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Plus fort que la haine

Chapter 5: IV
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About This Book

A newly married aristocratic couple, whose union provokes gossip in elite circles, retreats to an imposing family residence and initially enjoys domestic happiness. Rumors about the bride's past and the husband's absence stir polite society, then attention shifts as local tensions rise: restoration work and a countess's insistence on institutional medical care frustrate laborers and patients alike. The narrative examines social hypocrisy, the collision between private intentions and public judgment, and how charity, appearances, and rumor reshape relationships across social classes.

IV

Plusieurs mois s'écoulèrent dans un bonheur qui ne tarda point à subir la grande loi des réactions humaines.

Depuis l'achèvement des travaux de restauration, les ouvriers du pays se jugeaient lésés parce qu'ils ne pouvaient plus, chaque samedi, tendre leurs deux mains, à une paye facilement gagnée. Les malades se plaignaient que la comtesse les contraignît à se faire soigner dans son hôpital—nom odieux à tous les gens du peuple, quels qu'ils soient—au lieu de leur envoyer ses couvertures et son vin de Bordeaux à domicile.

Quant à l'école, depuis qu'un établissement communal s'était élevé par les soins de Cadaroux «conformément à la loi», les parents, libres de choisir, croyaient faire une faveur en maintenant leurs marmots chez les soeurs. Ils oubliaient déjà la soupe dont elles bourraient les pauvres, les confitures dont elles couvraient les tartines des plus aisés. Soupe et confiture semblaient chose due.

La «seconde société» jetait sur la tour de Sénac les mêmes regards tendres que les bourgeois de la rue Saint-Antoine jetaient sur la Bastille, dans le bon temps, mais pour des motifs contraires. La prison s'ouvrait trop facilement. Le château faisait trop de façons à s'ouvrir. Enfin les élus de la vieille noblesse reprochaient à ces nouveaux venus dans leur ciel de faire bande à part et de n'en agir qu'à leur tête. Ces jeunes fous, ennemis de tout conseil, n'avaient demandé l'avis de personne sur les restaurations de Sénac, pas même celui du chanoine Calvisson, connu par ses travaux archéologiques, sans lequel pas un des châtelains du pays n'eût osé remplacer une espagnolette. Comme pour mieux affecter l'indépendance, ils avaient tenu leur maison hermétiquement fermée jusqu'au départ du dernier tapissier. Leur écurie s'était montée, Dieu sait comment, car le général de Lavaudieu, président né des comices, des concours et des courses dans un rayon de vingt lieues, n'avait pas même eu l'occasion d'entretenir Albert des cochers, des palefreniers, des chevaux de selle ou d'attelage, des voitures d'occasion qu'il avait promis de caser chez «son jeune voisin». Avec la même désinvolture on avait dessiné le parc sans consulter les Bressange, dont les charmilles séculaires et les cascades naturelles attirent chaque année des centaines de touristes lyonnais. Enfin Thérèse n'avait jamais parlé à qui que ce fût, pas même à ses proches voisines, des doutes que pouvait lui inspirer la vertu de sa femme de chambre ou la conscience de son cuisinier.

Les sujets ordinaires de l'intérêt de leurs voisins ne parvenaient point à les échauffer, tantôt parce qu'il s'agissait d'individus ou d'incidents ignorés d'eux, tantôt parce que les aliments dont se contentaient les autres ne pouvaient suffire à leur esprit. Malgré sa politesse, Albert, qui avait chassé le tigre en battue chez les rajahs, manquait d'enthousiasme au récit des prouesses des Nemrods languedociens. Les péripéties d'un voyage en sleeping-car semblaient un peu terre à terre à ce couple qui avait remonté le Nil en dahabieh. Et les romans du cru ne pouvaient manquer de faire bâiller—intérieurement—une jeune femme dont le mariage était la plus poétique des histoires d'amour, commencée parmi les ruines de Louqsor et finie sur le seuil d'un cloître; lutte émouvante, où le ciel et la terre semblaient s'être disputé son coeur.

En somme, le nouveau ménage n'avait point d'amis. Les vingt ou trente personnes qui fréquentaient les Sénac sur le pied d'une intimité apparente disaient d'eux:

—Ils sont charmants, mais on ne sait de quoi leur parler, tant ils ont l'air de gens débarqués le matin de l'Australie. Et puis, ils s'aiment trop!

Peut-être qu'en effet ils s'aimaient trop. Peut-être qu'il n'est pas bon de trop aimer, de même que, dit-on, ce n'est pas un bien que d'être trop riche. Hélas! du train où vont les choses, grandes fortunes, grandes amours ne seront bientôt plus guère à craindre!

Albert de Sénac ne songeait pas à se demander s'il aimait trop sa femme. Il lui donnait, en fait d'amour, ce qu'il avait promis, et ce n'était pas peu dire. Mais surtout, il ne bornait pas son mérite à l'aimer beaucoup, voire même à l'aimer trop. Il l'aimait pour elle, et trouvait toujours, parce qu'il s'y appliquait constamment, la façon dont elle souhaitait d'être aimée.

La chose est moins facile et plus importante que ne supposent la plupart des maris. Combien songent seulement à se demander quelle sorte de femmes ils ont prises?

Et Sénac lui-même avait-il bien deviné ce qu'était cette grande et belle personne entourée du nimbe aérien de ses cheveux d'or, toujours grave quand elle souriait, jamais plus attirante que quand elle faisait attendre son sourire? Avait-il déchiffré l'énigme de ces yeux qui variaient, comme incertains entre deux infinis, de l'azur du ciel au reflet verdâtre des flots sans rivage? Certes, la jeune épouse ardemment aimée n'avait point gardé dans tout son mystère ce nimbe idéal et mystique en présence duquel le désir terrestre s'intimidait; mais, en devenant femme, en touchant la terre du bout de son pied charmant, elle conservait encore ses ailes frémissantes.

Plus d'un, à la place d'Albert, eût mis un voluptueux orgueil à couper les ailes de l'ange et à faire mourir dans ces yeux superbes toute autre lueur que celle d'une flamme terrestre. Mais il se souvenait de la façon dont il parlait de son amour, promettant qu'il serait un culte, à l'époque où Thérèse de Quilliane hésitait encore entre Dieu et lui. Maître de son idole pour toujours, il montrait, sous des paroles plus ardentes, le même besoin de croire et d'adorer.

—Va! disait-il. Je sais bien que tu t'envoles plus haut que mes caresses. Eh bien! pars, quitte la terre! prends ton essor! Si haut que tu t'élèves, il faudra que tu m'emportes, enchaîné à toi.

La Révérende Mère de Chavornay, avec le tact et l'intelligence qu'elle mettait en toutes choses, continuait à veiller discrètement sur son neveu, sachant que c'était le meilleur moyen de veiller sur sa nièce. Un jour, elle écrivit une longue lettre pour inviter le jeune gentilhomme à prendre, ou tout au moins à préparer sa place parmi les personnages politiques de son pays. En dehors du devoir qu'elle évoquait sans exagérer l'enthousiasme, elle s'avouait préoccupée du péril funeste de l'oisiveté, trop complète depuis que les travaux de Sénac étaient à leur terme.

«Pour l'homme en général, l'oisiveté est la mère de tous les vices, concluait la sage religieuse. Pour un mari, c'est la mère de tous les dangers.»

Mais la politique, surtout celle d'aujourd'hui, froissait toutes les aspirations de ce rêveur idéaliste.

—Votre tante n'y songe pas, dit-il à sa femme. Quoi! il me faudrait courir les cabarets et flagorner les électeurs comme un simple Cadaroux! Et, quand ils m'auraient donné leurs voix,—s'ils daignent me les donner,—j'accepterais leur argent pour travailler à leur bonheur! Grand merci! D'ailleurs je n'ai pas le temps, et madame de Chavornay me fait rire quand elle s'imagine que je suis oisif. Il n'est pas sur la terre d'homme plus occupé que moi. J'ai la plus grande et la plus chère des tâches: celle de votre bonheur. J'y mets ma gloire et mon ambition. Et si j'apprenais demain qu'il existe une autre femme plus heureuse que vous, je retournerais aux Grandes Indes pour y cacher ma honte.

—Allez! vous pouvez brûler votre vaisseau! répondit Thérèse, la main dans celle de son mari.

Cependant la première année de leur mariage touchait à sa fin. Le vieux château éveillé de sa longue léthargie, habilement complété, discrètement pourvu de toutes les commodités, de toutes les élégances modernes, pouvait passer pour le type de l'habitation d'une grande dame française à la fin du XIXe siècle. Thérèse n'avait eu garde d'y faire entrer ni un meuble, ni un bibelot nouveau; mais elle avait tiré si bon parti des richesses découvertes dans ces vieux murs, qu'on aurait dit qu'elle les avait multipliées. Si elle avait eu besoin d'une récompense, elle l'aurait trouvée dans l'enthousiasme de son mari, gagné chaque jour d'une passion de plus en plus grande pour cette demeure qui portait son nom, qui résumait des siècles de souvenirs et qu'il aimait, surtout, parce qu'il la tenait en quelque sorte des mains de sa femme bien-aimée.

Il aurait de bon coeur passé sa vie tout entière dans ce séjour où le monde n'entrait qu'à certaines heures, comme ces troupes de comédiens choisis qu'un amoureux appelle de temps en temps, pour faire sourire sa maîtresse. Et cependant, vers le commencement de l'hiver, il parla, non sans un soupir, de la nécessité de retourner à Paris dans quelques semaines.

—Pourquoi faire? demanda la comtesse. Vous n'allez pas, j'imagine, me présenter à la cour?

—Non, répondit Albert en posant les lèvres sur la main de sa femme; car c'est vous, précisément, qui serez la reine.

—Ah! cher, je me contente du royaume de Sénac, où la restauration s'est opérée, en somme, assez facilement. Mais retourner là-bas! Quitter le nid où nous sommes heureux, où rien ne nous manque, pour ce vieil hôtel fermé depuis si longtemps!…

—Craignez-vous que les araignées de Paris n'aient la vie plus dure que celles de Sénac?

—Ce sont plutôt les mouches qui me font peur, les odieuses mouches mondaines qui viendront se poser sur notre bonheur et en troubler le rêve.

—Un rêve? Le vilain mot! Quand je m'imagine que tu m'aimes, c'est donc un songe creux? Demande-moi pardon!

Le pardon demandé par un regard et donné par un baiser, Sénac reprit:

—Moi aussi, je déteste les mouches; mais j'ai appris qu'elles sont peu à craindre dans l'air des lieux élevés. Est-ce que nous ne vivons pas au-dessus des petitesses humaines, sur un sommet? Écoute. Nous n'avons pas plus le droit de laisser en friche une partie de notre héritage moral que de permettre à la ronce d'envahir un de nos champs, ou à nos voisins de s'en emparer. Ceux qui naîtront de nous pourraient nous faire le reproche de les avoir amoindris. Et d'ailleurs, penses-tu être moins utile en donnant le bon exemple aux Parisiennes de ton monde qu'en soignant la fièvre des paysannes d'ici?

A ces arguments d'ordre supérieur, il en joignit d'autres plus particuliers qu'il ne supposait pas devoir être les moins efficaces: l'hôtel du quai d'Orsay, précieuse relique du passé, qui réclamait la descendante de ses nobles possesseurs; la Révérende Mère de Chavornay qui n'avait pas vu sa nièce depuis un an. Bref, jamais avocat désireux de gagner une cause ne fut plus ingénieux à la faire valoir sous toutes ses faces.

D'abord Thérèse éluda la réponse. Il était facile de voir que la perspective de quitter Sénac lui déplaisait d'une façon absolue. Mais ce qu'elle montrait moins, c'était le chagrin que lui causait Albert, en marquant lui-même la fin d'un bonheur parfait. A dater de ce moment, les grands yeux de la jeune femme prirent une expression de tristesse qu'elle s'efforçait en vain de cacher derrière les sourires d'autrefois. On la vit chaque jour parcourir la longue galerie du château, dont elle avait fait une merveille, s'enfoncer, quand son mari n'était pas là, dans les allées du parc où commençaient à s'ouvrir les bourgeons. Elle disait adieu tout bas à ces choses qu'elle aimait, qui étaient deux fois siennes.

—Hélas! nous allons partir, et c'est lui qui le veut, l'ingrat!

Il voulait partir, en effet. Chaque matin il prenait la décision d'aborder le sujet du retour à Paris et de ne point le quitter qu'une date précise ne fût arrêtée. Mais depuis qu'il s'agissait de défendre quelques jours de son bonheur, la plus loyale des créatures, la plus incapable de dissimuler, semblait avoir acquis subitement l'instinct du détour et de la ruse, tant elle se dérobait à l'entretien ou le faisait dévier avec une habile souplesse. Tout à coup, au moment où Albert, cachant dans son coeur la plus amère des angoisses, tenait conseil avec lui-même sur la meilleure façon de brusquer le dénouement, Thérèse elle-même reprit la question. En cinq minutes, le départ fut organisé à bref délai. Tout s'agita dans le château. Le comte et la comtesse rivalisaient d'ardeur, chacun de leur côté, pour venir à bout le plus vite possible des préparatifs; si bien qu'on aurait cru voir deux époux également empressés à fuir un lieu témoin de querelles sans nombre. Et cependant tous deux quittaient Sénac la mort dans le coeur, ainsi qu'ils auraient quitté le paradis terrestre, avant le péché.

Il est temps d'expliquer le secret de cette conduite étrange, ou plutôt les secrets, car Thérèse de son côté, Albert du sien, tenaient à regagner Paris, à fuir la province, pour des motifs qu'ils se cachaient soigneusement. Ainsi, au bout d'un an de mariage, entre ces deux êtres qu'unissait toujours la tendresse la plus ardente, déjà cette ombre se dressait, invisible aux yeux du monde:—un double secret.

V

Pour commencer par le secret d'Albert, voici l'aventure qui lui était arrivée, quelque temps après l'épisode de la lettre renvoyée,—un peu rudement peut-être,—à mademoiselle Cadaroux.

Comme Sénac se rendait à cheval au bourg de V…, chef-lieu fort modeste de son canton, il fut arrêté par un homme à l'air triste, proprement mais pauvrement habillé, qui, chapeau bas, déclara se nommer Corbassière, sans autre explication. Le cavalier rendit le salut, pria Corbassière de se couvrir et invita cet homme poli à décliner ses titres, ajoutant par manière d'excuse qu'il habitait depuis peu le pays et n'y connaissait pas grand monde.

—Monsieur le comte, répliqua mélancoliquement l'inconnu, bien des gens voudraient pouvoir dire comme vous, qu'ils ne connaissent pas Corbassière, l'huissier du canton. Daignerez-vous me faire l'honneur d'entrer dans mon étude?… Nous sommes devant la porte, et, si l'on vous voyait en conférence avec moi, les gens pourraient s'étonner.

Albert, qui n'avait jamais vu d'huissier qu'au théâtre où, d'ordinaire, on les peint sous des couleurs moins douces, fut agréablement surpris de cette aménité. Il suivit Corbassière dans son étude qui se composait d'une seule pièce carrelée en briques, prenant jour sur la rue au moyen d'une porte vitrée, coupée à hauteur d'appui. Des affiches multicolores couvraient les murs passés à la chaux. Une table en bois noir, quatre ou cinq chaises de paille, un casier presque vide, formaient tout l'ameublement auquel, pour compléter l'inventaire le plus minutieux, il faut joindre une sacoche, un parapluie, un manteau imperméable, pendus à des clous, et, dans le coin le moins en vue, une paire de bottes pour les exploits à distance, les jours de pluie.

—Monsieur, continua Corbassière en sortant de sa poche un portefeuille long et étroit, votre présence me tire d'un embarras pénible. J'ai reçu ce matin, d'un confrère de Paris, un… une… Enfin j'allais être obligé de me rendre à Sénac, et je vous jure que cela m'aurait causé plus de peine qu'à vous.

Albert fut sur le point d'éclater de rire au nez du brave homme qui craignait de mettre le château sens dessus dessous par sa simple apparition.

—Si je comprends bien, demanda-t-il en faisant appel à tout son sérieux, vous voulez me faire la signification dans votre étude, au lien de me la faire chez moi. J'accepte et j'apprécie la délicatesse du procédé. Mais, s'il vous plaît, de quoi s'agit-il? Je pensais n'avoir plus de procès jusqu'à ma mort.

—Quant aux explications, monsieur le comte, je ne saurais vous en donner! J'ai reçu la pièce toute préparée et n'ai eu qu'à la signer: la voici.

Albert prit le grimoire, un manuscrit de plusieurs pages, d'une écriture peu lisible. Toutefois, avant de le mettre dans sa poche, il discerna sommairement qu'on le citait, lui et quelques autres, à comparaître devant le tribunal correctionnel de la Seine pour entendre prononcer l'annulation, avec toutes ses conséquences, d'une société dont on l'avait nommé jadis administrateur, un peu malgré lui.

—Figurez-vous, monsieur l'huissier, dit-il, que j'ai déjà payé cent mille francs pour ma part de responsabilité dans cette entreprise que je croyais morte et enterrée. Dans quel but la demande en annulation que voici? Va-t-on me rendre mon argent, si l'affaire est annulée?

—Cela m'étonnerait, fit l'huissier. On ne nous dérange guère, nous autres, pour opérer des restitutions. Du reste, M. Cadaroux vous renseignerait, car il doit être au courant. Tout à l'heure, il s'informait si l'avoué de Paris chargé de la procédure ne m'avait rien envoyé pour monsieur le comte.

Au seul nom de Cadaroux, dont il devinait l'hostilité, sans l'avoir jusqu'ici constatée ouvertement, Sénac flaira quelque mauvaise chicane et cessa de croire qu'il s'agissait de rentrer dans son argent. Comme c'était l'heure du courrier, il emprunta une enveloppe à l'obligeant Corbassière, y renferma la citation avec trois lignes au crayon sur sa carte, et adressa le tout à son avocat de Paris; puis il regagna sa demeure et ne dit rien à Thérèse, de peur de l'inquiéter. Quarante-huit heures après, cette réponse lui arrivait:

«Ou cette citation est une mauvaise plaisanterie, ou elle est un coup assez dangereux. Si, comme le prétendent nos adversaires, évidemment conseillés par un habile homme, les actions de cette malheureuse société n'ont pas été régulièrement souscrites à l'origine, les fondateurs doivent rembourser l'argent sur leurs deniers. Trois millions, ce serait déjà sérieux s'il s'agissait d'un groupe solvable. Mais je me doute bien que les autres fondateurs ont disparu ou sont ruinés. Conclusion: il faut étudier l'affaire de près, sans nous endormir, et ne pas recommencer l'expérience du dernier procès. Vous voudrez bien vous souvenir que je vous avais pressé d'être à l'audience et, à dire le vrai, je n'ai jamais bien compris comment, étant parti des Indes tout exprès, vous êtes resté deux ou trois mois au Caire, me laissant plaider tout seul, ce qui a réussi comme vous savez. Nous ne recommencerons pas cette fois-ci, d'autant que, dans l'occasion, il s'agit d'une infraction à la loi sur les sociétés et que vous êtes, pour appeler les choses par leur nom, un accusé sur la sellette. Le printemps va sans doute vous ramener. En attendant, je fais traîner la procédure, jusqu'à ce que nous ayons pu causer et nous entendre.»

Vers la fin de l'année, l'avocat d'Albert, le fameux Guidon du
Bouquet, revint à la charge:

«Qu'est-ce que c'est qu'un certain Cadaroux que je trouve toujours dans mes jambes quand je sollicite une nouvelle remise? Il est facile, d'ailleurs, de voir clair dans le jeu de ce brave homme. Soyez-sûr qu'il aura racheté, pour le prix du papier, tout le paquet des actions des Ciments coopératifs. Supposez l'annulation prononcée et le remboursement du capital effectué, il encaisse peut-être deux millions pour son compte. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons guère tarder davantage à comparaître. S'il ne vous convient pas de quitter le Midi à cette époque, venez du moins pour une semaine ou deux, car j'ai à vous conseiller des démarches que vous seul pouvez faire.»

Sénac ne voulait même pas imaginer cette séparation momentanée, sans compter que Thérèse n'y eût pas consenti. Certes, rien que par un mot, il pouvait la décider à partir dans les vingt-quatre heures; mais, par ce seul mot, il faisait évanouir tout un côté du mirage auquel il avait si doucement habitué ces yeux chéris. Fallait-il déjà laisser voir les avilissantes inquiétudes, les misérables soucis d'argent, qui creusaient la plus banale des ornières sur la route à peine commencée de deux êtres heureux? Ah! s'il s'était agi d'un devoir à remplir, d'un service à rendre! Cette femme au coeur noble eût été la première à tout sacrifier. Albert la voyait encore oubliant ses goûts, ses désirs, même la vocation qu'elle croyait avoir, pour suivre en Égypte son frère menacé.

Mais il se souvenait aussi de leurs entretiens dans le boudoir de la petite maison du Caire, ou sur le pont de la dahabieh qui les emportait ensemble entre les rives du Nil aux vagues violettes. Avec quel heureux étonnement, avec quels yeux brillants d'enthousiasme Thérèse de Quilliane écoutait ce Messie, annonçant la bonne nouvelle de l'amour sans partage, sans dérangement! A cette époque, il raillait comme une honte l'étroite existence imposée par l'organisation présente aux plus libres et aux plus riches. Il se moquait de ces amoureux prêts à mille morts,—en théorie,—obligés, en réalité, de répondre vingt fois par jour à la reine de leur coeur: «Cela coûte trop cher!» ou: «Je n'ai pas le temps!» Quoi! quelque chose de plus précieux que l'amour! Quoi! l'être aimé cédant la place à d'autres intérêts, à d'autres soucis! Non, ce n'était pas ainsi qu'Albert de Sénac entendait donner son coeur. Et lorsqu'il avait fallu choisir entre un souhait formé par Thérèse et le risque d'une grosse somme, conséquent avec lui-même, il n'avait point hésité. Laissant le bateau continuer sa route vers la France, il était resté en Égypte. Ah! ces cent mille francs perdus! N'était-ce point à eux qu'il devait d'avoir conquis sa femme? Qu'allait-elle dire aujourd'hui, le voyant suivre une conduite si différente? Ce rêve atteint de la parfaite union de deux êtres, ce bonheur composé du plus délicieux égoïsme et de la plus pure charité, c'était lui-même qui devait s'avouer impuissant à le faire durer davantage! Lui-même devait montrer les banales nécessités de la vie l'étreignant, s'emparant de lui comme elles s'emparent de tous les autres! Lui-même devait dire:

«Ici nous trouvons la félicité complète; mais nous ne pouvons y rester. Nous n'avons pas le temps d'être heureux. Il pourrait nous coûter cher le doux tête-à-tête plus longtemps continué, tandis que la rude voix de la réalité nous appelle!»

Sénac n'avait point eu le courage de ce pénible aveu qui le découronnait, du moins il en jugeait ainsi, avant que la première année de son mariage eût pris fin. Partir, soit, puisqu'il faut s'éloigner, au moins pour quelques semaines. Mais que Thérèse ignore la véritable raison du départ; que toute inquiétude, même passagère, soit écartée de son coeur!

Et maintenant, après le secret du mari, voici le secret de la femme, non pas le moins lourd des deux.

Fortunat Cadaroux, né d'un descendant des abatteurs de croix et d'une fille superstitieuse de la Corse, offrait ce type étrange, résultat dangereux du défaut d'équilibre entre l'imagination et le jugement, dont l'analyse passionne certains maîtres d'aujourd'hui. La nature l'avait marqué d'un sceau tout féminin d'inconséquence, mais, pour cette fois, la nature s'était complu à mettre la logique en déroute au profit des bons instincts, ce qu'elle fait rarement. L'atmosphère étroite et malsaine d'un intérieur bourgeois, l'éducation dévoyée d'un collège de province, les amitiés et les plaisirs de Marseille où il avait étudié le Droit et pris son inscription d'avocat, le sang révolutionnaire qu'il avait en lui, rien n'avait pu faire de ce jeune homme ni un bellâtre oisif et corrompu, ni un incapable frotté à l'esprit de la Cannebière, ni un aspirant tribun.

Assez riche pour en prendre à son aise avec sa profession, il partageait son temps entre son cabinet de Marseille et le joli coteau de Sénac, longtemps ses seules amours. Il plaidait bien, mais son éloquence était d'une saveur un peu fine pour des palais phocéens. D'ailleurs il était trop vagabond pour avoir une clientèle, et défendait surtout les pauvres diables réduits à gagner leurs procès par charité, ce qui est généralement le moyen de les perdre.

Quand il avait fourni quatre ou cinq plaidoiries et encaissé autant de louis—ou même moins, car il y avait des rentrées difficiles—maître Fortunat venait se reposer à Sénac, chassant toute une journée avec un fusil qui n'était pas toujours chargé, pochant au clair de lune dans son canot, quitte à s'apercevoir, en regagnant la rive, qu'il avait oublié son filet.

Avec la fortune en moins, il aurait eu de la peine à ne point passer pour déclassé aux yeux des bourgeois, ses pairs. Mais surtout, sans le soin minutieux qu'il avait de sa personne, il eût été sûr d'avance d'être appelé «bohème», d'autant que plusieurs centaines de vers dont il était l'auteur engraissaient les rats d'une librairie d'Avignon.

Bien entendu, Fortunat était de la race des tristes, mais sa tristesse ne faisait du mal qu'à lui. Il était tout aussi capable qu'un autre de se tuer quelque jour, mais il n'aurait trouvé ni plaisir ni gloire, comme font de délicieux bandits, à se mettre en route pour l'autre monde escorté d'une pauvre idiote. Il était triste, non d'avoir pris Schopenhauer au sérieux, mais d'entendre une voix en lui qui répétait du matin au soir: «Tu ne seras jamais heureux! Quelque malheur pèsera sur toute ta vie!»

D'où devait venir ce malheur? C'est une chose qu'il ignora longtemps, jusqu'à une certaine matinée où Thérèse passa devant lui sans le voir, allant à la messe, accompagnée de Mrs Crowe. Dans l'espace de vingt secondes il eut le temps de se dire:

«La voilà! Elle existe donc! Salut à mon rêve, à ce qui aurait été mon bonheur! Hélas! rien qu'à voir flotter les plis de sa robe, je comprends qu'elle se nomme l'impossible. Oh! comme elle a dans les yeux la chasteté cruelle des saintes! Quelle splendeur! quelle grâce! quel sourire! quelle bonté! Et cependant comme je sens qu'elle me laisserait mourir en sa présence, plutôt que de me sauver par un signe qu'elle jugerait défendu! Oh! comme je vais l'aimer, et comme je vais souffrir! N'importe: c'est déjà quelque chose, pour qui meurt lentement, de connaître le nom de sa maladie. Si, seulement, je pouvais mourir pour elle!»

Depuis ce jour, Marseille ne le revit plus; mais il devait cacher longtemps, moins par respect peut-être que par orgueil, la mystérieuse catastrophe de sa vie. Cette vie, du moins, allait avoir un but: apercevoir la comtesse. Pourrait-il quelque jour s'approcher d'elle, lui parler? Fatalité misérable! Il se nommait Cadaroux, Cadaroux-bouscatié! Entre l'originelle réprobation de sa naissance et la haine furieuse née depuis quelques jours contre le «château», il était pris comme dans une infortune funeste, qui le marquait d'un sceau spécial d'indignité. Un seul homme, dans l'obscur village, devait renoncer à l'espoir d'un sourire de cette bouche adorable, d'un regard de ces yeux qui répandaient sur le dernier mendiant leur lumineuse bonté. Et cet homme, c'était lui! Comme il enviait les malheureux dont ces belles mains pansaient les plaies, chaque jour, dans l'hôpital que le père Cadaroux surnommait, avec un gros rire, «la boîte à joujoux de la comtesse»! Ah! s'il avait pu, au prix de la plus cruelle blessure, gagner qu'on le portât dans un de ces lits!

«Hélas! pensait-il, cette joie suprême est réservée pour les pauvres. Je pourrais mourir vingt fois, sans qu'elle l'apprît autrement que par mon glas funèbre. Mais mon père voudrait-il permettre à la cloche de l'église de sonner pour moi?…»

Le dimanche, il était sûr d'apercevoir la comtesse à l'heure des offices, à la condition de trouver des prétextes pour rôder dans la rue au moment de l'apparition bienheureuse. Durant toute la semaine il se livrait, dans ce but, à des combinaisons machiavéliques, tremblant toujours d'être dérangé par quelque incident. Le plus simple aurait été de se joindre aux fidèles qui pouvaient contempler la châtelaine dans le banc surmonté des vieilles armoiries. Mais, d'une part, Cadaroux aurait chassé le renégat de chez lui; de l'autre, si Thérèse venait à deviner l'avilissante comédie, quel mépris et quelle honte!

Alors ce malheureux maudissait la fatalité de sa naissance, les folles rancunes des siens, leurs opinions, leur demi-richesse et l'éducation qui l'avait fait lui-même incrédule. Tout s'unissait pour le rejeter loin de son rêve. Néanmoins, en dépit de tout, il se découvrait respectueusement devant madame de Sénac. Elle lui rendait son salut sans le regarder, avec la courtoisie grave que l'on accorde à un ennemi correct. Mrs Crowe, moins obligée à la réserve, le dévisageait avec curiosité.

Un matin, Reine Cadaroux surprit son frère au moment où il s'inclinait, tête nue, devant la comtesse. La bonne âme s'empressa de dénoncer à qui de droit ce qu'elle appelait un hommage de vassalité. Fortunat fut tancé d'importance par son père, en présence de la famille.

—S'il y avait des grenouilles dans le pays, dit Saturnin, je pense que tu t'offrirais à battre l'eau pour que la châtelaine pût dormir.

Le jeune homme, incapable de contrainte sur un pareil sujet, répondit d'une voix vibrante:

—Ce ne serait probablement pas la première fois qu'un Cadaroux aurait cet honneur.

La pauvre Lætitia, une fois de plus, s'interposa entre les deux hommes.

Quand on vit ce beau garçon de vingt-quatre ans, à l'air mélancolique, s'enterrer vivant à Sénac, on chercha naturellement la cause de cette retraite. Les bonnes âmes le crurent d'abord épris de quelque beauté du voisinage, pour le mauvais motif ou pour le bon. Mais, si bien que l'on surveillât ce bizarre misanthrope, il fallut reconnaître qu'il fréquentait un seul être humain dans la commune et dans les environs: à savoir, Signol, le passeur du bac du Rhône. Alors on décida qu'il devait chercher l'oubli d'une passion malheureuse, née dans la grande ville, ou fuir les ressentiments d'un mari marseillais.

Une seule personne savait à quoi s'en tenir, c'était la comtesse, et—quitte à heurter l'axiome favori des grands clercs en psychologie féminine—on aurait pu soumettre son coeur et toute sa personne à l'analyse la plus subtile, sans trouver dans les cendres du creuset autre chose que de l'ennui avec un peu d'humiliation, mais pas un grain de reconnaissance.

Voilà, diront les hommes, un orgueil insupportable et une héroïne de roman dont il importe de supprimer l'espèce. Que ces juges sévères, mais non désintéressés, veuillent bien admettre, tout d'abord, qu'une jeune fille ne saurait passer deux ans derrière la grille d'un cloître, avec la conviction que l'amour d'un prince et d'un roi est chose trop petite pour son coeur, sans en garder une opinion tout au moins fort élevée sur la dignité féminine. Mais surtout qu'ils considèrent le médiocre danger d'une fierté trop peu répandue, trop peu en voie de se répandre, pour que les séducteurs aient motif de s'en inquiéter comme d'un symptôme de grève. Que si l'on déplore le destin rigoureux de Fortunat Cadaroux, s'éprenant de la seule femme que la gloire d'une pareille conversion devait laisser insensible, c'est une question différente, et le malheureux mérite, en effet, d'être plaint. Mais qui pourrait affirmer qu'il se trouvait à plaindre?

Timide jusqu'à la frayeur, au début, l'audace de son adoration muette était son seul crime. Des semaines s'écoulaient sans que Thérèse l'aperçût, bien que, parfois, quand elle sortait à cheval avec son mari, elle devinât derrière certains buissons une forme suspecte. Parmi les châtelaines du voisinage, dont quelques-unes considéraient le pauvre Fortunat comme un futur Robespierre, on se demandait pourquoi le jeune avocat continuait à menacer la région par sa présence, au lieu de retourner à ses clubs jacobins de la Cannebière, où, sans doute, il aiguisait le couperet de la guillotine.

Quand on parlait ainsi devant elle, la comtesse ne pouvait s'empêcher de rougir, secrètement irritée contre cet homme qui la mettait dans le cas d'être confuse, elle, Thérèse de Sénac! Deux ou trois incidents d'une signification plus précise lui causèrent un ennui plus sérieux. Il arriva qu'étant sortie seule, à pied, un certain jour, chose tout à fait contraire à ses habitudes, elle s'agenouilla deux minutes pour dire une prière devant un oratoire, construit sous un vieux chêne, à un endroit désert du chemin. Comme elle avait déjà repris sa route, l'idée lui vint de je ne sais quel pieux embellissement qu'elle voulait faire à la chapelle, ce qui fut cause qu'elle revint sur ses pas. Juste à ce moment, un homme se prosternait, baisait la pierre qu'elle venait de toucher de ses genoux, et s'enfuyait, croyant n'avoir pas été vu. Elle s'enfuit de son côté, plus vite encore, et, pour sa punition du rôle qu'il avait joué, bien malgré lui, le saint n'eut jamais sa guirlande neuve.

Une antre fois, elle oublia son gant près d'une fontaine où elle s'était arrêtée pour boire dans sa main. A deux cents pas, s'étant aperçue de son étourderie, elle pria Mrs Crowe, qui l'accompagnait dans sa promenade, de rebrousser chemin jusqu'à la source; mais Kathleen ne trouva rien. A force de se creuser le cerveau, la naïve Irlandaise découvrit l'explication de cet escamotage mystérieux.

—L'endroit est plein de pies, dit-elle; un de ces oiseaux voleurs aura porté votre gant dans son nid.

—Probablement, fit la belle promeneuse, devenue cramoisie.

Le 15 octobre, au point du jour, le concierge du château trouva un bouquet aux allures modestes attaché en dehors de la grille. Toute la maison se préparait à célébrer la sainte Thérèse qui tombe à cette date; l'intention du présent n'était pas douteuse. Les fleurs anonymes furent portées à madame de Sénac aussitôt après son réveil.

—Gageons, dit Albert, que c'est l'hommage de quelque pauvre diable que vous avez soigné et guéri dans votre hospice.

Elle ne voulut même pas toucher le bouquet: non qu'elle se sentît menacée, car, pour cette citadelle d'honneur et d'amour, aucun assaut n'était à craindre. Mais elle venait de ressentir l'insulte du premier projectile ennemi tombant au pied des remparts. Elle frissonna, sous la révolte de son orgueil blessé.

—Vous avez froid, ma chère, fit observer Sénac.

—Je veux bien du feu, répondit-elle sans autre explication.

Dès qu'elle fut seule, un pétillement se fit entendre au milieu de la flamme qui dévorait les fleurs indiscrètes. Pauvre Fortunat!

Quelques jours plus tard, après déjeuner, le comte, qui venait de déplier un petit journal du pays, poussa une exclamation de surprise mêlée d'ironie.

—Peste! Notre voisin l'avocat se lance dans la poésie! Un sonnet, ni plus ni moins! Voyons les vers de Cadaroux junior.

Sans attendre l'assentiment de sa femme, il déclama les stances, d'abord avec une exagération malicieuse. Mais, à mesure qu'il lisait tout haut, malgré lui sa voix devenait vibrante. Insensiblement l'émotion qui avait inspiré le poète gagnait Albert:

    Une humble violette avait fait, une fois,
    Le rêve de mourir sur le sein d'une reine
    Qui venait alentour, belle, calme et hautaine,
    Égarer son ennui dans le sombre des bois.

    Pour arrêter ses yeux et pour tenter ses doigts,
    Elle exhalait un frais soupir de douce peine,
    Une discrète odeur d'amour… Mais l'inhumaine
    Trouva la violette indigna de son choix!

    Sans même ensevelir, par charité secrète,
    Au linceul d'un regret l'âme de la pauvrette,
    La Dame de beauté la foula sous ses pas,

    Tandis que d'un parfum de tendresse mourante,
    La fleur enveloppait la belle indifférente
    Qui passa, dédaigneuse, et ne le sentit pas!…

F. CADAROUX.

—Ma foi! l'auteur a beau s'appeler Cadaroux, dit Albert quand il eut achevé la lecture. Ses vers valent mieux que la source d'où ils sortent.

—Ce jeune homme a dû souffrir quelque grande peine de coeur, soupira la sentimentale et compatissante Kathleen.

—Ma chère Mrs Crowe, reprit Thérèse avec une sorte de dureté, vous n'avez donc pas lu Goethe? N'en déplaise à votre jeune monsieur, son seul mérite est celui d'un traducteur. Quant à moi, cette violette larmoyante m'a toujours exaspérée. Fallait-il pas que la reine s'enfermât dans sa chambre pour ne point risquer de mettre le pied sur une fleur?

—Non, répliqua l'Irlandaise en ouvrant ses grands yeux toujours jeunes malgré les ans. Mais si, du moins, la reine avait dit: «Pauvre violette!»

—Ma chère amie, conclut Albert en se tournant vers sa femme, vous devenez d'un positif à faire frémir. Voulez-vous savoir ce que vous auriez fait à la place de la demoiselle de Goethe? Vous auriez cueilli la violette… pour en faire de l'infusion à vos malades.

La comtesse ne répondit rien à cette plaisanterie, mais elle tourna sur son mari des yeux où se lisait un reproche.

Un jour, Thérèse descendit les allées de son parc, ouvrit la porte qui conduisait au Rhône, et se dirigea vers la maison du passeur. Elle était seule, ayant besoin de parler au vieillard en confidence. Il s'agissait d'obtenir qu'il fît ses Pâques, dont le temps approchait. Depuis trente ans, les curés qui se succédaient dans la paroisse avaient échoué dans cette difficile entreprise. Mais la comtesse avait des moyens de conversion qui n'étaient pas à la portée de tout le monde. Après avoir inutilement employé les menaces de l'enfer et les espérances du paradis, elle avait essayé de promesses moins éloignées et plus terrestres, mais en vain.

—Madame la comtesse, disait Signol, je n'ai besoin de rien et je suis parfaitement heureux, sauf quand une crue subite fait monter le Rhône. Mais, à cela, vous ne connaissez point de remède, ni les curés non plus.

Néanmoins, ce philosophe avait une faiblesse: la passion des portraits. Les murs de son réduit étaient tapissés d'illustrations militaires, politiques ou religieuses; le genre n'y faisait rien. Tenté par cette occasion unique d'enrichir sa collection d'une pièce rare, le bonhomme s'avisa de demander le portrait de Thérèse, contre la promesse d'un retour à Dieu sincère et édifiant. La comtesse l'avait pris au mot, et, ce jour-là, elle apportait sa photographie. L'engagement ratifié, elle se levait pour partir, d'autant que le passeur, hélé par un client, venait de sauter dans sa barque.

En ce moment elle s'aperçut que Fortunat, caché derrière un berceau de vigne, avait assisté à l'entretien. Sans rien témoigner de son ennui, elle se hâtait de franchir les deux ou trois cents pas qui la séparaient de la petite porte, mais le jeune homme n'eut pas de peine à la rejoindre. Tête nue, fou de passion, pâle d'angoisse, car il comprenait vaguement l'énormité qu'il allait commettre, essayant pour l'atténuer de donner à ses paroles l'aisance légère d'un madrigal décoché à une jolie femme qui passe, il balbutia:

—Pour le même prix, madame, si vous voulez, je ferai ce que va faire le vieux Signol.

Thérèse s'arrêta; ses sourcils se froncèrent; ses joues se couvrirent d'une rougeur ardente; ses yeux où resplendissaient l'honneur et la noblesse enveloppèrent durant une seconde l'audacieux, qui tremblait ainsi que les feuilles déjà naissantes des saules.

—Monsieur, dit-elle, je vous félicite. En une seule phrase vous venez d'insulter Dieu et une femme.

Sans attendre la réponse, elle reprenait sa route. Derrière elle, une exclamation étouffée de désespoir se fit entendre et l'obligea de se retourner. Fortunat, debout au milieu du chemin, les doigts crispés dans ses cheveux, semblait en proie au trouble le plus effrayant. Tout à coup, relevant la tête, il aperçut la comtesse arrêtée, interdite, à quelques pas. Sans avancer davantage, il dit:

—Madame, je vous prie de vouloir bien accorder votre pardon à un pauvre insensé, à moins qu'il ne vous plaise d'assister à ma mort.

Il considérait avec les yeux d'un fou le Rhône grondant à quelques toises. La comtesse, horriblement effrayée, n'osait parler et craignait de causer une catastrophe en se taisant, car ce visage, exalté par une passion désespérée, ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait vu.

—Madame, continua-t-il d'une voix éteinte, vous ne me comprenez pas. Hélas! je ne me comprends pas moi-même. Qu'ai-je dit? Je n'en sais plus rien. Mes paroles vous ont offensée? Oubliez-les, madame, car j'avais dépensé toute ma force et toute ma raison à contenir un autre mot que j'avais sur les lèvres. Celui-là, vous ne me l'auriez jamais pardonné, je le vois bien maintenant.

—Je vous pardonne, monsieur, dit gravement Thérèse. Mais, de grâce, épargnez-moi.

Fortunat joignit les mains et les approcha de ses lèvres qui s'agitaient sans proférer un son, tandis que ses yeux dévoraient la comtesse toujours immobile. Tout à coup il s'enfuit en courant, sans se retourner.

Alors elle reprit sa marche d'un pas précipité, et ce fut seulement après que la porte du parc se fut refermée qu'elle respira librement. Elle eut quelque peine à remonter la pente rapide, tant la frayeur avait paralysé ses forces; mais elle n'avait rien perdu de la lucidité de son esprit. Prévenir son mari? C'était amener probablement des complications terribles.

—Non, songea-t-elle. Puisque lui-même me pousse à partir, le plus simple est de céder. Quelques mois d'absence arrangeront tout et me délivreront de ce fléau vivant. Le malheureux! il ne croit à rien!

Tel fut le secret motif qui fixa définitivement le départ du jeune couple. Peu de jours après, ils quittèrent le château, amèrement désolés l'un et l'autre de voir finir une heureuse époque de leur vie. Mrs Crowe les accompagnait, indifférente à tout, du moment qu'elle ne quittait pas Thérèse.

Assis, le menton dans sa main, sur un rocher qui domine le fleuve à la crête d'un plateau inculte, Fortunat regardait de loin la petite barque qui traversait le Rhône. Que n'eût-il point donné pour être à la place du vieux passeur! Madame de Sénac, pour entrer dans le bateau, s'était appuyée sur son épaule!

VI

Le lendemain de son arrivée à Paris, Thérèse alla prier sur la tombe de son frère, puis elle se rendit au couvent des Bernardines dont madame de Chavornay, sa tante, était supérieure.

Tandis qu'elle attendait la vénérable religieuse dans son parloir privé, la comtesse de Sénac rêvait, les yeux fixés sur le fronton de la chapelle qui se dressait en face, à l'extrémité de la cour. Elle comparait la voie qu'elle avait choisie à celle qui lui avait paru longtemps la seule faite pour ses pas. Elle se souvenait de la crise décisive de son existence. Elle se revoyait dans cette même pièce, quinze mois plus tôt, perdue dans un monde de sentiments opposés qui lui donnaient le vertige, tandis que les mains tremblantes de Mrs Crowe se promenaient sur elle, piquant des épingles, rectifiant des plis dans le satin de la robe blanche qu'elle devait porter le lendemain, pour prononcer l'adieu au monde—et à Sénac.

Elle avait souffert alors autant qu'une créature humaine peut souffrir, mais elle n'avait point perdu courage. Ayant accepté, demandé le sacrifice, pouvait-elle s'étonner de l'âpre morsure du glaive divin? N'était-il point nécessaire que tout le sang de son coeur se répandît sur l'autel par la sainte blessure, bientôt cicatrisée?

Car, dans son exaltation mystique, elle comptait sur une guérison soudaine, miraculeuse, qui, contrairement aux guérisons humaines, la rendrait sourde à toutes les voix, aveugle à toutes les visions, sauf à celles d'en haut. Et voilà que le prodige, en effet, avait éclaté, mais en sens inverse. Une lumière lui avait montré ce coeur d'homme tout plein d'elle, exempt de reproche, très grand. Et, devant cette révélation tardive, elle était tombée sans connaissance, persuadée qu'elle allait mourir.

Elle n'était pas morte. Elle était à cette même place, l'ancienne novice, vivante, sûre d'avoir suivi son véritable chemin, aimée, heureuse… Pour la première fois depuis son mariage, Thérèse se fit à elle-même cette question:

—Est-ce que je suis heureuse?

La réponse vint aussitôt, peut-être un peu longue: trois lettres auraient suffi.

—Comment ne serais-je pas heureuse? Que me manque-t-il? J'ai la grâce de Dieu, l'amour inaltéré de mon mari, la fortune qui me permet de faire du bien, la santé… Certes, quand ma tante me demandera si je suis heureuse, il me sera facile de la satisfaire.

Là-dessus, madame de Chavornay fit son entrée. Elle prit sa nièce par les deux mains, la tourna vers la fenêtre, l'examina de ses grands yeux, l'embrassa au front et lui dit:

—Ma chère enfant, je suis ravie de vous voir. Je ne vous attendais pas si tôt.

Il n'y avait dans la phrase ni interrogation ni reproche. Pourtant la jeune femme rougit, car elle-même comptait bien, avant les troubles récents de sa vie, oublier Paris longtemps encore. Elle fut sur le point de dire quel ennui fâcheux rendait inhabitable, pour un moment, sa chère solitude; mais un tendre scrupule ferma sa bouche. Puisqu'elle était obligée d'avoir un secret pour son mari, du moins nul être humain ne l'entendrait, pas même sa tante.

—J'aurais voulu, dit-elle, passer la vie entière comme nous étions. Mais Albert prétend que toute situation a ses devoirs parmi lesquels on ne peut choisir ceux qui plaisent, pour en écarter d'autres moins doux.

—Ma chère enfant, rien n'est plus vrai. Nous ne devons pas, si vous avez bonne mémoire, mettre la lumière sous le boisseau. Jusqu'ici, vous avez instruit des marmots qui ne demandaient qu'à apprendre, et médicamenté leurs papas qui ne demandaient qu'à guérir. Maintenant, vous allez faire briller le flambeau de votre honneur et de votre foi parmi des gens qui souffleront dessus. Tous les quatre ou cinq ans, je découvre une femme du monde selon le coeur de Dieu et de son mari, telle que vous voulez être, en un mot, faisant du bien aux autres (vous verrez quelles aumônes vous aurez occasion de répandre sur de plus riches que vous), préservant son bonheur, élevant bien ses enfants. Quand je rencontre ce phénomène de la grâce divine, je bénis le ciel, comme de juste… et je suis de mauvaise humeur toute la journée.

—Oh! non, ma tante!

—Mais si, ma nièce. Croyez-vous qu'il est agréable de se dire: «Depuis quarante ans, j'ai renoncé au monde et à ce qu'il a de bon,—soyez franche, il a du bon,—je me suis engoncée dans des guimpes toutes raides d'empois; j'ai obéi, ce qui est dur; commandé, ce qui l'est bien davantage, prié, médité, jeûné; je mourrai sur la paille, sans voir pleurer mes petits-enfants autour de moi. Et madame Une Telle, qui n'y a pas mis tant de façons, qui a vécu comme les autres, mais mieux que les autres, qui a été aimée, qui connaît les plus douces joies d'ici-bas, sera placée mieux que moi en paradis, car elle aura fait des choses plus difficiles! Et pendant toute l'éternité, elle me regardera de très haut, comme autrefois, à l'Opéra, je regardais de la loge de mon père les pauvres diables qui n'avaient pu se payer qu'une stalle!…» Mais voilà que je recommence mes sermons du temps jadis.

—N'oubliez pas de quelle façon vous les terminiez, dit Thérèse en s'inclinant devant sa tante.

La vénérable religieuse posa la main sur le front de sa nièce et traça du pouce une petite croix. Madame de Sénac reprit:

—Ma bonne tante, ne m'effrayez pas trop. Je sais combien ma route est plus difficile que la vôtre et, parfois, je ne puis m'empêcher d'être un peu inquiète, surtout quand je rentre ici.

—Seulement «un peu inquiète»? fit la religieuse en souriant. Alors tout va bien. Si vous saviez, ma chère petite,—sa voix devint plus grave,—le nombre des jeunes mariées que j'ai vues pleurer et se tordre les mains à cette place, en me disant: «Oh! madame, si vous pouviez me garder toujours, faire de moi, pour le reste de ma vie, l'une de ces humbles soeurs converses qui frottent les parquets et lavent les corridors!»

—Est-ce possible? soupira Thérèse. Hélas! que pouvez-vous leur répondre?

—Voilà le difficile! Je ne leur réponds rien; je les prends sous le bras; je les mène à l'église; elles pleurent; elles prient; elles s'essuient les yeux; elles s'en vont. Généralement, elles reviennent une ou deux fois; elles pleurent encore, mais elles ne prient plus. Ensuite, c'est fini; je ne les revois jamais. Le monde, à sa manière, les a consolées. Et maintenant, parlons de vous, de votre mari, de Kathleen Crowe.

Pendant une heure, la religieuse écouta les récits de la jeune femme. Quand il fallut se séparer:

—Mon enfant, dit madame de Chavornay, vous êtes une généreuse et loyale créature. Mais, pour faire sa route ici-bas, des pieds solides valent mieux que des ailes. N'abusez pas de l'idéal, car, si c'est le moyen le moins usité d'être malheureux, ce n'est pas le moins sûr. Et il faut être heureux, quoi qu'on en dise, pour donner le bonheur aux autres.

Cependant, l'arrivée du jeune ménage et son installation à l'hôtel du quai d'Orsay, fermé ou assombri depuis si longtemps, faisaient événement sur la rive gauche. Le bruit avait couru, en effet, que les Sénac s'enterraient dans leur habitation du Languedoc, pour y filer le parfait amour à perpétuité, c'est-à-dire en tablant sur le plus long, pour deux ou trois ans. Car, comme disait le baron de Javerlhac, le mot «perpétuité» n'a son emploi véritable que dans les concessions des cimetières. Il ajoutait volontiers, quand il était question d'Albert et de sa femme devant lui:

—Écoutez bien mes paroles: madame de Sénac a aujourd'hui vingt-sept ans. Nous la verrons reparaître un peu avant la trentaine, ayant de la province et de son mari par-dessus les yeux. Elle sera mère de deux marmots et sentira le besoin d'un air moins… fertile. Comme elle sera dans toute la fraîcheur de sa beauté, elle n'attirera l'attention de personne; mais, à sa première ride, on s'avisera qu'elle vaut la peine d'être regardée. A la seconde, les journaux parleront d'elle, en disant: «la belle madame de Sénac.» A la troisième, elle passera capitaine d'une compagnie dont Albert sera le porte-drapeau. Car, chez nous, les rides sont aux joues des femmes ce que les galons sont à la manche des officiers. Trouvez-vous que j'ai tort?

L'expérience du baron eut tort cette fois. Thérèse reparaissait au bout d'une année, sans aucune ride, sans le moindre marmot, si peu rassasiée, à la voir et à l'entendre, de la campagne et de son mari, qu'on avait envie de lui demander: «Mais alors, qu'êtes-vous venue faire parmi nous?»

Personne, toutefois, ne lui posa la question; elle imposait aux moins timides. Ce n'était pas qu'elle usât de son esprit afin de rabrouer les gens de ces réponses cinglantes, un peu brutales, que certaines jeunes femmes d'aujourd'hui lâchent sur vous avec une précision délicieuse, pour peu que vous leur en fournissiez l'occasion. Mais elle avait dans le regard clair de ses yeux bleus ces étonnements qui valent toutes les rebuffades du monde. Au surplus, grâce au couvent, au voyage d'Égypte et à la vieille tour des bords du Rhône, cette jeune femme n'avait pas recruté l'entourage ordinaire des amis qui disent tout et des amies à qui l'on ne cache rien, engeance également funeste au bonheur des maris. Le monde, que ce retour étonnait, en fut donc pour sa curiosité. Les Sénac, décidément, ne faisaient rien comme les autres.

A peine leurs malles vidées, ils abattirent courageusement trois cents visites, cinquante par eux-mêmes, le reste par les soins de leur coupé et de leurs chevaux. C'était fort peu pour des gens de leur position mondaine, mais ils ne comptaient pas se montrer plus prodigues de relations à Paris qu'à la campagne. En même temps, leur installation se faisait avec peu de bruit et beaucoup de rapidité, au contraire de ce qui se passe d'habitude en pareil cas; mais il faut dire que l'hôtel ne manquait ni d'un rideau ni d'un tapis. Les voitures, les chevaux, les domestiques sortirent de terre, le tout payé bon prix, mais excellent. Chaque semaine, la comtesse donnait à dîner, et, sans affectation apparente, faisait son choix dans la crème de la crème. Par contre, elle acceptait assez difficilement de dîner chez les autres. Elle eut sa quinzaine à l'Opéra, et l'on devait montrer patte blanche pour pénétrer dans sa loge, dont Sénac faisait les honneurs, sans avoir l'air de se douter du ridicule de son assiduité conjugale. D'ailleurs on les voyait toujours ensemble—quand on les voyait. Bien souvent Thérèse ne pouvait s'empêcher de rougir à cette question:

—Ma chère, que faites-vous ce soir?

L'heureux Albert, plus ferré que sa femme sur l'art de mentir, inventait un alibi sans broncher, et leur petit salon réservé du premier étage cachait ce soir-là deux amoureux derrière ses rideaux bien tirés, pendant que le monde croyait le couple occupé à dîner en ville ou à courir les théâtres!

Sénac passa bientôt pour le type du jaloux, sous prétexte qu'il proscrivait impitoyablement les ventes de charité, les courses, les promenades aux foires et autres cohues où le public le plus profane peut vérifier, soit par les yeux soit autrement, si telle duchesse a le chagrin d'être maigre ou le bonheur d'être potelée.

Quelques jeunes femmes commencèrent à plaisanter Thérèse à propos de son Othello de mari, bien qu'elle inspirât à la plupart de ses amies—dans le sens mondain du mot—une sorte de réserve qui ressemblait à de l'intimidation. La vérité est qu'elle-même ne savait guère de quoi causer quand elle se trouvait en contact avec ces personnes, à coup sûr honnêtes, distinguées, parfois même pieuses, mais qui n'attachaient pas tout à fait le même sens aux mots distinction, honnêteté et piété. Ce fut bien autre chose quand madame de Sénac connut mieux les histoires de certaines de ces dames, non par Albert qui ne croyait pas qu'il fût de son intérêt de scandaliser sa femme, mais par ses relations féminines, qui se mitraillaient réciproquement, avec cette absence d'esprit de corps sans laquelle ce sexe aurait, depuis longtemps, réduit le nôtre en complète servitude. Les femmes âgées ne furent pas longues à lui désigner celles de ses contemporaines qui vivaient dans le péché. Les jeunes ripostèrent en lui faisant un cours d'histoire ancienne qui n'était pas de l'histoire sainte. Après quelques décharges bien nourries de ce feu croisé, il resta beaucoup de réputations sur le champ de bataille, et la pauvre Thérèse se sentit frémir en voyant qu'elle allait passer sa vie au milieu des morts et des blessés, elle qui croyait vivre toujours dans une oasis privilégiée de paix et d'innocence.

Bientôt un groupement nouveau se dessina. Les femmes âgées entourèrent madame de Sénac, qu'elles voyaient en état de suspicion à l'égard des jeunes; celles-ci donnèrent leur sympathie au comte, jugeant que Thérèse devait être ennuyeuse, du moment qu'elle n'était pas amusante à leur façon. Bientôt l'on sut que la comtesse de Castelbouc, née la Hort-Dieu, ce dont elle était assez fière, avait pris Thérèse sous sa protection spéciale. C'était une personne déjà mûre, considérée comme une des autorités du Faubourg, invariablement citée en réponse aux bourgeoises à prétentions académiques, lorsque ces dames plaignaient la haute aristocratie d'ignorer le véritable esprit. Madame de Castelbouc en avait à revendre; ses «mots» étaient terribles parce qu'ils étaient déconcertants de vérité; quelques-uns resteront célèbres. Parfois ses intimes, avec la précaution qu'on met à caresser un chat, lui faisaient entendre que d'aucuns la trouvaient un peu méchante.

—Plaignez-vous! répondait-elle. Je me sers des indifférents pour amuser mes amis!

C'eût été fort bien—pour les amis—si cette redoutable personne n'eût imité certains catholiques de la Saint-Barthélémy, dont les arquebusades se trompèrent d'adresse, ainsi qu'on sait. Elle avait été l'une des plus acharnées à blâmer le mariage de Thérèse au début. Mais on l'eût fait tomber de son haut en lui rappelant ses erreurs passées. Elle avait ce don précieux, que possèdent certaines femmes méchantes, de se faire pardonner ses coups de griffe à force de les oublier. Ses haines étaient ardentes et lui inspiraient ses mots les plus meurtriers. Aussi le baron de Javerlhac lui avait répondu, un jour qu'elle parlait de «ses ennemis» en sa présence:

—Vos ennemis! chère madame, je suis sûr que vous n'en avez plus. Vous devez être comme le maréchal Narvaëz qui cherchait en vain les siens à l'article de la mort, pour leur pardonner. Jamais il ne put en trouver un seul. Ils étaient tous fusillés depuis beau temps!

Par une raison analogue, c'était une amie désirable. Quand elle était dans un salon, ses protégés pouvaient aller prendre l'air sans craindre que l'on touchât à leurs personnes. Prévenante, émue, raffinée en affection à ses heures, elle avait tout à coup dans les yeux des éclairs de tendresse qui surprenaient sur un visage un peu mâle. Thérèse prit bientôt du goût pour cette femme supérieure, sans s'apercevoir que madame de Castelbouc avait le tort de l'encourager dans son exclusivisme déjà trop grand à l'égard du monde. Mais malgré tout, un seul être conservait sur elle une complète influence: son mari.

Ce dernier, de son côté, avait sa favorite—en tout bien tout honneur—et cette favorite était une parente. À dire le vrai, la parenté s'était un peu relâchée, car, depuis dix ans, le marquis de Boisboucher, mari de la dame en question et cousin de Sénac, avait pris le large après une période assez courte de communauté, sinon de félicité conjugale. Sur la cause véritable de cette rupture consacrée par les tribunaux, sans débat, comme il convient entre gens bien élevés, les opinions variaient selon qu'on entendait les hommes ou les femmes. Les premiers affirmaient que l'insensible Herma était cause de l'accident, par une froideur d'autant plus exaspérante qu'elle répondait à une passion digne d'un accueil plus doux. Mais, dans le camp opposé, on racontait, sous les plumes des éventails, qu'Armand de Boisboucher n'était rien moins qu'un monstre, échappé sans doute des forêts mythologiques, du temps où les satyres et les faunes étaient sur pied jour et nuit.

Quel que fût le crime ou le malheur du marquis, victime ou bourreau de sa femme, il n'était plus là pour se défendre, car depuis longtemps il ne quittait pas son château du Périgord, où il menait une existence de braconnier tempérée par l'ivresse. Fallait-il voir dans ce suicide moral le développement des instincts d'une brute, ou le désespoir d'un malheureux inconsolable de n'avoir pu réaliser le rêve de son amour? C'était affaire entre madame de Boisboucher et sa conscience. Quant au monde, il avait condamné, d'après sa coutume, celui des deux accusés qui ne se présentait pas, d'autant que la marquise était fort intelligente, très habile à ne pas se compromettre, tantôt sage, tantôt folle, tantôt charmeuse, tantôt touchante, grande dame le soir, artiste le matin, bonne amie quelquefois, impertinente et mal élevée à ses heures, jamais effleurée d'une ombre de passion, toujours coquette à faire trembler… mais il eût été plus court de la peindre d'un mot, en disant qu'elle était Polonaise.

Elle vivait avec sa mère, qui ne la quittait pas d'une semelle et portait de son côté un nom français, par suite de son second mariage. Un brave homme qui s'appelait M. de La Clamouse, tout simplement, avait su faire flamber d'une flamme un peu tardive les quarante ans de la princesse,—car elle avait été princesse, s'il vous plaît, avec un nom célèbre en Pologne mais impossible à prononcer en France. Il est juste d'ajouter que La Clamouse était mort peu après, enseveli dans son triomphe, réparant par un héritage très sérieux le tort qu'il avait fait à sa femme en la privant de son titre. On continuait d'ailleurs à l'appeler princesse un peu partout, sauf dans le pur Faubourg qui avait pris cette bonne femme à tic, et trouvait que c'était déjà bien assez de voir sa fille marquise. Ces deux isolées vivaient un peu à l'écart, près du bois de Boulogne, dans un hôtel assez petit, entre cour et jardin, où elles prétendaient ne recevoir personne, se disant plus pauvres qu'elles n'étaient. Toute autre que madame de Boisboucher, dans sa situation et avec ses défauts, se serait mis à dos la bonne société qui n'aime pas beaucoup plus les étrangères que les séparées. Cependant on lui passait tout, même son étiquette de fausse veuve, qu'elle drapait d'ailleurs le plus souvent dans des robes noires montant jusqu'au cou, et laissant paraître seulement un visage mat, indéchiffrable, bien qu'il fût rehaussé par des yeux superbes. Mais certains yeux éblouissent plus qu'ils n'éclairent; ceux-là étaient du nombre.

Malgré ses libertés et franchises d'enfant gâtée, Herma n'était pas toujours également bien placée dans la faveur des douairières; pour tout dire, elle était même parfois en disgrâce complète, et je ne jurerais point qu'elle ne fît un peu exprès d'y tomber, pour rendre sa vie moins monotone. L'un de ses grands crimes était de devenir tout à coup invisible, elle et «la princesse» sa mère. En vain l'on essayait successivement toutes les heures de la journée; ces dames étaient invariablement sorties, si bien sorties que leur coupé les attendait tout attelé devant leur porte, pour les conduire Dieu sait où. Et ces disparitions duraient ainsi pendant des semaines.

Alors on cherchait une aventure mystérieuse, tragique ou simplement compromettante; mais on ne trouvait pas autre chose que des cancans, éternelles variations sur ce thème: Herma voit trop d'artistes! Quelquefois on la donnait comme absolument folle d'un ténor qui, déjà fort occupé, la laissait se consumer tout à son aise. Ou bien, les rôles renversés, la capricieuse marquise avait tourné la tête d'un grand peintre, qui en perdait le boire, le manger et le sommeil. Généralement, à la suite de cette rumeur, un nouveau portrait, signé d'un nom illustre, augmentait le nombre de ceux qui montraient déjà, sur tous les panneaux du salon, l'éclair de sa tignasse fauve ou la ligne incomparable de sa nuque. Il était à remarquer, d'ailleurs, que ces chefs-d'oeuvre ne se ressemblaient pas entre eux, et que pas un ne ressemblait au modèle, tant ce modèle était «merveilleusement ondoyant et divers». Le même désagrément arrivait aux bustes d'Herma. Car tout était bon à cette mangeuse de coeurs d'artistes: peintres, pastellistes, sculpteurs, musiciens. Quand elle n'avait rien de mieux, elle grignotait quelque malheureux félibre tombé du ciel de la Provence. Par-ci par là, elle daignait tourner la tête d'un homme du monde, mais rarement. Elle avait peu de goût pour les victimes engraissées dans les prairies correctes mais sans saveur du noble Faubourg. C'était un grief de plus, car tout devenait un grief contre elle, même cette insensibilité orgueilleuse,—d'aucunes disaient: suspecte,—qui l'empêchait de guérir les blessures faites par ses yeux.

Quand on avait bien boudé ces deux créatures «à l'esprit détraqué, aux nerfs perdus par la morphine», quand on s'était bien juré de les laisser indéfiniment barboter dans leur «bohème,» quand on leur avait bien dit leurs vérités, sans qu'elles pussent les entendre, fort heureusement, il survenait une occasion où l'on avait besoin d'Herma, qui, sans parler de son charme et de son esprit, jouait le Chopin comme personne, et surtout le jouait pour rien. Tantôt il fallait à tout prix rompre la glace d'une soirée d'entrevue. Tantôt il fallait flatter les préférences avérées d'une Altesse de passage à Paris. Ou bien il fallait corser les attractions d'un concert de charité. On voyait alors Herma reparaître dans toute sa gloire, avec sa mère et son mélancolique sourire de blasée avant la lettre, également inséparables de sa personne. Tous les salons des douairières, y compris les douairières elles-mêmes, retombaient à ses pieds, et sa faveur était plus grande que jamais, jusqu'à ce qu'elle commît une nouvelle frasque. Mais qu'on la mît en pénitence ou sur un piédestal, elle ne semblait pas s'en apercevoir, et cette suprême impertinence était son crime le plus impardonné.

Comme pour répondre à l'accusation souvent portée contre elle de chercher toujours ses nouveaux amis hors du monde, la marquise de Boisboucher sembla ravie de retrouver Sénac et ne parut ni trop fâchée ni particulièrement contente de le retrouver pourvu d'une femme. Elle avait une manière très douce, presque petite fille de l'appeler «mon cousin» (bien qu'il ne le fût plus guère) qui la montrait sous un jour nouveau. Elle demandait volontiers ses avis, et, chose plus extraordinaire, les suivait quelquefois, bien qu'elle se moquât sans beaucoup de gêne de l'opinion de cousines plus âgées et surtout plus proches. L'hôtel Quilliane—comme on continuait à le nommer—la voyait souvent, même sans sa mère, exception des plus rares. Là elle se mettait à l'aise, devenait simple, sensée, grande dame, plus charmante que jamais, aussi peu coquette qu'une Polonaise peut l'être. Elle entretenait rarement Albert cinq minutes hors de la présence de sa femme et, pour lui rendre justice, elle ne donnait pas même lieu de supposer qu'elle éprouvât le moindre ennui de la présence de Thérèse. Elle avait plutôt l'air de l'ignorer, un peu trop même, au gré de celle-ci. Elle entrait chez eux comme dans un moulin, que la porte fût fermée ou non. Elle disait, en manière d'excuse:

—Me voici encore. Je vous agace peut-être, mais un ménage comme le vôtre est une bénédiction pour une femme comme moi. Songez, mon cousin, que vous êtes le seul homme de Paris auquel je puisse parler dix minutes sans qu'on crie que je vais lui tourner la tête.

—Oui-da! répondait Albert en riant. Suis-je donc déjà si vieux? Ou bien la nature m'a-t-elle fait aveugle de naissance?

—Non, Dieu merci! Votre infirmité, et vous en êtes fier, tout le monde peut le voir, consiste à être le plus amoureux des époux. Tous les traits du carquois glisseraient sur votre coeur comme sur le blindage d'un navire. Ah! mon cousin, restez toujours tel que vous voilà. C'est si commode! De mon côté, je vous en préviens, je crie sur les toits que je ne sors pas de chez vous. Cela répond à toutes les accusations. Les Sénac sont de bonne famille, il me semble! On ne dira pas que je déroge en leur compagnie. Et, quand on me reprochera d'être de glace, il me sera permis de répondre: «Vous voyez que non, puisque je ne fonds pas dans cette étuve!»

—Oh! ma cousine. Étuve n'est guère poétique.

—C'est encore un bon point que vous me donnez là. On prétend que tout mon mal vient d'avoir voulu répondre en vers à qui me parlait en prose.

Thérèse, penchée de côté dans son fauteuil, la considérait curieusement, avec de singulières contractions dans les sourcils. Herma lui dit un jour, à propos du même sujet:

—Allez! ma jeune cousine, vous êtes dans le vrai. Il n'y a tel que la prose, l'éternelle prose, toute simple et toute bête, que je lis dans ces yeux bleus. Je vois même des notes fort intéressantes sur les marges.

Thérèse devint écarlate et ne répondit rien; Albert non plus. Madame de Boisboucher se leva, prit congé et gagna l'antichambre, accompagnée par le maître de la maison.

—Cousin, fit-elle, tous mes compliments. Votre femme embellit d'heure en heure. Si elle continue, ce sera l'une des beautés de son temps et, ma foi! vous m'avez l'air de l'avoir joliment bien… décloîtrée. Dire qu'à moi, qui n'ai jamais eu la moindre envie d'être religieuse, on a fait regretter le verrou d'une cellule!

Elle partit là-dessus, montrant son poing mignon à un être invisible qui était sans doute certain marquis de sa connaissance.

Albert sortit bientôt après pour se rendre chez son avocat. Thérèse demeura seule et se mit à broyer du noir, ce qui n'arrivait guère et ne serait pas arrivé ce jour-là, sans le maudit procès qui lui en donnait le loisir. Elle fit un retour sur elle-même, s'examina, se compara non sans une sorte de honte à ce qu'elle était trois mois plus tôt, et s'étonna d'être, en effet, si complètement «décloîtrée».

Ce n'était pas qu'elle se fût promis de ne point aimer son mari, ou même qu'elle ne se fût point promis de l'aimer de tout son coeur. Mais, depuis qu'elle avait quitté la paix quasi mystique de la province pour le tourbillon de Paris, depuis sa première visite à sa tante, notamment, elle ne se reconnaissait plus. Les ailes, les fameuses ailes qui donnaient de l'inquiétude à la prudente religieuse, vainement, aujourd'hui, elle les cherchait encore à ses épaules. Vainement elle voulait s'envoler de nouveau dans l'idéal, emportant là-haut, ainsi qu'il le disait, l'homme devenu la moitié de son être. C'était lui, à cette heure, qui la retenait enchaînée dans ses bras, plus près de la terre, plus loin des espaces. C'était lui qui la faisait tressaillir au seul bruit de son pas, qui la troublait délicieusement lorsque, dans le monde, il l'enveloppait d'un rapide regard de tendresse. C'était lui… Oh! d'où venait ce pouvoir nouveau qu'il avait sur elle? Quel astre inconnu s'était levé, marquant le retour de ces heures ardentes qui lui faisaient perdre le souvenir du passé? Qu'elles paraissaient loin, les heures mystiques du vieux château, où c'étaient leurs deux âmes qui se fondaient en une seule! Et cette transformation,—elle rougit de nouveau en songeant aux remarques impertinentes de la marquise,—des yeux étrangers pouvaient la voir!

Elle eut, pour cacher son visage, un mouvement instinctif. Une fois encore elle connaissait les scrupules qui hantent perpétuellement les coeurs trop parfaits. Des sommets purs et neigeux d'où l'oeil entrevoit l'infini, la main d'un homme avait su la faire descendre; mais, dans la chaude vallée où s'épanouissait leur tendresse, quelle moisson de fleurs éclatantes et parfumées!

—Albert! mon adoré! soupira-t-elle. Si je te donnais mon amour autrefois, qu'est-ce donc que je te donne aujourd'hui?

—Tu lui donnes la passion! répondit une voix mystérieuse, légère comme un souffle.

Cette voix ressemblait tellement à celle d'Herma que Thérèse tressaillit et regarda autour d'elle. Mais aucun être humain n'était là. Elle pouvait rêver, rougir, soupirer sans crainte. Vaguement, elle comprenait la vérité. Où était la paix des vieux murs de Sénac? L'éblouissement parisien, avec son atmosphère spécialement faite pour étourdir et exciter, l'avait remplacée. L'amour était le même; le cadre de l'amour avait changé. Autrefois, ils s'arrachaient, pour l'intimité conjugale, aux douceurs argentées d'une nuit pure, chantée par le rossignol. A cette heure, ils retrouvaient le tiède sanctuaire au sortir d'une salle inondée de flots lumineux, encombrée d'élégance et de beauté, saturée d'une harmonie dont le trouble des sens est le but suprême. Deux coeurs jeunes, intacts, parfaits, peuvent-ils vibrer de même à la brise de la forêt ensommeillée ou sous la chaude haleine d'un volcan?…