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Plus fort que la haine

Chapter 9: VIII
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About This Book

A newly married aristocratic couple, whose union provokes gossip in elite circles, retreats to an imposing family residence and initially enjoys domestic happiness. Rumors about the bride's past and the husband's absence stir polite society, then attention shifts as local tensions rise: restoration work and a countess's insistence on institutional medical care frustrate laborers and patients alike. The narrative examines social hypocrisy, the collision between private intentions and public judgment, and how charity, appearances, and rumor reshape relationships across social classes.

Ainsi, la nouvelle Psyché, soudainement éclairée par une amie moins naïve, découvrait un monstre,—adorable, adoré!—à la place qu'elle croyait occupée par quelque jeune habitant des cieux aux ailes frémissantes. Longtemps elle songea, toute seule dans son boudoir, s'interrogeant, s'examinant selon la vieille habitude un peu perdue, craignant de se trouver amoindrie parce qu'elle se trouvait autre, et se disant tout bas, avec un soupir qui faisait palpiter sa poitrine, gonflée depuis quelque temps par une sève plus terrestre:

—Qui me dira pourquoi je souffre d'être si heureuse, et pourquoi je suis si heureuse de souffrir?

Pour cette fois, la Révérende Mère de Chavornay, malgré toute son expérience, ne pouvait être utile à sa nièce.

VII

Pendant ce temps-là, Sénac faisait, dans le cabinet de maître Guidon du Bouquet, membre du conseil de l'ordre des avocats de Paris, une découverte d'un genre tout différent et dans laquelle il était moins facile d'apercevoir un côté agréable.

—Monsieur le comte, lui disait l'éminent juriste, j'ai le devoir de vous dire que votre affaire n'est pas si simple que vous croyez. Nous allons, si vous voulez bien, résumer la situation qui ne vous est pas très connue, j'en ai peur. Il y a cinq ans, plusieurs fabricants de chaux, voisins de votre habitation de l'Ardèche, eurent l'idée de syndiquer leurs établissements en une seule société. Ils préparèrent des statuts, émirent des actions, et choisirent des administrateurs-fondateurs, parmi lesquels vous aviez naturellement une place. On ne vous demandait pas d'argent, mais seulement le droit de fouiller dans vos terrains. Là-dessus, vous êtes parti pour les Indes…

—Voyons, interrompit Sénac, nous n'allons pas revenir là-dessus. Je la connais très bien, au contraire, la situation. Les Ciments coopératifs mangèrent leur capital en deux ans; après quoi ils firent juger que j'avais causé tout le mal par mon absence, d'où une somme de cent mille francs que je dus leur payer. Entre nous, c'était une basse flatterie, car, même en donnant mes jours et mes nuits à la chaux, je n'aurais pas été capable de procurer un bénéfice de cent sous à mes actionnaires. Enfin, j'ai payé et je ne vous en veux pas, mais…

—Monsieur le comte, protesta Guidon, vous auriez tort de m'en vouloir, car vous avez fait contre vous-même la plus magnifique des plaidoiries. J'entends encore votre adversaire:

«Messieurs de la Cour, celui que mes infortunés clients cherchaient vainement à son poste, à l'heure du travail et du devoir, je le cherche en face de moi et ne le trouve pas davantage, quand il s'agit pour lui de vous expliquer sa conduite!…»

Guidon du Bouquet déclama la tirade avec une exagération si drôle de gestes et d'attitudes, qu'Albert ne put s'empêcher de rire. L'avocat, reprenant son ton naturel, poursuivit:

—Vous prenez la chose en grand seigneur, mais faites attention que le procès civil d'alors est un jeu d'enfant auprès de l'action correctionnelle d'aujourd'hui. La loi nourrit envers les fondateurs de sociétés une défiance trop souvent justifiée, car ils n'ont pas tous votre… honorable candeur. Elle impose des obligations rigoureuses au moment de la fondation et, pour peu qu'on ait omis une pauvre petite formalité, pour peu qu'il manque un louis, par exemple, au versement du quart obligatoire, la Société est nulle dès son origine. Votre ami Cadaroux affirme que c'est le cas, autrement dit que les Ciments coopératifs n'ont jamais existé régulièrement. Or: quod vitiatur, ab initio

—Parbleu! s'écria Sénac, en voici d'une bonne! La société n'aurait jamais eu d'existence! Elle existait bien, cependant, quand il s'est agi d'encaisser mes cent mille francs.

—Ce sont là des subtilités juridiques dont les profanes seuls sont embarrassés. Il n'en est pas moins vrai que, si votre société est nulle, vos actionnaires ont droit à retirer leur argent. L'argent étant parti, nouveau procès, au civil, celui-là, et gagné d'avance. Les fondateurs sont condamnés à rembourser le capital: trois millions, dont vous auriez à faire au moins deux millions pour votre part, vos collègues étant pour un bon nombre réduits à la mendicité. Mais, pour le moment, nous sommes au correctionnel. Ce n'est pas d'argent qu'il est question. Si vous êtes reconnu coupable de déclarations frauduleuses, il y va pour vous de la prison, mon cher client.

Albert éclata de rire pour la seconde fois, mais déjà sa gaieté n'était plus aussi franche.

—Allons! allons, fit-il, je n'ai jamais mis le pied aux assemblées préparatoires, ni aux réunions subséquentes. Ces braves gens m'ont demandé mon nom et pas autre chose. Que diable! tout Paris se tordrait, si quelqu'un, fût-ce le garde des sceaux, m'accusait de malpropreté.

—Sans doute. Malheureusement, ce n'est pas le Tout-Paris qui vous jugera, mais la dixième chambre, connue pour son… scepticisme. Quelle fâcheuse idée vous avez eue d'accepter le siège social à Paris! Vous n'avez donc pas vu que ces braves citoyens des bords du Rhône n'avaient d'autre but que de s'offrir quelques voyages dans la capitale, aux frais de «la Princesse». Devant un tribunal de province, nos adversaires ne seraient même pas écoutés. A Paris, le moins qu'ils puissent faire est de nous ennuyer extrêmement.

Albert de Sénac ne riait plus et, pour conserver son calme un peu dédaigneux, il avait besoin d'un certain effort. Il s'étonnait lui-même de sentir qu'une moiteur légère avait mouillé ses tempes à ce mot de «prison», jeté si agréablement dans l'entretien.

—Quelle jolie époque! s'écria-t-il. Enfin, mon cher Guidon, il ne s'agit pas de me faire peur comme à un enfant. Je suis parfaitement sûr que vous me tirerez de là.

—Je l'espère de tout mon coeur, bien que nous ayons en face de nous un adversaire absolument enragé, et très retors en même temps. Qu'est-ce que c'est donc, à propos, que le sieur Cadaroux?

—Un voisin de campagne, dont le grand-père a volé le mien sous la
Révolution.

—Il paraît vous en vouloir furieusement, car je démêle autre chose que l'intérêt dans sa façon d'agir.

—Je crois qu'il en veut surtout à son aïeul, de nous avoir volés moins définitivement qu'il n'aurait pu le faire. Quant à moi, mon crime est sans doute de n'avoir pas conduit madame de Sénac en visite dans cette maison, fruit de nos économies.

—Heu! heu! si l'on y regardait toujours d'aussi près… Ce brave homme est riche?

—Probablement. La moitié des habitants du canton lui doivent de l'argent.

—Monsieur le comte, une idée: si vous faisiez la paix avec Cadaroux?

—Mon cher maître, écoutez-moi bien. Je ne vous dissimule pas que la prison me déplairait fort. Mais plutôt que d'être aimable avec Cadaroux, j'irai en prison.

—Cela veut dire, conclut Guidon, qu'un gentilhomme commet plus qu'une folie en introduisant le bout de son doigt dans les affaires. Car, tôt ou tard, il est obligé de choisir entre Cadaroux et la ruine. Or, quelquefois, cette noble victime choisit Cadaroux. Et voilà pourquoi le krach, dont on fait semblant de ne plus se souvenir, a porté un coup autrement sérieux à la noblesse, sous certains rapports, que toute la Révolution. C'est l'événement politique le plus important du siècle au point de vue de la confusion sociale. Notre époque vous a vus, messieurs, vous jeter en masse dans les affaires. Et comme, naturellement, vous n'avez pas réussi, tous les Cadaroux quelconques, les républicains, les millionnaires de toute religion, dont vous vous écartiez autrefois, ont reçu les politesses forcées des grands seigneurs, car tous vos pareils n'ont pas l'échine aussi raide que vous. Mais il ne suffisait pas de faire amende honorable; vous avez dû travailler, messieurs, et beaucoup d'entre vous travaillent du matin au soir. De là cette abolition de la galanterie dont le ci-devant noble, oisif en temps de paix, conservait les traditions et le privilège. De là cette rélégation de l'amour au nombre des choses démodées, progrès dont gémissent vos femmes et vos filles, réduites à se montrer singulièrement faciles dans leurs attentions, quel qu'en soit le motif. Vous n'avez plus le temps de vous occuper d'elles!

—Tiens! fit Sénac, vous me prenez un de mes aphorismes.

Ils se quittèrent là-dessus. Le comte regagna sa maison, le coeur chargé d'ennui, car il comprenait que l'heure était venue d'informer Thérèse des catastrophes plus ou moins probables qui menaçaient leur repos.

Nul ne peut savoir ce qu'il endura dans cette conversation, dont il s'efforça pourtant d'atténuer de son mieux le caractère pénible. Thérèse fut ce qu'une femme de son espèce devait être en pareille conjoncture: calme, énergique et supérieure à toute émotion mesquine. D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de joie en découvrant qu'une nécessité rigoureuse avait seule motivé le retour d'Albert à Paris. Le pauvre homme, toutefois, n'eut pas le courage de laisser voir le danger dans toute son étendue. Encore moins montra-t-il de quel poids la main de Cadaroux pesait dans toute l'affaire. Il ne pouvait se l'avouer à lui-même sans que la rougeur lui vînt au front. Pour la première fois de leur vie, les deux époux virent arriver avec soulagement la fin d'un tête-à-tête. Ils éprouvaient le désir d'être seuls, chacun de leur côté, pour se remettre d'une impression désagréable et soulever un instant de leurs fronts les masques qu'ils y gardaient, désireux de se cacher leurs inquiétudes l'un à l'autre.

VIII

Lorsqu'il eut prévenu sa femme des complications possibles qui menaçaient l'avenir, Sénac estima qu'il s'était mis en règle quant à la solidarité conjugale et, pendant plusieurs semaines, Thérèse n'entendit plus parler du procès. Toutefois il serait faux de dire qu'elle oublia jusqu'à son existence. Il n'est pas au pouvoir d'un homme, si parfait qu'il puisse être et aussi amoureux, de se montrer absolument le même pour sa femme, soit qu'il vienne d'écouter une symphonie de Mozart, soit qu'il sorte d'étudier, pendant deux heures, le fort et le faible d'une cause d'où peut sortir sa ruine, et la boue jetée à son honneur.

Malheureusement, Thérèse était de ces organisations raffinées qui perçoivent des dixièmes de sensation, de même que certaines balances fléchissent au poids d'une aile de mouche. Un geste un peu brusque, une parole un peu saccadée, l'imperceptible distraction d'un regard, tout l'impressionnait péniblement quand il s'agissait d'Albert. Elle ne se disait pas: «Il m'aime moins.» Elle se disait: «Il faut que sa préoccupation soit grande pour le changer, même si peu.» A coup sûr, elle était à cent lieues de lui en faire un reproche et, d'ailleurs, elle souffrait moins pour elle que pour lui, sachant qu'il était de tous les hommes le moins préparé à certains combats matériels de la vie.

Il avait une manière navrante, bien qu'il se crût un maître en dissimulation, de l'embrasser au front, sans rien dire, quand il la quittait pour aller à ses interminables conférences. Il faut dire que le prudent Guidon forçait plutôt la note pessimiste, afin d'entretenir le zèle de son client trop disposé à le laisser se tirer d'affaire tout seul. Bientôt Thérèse observa que son mari ne parlait plus de ces projets qui étaient autrefois comme une distraction à l'amour, dans l'intimité de leurs causeries. Plus d'embellissements en perspective, soit au vieux château, soit à l'hôtel du quai d'Orsay! Plus de ces gâteries coûteuses qu'il proposait, sans se lasser à voir qu'elle les refusait presque toujours! Plus de charitables combinaisons—toujours acceptées, celles-là—en faveur des malades et des pauvres! Et, malgré le luxe obligatoire et non diminué d'un train seigneurial, on devinait au fond de la pensée d'Albert ce mot d'économie qu'il n'avait pas le courage de prononcer, mais dont il avait les lèvres brûlées, lui qui s'indignait autrefois de ces non possumus de notre fin de siècle: «Cela coûte trop cher et je n'ai pas le temps.»

Sans vouloir se l'avouer l'un à l'autre, ils étaient humiliés de reconnaître qu'ils étaient moins heureux, de sentir leur bonheur troublé par cette cause dépourvue de noblesse, de compensation et de prestige, méprisable pour les coeurs élevés et tendres: l'argent! Comme ils auraient souri, à l'époque où ils s'aimaient déjà sans espérer que cet amour dût triompher jamais, comme ils auraient souri dédaigneusement, si cette prédiction eût été faite:

«C'est l'argent qui jettera la première ombre sur les joies de votre rêve réalisé!»

Ils ne savaient pas, alors, que l'argent, dans l'organisation actuelle de nos moeurs, n'est plus un métal qu'il est permis de tenir pour vil, mais un élément d'autant plus vital et nécessaire qu'il est répandu partout comme l'air respirable.

Tant qu'ils affluent en quantité suffisante, l'air et l'argent passent inaperçus. A la minute où ils deviennent rares, l'épreuve commence. L'être menacé s'inquiète, s'agite, se débat, s'accroche à tout, brise les obstacles. C'est alors que les dignités s'abaissent, que l'union des époux se brise, que les frères entrent en lutte, que le fils a des paroles qui font pleurer sa mère. C'est alors qu'éclate l'injustice des reproches, que les compromis s'acceptent, que certains traités d'alliance étonnent.

Qui n'a vu ces convulsions d'une physionomie morale jusqu'alors conservée dans sa noblesse, et tout à coup défigurée par cette crise aiguë: le manque d'argent!

Pour des êtres comme les Sénac, de pareils abaissements n'étaient pas à craindre. Mais déjà le malaise avait commencé. Une pensée constante, importune, troublait leur tendresse. En même temps, ils étaient forcés de se quitter davantage dans leur inquiétude, eux qui ne se quittaient jamais, autrefois, dans leur sécurité. Encore si Thérèse avait pu passer les heures d'attente dans le petit salon intime, cousant pour les pauvres, tandis que Mrs Crowe lisait à haute voix! Mais le monde, quelquefois si plein d'indifférence pour les tourments d'autrui, les accablait d'une compassion qui n'allait pas sans un mélange convenable de sévérité.

—Pauvre jeune femme! disaient les douairières. Quel avenir affreux!
Ah! les mariages comme le sien tournent toujours mal!

Celles dont le mariage avait mal tourné, pour d'autres raisons, généralement plus personnelles, s'apitoyaient avec de jolis soupirs:

—Elle n'aura pas été heureuse longtemps!

Quant aux hommes, leurs condoléances plus ou moins sympathiques répétaient, sous une autre forme, les commentaires de Guidon du Bouquet.

—Toujours le système de la guerre au couteau contre les gens bien nés qui veulent employer leur intelligence! Que voulez-vous que fasse un gentilhomme contre les francs-maçons, les républicains et les juifs?

Madame de Chavornay, sans quitter son parloir de l'avenue Kléber, était la femme la mieux renseignée de Paris sur les on-dit du Faubourg. Elle manda un beau matin son neveu et sa nièce, qui se rendirent un peu inquiets à son appel, s'attendant à la trouver d'autant plus troublée par les ennuis temporels de ses enfants d'adoption, qu'elle avait passé toute sa vie hors de l'atteinte de maux semblables. Ils se trompaient; la bonne religieuse était fort calme. Elle reçut son neveu et sa nièce en présence de son conseil privé, c'est-à-dire du fameux Champenois, qui cumule tant de fonctions diverses et même contraires, qu'on se demande comment il y a d'autres hommes affairés dans la bonne ville de Paris.

Champenois s'est fait avocat vers la soixantaine, ayant cédé à son fils, pour l'établir, son étude d'avoué, l'une des premières de Paris. Sénateur, ancien ministre, membre de l'Institut, régent de la Banque de France, marguillier de sa fabrique, il est spécial pour certaines entreprises manifestement désespérées. C'est à lui qu'on s'adresse quand il s'agit de réconcilier tels époux dont les aventures ont fait le tour de l'Europe, ou quand il faut soutenir une société à la veille d'ébranler l'univers de sa chute. Sous le poids de ces confidences, de ces responsabilités, de ces inquiétudes capables de faire mourir de la jaunisse un homme ordinaire, Champenois circule tranquille, portant une bonne humeur gouailleuse sur son visage, dont le teint brouillé se confond avec le coloris terne des favoris et des cheveux. Telles ces enluminures lestement traitées, où l'artiste, économe de son temps et de sa peine, enlève d'un coup de pinceau la figure entière des personnages. Mais il ne faut pas se fier à l'enveloppe.

Champenois eut un éclair de curiosité dans l'oeil en voyant entrer la belle comtesse de Sénac. Il se leva, fit un grand salut, se rassit et, dès lors, on aurait pu croire qu'il avait en face de lui une cliente misérablement dépourvue de charme et de jeunesse, tant il conduisit l'interrogatoire avec une froide précision. En cinq minutes il fit, à l'usage de la vieille religieuse, un résumé du procès et de ses chances, tellement lumineux et tellement profond, qu'Albert fut sur le point de battre des mains. Il venait d'apprendre des choses que Guidon du Bouquet n'avait pas vues ou ne lui avait pas dites, dans leurs conférences presque quotidiennes. En somme, la consultation de Champenois était plutôt optimiste. Il était le docteur Tant-Mieux de la maladie dont l'autre était le docteur Tant-Pis, et cette confiance, affectée ou non, fut pour ses trois auditeurs un grand soulagement. Il prit congé, détailla la comtesse de la tête aux pieds, par un dernier regard rapide, et lui demanda, un peu distrait:

—Connaissez-vous Montoussé?

—Non, répondit-elle, ouvrant ses grands yeux. Qui est-ce?

—Le président qui jugera votre affaire. Mais je suis fou; comment pourriez-vous le connaître, étant donné le monde qu'il voit?

Champenois parti, madame de Chavornay prit la parole à son tour.

—Mes enfants, dit-elle, vous n'êtes pas si malades que je le croyais, d'après ce qu'on raconte, et nos bons amis vous enterrent un peu vite. Mais je pense que c'est votre faute: on ne vous voit pas assez. Donc, ma nièce, mettez une belle robe, courez les salons et dites poliment à ces croque-morts, entre deux sourires, qu'ils sont des imbéciles. Vous, mon neveu, retournez à votre cercle et tâchez qu'on y prononce votre acquittement. Ce sera l'affaire de quelques cigares, d'autant que le sieur Cadaroux n'a pas l'avantage d'être du Club. Le lendemain vous aurez deux cents avocats plus convaincus que maître Guidon, et surtout plus assurés de leur propre mérite. Voilà quelle est la grande utilité des cercles. Il est bon que les magistrats soient informés que l'opinion est pour vous. La Justice est aveugle, mais elle n'est pas sourde.

En sortant du couvent, Sénac dit à Thérèse:

—J'admire si votre tante ne connaît pas le monde mieux que nous.

—J'ai toujours entendu affirmer que les étrangers connaissent Paris mieux que les Parisiens, répondit la jeune femme.

Dès le lendemain, obéissant aux prescriptions de l'oracle, elle visita les salons comme elle eût visité les reposoirs de la Semaine Sainte: en vue de gagner les indulgences. Le mois de juin étant commencé, il ne s'agissait plus de ces jours qui entassent vingt personnes dans un appartement, sans conversation possible. On s'allait voir de bonne heure; on se trouvait entre soi, dans un cercle intime, très peu nombreux; l'entretien n'y gagnait pas en charité, mais on avait le loisir de faire la besogne plus délicatement: on ne lardait plus, on écorchait, sans crainte de travailler, en ignorance de cause, devant un ami trop dévoué de la victime.

Thérèse avait appris sa leçon, mais on ne lui laissa pas le temps de la réciter, tant la curiosité qui s'attachait à sa personne était grande. Il n'arrivait pas souvent qu'on pût la voir de près et l'étudier commodément. On lui parla, sans s'appesantir, des affaires de son mari et de ses propres inquiétudes; c'était un détail d'intérêt secondaire. D'ailleurs, elle avait un sourire parfaitement tranquille, quoique un peu fier, et le plus délicieux des chapeaux. Voilà plus qu'il n'en faut pour rassurer des amis consumés d'une sympathique angoisse. Comme de juste, elle commença la tournée par les douairières, dont elle reçut force caresses. Madame de Castelbouc mit la conversation sur les étrangères, d'où elle tomba sur les Polonaises, d'où elle vint se fixer sur madame de Boisboucher.

—Vous la voyez beaucoup?

—Mon mari la trouve amusante et pas commune.

—Naturellement. Ils déblatèrent ensemble sur la société française que M. de Sénac juge incolore et indigne de lui.

—C'est qu'il a beaucoup voyagé…

—Un peu trop, même, à en juger par les procès qu'on lui fait.

—Oh! madame, commença Thérèse entrant dans son sujet, l'idée de faire passer mon mari, tel que vous le connaissez, pour un brasseur d'affaires, capable de ruiner ou d'enrichir les autres, cette idée-là est sublime. Je vous assure que nous en rions les premiers.

—Si vous riez, tout est pour le mieux. N'en parlons plus. Mais alors tâchez que cette bonne âme d'Herma n'aille pas crier partout que vous êtes sur les charbons ardents. On assure qu'elle a les confidences de votre mari, «mon cousin de Sénac», comme elle dit. Entre nous, d'après ce qu'on raconte, voilà un cousinage qui ne lui a pas coûté cher!

—Je ne croyais pas que mon mari fût homme à semer les confidences, ni à confier des chagrins qu'il n'a pas, répondit Thérèse un peu froissée.

Le terrain où s'engageait la conversation lui déplaisait tellement qu'elle écourta sa visite; en cinq minutes ses chevaux la mirent à la porte de la duchesse de Lautaret, cette artiste du grand monde qui serait une des grandes artistes de l'époque—si elle n'était pas duchesse. «Tout pour le chant!» c'est la seconde devise de la maison; vieille, opulente et noble maison, sans autre chef qu'Anceline, dont tout Paris connaît le charmant visage, lumineux d'intelligence et—il semblerait—de bonheur. Le seul bonheur qui lui manque la fait indépendante. Sa fortune et son titre, un vieux titre bien français, lui donnent le droit de recevoir qui bon lui semble. Elle en use largement, et, s'il faut en croire la marquise de Castelbouc, l'immense moquette rouge de son escalier ne ressemble pas au marchepied des carrosses de Louis XIV. Mais la jolie duchesse a le droit d'ignorer les critiques des douairières, car elle ignore elle-même ce que c'est que critiquer.

Thérèse la trouva en train de causer, au milieu d'une forêt de pupitres chargés de partitions, avec une femme remarquable par sa figure, que madame de Lautaret ne nomma point à sa nouvelle visiteuse, et qui prit congé presque aussitôt.

—Encore des répétitions? demanda Thérèse. Je croyais votre saison finie.

—Ma saison sérieuse, oui. Mais j'organise un concert pour l'OEuvre des cancéreuses. A propos, je vous inscris pour chanter dans mes choeurs.

—Je n'y vois qu'un obstacle: je n'ai pas de voix, dit Thérèse en riant.

—De la voix! il s'agit bien de voix. C'est bon pour les femmes laides, d'en avoir.

—Il faut donc supposer que madame la duchesse trompe indignement soit les oreilles des gens, soit leurs yeux, dit la jeune femme avec une révérence drôle.

—Qu'elle est gentille! Mais on ne m'y prend pas, ma petite. Votre voix n'est qu'un prétexte. La vérité, c'est que ce monstre de mari nous tient en chartre privée. Dites-lui que sa cousine Herma fait partie de ma troupe. Ça le décidera; je vous mettrai à côté d'elle.

Et de deux! Madame de Sénac se leva pour partir, dès qu'elle put.

—Je ne vous parle pas de votre procès, dit la duchesse en la reconduisant.

Elle en parla, néanmoins, et même avec une sagacité prodigieuse, car Anceline fait l'étonnement des hommes d'affaires les plus consommés, quand elle s'occupe des questions pratiques.

—N'ouvrez pas de grands yeux en me voyant si bien informée, expliqua madame de Lautaret. J'ai eu ce matin la visite de Champenois. Il paraît que vous avez maille à partir avec des coquins abominables. Mais courage! tout s'arrangera. J'en ai bien vu d'autres, moi qui vous parle, et je connais du monde un peu partout. Savez-vous ce qu'il faut faire! Amenez votre mari dîner chez moi demain soir. Il n'y aura personne, sauf madame du Plessis-Tison et Javerlhac. Pendant qu'ils abîmeront leur prochain et reviseront l'armorial de France, nous causerons de votre affaire. Peut-être pourrai-je vous aider.

C'était le cas de s'arrêter chez la vieille marquise du
Plessis-Tison, avec qui Thérèse de Sénac était en retard.

—Je crois, madame, dit celle-ci dans la conversation, que nous dînons ensemble demain à l'hôtel Lautaret.

—Vous êtes invités, mes chers amis? Ah! tant mieux! Cela prouve que ce sera une fournée comme il faut. Anceline est la meilleure des femmes, je le concède; mais c'est la Mère des Miséricordes, c'est-à-dire des promiscuités. Quand je pense qu'elle a fait servir le thé chez elle par sa fille unique, assistée de madame Chandolin! Connaissez-vous madame Chandolin?

—Pas trop. A moins que ce ne soit une jolie jeune femme blonde, qui ressemble à une Vierge de Murillo…

—Bonté divine! chère petite; si Murillo vous entendait…

—Qu'est-ce qu'on lui reproche, à cette madame Chandolin?

—On lui reproche tout, son mari d'abord, et puis les robes qu'elle a sur le dos. Vous souvenez-vous d'un roman?… Mais on ne lit pas de roman chez les Bernardines, et vous y êtes encore un peu. A propos, votre mari vous laisse donc sortir seule, maintenant?

—Pour venir chez vous, madame.

—Ça, mon coeur, vous n'y trouverez pas de Chandolin. Vous savez: je l'aime beaucoup, votre mari. C'est un de nos derniers hommes vraiment comme il faut. Du reste, il a de qui tenir. Les Sénac ne sont pas ducs, les Quilliane ne l'étaient pas. Mais vous savez, ma chère, la plupart des duchés ne sont qu'attrape-nigauds, quand on y regarde d'un peu près. Croyez-vous que les Lautaret feraient les preuves que nous pouvons faire, vous ou moi? A propos, j'imagine que votre second fils relèvera le nom et les armes de Quilliane, que votre pauvre frère emporte avec lui…

Après une demi-heure de considérations généalogiques, Thérèse parvint à s'enfuir; il était quatre heures; dans la maison qu'elle visita ensuite, elle n'eut qu'à déposer des cartes.

Elle se souvint alors que, le matin, Herma de Boisboucher avait envoyé un «petit bleu» pour annoncer qu'elle était malade, et que ce serait une bonne oeuvre de l'aller voir. Albert avait dit à sa femme:

—Passez-y donc. J'irai si j'ai le temps, mais c'est douteux.

Madame de Sénac, en fait de bonnes oeuvres, ne recherchait pas de préférence les visites de malades aussi bien logés. Mais elle se souvint de l'avertissement de la marquise de Castelbouc, et pensa que l'occasion était bonne d'aller refroidir un peu le zèle de cette amie, prophète de malheur. C'était la troisième fois, tout bien compté, qu'elle faisait le voyage de l'avenue Bugeaud, où Herma et sa mère habitaient un petit hôtel de style mauresque, amusant à force de fausseté.

L'intéressante malade s'était piquée une heure avant à la morphine. Elle languissait délicieusement sur une chaise longue, dont madame de La Clamouse, fagotée à son habitude, relevait les coussins avec onction.

—La bonne surprise! fit Herma en apercevant Thérèse. Vous avez deviné que j'avais besoin de la compassion des âmes charitables.

—Je n'ai rien deviné du tout; vous avez oublié votre télégramme? dit en souriant la comtesse. Morphine, voilà bien de tes coups!

—Et vous êtes venue à moi, déesse altière qu'on voit si peu hors de son nuage. Quelle faveur inespérée! On vous permet donc de sortir seule, maintenant?

—On me permet tout ce qui est bon et utile. Or, il est bon d'aller voir les pauvres malades comme vous, et utile, parfois, de calmer les inquiétudes exagérées d'une amitié comme la vôtre. Sans plus de phrases, il m'est revenu que vous nous plaignez un peu plus tôt et un peu plus fort qu'il ne convient, ce qui a le désavantage de troubler ceux qui nous aiment et de réjouir les autres. Dieu merci! les tours de Notre-Dame se voient de trop loin pour qu'il soit à la disposition du premier venu de nous faire condamner à l'amende, comme les ayant emportées.

La mercuriale, si déguisée qu'elle fût, toucha au vif madame de Boisboucher qui n'entendait pas raillerie quand il s'agissait du tact qu'elle prétendait avoir.

—Bon! fit-elle. Est-ce votre mari qui vous a chargée de me faire la leçon?

—Nullement. J'imagine qu'il me trouverait un peu jeune pour faire la leçon aux autres.

—La raison n'est pas très bonne, car vous vous y entendez au mieux, chère cousine. Mais il y en aurait une meilleure. C'est que votre mari a le droit de tout me dire par lui-même. Nous sommes de si vieux amis!

Thérèse, à ces mots, eut une impression qu'elle connaissait peu: un mouvement, très vif d'humeur contre Albert. Que lui reprochait-elle? Ses visites à Herma de Boisboucher, ou la confiance dont celle-ci l'honorait? Quoi qu'il en soit, le visage de madame de Sénac parlait si clairement—comme il faisait toujours—que l'intéressante malade jugea prudent de calmer son ombrageuse amie. Sur un signe qu'elle connaissait, madame de La Clamouse quitta le petit salon.

Quand les deux jeunes femmes furent seules:

—Voyons, dit la Polonaise, coupons court à tout malentendu. Pour rien au monde, je ne voudrais vous faire l'ombre d'un chagrin. Oh! ce n'est pas bonté de coeur chez moi. J'ai peur de vous, tout simplement. Vous n'auriez qu'à faire un signe pour qu'Albert ne remît plus les pieds dans cette maison. Or, je tiens à lui, car c'est le seul homme dont l'amitié n'a jamais versé et ne versera jamais dans l'ornière parfaitement ennuyeuse des soupirs, des bouderies, des discussions, de l'amour, en un mot. Il me connaît trop bien, et puis vous êtes là, et il vous aime… comme on n'aime plus. Tenez: si jamais celui-là est infidèle, vous le saurez tout de suite, car il se jettera dans la Seine du haut d'un pont, au lieu de rentrer chez lui, tant il se fera horreur!

Thérèse n'avait pas moins d'imagination qu'une autre et, depuis quelque temps, elle conservait peut-être un empire plus incertain sur cette vagabonde. Elle frissonna étrangement aux paroles de la marquise, et se hâta de quitter ce terrain aussi désagréable que nouveau.

—Nous voilà bien loin de mon sujet, fit-elle avec un peu de hauteur. Nous avons quelques ennuis dont le monde veut bien s'occuper avec sa sollicitude accoutumée. Il ne faut pas que nos amis les exagèrent. Vous savez mieux que personne, et par la meilleure des sources, que le danger n'est pas sérieux…

Elle s'arrêta court devant le regard tout à la fois triste et étonné que lui jetait la marquise. Ce regard signifiait clairement:

—Votre mari ne vous dit donc pas ce qu'il me dit, à moi?

Un silence fâcheux régna pendant plusieurs secondes; madame de
Sénac le rompit la première.

—Que savez-vous? demanda-t-elle. Je ne puis croire que mon mari me cache la vérité. Ce serait un crime!

—Tout son crime est qu'il vous aime trop. Le danger existe, mais, pour vous éviter une heure de souci, Albert s'imposerait des années de souffrances. Juste le contraire des autres, celui-là! Vous êtes son idole. Pour vous, toutes les roses de la guirlande, les épines pour lui seul. Plaignez-vous! Ah! qu'est-ce qu'une fortune de plus ou de moins auprès du bonheur d'être aimée comme vous l'êtes!… Allons! n'ayez pas ces yeux tragiques. Parlons d'autre chose. Oublions! Voilà de ces occasions où la morphine… Mais il ne faut pas vous en parler… Thérèse!… Voyons!… Que puis-je essayer pour vous distraire? Ah! la musique!…

Elle se leva d'un bond, ne pensant plus à ses vapeurs, et courut à son piano qu'on distinguait à peine dans le demi-jour de la pièce aux épaisses tentures baissées. Alors une plainte incohérente, passionnée, qui semblait s'échapper d'une âme et non d'un instrument, acheva de transporter Thérèse loin du réel. Ce n'était d'abord que la répétition de quatre notes, toujours les mêmes, à peine distinctes sous le voile austère des accords lourds comme le poids d'un regret sans espérance. Avec un effort douloureux, cette plainte vague, étouffée, prit une forme, et devint l'histoire du chagrin brisant toute la vie, récit désolé, tantôt s'exaspérant lui-même et s'emportant jusqu'à des cris sauvages de souffrance, tantôt luttant pour devenir calme et parler mieux encore à la pitié. Et la lutte, peu à peu, se déchaîna en une révolte aiguë de l'âme contre elle-même, de la douleur contre la volonté, de la folie contre la raison chancelante. Ce fut une tempête de sanglots, des vagues de passion qui froissaient jusqu'à la cime du roc le coeur hurlant d'angoisse, ou le plongeaient dans l'abîme sans fond, sans espérance. Et tout à coup un chant tomba des impassibles sommets de l'Idéal, hymne d'une pureté impeccable, surhumaine, supérieure aux mortelles faiblesses dont elle arrêtait, pour une minute, le gémissement. Hélas! qui peut ressusciter ce qui est mort!… Bientôt l'hymne du ciel fut couvert encore une fois par les cris douloureux de la terre, et la lutte recommença, plus heurtée, plus folle, plus énervante, pour finir dans le silence lugubre d'un anéantissement épuisé.

Écrasée elle-même par l'énervement, la marquise revint à sa chaise longue et s'y étendit, presque inerte.

—Vous êtes effrayante! lui dit madame de Sénac en se levant pour la quitter.

—C'est ce que dit Albert, quand je lui joue cette valse. Adieu!
Chopin me tuera. Mais c'est une belle mort!…

Ce qui effrayait surtout madame de Sénac, c'était moins la prostration de la véritable artiste qu'elle venait d'entendre, que l'état d'esprit où elle se trouvait elle-même. Dans son moi moral, sagement pondéré, d'ordinaire, comme ces aménagements de vaisseau dont le tangage ne saurait détruire l'équilibre, elle découvrait subitement un désarroi complet, décourageant, douloureux. Si pénible était son malaise, qu'elle se sentait prête à sangloter, tandis que son coupé la ramenait vers le centre de Paris. Quelle catastrophe était arrivée dans son existence depuis deux heures! Aucune; et cependant elle souffrait d'une cruelle angoisse.

—Ah! pourquoi ne suis-je pas restée dans ma solitude! soupira-t-elle en appuyant sur le satin noir sa tête brûlante.

De ces bavardages qui duraient depuis deux heures, elle ne rapportait que des impressions attristantes, une diminution d'estime pour le monde entier, un doute général sur tout. Mais ce qu'elle rapportait de pire, c'était une vision qui la hantait à cette heure, la vision d'Albert assis dans ce même fauteuil qu'elle quittait, tout vibrant de l'harmonie qui s'échappait des doigts de cette fougueuse virtuose. Que dis-je, de ses doigts! La marquise paraissait jouer avec sa personne tout entière, avec ses yeux brillants de larmes ou brûlants d'éclairs, avec sa bouche crispée amèrement ou mollement pâmée, avec sa lourde chevelure aux reflets fauves, toujours sur le point de s'écrouler, avec la libre souplesse de sa taille ondulant sous les dentelles et sous les soies légères…

Tout à coup une pensée fit tressaillir Thérèse comme une piqûre aiguë:

«Peut-être qu'à cette minute même il entre chez Herma. Il a dit qu'il tâcherait d'y aller. Folle que je suis! pourquoi ne l'ai-je pas attendu?»

Elle aperçut, comme dans une vision, la marquise de Boisboucher perdue, inerte, dans le désordre des coussins. Mais la fantasque créature était-elle seule encore? Pour recevoir Sénac, ferait-elle appeler sa mère? Ne l'éloignerait-elle pas, plutôt, en l'honneur du mari, comme elle venait de l'éloigner, en l'honneur de la femme?….

Thérèse de Sénac eut besoin de se souvenir qui elle était pour ne pas dire à ses gens de la reconduire à la maison mauresque. A cet instant, la voiture s'arrêta devant le portail sévère des Bernardines. La comtesse ne se souvenait déjà plus de l'ordre donné naguère. Elle hésita. Se montrer à la religieuse avec cette humiliante perturbation dans les idées? Lui ouvrir son coeur amoindri par le doute vulgaire? Avouer cette chose honteuse, misérable: «Moi, Thérèse de Quilliane, je suis jalouse d'Albert, de mon mari!…»

Également incapable de la comédie de la dissimulation ou de l'effort de la franchise, elle resta dans sa voiture et donna l'ordre de continuer. En voyant fuir les grands arbres du parc où elle avait connu des heures si peu semblables à l'heure présente, elle ne put retenir ses larmes:

«Voilà où j'en arrive! pensa-t-elle. Je suis du nombre de celles qui «ne reviennent plus»! Si ma pauvre tante pouvait me voir!…»

Tout à coup l'équipage qui descendait les Champs-Élysées au grand trot s'approcha des Quinconces à la hauteur du Cirque, et s'arrêta au ras du trottoir. Une tête d'homme pénétra par la portière.

—Serait-ce indiscret de vous demander une place, belle rêveuse?

Thérèse poussa un véritable cri de joie en apercevant son mari qui s'installa près d'elle. Les chevaux repartirent.

—Tu rentres déjà? dit Albert.

—Oui; je suis fatiguée. Et toi?

—J'allais à pied chez Herma, moitié pour marcher, moitié pour me distraire, par son caquetage d'oiseau, de deux heures de conférence chez Guidon. Mais j'ai trouvé mieux, ajouta-t-il en baisant la main de sa femme.

Elle ferma les yeux, presque défaillante sous l'excès du bonheur.

—Comme tu es bon et comme je t'aime! soupira-t-elle.

Sans une autre parole, obligés à feindre une correcte indifférence au milieu de la foule qui les dévisageait, ils revinrent chez eux, comptant chaque tour de roue, leurs mains rivées l'une à l'autre invisiblement, pareils à deux amoureux en escapade.

Quand ils furent seuls dans le cher petit salon, libres enfin, ils s'étreignirent dans un long baiser muet, oubliant tout, noyant toute autre idée dans une ivresse connue déjà, mais jamais à ce point voulue. Ils se sentaient plus unis, plus tendres qu'ils n'avaient été à aucune des heures de leur vie; mais, sans se le dire à eux-mêmes, ils étaient étonnés, presque effrayés, de trouver comme une violence d'enivrement dans leur tendresse.

IX

Vers la fin de juillet, un premier jugement fut rendu dans l'affaire des Ciments coopératifs. Il ne touchait en rien au fond de la question, mais il n'en constituait pas moins un échec, car, en dépit des efforts de Guidon du Bouquet, le tribunal de la Seine retenait l'action par devers lui, au lieu de la renvoyer aux juges de l'Ardèche. A Paris moins que dans sa province, le comte pouvait compter sur l'influence de son nom et du prestige de sa famille.

Albert communiqua ce mauvais bulletin à sa femme, sans lui laisser voir les fâcheux pressentiments que lui causait l'issue de cette première escarmouche. Par la même occasion, la trêve des vacances du Palais suspendant les hostilités pour trois mois, la question de leur villégiature fut abordée. Or, il se trouva que ni l'un ni l'autre n'avaient envie d'aller respirer l'air des coteaux de Sénac.

Le vieux Cadaroux avait été bon prophète en annonçant, dix-huit mois plus tôt, que la tranquillité du pays était finie; mais il avait oublié de dire qu'il se chargeait pour une bonne part de l'accomplissement de sa prédiction. Maître du champ de bataille après le départ de ses ennemis, il avait largement usé de l'exubérante crédulité méridionale, pour convaincre ses compatriotes que le département était ruiné, et, cela va de soi, ruiné par le fait du comte.

En vain les amis de Sénac voulaient opposer le raisonnement à cette fable absurde. Ils rappelaient que l'affaire était morte et enterrée depuis cinq ou six ans; qu'elle avait germé dans l'esprit de quelques industriels minuscules, grisés par l'exemple voisin de la colossale exploitation des chaux du Theil; que les actions, fixées à deux cents francs et d'un nombre restreint, n'avaient ruiné que des industriels dont la faillite était à peu près déclarée la veille de l'émission; enfin qu'on était venu chercher Sénac de force, pour mettre son nom sur les prospectus, honneur qu'il avait déjà payé cent mille francs, somme respectable.

—En fin de compte, ajoutaient les partisans d'Albert, que sont devenus les titres? Cadaroux en a racheté le plus grand nombre à vil prix, lui qui n'en avait pas un seul en portefeuille, au début!

Autant de paroles perdues! Le procès de la chaux, ainsi qu'on l'appelait sur les deux rives du Rhône, passionnait les esprits comme l'eût fait une question sociale intéressant la France entière. Le Bouscatié, qui entendait s'en donner pour son argent, faisait signifier chaque pièce de procédure en double au château, tandis qu'Albert en avait le régal à Paris. On ne voyait, à la grande grille d'honneur, que l'huissier Corbassière tirant la cloche, après avoir ôté sa blouse au tournant de l'avenue, par considération pour la noblesse.

Le jour où le tribunal de Paris se déclara compétent pour juger l'affaire, Cadaroux ne se gêna plus pour dire que les Sénac en avaient dans l'aile, et que les amateurs de vieilles tours allaient avoir incessamment l'occasion de s'en offrir une dans les prix doux. Reine sembla rajeunir. Elle ne doutait plus que son père ne fût en passe de tenir son serment d'entrer au château par la porte ou par la brèche.

Dans le groupe des partisans d'Albert,—on devine que ce groupe n'allait pas en augmentant,—la stupeur fut à son comble. Mais il serait malaisé de peindre le désespoir du pauvre Fortunat, bien que, par sa profession même, il fût plus à même qu'un autre de réduire à ses justes proportions un simple accident de procédure. Ce qui le désolait plus que tout le reste, c'était la pensée que Thérèse le confondait sans doute en ses malédictions avec tous ceux qui portaient son nom, le nom abhorré. Peu s'en fallut que son cerveau, presque aussi malade que son coeur, ne succombât dans cette lutte inégale. Tout s'unissait pour achever son malheur. Les jours s'enfuyaient; il savait que la saison de Paris était finie, et l'on n'entendait point parler du retour de la comtesse, retour attendu par lui pendant de longs mois comme la joie suprême. Hélas! reviendrait-elle jamais!

Pour s'excuser de l'abandon où il laissait sa carrière, il se disait malade et il l'était réellement. Il changeait à vue d'oeil, et les fortes têtes du canton commençaient à dire à demi-voix, en se promenant sous les platanes de la place publique de V…, le soir, à la veillée:

—Péchère! Il prend une mauvaise route, et, s'il continue, son laideron de soeur sera la plus riche héritière du département, le procès gagné.

Sur ces entrefaites, des élections municipales eurent lieu dans la commune de Sénac. Depuis plusieurs années, le comte figurait de droit, pour ainsi dire, sur la liste des conseillers, sans même qu'il eût besoin de poser sa candidature. Dans l'occasion, il fut battu, et ce vote, vu les circonstances, prenait le caractère odieux d'une désertion sur le champ de bataille. Sa colère dépassa tout ce qu'on pouvait attendre. Pour la première fois, depuis qu'elle connaissait son mari, Thérèse eut le chagrin de le blâmer, de discuter avec lui et de n'en être point écoutée. Dans un premier mouvement de colère, il télégraphia des ordres rigoureux: l'hôpital était fermé; l'école était licenciée; l'entrée du parc interdite aux villageois. Rien ne put empêcher cette explosion de vengeance, ni les raisonnements de la comtesse, ni son appel à des sentiments plus chrétiens, ni même ses larmes.

—Qu'ils s'adressent à Cadaroux pour instruire leurs enfants, soigner leurs malades, et donner de l'ombre à leurs jeux de boules!

Jamais on ne put tirer autre chose d'Albert, mal préparé à la philosophie par la longue épreuve que ses nerfs subissaient. Pour achever son plaisir, il apprit bientôt que Saturnin Cadaroux était nommé maire de Sénac.

Dans ces conditions, et pour toutes ces causes réunies, il ne fallait pas penser jusqu'à nouvel ordre à un séjour dans le vieux château. Le couple se mit en route assez tristement, sous prétexte de santé, pour la villa des Aiguebelles, sur le lac de Genève, avec l'intention d'y rester jusqu'aux premiers brouillards, c'est-à-dire jusqu'à la reprise du procès qui allait entrer dans la phase sérieuse. Mais la tristesse dura peu. Dans cette retraite élégante, pittoresque et tranquille, où n'arrivaient plus les échos fâcheux, Thérèse ne fut pas longue à retrouver chez son mari les raffinements de tendresse des jours passés, avec je ne sais quoi de fiévreux qui leur donnait une saveur inconnue. Ils furent là deux semaines sans sortir, sans voir personne, sans se quitter une heure. S'il est vrai de dire que la passion dans l'amour conjugal réalise le rêve du bonheur parfait, ces quinze jours sont les plus beaux qu'aura connus leur vie. Une lettre d'Herma de Boisboucher, qui prolongeait son séjour à Paris, faute de l'énergie suffisante pour se mettre en route, vint troubler avant l'heure cette retraite qu'ils croyaient cachée à tous. Pour cette fois, il ne s'agissait plus de musique; la Polonaise écrivait:

«Mon cousin, vous allez dire, comme Sa Bienveillance la douairière de Castelbouc, que je suis une femme intrigante. Peu m'importe ce que vous direz, pourvu que vous suiviez mon conseil, qui est bon. Savez-vous qui habite une villa dont j'ignore le nom, à peu de distance des Aiguebelles, ce nid mystérieux où vous roucoulez si fort qu'on vous entend d'ici? Vous avez pour voisine la belle madame Chandolin. Et savez-vous qui est la belle madame Chandolin? Mon Dieu! elle est… bien des choses; mais elle est en particulier l'amie, l'amie la plus influente du gros Bérisal, le financier. Or Bérisal a soutenu l'année dernière un procès pareil au vôtre, mais beaucoup moins limpide, ce qui ne m'étonne guère, ceci entre nous. N'empêche qu'il est sorti de là blanc comme neige, le front plus haut que jamais. Certes, j'aimerais mieux mourir que d'insinuer rien de défavorable à la justice épurée de votre pays, qui fut quelque temps le mien. Je dirai seulement que le président Montoussé, le même qui vous jugera, devint tout à coup, vers l'époque du procès Bérisal un hôte assidu des Chandolin. Depuis lors, il est resté l'ami de la maison, avec la réserve commandée par son hermine dont il a, je veux le croire, les habitudes irréprochables. D'ailleurs, Magdelaine est un ange: il n'y a qu'à la voir.

»Et maintenant vous avez compris, n'est-ce pas? Faites un effort et soyez tous deux aimables pour les Chandolin. J'admets qu'il y a des objections, et je vois d'ici la grimace de ma cousine; mais, après tout, elle peut bien mettre le bout du doigt la où la duchesse de Lautaret fourre son beau bras tout entier. Souvenez-vous d'ailleurs du gentilhomme Alceste, avec qui vous avez parfois un peu trop de ressemblance, et qui perdit son procès, bien qu'on ne fût pas en République, pour avoir été trop fier avec les Chandolin du temps de Louis XIV. Donc, cher ami, suivez mon conseil et faites un brin de cour—diplomatique—à votre belle voisine, qui en sera très flattée, et vous en récompensera. De quelle façon? Eh! mon Dieu! l'on aperçoit Évian des fenêtres de la belle Magdelaine, sur l'autre rive du lac. Et Montoussé, qui est à Evian, doit bien visiter la côte suisse de temps à autre, à moins que ce ne soit la côte suisse… Comprenez-vous maintenant? Vous m'objectez la morale? Mais, au contraire, Alberto mio! Il est bon, juste et salutaire de fournir à cette pauvre Magdelaine l'occasion de faire triompher votre innocence, par les mêmes moyens qui arrachèrent Bérisal à une juste punition. Cela rappelle nos aïeux qui prenaient la croix, après quelque estocade douteuse, et lavaient leur épée dans le sang sarrasin. Allons! courage! la journée est au bon droit, pour peu que vous y mettiez du vôtre…»

Cette lettre eut un premier résultat auquel le procès n'avait rien à voir, et que son auteur ne prévoyait guère en l'écrivant. Il faut dire que le courrier parvint aux Aiguebelles à l'heure où Thérèse était à sa toilette, ce qui permit au comte de croire que sa femme n'avait rien vu.

La lecture terminée, il resta quelque temps à rêver en face de sa lettre. A coup sûr, si l'on s'en tenait à la sagesse du siècle, madame de Boisboucher parlait d'or. Mais qu'allait dire Thérèse, dont la sagesse prenait sa source plus haut? Que penserait-elle de son mari, si ce dernier l'engageait à fréquenter madame Chandolin pour en obtenir la protection, et quelle protection! N'allait-elle pas éprouver, en mettant la chose au mieux, un étonnement désagréable?

Toutefois, comme Albert était amoureux avant d'être philosophe, il acheva de se décider d'après des considérations où sa tendresse avait plus de part que son jugement. De même qu'autrefois il était resté en Égypte, quitte à perdre un premier procès, de même il ne put supporter la pensée de troubler lui-même la paix délicieuse de l'heure présente. Assez tôt il faudrait revenir aux affaires sérieuses, entendre encore ces mots odieux de jugement et de procès qui remplissaient les quatre pages d'Herma. Ils étaient si complètement heureux dans ce paradis terrestre des Aiguebelles! Toutes les inquiétudes paraissaient oubliées. Fallait-il les faire revivre avant l'heure fatale du retour?

Profitant du seul instant de la journée où sa femme le laissait seul, Albert prit la plume et répondit à la marquise de Boisboucher, en la remerciant de son intérêt. Sans combattre son idée par des arguments d'un genre trop intime pour être confiés à la poste, il disait seulement qu'il ne voyait aucune occasion naturelle pour se rapprocher de madame Chandolin; et que, d'ailleurs, ce rapprochement, dont le motif ne saurait guère manquer d'être visible, risquait fort de tourner d'une façon désagréable pour les deux parties, voire même contraire au but. La lettre expédiée, Sénac alla rejoindre sa femme qui faisait semblant de lire un journal sous une charmille, mais qui n'aurait pas pu en dire le titre. Car elle avait aperçu—très involontairement, Dieu le sait—l'enveloppe dont la large écriture diplomatique était reconnaissable à plusieurs pas de distance. Parfois, quand il a toutes ses plumes, on dirait que l'Amour quitte son bandeau pour une paire de lunettes.

En ce moment, Thérèse accomplissait l'effort dangereux de tension intellectuelle dont beaucoup de femmes sont capables quand il s'agit de l'intérêt primordial de leur vie, tendresse amoureuse ou maternelle, ambition, cupidité, vengeance. Une question se dressait devant son esprit fasciné, incapable, à cette heure, de contrôle et de jugement:

«Va-t-il me cacher que cette femme lui écrit?»

La seule pensée que cette dissimulation pourrait avoir lieu la rendait plus malheureuse qu'elle n'avait été depuis sa naissance. Elle regrettait déjà tout ce qu'elle avait fait durant ces dernières années, son voyage en Égypte, sa rentrée dans le monde, son mariage. Elle regrettait surtout de trop aimer son mari, et souhaitait comme une grâce, à cette minute, de l'aimer moins. Hélas! quand il parut sous la charmille, souriant, avec un chaud rayon de soleil dans ses yeux qui ne voyaient que Thérèse, l'infortunée comprit qu'elle ne l'avait jamais aimé autant!

Albert s'approcha d'elle, mit un genou en terre, lui baisa la main, puis le poignet, puis le pli du bras où la manche courte laissait voir un lacis de veines bleues. Elle ferma les yeux, frissonna de la tête aux pieds. Ses lèvres s'agitèrent, mais elle eut la force de rester muette. C'était lui qui devait parler d'abord, qui devait dire:

«Pardonne-moi, elle m'a écrit. Voilà sa lettre.»

Le monstre ne disait pas un mot, usurpant les faveurs dont il n'était pas digne, baisant ces paupières tremblantes, ces lèvres où frémissait une douleur qu'il prenait, ô honte! pour l'aveu d'un tendre émoi. En vérité, la pauvre Thérèse était bien à plaindre.

Elle essaya d'engager le coupable dans la voie des aveux. Elle soupira d'une voix brisée:

—Cher! si vous trompiez la pauvre femme qui vous a préféré à tout, soyez sûr qu'elle en mourrait.

Cette phrase était presque comique à force de manquer d'à-propos, car assurément Albert ressemblait à tout, sauf à un mari qui songe à tromper sa femme. Avec un petit éclat de rire discret, il embrassa Thérèse sur le front, comme on caresse un enfant qui rêve tout haut, puis il répondit,—mais alors il ne riait plus:

—Écoute! Je veux bien que tu meures, le jour où je t'aurai trompée.

—La vilaine parole! dit-elle en montrant à son mari un fauteuil de bambou près du sien. Vous semblez croire qu'il n'y a qu'une manière de tromper. Il y en a cent quand il s'agit de deux âmes comme les nôtres! L'horloge du villageois marche assez juste tant qu'elle suit le soleil à une heure près. Si la montre du marin le trompe d'une demi-seconde, il considère que le marchand l'a volé. N'ai-je pas raison?

Albert avait oublié depuis longtemps la lettre qu'il avait dans sa poche. Encore moins il se doutait que l'oreille de la comtesse, une oreille de femme amoureuse, avait deviné le froissement du papier tandis que son mari la serrait sur son coeur. Il répondit, sans la moindre intention perfide:

—Dieu merci! le temps des navigations est passé. Que ferions-nous d'une horloge ou d'un chronomètre? Elles fuient déjà trop vite, ces heures pendant lesquelles nous sommes tout entiers l'un à l'autre dans ce coin prédestiné. Ma bien-aimée! tâchons de vivre sans questionner notre âme!

Les gens d'expérience peuvent imaginer si Thérèse pensa pour deux durant cette journée. Le ciel était magnifique, l'air si pur que chaque aspiration de la poitrine était une volupté. Celui qu'elle aimait ne la quitta pas un instant, lui faisant la lecture à haute voix, comme jadis sur le pont de la dahabieh qui les emportait à Louqsor. De la terrasse où ils étaient assis, leurs yeux pouvaient contempler l'un des plus beaux panoramas du monde. Et pourtant les minutes se traînaient, pour elle, vingt fois plus lentes qu'autrefois, dans sa cellule de novice, au couvent de l'avenue Kléber. Oh! comme elle regrettait alors cette paix du cloître! Car, au prix de l'angoisse présente, les luttes qui s'étaient agitées en elle, entre l'amour d'un homme et l'amour de Dieu, lui semblaient une paix. Il n'y avait plus à douter. Albert avait résolu de garder la lettre pour lui seul, l'horrible lettre, le secret maudit!

Pauvre Thérèse! Elle ne se souvenait plus qu'elle en avait un à son compte: Fortunat Cadaroux et sa poursuite audacieuse. Que celles qui n'ont jamais oublié des secrets moins innocents lui jettent la première pierre!

Sénac s'aperçut que sa femme était distraite et l'interrogea. Elle répondit par le «je n'ai rien» ordinaire en pareille circonstance, tout en croyant mettre dans la réponse et dans le regard qui l'accompagnait une froideur significative. Mais ses yeux désobéissants disaient juste le contraire de ce qu'on les priait de dire, si bien que l'heure finit par arriver où cet époux, réservé aux peines de l'enfer, put se croire aux portes du paradis. C'en était trop! Cette contrainte, cette cruelle souffrance, non moins insupportable pour avoir une cause imaginaire, cette plainte depuis des heures prête à sortir et toujours refoulée par dignité, toute cette torture finit par dompter les nerfs de Thérèse. Elle s'affaissa tout à coup sur la peau d'ours de sa chambre, aussi blanche que les dentelles de sa robe de nuit, envoyant à son mari une supplication suprême dans un regard, éteint bientôt sous la frange d'or des longues paupières…

Sénac, éperdu de terreur, faillit tomber à côté d'elle. Appelant à lui toute son énergie et toute sa force, il la porta sur son lit, cherchant à lui prodiguer les soins les plus tendres. En réalité, il ne faisait guère que l'appeler d'une voix tendrement désolée qui semblait devoir ramener à la vie une morte elle-même. Thérèse vivait, Dieu merci! Elle ouvrit les yeux, reconnut Albert, et jeta les bras autour de son cou avec une violence si passionnée qu'il en fut presque étouffé. Puis elle fondit en larmes, sanglotant comme la plus malheureuse des créatures, le visage tout contre lui.

Pendant une minute, il l'interrogea sans obtenir une réponse. Enfin elle fit céder la honte qui lui fermait la bouche à l'horreur qu'elle éprouvait pour cette comédie sacrilège prête à se jouer, pour ces baisers qu'elle allait recevoir et qu'il faudrait rendre, avec un ressentiment mortel caché dans son coeur. Elle cessa de pleurer tout à coup, et, plus près d'elle encore, ses bras attirèrent son mari, peu rassuré par l'incohérence inexplicable de la crise.

Elle t'a écrit! gémit-elle. Pourquoi me le caches-tu?

Sénac ne comprit pas tout d'abord de quelle correspondance clandestine on l'accusait La seule femme dont Thérèse eût le droit d'être jalouse, cette Clotilde de Chauxneuve qu'il avait aimée autrefois, n'avait pas donné signe de vie depuis leur mariage… Il se rappela soudain qu'Herma de Boisboucher lui avait écrit le matin même. Ainsi, tout ce qu'il venait de voir, cette syncope, ces larmes, cette exaltation de tendresse, n'était que la plus vulgaire et la moins méritée des scènes conjugales! Sa déception fut grande. Il trempait ses lèvres dans une boisson amère et glacée, alors qu'il croyait boire jusqu'à l'ivresse une liqueur brûlante, douce comme le miel!

Il était plus mal préparé qu'un autre, par la loyauté et la justesse de son âme, à comprendre la jalousie, cette tendre et sublime injustice des coeurs féminins les plus parfaits. Il n'en avait jamais vu l'explosion, n'ayant jamais été aimé sincèrement et passionnément. Il ne la connaissait que pour en avoir entendu parler à ses amis, de la façon dont les hommes en parlent toujours, c'est-à-dire comme du pire des fléaux, comme d'un mal qu'il faut couper dans sa racine, d'une main ferme. Il se dégagea doucement du frais collier qui l'entourait, fit signe à sa femme de se calmer, la baisa au front, s'assit auprès d'elle, et, sans quitter une petite main qui commençait à devenir brûlante, il dit:

—C'est à cause d'une lettre que tu pleures, que tu t'évanouis et que tu as la fièvre! A cause d'une lettre de notre cousine de Boisboucher! Pauvre Herma! Si elle se doutait!…

La petite main se crispa autour du poignet d'Albert. D'une voix sourde, les yeux fixés droit devant elle, Thérèse répondit:

—Je la déteste!

—C'est toi qui parles! répliqua le mari. Toi qui m'as reproché souvent de ne point souhaiter du bien à ceux qui nous haïssent et veulent nous perdre! Quel mal t'a fait madame de Boisboucher? Comprends-tu que ta jalousie nous accuse du même coup, moi d'être un homme sans parole et sans loyauté, elle d'être une amie perfide?

—C'est plus fort que moi, soupira Thérèse. Je n'ai pas pu me vaincre.

—Enfant! qu'est-ce qui t'inquiète? Je connais Herma depuis qu'elle est mariée. J'aurais pu lui faire la cour quand j'étais libre: je n'y ai jamais songé. Et je commencerais aujourd'hui? Hélas! ai-je le temps de m'occuper des autres, moi qui suis trop souvent séparé de toi par de sottes affaires, quand nous sommes à Paris?

—Précisément, tu la distingues des autres. Elle te distrait; tu as confiance en elle. C'est la seule qui ait de l'influence sur toi.

—C'est probablement notre seule véritable amie.

—Tu lui répondras?

—C'est déjà fait. Sois tranquille. Si tu m'avais dicté ma lettre, elle ne serait pas écrite plus sagement… Tu retires ta main?

—J'ai froid, soupira Thérèse en remontant la couverture jusqu'à son menton.

Pendant une seconde, Sénac fut sur le point d'en rester là de sa leçon et de dire à sa femme:

—Tu as froid? Chauffe-toi là, sur mon coeur! Quant à Herma, que son nom même disparaisse de notre souvenir. Demain, pour la dernière fois, elle verra mon écriture, et si jamais une enveloppe à son chiffre s'aventure chez nous, ta propre main la livrera aux flammes, sans que la mienne l'ait touchée.

C'est ainsi qu'un homme ordinaire eût répondu, tout en se promettant in petto d'employer à l'avenir la poste restante. Albert de Sénac était de ceux qui n'admettent ni la dissimulation, ni l'inconséquence, ni la faiblesse. Pour tout dire, en un mot, il connaissait peu les femmes et partageait l'erreur de ses semblables, qui veulent bien être aimés avec passion, mais sans jalousie. D'autres que lui, en tuant sans pitié la jalousie, ont éteint la passion.

Néanmoins il eut besoin de faire un effort pour mener jusqu'au bout, avec la froideur nécessaire, la cure morale qu'il avait entreprise. Tirant de sa poche la fameuse lettre, il dit à Thérèse:

—Pour ta punition, tu vas lire ces pages. Tu verras qu'elles sont écrites par une femme obligeante et habile. Et si tu trouves qu'elle pousse l'habileté trop loin, souviens-toi de celle question significative de Champenois, en plein parloir monastique: «Connaissez-vous Montoussé?» Le rapprochement est curieux.

La comtesse, devenue très calme en apparence, parcourut la missive d'un bout à l'autre. Tout ce qu'elle avait gagné, c'était d'entendre dire que madame de Boisboucher avait le beau rôle. D'une voix posée, redevenue maîtresse d'elle-même, elle demanda:

—Ainsi donc, nous allons entrer en relations avec madame Chandolin?

—Ah! Dieu, non! s'écria Sénac dont l'humeur n'était pas encore suffisamment exhalée. Ce serait bien autre chose qu'avec Herma! La Chandolin est coquette, vicieuse, dégagée de tout scrupule; avec cela, supérieurement jolie. Si je la voyais, c'est pour le coup que tu te mettrais dans des états violents!

—Ami, répondit Thérèse, veux-tu me croire? Je te promets de n'être plus jalouse. Tu m'as convaincue, ou du moins tu m'as guérie. Non, plus jamais nous ne recommencerons une journée pareille à celle-ci. Pardonne-moi le spectacle ridicule que je t'ai donné. M'évanouir comme une sotte!… Pareille chose ne m'est arrivée que deux fois dans toute ma vie…

Elle se tut, ne voulant pas céder à l'émotion qui la gagnait, car elle se souvenait de cette première syncope, survenue la veille du jour fixé pour sa prise d'habit. Sénac devina ce qui se passait en elle, et, désarmant aussitôt:

—Ne regrette pas ce que tu as fait un jour, dit-il en la prenant dans ses bras. Je t'aime à cette heure plus que je ne t'aimais alors, et Dieu m'est témoin que mon coeur est fidèle. Ne le crois-tu pas?

—Je crois, répondit-elle évasivement, que tu m'as donné tout ce qu'un coeur d'homme peut donner en ce monde.

Albert ne comprit pas la suprême amertume de ces paroles, et, tout près de l'oreille de sa femme, sa bouche murmura de tendres prières de pardon. Elle répondit d'une voix devenue soudain maternellement tendre:

—Je me sens un peu brisée, comme il arrive après un remède énergique. Va! ne crains rien! Pour tout ce qui dépend de moi, tu seras heureux.

—Mais toi aussi, tu seras heureuse?

—Je suis heureuse! Bonsoir: je t'aime comme il faut aimer.

Thérèse de Sénac pleura longtemps, cette nuit-là,—par excès de bonheur, sans doute.