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Plus fort que la haine

Chapter 11: X
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About This Book

A newly married aristocratic couple, whose union provokes gossip in elite circles, retreats to an imposing family residence and initially enjoys domestic happiness. Rumors about the bride's past and the husband's absence stir polite society, then attention shifts as local tensions rise: restoration work and a countess's insistence on institutional medical care frustrate laborers and patients alike. The narrative examines social hypocrisy, the collision between private intentions and public judgment, and how charity, appearances, and rumor reshape relationships across social classes.

X

Quelques jours après, elle trouva dans son courrier une enveloppe furieusement parfumée, portant son adresse en caractères d'un demi-centimètre de haut, ce qui est, pour les élégantes d'aujourd'hui, l'écriture à la mode et la solution de ce problème: dire le moins de choses possible dans une page.

L'enveloppe contenait un morceau de carton gris perle, rayé de larges bandes d'argent, avec un chiffre à peu près invisible à l'oeil nu. En revanche, on aurait pu lire à cinq pas les lignes suivantes:

«Excusez-moi, madame, si je vous dérange à titre de voisine de campagne, quêtant pour les pauvres. Une de mes amies, la duchesse de Lautaret, organise en face de nous, à Meillerie, des régates de bienfaisance; moi-même je m'occupe de fréter un vapeur pour transporter là-bas les habitants de notre rive qui veulent bien payer leur ticket un peu trop cher. Vous devinez où ira le bénéfice. J'ai déjà recruté quelques passagers, et serais très heureuse si je pouvais porter votre nom et celui de M. de Sénac sur ma liste. Tout cela n'est guère correct, je l'avoue; mais il s'agit de nos pauvres compatriotes de Savoie, et nous sommes en Suisse, terre de la liberté.

»Votre voisine et servante,

»MAGDELAINE CHANDOLIN.»

Thérèse passa le billet à son mari d'un côté de la table à l'autre—ils étaient à déjeuner—et parut s'absorber complètement dans la lecture d'une autre lettre; mais sa main tremblait un peu.

—Quelle écriture! quel papier! quel chiffre! dit Albert, extrêmement ennuyé de voir le sujet scabreux ramené sur le tapis. Jusqu'à cette manière prétentieuse d'écrire son prénom: Ma-gue-de-laine!

—C'est la forme hébraïque, nota sérieusement Thérèse, tout en continuant sa propre lecture.

Albert se leva de table et se mit à marcher de long en large, raisonnant tout haut:

—Évidemment, notre étourdie de cousine a mis en train ses manoeuvres diplomatiques sans attendre ma réponse. Vous ne supposez point, j'imagine, qu'il y a eu nouvel échange de correspondance entre nous; encore moins que j'ai rien fait pour nous attirer cette invitation indiscrète?

—Ce n'est qu'une quête pour les pauvres, ce qui supprime toute indiscrétion.

—Oui, mais madame Chandolin sait de quoi il retourne. Si nous acceptons, c'est un traité d'alliance. Un refus nous rend les ennemis de… la grande amie du président Montoussé. Voilà le joli dilemme où nous place la folie d'Herma. Toute sa vie elle n'a su faire que des bêtises! Parbleu! il ne nous manquait plus que d'avoir une Polonaise pour nous diriger dans nos embarras!

Thérèse ne disait rien pour attiser cette belle colère, la jugeant peut-être un peu factice.

—Enfin, ma chère, il s'agit de savoir ce que vous décidez, reprit Sénac, en piaffant sous lui pareil à ces chevaux qui pointent toujours à la barrière qu'ils ont heurtée une fois.

Mais Thérèse, un certain soir, s'était juré qu'on ne l'accuserait plus d'être jalouse. Elle répondit:

—Je décide en faveur des pauvres. J'ignore et veux ignorer ce que madame Chandolin peut avoir sur la conscience. Ne jugeons point les autres, afin de n'être point jugés.

—Ou plutôt afin d'être bien jugés. Voilà ce que diront les sceptiques.

—Faut-il pas que vous perdiez un procès qui est juste, pour leur faire plaisir?

—Oh! oh! ma chère femme, nous faisons de bien grands progrès dans la sagesse humaine!

—Il n'était que temps! Est-ce aujourd'hui que nous allons chez notre voisine?

—Rien ne presse. Pour le moment, une lettre suffirait.

—J'aime autant qu'on ne voie pas votre écriture ni la mienne dans les petits papiers de cette dame.

—Comme vous voudrez, dit Albert.

Au fond de lui-même il était vexé, car il devinait bien pourquoi sa femme faisait si fort la brave. Mais il n'en laissa rien voir, dominé par ce point d'honneur conjugal qui, comme l'autre, mène parfois sur le terrain deux adversaires qui meurent d'envie de s'embrasser.

Donc, le lendemain, ils allèrent chez la belle Magdelaine de même qu'ils seraient allés en Belgique: pour se faire voir réciproquement qu'ils n'étaient pas gens à reculer.

—Madame, dit un peu froidement Thérèse, je viens m'inscrire sur votre feuille de passages pour Meillerie. Vous êtes mille fois bonne de nous avoir offert des places.

—Comment donc, madame! Je serais allée vous les offrir chez vous sans les bruits calomnieux qui couraient sur votre santé. On vous disait souffrante, et, de fait, on ne vous a vue nulle part sur les bords du lac.

—J'y suis venue, je l'avoue, pour me reposer. Mais on peut bien se fatiguer un jour pour les pauvres.

Une jeune femme, non moins élégante que la maîtresse de la maison, causait à l'autre bout du hall avec un jeune homme à la cravate inquiétante. La pièce étant fort vaste, ils ne s'étaient pas dérangés.

—Venez ici, Valentine, cria madame Chandolin, nous n'avons pas souvent d'aussi belles visites.

Ainsi rappelés à l'ordre, les deux causeurs interrompirent leur duo et s'avancèrent sans enthousiasme. Magdelaine les nomma aux Sénac:

—Vicomtesse de Navacelles, prince de Cadempino.

Elle ajouta, s'adressant à Thérèse:

—Quant à celui que j'aurais voulu vous présenter avant tous les autres, je veux dire M. Chandolin, il est sorti pour faire de la photographie.

—C'est donc qu'il évite les jolis modèles comme d'autres les recherchent, répondit galamment Sénac.

En même temps, il jetait au prince un regard qui semblait dire:
«Comment n'avez-vous pas trouvé ça?»

Cadempino fit semblant de vouloir lui sauter au cou.

—Oh! ces Français! que d'esprit! que de galanterie!

—Le modèle vivant, expliqua Magdelaine, est dédaigné par mon mari. La nature seule l'intéresse. On peut même dire qu'elle l'absorbe. Il ne rentre souvent qu'au soleil couché.

—Mon Dieu! fit observer Sénac avec une pointe d'ironie, voilà le côté faible de cet art. On ne peut pas photographier la nuit.

Pendant ce temps-là, Thérèse était en butte aux compliments du prince qui, cette fois, faisait semblant de vouloir se jeter à genoux. Mais son accent montrait tout de suite à qui l'on avait affaire, et l'on se sentait rassuré.

—La comtesse de Sénac! la plou belle des comtesses blondes de Paris, la madona aux cheveux d'or, comme nous l'appelons! Oh! ces cheveux! Oune manteau royal, j'en souis soûr, quand ils se déroulent!

Thérèse, un peu inquiète, regarda son mari, mais cet unique échantillon de l'espèce visible pour l'instant causait avec madame de Navacelles, non plus agité que si Cadempino eût exalté les charmes d'une fresque de Pompéi. Obligée de se défendre elle-même, la comtesse essaya de déverser sur madame Chandolin cette lave de volcan.

—Il me semble, dit-elle en regardant la belle Magdelaine, que, sous le rapport du blond, j'ai trouvé ici une rivale.

—Non! c'est trop drôle! s'écria la prétendue rivale en se renversant dans son fauteuil pour mieux rire. Valentine, écoutez ça! Madame de Sénac qui me fait des compliments sur la couleur de mes cheveux! Vous qui racontez si bien, je vous recommande le mot.

Valentine de Navacelles, brunette mûrissante, au visage mat un peu bouffi, s'esclaffa de rire sans qu'on entendît le moindre son sortir de sa bouche gourmande. Elle mit ses mains sur ses hanches, balança une demi-douzaine de fois sa tête d'une épaule à l'autre, et dit avec profondeur:

—Je le donnerai à Dumas pour sa prochaine pièce.

La pauvre Thérèse se demandait avec frayeur ce qu'elle avait pu dire de si prodigieux. La maîtresse de maison eut pitié d'elle.

—Chère madame, il faut vous confesser que j'ai les cheveux les plus bêtes du monde: ni bruns ni blonds; entre les deux. Je me teins sans scrupule, comme vous voyez. Or, il n'y a pas deux mois, je faisais mes emplettes de départ avec madame de Navacelles. Nous sommes entrées chez mon coiffeur pour lui demander ma provision de teinture. Et savez-vous ce que je lui ai prescrit? D'attraper le blond merveilleux de la comtesse de Sénac. Ma foi! il n'y a pas à dire,—ça y est! Comme on se retrouve!

Thérèse leva mélancoliquement les yeux vers la glace pour voir si «ça y était» réellement.

Albert, trouvant sa femme un peu morose, vint à son secours:

—Vous êtes embarrassée, ma chère? Je le comprends; vous n'êtes pas habituée à des compliments aussi flatteurs. Mais si nous parlions un peu des régates?

Madame Chandolin développa son programme:

—Le vapeur est loué et le meilleur tapissier de Genève le décore. Nous aurons à bord un orchestre pour faire danser, et un restaurant, pas trop mauvais, j'espère. Le matin des régates nous partons d'ici; nous déjeunons en route. Le soir, après les courses, nous dînons à bord, en rade de Meillerie, par tables séparées. Madame de Sénac voudra bien me faire l'honneur de s'asseoir à la mienne. J'ai déjà notre chère duchesse avec ses invités, puis quelques amis: Luzinargues le journaliste, notre futur ministre des finances Bérisal, le président Montoussé…

—… Futur garde des sceaux, continua Sénac avec une gravité imperturbable. Je vois que nous serons en bonne compagnie et j'espère que, pour cette fois, M. Chandolin délaissera la nature morte.

Au même instant, on remit une lettre à madame Chandolin qui en prit lecture, en s'excusant, et manifesta une joie complète.

—Nous aurons toute la coterie Thilorier, fit-elle en passant la lettre à son amie Valentine. Lise m'annonce huit ou dix personnes.

—Qu'appelez-vous la coterie Thilorier? demanda Sénac. La chose m'intéresse, puisque nous sommes embarqués sur le même navire.

L'humeur de Valentine commençait à souffrir de l'admiration trop peu déguisée du prince pour madame de Sénac. Elle répondit assez aigrement:

—Le salon de Lise Thilorier est connu de tous les Parisiens.

—Ma chère, vous voyez bien que non, riposta Magdelaine, prenant le parti du comte. Il ne faut pas croire tout ce que cette ennuyeuse vous raconte sur son propre mérite.

—Si elle vous ennuie, pourquoi vous réjouissez-vous de l'avoir sur votre bateau?

—Oh! par pure charité. La recette des pauvres s'augmente d'autant.
Si je n'écoutais que mon goût…

—Cependant, à Paris, je ne puis aller chez elle sans vous y trouver.

—Oui; j'y vais passer une demi-heure toutes les fois que je peux. C'est toujours trente minutes pendant lesquelles je suis sûre qu'on m'épargne.

Albert de Sénac suivait avec la satisfaction d'un dilettante la conversation des deux amies. Pour la détendre un peu, Magdelaine changea d'interlocuteur et s'adressant à lui:

—N'ayez pas peur, fit-elle. L'observateur que je devine en vous ne regrettera point de pouvoir étudier ce monde-là pendant quelques heures. Lise Thilorier est une femme bien douée, assez bonne au fond, qui connut, comme auraient dit nos pères, d'autres plaisirs que ceux de l'esprit. Elle serait encore agréable sans le snobbisme intellectuel qui est devenu toute sa vie. Certes, je ne lui fais pas un crime de rechercher les gens d'esprit et de réputation; mais elle voit ces deux avantages par leur petit côté. L'esprit, pour elle, c'est le mot; la gloire c'est le salon. Il y a vingt ans qu'elle travaille à s'en faire un. Aujourd'hui, le salon Thilorier existe, et même c'est une des forces du Paris artificiel que créent peu à peu le journalisme, la réclame et l'admiration réciproque. Cette force provient de ce que la maîtresse de la maison et les gens qui la fréquentent sont fort unis, ayant besoin les uns des autres. Tout homme de littérature ou de théâtre, tout artiste, tout personnage, en un mot, vivant de la notoriété, commettrait une grande faute en n'allant pas chez Lise. Pour ceux-là, c'est une petite Bourse où l'on fait monter les cours de la célébrité et où l'on prépare les émissions du succès. Pour les simples curieux, c'est un musée Grévin où les figures sont vivantes et parlent à merveille, sans compter que l'on dîne chez les Thilorier comme nulle part.

Cependant Cadempino en était arrivé aux grandes déclarations. Il jurait à Thérèse, parlant à sa personne, n'avoir jamais rencontré «de créature humaine plou sédouisante»; mais il le jurait à tue-tête, ce qui ôtait à ses paroles toute arrière-pensée coupable. Néanmoins Albert vit sa femme si malheureuse qu'il jugea bon de l'arracher à son supplice.

Quand ils furent seuls:

—Tu ne connais pas les princes italiens, dit-il pour la remettre, les Napolitains surtout. J'imagine que la principauté de Cadempino est située au flanc du Vésuve. Rassure-toi. Les Italiens ne sont vainqueurs que quand on les aide, et comme tu n'aideras pas celui-là…

—Tais-toi, dit-elle. Je ne te reconnais plus. Tu ne prends plus rien au sérieux.

—Chère femme!… fit Albert en pressant le bras de sa compagne sous le sien. Une seule chose est sérieuse et le sera toujours: toi! Ce que nous traversons maintenant n'est qu'un mauvais rêve. Nous l'oublierons bientôt quand la paix sera revenue.

—Hélas! répondit-elle, j'ai peur au contraire que nous ayons rêvé jusqu'ici, et que ce soit maintenant la réalité qui nous entoure!

Le grand jour venu, les Sénac trouvèrent sur le bateau une réunion assez nombreuse de Français en villégiature sur ces rives pittoresques. Deux femmes se disputaient l'empire, mais sans crainte de guerre civile, car Magdelaine Chandolin se contentait de la couronne de la beauté, laissant à Lise le sceptre de l'esprit. Chacune s'installa au milieu de sa cour, l'une à bâbord, l'autre à tribord, près du gouvernail. Le reste du pont fut cédé aux indigènes et aux passagers cosmopolites, menu fretin dont on acceptait l'argent, mais rien de plus. Le vapeur coquettement pavoisé mit le cap sur Meillerie; la journée s'annonçait radieuse.

—Et maintenant, messieurs, dit madame Thilorier, ayons de l'esprit. Comtesse, venez près de moi. Voue trouverez ici un poète pour vous chanter, un lauréat du Salon pour vous peindre, un romancier pour conter les passions que vous allez faire, dans cette seule journée, «sur la terre et sur l'onde».

Alors elle commença les présentations, nommant à Thérèse les personnes qu'elle venait d'indiquer et bien d'autres encore, parmi lesquelles Thilorier père, Thilorier fils,—dix-huit ans—et Jeanne Thilorier, blondinette un peu plus âgée, presque jolie, mais gâtée par l'absence complète de naturel. Un académicien pour dames, un député de la gauche, dernier débris de la République athénienne, un jeune homme qui se faisait la tête de Louis-Philippe et dont le père avait été l'ami de madame Récamier, défilèrent successivement devant Thérèse; mais Désormes, le fameux critique du Globe, se contenta de se soulever de son banc, sans la regarder. Il lisait son propre article dans son propre journal, arrivé le matin de Paris.

Chose effrayante! Tous ces gens avaient de l'esprit, et ils en avaient toujours, sauf Thilorier père, devenu bête comme les artilleurs deviennent sourds. Dans cette société, le moindre éternuement était spirituel; certains bruits de mouchoirs faisaient rire tout le monde, ou du moins tous les initiés du cénacle. Au bout de cinq minutes, la pauvre Thérèse qui n'avait encore rien dit d'étincelant se rendit compte que le cercle attendait le «mot» dont elle devait payer son entrée. Naturellement le mot ne vint pas, et la malheureuse découvrit, pour la première fois de sa vie, qu'elle manquait déplorablement d'intelligence. Elle chercha des yeux Albert qui, prudemment, avait choisi sa place dans le clan Chandolin, du côté des jolies femmes. A voir l'air gracieux qu'avait Magdelaine en l'écoutant, les affaires de Cadaroux devenaient mauvaises.

Cependant le clan Thilorier renonçant à faire briller la comtesse allumait les premières fusées de la conversation. Le jeune Abel eut un mot avant les autres. Ce n'était pas un mot de premier ordre, mais enfin c'était un mot. L'heureuse mère fit un porte-voix de ses deux mains et, s'adressant à sa fille qui écoutait langoureusement l'académicien loin de toute oreille indiscrète:

—Jeanne! cria-t-elle d'une voix de fausset, ton frère vient d'être brillant.

Et Thérèse comprit ce que cette parole voulait dire.

Désirant, malgré tout, être bonne à quelque chose, elle se donna courageusement le rôle de comparse et se livra sans défense à Désormes, dont l'auditoire ordinaire était un peu distrait. Le grand homme, qui avait achevé de lire son feuilleton, roulant sur lui, Désormes, à propos de Victor Hugo, entreprit de le commenter à sa voisine. Mais la malheureuse commit une faute qui la déclassa terriblement: elle laissa voir qu'elle ne lisait jamais le Globe. Tout à coup Lise Thilorier, qui n'aimait que les conversations générales, fit sa rentrée par cette phrase inattendue:

—Victor Hugo! jamais je ne lui pardonnerai d'avoir manqué son rôle. Avec un peu plus de tenue politique et sociale, cet homme-là aurait eu un salon comme Paris n'en connaîtra jamais.

Thérèse regarda celle qui venait de parler pour voir si elle était sérieuse. Quant à Désormes, il ôta son pince-nez, regarda en l'air, un peu de côté, à la façon d'une pie qui médite sur son perchoir, et répondit modestement.

—Je n'ai pas vu cela dans mon étude; mais je garde l'idée: Le salon qu'aurait pu avoir Victor Hugo. C'est un sujet, cela!

Madame de Sénac ouvrait de grands yeux; le critique s'y trompa, voyant de l'admiration dans ce qui n'était que l'ahurissement poussé à son comble. Cette personne attentive, qui l'écoutait sans interrompre, poussant des «oh!» et des «ah!» pleins de déférence, commençait à lui plaire par son tact discret, à ce point qu'il lui décerna un brevet d'esprit par une phrase incidente. Elle aurait pu le gagner autrement, mais le moyen qu'elle avait pris, sans s'en douter, ne manque jamais et vaut qu'on le recommande.

Pendant ce temps-là, Sénac faisait florès auprès des dames. Les judicieux conseils d'Herma de Boisboucher lui revenaient à la mémoire. Certes, il fût mort plutôt que d'implorer directement les bons offices de la séduisante amie de son président. Mais si la belle prenait fantaisie de servir sa cause, était-il déshonoré pour si peu? Même au milieu de toute la gaieté capiteuse de ses voisines, son procès le rendait parfois un peu sombre. Dans un moment où nul ne pouvait l'entendre:

—Voyons, lui dit Magdelaine à voix basse, ne soyez pas lugubre. L'autre soir, après votre visite, j'ai consulté les astres. Ils vous annoncent la victoire sur tous vos ennemis.

—Merci! bel astrologue, répondit Sénac. Mais ce délicieux chapeau ne ressemble guère à celui de Nostradamus.

Et, moitié fâché, moitié content, il pensa:

«Cette folle d'Herma lui a déjà conté toute mon histoire.»

Au déjeuner, qui fut servi bientôt, le camp de l'intelligence et le camp de la beauté se mêlèrent pacifiquement. Albert fut félicité de l'esprit de sa femme; celle-ci reçut des louanges sur la galanterie charmante de son mari, ce qui leur causa visiblement un plaisir inégal. Mais Thérèse avait promis de n'être plus jalouse. Elle n'avait pas promis d'avoir faim et mangea du bout des dents.

A peine arrivé à Meillerie, le bateau fut enlevé à l'abordage par une troupe élégante et joyeuse conduite par la duchesse en personne. Chacun reconnut ses amis; les groupes se formèrent et l'on débarqua bras dessus bras dessous pour aller voir les régates. Madame de Lautaret, qui présidait l'estrade d'honneur, mit Thérèse à sa droite et Magdelaine à sa gauche. Valentine avait retrouvé Cadempino, venu de son côté pour ne pas donner trop beau jeu aux bonnes langues du groupe Thilorier. Un écho fâcheux pouvait arriver aux oreilles d'un mari peu commode retenu en France par la saison des chasses.

Bérisal était à son poste derrière madame Chandolin. Son chapeau haut de forme, ses favoris où la neige commençait à paraître et son ventre déjà lourd lui donnaient la mine d'un magistrat, tandis que le président Montoussé avec son chapeau de paille cerclé d'un ruban bleu, son gilet blanc, sa jaquette flottant autour d'un torse maigre, pouvait passer pour le type de l'agent de change favori des dames. Il s'était fait présenter à la comtesse de Sénac par Magdelaine, et, tout en débitant les banalités de circonstance, il tournait sur la nouvelle venue un regard discrètement curieux, où l'on pouvait deviner qu'il connaissait déjà son histoire, ce qui la contrariait péniblement.

Un petit homme assez laid, portant les cheveux taillés en brosse et la barbe en collier, à l'américaine, circulait partout, son carnet à la main, frappant sur l'épaule des commissaires et des yachtsmen, gourmandant les agents de police, questionnant les femmes à propos de leurs toilettes et prenant des notes sous leur dictée.

Tout en écrivant, il madrigalisait à sa manière:

—Exquise! adorable! Vous me ruinez! Voilà une taille et un costume qui vont allonger encore mon télégramme. J'en aurai pour vingt-cinq louis. Au moins, êtes-vous abonnée?

Il passa devant la duchesse:

—Nous dépassons dix-sept mille, rien qu'à Meillerie, fit-il d'un air très sérieux. Et vous, madame Chandolin, qu'est-ce que vous nous donnez pour la recette du bateau? Vous ne savez pas encore? C'est ennuyeux. Comment voulez-vous que je fasse mon article?

Apercevant Thérèse, qu'il ne connaissait pas, il demanda son nom à madame de Lautaret, sans se donner trop de peine pour n'être pas entendu; puis il prit des notes sur son carnet, en dévisageant la comtesse avec un flegme imperturbable.

—Tout à fait réussie, murmura-t-il en ébauchant un sourire accompagné d'un léger salut.

Et comme Montoussé se rangeait pour lui livrer passage:

—Veinard de président! grommela-t-il de son même ton froid. Vous n'avez rien à faire qu'à papillonner auprès des jolies femmes! Moi, je tombe de fatigue. En voilà une chaleur!

Il s'éloigna ruisselant. Thérèse, tout interloquée, demanda:

—Qui est donc ce monsieur si affairé et si peu cérémonieux?

—Vous ne le connaissez pas? C'est Luzignargues, le journaliste.

—Grand Dieu! Est-ce qu'il va mettre mon nom dans son journal?

Déjà elle se figurait la colère de son mari. Mais elle l'aperçut au même instant, comme il serrait la main de Luzignargues, avec un peu d'ennui, mais sans amertume.

Évidemment, il était résigné d'avance à toutes les épreuves pénibles ou bizarres de la journée.

Les régates furent courues au milieu des hourras des spectateurs populaires; le public élégant sommeillait quelque peu dans les tribunes. Après le dernier coup de canon d'arrivée, la duchesse donna le signal de la retraite et fut suivie de son cortège. Mais tout à coup on vit surgir Luzignargues, s'essuyant plus que jamais le cou, les cheveux et la figure.

—Mesdames, dit-il gravement, je viens d'expédier mon télégramme à
Paris; ma tâche est finie; le journaliste va vous quitter…

Il s'arrêta et prit un temps, comme un acteur à la mode, sûr de son effet. Des protestations féminines s'élevèrent.

—… Mais l'homme du monde vous reste, acheva-t-il avec un beau geste de la main droite.

Alors, tandis que des applaudissements éclataient, il prit possession de son nouveau rôle en offrant son bras à Thérèse, qui l'accepta machinalement.

—Où dînez-vous, comtesse?

Dans le trouble croissant d'une stupéfaction inexprimable, elle balbutia:

—Mais, sur le bateau, je crois… Madame Chandolin a organisé…

—Charmant! dit Luzignargues. Je lâche le banquet officiel. Nous sommes à la campagne; je m'invite sans façon.

Il se dirigea vers la jetée, entraînant la comtesse dont le découragement n'avait plus de bornes. Comme elle cherchait des yeux son mari, elle l'aperçut au bras de madame Chandolin, avec Bérisal et Montoussé en serre-files. Ce fut le dernier coup. Elle baissa la tête sous la main de la destinée, et se laissa conduire, songeant au temps où les Sénac se faisaient des ennemis par un choix de relations trop difficile.

Sur le bateau, on retrouva les Thilorier qui, dédaignant les banquettes de la tribune, étaient restés à bord où ils avaient eu deux plaisirs au lieu d'un. Car, tout en suivant d'un oeil distrait le vol des périssoires et le virage des canots aux grandes voiles blanches, ils avaient assisté à une passe brillante de l'éternel tournoi entre Désormes le critique et Laverjane le romancier. Le fond de la dispute était toujours le même; les arguments seuls variaient.

—Vous êtes incapable de créer, disait l'un. Vous êtes des fakirs, résumant tout l'univers créé dans la contemplation de votre nombril auguste. Vous n'avez jamais pu réussir une pièce de théâtre, pas même une simple nouvelle.

—Vous manquez d'érudition, répondait l'autre, et, depuis que vous avez remplacé l'imagination par le document et l'analyse, vous ne créez pas plus que nous.

—Qu'est-ce qu'un critique, sinon le gardien du sérail des beautés littéraires? Et de quel droit vous présentez-vous au public, dont vous encombrez l'attention, comme un pacha brillant, magnifique et rassasié de victoires? Si l'on vous prenait au mot!…

—Vous, romanciers contemporains, vous êtes les époux vieillis et fatigués de la pauvre littérature. Entre elle et vous, tout se passe en belles paroles. Vos respects forcés, aussi bien que vos simulacres de brutalité ou de gaillardise, cachent une même impuissance, l'impuissance du siècle qui finit. Allez! si le public nous préfère, c'est que nous avons un avantage qui vous manque: l'érudition.

Le combat ne prit fin qu'à l'arrivée de madame de Lautaret et de son cortège, complété au dernier moment par Cadempino et Valentine qui semblèrent sortir d'entre deux pavés. On se mit à table comme on put. Les places manquaient, la chère était médiocre et la seule recherche qu'on pût y trouver était la recherche de l'économie. Magdelaine Chandolin, officiellement responsable envers les souscripteurs, était doublement vexée à cause de la présence de Luzignargues habitué aux menus plantureux de la duchesse. Pour l'achever de peindre, comme on finissait de passer le rôti découpé en atomes, on entendit la voix d'Abel Thilorier qui criait d'un bout de la table à l'autre, ce qui était le genre favori de la famille:

—Maman! c'est moi qui ai la truffe!

Cette saillie d'enfant terrible souleva des bravos, presque aussitôt couverts par l'orchestre du bord qui faisait aux convives français la galante surprise de jouer leur hymne national. Thérèse regarda son mari qui mordait sa moustache. Il était écrit qu'aucun plaisir ne manquerait à leur journée, pas même celui de dîner aux accords de la Marseillaise. Fort heureusement, une pluie bienfaisante empêcha le bal d'avoir lieu et l'on regagna de bonne heure l'autre rive du lac.

—Pauvre amie! pardonne-moi, dit Albert quand il se trouva seul avec sa femme. C'est moi qui t'ai entraînée dans ce guêpier. Mais je te jure que tout cela n'aura qu'un temps. Laisse-moi seulement me tirer des griffes de Cadaroux. Montoussé, qui est fin comme l'ambre, ne m'a dit qu'un mot, juste assez pour me faire voir qu'il est au courant et qu'il n'est point dupe de ce chantage. Que veux-tu? Il faut se défendre contre les coquins avec leurs armes. Nous redeviendrons nous-mêmes quand nous pourrons, bientôt.

Il va sans dire que madame Chandolin ne partageait nullement la manière de voir des Sénac sur la durée promise à leur amitié nouvellement éclose. Elle y allait, comme on dit, bon jeu bon argent, car elle trouvait Thérèse charmante, en toute sincérité, et la protégée d'une duchesse de bon aloi eût fait preuve de modestie bien méritoire en jugeant la comtesse de Sénac trop grande dame pour elle. Cette singulière personne, vicieuse avec intelligence, appréciait l'honnêteté chez ses amies comme elle considérait l'opulence chez ses amis: pour en tirer son avantage. Avec une adresse rare, elle habitua peu à peu les Sénac à la voir arriver aux Aiguebelles en voisine qui ne compte pas ses visites. Sans qu'ils pussent dire eux-mêmes comment la chose s'était faite, ils en étaient venus assez vite à lui parler de leur procès, dont elle saisit le fort et le faible avec l'intelligence d'une femme rompue au langage des affaires. Jamais elle ne prononçait le nom de Montoussé; mais un jour, sans avoir l'air d'y toucher, elle invita ses voisins chez elle avec le président. Albert sortit de là tout réconforté et dit à Thérèse:

—Je viens d'avoir une excellente conversation avec Montoussé, au fumoir. Nous étions seuls, et j'ai pu lui faire entendre tout ce que je désirais.

Quelques jours après, la saison devenant moins chaude, madame de Sénac vit qu'elle aurait besoin d'aller à Lausanne, pour des emplettes. Comme elle ne connaissait pas l'endroit, elle demanda quelques adresses à Magdelaine. Celle-ci, battant des mains, répondit:

—La bonne idée! Valentine et moi combinons une course à Lausanne.
Faisons-la ensemble.

Jour fut pris pour le lendemain. Albert avait une longue lettre à écrire à son avocat (l'heure fatale de la rentrée des tribunaux approchait). Il fut donc convenu que les trois femmes seraient seules pour leur expédition. Une fois sur le bateau, Magdelaine et Valentine causèrent de leurs emplettes et, par des transitions habilement ménagées, en arrivèrent à charger madame de Sénac d'un assez grand nombre d'achats dans les magasins qu'elle devait visiter pour son propre compte. A peine débarquées, les deux amies disparurent, se disant fort pressées par cent autres commissions. Quant à Thérèse, elle n'avait pas fait cent pas qu'elle tombait sur Montoussé, venu de Thonon par hasard, disait-il. Ce qu'il n'ajoutait point, c'est que le même hasard lui avait donné Bérisal comme compagnon et inspiré à Cadempino de venir de Vevey, par le train, une heure plus tôt.

—Permettez-moi de vous guider dans la ville, demanda le président.
J'en connais les détours et vous épargnerai bien du temps.

Son teint fleuri, ses yeux brillants, son sourire vainqueur déplurent à Thérèse qui, d'un autre côté, trouvait à bon droit la rencontre un peu suspecte.

—Monsieur le président, fit-elle avec une révérence assez froide, j'ai tant d'affaires aujourd'hui qu'il me faudra prendre une voiture.

Il ouvrit de grand yeux, pour voir s'il avait devant lui une plaideuse par trop habile ou par trop farouche. Mais elle était déjà loin, le laissant là planté sur ses jambes, comme une statue de la Justice en désarroi. Le bonhomme était fixé. Jamais plus les Sénac n'entendirent parler de lui… avant le jour de l'audience.

Cependant Thérèse courait les boutiques pour venir à bout de ses commissions—et de celles des autres—avant le passage du bateau. Elle rejoignit à bord ses compagnes qui riaient tout bas et chuchotaient, se disant exténuées, bien qu'elles revinssent les mains vides. La comtesse leur distribua ses paquets; on fit les comptes. Les deux charmantes personnes semblaient avoir quelque peine à rester sérieuses, derrière leurs voiles épais.

En rentrant, Thérèse conta son odyssée par détails à son mari, qui l'écouta froidement en apparence, bien qu'il fronçât les sourcils à plus d'un passage du compte rendu. Quand elle eut fini:

—C'est bien, décida-t-il. Nous ferons nos malles demain et nous partirons le soir.

—Pourquoi?

—Parce que tu es la plus chère et la plus honnête des créatures. Parce qu'il me serait désagréable d'avoir à jeter madame Chandolin hors de chez moi, et Montoussé dans le lac. Parce qu'il faut être de son siècle jusqu'à un certain point; mais pas au delà.

—Enfin! s'écria Thérèse en l'embrassant, je te retrouve! Ah! oui; partons!

Elle s'envola toute joyeuse pour donner les premiers ordres et écrire à la fidèle Mrs Crowe que le retour était avancé.

Resté seul sur la terrasse où la nuit tombait doucement, Sénac, beaucoup moins gai, s'abandonnait à la mélancolie qui l'avait visité plus d'une fois durant cet après-midi de solitude. Il se demandait par quelle fatalité rien de ce qu'il avait prévu, désiré pour son bonheur, et surtout pour celui de Thérèse, ne s'était accompli. Ainsi qu'un navire dont la boussole est dérangée par quelque courant mystérieux, leur existence avait dévié loin des pures et lumineuses routes qu'ils s'étaient tracées. Déjà ils connaissaient les intimités douteuses, l'égalité sans prestige, l'écoeurante poursuite des patronages suspects. On aurait dit qu'un pouvoir jaloux se donnait la tâche de réduire à néant leurs aspirations les plus généreuses. Les pauvres de l'obscur village dont ils voulaient devenir les bienfaiteurs se tournaient contre eux; l'influence politique s'échappait des mains du gentilhomme calomnié. Enfin sa noble et sainte femme, cette radieuse Thérèse dont l'âme loyale semblait ignorer jusqu'à l'existence de certaines hontes, voilà que d'avilissantes admirations s'attachaient à ses pas, voilà que de vulgaires coquines s'en servaient pour abriter leur rendez-vous!

Et soudain, à l'évocation de la chère image, une angoisse douloureuse traversa le coeur abattu de Sénac. Depuis quelque temps, il voyait un travail mystérieux s'accomplir dans l'être entier de sa femme. Il se sentait non pas moins aimé, mais aimé de cette façon immatérielle, qu'il avait connue jadis, au début. Thérèse avait de nouveau pour lui des tendresses d'ange gardien planant au-dessus de la terre. Après avoir, pendant quelques semaines inoubliables, abaissé vers les roses de l'amour terrestre son vol alangui, elle semblait à cette heure s'élever encore une fois vers la sereine région des étoiles dont la clarté luit sans jamais s'éteindre, mais sans embraser.

Pourquoi changeait-elle ainsi?

Quelques heures plus tard, il lui posa cette question, d'une voix tremblante d'amour, tremblante aussi de l'inquiétude passionnée de Pygmalion sentant la chair redevenir marbre sous ses caresses. Thérèse lui répondit:

—O mon bien-aimé! avec bonheur, pour toi, je donnerais ma vie à l'instant même où je te parle. Ne crains rien: nous serons l'un à l'autre jusqu'au dernier soupir de nos poitrines. Si je te perdais, je n'aurais plus qu'à mourir. Mais, précisément, pour que rien n'éloigne ton coeur du mien, je dois veiller sur mon amour lui-même, afin qu'il ne devienne point jaloux. Un certain jour, une révélation m'a éclairée. J'ai compris que ma jalousie allait tuer ta tendresse. Alors j'ai étouffé en quelques heures—tu ne sauras jamais avec quelles tortures—la jalousie naissante en moi comme une fièvre mortelle. Je l'ai éteinte, je l'ai exterminée pour toujours; elle ne reviendra plus. Mais, après cette immolation, j'ai appris encore l'existence d'un autre mystère.

—Parle! Qu'as-tu appris? demanda Sénac avec effroi.

Elle détourna un peu son visage, bien qu'une veilleuse mourante l'éclairât à peine, et répondit, avec un soupir étrange:

—Deux choses vivent et meurent inséparables dans le coeur d'une femme: la jalousie et la passion.

Cette nuit-là, ce ne fut pas sous les paupières de Thérèse que deux larmes roulèrent longtemps, amères et silencieuses.

XI

Vingt-quatre heures après, la petite villa des bords du lac était fermée, et les voisins, trouvaient dans ce départ subit un aliment de conversation, d'autant mieux apprécié que les soirées commençaient à devenir longues.

Pourquoi le comte avait-il emmené sa femme si brusquement? Valentine et Magdelaine s'en doutaient bien un peu, mais elles se posèrent, dès la première minute, en personnes dont la bouche est fermée par l'amitié,—quelques-uns disaient par des motifs de discrétion plus personnels.

En vain, madame Thilorier voulut faire parler ces deux taciturnes.
Elle n'en put rien tirer et devint méchante.

—Bon! dit-elle. Cachez le cadavre, ou même les trois cadavres. On pourrait, je pense, les découvrir sans beaucoup de peine.

Madame Chandolin regarda dans le blanc des yeux l'imprudente Lise, dont les frasques, pour être lointaines, n'étaient pas oubliées et, détachant bien les mots:

—Oh! chère madame, répliqua-t-elle, à tant faire, j'aime encore mieux avoir à cacher des cadavres que des squelettes.

Pendant ce temps-là, Thérèse retrouvait avec joie sa maison et la bonne Mrs Crowe, qui s'ennuyait fort à l'attendre depuis six semaines.

—Comme vous avez l'air fatigué! dit l'Écossaise. On dirait que vous venez de faire le tour du monde.

—Vous ne vous trompez guère, ma pauvre amie, soupira la comtesse.
Je viens de faire le tour d'un monde que je ne connaissais pas encore.
J'espère que m'en voilà revenue pour longtemps.

Elle ne laissa point passer la journée du lendemain sans se faire conduire au couvent de l'avenue Kléber, tandis que Sénac allait savoir si maître Guidon était de retour. La tante et la nièce causèrent longtemps, ou plutôt Thérèse, qui en avait gros sur le coeur, fit à la Révérende Mère de Chavornay une confession générale de tous les désappointements qu'elle avait eus depuis sa rentrée dans le monde.

—La conclusion de toute cette histoire, résuma-t-elle, c'est que je fus bien peu clairvoyante ou que je suis bien maladroite. Jusqu'ici, je n'ai commis que des erreurs, sauf sur un point: il n'est pas d'homme plus digne d'être aimé que celui auquel j'appartiens.

—Allons! fit la religieuse en souriant, votre sort n'est déjà pas si misérable.

—Aussi, chaque jour, je remercie Dieu. Mais, pour le reste, je n'ai pas sujet de m'enorgueillir. Je me croyais faite pour la perfection de votre vie, et je me trompais…

—Ah! chère enfant, murmura la religieuse à demi-voix, je sais bien pourquoi vous êtes faite!

—J'ai voulu sauver l'existence et convertir l'âme de mon frère, poursuivit la jeune femme; je n'ai pas pu. J'ai voulu trouver et donner le bonheur ici-bas; mon mari m'a rendue jalouse et je l'ai révolté par cette jalousie. Nous comptions nous servir d'une grande fortune pour accomplir le bien; la fortune est menacée, le bien déjà fait, compromis. Nous nous étions proposé de porter fièrement notre nom et l'honneur de nos races parmi le monde; le monde nous a montré—du moins il peut s'attribuer cette victoire—que c'est lui qui est sage, que nous sommes fous. Savez-vous que j'en suis venue à souhaiter une chose qui serait la guérison de tous ces maux? Peut-être que si nous perdions notre procès…

—Trêve de folies! dit la religieuse. Si vous le perdiez, je sais ce qui arriverait: votre mari mourrait de vous voir pauvre.

—Vous avez raison, fit Thérèse devenue pâle. Aussi, ma bonne tante, nous allons, s'il vous plaît, réciter une prière à la chapelle, et j'y allumerai un gros cierge, cela vaudra mieux que de nouer des relations… utiles.

—Parfaitement, ma chère petite. Vous allumerez un gros cierge; et moi j'en allumerai un autre encore plus gros.

—Pour obtenir la même grâce?

—Non: pour en obtenir une autre, que je vous dirai plus tard, quand
Dieu nous l'aura donnée.

Là-dessus la tante et la nièce allèrent faire leurs dévotions, après quoi Thérèse regagna son hôtel du quai d'Orsay, l'âme plus légère, et toute contente de penser qu'au milieu d'octobre Paris est le lieu du monde où l'on trouve le plus facilement la solitude.

Cependant, comme elle traversait le vestibule en ôtant ses gants, elle aperçut un visiteur à qui le valet de pied venait de répondre que ses maîtres étaient absents, et qui se retirait, le visage bouleversé, comme s'il avait appris la nouvelle d'une catastrophe. En apercevant Thérèse, il s'arrêta court. Il ne rougit pas, mais sa pâleur devint plus chaude et moins maladive. Il était jeune et semblait étranger, soit qu'on examinât son costume très simple, mais où manquait l'insaisissable note parisienne, soit que l'on rencontrât le regard fiévreux de ses yeux noirs, «qui lui mangeaient le visage», pour employer l'expression populaire. La comtesse n'essaya pas de se rappeler son nom, persuadée que le personnage lui était inconnu. Elle passait avec une légère inclination, supposant que la visite était pour son mari. D'une voix dont l'émotion rendait plus vibrant encore le timbre méridional, cet homme balbutia:

—Pardonnez-moi, madame. Si… si j'osais vous prier de me recevoir… seulement cinq minutes…

Il y avait dans ses paroles une prière très humble, presque désespérée. Madame de Sénac ne douta point qu'il ne s'agît d'une de ces infortunes cachées qu'elle secourait souvent, et dont son coeur miséricordieux devinait les angoisses timides.

Sans répondre, au lieu de monter l'escalier, elle fit signe au valet de pied d'ouvrir la porte du cabinet d'Albert, où, fréquemment elle donnait des audiences de ce genre. Elle entra, invitant d'un geste, le personnage à la suivre. Quand ils furent seuls:

—Puis-je vous être utile en quelque chose? demanda-t-elle.

—Non, madame, fit l'étranger avec un sourire dont la tristesse navrait. Plût au ciel qu'il me fût donné, à moi, de vous servir comme j'ai tâché de le faire!

Thérèse le regardait, au comble de la surprise. Alors, courbant la tête comme si la honte de ce qu'il allait dire pesait sur lui, le jeune homme ajouta, faisant un effort visible:

—Vous ne m'avez pas reconnu? D'autres en seraient humiliés, mais moi je m'en réjouis. M'auriez-vous accordé, autrement, l'honneur que vous me faites en daignant me recevoir? Je me nomme Fortunat Cadaroux.

Thérèse tressaillit de la tête aux pieds. Elle se souvenait des incidents qui avaient troublé son séjour à Sénac, des rencontres qu'elle avait faites, des actes étranges qu'elle avait surpris. Elle savait qu'une folie avait atteint ce jeune homme, et quelle folie! Et, devant elle, à Paris, ce fou reparaissait! Le temps, l'absence, ne l'avaient donc point guéri? Comme elle jetait les yeux sur Cadaroux, passablement effrayée, elle s'aperçut qu'il tremblait comme une feuille, ce qui lui donna de la hardiesse en même temps que de la pitié.

—Si je ne vous ai pas reconnu, dit-elle, c'est qu'il y a dans votre visage quelque chose de changé…

—En effet, répondit-il avec un sourire triste; j'ai la barbe d'un anachorète. Ah! madame, je suis heureux que vous ne m'ayez pas reconnu. Ce hasard seul pouvait me permettre d'accomplir un dessein…

Thérèse recula d'un pas vers la cheminée. Cadaroux, n'osant faire un geste, de crainte d'augmenter cette frayeur, poursuivit d'une voix suppliante:

—De grâce, n'ayez pas peur de moi! Vous avez cru que je venais vous demander l'aumône? Je vous la demande, en effet; une aumône de justice. Je suis arrivé ce matin, de là-bas, tout exprès pour vous dire quelques paroles. Non seulement vous pouvez, mais vous devez les entendre, car vous êtes une sainte et une reine, obligée de rendre justice à chacun.

L'incohérence qui semblait se manifester dans ce discours ne rendait pas celle qui l'entendait beaucoup plus rassurée; mais sa défiance avait changé de nature. La folie, la véritable folie était-elle venue? Que voulait dire cet illuminé? Il continua, semblant réciter une leçon depuis longtemps préparée:

—Je suis le fils d'un père qui veut vous ruiner, qui vous ruinera peut-être. Mais je ne l'approuve point; je n'ai aucune part dans ses intentions ni dans ses actes. Si les juges vous condamnent, leur sentence pourra s'appuyer sur des textes de loi; mais elle sera inique aux yeux de la conscience. Le comte de Sénac est aussi étranger que moi aux erreurs commises. D'ailleurs, il les a déjà payées chèrement. Donc, si d'autres vous font une guerre injuste, si le nom que je porte est pour vous un nom maudit, que ma personne, du moins, reste en dehors de votre haine. Moi, je… je ne vous hais point…

Il s'arrêta; l'émotion lui serrait la gorge. Il détourna son visage où deux larmes roulaient. Thérèse, déjà touchée mais toujours défiante, lui répondit doucement:

—Nous ne maudirons jamais personne, quoi qu'il arrive. Mais, si vous estimez que ceux qui vous entourent sont dans une voie injuste, pourquoi ne leur parlez-vous pas comme vous venez de me parler? Vos remontrances pourraient les convaincre.

—Mes remontrances! répliqua le jeune homme. Elles ont été entendues plus d'une fois. Elles ont produit ce résultat: de me faire chasser par mon père.

—Est-ce possible! s'écria Thérèse en joignant les mains. Heureusement que vous avez un cabinet, des clients à Marseille: ne l'ai-je pas entendu dire autrefois? D'ailleurs, les juges vont prononcer, et le désaccord entre vous et votre famille n'aura plus de raison d'être. Vous reprendrez alors votre place au foyer: c'est votre devoir.

—Jamais, madame! Le fossé de la grande route m'inspire moins d'éloignement que le «foyer» autour duquel on a tenu conseil contre vous! Quant à la carrière que j'avais, je ne m'en sens plus digne. Pour demander justice au nom des autres, il faut porter un nom qu'aucune injustice n'a souillé.

—Vous allez vivre à Paris? questionna la comtesse peu satisfaite, malgré tout, de ce voisinage.

Fortunat leva les yeux sur elle avec un sourire triste, car il comprenait le sens de l'interrogation.

—Oh! madame, fit-il, vivre à Paris n'est point si aisé pour moi. Plusieurs bonnes raisons m'en empêchent. La meilleure est que je ne veux pas quitter Sénac.

—J'avais cru comprendre que votre père…

—Il m'a fermé sa porte; vous avez bien compris. Mais j'ai trouvé un gîte, chez un ami,—un de nos amis communs, ajouta-t-il en souriant.

—Où donc? demanda Thérèse, pleine de pitié envers cet homme qui souffrait pour elle. Je ne vois guère, dans le petit village de Sénac, de gîte possible, ni…

Elle hésitait à terminer sa phrase. Fortunat s'enhardit jusqu'à l'achever.

—Ni d'amis communs? Vous oubliez le passeur du bac. Il a deux chambres: j'en ai loué une et je mange avec lui. Ne me plaignez pas. De ma fenêtre on voit le Rhône, c'est-à-dire le plus beau spectacle qu'il y ait au monde pour mes yeux. Nous pêchons la nuit. Signol est un maître en l'art d'accommoder le succulent poisson du fleuve. Mais vous le savez, madame. Vingt fois il m'a raconté ce jour, inoubliable pour lui, où, passant devant sa porte, vous lui fîtes l'honneur insigne de goûter à sa friture.

La comtesse oublia de répondre, car un autre souvenir moins agréable lui revenait: la photographie donnée au vieillard comme récompense terrestre de sa conversion, et l'épisode malencontreux qui avait suivi. Ce jour-là, pour la première fois, un homme l'avait gravement blessée, et cet homme était sous ses yeux! Elle revoyait toute la scène, le chemin désert longeant le fleuve, les hauts peupliers à peine verdissants, la petite porte qu'il lui tardait si fort d'atteindre, et ce jeune insensé, les cheveux en désordre, prêt à bondir dans le Rhône pour expier son crime. Certes, il l'expiait rudement à cette heure. Il méritait une véritable estime, une grande pitié. Mais si la folie passée allait reparaître!

Toutes ses frayeurs la reprirent, grâce au souvenir imprudemment évoqué.

—Monsieur, fit-elle avec un mouvement qui montra que l'audience était finie, je répéterai à mon mari tout ce que je viens d'entendre. Il vous en saura gré et vous en jugera mieux, ainsi qu'il doit le faire.

—Veuillez lui dire aussi, madame, ajouta le visiteur déjà debout, qu'il ne lutte point contre un adversaire de l'espèce commune, simplement désireux de voir sa cause triompher. Pour mon père, quoiqu'il aime l'argent, le gain matériel du procès n'est que l'accessoire. Il considère qu'on l'a blessé; il se vengera par tous les moyens; il se venge même sur son fils!

—Ah! l'horrible chose que la haine! gémit Thérèse, glacée de la perspective qu'on lui laissait voir. Si vous consentiez… Peut-être serait-il bon que M. de Sénac vous entendît lui-même, un de ces jours.

—Le voudrait-il? Recevrais-je de lui l'accueil… patient que vous venez de m'accorder? C'est douteux, madame, convenez-en. Convenez aussi que je ne peux guère accepter le rôle de conseil contre mon père. Enfin, ajouta-t-il en souriant, les hôtels de Paris coûtent plus cher que l'appartement meublé et la pension qui m'attendent chez Signol.

—Mais ce voyage? demanda la comtesse, à qui se révéla soudain le dénuement complet du malheureux Fortunat. C'est une grosse dépense… Et vous l'avez faite pour nous dire… ce que je viens d'entendre?

—Un de mes amis de Marseille, journaliste, m'a procuré un permis. C'est le voyage, au contraire, qui ne coûte rien. Je repartirai ce soir, très heureux.

Madame de Sénac ne put retenir un geste de surprise en entendant cette parole dans la bouche d'un homme si maltraité par le sort.

—Le mot semble vous étonner, dit le jeune homme? Oui, je suis très heureux. Je n'ai plus sur le coeur le poids lourd que j'y sentais: votre colère et votre mépris. N'est-ce donc rien que cela? Non, madame, en vérité, je ne me souviens pas d'avoir été aussi heureux de ma vie.

Ses yeux brillaient d'un éclat qui démentait cruellement ces félicitations adressées à lui-même. D'une voix plus calme il ajouta, sans la moindre emphase:

—Et je doute que cette vie se prolonge beaucoup, désormais.

Thérèse, d'un coup d'oeil, lut en lui. Elle songea, non sans frémir, à ses parties de pêche, la nuit, sur le Rhône. Elle aperçut, dans une sorte de vision, le vieux passeur ramenant son bateau vers la rive, au clair de lune, mais ne ramenant pas son compagnon. Elle dit de l'accent doux et grave qu'elle avait pour parler aux malades et aux pauvres:

—Dieu seul connaît l'heure et peut la décider. Ceux qui usurpent son pouvoir sur notre vie sont criminels et méprisables. Je vous estime hautement; je pourrai vous estimer toujours, n'est-ce pas?

Il ferma les yeux et réfléchit quelques secondes, puis il répondit, presque à voix basse:

—Oui, madame, je vous le jure, toujours!

—Priez-vous quelquefois? demanda-t-elle encore.

—On ne m'a guère appris, avoua-t-il avec un pâle sourire.

—Cela s'apprend sans peine, continua Thérèse. Moi, je prierai pour vous de toute mon âme.

Vibrant d'émotion, il sembla recueillir, pendant quelques secondes, le rayon de grâce céleste qui tombait sur lui des yeux de la jeune femme.

—Voilà donc, murmura-t-il en passant la main sur son front, comment s'accomplissent les miracles! Qui m'aurait dit que j'allais partir d'ici comme j'en pars: avec la foi en Dieu!

Il sortit, laissant la jeune femme étrangement agitée. Elle médita longtemps. Elle se souvenait d'une parole qu'Albert de Sénac lui avait dite un jour, au milieu des ruines de Louqsor: «Si, jusqu'à cette heure, j'avais vécu sans croire en Dieu, je proclamerais son nom maintenant. Je dirais, comme ont fait des martyrs allant s'offrir aux lions:—Votre Dieu est mon Dieu, parce que je vous aime.» Et, par un de ces scrupules raffinés que connaissent les femmes très fidèles, elle eut comme un regret d'avoir accompli chez un autre homme ce miracle qu'elle n'avait pas eu besoin d'opérer chez son mari, croyant comme elle: la conversion.

Elle attendait le retour d'Albert pour lui conter dans ses moindres détails la curieuse entrevue. Mais, aux premiers mots qu'elle prononça, le comte laissa voir un agacement peu ordinaire.

—Tout d'abord, laissez-moi vous prévenir d'une chose, fit-il. Ce jeune homme a la cervelle en fâcheux état. Sa démarche d'aujourd'hui, sa conduite en général, bien des faits de son existence que vous ignorez sont d'un fou. Je regrette de n'avoir pas été là pour vous épargner le danger de quelque avanie.

Thérèse aurait pu répondre qu'elle en savait plus long que personne sur les secrets de Fortunat et sur son genre de démence. Mais elle se tut, comprenant que son auditeur était mal préparé à entendre l'apologie d'un Cadaroux, Pendant plusieurs jours, elle conserva une impression mélancolique. Elle songeait à ces deux hommes si différents dans leur naissance et leur destinée. Elle n'avait point à les comparer, et cependant une question qu'elle ne pouvait chasser lui venait à la pensée:

—Lequel, dans sa vie, aura le plus souffert pour moi et pour la justice?

XII

Vers la fin de novembre, le procès des Sénac fut plaidé… et perdu, malgré la superbe défense de Guidon du Bouquet. Le tribunal correctionnel, présidé par Montoussé, déclara que la Société anonyme des Ciments coopératifs était nulle dès l'origine, par suite de souscriptions fictives. D'ailleurs, le comte de Sénac et ce qui restait de ses collègues, traités favorablement, s'en tirèrent avec une simple amende. Cadaroux, la chose va sans dire, eût préféré un peu de prison; mais il se contenta—pour le moment—de ce que les juges lui donnaient.

L'affaire ne fit pas grand bruit d'abord, n'étant pas de celles qui passionnent le public. Le monde n'était pas à Paris; Thérèse échappa aux visites de condoléance.

Elle n'avait pas eu besoin d'interroger Albert quand il revint du Palais, tant son air accablé et malheureux suffisait à dire de quel côté la balance de Thémis avait penché. Après avoir causé un quart d'heure avec lui, elle comprit avec effroi qu'un rôle très imprévu et très lourd allait commencer pour elle: celui de lieutenant général d'une armée vaincue, obligé de prendre le commandement et de couvrir la retraite.

A force d'encouragements, de consolations, d'appels à l'énergie, Thérèse parvint à relever le sang-froid de son mari. Elle l'obligea doucement à faire connaître la situation sans réticences.

—Nous allons appeler du jugement, expliqua-t-il. Condamné de nouveau, je suis définitivement reconnu coupable d'avoir fondé une société sur des bases irrégulières. Un second procès, appuyé sur ce jugement, m'obligera au payement du capital. Avec les frais, c'est la ruine complète, l'hôtel où nous sommes vendu, la vieille tour de Sénac mise aux enchères, bientôt achetée par Cadaroux!… C'est l'effondrement du nom après celui de la fortune. La voilà, cette situation que tu veux connaître! Quant à Montoussé…

Elle arrêta d'un geste la fin de la phrase dont il était facile de prévoir le sens.

—Tais-toi! fit-elle. On nous avait prévenus. Dieu garde les gens comme nous d'avoir des procès, au temps où nous sommes!

Quelques jours après, Cadaroux fit formuler des offres officieuses «en vue de conciliation».

Moyennant l'abandon pur et simple de la terre et du château de Sénac «tel qu'il se comporte, avec les meubles, tentures, tableaux, objets d'art, provisions et effets quelconques qui le garnissent», le généreux vainqueur se faisait fort d'obtenir la renonciation à leurs droits actuels et éventifs de tous les porteurs d'actions, et la remise desdites actions au complet entre les mains d'Albert, promesse d'une exécution facile, car le vieux renard savait bien où étaient les titres.

Guidon du Bouquet, saisi de la proposition par son confrère, l'avocat du Bouscatié, pria son client de passer chez lui, et s'acquitta de son ambassade avec les précautions que commandaient les circonstances. Mais, malgré tout ce qu'il put faire, le comte entra dans une fureur à peine contenue, surprenante chez un homme de ce caractère et de cette éducation. Certaines épreuves matérielles, surtout quand elles sont prolongées, finissent par avoir raison des âmes les plus élevées et les plus fortes.

La première explosion calmée, on délibéra sérieusement; le cas était difficile. Sénac, sans raconter certains incidents de sa villégiature au bord du lac de Genève, laissa comprendre qu'il y avait rencontré Montoussé, et que le président n'avait pas lieu de se vanter de cette rencontre.

—Vous ne m'en aviez jamais dit un mot, répliqua le défenseur d'Albert qui devina tout. Avouez, mon cher comte, que nous ne sommes pas heureux. Au lieu d'un adversaire dans des conditions habituelles, nous avons en face de nous un animal féroce altéré de vengeance, et le premier de nos juges nous en veut à mort. Enfin, passons. Peut-être que nous aurons la chance d'avoir en appel un président qui n'aura rien contre nous. Quant à la proposition qui vous est faite, je vous conseillerais immédiatement de l'accepter, vu la valeur matériellement médiocre de la cession réclamée, si vous étiez un simple raffineur enrichi dans les sucres. Mais le comte de Sénac doit défendre la terre du nom jusqu'à son dernier sou. Voilà mon avis, et je vous le donne sans grand mérite, car je sais bien que c'est le vôtre.

—Mon cher maître, c'est parler en galant homme, répondit Sénac. Vous n'oubliez qu'une chose: ma femme. Si la déroute est complète, il faudra vendre, non pas seulement le château de Sénac, mais encore l'hôtel Quilliane où elle est née et dans lequel j'ai fermé les yeux à son pauvre frère, mon ami, dernier de sa race.

—Non, car la comtesse, d'ici là, sera séparée de biens. Je vous avais prié d'en conférer avec elle.

—Je l'ai fait, mais ce mot de séparation l'a mise aux champs, bien qu'il s'agisse de nos fortunes et non pas de nos personnes. Je n'ai pas insisté, me réservant de revenir à la charge au moment suprême.

Guidon arpentait son cabinet à grands pas. Quand Albert eut fini de parler:

—Monsieur, dit l'avocat, je suis et je reste fort honoré que vous m'ayez choisi pour défenseur. Mais si j'avais su d'avance que mes clients se laissaient conduire et déterminer par des sentiments aussi peu ordinaires au reste des hommes, je vous avoue que j'aurais décliné la commission.

—Mon cher Guidon, tout s'enchaîne. Si ma femme et moi étions des êtres comme tout le monde, nous ne nous serions pas épousés. Enfin, prenez patience: vos maux touchent à leur terme. Je vous autorise à écrire ce soir à mon adversaire que Sénac et le domaine sont à lui.

Pour le coup, maître Guidon faillit tomber à la renverse.

—Monsieur le comte, s'écria-t-il, dans l'état où je vous vois, si j'écrivais cette lettre-là ce soir, vous me tueriez demain matin.

—Ne craignez rien, répondit le pauvre Albert, qui, pour être juste, n'avait pas l'air à cette heure d'un homme capable de tuer personne. Avec ou sans ma tour, je n'en serai pas moins un Sénac authentique, et je me trouverai bien partout, pourvu que je voie ma femme heureuse. Quant à elle, pourvu qu'elle me conserve, qu'elle ait des malades à soigner, des enfants pauvres à instruire!… Chère créature! Délivrons-la de ce cauchemar; il est temps! Écrivez la lettre, mon cher Guidon, et faites préparer la transaction en règle. Je signerai.

Mais sa main ne devait plus donner de signature avant bien des jours. Le soir même, un singulier malaise s'emparait de lui. Le lendemain commençait une fièvre violente, et Thérèse avait devant elle une inquiétude auprès de laquelle toutes les autres n'étaient rien. Pendant la nuit suivante, le malade se mit à divaguer. Il se croyait à Sénac et faisait ses adieux à la vieille demeure, en des termes déchirants qui auraient brisé le coeur de sa malheureuse femme, sans la pieuse espérance qui la soutenait.

Pendant deux semaines, la comtesse connut la véritable et poignante signification de ces mots: la lutte pour la vie. Presque constamment aidée, jamais remplacée, par la fidèle Kathleen, elle soigna son mari sans dormir, sans manger autrement que sur ses genoux, vingt fois interrompue; à peine pouvait-elle prier. Mais elle savait que sa tante de Chavornay priait pour deux.

Si l'on n'avait entendu le bruit sourd des voitures sur la chaussée, l'on aurait pu croire que, d'un coup de baguette, une fée malfaisante avait transporté l'hôtel du quai d'Orsay dans un désert perdu. Toute communication avec le monde extérieur semblait coupée. Aucune visite n'était admise; les cartes s'amoncelaient sur la table du vestibule à côté des journaux intacts. Mrs Crowe avait reçu la mission d'ouvrir les lettres et d'y répondre quand elles demandaient des nouvelles, ce qui était le cas neuf fois sur dix. Quant au procès, Thérèse n'y donnait pas plus d'importance qu'elle n'en eût accordé jadis à la réclamation d'un fournisseur envoyant sa facture.

Un jour, enfin, le docteur dit à madame de Sénac:

—Notre malade est sauvé. Mais ne me remerciez pas; car, s'il était votre enfant au lieu d'être votre mari, je vous assure qu'il ne vous devrait pas beaucoup plus sa vie.

Ce jour-là, elle fit pour la première fois depuis longtemps une véritable prière.

Un mois s'écoula. Sénac n'était plus en danger, mais on pouvait à peine dire qu'il fût en convalescence, car il se refusait à quitter son lit, prétextant une faiblesse que ce régime débilitant n'était pas fait pour combattre. Son sentiment véritable était une sorte de répugnance instinctive pour la santé. Cette chambre étroitement close, où il n'entendait plus parler de ce qui rongeait sa vie, lui semblait un lieu d'asile inviolé. En y restant, il croyait échapper à Cadaroux lui-même. Hélas! le malheureux se trompait!

La stupeur que sa condamnation avait produite en province ne se peut exprimer. Cadaroux, en joueur habile qui sent la veine derrière lui, se garda bien de s'endormir sur ses premiers gains. La maladie d'Albert était un atout de plus. Il en profita et, dans des vues ténébreuses que l'on comprendra bientôt, il introduisit prématurément une instance en responsabilité civile devant le tribunal du ressort. Pour aller au-devant des objections qu'on pouvait lui faire, il criait sur les toits:

—Ce n'est qu'une procédure conservatoire. Le jugement que je veux obtenir tombera de lui-même si mon adversaire triomphe dans son appel. Mais il me garantit contre une vente fictive ou frauduleuse du domaine. Tout ce que je risque c'est de supporter quelques frais judiciaires en pure perte. Ils ne seront pas perdus pour tout le monde.

Ce dernier argument n'était pas d'un sot et tombait d'autant mieux, que toute la gent chicanière de la petite ville pleurait encore le plantureux gâteau que les juges de Paris s'étaient adjugé. Aussi la part offerte par Cadaroux à ces appétits déçus fut attaquée sans perdre une heure. Si l'on attendait que le comte fût assez guéri pour s'occuper de ses affaires, adieu aux miettes du festin!

Le Bouscatié semblait avoir la chance à ses ordres. Tout fut bâclé avec une hâte qui surprendra moins, si l'on observe que les magistrats de cet infime tribunal ne pouvaient pas toujours tenir leurs audiences, faute de procès à juger. Autre détail utile à connaître: le député de l'arrondissement, cousin par alliance de Cadaroux, était chef de cabinet d'un ministre. Décidément, il ne fallait pas avoir le vieux Saturnin pour ennemi.

Corbassière, bien entendu, signifiait régulièrement les actes à la grille du château et empochait les honoraires; mais il ne se gênait pas pour dire au concierge que toutes ces paperasses ne signifiaient pas grand'chose.

—N'empêche, répondait l'honnête serviteur que vos grimoires vont donner un tracas de plus à madame la comtesse, qui n'en a pas besoin.

—Rien ne presse de l'en fatiguer, reprenait Corbassière de la meilleure foi du monde. Nous ne sommes qu'au commencement. Si M. le comte guérit, avec un avoué de moyenne force et des protections, il peut nous faire traîner trois ans ou même davantage.

En attendant, le famélique tribunal venait de condamner par défaut Albert de Sénac «et ses collègues» à payer aux actionnaires de la Société, c'est-à-dire à Cadaroux, la bagatelle de trois millions, montant du capital social. Un matin, Corbassière entra tout gaillard dans le pavillon du concierge, devenu son ami.

—Vous n'auriez pas trois millions sur vous? demanda-t-il en goguenardant.

Et comme son interlocuteur le regardait, à moitié fou d'ahurissement:

—Bon! ricana l'huissier, si vous n'avez pas la somme, ne vous tourmentez pas; je repasserai. Plaisanterie à part, je ne comprends pas le Bouscatié. Il les a fait veiller toute la nuit au greffe, pour copier le jugement, comme s'il avait cru que j'allais lui rapporter ses trois millions. A quoi veut-il en venir? Tout cela ne signifie rien. Mais, n'importe, c'est un beau commandement. Je n'en ferai pas, deux fois dans ma vie un pareil. Trois millions!…

Corbassière s'en alla, riant à se tenir les côtes, lui qui pleurait aux trois quarts quand il travaillait pour de bon. Mais, un matin, Cadaroux vint le trouver dans sa misérable étude, et lui enjoignit, comme la chose la plus simple d'aller saisir le mobilier du château. Le brave officier ministériel bondit sur sa chaise de paille à la briser.

—Comment! s'écria-t-il. Vous voulez une saisie! A quoi bon? Vous savez parfaitement que, dans l'état, le comte ne laissera pas procéder à la vente. Il n'a qu'un signe à faire pour l'empêcher, au point où nous en sommes. Une saisie au château, monsieur Cadaroux! Et contre un défendeur en appel, gravement malade! Permettez-moi de vous le dire, c'est de la procédure vexatoire.

—Corbassière, mon ami, gardez vos conseils pour ceux qui vous les demandent. Je vous conseille de ne point tergiverser. J'en ai fait sauter qui avaient sur les épaules des robes plus longues que la vôtre.

—C'est bien, monsieur, répondit l'huissier tout pâle d'émotion; vous aurez votre saisie, puisque vous la voulez.