—La clef! malheureux! criait Fortunat. Êtes-vous donc le dernier des monstres? La clef! Ah! bandit! Je l'aurai de force!
Il allait se précipiter sur l'implacable vieillard. Signol mit la main dans sa vareuse et dit tranquillement:
—Partir sur cette coque de noix, dans les ténèbres, avec un courant qu'un cheval au galop ne suivrait pas! Je jure que nous ne serions pas plus certains de mourir vous et moi, si nous avions la main du bourreau sur l'épaule. Non, jeune homme, vous ne me prendrez pas la clef.
Tout en parlant il l'avait sortie de sa poche. Il fit un mouvement de la main, on entendit le bruit d'un objet lourd qui tombe dans l'eau; en même temps, pour la dernière fois, les clameurs sinistres des deux victimes entraînées parvenaient à la rive.
—Signol, gémit Fortunat, tu n'as donc pas reconnu cette voix qui m'appelle? On aurait dit celle de mon père!…
Et il se mit à courir le long du fleuve, comme s'il avait pu espérer, à moins d'un miracle de Dieu, d'atteindre ceux qui allaient mourir.
L'obscurité empêchait de voir la physionomie du vieux passeur. On l'entendit répondre, d'une voix grave comme celle d'un juge:
—Si c'est le Bouscatié qui appelle, que Dieu ait pitié de son âme et lui pardonne! Mais c'est assez d'une mort dans la famille, pour cette nuit! Je viens de vous sauver la vie.
A cet instant, madame Cadaroux, folle d'angoisse, arrivait sur la berge. En n'apercevant pas son fils, elle poussa des cris de détresse.
Fortunat reparut bientôt. Ses jambes chancelaient sous lui.
—Ma mère, dit-il d'une voix méconnaissable, rentrons à la maison; je vous accompagne.
Elle le regarda; encore confondue de terreur; elle n'avait compris que vaguement la scène.
—Tu reviens chez nous?
Ensemble ils partirent. Lætitia multipliait les questions. Son fils, sans lui répondre, la tirait après lui dans une course rapide, hâté d'arriver, espérant encore qu'il s'était trompé, qu'un indice, une preuve quelconque allait lui démontrer que son père était bien loin du Rhône à cette heure. En voyant son frère sur le seuil où il n'avait point paru depuis longtemps, Reine eut une exclamation où la joie n'entrait pour rien. De sa voix aigre-douce, elle grommela:
—Je te préviens que le père peut te surprendre d'un moment à l'autre. Une dépêche vient d'arriver, nous avertissant de l'attendre ce soir. Gare à ton dos, s'il te trouve à la maison!
Fortunat bondit sur le lugubre papier bleu que sa soeur lui tendait. A peine il put lire cet arrêt de mort:
«Je me suis décidé à partir aujourd'hui. Dînerons ensemble.»
Avec un cri terrible, il s'évanouit.
* * * * *
Le lendemain, vers le coucher du soleil, un fermier de la riche plaine arlésienne surveillait, du haut de la levée battue par les eaux, la décroissance du fleuve. A Mollégés, le Rhône, devenu large comme un golfe, débarrassé de toute résistance, maître du pays jusqu'à la mer, calmait sa rage et ralentissait sa marche, ainsi que fait un vainqueur, sûr désormais de sa conquête. Déjà le remous causé en cet endroit par l'écluse naturelle du seuil de la Crau, se faisait sentir et annonçait la baisse prochaine du fleuve. Sous les arbres qui croissaient magnifiques et nombreux dans le limon, des amas de roseaux mélangés d'écume jaunâtre formaient de grandes îles flottantes. Le fermier joyeux songeait qu'on allait pouvoir dormir tranquille cette nuit-là, sans craindre la rupture des digues, signal toujours craint d'une fuite précipitée et désastreuse.
Soudain, une masse plus lourde, enchevêtrée dans un buisson, frappa sa vue. L'homme, une main sur ses yeux, considéra l'objet attentivement et parut bientôt fixé sur sa nature. A cette même place, il avait déjà vu bien des fois une face grimaçante, sinistrement grotesque, comme celle que lui montrait l'épave humaine échouée à dix pas de la levée.
—Un négadis! fit le paysan, sans s'émouvoir.
Après cette exclamation peu pathétique, il rentra chez lui et, fort tranquillement, comme il sied à un homme habitué à ces aventures, il envoya un pâtre avertir «la justice» d'Arles. Puis il se mit à table avec sa famille, et, durant tout le repas, il fut question de la gênante habitude qu'ont les négadis du Rhône de venir s'arrêter à Mollégés. Toutefois l'indifférence devint de la stupéfaction quand on reconnut, par les papiers du mort, qu'il arrivait de Paris et même qu'il était venu bon train: sa note d'hôtel était acquittée de l'avant-veille. D'autres papiers firent voir qu'il était maire d'une commune appelée Sénac, dans l'Ardèche, et, sans doute, propriétaire d'un château féodal, car son portefeuille contenait la photographie d'un donjon à l'apparence majestueuse. Comme, en outre, il avait de l'argent, on lui accorda les honneurs d'un drap blanc sur de la paille fraîche, dans une salle basse de la maison. Puis on envoya ce télégramme:
«Adjoint Sénac (Ardèche).
«Maire de votre commune trouvé mort sur notre territoire. Envoyez instructions.»
Le batelier n'a jamais reparu. Sans doute, comme l'avait prophétisé le vieux Signol, il est allé «jusqu'à la mer».
XVI
Quelques jours après, Thérèse de Sénac trouvait dans son courrier la lettre suivante:
«Madame, les journaux vous ont appris l'affreuse catastrophe; mais ils n'ont pu vous dire qu'une faible partie du drame qui hantera jusqu'au dernier jour mes oreilles et mes yeux. Dans quelque temps, ma pauvre mère vous fera ce récit. Madame, soyez bonne pour elle…
»Pardonnez-nous; l'expiation est suffisante. Pour vous, désormais, l'orage est passé. Un peu de cendres encore chaudes au fond de l'âtre où des papiers maudits achèvent de brûler, voilà tout ce qui reste de vos angoisses—permettez-moi de dire de nos angoisses passées.
»Revenez bien vite à Sénac, chez vous, parmi vos malades et vos pauvres. Le vieux Signol a repris ses fonctions que nul n'ose plus remplir. Encore une fois il vous fera passer le Rhône dans son bateau. Encore une fois vous gravirez la pente des allées, si odorantes, si fleuries aujourd'hui!
»Encore une fois vous monterez sur la vieille tour; mais, quand vous serez sur le sommet, ne regardez pas du côté de la ville: aucun danger ne vous y menace plus. Tournez les yeux vers le Levant, dans la direction des montagnes qui cachent la Grande-Chartreuse. Que vos prières aillent retrouver là, sous les grands sapins toujours verts, le dernier rejeton d'une race malheureuse qui fut l'ennemie de la vôtre et qui va finir dans le silence, mais non pas—vous le savez—dans la rancune et dans la haine qui durèrent trop longtemps!
»Soyez toujours heureuse, madame! Vous avez vaincu le malheur et vous méritiez de le vaincre. N'oubliez pas celui qui fut pour vous un humble et dévoué serviteur.
»FORTUNAT CADAROUX.»
XVII
Les Sénac sont fixés dans leur château. Selon toute apparence, Paris ne les reverra qu'en des apparitions assez courtes. Ceux qui les approchent, plus nombreux qu'autrefois, les trouvent changés; non pas plus dédaigneux de l'idéal, non pas moins fiers de leur race, non pas moins absorbés dans leur tendresse réciproque et dans leur pitié pour ceux qui souffrent, mais plus indulgents, plus résignés à la réalité médiocre, en quelque sorte plus humains. Le soin des malades et des pauvres, les relations avec les voisins, la conduite d'un domaine constamment amélioré dans l'intérêt de tous, occupent leurs moindres loisirs. Cependant, si affairée qu'elle puisse être, la comtesse est montée chaque jour, pendant bien des mois, aux vieux créneaux de la plate-forme où, son beau visage tourné vers l'Orient, elle prie pour le jeune chartreux qu'elle n'a point oublié. Plus d'une fois elle a fait en sorte d'avoir de ses nouvelles. On lui a dit qu'il serait devenu un saint moine—s'il avait le temps. Mais ses jours sont comptés. C'est à lui, à lui d'abord, que la fosse toujours ouverte sous le grand crucifix du cimetière semble adresser la solennelle admonestation. Il le sait; il en est heureux; déjà il se repose. Il n'attend, il n'espère, il ne craint plus rien ici-bas, ce mourant, déjà mort au monde. Il ne sait pas, surtout, il ne saura jamais, que, du fond de son cloître, il a rendu Albert jaloux, sans que Thérèse, durant des mois, en eût soupçon. Peut-être que, pour la première et la dernière fois de sa vie, Albert n'eut pas tout à fait tort d'être jaloux…
Un matin la comtesse, du haut de son observatoire, aperçut son mari qui marchait à grands pas sous une charmille, et, croyant n'être pas vu, jetait souvent vers les créneaux où flottait la robe de sa femme des regards chargés de tristesse. Frappée d'une idée subite, instruite, hélas! par l'expérience, elle descendit les marches et courut au promeneur, qui fut d'abord étonné de sentir dans ses bras celle qu'il croyait à la Grande-Chartreuse.
—Mais sois donc heureux! dit-elle. Que peux-tu craindre? Que te manque-t-il?
—Tiens! répondit Sénac, chacune de ces pierres, chacun de ces arbres me fera toujours souvenir que tu serais aujourd'hui loin de cette demeure, sans un autre homme. C'est lui qui te l'a donnée, en quelque sorte; ce n'est pas moi. Qui m'aurait dit qu'un inconnu prendrait une telle place dans ta vie?
—Eût-il sauvé cette vie cent fois, qu'importe? C'est toi que j'aime et pour qui je suis prête à mourir! Oh! mon ami, ne trouves-tu pas qu'il est temps de nous humilier devant l'ironie des calculs de notre sagesse? Tout ce qui n'est pas nous-mêmes a trompé notre attente. La richesse que nous pensions avoir a failli devenir pauvreté. Par notre amour nous nous sommes causé mutuellement beaucoup de souffrance. Le monde que nous méprisions, que nous méprisons encore, s'est vengé de son mieux; nos amis nous ont mal conseillés; c'est un ennemi qui nous a sauvé. Enfin, c'est le fils d'un athée, le descendant des abatteurs de croix qui renonce au monde et qui nous y laisse, nous les enfants des croyants et des justes! Ah! cher, soyons très humbles, très simples, très reconnaissants de ce qui nous est donné: faisons, pensons ce que font et pensent les autres, j'entends ceux qui sont bons, qui s'aiment, et qui sont heureux.
—Amen! dit Albert en baisant les lèvres qui venaient de prononcer des paroles si sages.
Néanmoins il sentait toujours un vague déplaisir quand Thérèse, fidèle à sa reconnaissance, allait saluer au loin les cimes bleues des montagnes de l'Isère; mais jamais plus il ne laissa entendre une parole pour blâmer ces visites au sommet de la tour, ni pour les rendre plus rares. Et cependant, comme des mois s'étaient passés, elles se firent moins fréquentes; puis, pour la jeune femme alourdie, l'escalier aux rudes marches devint un chemin trop pénible. Thérèse de Sénac, cette fois, avait perdu ces ailes qui faisaient gémir la Révérende Mère de Chavornay, dont les cierges brûlaient toujours dans la chapelle.
Et lorsqu'un jour la sainte religieuse apprit la naissance d'Esther-Fortunée-Christiane de Sénac, dont elle était la marraine dignement suppléée par Kathleen Crowe, elle écrivit à sa nièce, d'une main qui commençait à trembler sous le poids de l'âge:
«Chère enfant, vous savez maintenant quelle grâce je demandais pour vous au bon Dieu. Désormais je ne suis plus inquiète. Il peut m'appeler quand il voudra. L'ange qu'il vous a donné vous apprendra enfin l'art d'être heureuse en ce monde.»
FIN
End of Project Gutenberg's Plus fort que la haine, by Léon de Tinseau