—Quel jour?
—Lundi prochain, mon premier jour libre. A moins que, d'ici-là…
—Vous voulez dire: à moins d'opposition. Prenez garde, mon brave! Ne jouez pas au plus fin avec le père Cadaroux. L'opposition peut venir, j'en conviens, mais nous saurons si elle est venue toute seule. Faites attention de marcher droit. Comme vous dites, je veux ma saisie. Faites-la; le reste me regarde. D'ailleurs, il y a plus de six mois que les appartements du château sont fermés. Vous rendrez service en les faisant ouvrir et en donnant de l'air aux robes de la comtesse.
Le vieux jacobin s'éloigna, dégonflant sa haine dans un mauvais rire qu'il sembla lancer contre la vieille tour. Et le petit huissier, serrant le dos sous sa redingote râpée, demeura seul entre les quatre murs de sa pauvre étude. Ses yeux attristés en firent le tour, s'arrêtant sur les objets familiers qui étaient son gagne-pain: le parapluie jauni par le soleil et l'averse, le manteau usé, les grosses bottes qui connaissaient tous les chemins du canton, la sacoche d'où étaient sortis, pour tant de malheureux, le désespoir et la ruine. Alors, avec un grand soupir, ce héros obscur s'assit devant son bureau de sapin et couvrit lentement une feuille blanche de son écriture régulière.
Le brave Corbassière, en ce moment, ne riait plus.
XIII
Un dimanche de la fin de décembre, Thérèse de Sénac put aller entendre la messe, devoir depuis longtemps remplacé par d'autres moins doux. Rentrée de bonne heure chez elle, tout heureuse de savoir la guérison du malade en bon train, calmée par la prière, elle trouva son mari, que Mrs Crowe venait de quitter, fort occupé à lire une lettre.
—Oh! cher, s'écria-t-elle, que fais-tu? Quelle imprudence! Tu sais bien que c'est défendu!
D'une voix affaiblie, dans laquelle on sentait une extrême lassitude, il répondit:
—Je le sais. Mon intention n'était pas de lire. Je m'amusais seulement à examiner les enveloppes. Une adresse m'a frappé… le timbre du bureau de Sénac… l'écriture de l'huissier Corbassière… Ah! pauvre enfant! combien d'autres lettres du même genre tu m'as cachées!
—De Corbassière? Pas une seule, je te le jure. Qu'est-ce qu'il écrit? Dans quel état je te trouve!
—Je l'avais dit à Guidon. Il vaut mieux se rendre, soupira le malade. Il est écrit là-haut que nous ne pourrons pas nous tirer des griffes de ce démon.
Il se retourna vers la muraille, vaincu, découragé, n'espérant plus rien. Il regrettait les heures qu'il avait passées dans une léthargie inconsciente. L'annonce que l'heure de sa mort était venue l'aurait réjoui comme un soulagement.
Thérèse, pendant ce temps-là, parcourait la missive en rassemblant tout son courage, sans se douter qu'il n'en avait pas moins fallu à Corbassière pour l'écrire.
«Monsieur le comte de Sénac, ou, en cas d'empêchement, à madame la comtesse.
»Le jugement par défaut, rendu contre vous à la requête de M. Cadaroux par le tribunal civil de ***, n'ayant pas jusqu'ici été frappé d'opposition, et la sommation pour le payement de trois millions n'ayant été suivie d'aucun résultat, j'ai reçu des ordres pour une saisie que je ne puis, dans l'état, me refuser à pratiquer. Elle aura lieu après-demain lundi dans la matinée, et je vous en informe, monsieur le comte, bien que mon client m'ait donné des instructions tout opposées. Mais je suis probablement la cause involontaire de ce qui arrive. J'ai lieu de supposer, d'après le silence complet gardé par vous depuis le commencement de l'action accessoire ouverte en province, que vous n'en avez pas eu connaissance, et ce fait à peine croyable s'explique par deux motifs. D'une part, l'instance a été conduite avec une rapidité exceptionnelle devant notre tribunal, à qui on la présentait comme ayant pour but de mettre un gage à l'abri. De l'autre, vous sachant malade et ne jugeant pas moi-même les choses dans toute leur vérité, je fus le premier à ôter toute inquiétude à votre concierge, habitué d'ailleurs à conserver les pièces de procédure, qui vous étaient signifiées, jusqu'ici, en double, à votre domicile à Paris.
»Quoi qu'il en soit, l'ignorance à laquelle j'ai contribué sans doute n'existera plus. Il reste juste le temps d'accomplir la formalité très simple qui suspendra la saisie. Votre homme d'affaires avisera.
Votre serviteur dévoué,
CORBASSIÈRE.»
Thérèse avait encore son chapeau et sa pelisse. Elle sonna.
—Dites qu'on ne dételle pas: je vais sortir, commanda-t-elle. Priez
Mrs Crowe de venir immédiatement.
Elle posa doucement la main sur l'épaule de son mari qui se retourna.
—Donnez-moi l'adresse de l'avocat, dit-elle; je cours lui porter cette lettre. Il paraît que le mal actuel est facilement réparable. Vite l'adresse!
Albert indiqua le domicile de maître Guidon du Bouquet.
—Pauvre amie! soupira-t-il. Quelle succession d'épreuves pour vous.
Ah! Dieu! si je les avais prévues!…
—Courage! fit Thérèse, elles finiront. Cher, si vous voulez que j'oublie tout le reste, achevez bien vite de guérir.
Elle sortit, presque surprise elle-même de se sentir si forte et si calme en face de devoirs tout nouveaux. D'ailleurs, la lettre qu'elle emportait pour la faire lire à Guidon parlait d'une formalité facile à remplir, et, sans doute, le grand avocat parisien ne serait pas embarrassé là où Corbassière, le petit huissier de campagne, voyait un remède facile. Donc elle n'éprouvait pas une inquiétude extrême. Néanmoins, la course lui parut longue, du quai d'Orsay à la rue de Provence, où demeurait Guidon.
—Monsieur est parti hier pour la chasse, lui répondit le concierge. Il reviendra demain soir. On ne trouve jamais monsieur chez lui le dimanche.
Elle réfléchit une seconde en face de cet imprévu désastreux. Mais peut-être qu'on pouvait joindre l'homme de loi, s'il tirait des faisans dans les bois de Meudon ou de Saint-Germain. Une nouvelle réponse qu'elle reçut lui ôta cette espérance: Guidon mitraillait les canards en Sologne.
La comtesse de Sénac regagna son coupé sans perdre la tête et se fit conduire à l'avenue Kléber, où elle prit l'adresse de Champenois.
—Vous n'avez pas à craindre la même réponse qu'on vous a donnée tout à l'heure, lui dit madame de Chavornay. Celui-ci n'a jamais touché un fusil de sa vie.
Aussi n'était-il pas à la chasse, mais à l'inauguration d'une statue «en Avignon» avec son habit à palmes vertes.
Cette fois les tempes de Thérèse battaient fiévreusement, tandis qu'elle rentrait à la maison, au grand trot de ses chevaux. Si bien trempée que fût son âme, elle avait l'âme d'une femme, sujette aux réactions instantanées et complètes. Le découragement venait à grands pas.
«Dieu aurait-il décidé que nous subirons l'épreuve tout entière?» songeait-elle.
Déjà cette voiture, ces chevaux qui l'emportaient rapidement, ces fourrures qui l'enveloppaient, tout cet ensemble d'un luxe qu'elle avait toujours connu, prenaient à ses yeux l'apparence précaire de choses empruntées, qu'il faudra rendre quelque jour. Aller à pied, vêtue comme une bourgeoise pauvre, ne l'effrayait guère, elle qui s'était crue appelée à passer toute sa vie dans une robe de bure. Mais son mari à peine sauvé d'une maladie grave!… Pourrait-il supporter le coup?
Quand elle fut près de lui, elle affecta de dire d'un air très calme:
—Guidon est à la chasse. Mais il rentrera demain soir.
On aurait pu penser qu'Albert n'avait pas entendu sa femme. Il regardait devant lui, sans parler, ne trahissant son trouble que par l'agitation nerveuse de ses mains. Dans ses yeux commençait à luire une volonté puissante qui fit tressaillir sa femme de joie, tant la vie se laissait voir dans ce rayonnement. Au bout de quelques minutes, il dit:
—Je partirai ce soir pour Sénac.
Thérèse passa de l'espérance à la consternation, croyant que le délire apparaissait de nouveau. Il reprit:
—Je vais mieux. Je peux partir; il faut que je parte.
—Que ferez-vous là-bas? lui demanda Thérèse.
Il répondit, accoudé sur son séant, ne se souvenant plus de sa faiblesse encore grande:
—Je ne sais pas ce que je ferai, mais, d'une façon ou de l'autre, j'empêcherai que les bottes crottées d'un huissier de campagne ne déshonorent ma maison. Séance tenante, le moindre avoué de la petite ville rédigera et signifiera l'opposition; c'est l'affaire de deux heures.
—Alors, ne suffirait-il pas d'écrire?
—Non. C'est une attaque par surprise que ce misérable a voulu tenter. Une matinée perdue, un facteur qui s'enivre, un imbécile d'homme d'affaires qui ne comprend pas, et Cadaroux triomphe. Je partirai.
Thérèse demanda, tremblante à ce danger qu'elle estimait plus grand que tous les autres:
—Qu'importe, après tout, si l'opposition ne vient qu'après la…?
Elle hésitait à prononcer le mot de saisie, comme si ces deux syllabes eussent caché quelque sens infâme.
—Vous voyez bien! dit Albert. Le seul nom de cette chose flétrissante vous brûle les lèvres. Que Corbassière, demain, accomplisse chez nous sa visite domiciliaire, nous n'en serons évidemment ni plus pauvres ni plus riches; mais, pour empêcher cette profanation, je suis prêt à risquer ma vie. Le vieux château ne semblerait plus le même qu'avant. Un déshonneur aurait effleuré ses murailles.
Thérèse n'avait pas quitté son mari des yeux pendant qu'il parlait ainsi. D'un mouvement plus prompt que la pensée, elle tomba sur ses genoux au pied du lit.
—Si tu m'aimes, pria-t-elle, permets que je parte à ta place! Donne-moi cette preuve de confiance. Tu m'as traitée, jusqu'ici, comme une enfant inutile; traite-moi comme une amie; laisse-moi t'aider. A quoi bon jouer ta santé, c'est-à-dire mon bonheur? Demain, au petit jour, je serai là-bas. Une heure plus tard, l'homme d'affaires de la petite ville aura ma visite. Dans quarante-huit heures, je serai de retour près de toi. Cher, si tu me permets d'aller à Sénac, je serai si heureuse, si heureuse! Et je me sens si sûre de réussir!
—Tu seras heureuse? dit Albert. Mais moi? Je ne vivrai pas jusqu'à ton retour… Quelle fatigue! quels ennuis! quelles complications, peut-être!
—Bah! fit-elle, moitié plaisante, moitié sérieuse; tu cherches vainement à m'effrayer. Ne suis-je pas le dernier des Quilliane?…
—N'oublie pas qu'un de tes cheveux m'est plus cher que la tour de Sénac et tous ses souvenirs. Je t'aime et je te bénis. Tu es pour moi plus que le monde entier. Ah! ces heures qui vont s'écouler jusqu'à ton retour seront les plus longues de ma vie. Jure-moi d'être ici mardi matin, quand même tu devrais tout gagner en restant, et tout perdre par ton retour.
—Mardi matin je serai ici, dit-elle en appuyant la tête sur le coeur d'Albert.
Mrs Crowe, de son côté, promit de ne pas quitter Albert ni jour ni nuit, de le distraire de son mieux, d'envoyer des télégrammes. Le reste de l'après-midi passa très vite. L'heure de l'express venue, on fit avancer un fiacre; Thérèse y monta seule, n'emportant qu'un rouleau de couvertures. Les domestiques devaient ignorer le but de son voyage, connu seulement d'elle-même, de son mari et de Kathleen.
L'approche du jour se devinait à peine quand elle descendit à la gare qui desservait l'habitation. Là, elle était comme chez elle, et tous les fronts se découvrirent à son arrivée. Sans attendre qu'on lui procurât un véhicule plus confortable, elle s'installa dans une carriole qui portait les sacs de la poste au bourg voisin. Sur le bord du Rhône, elle mit pied à terre à la porte d'une auberge misérable qui servait d'abri aux voyageurs attendant le bac; mais, dans la crainte que le passeur n'entendît pas les appels, tout signal étant impossible dans l'obscurité, l'aubergiste offrit à la comtesse de lui faire traverser le fleuve dans son propre bateau. Elle accepta; les eaux étaient tranquilles. D'ailleurs, ce trajet accompli tant de fois n'avait rien qui pût l'effrayer. Tout au contraire, à peine embarquée, elle se sentit plongée dans un bien-être comparable à celui que procure un bain après une nuit de fatigue.
La température était adoucie jusqu'à devenir amollissante. Aucun souffle n'agitait l'air. De gros nuages très lourds, d'apparence débonnaire malgré leur teinte sombre, pendaient au ciel, se détachant sur des fonds d'un bleu vert dont le jour naissant modifiait à chaque minute le coloris fantastique. L'atmosphère était si calme qu'aucun mouvement, aucune variation de forme ne se distinguait dans ces masses, de telle façon qu'elles semblaient faire partie intégrante du paysage, et continuer le rideau plus anguleux des hautes montagnes qui se détachaient à l'Orient, sur la pourpre encore incertaine de l'aurore. Tout paraissait endormi d'un heureux sommeil. L'eau noire, où les rames s'enfonçaient sans bruit, murmurait à peine. On aurait cru la barque immobile. Après le bruit, l'agitation, la vitesse folle de l'express à peine quitté, ce flottement silencieux avait la volupté engourdissante d'un rêve agréable. Thérèse, le menton appuyé sur sa main, commençait à perdre la notion du temps, du lieu, de son être lui-même, du pourquoi des choses qui l'entouraient, du comment de ce qu'elle avait à faire. Une sorte de sommeil de l'esprit s'emparait d'elle sans qu'elle tachât d'y résister. Elle se disait:
«Jusqu'à l'autre rive, je n'ai pas besoin de moi-même. Ces cinq minutes de repos sont une faveur de Dieu depuis longtemps inconnue dans ma vie. O ma pauvre âme, reposons-nous!»
Mais, à ce moment, trois notes argentines venues de loin glissèrent sur l'eau et frappèrent son oreille. C'était l'Angelus, tinté par la cloche de Sénac, la cloche dont elle était marraine, sa cloche, dont la voix filiale, saluant son arrivée, semblait lui répondre:
«Quelque chose, pour les âmes comme la tienne, vaut mieux encore que le repos: c'est la prière. Dieu t'aime, il t'écoutera.»
Aussitôt, baissant la tête, elle fit le signe de la croix. Le batelier, par instinct, se découvrit et leva ses rames. Trois coups de nouveau, puis trois coups encore tintèrent.
—Bonhomme, dit la jeune femme, sa prière achevée, marchons vite, maintenant; j'ai une forte journée à faire aujourd'hui.
Cinq minutes après, l'autre rive émergea, d'abord confuse, de la demi-obscurité. Bientôt une maison blanche parut s'avancer vers les voyageurs. A l'une des fenêtres, ouverte à l'air pur du matin, une forme vague était accoudée.
—Holà! père Signol, cria gaiement l'homme qui ramait. Voilà comme on laisse échapper la pratique en restant au lit.
—Le père Signol était levé avant toi, répondit une voix qui n'était pas celle du vieillard. Nous avons déjà pêché pendant trois heures; il étend ses filets. Mais toi, qu'est-ce que tu viens faire chez nous, maraudeur?
L'aubergiste, batelier par occasion, répondit:
—Pardon! Je vous avais pris pour un autre, monsieur Fortunat. C'est madame la comtesse qui est arrivée par le train et qui m'a demandé de lui faire passer le Rhône.
L'embarcation touchait déjà la rive; quand Thérèse posa le pied sur le plat-bord pour sauter à terre, un homme se trouva debout devant elle, tête nue, étendant la main pour la soutenir.
—Bonjour, monsieur, dit-elle gravement, les doigts posés sur le bras du jeune Cadaroux. Vous êtes surpris de me voir, mais la surprise ne sera pas pour vous seul. Personne ne m'attend.
—Mon Dieu! fit-il en cherchant à dominer son trouble, j'espère que rien de fâcheux n'est arrivé.
Sans répondre, elle tira sa bourse et mit une pièce d'argent dans la main de son batelier. L'homme s'offrit à porter jusqu'au château le menu bagage de la comtesse.
—Je m'en charge; tu peux retourner chez toi, dit Fortunat; du moins si madame le permet.
Thérèse hésita une seconde à rester seule avec le compagnon que le hasard lui donnait. Mais bientôt elle fut décidée. A cette heure elle connaissait mieux Fortunat. Quel homme, plus efficacement, pouvait l'aider dans la circonstance?
—Monsieur, dit-elle simplement, je vous remercie et j'accepte.
Le bateau s'éloigna.
Il faisait alors assez jour pour distinguer l'étroite jetée de cailloux cimentés qui servait de débarcadère aux piétons, et rejoignait le chemin de halage, bordé par la clôture du parc. La voyageuse et son compagnon suivirent encore une fois le bord du fleuve, à l'endroit même où, quelques mois plus tôt, s'était passée moins tranquillement leur première entrevue. Thérèse avait la clef de la petite porte. Elle la tendit à Fortunat qui fit jouer, non sans un peu d'effort, le pêne rouillé. La comtesse de Sénac était dans son domaine, mais il fallait gravir pendant dix minutes les sentiers du parc avant d'arriver au château dont la tour massive commençait à se montrer, clairement colorée d'une teinte rose.
Quand elle se vit assez loin du chemin pour être à l'abri des curieux, Thérèse s'arrêta près d'un banc.
—Monsieur, dit-elle au jeune homme qui l'avait suivie en silence, voulez-vous, s'il vous plaît, poser ici mon sac et ma couverture? J'ai besoin de vous parler.
Incapable de prononcer une parole, il obéit. La seule chose que la comtesse n'aurait pu obtenir de lui eût été de dire s'il était en état de veille ou de rêve. Sans s'amuser à des phrases banales:
—Vous vous souvenez de la visite que vous nous avez faite à Paris? continua madame de Sénac. Vous savez quelles inquiétudes m'a données mon mari? Auprès du danger de mort, les autres menaces deviennent peu de chose.
—Votre deuil eût été le deuil de ce village, répondit Fortunat; votre joie est sa joie. Pendant bien des jours, n'osant me présenter moi-même au château, j'y ai fait monter chaque matin le vieux passeur pour prendre des nouvelles.
—Grâce à Dieu, nous sommes tranquilles sur ce point. Mais, la mort écartée, l'autre danger se rapproche, et c'est pour le combattre que je suis venue.
—Toute seule, par cette nuit d'hiver? Oh! madame, quelle honte pour moi de porter le nom que je porte! Et quel désespoir de me sentir inutile!
—Laissez-moi m'expliquer, dit la comtesse; vous allez voir. Vous êtes si peu inutile que, tout à l'heure, j'ai béni Dieu de vous avoir mis sur ma route. J'avais besoin d'un dévouement sûr, d'un conseil habile: je les ai trouvés, puisque vous voilà.
Il répondit, sachant qu'il n'aurait pas deux instants pareils dans sa vie:
—Madame, je suis bien heureux! Cette nuit encore, sur le Rhône, pendant les longues heures silencieuses de la pêche, voulez-vous savoir quel rêve je faisais, pour la centième fois? Ne craignez rien. Les châtelaines du moyen âge n'étaient pas mieux protégées derrière les murailles de cette tour, que vous ne l'êtes à cette heure, seule avec le dernier des Bouscatié. Car, précisément, tout mon rêve était de me rendre utile un jour, de telle sorte que vous soyez forcée de vous souvenir de moi sans haine et… très longtemps.
—Écoutez-moi, et je pense que votre rêve pourra s'accomplir, dit
Thérèse dont la voix trahissait une fiévreuse anxiété.
D'un signe, il montra qu'il écoutait. Alors, en quelques mots, la comtesse raconta la surprise terrible apportée la veille par la lettre de Corbassière. Quand le récit fut achevé:
—Je vous avais bien prévenue de prendre garde à mon père, soupira le jeune homme.
—Oui; mais vous ne m'aviez pas prévenue que mon attention serait détournée par un ennemi plus perfide encore: la maladie. Je ne lisais plus une lettre. Ah! si vous saviez!
—Je comprends tout, répondit Fortunat. Je devine ce qu'a été ce départ, ce voyage!… Et dire qu'il suffisait d'un télégramme! A quoi servent-ils donc, les hommes d'affaires de Paris?
—A rien, le dimanche, répondit la comtesse en souriant à demi.
J'espère que ceux de Sénac me donneront plus facilement leur aide.
—Comptez sur moi, répondit Fortunat. Je cours à la ville pour parer le coup odieux qui vous frappe. Mais si nous voulons réussir, il ne faut pas que mon père soupçonne cet entretien. Donc, permettez-moi de sortir par où nous sommes entrés et montez seule au château. Dans quelques heures, par le même chemin, je vous apporterai des nouvelles, de bonnes nouvelles, n'en doutez pas.
Sans attendre aucune réponse, il gagna la petite porte dont il avait encore la clef dans sa main. Quant à la comtesse, elle reprit sa route vers sa demeure, où son apparition inattendue, à cette heure matinale, produisit une surprise voisine de l'épouvante. Elle rassura le gardien et sa femme, commanda qu'on fît du feu dans sa chambre et s'y retira, moins pour prendre du repos que pour rasseoir ses idées. L'excitation d'une nuit sans sommeil, jointe aux incidents continuels qui se succédaient depuis vingt-quatre heures, mettait la fièvre dans son cerveau et troublait son jugement. Elle se posait mille questions ou, pour mieux dire, tout devenait question dans son esprit agité. Elle se demandait:
«Ai-je bien fait d'entreprendre ce voyage toute seule? Était-ce une imprudence d'abandonner Albert? Que dirait-il en voyant de quel homme j'ai réclamé l'appui? Et cet homme, que pense-t-il de moi? Pour le reste de mes jours, me voilà son obligée. Du moins, sera-t-il assez prompt, assez heureux, assez habile pour réussir?…»
Elle ne put rester longtemps en place. Tous les objets de cette chambre où elle avait été si heureuse l'attiraient: tous prenaient une voix pour lui dire: «Sauve-nous!» Car, dans son ignorance, avec son imagination surexcitée, elle se représentait une saisie comme une scène approchant du pillage. Elle se figurait ces bahuts ouverts, ces vêtements qui étaient un peu de sa pudeur violés par des mains sordides, ces tiroirs condamnés à trahir les chers souvenirs qu'on cache…
Un jour, au bras d'Albert, elle était entrée à l'Hôtel des ventes pour voir l'exposition d'un mobilier fameux. Elle n'y était pas restée longtemps. Ces dentelles engourdies d'un froid mystérieux, ces robes affaissées comme des cadavres déshonorés, ces livres gisant ainsi que des captifs dans un bazar d'esclaves, ces bijoux ternis, ces éventails caressant de leurs derniers parfums d'ignobles brocanteurs, toutes ces humiliations navrantes de vaincus sans espoir et sans révolte l'avaient glacée jusqu'à l'âme. Elle s'était enfuie, emportant comme une vision sinistre ce Mane, Thecel, Pharès lu sur la muraille: «Par suite de saisie.»
Dans cette âme d'une sensibilité merveilleuse, toute impression pénible laissait une blessure prête à se rouvrir au moindre choc. Thérèse, au bout d'une heure de solitude, tandis qu'on la croyait endormie, sentait son coeur défaillir à la seule pensée de Corbassière entrant dans cette chambre. Aurait-elle assez de force pour l'affronter dignement? A cette minute, avec une lâcheté qu'elle s'avouait, la malheureuse regrettait amèrement d'être venue. Qu'importent certains malheurs qui ne touchent pas à la vie de ceux qu'on aime, si l'on n'en est pas témoin?
«Hélas! pensa-t-elle, cette honte ne toucherait-t-elle pas à sa vie?»
Ramenée à cette autre angoisse plus insupportable encore, Thérèse prit sa fourrure, couvrit ses cheveux d'un voile et, sans avertir personne, gagna la plate-forme de la tour. De cet observatoire, elle pouvait découvrir au loin celui que Dieu enverrait: le sauveur ou l'ennemi. Sur la route qui conduisait à la ville, ses yeux cherchaient en vain l'un ou l'autre, Fortunat ou Corbassière. Nul être humain ne se montrait, sauf une paysanne revenant du marché et poussant son âne devant elle. Dix heures sonnèrent à l'église, dix heures seulement! Comme l'attente pouvait être encore longue! Et cependant, elle n'osait pas quitter son poste; elle ne voulait pas se montrer à ses gens, à tout ce petit monde qui la regardait comme une souveraine; souveraine, hélas! cruellement menacée dans son prestige!
Elle attendit, s'efforçant de se distraire par la vue de cet immense panorama tant admiré le premier jour. Mais alors elle avait son mari près d'elle, et, sur cette plaine aujourd'hui morne et grise, un soleil radieux avivait les toits rouges des maisons, le manteau vert des prairies. Et l'espoir dans l'avenir, cet autre soleil, bien pâle à cette heure, lui aussi, brillait sur eux comme un astre ignorant de tout déclin. Elle entendait encore les paroles qu'Albert lui disait, les mains dans ses mains, la regardant avec ces yeux fidèles qui avaient failli se fermer pour toujours. Qu'il était loin, le bonheur espéré, promis!…
Une heure de plus s'était écoulée; sur la route déserte rien n'apparaissait, ni la crainte ni l'espoir. Mais tout à coup, presque au pied de la tour, un promeneur se montra sous les arbres dénudés de la petite place, en avant de la grille du château. Il semblait très occupé à lire son journal; Thérèse le reconnut: c'était Cadaroux. Elle comprit qu'il était là pour jouir de son triomphe, pour voir l'arrivée de Corbassière, pour sonner la fanfare de la victoire tandis que l'huissier franchirait cette porte condamnée à s'ouvrir devant lui. Alors elle oublia toutes ces sublimes immolations de la nature qui faisaient dans un temps la règle de sa vie: la résignation, l'humilité devant l'épreuve, l'héroïsme douloureux de la perfection des âmes saintes. Elle sentit qu'elle serait reconnaissante de tout son coeur, jusqu'au dernier jour, envers l'homme qui confondrait l'espoir de cet ennemi acharné à son oeuvre… Mais ce point noir, là-bas?…
Elle saisit ses jumelles: le point noir était un homme qui courait. Il courait, il tâchait de courir; souvent il était obligé de reprendre haleine. Il semblait épuisé; mais, après quelques secondes, il se hâtait de nouveau dans la direction du village.
—C'est lui! pensa Thérèse. Un huissier qui vient faire une saisie ne court pas. Il a réussi et veut abréger mon inquiétude. Que Dieu le récompense!
Bientôt elle put reconnaître Fortunat. Il atteignait les premières maisons. Allait-il prendre la route ordinaire du château? Si le père et le fils se rencontraient devant la grille, quelle scène violente! La comtesse tremblait en y pensant. Elle aurait voulu faire des signes. Mais c'eût été une folie à cette distance, et, d'ailleurs, elle devait rester cachée derrière les créneaux de la tour, afin de n'être point aperçue du promeneur sinistre qui tirait sa montre et donnait des signes d'impatience, comme un amoureux dont le bonheur se fait attendre.
Fortunat s'était arrêté; entre les deux chemins il hésita une seconde. Madame de Sénac lui cria par la pensée:
«Au nom du ciel! la petite porte!…»
Il s'essuya le front une dernière fois, et s'engagea dans le sentier qui descendait au Rhône en contournant le village. Thérèse poussa un grand soupir de soulagement et descendit pour aller à la rencontre du messager, porteur de bonnes nouvelles sans doute. Elle gagna le parc sans être vue. Comme elle approchait de la muraille longeant le fleuve, la porte s'ouvrit pour donner passage à Fortunat, que la fatigue de sa course rendait livide.
—Madame, dit-il d'une voix haletante, soyez en repos. Corbassière ne viendra pas.
—Pourquoi vous être hâté à ce point? demanda la jeune femme.
La joie le rendit moins pâle et ses yeux brillèrent, tandis qu'il faisait cette question:
—Vous m'avez vu?
—Oui, du haut de la tour. J'aurais voulu vous crier d'aller moins vite.
—Vous voyez bien que vous m'attendiez avec impatience. J'en étais sûr: voilà pourquoi j'ai couru. Quand on a le bonheur de vous servir, madame, il faut faire bien et faire vite.
—Avez-vous eu beaucoup de peine à réussir?
—Non, sauf qu'il m'a fallu inventer un gros mensonge. Comme j'entrais en ville, Corbassière en sortait, armé de toutes pièces: «Mon père m'envoie vous dire de suspendre,» ai-je dit. Comment se serait-il méfié d'un ambassadeur semblable? «Votre père a raison, m'a-t-il répondu. Nous faisons de vilaine besogne, sans compter qu'elle n'eût servi à rien. L'opposition est signifiée?» J'ai répondu affirmativement. Ce n'était pas vrai alors; ce sera vrai dans deux heures. Maintenant, pour plusieurs mois, vous voilà tranquille.
—Que Dieu vous pardonne votre mensonge! fit Thérèse. Mais si cet homme ne vous avait pas écouté?
—Mal lui en aurait pris, madame. D'une façon ou de l'autre, par force ou par persuasion, je ne l'aurais pas laissé venir jusqu'à votre grille.
—Ne me servez jamais en commettant une chose défendue, répondit Thérèse gravement. L'injustice, quoi qu'on prétende, est toujours punie dès ce monde.
—Madame, répondit Fortunat, vous venez de prononcer la sentence de mon père.
Tous deux, un instant, gardèrent le silence, impressionnés par leurs propres paroles. Fortunat reprit:
—Vous verrai-je encore avant votre départ?
—Non, répondit Thérèse avec une douce fermeté. Je pars ce soir…
Donnez-moi la main et sachez qu'à jamais je suis votre obligée.
Il prit les doigts qu'on lui tendait; ses yeux enveloppèrent le noble visage qu'une visible émotion embellissait encore, puis il dit, en baisant sa propre main qui venait de toucher celle de la comtesse:
—Merci, madame! Je vous assure que nous sommes quittes.
Après cet adieu si simple et si digne de part et d'autre, il s'éloigna. Jamais plus ces deux êtres ne devaient se revoir en ce monde. Pendant ce temps-là Saturnin Cadaroux, inquiet du retard de Corbassière, rentrait chez lui, faisait atteler et gagnait la ville, afin de savoir ce qui était survenu.
Le reste de la journée passa vite pour Thérèse, qui trouva un prétexte motivant, aux yeux des rares personnes qui la virent, sa courte apparition à Sénac. Le télégramme envoyé par elle et celui de Kathleen, tous deux rassurants, s'étaient croisés dans l'après-midi. Sans mettre le pied hors de son parc, elle avait pu visiter son hôpital et son école, dont Albert, depuis sa convalescence, avait permis la réouverture. Tout lui semblait bon, facile, agréable, dans ce cher petit coin d'où elle venait d'éloigner l'ennemi avec le secours d'un allié fidèle. Paris, au contraire, lui devenait odieux. Même l'hôtel de famille, tant aimé jamais, semblait avoir perdu le prestige sacré du souvenir. Trop d'heures lugubres ou poignantes y avaient sonné pour elle!
Sur le soir, un coucher de soleil radieux vint achever de la réjouir. L'air était doux et, parmi les massifs de la pelouse, avec de grands bruits de feuilles sèches remuées, les merles sifflaient leurs courts appels, veloutés comme des ritournelles de flûte.
«Voilà où le bonheur nous attend, pensa Thérèse. Dès que le cher malade sera guéri, nous y viendrons, pour en sortir le moins possible.»
Mais, sur son front, une inquiétude passa. Tout n'était pas fini. L'homme qu'elle avait vu le matin se promener devant la grille voulait, lui aussi, vivre et mourir dans ces murs. La grande bataille n'était pas livrée. Qui serait le vainqueur?…
L'heure du départ avait sonné. Après un dîner campagnard servi près du grand feu de la cuisine, Thérèse, accompagnée du garde, prit le chemin du Rhône pour passer le bac et regagner la station. Elle s'attendait à rencontrer Fortunat; mais le jeune homme ne se laissa pas voir. Signol prit le gouvernail en main, et la poulie qui retenait le bateau contre la force du courant se mit à rouler en criant sur le long câble. Selon son habitude, la comtesse avait lié conversation avec le vieux passeur, qu'elle s'étonnait de trouver mélancolique et taciturne.
—Madame, répondit le marinier, d'une voix qui tremblait de colère autant que de chagrin, c'est la dernière fois que nous naviguons ensemble. On me chasse. Tout à l'heure, cette bête sauvage de Cadaroux m'a signifié mon renvoi. Il faut obéir; il est le maire de la commune; le bac dépend de lui. Me voilà sans maison et sans travail!
—On vous chasse, pauvre homme! s'écria Thérèse. Et pourquoi?
—Je suis trop vieux, mes forces diminuent, et les gens qui passent le Rhône courent du danger avec moi: c'est le prétexte. Mais tout le monde sait pourquoi le Bouscatié veut me faire crever de faim. Dans cette maison, qui n'est pas la mienne, j'ai recueilli son fils, qu'il voudrait voir mort. Le garçon, depuis l'âge de dix ans, cherche toujours on ne sait quoi, une chose inconnue qu'il n'a pas encore trouvée. Mais avant peu il la trouvera… derrière les cyprès du cimetière. Pour moi, je n'ai plus qu'un désir en ce monde. C'est de voir Saturnin là où je souhaite qu'il aille. Si le bon Dieu me donne ce plaisir, je le tiens quitte du reste, pour cette vie et pour l'autre.
—Ne blasphémez pas, répondit doucement Thérèse. Vous n'êtes pas le seul à qui cet homme a causé du mal. Faites comme moi: pardonnez.
—Oui-da! reprit le vieux passeur en secouant sa tête aux lignes violentes. Vous avez pardonné, madame la comtesse? Possible pour vous. Mais cette rude besogne-là, comme beaucoup d'autres, se fait mal avec l'estomac vide. Il y a quarante ans que j'habite la maison du bac, si bien que j'avais oublié qu'elle n'était pas à moi. Mille diables! Saturnin m'en a bien fait souvenir, tout à l'heure. Ses yeux luisaient de colère quand il m'a dit: «Je t'apprendrai à donner asile au fainéant qui se tourne contre son père.» Allons! allons! Je voudrais bien voir à l'oeuvre celui qui va me remplacer, quand le soleil de mai fond les neiges, quand le Rhône devient un torrent qui emporte les maisons comme des brins de paille! Ah! brigand! nous verrons si j'étais trop vieux et trop faible! Et tu veux me faire mendier, maudite carogne!…
—Vous ne mendierez pas, dit la comtesse que ces imprécations sauvages faisaient pâlir. Soyez tranquille. Dès demain j'enverrai des ordres…
—Pour qu'on me reçoive dans votre hôpital, fit le vieillard, la gorge serrée. Merci, madame, cela vaut mieux que rien. J'aurai le temps de prier Dieu toute la journée et je sais déjà un nom qu'il entendra souvent.
—Le mien, j'espère? demanda Thérèse qui se défiait de la ferveur de ce chrétien mal converti.
—Non, madame: celui de Saturnin.
Le bateau venait de toucher la rive gauche. La comtesse découragée n'essaya pas de rappeler le vieillard au précepte du pardon, sentant bien qu'elle y perdrait sa peine.
Toujours cette lamentable différence entre ce qui devrait être et ce qui est!
Précédée du garde qui portait une lanterne, elle gagna la station du chemin de fer et, bientôt après, le train l'emportait vers Paris, encore plus étourdie que fatiguée des incidents qu'elle traversait depuis vingt-quatre heures. Elle voulut dormir et, pour se calmer, elle se dit qu'après tout elle avait gagné la bataille. Elle se figura le soulagement qu'avait éprouvé son mari en lisant sa dépêche, la joie qui l'attendait elle-même au retour, dans quelques heures. Une pensée, pendant la moitié de la nuit, la tint éveillée:
—Maintenant, que va devenir Fortunat? Je ne peux pas le recueillir, lui!…
Le lendemain, dans la matinée, elle était auprès d'Albert, ne pouvant croire que cette première séparation de leur vie conjugale avait duré à peine deux jours. Comme un lieutenant qui fait son rapport, elle raconta par le menu son expédition, attendant, pour sa peine et son succès, la récompense d'un rayon de joie dans les chers yeux. Mais, à mesure qu'elle poursuivait son récit, le visage du convalescent prenait une expression plus soucieuse. Péniblement surprise, elle regarda son mari qui se détournait d'un air farouche.
—N'es-tu pas content de ta femme? dit-elle en lui prenant les mains.
Regrettes-tu de m'avoir laissé partir?
—Ah! gronda Sénac, toujours ce jeune homme! Tu parles de lui, maintenant, comme d'un sauveur!
Pour toute réponse elle serra sur son coeur la tête du convalescent avec une sorte de pitié tendre. Et tandis qu'elle le rassurait par de chaudes paroles, par des baisers—plus maternels que ceux qu'elle aurait donnés jadis—elle retenait des larmes amères, comprenant cet involontaire talion qu'elle infligeait à son tour: la jalousie.
XIV
L'hiver touchait à sa fin. Le voyage de Thérèse, les incidents qui l'avaient motivé ou accompagné n'étaient connus de personne à Paris, sauf de sa tante. Son mari allait mieux; mais, pour le monde, elle le faisait moins bien portant qu'il n'était, afin de pouvoir tenir sa porte fermée et de s'affranchir de toute obligation importune. Ce n'était pas que le ménage eût pris la résolution de fuir le commerce des humains. Seulement, en face de l'inconnu qui pesait lourdement sur l'avenir, il était plus sage d'attendre. Si, quelque jour, l'orage devait emporter au loin leur existence, il valait mieux que le monde n'eût à s'occuper que de deux victimes déjà presque oubliées. Quelques centaines de cartes avaient plu dans le courant de janvier; de rares visiteurs forçaient la consigne, mais leur nombre devenait plus rare chaque jour. Madame de Boisboucher, pour l'instant brouillée avec le Faubourg, semblait ne plus se souvenir de son cousin. Peut-être lui-même n'était-il pas étranger à cette froideur, ayant connu les inconvénients de l'excès contraire.
Madame de Sénac luttait de son mieux contre l'incertitude énervante de la crise qu'elle traversait. Après deux ans de mariage, parvenue aux approches de la trentaine, ce chiffre fatidique de l'âge des femmes, elle se voyait moins éclairée sur son avenir qu'elle n'était dix ans plus tôt. Sa fortune, le lieu où se passerait sa vie, le repos même de son bonheur le plus intime, hélas! tout restait en question.
Dans ses fréquentes visites à l'avenue Kléber, elle confiait ses angoisses trop justifiées à la Révérende Mère de Chavornay dont l'esprit solide, pratique, tout d'une pièce, était mal fait pour les comprendre. On aurait dit que la bonne religieuse avait contre sa nièce quelque grief inavoué, qui la maintenait dans un état d'irritation latente envers la jeune femme.
—Ma chère enfant, lui dit-elle un jour, vous avez mal aux nerfs. Bonté divine! si jamais on m'avait dit que Thérèse de Quilliane serait… comment appelez-vous cela: une névrosée?
—Ma pauvre tante, vous ne savez pas ce que c'est que de se demander chaque soir: «Où serai-je dans six mois?»
—Ma pauvre nièce, vous avez failli savoir ce que c'est que de répéter chaque matin: «Dans vingt années, sauf accident, je serai à cette même place, vêtue de la même robe, faisant la même chose, avec les mêmes personnes!» Croyez-moi: l'absence de la moindre possibilité de changement dans l'avenir peut aussi paraître lourde, à certains jours.
—Suis-je donc la première qui soit venue se plaindre à vous que la vie n'a pas tenu ce qu'elle promettait?
—Oh! non. Mais vous êtes à peu près la seule qui n'ait pas ajouté comme dernière ombre au tableau: «Et, par là-dessus, mon mari me trompe!» Sans compter d'autres ombres…
Un soupir gros de charitables réticences, qui souleva la poitrine de la religieuse, vint achever la phrase. Apparemment qu'en outre des plaintes elle recevait aussi des confessions.
—Ma chère petite, conclut cette femme d'expérience, vous méditez trop. Il faut nous abandonner cette pratique, à nous autres dont c'est le métier; et encore, faites attention que je n'aurais pas voulu, pour tout l'or du monde, être carmélite. Désirez-vous que je vous dise la vérité? Vous êtes parmi les heureuses de ce monde, au premier rang. Je comprends que ce procès vous ennuie, mais il n'est pas perdu. Et, si vous le perdez, patience! Votre vieille tante est là. Ce qui est à Dieu est à Dieu. Ce qui est à Quilliane est à Quilliane: vous ne mourrez pas de faim. Prenez courage et, pour cela, regardez un peu plus autour de vous. Et puis, faites beaucoup de bien. Ce sera autant de sauvé des griffes de Cadaroux, quoi qu'il arrive.
Quand Thérèse fut partie, madame de Chavornay s'en alla toute pensive à travers les longs corridors. Elle songeait:
«Mon Dieu! ne restez pas trop longtemps sans faire disparaître le seul vrai malheur de sa vie, celui dont je ne me consolerais pas, si j'étais à sa place! Car, de tous les sacrifices que je vous ai faits, vous savez bien, Seigneur, quel a été, quel est encore le plus grand. Mais il vous plaît de faire dominer dans le coeur des pauvres femmes tantôt l'amour de l'épouse, tantôt l'amour de la mère. Mon Dieu, en échange de ces deux amours que j'ai mis sur l'autel, envoyez la bénédiction suprême à cette enfant, vous qui l'avez créée trop parfaite pour le monde, et cependant trop tendre pour l'éternel veuvage!»
L'époque du jugement d'appel approchait. Les séances interminables chez Guidon avaient recommencé pour Albert. Quant à Thérèse, elle avait senti le besoin de s'étourdir, mais d'une façon qui n'est pas l'ordinaire. Elle se jeta dans la charité, comme d'autres, en pareil cas, se ruent vers le plaisir, brisant son corps par la fatigue, domptant chacun de ses sens par les contacts les plus affreux, comme pour se démontrer à elle-même qu'auprès de certaines détresses physiques ou morales, son existence était un ciel, ses inquiétudes une volupté.
On la vit alors demander une place parmi ces femmes du grand monde, qui consacrent leur charité à la plus effroyablement cruelle des mille dévastations dont l'être humain peut connaître le martyre. Soyez sans crainte, nobles héroïnes de la guerre sainte contre la torture et la mort! On ne saura même pas le nom divin que vous avez choisi pour symboliser l'agonie de ces filles du peuple dont, chaque matin, vous voyez s'émietter la poitrine et les membres. Lutter contre le dégoût, supporter la vue de ce hideux travail ordinairement caché par la tombe, vaincre l'évanouissement qui met sa sueur froide à vos fronts, ce n'est pas, en effet, ce que vous accomplissez de plus rare. Vous obtenez qu'on respecte autour de vous le silence qui entoure vos exploits sublimes. Le «chroniqueur» lui-même, ce grand divulgateur de vos secrets, ignore celui-là, bien que vous lui ayez livré tous les autres, vos talents, votre beauté, vos fêtes. Et le roman du jour, qui proclame, analyse ou invente vos faiblesses, passe à côté de cette gloire sans la remarquer, à moins qu'il ne la dédaigne comme sans intérêt pour son oeuvre.
Un certain vendredi, vers quatre heures, le coupé de Thérèse prit la direction d'un des faubourgs les moins connus, voyage aventureux qu'il avait fallu étudier sur la carte, comme la navigation d'une passe peu fréquentée. Dans cette rue déserte, étroite, bordée de magasins et de dépôts, rien ne manquait de ce qui peut froisser l'instinct d'une femme délicate, car la débauche est toujours le Scylla de ce Charybde aux abois sinistres: la misère d'une grande ville.
La comtesse mit pied à terre devant une porte élevée qu'aucun insigne, aucune inscription ne désignait aux passants: c'était là. Dans sa poitrine, elle sentait son coeur se révolter d'avance, à la seule pensée de ce qu'elle allait voir, bien qu'elle eût visité cent fois son hôpital de Sénac. Mais elle savait qu'entre ce spectacle et celui qui l'attendait, il y avait la différence qui sépare le Purgatoire de l'Enfer, s'il est permis d'appliquer ce nom sans espérance aux douleurs dont le seul remède se trouve dans l'espoir sans fin.
Une concierge au costume sombre accueillit madame de Sénac et lui fit traverser la cour par une avenue bordée de lilas, seuls ornements de cet espace dont les moindres recoins, transformés en planches de légumes, donnaient l'idée d'une administration rigoureusement économe. Thérèse fut d'abord introduite dans une petite pièce, moitié salon de bourgeoise pauvre, moitié parloir de couvent, où elle fut priée d'attendre. Sur la table se trouvait un album; elle l'ouvrit et ne put retenir un mouvement en arrière: les pages ne contenaient que des photographies représentant les sujets les plus «intéressants» de cet hôpital, d'où nulle malade ne sort vivante. Certaines pages contenaient des portraits de mortes; c'étaient les moins épouvantables.
Presque aussitôt une femme vêtue de noir entra. Le monde, avant son veuvage, l'avait connue; mais, depuis de longues années, sa vie se passait dans cette maison fondée avec sa fortune, et, chose vingt fois plus difficile, gouvernée par sa haute intelligence. Le lieu n'était pas fait pour inspirer de vaines phrases. Madame *** s'avança vers la comtesse, lui tendant les mains:
—Soyez la bienvenue, madame; j'ai entendu dire que vous êtes du métier. Vous nous faites concurrence en province.
—Oh! non, répondit la comtesse en montrant l'album. D'après ce que j'ai vu là, mon hôpital de Sénac est un lieu de plaisance à côté du vôtre.
Une cloche intérieure sonna. Madame ***, qui ne s'était pas assise,—elle s'asseyait rarement,—fit un signe de la main à sa visiteuse.
—Permettez-moi de vous conduire au Salut, dit-elle. Ensuite nous travaillerons.
Dans la petite chapelle, qui s'ouvrait sur les deux salles, d'autres femmes en noir priaient déjà, au milieu d'une atmosphère étrange, où le parfum de l'encens mystique se mêlait aux sinistres odeurs du phénol, parfum des réalités lugubres.
L'office, très court, terminé, une vingtaine de pieuses infirmières, les unes résidentes et attitrées, les autres surnuméraires comme Thérèse, se réunirent à la pharmacie où chacune prit, dans un tiroir séparé, son tablier, ses manches et sa trousse. Puis le pansement du soir des quatre-vingts cancéreuses commença.
Déjà, d'un bout à l'autre des salles, retentissaient des appels fiévreux, impatients, désespérés, et, dans ces bouches condamnées la plupart à se taire bientôt pour toujours, la note gouailleuse de l'accent parisien surprenait comme une sinistre bouffonnerie.
—Vite! vite! A moi d'abord! Je suis sûre que l'heure est passée! On voit qu'il n'est pas malade, le curé: il a mis le temps à dire ses oremus!
Quelques-unes de ces malheureuses hurlaient de désir, implorant, ainsi que la plus divine volupté, cette minute divine, unique dans leur journée, pendant laquelle une goutte de morphine endormait leurs souffrances. Les seringues d'argent, de lit en lit, accomplirent leur tâche. Bientôt les salles furent plongées dans un silence profond; pour celles qui étaient bien portantes, l'heure pénible commençait.
Thérèse, en sa qualité de débutante, fut chargée d'une des moins atteintes, grande femme robuste dont elle n'aurait pu dire si elle avait dix-huit ans ou cinquante: sur ce qui avait été un visage, des coussins de charpie arrosés de phénol remplaçaient le nez et les joues. D'une bonne humeur presque effrayante en pareil lieu, cette condamnée à mort ne tarissait pas de bons mots sur elle-même. Ses plaies lavées, ses coussins de charpie renouvelés, elle dit à Thérèse:
—Merci, ma petite dame. Vous êtes nouvelle, encore un peu lente. Mais l'habitude viendra. Vous avez des dispositions et je vous promets ma pratique. Entre jolies femmes, on se doit ça. Mon Dieu! oui; vous me croirez si vous voulez: j'ai été aussi jolie que vous. Tout de même, si vous me refaites ma frimousse d'autrefois, je dirai que vous êtes habile.
—Vous verrez que tout ira bien. On en a guéri de plus malades, répondit Thérèse, avertie de ne pas ménager ces mensonges toujours crus comme des oracles.
La malade subitement devint très sérieuse. Une lueur triste passa dans ses yeux.
—Je sais qu'on en revient, fit-elle. Mais il y a un plaisir de la vie que je ne connaîtrai plus: ma pauvre tabatière!
Sortie de cette première épreuve relativement facile, madame de Sénac eut à soutenir d'autres luttes plus méritoires. Elle visita des plaies qui laissaient à nu l'ossature d'un membre entier. Par d'effroyables excavations lentement creusées dans la chair elle vit, parfois, le coeur battre et les poumons se soulever. Mais elle tint bon jusqu'au bout, soutenue par sa foi, par sa volonté et surtout par l'exemple des autres héroïnes dont elle partageait le rude labeur. Quelques-unes la connaissaient; la plupart se connaissent entre elles. D'un signe de tête très léger, à peine d'une phrase discrète elles se saluaient. Plusieurs devaient se retrouver le soir à l'Opéra ou parmi le monde le plus élégant; mais, dans cette maison presque clandestine d'un faubourg, elles semblaient se cacher l'une de l'autre, ainsi qu'il arrive à certaines, en ces rencontres moins avouables qu'il convient de taire et d'oublier.
Albert attendait sa femme dans leur petit salon.
—Chères mains, n'en faites pas trop! dit-il en baisant les jolis doigts, coquettement parfumés à cette heure. (Ils savaient quelle caresse les attendait.)
—Je n'en ferai jamais trop, répondit la jeune femme, pour remercier Dieu qui t'a conservé à moi, qui me rend si heureuse, tandis qu'il envoie de pareilles tortures à quelques êtres humains.
—Est-ce que tu comptes retourner là-bas? demanda-t-il. Tu es toute pâle.
—Je retournerai, dit-elle gravement, ne serait-ce que pour voir un côté estimable, consolant, de ce monde que j'ai souvent méprisé.
Dès lors elle eut, chaque semaine, son «jour de pansement», journée complète, commencée aux premières heures, à peine interrompue au moment du repas qu'elle venait prendre avec son mari. Hélas! plus l'époque du jugement approchait, plus elle se confirmait dans une certitude qui lui causait un trouble douloureux. Des symptômes, à peine sensibles pour d'autres yeux que les siens, lui faisaient voir en effet qu'un désastre de fortune serait une crise funeste au bonheur de sa vie. Déjà elle songeait avec un soupir à leur chère intimité d'autrefois. Souvent, quand il sortait de ses interminables conférences avec Guidon, Albert surprenait sa femme par des mouvements d'humeur, par de brusques sorties sur des motifs insignifiants, ou, ce qui la choquait plus que tout le reste, par des allusions qu'il ne pouvait retenir aux services qu'elle avait demandés à Fortunat, qu'elle en avait acceptés. En d'autres occasions, il manifestait un découragement à peine croyable chez un homme qu'on aurait jugé supérieur à tous par l'énergie.
—Souviens-toi! lui dit-elle un jour. Pendant deux ans tu as lutté «contre Dieu même», c'étaient tes paroles. Est-il donc plus difficile de lutter contre Cadaroux? Quoi qu'il arrive, peut-on nous ôter l'un à l'autre? Va! si tu crains pour mon propre courage, tu peux être sans inquiétude, ami! Tu me verras sourire, plus souvent qu'aujourd'hui, peut-être. Redeviens toi-même! Ne m'as-tu pas raconté que les chevaux de sang restent debout les derniers dans les fatigues de la guerre?
—Oui, répondit-il d'une voix sourde. Mais je ne t'ai pas dit qu'ils valent mieux que les autres pour tourner la meule.
Vers le commencement de mai, la Chambre des appels de police correctionnelle confirma le premier jugement. Dès lors, les catastrophes les plus extrêmes devenaient probables; mais, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, Sénac redevint digne de lui-même quand tout espoir sembla perdu. Le gentilhomme retrouva sa fermeté pour faire tête à l'orage, et marcher à la ruine comme ses pères marchaient à l'échafaud. Thérèse le secondait en femme de race, ouvrant ses portes aux visiteurs encore une fois nombreux. De même que mille personnes prennent le deuil à la mort d'un Montmorency, pour se donner de belles alliances, de même on ne rencontra plus que des gens qui vous disaient, la larme à l'oeil:
—Êtes-vous allé chez les Sénac? Ils sont bien courageux. Hier je disais à la pauvre jeune femme…
Il faut avoir passé par là pour comprendre ce que dut souffrir Thérèse, en face de ce défilé qui tenait à la fois d'une cérémonie d'enterrement et d'une promenade à l'Hôtel des ventes, un jour d'exposition curieuse. Tous ces braves gens qui venaient l'assurer de leur sympathie, examinaient toute sa personne d'un même regard froid. Puis, tandis qu'ils débitaient leurs conseils et leurs consolations, leurs yeux faisaient le tour de la pièce majestueuse, comme pour s'en graver une suprême image dans la mémoire.
En somme, le monde voyait disparaître ce jeune ménage qui lui avait toujours échappé, avec le même sentiment d'estime malveillante qu'il avait eu, dès le premier jour, pour ces deux insoumis, indifférents à ses faveurs, supérieurs à ses petitesses. Leur dernier crime, non moins offensant que les autres, était de ne vouloir pas être plaints. On les en punit en les plaignant avec une emphase retentissante. Les plus féroces leur demandaient:
—Enfin, voyons, qu'allez-vous faire, mes pauvres amis?
D'aucuns, beaucoup plus rares, montrèrent qu'ils les connaissaient bien en leur offrant leur bourse. Ils ne se seraient pas risqués beaucoup plus en offrant tout le grain de leur aire à deux aigles blessés. Enfin, rien ne manqua aux cérémonies dont le monde accompagne la disparition des vaincus de la vie, pas même l'oraison funèbre que Javerlhac prononça en vingt mots. Quelqu'un ayant exprimé devant lui cette opinion que les Sénac n'étaient pas de leur siècle:
—Pas de leur siècle! fit-il. Je crois bien! Ils n'étaient même pas de leur planète.
Cependant Guidon du Bouquet, jugeant le moment venu, posait les premiers jalons d'une demande en séparation de biens à introduire par la comtesse, quitte à s'en voir désavoué.
Mais une procédure plus expéditive allait appeler Cadaroux devant une juridiction dont il n'avait pas prévu la compétence.
XV
Depuis plusieurs semaines, le père Signol avait un successeur à la maison du bac; mais, soit à cause de l'esprit d'indépendance qui le distinguait, soit pour ne pas s'éloigner, même de trois cents mètres, du Rhône, son «père nourricier», il avait refusé l'asile offert par la comtesse dans son hôpital. On se doute bien, d'ailleurs, que le brave homme n'y avait rien perdu, et, selon toute probabilité, ce n'était pas avec ses seuls moyens qu'il s'était installé et qu'il vivait assez doucement dans une chaumière au bord de l'eau, à quelque distance du village, en aval du bac.
Fortunat l'y avait suivi, à l'inexprimable colère de Saturnin, frustré d'une partie de sa vengeance par cette cohabitation nouvelle. Le jeune homme semblait prendre à son installation un intérêt et un plaisir tout particuliers. Aussi bien, pour une cause que l'on va voir, l'existence pour lui n'était plus la même. En peu de jours, vêtu comme un ouvrier, il avait blanchi les murailles de la petite maison, repeint les fenêtres et la porte, réparé la palissade. L'intérieur se garnissait d'un mobilier simple mais suffisant. Le jardinet s'emplissait de fleurs et de légumes, et, devant la barrière, des poules picoraient sur le chemin de halage le grain tombé du bât du meunier.
Parfois, à la nuit tombante, une femme venant du village par des sentes détournées se glissait dans l'humble logis, après s'être assurée que personne ne l'épiait. C'était la mère de Fortunat, jadis plus ardente que son mari lui-même dans sa rancune contre les Sénac, à ce point que la conduite de son fils l'avait révoltée comme une défection honteuse. Mais, avec le temps, cette première flamme de la haine s'était assoupie dans le coeur de la vieille Corse, ou plutôt le sentiment maternel avait, repris le dessus. Alors elle avait tâché d'adoucir son mari: vains efforts! Peut-être Cadaroux, livré à lui-même, se fût-il calmé, surtout avant l'époque où l'on put croire que ses machinations le conduiraient à la fortune. Malheureusement, il avait près de lui, dans la personne de sa fille Reine, le démon de la discorde! Lætitia comprit bientôt que la réconciliation qu'elle désirait à cette heure était impossible. En même temps, cette mère infortunée se vit menacée dans la vie de son fils comme elle était déjà frappée dans sa tendresse. Une ou deux fois, se cachant comme une coupable, elle était parvenue à l'apercevoir, et, sur ce visage amaigri, dévoré par un mal dont elle ne soupçonnait pas la cause la plus douloureuse, elle avait lu des prédictions sinistres.
Quand le jeune homme, enveloppé dans la vengeance qui frappait le vieux batelier, dut chercher un autre asile, sa mère, dans une entrevue soigneusement dissimulée, le conjura, les larmes aux yeux, de revenir au toit paternel. Mais Fortunat ne lui répondit que par le serment de ne jamais rentrer dans une maison souillée par la plus horrible injustice, à moins que le désistement de son père ne vînt mettre un terme aux indignités déjà commises. Hélas! le procès marchait trop bien pour qu'il pût être question de ne pas en presser l'issue.
Alors la pauvre mère n'eut plus qu'un désir: apporter dans l'exil de son fils tout l'adoucissement possible. Quand le vieux Signol, grâce à la générosité de la comtesse, eut loué la petite chaumière des bords du Rhône, Lætitia vint visiter la masure. Avec des peines infinies, elle fit accepter à son fils, pour rendre cet abri moins sordide, les quelques louis qu'elle avait pu soustraire à la comptabilité méticuleuse de son seigneur et maître. De cette façon, le vieux batelier et celui qu'il appelait toujours son pensionnaire furent logés décemment, grâce à un fonds commun provenant des deux sources le moins faites en apparence pour se confondre.
Chose encore plus inattendue! la vieille Corse en vint assez vite à se prendre pour Thérèse de Sénac d'une passion véritable, sans se douter que ce sentiment pénétrait en elle comme un reflet. Fortunat, qui avait aimé tendrement sa mère quand il était relativement heureux, se mit à l'adorer quand il retrouva, dans ce coeur rude mais sincère, le seul écho qui pût répondre au sien. Elle eut enfin part à ses confidences. Il lui conta sa rencontre avec Thérèse, au bord du Rhône, presque à l'aube du jour, quand la vaillante châtelaine était venue défendre l'honneur de son toit. L'âme passionnée de cette femme de soixante ans, dont les cheveux restaient noirs comme l'ébène, s'exaltait à ces récits dont elle s'augmentait encore le romanesque attrait. Quoi! elle avait pu haïr cette belle comtesse qui traitait Fortunat comme un ami, comme un frère; qui lui confiait son intérêt, son estime, sa personne, sa réputation elle-même!… C'était un culte véritable qu'elle avait à cette heure, elle aussi, pour cette ennemie d'hier, et, plus d'une fois, elle s'était demandé si «l'enfant» n'éprouvait pas autre chose encore que du dévouement pour la grande dame.
Mais Fortunat trompait sa mère de son mieux, en ne la laissant lire que sur une des faces de son coeur.
Un matin, Reine Cadaroux eut une lettre de son père, qui était à Paris depuis plusieurs jours afin d'assister au jugement. Le Bouscatié racontait son triomphe en quelques lignes terminées par cette plaisanterie sinistre: «J'ai idée, cette fois, qu'ils peuvent accorder les violons pour la danse.» En attendant mieux, ce fut Reine elle-même qui se mit à danser, tant elle était joyeuse. Puis, allant à la fenêtre, elle envoya, suprême insulte! un baiser vers la Tour, en disant:
—A bientôt, ma belle! Mère, vous ne riez pas en songeant à la figure que nos châtelains font en ce moment?
Non, elle ne riait pas, la pauvre Lætitia. Elle songeait à la figure que ferait son fils, quand elle pourrait aller le trouver, vers la brune, pour lui porter le message fatal!
Le soleil était couché. Fortunat comptait les minutes, car il savait que le procès devait être jugé de la veille. Il attendait sa mère dans sa chambre, dont la fenêtre ouverte laissait pénétrer les voix grondantes du Rhône enflé par une crue de printemps. Sur la berge, le vieux Signol debout, immobile, fumait sa pipe, magnétisé par la fuite régulière des eaux chargées d'épaves. Lætitia parut bientôt. Elle ouvrit la porte; son fils courut à sa rencontre.
—Eh bien? fit-il, enveloppant sa mère d'un regard fiévreux.
—Mauvaise nouvelles!
—Pour qui?
—Pour toi, sventurato!
Il avait compris. Il se laissa tomber sur une chaise, tandis que sa mère, debout près de lui, posait ses mains sur la tête brûlante de «l'enfant». Bientôt, aspirant l'air pour ne pas défaillir, il se dégagea et s'approcha de la fenêtre ouverte. Il faisait presque nuit; la sourde menace des eaux devenait plus sinistre à mesure qu'augmentaient les ténèbres. La rive gauche, à peine marquée par des collines détachées sur le ciel, semblait éloignée d'une lieue. La ciel était sombre et bas; la pluie commençait à tomber doucement. Fortunat, pendant une longue minute, garda le silence comme pour mettre son âme à l'unisson de la tristesse de la nature.
—Ma mère, dit-il tout à coup d'une voix faible, bientôt nous ne nous verrons plus!
Lætitia n'avait pas conservé ses oreilles de vingt ans. Elle fit répéter la phrase qu'elle n'avait point entendue.
—Nous allons nous quitter, répéta le jeune homme avec plus de force.
Elle joignit les mains, et, glacée d'une affreuse épouvante, elle demanda:
—Où iras-tu donc?
—Là-bas!
De son bras étendu, Fortunat désignait l'horizon vague des montagnes, sur l'autre rive. Sa mère crut qu'il montrait le Rhône.
—Malheureux! cria-t-elle. Tu veux mourir!
—Non! répondit-il en la rassurant d'un geste. Soyez sans crainte. Elle m'a défendu de me tuer!
À cette parole qui lui brisait le coeur, Lætitia fut sur le point de s'écrier: «Et moi!» Mais elle se tut, comme foudroyée par le secret qu'elle découvrait.
—Que gagneras-tu à partir? dit-elle.
—Ce que j'y gagnerai? De ne pas voir la comtesse de Sénac chassée de son château, sans que, cette fois, je puisse la défendre. Ah! pourquoi suis-je né?
—Je t'en prie, calme-toi! dit la mère en se mettant à genoux devant son fils. Voyons! que faut-il faire? Cherchons un moyen. Écoute: si je pouvais… Ton père est encore à Paris pour quelques jours. Si je pouvais, pendant son absence, mettre la main sur ces papiers?… Je les connais. Que de fois il me les a montrés en me disant: «Voici la clef du château de Sénac.» Quand je les aurais pris, tu les donnerais à la comtesse. Et alors, tout serait fini. Tu pourrais rester!
—Pauvre mère! dit Fortunat. Que ne peut-elle vous entendre! Hélas! le moyen ne serait pas bon. D'abord, mon père vous tuerait si vous faisiez cela. Ensuite, croyez-vous que la comtesse consentirait à se servir d'une arme volée,—même pour se défendre? Vous ne la connaissez pas! Et puis, voyez-vous, même si elle revenait… Mon Dieu! c'est ce jour-là que je devrais partir!
—Mais pourquoi? pourquoi, au nom du ciel?
Le jeune homme se tut. Pendant quelques secondes on entendit seulement la grande voix du fleuve roulant ses eaux pressées, à la lumière vague des étoiles qui commençaient à se montrer. Fortunat hésitait encore à dévoiler son coeur, même à sa mère. Il luttait contre la douce tentation de laisser son amour vivant derrière lui, dans une oreille humaine. Enfin, il céda. Ne venait-il pas de trouver un dépositaire digne de cet héritage? Et, surtout, qu'avait-il à révéler qui ne fût à la gloire de son idole?
—Il y a une chose que vous ne savez pas, dit-il en s'approchant pour être entendu sans trop élever la voix. J'aime comme un misérable fou la comtesse de Sénac… et j'en meurs!
Lætitia, élevée dans le pays où toutes les passions sont puissantes, parut à peine étonnée. Ses yeux brillaient, dans l'ombre, d'un feu singulier. Elle murmura, sans apercevoir elle-même tout ce qu'il y avait au fond de sa pensée:
—Lui as-tu parlé?
—J'ai parlé! répondit le jeune homme en embrassant doucement sa mère au front. J'ai dit une parole qui méritait toute sa colère; et cependant elle ne s'est point irritée. Si vous l'aviez entendue! Si vous aviez vu son regard! C'est une grande dame, assurément; mais, de plus, c'est une sainte. Une créature comme elle n'a besoin ni de mots pompeux, ni d'indignation bruyante. Elle m'a dit une phrase, une seule phrase que je n'oublierai jamais; tout a été fini!… Et je l'aime toujours, je l'aimerai jusqu'à ma mort—dont je lui ai juré de ne point avancer l'heure… Mais je sens qu'il ne faut plus que nous nous rencontrions ici-bas. J'ai eu d'elle tout ce que je puis rêver: le bonheur de la servir. Elle m'a touché la main. Elle m'estime. Elle ne m'oubliera jamais… Ne détournez pas la tête: j'ai sa promesse! Quand sa bouche a dit une chose, la vérité même a parlé. Maintenant, quoi qu'il arrive, que le malheur l'atteigne sans espoir ou qu'elle soit délivrée de toute crainte, que puis-je pour elle? Rien. Mon rôle est fini dans sa vie… Je pars!
—Où iras-tu?
Comme il allait répondre, une clameur lointaine arriva du Rhône, portée par la brise que la nuit soulevait. Des voix qui semblaient se rapprocher criaient: «Au secours!»
Fortunat courut à sa fenêtre et répondit par un «holà!» vigoureux.
Le père Signol, toujours debout au bord du fleuve, ôta sa pipe de sa bouche et grommela tout haut:
—Ils ont le temps d'appeler, d'ici à la mer!
En même temps, une masse noire passa sur l'eau comme une flèche, à vingt brasses de la maison. Deux voix se distinguaient. L'une cria: «Signol!» L'autre, moins forte, prononça un autre nom. Fortunat, les cheveux hérissés de frayeur, se rapprocha de sa mère qui n'avait rien entendu.
—Mon père est à Paris? demanda-t-il tout tremblant.
La vieille femme répondit, sans comprendre l'agitation de son fils:
—Je ne l'attends que dans plusieurs jours. Pourquoi?…
—Fortunat! hurlait encore la voix, que la brise apportait plus distincte.
En deux bonds, le jeune homme fut au bas de l'escalier et sauta dans la légère nacelle retenue par un cadenas à l'anneau de fer.
—La clef! Signol, vite la clef! N'avez-vous pas entendu?… En barque, et démarrons!
Le vieux batelier, la main sur ses yeux, regardait le point noir prêt à disparaître pour toujours. Avec un calme sinistre, qui cachait mal une effroyable expression de triomphe, il répondit:
—C'est l'embarcation du bac qui vient de partir à la dérive. J'avais bien dit qu'un jour ou l'autre cet apprenti causerait un malheur. Ah! ah! ils ne me trouvaient plus assez fort!… Non, par le diable! je ne me serais pas senti assez fort pour passer le Rhône, quand il monte d'un demi-pied par heure!
Et, satisfait de la vengeance longtemps appelée, l'homme restait immobile, prêtant encore l'oreille. Les voix s'entendaient toujours, mais déjà de bien loin.