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Plus fort que Sherlock Holmès

Chapter 14: II
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About This Book

Le récit alterne entre deux intrigues reliées: une longue nouvelle du Sud où un jeune mari malveillant humilie et brise sa jeune épouse, provoquant ruine et exil, et une intrigue nordique qui présente une mère recluse, son fils Archy doté d'un odorat prodigieux, et l'arrivée d'un enquêteur de stature imposante. L'œuvre joue sur le contraste entre vengeance privée et enquête publique, mêlant satire sociale, pastiche de roman policier et humour caustique, et explore l'identité, l'usurpation et les préjugés de race et de classe par des retournements et des procédés narratifs parodiques.

A une heure et demie du matin, le cortège rentra au village en chantant un refrain triomphal et en brandissant des torches ; c'était une vraie retraite aux flambeaux. Ils n'oublièrent pas de boire tout le long de la route et, pour tuer les dernières heures de cette nuit mouvementée, ils s'entassèrent au bar en attendant le jour.


DEUXIÈME PARTIE


I

SHERLOCK HOLMÈS ENTRE EN SCÈNE

Le jour suivant, une rumeur sensationnelle circula au village. Un étranger de haute marque, à l'air grave et imposant, à la tournure très distinguée, venait d'arriver à l'auberge. Il avait inscrit sur le registre le nom magique de :

SHERLOCK HOLMÈS

La nouvelle se répandit de hutte en hutte, de bouche en bouche dans la mine ; chacun planta là ses outils pour courir aux vrais renseignements. Un mineur qui passait par la partie Sud du village annonça la nouvelle à Pat Riley, dont la concession touchait à celle de Flint Buckner. Fetlock Jones parut très affecté de cet événement et murmura même :

 — L'oncle Sherlock ! Quelle guigne !

Il arrive juste au moment où... Puis il se mit à rêvasser, se disant à lui-même :

 — Après tout, pourquoi avoir peur de lui ? Tous ceux qui le connaissent comme moi, savent bien qu'il n'est capable de découvrir un crime qu'autant qu'il a pu préparer son plan à l'avance, classer ses arguments et accumuler ses preuves.

Au besoin il se procure (moyennant finances) un complice de bonne volonté qui exécute le crime point par point comme il l'a prévu !... Eh bien ! cette fois Sherlock sera très embarrassé ; il manquera de preuve et n'aura rien pu préparer. Quant à moi, tout est prêt. Je me garderai bien de différer ma vengeance... non certainement pas ! Flint Buckner quittera ce bas monde cette nuit et pas plus tard, c'est décidé !

Puis il réfléchit :

 — L'oncle Sherlock va vouloir, ce soir, causer avec moi de notre famille ; comment arriverai-je à m'esquiver de lui ? Il faut absolument que je sois dans ma cabine vers huit heures, au moins pour quelques instants.

Ce point était embarrassant et le préoccupait fort. Mais une minute de réflexion lui donna le moyen de tourner la difficulté.

 — Nous irons nous promener ensemble et je le laisserai seul sur la route une seconde pendant laquelle il ne verra pas ce que je ferai : le meilleur moyen d'égarer un policier est de le conserver auprès de soi quand on prépare un coup. Oui, c'est bien le plus sûr, je l'emmènerai avec moi.

Pendant ce temps, la route était encombrée, aux abords de la taverne, par une foule de gens qui espéraient apercevoir le grand homme. Mais Holmès s'obstinait à rester enfermé dans sa chambre et ne paraissait pas au plus grand désappointement des curieux. Ferguson, Jake Parker le forgeron, et Ham Sandwich, seuls, eurent plus de chance. Ces fanatiques admirateurs de l'habile policier louèrent la pièce de l'auberge qui servait de débarras pour les bagages et qui donnait au-dessus d'un passage étroit sur la chambre de Sherlock Holmès ; ils s'y embusquèrent et pratiquèrent quelques judas dans les persiennes.

Les volets de M. Holmès étaient encore fermés, mais il les ouvrit bientôt. Ses espions tressaillirent de joie et d'émotion lorsqu'ils se trouvèrent face à face avec l'homme célèbre qui étonnait le monde par son génie vraiment surnaturel. Il était assis là devant eux, en personne, en chair et en os, bien vivant. Il n'était plus un mythe pour eux et ils pouvaient presque le toucher en allongeant le bras.

 — Regarde-moi cette tête, dit Ferguson d'une voix tremblante d'émotion. Grand Dieu ! Quelle physionomie !

 — Oh oui, répondit le forgeron d'un air convaincu, vois un peu ses yeux et son nez ! Quelle intelligente et éveillée physionomie il a !

 — Et cette pâleur ! reprit Ham Sandwich, qui est la caractéristique de son puissant cerveau et l'image de sa nette pensée.

 — C'est vrai : ce que nous prenons pour la pensée n'est souvent qu'un dédale d'idées informes.

 — Tu as raison, Well-Fargo ; regarde un peu ce pli accusé au milieu de son front ; c'est le sillon de la pensée, il l'a creusé à force de descendre au plus profond des choses. Tiens je parie qu'en ce moment il rumine quelque idée dans son cerveau infatigable.

 — Ma foi oui, on le dirait ; mais regarde donc cet air grave, cette solennité impressionnante ! On dirait que chez lui l'esprit absorbe le corps ! Tu ne te trompes pas tant, en lui prêtant les facultés d'un pur esprit ; car il est déjà mort quatre fois, c'est un fait avéré : il est mort trois fois naturellement et une fois accidentellement. J'ai entendu dire qu'il exhale une odeur d'humidité glaciale et qu'il sent le tombeau ; on dit même que...

 — Chut, tais-toi et observe-le. Le voilà qui encadre son front entre le pouce et l'index, je parie qu'en ce moment il est en train de creuser une idée.

 — C'est plus que probable. Et maintenant il lève les yeux au ciel en caressant sa moustache distraitement. Le voilà debout ; il classe ses arguments en les comptant sur les doigts de sa main gauche avec l'index droit, vois-tu ? Il touche d'abord l'index gauche, puis le médium, ensuite l'annulaire.

 — Tais-toi !

 — Regarde son air courroucé ! Il ne trouve pas la clef de son dernier argument, alors il...

 — Vois-le sourire maintenant d'un rire félin ; il compte rapidement sur ses doigts sans la moindre nervosité. Il est sûr de son affaire ; il tient le bon bout. Cela en a tout l'air ! J'aime autant ne pas être celui qu'il cherche à dépister.

M. Holmès approcha sa table de la fenêtre, s'assit en tournant le dos aux deux observateurs et se mit à écrire. Les jeunes gens quittèrent leur cachette, allumèrent leurs pipes et s'installèrent confortablement pour causer. Ferguson commença avec conviction :

 — Ce n'est pas la peine d'en parler. Cet homme est un prodige, tout en lui le trahit.

 — Tu n'as jamais mieux parlé, Well-Fargo, répliqua Parquer. Quel dommage qu'il n'ait pas été ici hier soir au milieu de nous !

 — Mon Dieu oui, répliqua Ferguson. Du coup, nous aurions assisté à une séance scientifique, à une exhibition d'« intellectualité toute pure », la plus élevée qu'on puisse rêver. Archy est déjà bien étonnant et nous aurions grand tort de chercher à diminuer son talent, mais la faculté qu'il possède n'est qu'un don visuel : il a, me semble-t-il, l'acuité de regard de la chouette. C'est un don naturel, un instinct inné, où la science n'entre pas en jeu. Quant au caractère surprenant du don d'Archy, il ne peut être nullement comparé au génie de Sherlock Holmès, pas plus que... Tiens, laisse-moi te dire ce qu'aurait fait Holmès dans cette circonstance. Il se serait rendu tout bonnement chez les Hogan et aurait simplement regardé autour de lui dans la maison. Un seul coup d'œil lui suffit pour tout voir jusqu'au moindre détail ; en cinq minutes il en saurait plus long que les Hogan en sept ans. Après sa courte inspection, il se serait assis avec calme et aurait posé des questions à Mme Hogan... Dis donc, Ham, imagine-toi que tu es Mme Hogan ; je t'interrogerai, et tu me répondras.

 — Entendu, commence.

 — Permettez, Madame, s'il vous plaît. Veuillez prêter une grande attention à ce que je vais vous demander : Quel est le sexe de l'enfant ?

 — Sexe féminin, Votre Honneur.

 — Hum ! féminin, très bien ! très bien ! L'âge ?

 — Six ans passés.

 — Hum ! jeune... faible... deux lieues. La fatigue a dû se faire sentir. Elle se sera assise, puis endormie. Nous la trouverons au bout de deux lieues au plus. Combien de dents ?

 — Cinq, Votre Honneur, et une sixième en train de pousser.

 — Très bien, très bien, parfait ! — Vous voyez, jeunes gens, il ne laisse passer aucun détail et s'attache à ceux qui paraissent les plus petites vétilles. — Des bas, madame, et des souliers ?

 — Oui, Votre Honneur, les deux.

 — En coton, peut-être ? en maroquin ?

 — Coton, Votre Honneur, et cuir.

 — Hum ! cuir ? Ceci complique la question. Cependant, continuons ; nous nous en tirerons. Quelle religion ?

 — Catholique, Votre Honneur.

 — Très bien, coupez-moi un morceau de la couverture de son lit, je vous prie. Merci !

Moitié laine, et de fabrication étrangère. Très bien. Un morceau de vêtement de l'enfant, s'il vous plaît ? Merci, en coton et déjà pas mal usagé. Un excellent indice, celui-ci. Passez-moi, je vous prie, une pelletée de poussière ramassée dans la chambre. Merci ! oh ! grand merci !

Admirable, admirable ! Maintenant, nous tenons le bon bout, je crois. Vous le voyez, jeunes gens, il a en main tous les fils et se déclare pleinement satisfait. Après cela, que fera cet homme prodigieux ? Il étalera les lambeaux d'étoffe et cette poussière sur la table, et il rapprochera ces objets disparates et les examinera en se parlant à voix basse et en les palpant délicatement :

« Féminin, six ans, cinq dents, plus une sixième qui pousse ; catholique. Coton, cuir ! Que le diable emporte ce cuir ! » Puis il range le tout, lève les yeux vers le ciel, passe la main dans ses cheveux, la repasse nerveusement en répétant : « Au diable, le cuir ! » Il se lève alors, fronce le sourcil et récapitule ses arguments en comptant sur ses doigts ; il s'arrête à l'annulaire, une minute seulement, puis sa physionomie s'illumine d'un sourire de satisfaction. Il se lève alors, résolu et majestueux, et dit à la foule : « Que deux d'entre vous prennent une lanterne et s'en aillent chez Injin Billy, pour y chercher l'enfant, les autres n'ont qu'à rentrer se coucher. Bonne nuit, bonne nuit, jeunes gens ! » Et ce disant, il aurait salué l'assistance d'un air solennel, et quitté l'auberge.

Voilà sa manière de procéder. Elle est unique dans son genre, scientifique et intelligente ; un quart d'heure lui suffit et il n'a pas besoin de fouiller les buissons et les routes pendant des heures entières au milieu d'une population effarée et tumultueuse.

Messieurs, qu'en dites-vous ? Avez-vous compris son procédé ?

 — C'est prodigieux, en vérité, répondit Ham Sandwich. Well-Fargo, tu as merveilleusement compris le caractère de cet homme, ta description vaut celle d'un livre, du livre le mieux fait du monde. Il me semble le voir et l'entendre. N'est-ce pas votre avis, Messieurs ?

 — C'est notre avis. Ce topo descriptif d'Holmès vaut une photographie et une fameuse !

Ferguson était ravi de son succès ; l'approbation générale de ses camarades le rendait triomphant. Il restait assis tranquille et silencieux pour savourer son bonheur.

Il murmura pourtant, d'une voix inquiète :

 — C'est à se demander comment Dieu a pu créer un pareil phénomène.

Au bout d'un moment Ham Sandwich répondit :

 — S'il l'a créé, il a dû s'y prendre à plusieurs fois, j'imagine !


II

Vers huit heures du soir, à la fin de ce même jour, par une nuit brumeuse, deux personnes marchaient à tâtons du côté de la hutte de Flint Buckner. C'était Sherlock Holmès et son neveu.

 — Attendez-moi un instant sur le chemin, mon oncle, je vous prie, dit Fetlock ; je cours à ma hutte, j'en ai pour deux minutes à peine.

Il demanda quelque chose à son oncle qui le lui donna et disparut dans l'obscurité ; mais il fut bientôt de retour, et leur causerie reprit son cours avec leur promenade. A neuf heures, leur marche errante les avait ramenés à la taverne. Ils se frayèrent un chemin jusqu'à la salle de billard, où une foule compacte s'était groupée dans l'espoir d'apercevoir l'« Homme Illustre ». Des vivats frénétiques l'accueillirent ; M. Holmès remercia en saluant aimablement et au moment où il sortit, son neveu s'adressa à l'assemblée, disant :

 — Messieurs, mon oncle Sherlock a un travail pressant à faire qui le retiendra jusqu'à minuit ou une heure du matin, mais il reviendra dès qu'il pourra, et espère bien que quelques-uns d'entre vous seront encore ici pour trinquer avec lui.

 — Par saint Georges ! Quel généreux seigneur !

 — Mes amis ! Trois vivats à Sherlock Holmès, le plus grand homme qui ait jamais vécu, cria Ferguson. « Hip, hip, hip !! ! » « Hurrah ! hurrah ! hurrah ! »

 — Ces clameurs tonitruantes secouèrent la maison, tant les jeunes gens mettaient de cœur à leur réception. Arrivé dans sa chambre, Sherlock dit à son neveu, sans mauvaise humeur :

 — Que diable ! Pourquoi m'avez-vous mis cette invitation sur les bras ?

 — Je pense que vous ne voulez pas vous rendre impopulaire, mon oncle ? Il serait fâcheux de ne pas vous attirer les bonnes grâces de tout ce camp de mineurs. Ces gars vous admirent ; mais si vous partiez sans trinquer avec eux, ils prendraient votre abstention pour du « snobisme ». Et du reste, vous nous avez dit que vous aviez une foule de choses à nous raconter, de quoi nous tenir éveillés une partie de la nuit.

Le jeune homme avait raison et faisait preuve de bon sens. Son oncle le reconnut. Il servait en même temps ses propres intérêts et fit cette réflexion pratique dans son for intérieur :

 — Mon oncle et les mineurs vont être fameusement commodes pour me créer un alibi qui ne pourra être contesté.

L'oncle et le neveu causèrent dans leur chambre pendant trois heures. Puis, vers minuit, Fetlock descendit seul, se posta dans l'obscurité à une douzaine de pas de la taverne et attendit. Cinq minutes après, Flint Buckner sortait en se dandinant de la salle de billard, il l'effleura presque de l'épaule en passant. « Je le tiens », pensa le jeune garçon.

Et il se dit à lui-même, en suivant des yeux l'ombre de la silhouette : « Adieu, mon ami, adieu pour tout de bon, Flint Buckner ! Tu as traité ma mère de... c'est très bien, mais rappelle-toi que tu fais aujourd'hui ta dernière promenade ! »

Il rentra, sans se presser, à la taverne, en se faisant cette réflexion : « Il est un peu plus de minuit, encore une heure à attendre ; nous la passerons avec les camarades... ce sera fameux pour l'alibi. »

Il introduisit Sherlock Holmès dans la salle de billard qui était comble de mineurs, tous impatients de le voir arriver. Sherlock commanda les boissons, et la fête commença. Tout le monde était content et de bonne humeur ; la glace fut bientôt rompue. Chansons, anecdotes, boissons se succédèrent (les minutes elles aussi se passaient).

A une heure moins six la gaieté était à son comble :

Boum ! un bruit d'explosion suivi d'une commotion.

Tous se turent instantanément. Un roulement sourd arrivait en grondant du côté de la colline ; l'écho se répercuta dans les sinuosités de la gorge et vint mourir près de la taverne. Les hommes se précipitèrent à la porte, disant :

 — Quelque chose vient de sauter.

Au dehors une voix criait dans l'obscurité :

 — C'est en bas dans la gorge, j'ai vu la flamme.

La foule se porta de ce côté : tous, y compris Holmès, Fetlock, Archy Stillmann. Ils firent leur mille en quelques minutes. A la lumière d'une lanterne, ils reconnurent l'emplacement en terre battue où s'élevait la hutte de Flint Buckner ; de la cabine elle-même, il ne restait pas un vestige, pas un chiffon, pas un éclat de bois. Pas trace non plus de Flint. On le chercha tout autour ; tout à coup quelqu'un cria :

 — Le voilà !

C'était vrai. A cinquante mètres plus bas, ils l'avaient trouvé ou plutôt ils avaient découvert une masse informe et inerte qui devait le représenter. Fetlock Jones accourut avec les autres et regarda.

L'enquête fut l'affaire d'un quart d'heure. Ham Sandwich, chef des jurés, rendit le verdict, sous une forme plutôt primitive qui ne manquait pas d'une certaine grâce littéraire, et sa conclusion établit que le défunt s'était donné la mort ou bien qu'il fallait l'attribuer à une ou plusieurs personnes inconnues du jury ; il ne laissait derrière lui ni famille, ni héritage ; pour tout inventaire une hutte qui avait sauté en l'air. Que Dieu ait pitié de lui ! C'était le vœu de tous.

Après cette courte oraison funèbre, le jury s'empressa de rejoindre le gros de la foule où se trouvait l'attraction générale personnifiée dans Sherlock Holmès. Les mineurs se tenaient en demi-cercle en observant un silence respectueux ; au centre de ce demi-cercle, se trouvait l'emplacement de la hutte maintenant détruite. Dans cet espace vide s'agitait Holmès, l'homme prodigieux, assisté de son neveu qui portait une lanterne. Il prit avec un ruban d'arpentage les mesures des fondations de la hutte, releva la distance des ajoncs à la route, la hauteur des buissons d'ajoncs et prit encore d'autres mesures.

Il ramassa un chiffon d'un côté, un éclat de bois d'un autre, une pincée de terre par ici, les considéra attentivement et les mit de côté avec soin. Il détermina la longitude du lieu au moyen d'une boussole de poche en évaluant à deux secondes les variations magnétiques. Il prit l'heure du Pacifique à sa montre et lui fit subir la correction de l'heure locale. Il mesura à grands pas la distance de l'emplacement de la hutte au cadavre en tenant compte de la différence de la marée. Il nota l'altitude, la température avec un anéroïde et un thermomètre de poche. Enfin, il déclara magistralement en saluant de la tête :

 — C'est fini, vous pouvez rentrer, messieurs !

Il prit la tête de la colonne pour regagner la taverne, suivi de la foule qui commentait cet événement et vouait à l'« homme prodigieux » un vrai culte d'admiration, tout en cherchant à deviner l'origine et l'auteur de ce drame.

 — Savez-vous, camarades, que nous pouvons nous estimer heureux d'avoir Sherlock au milieu de nous ? dit Ferguson.

 — C'est vrai, voilà peut-être le plus grand événement du siècle ! reprit Ham Sandwich. Il fera le tour du monde, souvenez-vous de ce que je vous dis.

 — Parions ! dit Jake Parker le Forgeron, qu'il va donner un grand renom au camp. N'est-ce pas votre avis, Well-Fargo ?

 — Eh bien, puisque vous voulez mon opinion là-dessus je puis vous dire ceci :

Hier, j'aurais vendu ma concession sans hésiter à deux dollars le pied carré ; aujourd'hui, je vous réponds que pas un d'entre vous ne la vendrait à seize dollars.

 — Vous avez raison, Well-Fargo ! Nous ne pouvions pas rêver un plus grand bonheur pour le camp. Dites donc, l'avez-vous vu collectionner ces chiffons, cette terre, et le reste ? Quel œil il a ! Il ne laisse échapper aucun détail ; il veut tout voir, c'est plus fort que lui.

 — C'est vrai ! Et ces détails qui paraissent des niaiseries au commun des mortels, représentent pour lui un livre grand ouvert imprimé en gros caractères. Soyez bien persuadés que ces petits riens recèlent de mystérieux secrets ; ils ont beau croire que personne ne pourra les leur arracher ; quand Sherlock y met la main, il faut qu'ils parlent, qu'ils rendent gorge.

 — Camarades, je ne regrette plus qu'il ait manqué la partie de chasse à l'enfant ; ce qui vient de se passer ici est beaucoup plus intéressant et plus complexe ; Sherlock va pouvoir étaler devant nous son art et sa science dans toute leur splendeur.

Inutile de dire que nous sommes tous contents de la façon dont l'enquête a tourné.

 — Contents ! Par saint Georges ! ce n'est pas assez dire !

Archy aurait mieux fait de rester avec nous et de s'instruire en regardant comment Sherlock procède. Mais non, au lieu de cela, il a perdu son temps à fourrager dans les buissons et il n'a rien vu du tout.

 — Je suis bien de ton avis, mais que veux-tu ; Archy est jeune. Il aura plus d'expérience un peu plus tard.

 — Dites donc, camarades, qui, d'après vous, a fait le coup ?

La question était embarrassante ; elle provoqua une série de suppositions plus ou moins plausibles. On désigna plusieurs individus considérés comme capables de commettre cet acte, mais ils furent éliminés un à un. Personne, excepté le jeune Hillyer, n'avait vécu dans l'intimité de Flint Buckner ; personne ne s'était réellement pris de querelle avec lui ; il avait bien eu des différends avec ceux qui essayaient d'assouplir son caractère, mais il n'en était jamais venu à des disputes pouvant amener une effusion de sang. Un nom brûlait toutes les langues depuis le début de la conversation, mais on ne le prononça qu'en dernier ressort : c'était celui de Fetlock Jones. Pat Riley le mit en avant.

 — Ah ! oui, dirent les camarades. Bien entendu nous avons tous pensé à lui, car il avait un million de raisons pour tuer Flint Buckner ; j'ajoute même que c'était un devoir pour lui, mais tout bien considéré, deux choses nous surprennent : d'abord, il ne devait pas hériter du terrain ; ensuite, il était éloigné de l'endroit où s'est produite l'explosion.

 — Parfaitement, dit Pat. Il était dans la salle de billard avec nous au moment de l'explosion. Et il y était même une heure avant.

 — C'est heureux pour lui ; sans cela on l'aurait immédiatement soupçonné.


III

Les meubles de la salle à manger de la taverne avaient été enlevés, à l'exception d'une longue table de sapin et d'une chaise. On avait repoussé la table dans un coin et posé la chaise par-dessus.

Sherlock Holmès était assis sur cette chaise, l'air grave, imposant et presque impressionnant. Le public se tenait debout et remplissait la salle. La fumée du tabac obscurcissait l'air et l'assistance observait un silence religieux.

Sherlock Holmès leva la main pour concentrer sur lui l'attention du public et il la garda en l'air un moment ; puis, en termes brefs, saccadés, il posa une série de questions, soulignant les réponses de « Hums » significatifs et de hochements de tête ; son interrogatoire fut très minutieux et porta sur tout ce qui concernait Flint Buckner : son caractère, sa conduite, ses habitudes et l'opinion que les gens avaient de lui. Il comprit bien vite que son propre neveu était le seul dans le camp qui eût pu vouer à Flint Buckner une haine mortelle. M. Holmès accueillit ces témoignages avec un sourire de pitié et demanda sur un ton indifférent :

 — Y a-t-il quelqu'un parmi vous, messieurs, qui puisse dire où se trouvait votre camarade Fetlock Jones au moment de l'explosion ?

Tous répondirent en chœur : « Ici même. »

 — Depuis combien de temps y était-il ? demanda M. Holmès.

 — Depuis une heure environ.

 — Bon ! une heure à peu près ? Quelle distance sépare cet endroit du théâtre de l'explosion ?

 — Une bonne lieue.

 — Ceci est un alibi, il est vrai, mais médiocre.

Un immense éclat de rire accueillit cette réflexion. Tous se mirent à crier : ma parole, voilà qui est raide ! vous devez regretter maintenant, Sandy, ce que vous venez de dire ?

Le témoin confus baissa la tête en rougissant et parut consterné du résultat de sa déposition.

 — La connexion quelque peu douteuse entre le nommé Jones et cette affaire (rires) ayant été examinée, reprit Holmès, appelons maintenant les témoins oculaires de la tragédie et interrogeons-les.

Il exhiba ses fragments révélateurs et les rangea sur une feuille de carton étalée sur ses genoux. Toute la salle retenait sa respiration et écoutait.

 — Nous possédons la longitude et la latitude avec la correction des variations magnétiques et nous connaissons ainsi le lieu exact du drame. Nous avons l'altitude, la température et l'état hygrométrique du lieu ; ces renseignements sont pour nous des plus précieux, puisqu'ils nous permettent d'estimer avec précision le degré de l'influence que ces conditions spéciales ont pu exercer sur l'humeur et la disposition d'esprit de l'assassin à cette heure de la nuit. (Brouhaha d'admiration, réflexions chuchotées. Par saint Georges, quelle profondeur d'esprit !)

Holmès saisit entre ses doigts les pièces à conviction.

 — Et maintenant, demandons à ces témoins muets de nous dire ce qu'ils savent :

Voici un sac de toile vide. Que nous révèle-t-il ? Que le mobile du crime a été le vol et non la vengeance. Qu'indique-t-il encore ? Que l'assassin était d'une intelligence médiocre ou, si vous préférez, d'un esprit léger et peu réfléchi ? Comment le savons-nous ? Parce qu'une personne vraiment intelligente ne se serait pas amusée à voler Buckner, un homme qui n'avait jamais beaucoup d'argent sur lui. Mais l'assassin aurait pu être un étranger ? Laissez encore parler le sac. J'en retire cet objet : c'est un morceau de quartz argentifère. C'est singulier. Examinez-le, je vous prie, chacun à tour de rôle.

Maintenant rendez-le-moi, s'il vous plaît.

Il n'existe dans ce district qu'un seul filon qui produise du quartz exactement de cette espèce et de cette couleur. Ce filon rayonne sur une longueur d'environ deux milles et il est destiné, d'après ma conviction, à conférer à cet endroit dans un temps très rapproché une célébrité qui fera le tour du monde ; les deux cents propriétaires qui se partagent son exploitation acquerront des richesses qui surpassent tous les rêves de l'avarice. Désignez-moi ce filon par son nom, je vous prie.

« La Science chrétienne consolidée et Mary-Ann ! » lui répondit-on sans hésiter.

Une salve frénétique de hurrahs retentit aussitôt, chaque homme prit le fragment des mains de son voisin et le serra avec des larmes d'attendrissement dans les yeux ; Well-Fargo et Ferguson s'écrièrent :

 — Le « Flush » est sur le filon et la cote monte à cent cinquante dollars le pied. Vous m'entendez !

Lorsque le calme fut revenu, Holmès reprit :

 — Nous constatons donc que trois faits sont nettement établis, savoir : que l'assassin était d'un esprit léger, qu'il n'était pas étranger ; que son mobile était le vol et non la vengeance. Continuons. Je tiens dans ma main un petit fragment de mèche qui conserve encore l'odeur récente du feu. Que prouve-t-il ? Si je rapproche ce fragment de mèche de l'évidence du quartz, j'en conclus que l'assassin est un mineur. Je dis plus, Messieurs, j'affirme que l'assassinat a été commis en recourant à l'explosion. Je crois pouvoir avancer que l'engin explosif a été posé sur le côté de la hutte qui borde la route à peu près au milieu, car je l'ai trouvé à six pieds de ce point.

Je tiens dans mes doigts une allumette suédoise, de l'espèce de celles qu'on frotte sur les boîtes de sûreté. Je l'ai trouvée sur la route, à six cent vingt-deux pieds de la case détruite ; que prouve-t-elle ? Que la mèche a été allumée à ce même endroit. J'ajoute que l'assassin était gaucher. Vous allez me demander à quel signe je le vois. Il me serait impossible de vous l'expliquer, Messieurs, car ces indices sont si subtils, que seules une longue expérience et une étude approfondie peuvent rendre capable de les percevoir. Mais, les preuves restent là ; elles sont encore renforcées par un fait que vous avez dû remarquer souvent dans les grands récits policiers, c'est que tous les assassins sont gauchers.

 — Ma parole, c'est vrai, dit Ham Sandwich en se frappant bruyamment la cuisse de sa lourde main ; du diable si j'y avais pensé avant.

 — Ni moi non plus, crièrent les autres ; rien ne peut décidément échapper à cet œil d'aigle.

 — Messieurs, malgré la distance qui séparait l'assassin de sa victime, le premier n'est pas demeuré entièrement sain et sauf. Ce débris de bois que je vous présente maintenant a atteint l'assassin en l'égratignant jusqu'au sang. Il porte certainement sur son corps la marque révélatrice de l'éclat qu'il a reçu. Je l'ai ramassé à l'endroit où il devait se tenir lorsqu'il alluma la mèche fatale.

Il regarda l'auditoire du haut de son siège élevé, et son attitude s'assombrit immédiatement : levant lentement la main, il désigna du doigt un assistant en disant :

 — Voici l'assassin !

A cette révélation, l'assistance fut frappée de stupeur puis vingt voix s'élevèrent criant à la fois :

 — Sammy Hillyer ? Ah ! diable, non ! Lui ? C'est de la pure folie !

 — Faites attention, Messieurs, ne vous emportez pas ! regardez : il porte au front la marque du sang !

Hillyer devint blême de peur. Prêt à éclater en sanglots, il se tourna vers l'assistance en cherchant sur chaque visage de l'aide et de la sympathie ; il tendit ses mains suppliantes vers Holmès, et implora sa pitié disant :

 — De grâce, non, de grâce ! ce n'est pas moi, je vous en donne ma parole d'honneur. Cette blessure que j'ai au front vient de...

 — Arrêtez-le, agent de police, cria Holmès. Je vous en donne l'ordre formel.

L'agent s'avança à contre-cœur, hésita, et s'arrêta.

Hillyer jeta un nouvel appel.

 — Oh ! Archy, ne les laissez pas faire ; ma mère en mourrait ! Vous savez d'où vient cette blessure. Dites-le-leur et sauvez-moi. Archy, sauvez-moi !

Stillmann perça la foule et dit :

 — Oui, je vous sauverai. N'ayez pas peur.

Puis s'adressant à l'assemblée :

 — N'attachez aucune importance à cette cicatrice, qui n'a rien à voir avec l'affaire qui nous occupe.

 — Dieu vous bénisse, Archy, mon cher ami !

 — Hurrah pour Archy, camarades ! cria l'assemblée.

Tous mouraient d'envie de voir innocenter leur compatriote Sammy ; ce loyal sentiment était d'ailleurs très excusable dans leur cœur.

Le jeune Stillmann attendit que le calme se fût rétabli, puis il reprit :

 — Je prierai Tom Jeffries de se tenir à cette porte et l'agent Harris de rester à l'autre en face, ils ne laisseront sortir personne.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

 — Le criminel est parmi nous, j'en suis persuadé. Je vous le prouverai avant longtemps, si, comme je le crois, mes conjectures sont exactes. Maintenant, laissez-moi vous retracer le drame du commencement jusqu'à la fin :

Le mobile n'était pas le vol, mais la vengeance, le meurtrier n'était pas un esprit léger. Il ne se tenait pas éloigné de six cent vingt-deux pieds. Il n'a pas été atteint par un éclat de bois. Il n'a pas posé l'explosif contre la case. Il n'a pas apporté un sac avec lui. J'affirme même qu'il n'est pas gaucher. A part cela, le rapport de notre hôte distingué sur cette affaire est parfaitement exact.

Un rire de satisfaction courut dans l'assemblée ; chacun se faisait signe de la tête et semblait dire à son voisin : « Voilà le fin mot de l'histoire : Archy Stillmann est un brave garçon, un bon camarade ! Il n'a pas baissé pavillon devant Sherlock Holmès. » La sérénité de ce dernier ne paraissait nullement troublée. Stillmann continua :

 — Moi aussi, j'ai des témoins oculaires et je vous dirai tout à l'heure où vous pouvez en trouver d'autres.

Il exhiba un morceau de gros fil de fer. La foule tendit le cou pour voir.

 — Il est recouvert d'une couche de suif fondu. Et voici une bougie qui est brûlée jusqu'à moitié. L'autre moitié porte des traces d'incision sur une longueur de trois centimètres. Dans un instant, je vous dirai où j'ai trouvé ces objets. Pour le moment, je laisserai de côté les raisonnements, les arguments, les conjectures plus ou moins enchevêtrées, en un mot toute la mise en scène qui constitue le bagage du « détective », et je vous dirai, dans des termes très simples et sans détours, comment ce lamentable événement est arrivé.

Il s'arrêta un moment pour juger de l'effet produit et pour permettre à l'assistance de concentrer sur lui toute son attention.

 — L'assassin, reprit-il, a eu beaucoup de peine à arrêter son plan, qui était d'ailleurs bien compris et très ingénieux ; il dénote une intelligence véritable et pas du tout un esprit faible. C'est un plan parfaitement combiné pour écarter tout soupçon de son auteur. Il a commencé par marquer des points de repère sur une bougie de trois en trois centimètres, il l'a allumée en notant le temps qu'elle mettait à brûler. Il trouva ainsi qu'il fallait trois heures pour en brûler douze centimètres. Je l'ai moi-même expérimenté là-haut pendant une demi-heure, il y a un moment de cela, pendant que M. Holmès procédait à l'enquête sur le caractère et les habitudes de Flint Buckner. J'ai donc pu relever le temps qu'il faut à une bougie pour se consumer lorsqu'elle est protégée du vent. Après son expérience, l'assassin a éteint la bougie, je crois vous l'avoir déjà dit, et il en a préparé une autre.

Il fixa cette dernière dans un bougeoir de fer-blanc. Puis, à la division correspondante à la cinquième heure, il perça un trou avec un fil de fer rougi. Je vous ai déjà montré ce fil de fer recouvert d'une mince couche de suif ; ce suif provient de la fusion de la bougie.

Avec peine, grande peine même, il grimpa à travers les ajoncs qui couvrent le talus escarpé situé derrière la maison de Flint Buckner ; il traînait derrière lui un baril vide qui avait contenu de la farine. Il le cacha à cet endroit parfaitement sûr et plaça le bougeoir à l'intérieur. Puis il mesura environ trente-cinq pieds de mèche, représentant la distance du baril à la case. Il pratiqua un trou sur le côté du baril, et voici même la grosse vrille dont il s'est servi pour cela. Il termina sa préparation macabre, et quand tout fut achevé, un bout de la mèche aboutissait à la case de Buckner, l'autre extrémité, qui portait une cavité destinée à recevoir de la poudre, était placée dans le trou de la bougie ; la position de ce trou était calculée de manière à faire sauter la hutte à une heure du matin, en admettant que cette bougie ait été allumée vers huit heures hier soir et qu'un explosif relié à cette extrémité de la mèche ait été déposé dans la case. Bien que je ne puisse le prouver, je parie que ce dispositif a été adopté à la lettre.

Camarades, le baril est là dans les ajoncs, le reste de la bougie a été retrouvé dans le bougeoir de fer-blanc ; la mèche brûlée, nous l'avons reconnue dans le trou percé à la vrille ; l'autre bout est à l'extrémité de la côte, à l'emplacement de la case détruite. J'ai retrouvé tous ces objets, il y a une heure à peine pendant que maître Sherlock Holmès se livrait à des calculs plus ou moins fantaisistes et collectionnait des reliques qui n'avaient rien à voir avec l'affaire.

Il s'arrêta. L'auditoire en profita pour reprendre haleine, et détendre ses nerfs fatigués par une attention soutenue.

 — Du diable, dit Ham Sandwich, en éclatant de rire, voilà pourquoi il s'est promené seul de son côté dans les ajoncs, au lieu de relever des points et des températures avec le professeur. Voyez-vous, camarades, Archy n'est pas un imbécile.

 — Ah ! non, certes...

Mais Stillmann continua :

 — Pendant que nous étions là-bas, il y a une heure ou deux, le propriétaire de la vrille et de la bougie d'essai les enleva de l'endroit où il les avait d'abord placées, la première cachette n'étant pas bonne ; il les déposa à un autre endroit qui lui paraissait meilleur, à deux cents mètres dans le bois de pins, et les cacha en les recouvrant d'aiguilles. C'est là que je les ai trouvées. La vrille est juste de la mesure du trou du baril. Quant à la...

Holmès l'interrompit, disant avec une certaine ironie :

 — Nous venons d'entendre un très joli conte de fées, messieurs, certes très joli, seulement je voudrais poser une ou deux questions à ce jeune homme.

L'assistance parut impressionnée.

Ferguson marmotta :

 — J'ai peur qu'Archy ne trouve son maître cette fois.

Les autres ne riaient plus, et paraissaient anxieux. Holmès prit donc la parole à son tour :

 — Pénétrons dans ce conte de fées d'un pas sûr et méthodique, par progression géométrique, si je puis m'exprimer ainsi ; enchaînons les détails et montons à l'assaut de cette citadelle d'erreur (pauvre joujou de clinquant) en soutenant une allure ferme, vive et résolue. Nous ne rencontrons devant nous que l'élucubration fantasque d'une imagination à peine éclose. Pour commencer, jeune homme, je désire ne vous poser que trois questions.

Si j'ai bien compris, d'après vous, cette bougie aurait été allumée hier soir vers huit heures ?

 — Oui, monsieur, vers huit heures !

 — Pouvez-vous dire huit heures précises ?

 — Ça non ! je ne saurais être aussi affirmatif.

 — Hum ! Donc, si une personne avait passé par là juste à huit heures, elle aurait infailliblement rencontré l'assassin. C'est votre avis ?

 — Oui, je le suppose.

 — Merci, c'est tout. Pour le moment cela me suffit ; oui, c'est tout ce que je vous demande pour le quart d'heure.

 — Diantre ! il tape ferme sur Archy, remarqua Ferguson.

 — C'est vrai, dit Ham Sandwich. Cette discussion ne me promet rien qui vaille.

Stillmann reprit, en regardant Holmès :

 — J'étais moi-même par là à huit heures et demie, ou plutôt vers neuf heures.

 — Vraiment ? Ceci est intéressant, très intéressant. Peut-être avez-vous rencontré vous-même l'assassin ?

 — Non, je n'ai rencontré personne.

 — Ah ! alors, pardonnez-moi cette remarque, je ne vois pas bien la valeur de votre renseignement.

 — Il n'en a aucune à présent. Je dis, notez-le bien, pour le moment.

Stillmann continua :

 — Je n'ai pas rencontré l'assassin, mais je suis sur ses traces, j'en réponds ; je le crois même dans cette pièce. Je vous prierai tous de passer individuellement devant moi, ici, à la lumière pour que je puisse voir vos pieds.

Un murmure d'agitation parcourut la salle et le défilé commença.

Sherlock regardait avec la volonté bien arrêtée de conserver son sérieux. Stillmann se baissa, couvrit son front avec sa main et examina attentivement chaque paire de pieds qui passaient. Cinquante hommes défilèrent lentement sans résultat. Soixante, soixante-dix. La cérémonie commençait à devenir ridicule et Holmès remarqua avec une douce ironie :

 — Les assassins se font rares, ce soir.

La salle comprit le piquant et éclata d'un bon rire franc. Dix ou douze autres candidats passèrent ou plutôt défilèrent en dansant des entrechats comiques qui excitèrent l'hilarité des spectateurs.

Soudain, Stillmann allongea le bras et cria :

 — Voici l'assassin !

 — Fetlock Jones ! par le grand Sanhédrin ! hurla la foule en accompagnant cette explosion d'étonnement de remarques et de cris confus qui dénotaient bien l'état d'âme de l'auditoire.

Au plus fort du tumulte, Holmès étendit le bras pour imposer silence. L'autorité de son grand nom et le prestige de sa personnalité électrisèrent les assistants qui obéirent immédiatement. Et au milieu du silence complet qui suivit, maître Sherlock prit la parole, disant avec componction :

 — Ceci est trop grave ! Il y va de la vie d'un innocent, d'un homme dont la conduite défie tout soupçon. Écoutez-moi, je vais vous en donner la preuve palpable et réduire au silence cette accusation aussi mensongère que coupable. Mes amis, ce garçon ne m'a pas quitté d'une semelle pendant toute la soirée d'hier.

Ces paroles firent une profonde impression sur l'auditoire ; tous tournèrent les yeux vers Stillmann avec des regards inquisiteurs.

Lui, l'air rayonnant, se contenta de répondre :

 — Je savais bien qu'il y avait un autre assassin !! !

Et ce disant, il s'approcha vivement de la table et examina les pieds d'Holmès ; puis, le regardant bien dans les yeux, il lui dit :

 — Vous étiez avec lui ! Vous vous teniez à peine à cinquante pas de lui lorsqu'il alluma la bougie qui mit le feu à la mèche (sensation). Et, qui plus est, c'est vous-même qui avez fourni les allumettes !

Cette révélation stupéfia Holmès ; le public put s'en apercevoir, car lorsqu'il ouvrit la bouche pour parler, ces mots entrecoupés purent à peine sortir :

 — Ceci... ha !... Mais c'est de la folie... C'est...

Stillmann sentit qu'il gagnait du terrain et prit confiance. Il montra une allumette carbonisée.

 — En voici une, je l'ai trouvée dans le baril, tenez, en voici une autre !

Holmès retrouva immédiatement l'usage de la parole.

 — Oui ! Vous les avez mises là vous-même !

La riposte était bien trouvée, chacun le reconnut, mais Stillmann reprit :

 — Ce sont des allumettes de cire, un article inconnu dans ce camp. Je suis prêt à me laisser fouiller pour qu'on cherche à découvrir la boîte sur moi. Êtes-vous prêt, vous aussi ?

L'hôte restait stupéfait. C'était visible aux yeux de tous. Il remua les doigts ; une ou deux fois, ses lèvres s'entr'ouvrirent, mais les paroles ne venaient pas. L'assemblée n'en pouvait plus et voulait à tout prix voir le dénouement de cette situation. Stillmann demanda simplement :

 — Nous attendons votre décision, monsieur Holmès.

Après un silence de quelques instants, l'hôte répondit à voix basse :

 — Je défends qu'on me fouille.

Il n'y eut aucune démonstration bruyante, mais dans la salle chacun dit à son voisin :

 — Cette fois, la question est tranchée ! Holmès n'en mène plus large devant Archy.

Que faire, maintenant ? Personne ne semblait le savoir. La situation devenait embarrassante, car les événements avaient pris une tournure si inattendue et si subite que les esprits s'étaient laissé surprendre et battaient la breloque comme une pendule qui a reçu un choc. Mais, peu à peu, le mécanisme se rétablit et les conversations reprirent leurs cours ; formant des groupes de deux à trois, les hommes se réunirent et essayèrent d'émettre leur avis sous forme de propositions. La majorité était d'avis d'adresser à l'assassin un vote de remerciements pour avoir débarrassé la communauté de Flint Buckner : cette action méritait bien qu'on le laissât en liberté. Mais les gens plus réfléchis protestèrent, alléguant que les cervelles mal équilibrées des États de l'Est crieraient au scandale et feraient un tapage épouvantable si on acquittait l'assassin.

Cette dernière considération l'emporta donc et obtint l'approbation générale.

Il fut décidé que Fetlock Jones serait arrêté et passerait en jugement.

La question semblait donc tranchée et les discussions n'avaient plus leur raison d'être maintenant. Au fond, les gens en étaient enchantés, car tous dans leur for intérieur avaient envie de sortir et de se transporter sur les lieux du drame pour voir si le baril et les autres objets y étaient réellement. Mais un incident imprévu prolongea la séance et amena de nouvelles surprises.

Fetlock Jones, qui avait pleuré silencieusement, passant presque inaperçu au milieu de l'excitation générale et des scènes émouvantes qui se succédaient depuis un moment, sortit de sa torpeur lorsqu'il entendit parler de son arrestation et de sa mise en jugement ; son désespoir éclata et il s'écria :

 — Non ! ce n'est pas la peine ! Je n'ai pas besoin de prison ni de jugement. Mon châtiment est assez dur à l'heure qu'il est ; n'ajoutez rien à mon malheur, à mes souffrances. Pendez-moi et que ce soit fini ! Mon crime devait être découvert, c'était fatal ; rien ne peut me sauver maintenant. Il vous a tout raconté, absolument comme s'il avait été avec moi, et m'avait vu. Comment le sait-il ? c'est pour moi un prodige, mais vous trouverez le baril et les autres objets. Le sort en est jeté : je n'ai plus une chance de salut ! Je l'ai tué ; et vous en auriez fait autant à ma place, si, comme moi, vous aviez été traité comme un chien ; n'oubliez pas que j'étais un pauvre garçon faible, sans défense, sans un ami pour me secourir.

 — Et il l'a bigrement mérité, s'écria Ham Sandwich.

Des voix. — Écoutez camarades !

L'agent de police. — De l'ordre, de l'ordre, Messieurs.

Une voix. — Votre oncle savait-il ce que vous faisiez ?

 — Non, il n'en savait rien.

 — Êtes-vous certain qu'il vous ait donné les allumettes ?

 — Oui, mais il ne savait pas l'usage que j'en voulais faire.

 — Lorsque vous étiez occupé à préparer votre coup, comment avez-vous pu oser l'emmener avec vous, lui, un détective ? C'est inexplicable !

Le jeune homme hésita, tripota les boutons de sa veste d'un air embarrassé et répondit timidement :

 — Je connais les détectives, car j'en ai dans ma famille, et je sais que le moyen le plus sûr de leur cacher un mauvais coup, c'est de les avoir avec soi au moment psychologique.

L'explosion de rires qui accueillit ce naïf aveu ne fit qu'augmenter l'embarras du pauvre petit accusé.


IV

Fetlock Jones a été mis sous les verrous dans une cabane inoccupée pour attendre son jugement. L'agent Harris lui a donné sa ration pour deux jours, en lui recommandant de ne pas faire fi de cette nourriture ; il lui a promis de revenir bientôt pour renouveler ses provisions.

Le lendemain matin, nous partîmes quelques-uns avec notre ami Hillyer, pour l'aider à enterrer son parent défunt et peu regretté, Flint Buckner ; je remplissais les fonctions de premier assistant et tenais les cordons du poêle ; Hillyer conduisait le cortège. Au moment où nous finissions notre triste besogne, un étranger loqueteux, à l'air nonchalant, passa devant nous ; il portait un vieux sac à main, marchait la tête basse et boitait. Au même instant, je sentis nettement l'odeur à la recherche de laquelle j'avais parcouru la moitié du globe. Pour mon espoir défaillant, c'était un parfum paradisiaque.

En une seconde, je fus près de lui, et posai ma main doucement sur son épaule. Il s'affala par terre comme si la foudre venait de le frapper sur son chemin. Quand mes compagnons arrivèrent en courant, il fit de grands efforts pour se mettre à genoux, leva vers moi ses mains suppliantes, et de ses lèvres tremblotantes me demanda de ne plus le persécuter.

 — Vous m'avez pourchassé dans tout l'univers, Sherlock Holmès, et cependant Dieu m'est témoin que je n'ai jamais fait de mal à personne !

En regardant ses yeux hagards, il était facile de voir qu'il était fou. Voilà mon œuvre, ma mère ! La nouvelle de votre mort pourra seule un jour renouveler la tristesse que j'éprouvai à ce moment ; ce sera ma seconde émotion.

Les jeunes gens relevèrent le vieillard, l'entourèrent de soins et furent pleins de prévenance pour lui ; ils lui prodiguèrent les mots les plus touchants et cherchèrent à le consoler en lui disant de ne plus avoir peur, qu'il était maintenant au milieu d'amis, qu'ils le soigneraient, le protégeraient et pendraient le premier qui porterait la main sur lui. Ils sont comme les autres hommes, ces rudes mineurs, quand on ranime la chaleur de leur cœur ; on pourrait les croire des enfants insouciants et irréfléchis jusqu'au moment où quelqu'un fait vibrer les fibres de leur cœur. Ils essayèrent de tous les moyens pour le réconforter, mais tout échoua jusqu'au moment où l'habile stratégiste qu'est Well-Fargo prit la parole et dit :

 — Si c'est uniquement Sherlock Holmès qui vous inquiète, inutile de vous mettre martel en tête plus longtemps.

 — Pourquoi ? demanda vivement le malheureux fou.

 — Parce qu'il est mort !

 — Mort ! mort ! Oh ! ne plaisantez pas avec un pauvre naufragé comme moi ! Est-il mort ? Sur votre honneur, jeunes gens, me dit-il la vérité ?

 — Aussi vrai que vous êtes là ! dit Ham Sandwich, et ils soutinrent l'affirmation de leur camarade, comme un seul homme.

 — Ils l'ont pendu à San Bernardino la semaine dernière, ajouta Ferguson, tandis qu'il était à votre recherche. Ils se sont trompés et l'ont pris pour un autre. Ils le regrettent, mais n'y peuvent plus rien.

 — Ils lui élèvent un monument, continua Ham Sandwich de l'air de quelqu'un qui a versé sa cotisation et est bien renseigné.

James Walker poussa un grand soupir, évidemment un soupir de soulagement ; il ne dit rien, mais ses yeux perdirent leur expression d'effroi ; son attitude sembla plus calme et ses traits se détendirent un peu. Nous regagnâmes tous nos cases et les jeunes gens lui préparèrent le meilleur repas que pouvaient fournir nos provisions ; pendant qu'ils cuisinaient, nous l'habillâmes des pieds à la tête, Hillyer et moi ; nos vêtements neufs lui donnaient un air de petit vieux bien tenu et respectable. « Vieux » est bien le mot, car il le paraissait avec son affaissement, la blancheur de ses cheveux, et les ravages que les chagrins avaient faits sur son visage ; et, pourtant, il était dans la force de l'âge. Pendant qu'il mangeait, nous fumions et causions ; lorsqu'il eut fini, il retrouva enfin l'usage de la parole et, de son plein gré, nous raconta son histoire. Je ne prétends pas reproduire ses propres termes, mais je m'en rapprocherai le plus possible dans mon récit :

HISTOIRE D'UN INNOCENT

« Voici ce qui m'arriva :

« J'étais à Denver, où je vivais depuis de longues années : quelquefois, je retrouve le nombre de ces années, d'autres fois, je l'oublie, mais peu m'importe. Seulement, on me signifia d'avoir à partir, sous peine d'être accusé d'un horrible crime commis il y a bien longtemps, dans l'Est. Je connaissais ce crime, mais je ne l'avais pas commis ; le coupable était un de mes cousins, qui portait le même nom que moi.

« Que faire ? Je perdais la tête, ne savais plus que devenir. On ne me donnait que très peu de temps, vingt-quatre heures, je crois. J'étais perdu si mon nom venait à être connu. La population m'aurait lynché sans admettre d'explications. C'est toujours ce qui arrive avec les lynchages ; lorsqu'on découvre qu'on s'est trompé on se désole, mais il est trop tard... (vous voyez que la même chose est arrivée pour M. Holmès). Alors, je résolus de tout vendre, de faire argent de tout, et de fuir jusqu'à ce que l'orage fût passé ; plus tard, je reviendrais avec la preuve de mon innocence. Je partis donc de nuit, et me sauvai bien loin, dans la montagne, où je vécus, déguisé sous un faux nom.

« Je devins de plus en plus inquiet et anxieux ; dans mon trouble je voyais des esprits, j'entendais des voix et il me devenait impossible de raisonner sainement sur le moindre sujet ; mes idées s'obscurcirent tellement que je dus renoncer à penser, tant je souffrais de la tête. Cet état ne fit qu'empirer. Toujours des voix, toujours des esprits m'entouraient. Au début, ils ne me poursuivaient que la nuit, bientôt ce fut aussi le jour. Ils murmuraient à mon oreille autour de mon lit et complotaient contre moi ; je ne pouvais plus dormir et me sentais brisé de fatigue.

« Une nuit, les voix me dirent à mon oreille : « Jamais nous n'arriverons à notre but parce que nous ne pouvons ni l'apercevoir, ni par conséquent le désigner au public. »

« Elles soupirèrent, puis l'une dit : « Il faut que nous amenions Sherlock Holmès ; il peut être ici dans douze jours. » Elles approuvèrent, chuchotèrent entre elles et gambadèrent de joie.

« Mon cœur battait à se rompre ; car j'avais lu bien des récits sur Holmès et je pressentais quelle chasse allait me donner cet homme avec sa ténacité surhumaine et son activité infatigable.

« Les esprits partirent le chercher ; je me levai au milieu de la nuit et m'enfuis, n'emportant que le sac à main qui contenait mon argent : trente mille dollars. Les deux tiers sont encore dans ce sac. Il fallut quarante jours à ce démon pour retrouver ma trace. Je lui échappai. Par habitude, il avait d'abord inscrit son vrai nom sur le registre de l'hôtel, puis il l'avait effacé pour mettre à la place celui de « Dagget Barclay ». Mais la peur vous rend perspicace. Ayant lu le vrai nom, malgré les ratures, je filai comme un cerf.

« Depuis trois ans et demi, il me poursuit dans les États du Pacifique, en Australie et aux Indes, dans tous les pays imaginables, de Mexico à la Californie, me donnant à peine le temps de me reposer ; heureusement, le nom des registres m'a toujours guidé, et j'ai pu sauver ma pauvre personne !

« Je suis mort de fatigue ! Il m'a fait passer un temps bien cruel, et pourtant, je vous le jure, je n'ai jamais fait de mal ni à lui, ni à aucun des siens. »

Ainsi se termina le récit de cette lamentable histoire qui bouleversa tous les jeunes gens ; quant à moi, chacune de ces paroles me brûla le cœur comme un fer rouge. Nous décidâmes d'adopter le vieillard, qui deviendrait mon hôte et celui d'Hyllyer. Ma résolution est bien arrêtée maintenant ; je l'installerai à Denver et le réhabiliterai.

Mes camarades lui donnèrent la vigoureuse poignée de main de bienvenue des mineurs et se dispersèrent pour répandre la nouvelle.

A l'aube, le lendemain matin, Well-Fargo, Ferguson et Ham Sandwich nous appelèrent à voix basse et nous dirent confidentiellement :

 — La nouvelle des mauvais traitements endurés par cet étranger s'est répandue aux alentours et tous les camps des mineurs se soulèvent. Ils arrivent en masse de tous côtés, et vont lyncher le professeur. L'agent Harry a une frousse formidable et a téléphoné au shériff.

 — Allons, venez !

Nous partîmes en courant. Les autres avaient le droit d'interpréter cette aventure à leur façon. Mais dans mon for intérieur, je souhaitais vivement que le shériff pût arriver à temps, car je n'avais nulle envie d'assister de sang-froid à la pendaison de Sherlock Holmès. J'avais entendu beaucoup parler du shériff, mais j'éprouvai quand même le besoin de demander : « Est-il vraiment capable de contenir la foule ? »

 — Contenir la foule ! lui, Jack Fairfak, contenir la foule ! Mais vous plaisantez ! Vous oubliez que cet énergumène a dix-neuf scalps à son acquit, oui ! dix-neuf scalps !

En approchant nous entendîmes nettement des cris, des gémissements, des hurlements qui s'accentuèrent à mesure que nous avancions ; ces cris devinrent de plus en plus forts, et lorsque nous atteignîmes la foule massée sur la place devant la taverne, le bruit nous assourdit complètement.

Plusieurs gaillards de « Dalys Gorge » s'étaient brutalement saisis de Holmès, qui pourtant affectait un calme imperturbable.

Un sourire de mépris se dessinait sur ses lèvres et, en admettant que son cœur de Breton ait pu un instant connaître la peur de la mort, son énergie de fer avait vite repris le dessus et maîtrisait tout autre sentiment.

 — Venez vite voter, vous autres ! cria Shadbelly Higgins, un compagnon de la bande Daly : vous avez le choix entre pendu ou fusillé !

 — Ni l'un ni l'autre ! hurla un de ses camarades. Il ressusciterait la semaine prochaine ! le brûler, voilà le seul moyen de ne plus le voir revenir.

Les mineurs, dans tous les groupes, répondirent par un tonnerre d'applaudissements et se portèrent en masse vers le prisonnier ; ils l'entourèrent en criant : « Au bûcher ! Au bûcher ! » Puis ils le traînèrent au poteau, l'y adossèrent en l'enchaînant et l'entourèrent jusqu'à la ceinture de bois et de pommes de pin. Au milieu de ces préparatifs, sa figure ferme ne bronchait pas et le même sourire de dédain restait esquissé sur ses lèvres fines.

 — Une allumette ! Apportez une allumette !

Shadbelly la frotta, abrita la flamme de sa main, se baissa et alluma les pommes de pin. Un silence profond régnait sur la foule ; le feu prit et une petite flamme lécha les pommes de pin. Il me sembla entendre un bruit lointain de pas de chevaux. Ce bruit se rapprocha et devint de plus en plus distinct, mais la foule absorbée paraissait ne rien entendre.

L'allumette s'éteignit. L'homme en frotta une autre, se baissa et de nouveau la flamme jaillit. Cette fois elle courut rapidement au travers des brins de bois. Dans l'assistance, quelques hommes détournèrent la tête. Le bourreau tenait à la main son allumette carbonisée et surveillait la marche du feu. Au même instant, un cheval déboucha à plein galop du tournant des rochers, venant dans notre direction.

Un cri retentit :

 — Le shériff !

Fendant la foule, le cavalier se fraya un passage jusqu'au bûcher ; arrivé là, il arrêta son cheval sur les jarrets et s'écria :

 — Arrière, tas de vauriens !

Tous obéirent à l'exception du chef qui se campa résolument et saisit son revolver. Le shériff fonça sur lui, criant :

 — Vous m'entendez, espèce de forcené. Éteignez le feu, et enlevez au prisonnier ses chaînes.

Il finit par obéir. Le shériff prit la parole, rassemblant son cheval dans une attitude martiale ; il ne s'emporta pas et parla sans véhémence, sur un ton compassé et pondéré, bien fait pour ne leur inspirer aucune crainte.

 — Vous faites du propre, vous autres ! Vous êtes tout au plus dignes de marcher de pair avec ce gredin de Shadbelly Higgins, cet infâme... reptile qui attaque les gens par derrière et se croit un héros.

Ce que je méprise par-dessus tout, c'est une foule qui se livre au lynchage. Je n'y ai jamais rencontré un homme à caractère. Il faut en éliminer cent avant d'en trouver un qui ait assez de cœur au ventre pour oser attaquer seul un homme même infirme. La foule n'est qu'un ramassis de poltrons et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le shériff lui-même est le roi des lâches.

Il s'arrêta, évidemment pour savourer ces dernières paroles et juger de l'effet produit, puis il reprit :

 — Le shériff qui abandonne un prisonnier à la fureur aveugle de la foule est le dernier des lâches. Les statistiques constatent qu'il y a eu cent quatre-vingt-deux shériffs, l'année dernière, qui ont touché des appointements injustement gagnés. Au train où marchent les choses, on verra bientôt figurer une nouvelle maladie dans les livres de médecine sous le nom de « mal des shériffs ».

Les gens demanderont : « Le shériff est encore malade ? »

Oui ! il souffre toujours de la même maladie incurable.

On ne dira plus : « Un tel est allé chercher le shériff du comité de Rapalso ! » mais : un tel est allé chercher le « froussard » de Rapalso ! Mon Dieu ! qu'il faut donc être lâche pour avoir peur d'une foule en train de lyncher un homme !

Il regarda le prisonnier du coin de l'œil et lui demanda :

 — Étranger, qui êtes-vous et qu'avez-vous fait ?

 — Je m'appelle Sherlock Holmès ; je n'ai rien à me reprocher.

Ce nom produisit sur le shériff une impression prodigieuse. Il se remit à haranguer la foule, disant que c'était une honte pour le pays d'infliger un outrage aussi ignominieux à un homme dont les exploits étaient connus du monde entier pour leur caractère merveilleux, et dont les aventures avaient conquis les bonnes grâces de tous les lecteurs par le charme et le piquant de leur exposition littéraire. Il présenta à Holmès les excuses de toute la nation, le salua très courtoisement et ordonna à l'agent Harris de le ramener chez lui, lui signifiant qu'il le rendrait personnellement responsable si Holmès était de nouveau maltraité. Se tournant ensuite vers la foule, il s'écria :

 — Regagnez vos tannières, tas de racailles !

Ils obéirent ; puis s'adressant à Shadbelly :

 — Vous, suivez-moi, je veux moi-même régler votre compte. Non, gardez ce joujou qui vous sert d'arme ; le jour où j'aurai peur de vous sentir derrière moi avec votre revolver, il sera temps pour moi d'aller rejoindre les cent quatre-vingt-deux poltrons de l'année dernière. — Et, ce disant, il partit au pas de sa monture suivi de Shadbelly.

En rentrant chez nous vers l'heure du déjeuner, nous apprîmes que Fetlock Jones était en fuite ; il s'était évadé de la prison et battait la campagne. Personne n'en fut fâché au fond. Que son oncle le poursuive, s'il veut ; c'est son affaire ; le camp tout entier s'en lave les mains.