incluses dans les vieux livres. Le texte auquel il accorde ses soins peut être ennuyeux, pédantesque, imbécile ou luxurieux: n’importe! c’est du grec contemporain de Périclès ou d’Hiéron, tyran de Syracuse: il suffit!
»Le modèle des philologues, le voici. Ce fut mon vieux maître: et je voudrais, pour te parler de lui, emprunter aux meilleurs hagiographes un langage de gratitude et de vénération. Je l’admirais et je l’aimais.
»C’était un cœur vraiment dévasté. Souviens-toi de ces paysages africains où jadis se dressaient des capitales musulmanes, et qui avaient de beaux jardins, des citadelles et des fontaines fraîches. La vie y fut passionnée et superbe. Tout a disparu; le désert s’est installé sur la ruine ambitieuse. Si l’on retrouve, en déplaçant le sable, quelques pierres des monuments, on ne sait plus où elles furent posées: elles sont mortes.
»C’était un cœur vraiment désespéré. Picrate, je voudrais que tu comprisses bien ce mot ... Il ne subsistait plus en lui nul espoir,—songe à cela!—pas même l’un de ces espoirs inavoués que tous les hommes cachent au fond d’eux-mêmes et qui sont imprécis, une sorte de raison vague de ne pas mourir, afin d’être là pour le cas où, demain, qui sait?... Il n’attendait rien de l’avenir, pas plus qu’il ne gardait rien du passé. Il usait sa vie.
»Certains pessimistes sont des gens à peu près joyeux. Leur indignation ne prouve que leur exigence. Mon maître, lui, ne s’indignait aucunement. Je pense qu’il avait cessé de croire à la distinction du mal et du bien.
»Je ne l’ai connu que très vieux. Il n’avait pas de patrie. Il était né dans la Pologne russe d’une mère italienne et d’un père français. Il étudia dans les universités allemandes et vint à Paris de bonne heure. Il enseigna quelque temps à Cambridge, ensuite à Bonn, puis à Bruxelles; et c’est à Paris qu’il passa les vingt dernières années de son existence, dans une solitude complète, bien qu’il fût notoire parmi les savants.
»Il ne parlait pas de sa jeunesse. Mais j’ai su qu’elle avait été magnifique,—utopiste et métaphysicienne!... Féru d’hegélianisme, il se figura que les synthèses idéologiques correspondent à des réalités. En outre, les doctrines de Saint-Simon, de Fourier, l’exaltèrent. Il rêva d’un humanitarisme supérieur qui unirait tous les microcosmes particuliers dans une même possession du Cosmos idéal et réel. Et il échafauda les grands palais dialectiques de sa philanthropie spirituelle; il construisit, en blocs d’idées, ses phalanstères. Que te dirai-je? Il eut à pâtir des prisons allemandes. Ce n’est point elles qui le déçurent; mais davantage la part qu’il prit à des révolutions chez nous. Il vit la foule d’assez près pour renoncer à la conduire au delà de ses appétits journaliers. Il me semble aussi que le seul effort d’une si lucide pensée devait par lui-même aboutir à l’inévitable désastre ... Mon maître fut la victime d’une double illusion lorsqu’il s’imagina que les métaphysiques concordent avec des substances transcendentales et humaines. Il s’en aperçut, et le réveil lui dut être rude!... Dès lors, comme si un grand coup de vent avait passé au travers de son âme, saccageant tout, il renonça au double rêve intuitif et actif dont il s’était épris fougueusement.
»A la fin de sa vie, n’avait-il pas oublié ces grandes envolées de son audace juvénile? Personne n’eut moins l’air d’un Prométhée que ce révolutionnaire vaincu. Tu l’aurais pris, en le voyant trottiner par les rues, pour un quelconque petit vieillard qui occupe à des promenades vaines le désœuvrement de ses derniers jours. Cependant il se dépêchait, soucieux de l’heure, car il avait réglé de la façon la plus rigoureuse l’emploi de son temps.
»Il habitait, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, le rez-de-chaussée d’un ancien hôtel seigneurial, déchu de sa splendeur et divisé en pauvres logements. Je ne suis jamais entré chez lui; jamais il ne m’y invita. Je le rencontrais au Jardin des Plantes, où, chaque après-midi, d’une heure à deux, il venait. Je lui disais: «Bonjour, maître», et il me répondait: «Je vous salue!» Il me donnait le bras, s’excusait de l’importunité grande et, s’il avait plu, me priait de lui faire éviter les flaques d’eau. Car il était d’une extrême propreté. Son costume, très élimé, toujours le même quelle que fût la saison, n’était endommagé d’aucune tache ... Je le guidais. Il n’y voyait guère, et il profitait de ma conduite pour se couvrir les yeux de grosses lunettes très noires, à peine transparentes: «Économisons, disait-il, notre vue!»
»Nous suivions, tous les jours, les mêmes allées; nous nous asseyions sur un banc, du côté des ours, un banc moins élevé que les autres et qu’il avait choisi. C’était le seul où ses jambes fussent assez longues pour toucher le sol. Mais il fallait, faute de dossier, qu’il appuyât son menton sur ses deux mains, au sommet de sa canne solide. Et il restait là, immobile, la tête en avant, silencieux. De temps en temps, il se soulevait un peu, tirait de sa poche un chronomètre à répétition qu’il faisait sonner. Il me disait: «Pardonnez-moi, je suis à l’heure. Mais nous avons encore quelques minutes ...» Je regardais son fin visage, entièrement rasé. Deux longues rides descendaient de ses narines jusqu’au bas de ses joues. La ligne de sa bouche était droite, nettement marquée, et n’indiquait ni amertume ni résignation. Je m’efforçais de retrouver, en sa physionomie, quelque trace des vieux espoirs ou la souffrance de l’échec. Non, rien!...
»Je ne sais pourquoi, un jour, ce mystère m’irrita. Je hasardai un bout de phrase sur Hegel. Mais il m’interrompit, et, d’une voix calme, il me signifia:
»—Hegel n’importe pas, ni les autres philosophes non plus. Aucune abstraction n’importe. Cela est nul et non avenu ...
»Il ajouta, pour lui-même:
»—Et le reste pareillement.
»Comme je voulais en avoir le cœur net, je m’aventurai:
»—Maître, et la philologie?
»Et j’attendais sa réponse avec un peu d’irritation, sans doute, mais surtout avec angoisse. Il ne répondit pas. Il ne bougea même pas et je crus voir qu’il appuyait plus énergiquement son maxillaire sur le dos de sa main ...
»C’était un jour de la fin de l’automne, gris et humide, où il ventait et où il faisait froid, une de ces journées de détresse morne où l’ennui vous pèse, où la solitude vous étreint. Les petites filles d’un orphelinat passèrent, deux à deux, en rangs, la tête coiffée d’un bonnet noir, les épaules couvertes d’un châle noir par-dessus le tablier de toile violet. Et elles étaient sages, à pleurer. J’eus la sensation d’une telle tristesse, universellement répandue parmi toutes les possibilités monotones de la vie, que j’en aurais crié. Je me contins, et c’est à peine si je pus articuler ces mots:
»—Et la philologie, maître? Répondez-moi!...
»Il fut inflexible et s’obstina dans son silence ...
»La grêle clochette d’un couvent ou d’un hôpital commença de tinter, lamentable, agaçante. A ce signal, le vieillard se leva et, courtois comme d’habitude, me demanda:
»—Demeurez-vous? Moi, je m’en vais. Ne vous dérangez pas pour me reconduire, s’il vous plaît!...
»Nous sommes partis ensemble, lui à mon bras et moi nerveux, impatient de sa lenteur. Il me dit:
»—Vous allez un peu trop vite, je vous laisse ...
»Il ôta ses lunettes, me salua de son coutumier: «Serviteur!...» où il mettait toute sa politesse, qui était surannée et jolie. J’aurais voulu l’accompagner, je n’osai pas. Ma pensée le suivait, confuse de l’avoir chagriné peut-être. Un peu plus tard, je l’évoquais assis à sa table et travaillant.
»Le lendemain, je le revis, et je l’abordai timidement. Il fut affable et cérémonieux ainsi que toujours, et il ne fit aux incidents de la veille aucune allusion. Quand nous fûmes arrivés à notre banc, je l’interrogeai sur un passage du Phédon; il m’exposa son opinion volontiers. Depuis vingt ans, il corrigeait le texte de Platon. Je risquai:
»—Cette philosophie est-elle la vôtre?
»Il me répondit:
»—La philosophie de Platon m’est indifférente!...
»Et, comme désireux de couper court à d’autres questions, il ajouta:
»—Je ne m’occupe que du texte de Platon. Cela est concret. Voilà tout!
»Je lui dis:
»—Maître, quand vous avez choisi Platon pour l’objet de vos études, est-ce le philosophe ou le poète qui vous tenta?...
»Il me répondit:
»—Ce n’est ni l’un ni l’autre, mais un texte à corriger. D’ailleurs, il ne s’agit pas, en l’occurrence, de tentation, veuillez le croire: ces besognes auxquelles nous consacrons notre vain loisir n’admettent nulle concupiscence, même spirituelle.
»Un jour, il ne vint pas. Je crus l’avoir importuné par mes questions. J’en conçus un vif chagrin. Le jour suivant, il m’apprit qu’il avait dû, la veille, aller chez son médecin: ses yeux étaient plus malades.
»—C’est une merveille!—s’écria-t-il;—le médecin voudrait m’interdire l’usage de mes yeux: il prétend ainsi me les conserver jusqu’à la fin de ma vie, à condition que j’aie la bonne grâce, évidemment, de ne me pas éterniser!...
»Je m’affligeais. Il reprit:
»—L’homme de l’art pose cette alternative. Si je m’engage à ne lire que mon journal, vingt minutes tous les matins, je garde assez de vue pour me vanter de ne pas être aveugle; si je m’obstine à mon travail, c’est une affaire réglée: dans six mois,—un, deux, trois, quatre, cinq, six,—le noir!
»Je m’écriai:
»—Maître, maître!...
»Il continua, riant presque:
»—Mais moi, subtil, je sais qu’en quatre ou cinq mois j’aurai terminé mon travail; alors, vous comprenez, je m’en moque!...
»—Maître, vous ne ferez pas cela! Ménagez-vous!...
»Il répliqua:
»—Pourquoi m’acharnerais-je à posséder des yeux inutiles?
»Je lui citai ce vers poignant que prête à son Iphigénie moribonde le poète ancien: «Il est doux de voir la lumière du jour!...» Il me répondit en souriant:
»—Cette petite Iphigénie est une enfant gracieuse et crédule; en outre, à la veille de se marier. Il convient qu’elle s’imagine que les paysages sont beaux. Mais que ferais-je, étant ce vieillard, des maximes où se complaît l’âme d’une gentille fiancée, dont le père est le Roi des Rois et le promis ce jeune héros d’Akhilleus? Cette parole de l’Imitation me vaut mieux: «Qu’y a-t-il à voir? De l’eau, de la terre, de l’air, du feu et les divers composés de ces quatre éléments!...»
»Je m’écriai:
»—Maître, vous vous sacrifiez à la Science!...
»Il me dit:
»—Évitons l’emphase et méfions-nous de ces grands mots abstraits auxquels on met des majuscules: car ils sont, en général, très pauvres de signification. Qu’est-ce que la Science? Il existe des sciences nombreuses, qui diffèrent les unes des autres par leur méthode et par leur objet. Chacune d’elles a ses infirmités. Surtout je n’aperçois aucune raison de penser qu’elles doivent jamais se réunir pour former un tout cohérent: la Science. Il faudrait supposer que chacune d’elles se puisse achever parfaitement et que leur totalité corresponde à la totalité de ce qui est. Le hasard serait prodigieux!... Laissons de côté la Science et les illusions de la petite Iphigénie.
»—Maître, vous ne croyez pas à la Science?
»Sans élever la voix, du même ton qu’il avait pour me dire bonjour ou constater que deux heures allaient sonner, il me répondit:
»—Non.
»J’argumentai:
»—Alors, pourquoi lui sacrifier vos yeux, votre vie?...
»Je n’obtins plus un mot de lui, ce jour-là. Il se mura dans ce silence auquel je m’étais heurté déjà.
»Picrate, c’est alors qu’une catastrophe étonnante bouleversa le monde des philologues. Il faut que je te la raconte, puisqu’elle eut sur ma destinée une véritable influence. Elle fut terrible; et si je suis prêt à la trouver, avec toi, un peu comique maintenant, c’est que les choses, à distance, perdent beaucoup de leur gravité.
»Voici. Un jour, à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, un jeune helléniste des plus distingués annonça une grande et bonne nouvelle. Un savant anglais venait de découvrir, au cours de fouilles qu’il pratiquait en Égypte, à Gurob, un papyrus qui contenait un texte fragmentaire du Phédon.
»Le papyrus est, tu le sais, le papier de l’ancienne Égypte. On le composait d’une plante admirable, que les Grecs nommaient byblos et qui abonde dans le Delta. La racine de cette plante servait de nourriture aux gens du commun. Avec les fleurs on faisait des guirlandes pour les autels des dieux. On employait les fibres à fabriquer des tissus solides, voiles de navires, étoffes variées, et des cordages et même des chaussures, enfin du papier. Les livres n’étaient alors que des rouleaux de papyrus: on les développait à mesure qu’on les lisait ... Quelques-uns de ces rouleaux sont parvenus jusqu’à notre époque; ils se cassent et se détériorent quand on les manie, l’écriture en est souvent effacée; ils sont précieux pourtant. La plupart ont disparu, soit que leurs possesseurs primitifs aient négligé d’en prendre soin, comme il l’aurait fallu, soit que les aient depuis longtemps dérobés les Bédouins violateurs de tombeaux. C’est dans les sarcophages, en effet, que se réfugia, précautionneuse, Athênê égyptienne, le sol de ce pays ayant la noble qualité de garantir de la corruption les objets qu’on lui confie. Et tu verras quelle fut l’intention subtile et narquoise de la Vierge antique lorsqu’elle imagina ce plus fin de ses stratagèmes.
»D’ailleurs, c’est, il me semble, une charmante sollicitude, que celle de ces gens qui voulaient avoir auprès d’eux, pour dormir leur dernier sommeil indéfini, les beaux livres où leur âme s’était exaltée durant leur vie éphémère. On entourait leurs corps de bandelettes, on leur sanglait étroitement les bras, on appuyait sur leurs cuisses leurs mains rigides. Ils savaient bien que leurs doigts ne dérouleraient plus les papyrus mémorables et que leurs yeux n’éveilleraient plus, au long des lignes régulières, la virtuelle pensée. Athênê égyptienne leur inspirait, pour ses fins à elle, ce pieux amour superflu de quelques-uns de ses écrits.
»Mais elle devina que les voleurs de livres s’empareraient de ce trésor et le gaspilleraient. Or, écoute! On entourait les momies de cartonnages qu’ensuite on recouvrait de peintures. Eh bien! ces cartonnages sont faits de papyrus collés les uns contre les autres: de sorte qu’il suffit de les détacher avec prudence les uns des autres pour retrouver, parmi de vaines écritures, comptes de cuisine, circulaires ou prospectus, des poèmes, Picrate, et des philosophies!
»Ce n’est pas tout. L’industrieuse Athênê eut recours aux crocodiles! Cet animal méchant et glouton jouissait, en certains nomes et, par exemple, au Fayoum, d’un culte dévot. Il avait ses temples, ses prêtres et ses adorateurs. Quand il mourait, on le momifiait devant que de le conduire, en pompe solennelle, à son sépulcre. Et, pour cela, on le vidait de ses entrailles,—comme un homme!—Mais afin que son cadavre sacré conservât bon air et put encore, si j’ose dire, plastronner, on ne manquait pas de le bien rembourrer, ainsi qu’un empailleur habile restitue des formes replètes à la perruche, hélas! défunte, de quelque vieille fille. Pour rembourrer le divin crocodile, on employait des papyrus, on les lui fourrait dans le corps en guise de boyaux inaltérables. Ces ventres de reptiles amphibies étaient une cachette excellente que ne méconnut pas Athênê.
»Songe, Picrate, à ces défilés funèbres! Un cortège, réglé selon le rite, conduit au seuil de l’hypogée ce crocodile du Fayoum ou ce bourgeois de Gurob. D’abord, les prêtres. Et puis les pleureuses, autour de la momie luisante de peinture neuve. Des chants et des cris. Une liturgie somptueuse ... Ils croient qu’ils mènent le deuil de ce crocodile ou de ce bourgeois: ils dissimulent pour longtemps et sauvegardent les textes anciens qu’Athênê inspira. Et l’épervier divin, qu’a tracé sur le cartonnage un artisan, c’est le symbole de la résurrection,—oui, le symbole d’Athênê qui ressuscitera!...
»Bref, mon Picrate, on a déniché dans ces papyrus fragmentaires et mortuaires des poésies de Bacchylide que maints siècles ne lurent point, un plaidoyer d’Hypéride qui est un chef-d’œuvre de sournoise dialectique, les mimes d’Hérondas, d’un réalisme surprenant, et Ménandre ... De Ménandre, je ne dis rien; je l’aimais mieux quand je ne savais de ce comique que ce vers dont la mélancolie est ravissante: «Celui que les dieux aiment meurt dès sa jeunesse!...»
»Donc, un jour, cette nouvelle se répandit: on possédait un papyrus du Phédon. Il est possible que tu éprouves, Picrate, de la difficulté à t’émouvoir de cette annonce. Réfléchis que ce papyrus nous était donné comme antérieur d’onze ou douze siècles au Bodleianus, que le Bodleianus est le plus ancien manuscrit de Platon que l’on connaisse, et que ce papyrus enfin devait être à peu près contemporain de Platon!
»Le jeune savant ayant fait cette communication, la sérieuse assemblée se félicita. Les bonshommes las s’animèrent; leurs visages, soudain, parurent vivifiés un peu. Et l’on épilogua. Les spécialistes furent verbeux, voire éloquents.
»L’Europe érudite s’agita. Les journaux doctes, en tous pays, célébrèrent cet événement considérable.
»Pendant quelques jours, les hellénistes eurent un air de fête, en vérité. Leur existence morne et routinière était embellie. On les vit souriants, gais, comme ravigotés. Quoi! Platon ne devait-il pas les visiter? Platon lui-même, revenu des âges lointains, Platon!... Lui, réellement lui!... Il leur faisait cette politesse.
»Picrate, imagines-tu l’arrivée aux enfers d’un vieux philologue qui, cinquante ans, n’a fait que travailler sur le texte des écrivains antiques? Il n’a cure du dieu Pluton, ni des trois juges, Minos, Éaque et Rhadamante. Il ne songe qu’à rencontrer les ombres vénérables et sublimes des poètes, des historiens et des philosophes, à les voir, à les entretenir, à les complimenter. Eh bien! cette fois, sur terre, Platon faisait toutes les avances ... On allait connaître Platon!
»Je partageai cet enthousiasme. Du moins, j’en ressentis quelque chose ... Il me sembla que mon vieux maître, lui, se réjouirait plus encore et trouverait là sa récompense.
»Je guettai sa venue au Jardin des Plantes. J’attendis que nous fussions installés sur notre banc, pour lui annoncer la miraculeuse nouvelle et assister à son plaisir. Qu’il m’eût été doux, Picrate, de voir, à mes paroles, un peu de joie entrer dans l’âme du cher homme et l’éclairer! Ce résultat de mon propos, je l’escomptais avec une sorte d’égoïste ardeur. L’immensité de son découragement terrible m’avait torturé au point d’exciter ma haine et ma fureur: j’en voulais à son nihilisme,—non à lui! mais à son nihilisme,—comme à un ennemi qu’on aperçoit qui vous gagne et vous conquerra. Dans mon désir d’imposer au vieillard un motif de bonheur, il y avait, je crois, un peu de la méchanceté qui pousse certaines gens à gâter le bonheur d’autrui parce qu’il les offense. Oui, son désespoir définitif et adopté résolument me provoquait!...
»Je m’assis auprès de lui. Avec lenteur, ménageant l’effet, le préparant, l’amenant de loin pour le faire éclater, je savourai l’approche de cette minute où l’immobile visage, appuyé sur la canne lourde, frémirait. Tel fut mon cabotinage passionné. L’immobile visage semblait figé, mais j’épiais le sursaut final qui le secouerait, j’en avais l’assurance.
»Il ne broncha point.
»Quel agacement j’éprouvais à le trouver invulnérable et comme cuirassé de triple ataraxie! Je lui dis, piteux:
»—Maître, c’est une grande nouvelle! Plato redivivus. Le monde savant se réjouit.
»Il répliqua, tout uniment, sans bouger:
»—Le monde savant déchantera.
»Je crus—ah! contre toute vraisemblance—qu’il se faisait un jeu de me narguer. Furieux, j’oubliai le respect qui lui était dû et, sur le ton pressant d’un interrogatoire, je lançai:
»—Parce que?
»Sans marquer le moindre étonnement de ma véhémence insolite, il me répondit:
»—Parce que le monde savant est frivole. Aussi bien, mon ami, vous verrez.
»Il me fut inintelligible, ce jour-là, affreusement. Je le compris bientôt. Et alors, la lucidité de ses terribles certitudes m’épouvanta.
»Picrate, je ne sais si la suite de mon récit ne te paraîtra pas comique et dérisoire. Elle l’est peut-être. Mais quoi! le tragique des événements humains ne tient pas à la gravité des intérêts débattus,—lesquels, au regard d’une pensée un peu haute, se valent et ne valent pas le trouble qu’ils occasionnent. Qu’il s’agisse du texte du Phédon ou de la conquête des empires, toutes choses qui se résorbent dans l’espace et dans le temps, le drame n’est poignant que par l’intensité continue d’un effort et la brutalité d’un échec, parce qu’alors il est un emblématique épisode de la grande débâcle humaine.
»Il arriva que, le premier émoi passé, les philologues réfléchirent. A leur félicité naïve et sincère, une petite inquiétude se mêla qui, de jour en jour, grandit et devint menaçante. Ils avaient fait un retour sur eux-mêmes. Ils se demandèrent s’il n’était pas humiliant d’avoir besoin d’un hasard tel pour que le texte de Platon fût rétabli en sa teneur exacte. Leur science n’y suffisait donc pas? Ils s’accusèrent de tant de faiblesse. Ils essayèrent de croire que Platon ne revenait qu’afin de confirmer leurs hypothèses. Ils se flattèrent de l’espoir d’être couverts désormais par l’autorité de Platon. Quel succès pour leurs méthodes!... Ce paléontologique animal que Cuvier, si je ne me trompe, reconstitua sur un fragment de son ossature, imagine, Picrate, qu’on annonce à Cuvier que le voici, émergeant de la préhistoire, désireux de contrôler son portrait. S’il dit: «Oui, je me reconnais; c’est bien moi!» Cuvier triomphe. Mais, s’il affecte d’avoir le dos plus rond, le ventre moins bombé, les jambes plus courtes, les oreilles moins évasées, la queue autrement faite que le supposa Cuvier, Cuvier y perd sa réputation. Cuvier, en tout cas, passera de mauvais moments, cependant que le redoutable archétype, signalé dans les glaces de quelque pôle par des Esquimaux vagues, sera en route vers nos climats. Le voyage est long.
»Autant en advint de nos philologues. Leur archétype s’éternisait dans les brouillards jaunes d’Albion.
»Son possesseur ne se hâtait aucunement de le divulguer. Il n’était point hélléniste assez pour le lire avec sûreté, le publier: il s’adjoignit un technicien. Le temps durait. Et ces deux hommes apparurent, de loin, dans le mystère de la distance, tels que des prêtres sublimes qui accomplissent une cérémonie occulte. Ils préparaient la redoutable épiphanie du Dieu ... Des prêtres, oui; mais démoniaques bientôt. Et le Dieu,—ah! satanique! Les dévots qui attendent une révélation se méfient, craignent l’erreur; et leur émoi combine avec l’amour du Dieu la peur du Malin.