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Poèmes

Chapter 12: PANTHÉA
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About This Book

A collection of lyric poems and sonnets that blend lush classical and mythic imagery with personal longing, aesthetic contemplation, and sensual description. The verse evokes antique landscapes and ritual scenes to celebrate beauty and erotic desire while expressing distrust of modern commercial life and noisy democracies. Several pieces show ambivalent religious feeling and sorrow for lost restraint, alternating ornate, decadent diction with moments of elegiac intimacy. Overall the poems favor aesthetic experience and cultivated solitude over political engagement, using nature and myth to probe desire, art, and regret.



II

Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta

sur la terre grecque le corps du jeune noyé.

Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par

l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées.

Plusieurs apportèrent de doux parfums de la

lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon

de chanter sa chanson la plus berceuse.

Et quand il fut plus près de sa vieille demeure

d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et

sur le dos lustré de cette vague se forma une couche

d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange

fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle

l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la

blanche crinière qui poursuit un but aventureux.

Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer,

s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin

la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne

l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car

en aucune heure de la journée, on n'y entend de

bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers

dans leurs jeux.

Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il

sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable

fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune

Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son

capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque

point à sonner de sa corne,—ou bien dès les premières

lueurs de l'aube,

arrivent les Dryades, qui lancent la balle de

cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant

quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent

la tâche d'être leur gardien, si elles craignent

d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient

leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,

comme si ses bras bleus et sa barbe rouge

allaient surgir de la vague.

Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le

viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est

unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa

trace légère empreinte sur le sable, comme si elle

craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert,

son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu

est si petit que l'inconstant papillon pourrait,

dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor

de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop

avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse

débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait

y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue

peinte de sa galère,

et laisserait la petite prairie presque entièrement

dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses,

excepté les rares narcisses qui se dressent

çà et là, parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais

fauché, excepté quelques asphodèles qui

brandissent de mignons cimeterres.

C'est là que vint le déposer le flot, heureux

d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent

là où le sol était vierge de tout contact avec

la mer, sur la marge argentée de la grève, et

comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une

fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait

une ardeur intense,

avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste,

cette flamme qui se nourrissait d'elle-même,

cette volupté passionnée, avant que la mort chenue,

de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces

lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme

errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et

répons si charmants.

Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant

par la main, défilèrent dans le vallon boisé,

leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur

le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il

jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil

qui se jouent parmi les branches, toutes les

Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée

une retraite sûre,

à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne

trouva rien de bien terrible à sentir ses seins

pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.

Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes

subtils que tissent les amants insidieux quand ils

veulent conquérir une forteresse bien close: elle

s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que

ce fût une faute

d'abandonner son trésor à un être aussi beau.

Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la

soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,

joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres

brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant

qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite

qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis,

comme l'amour la rendait infidèle à elle-même,

elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,

elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau

jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson

la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet

enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle

ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient

rouverts devant Proserpine;

elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres

avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller,

je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le

soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle

de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice

pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne

Marine,

«à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne

du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle

dans sa conque et avec les branches cristallines qui

flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour

orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial;

c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée

et la tête couronnée de corail,

«nous nous asseoirons tous deux sur un trône

de perles, et une vague bleue nous servira de dais,

et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous

leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et

nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour

du mât d'une barque engloutie par la tempête,

«les muges aux nageoires vermillon, aux yeux

qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à

des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond

ouvrira les portes de verre de son palais, et nous

verrons les dauphins tachetés dormir au bercement

des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où

Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau

de monstres,

«et les anémones tremblantes aux teintes opalines,

qui agitent leurs franges pourprées quand

nous posons le pied sur le sol miroitant, et des

flottes entières de poissons aux taches d'écailles

couleur de feu suivront les cordages flottants de

l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de

miel orneront nos membres entrelacés.»

Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,

passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux

vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure

d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles

jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel,

oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent

de se désaltérer de ses lèvres à elle,

et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse

son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche

en proche, grise et glacée sur cette grève de sable;

les grenouilles croassantes se montrent, et du fond

de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les

chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette

brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre

du gazon.

«Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre

point si farouche; car là-bas il est une petite canne

qui redit souvent à voix basse comment un jeune

charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la

prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir,

déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et

s'envola vers le soleil.

«Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore

des baisers du grand Apollon, et le pin, dont

les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait

en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes

appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès

à travers le feuillage argenté du peuplier.

«Même les jalouses Naïades me disent jolie, et

chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait

la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de

cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal,

avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes

des bois; hier encore il m'apporta une colombe au

plumage irisé,

«aux petits pieds de couleur cramoisie, que le

cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore,

avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant

que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour

chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée;

la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses,

a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace

dans sa constance, que ce simple petit berger,

à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et

pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier

à une Dryade le serment fait à Artémis, tant

il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser.

«Son front blanc d'argent, comme une lune qui

surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a

la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne

saurait évoquer du bosquet de myrte un époux

plus charmant pour la Cythérée. Le premier et

soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses

jeunes membres sont forts et bruns.

«Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses

brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et

dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de

caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre

et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat,

lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau

d'avoine.

«Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi

que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais

un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô

toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,

de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des

étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent

les planètes.

«Je savais que tu viendrais, car dès que les

branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la

sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce,

ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs

qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,

sans rien craindre de l'aurore, dès que les

chants ravis du sansonnet

«ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions

de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent

d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes

feuilles une extase de volupté s'épandit comme un

vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse

battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les

vents violents de la passion secouèrent la virginité

de ma tige svelte.

«Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent

leurs narines fraîches et noires sur mes branches les

plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait

un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.

Et de temps en temps un roitelet reposait sur une

branche mince, à peine capable de porter un poids

si charmant.

«Près de moi, les bergers d'Attique donnaient

des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis,

et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la

fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle

sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle

ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait

plus à échapper au doux piège.

«Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement

de chèvrefeuille sylvestre entrelace une

voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante

des myrtes paphiens semble sanctifier les

rites les plus tendres de la volupté, là-bas dans les

fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,

la forêt recèle un petit lac

«hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage,

car tout autour de ses bords flottent les grands

lis d'un blanc de crème, retenus comme par des

ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle

est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or,

avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à

quitter cette pâle grève que vient baiser la vague.

Sûrement cet endroit est destiné

«à des amants comme nous; la déesse qui règne

à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de

son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu

la lune rejeter son vêtement de brouillards devant

les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane

au pas de panthère ne foule jamais cette clairière

inconnue.

«Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer

salée, retournons vers la vague tumultueuse, et

promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal

dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons

les monstres empourprés de l'abîme dans

leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite

le rusé Xiphias.

«Car si ma maîtresse me surprend couchée ici,

elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre

pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et

de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc

de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente

empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée.

Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche.

«J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat,

déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire

au moins une longue gorgée du vin de la passion,

désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar

qui enivre même les dieux. Viens, mon amour,

nous avons encore le temps d'atteindre la demeure

bleue.»

À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent

d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit

bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris

rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement

sortit d'une trompe ornée de franges. Un

chien de meute aboya, et pareil à une flamme un

roseau empenné traversa la clairière en sifflant,

et là même où les fleurettes de son sein venaient

d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier,

cet hôte inattendu, entra, se planta profondément,

se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un

sillon sanglant, se fraya une longue route rouge

et les ailes de mort lui fendirent le coeur.

Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de

désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de

l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée

inféconde, sur les délices dont elle n'avait point

joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur

des choses restées sans récompense, et les gouttes

brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de

pourpre de son côté palpitant.

Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était

grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait

présent de ses charmes, ou connût la joie de la

passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer,

c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait

le connaître sans être pris dans les plus pesantes

chaînes de la mort.

Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait

passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte

d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son

char en bois doré attelé de colombes argentées,

voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des

mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin;

Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le

couple infortuné. Elle entendit le faible cri de

désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations

condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme

les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à

ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec

effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et

vit leur douloureux destin.

Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête

pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,

tranche d'une faux insouciante une plate-bande

de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net

la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les

charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger

en son inattention,

tout en menant son petit troupeau par la prairie,

couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant

côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets

jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son

orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants

d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits

pour des ravages aussi cruels,

ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre,

il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille

dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs

beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière

du soleil,—ainsi gisaient les deux amants.

Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis

dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien

c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si

soucieuse de préserver sa majesté souveraine de

toute profanation sur la colline athénienne;—Hélas!

faut-il que des êtres capables de tant

d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour

de la mort?»

Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle

plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot

d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant

de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une

veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter,

et son sein oscillait encore comme un lis que le

vent agite d'un souffle incertain.

Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes

d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le

ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane,

pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de

l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé

par le chant des voix languissantes qui appellent

pendant toute la nuit Thammus ensanglanté.

Mais quand les colombes eurent atteint leur but

accoutumé, là où le large escalier de marbre aux

marches circulaires plonge sa neige dans la mer,

l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière

fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans

le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait

une jolie fille de moins.

Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter

sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles

de cette histoire. C'était dans ce giron odorant

que reposeraient leurs membres, là où les oliviers

adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les

petites collines de Paphos, où le faune joue de la

flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à

l'aurore.

Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et

avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle

des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que

le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un

bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle

d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc

échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous

le gazon.

Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent

où brillent éternellement les flammes des trépieds

vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora

Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu

amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander

une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il

laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le

passage du fleuve glacial.



III

Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point

de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,

là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où

nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où

mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des

fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les

merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,

là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles

et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une

main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle,

et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir

le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître

les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait

était comme un rêve,

lorsque, jetant un regard dans le miroir des

eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée,

il lui sembla voir passer une ombre sur son image

et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes

lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et

dans un soupir lui murmurèrent leur secret.

Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit.

Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus.

Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on

eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et

il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait,

s'accélérait.

Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait

tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de

toute sa virginité, et membre contre membre, en

une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut

et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop

aventureux, te risquer à chanter encore l'amour;

c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire

sur cette prairie sans fleur.

O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de

chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le

téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les

cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu

auras découvert l'antique source de Castalie, ou

cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que

laissa tomber Sapho, en se noyant.

C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la

vie avait été une ardente et coupable pulsation, une

infamie splendide, pût dans le pays sans amour où

règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces

champs de flamme, où la passion erre pieds nus,

sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah!

c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu

se rencontrer,

en celle ardente palpitation où des existences entières

semblent se condenser en une seule extase,

et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la

tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine

les désignât pour la servir autour du trône d'ébène

où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans

les campagnes d'Enna.



PANTHÉA



Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance

passionnée à une volupté plus mortelle.

Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop

jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines

questions que depuis longtemps l'homme a posées

au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.

Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,

et la sagesse est un héritage sans enfants. Une

vague de passion, la première et ardente explosion

de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes

accumulés par le sage. Ne tourmente point ton

âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas

des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et

des yeux pour voir?

N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil

à de l'eau qui chante au sortir d'une urne

d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la

lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur

dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie

ravissante d'amour.—Vois comme elle enguirlande

de brouillards ses deux cornes, la lune attardée

dans sa tâche.

Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les

abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés,

quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier,

ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par

l'eau,—tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu

quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront

jamais rien de plus de leur éternel trésor.

Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par

s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain

effort pour expier par la souffrance, par la prière,

ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,

et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre

attention, soit au bien, soit au mal, mais dans

leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le

juste et l'injuste.

Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent

leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur

vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres

berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus.

Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils

ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal,

et faire en rêvant.

Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils

voient comme un essaim de mouches la foule des

petits hommes, l'agitation des menues existences,

puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour

parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur

les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur

préparée avec les graines du pavot, qui amène le

doux sommeil aux paupières de pourpre.

Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements

d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,

et quand le tissu varié des heures de la journée

a été achevé par les douze vierges, alors à travers

le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine

échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels

se pâment dans les transes de passions mortelles.

Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée

des prés, ses grands pieds blancs tachés par la

poussière safranée des lis agités par le veut, pendant

que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût

brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent

de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur

l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le

ciel ionien...

Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien

clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger,

près de son corps doux et chaud, comme la fleur

d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui

rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,

si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le

feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la

volupté solitaire.

Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord

qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues,

jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,

jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à

les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que

nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur

quelque délice mort.

Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du

Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent

parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris

sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,

et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline,

y puiser un baume du sommeil pour les âmes que

fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.

Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le

Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui

accompagne partout le plaisir, assez de tous les

temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de

justes prières jamais exaucées, car l'homme est

faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant

brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà

que nous mourons.

Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe,

ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans

fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait

porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays

sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile;

la tombe est scellée; les morts ne se relèvent

point.

Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions;

nous redevenons des choses identiques à

celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de

soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout

astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies

son déploiement de flamme verte; les bêles les plus

sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées;

toute vie est une et tout est changement.

Un unique battement de systole et de diastole,

effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur

géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être

unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à

l'homme, car nous sommes une parcelle de

tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne

faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec

les êtres que nous tuons.

Des cellules inférieures où la vie se réveille nous

passons à la plénitude de la perfection; ainsi

vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui

semblables à des dieux, nous avons été jadis une

masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or,

insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée

dans les dédales terribles de mers furieuses sous les

coups des vents.

Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent

nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles

quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les

tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes

que labourent les hommes seront rendues plus fécondes

par nos amours de cette nuit. Rien n'est

perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit

de la Mort.

Le premier baiser de l'adolescent, la première

clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de

l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors

du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses

fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté

et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la

jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce

sont là autant de choses

que consacre un unique sacrement. Nous ne

sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée.

La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or,

que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour

un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois

plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps

sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.

Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous

l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra

une rose, et tes doux yeux seront des campanules

d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le

blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au

vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie

agitera notre poussière, et nous redeviendrons

jeune fille et jeune homme épris.

Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle

qui lui vient de la conscience, en quelque fleur

charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons

encore par la gorge de la linotte, et comme

deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de

mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,

couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,

jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions

aux yeux jaunes

et nous leur livrerons bataille. Comme mon

coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la

mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur,

quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise

pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies

d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir

la terre, sera la dernière et noble proie de la

terre.

Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les

formes capables de vie sensuelle; le Faune aux

pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux

pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour

trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner

l'aurore, et ne sont pas plus près que vous

et moi des mystères de la nature, car nous entendrons

battre le coeur du merle, et croître les marguerites,

et la perce-neige défaillante soupirer après le

soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons

par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge,

à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture,

et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un

pin frissonnant à un autre.

Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si

cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en

son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à

toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce

qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais

bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres

qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres

avec lesquelles chantent les poètes.

Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette

lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins

belle, parce que nous héritons de la nature, et ne

faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital

qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent

le ciel, que la fleur prenne une nouvelle

splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.

Et nous deux qui nous aimons, n'allons point

nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais

que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que

l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous

ferons partie du grandiose ensemble de toutes

choses, et dans toute la succession des éons, nous

nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,

Nous serons des notes dans cette grande symphonie

dont la cadence allant de cercle en cercle

forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de

l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec

notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif

ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous

causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même

fera notre immortalité.



HUMANITAD



Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont

dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour

résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt

jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son

frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement

son costume vert; âpre est le vent,

comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.

Quelques minces poignées de foin adhèrent encore

aux haies vivement dessinées en noir, la où le

charretier a ramené la charge odorante d'un jour

d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente

étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes

brebis se tassent contre les barrières, et les chiens

domestiques, tout transis,

vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent

l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur

et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,

décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants

tournoient autour de la meule blanche de

givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux

ruisselants, et dans le marécage, les plaques de

glace se fendillent

sous les pas solennels du héron décharné qui va

par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en

arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune.

À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le

pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une

petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur

irritée, voleté comme une soudaine tombée

de neige sous le ciel d'un gris morne.

C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte

de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied

sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches

gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque

de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs

jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.

Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la

neige, et bientôt les campagnes blanches vont de

nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher

quelque jeune gars, car dès les premiers baisers

d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver

se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,

et le lapin, les yeux brillants, épie

de son terrier obscur de quel côté sont semés les

cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige,

et court sur le tertre moussu. Les merles traversent

de leur vol noire promenade du soir, et les soleils

restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait

bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute

la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,

franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la

rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse

églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et

étale le petit disque frissonnant de flamme dorée,

si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent

les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles

en pleine floraison.

Alors le semeur arpente le champ du haut en

bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte

de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des

corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa

gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des

fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux,

murmurés à demi-voix,

s'envolent furtivement du carillon mobile de la

campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont

le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la

linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue

de velours poudreux, s'empare du sol et prend

l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée

a laissé choir,

une à une les pièces froissées de son armure,

lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières

de pourpre, les chrysanthèmes débarquent

de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes

et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse

téméraire, quittent leurs modestes recoins;

et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore

sans feuilles.

O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux,

bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites,

couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits

pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont

de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang.

Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi

le bourdonnement sourd des abeilles.

Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs

de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces

charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements

d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de

perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés

en forme de mitre, embaumeront le vent; et la

clématite accrochera partout dans les haies ses

étoiles jaunes.

Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps,

toi qui peux multiplier la génisse à la douce

haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et

apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,

où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait

de la racine de pavot et de la mandragore aux baies

luisantes?

Il fut un temps où le plus commun des oiseaux

savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un

temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient

pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement,

en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui

change? Ou y aurait-il quelque chose de changé

dans la joyeuse et charmante carrière?

Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui

cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude,

et parce que des larmes stériles mouillent ma

joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement

avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur

blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel

vin du poison amer de son désespoir?

Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable

trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même

et abandonne son pouvoir royal à la rude domination

de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément,

la sagesse existe quelque part, bien que la

mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense

abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»

Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme

selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou

en de vains prosternements, que leur inutilité condamne:

quelle alchimie pourrait me l'enseigner?

Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la

paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?

La corde mineure qui termine l'harmonie et qui

attend vainement une réponse fraternelle, jette un

sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt

de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la

souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard

et sans paupière, j'attends la lumière et la

musique de soleils qui ne se lèveront jamais.

La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès,

le peu de poussière recueillie dans une urne étroite,

le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il

pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs

accès d'agitation d'autrefois, que de passer

mes jours dans la muette caverne de la souffrance?

Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots

est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade,

parle de sommeil, mais ne peut le donner.

Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un

mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef

trop banale pour résoudre un seul mystère dans la

philosophie d'une existence.

Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance

auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes

emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de

fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien

qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la

courbe magnifique de ce front olympien,

qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une

extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies

de la vérité plus prudente me semblaient la

voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici,

chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher

quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux

mes lèvres ont assez bu!—Jamais, non jamais,

quand même l'amour en personne tournerait sa joue

dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été

jeté comme une épave par le naufrage,—en cet

instant même où les roues du char de la passion

m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici!

je me voue à une vie plus stérile, plus austère.

Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront

plus à travers le treillage des vignes pour attirer

mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure

entrelacée. Une autre tête aura cette auréole

à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui

n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et

pur porte le signe de la Gorgone.

Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page

mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que

pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse,

le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous,

quant à moi, son enchantement câlin, aux

manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que

je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.

Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit

du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus

Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la

Reine, et dans son admiration, s'inclina devant

elle,—non, pas même pour une nouvelle Hélène,

je ne tendrais la pomme à sa main.

Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent,

et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire

du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été

chantée en hymnes par un homme qui le donna

son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau

combat de Marathon, et qui mourut pour montrer

que de l'Angleterre de Milton pourrait encore

naître un fils7.