II
Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta
sur la terre grecque le corps du jeune noyé.
Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par
l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées.
Plusieurs apportèrent de doux parfums de la
lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon
de chanter sa chanson la plus berceuse.
Et quand il fut plus près de sa vieille demeure
d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et
sur le dos lustré de cette vague se forma une couche
d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange
fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle
l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la
blanche crinière qui poursuit un but aventureux.
Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer,
s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin
la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne
l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car
en aucune heure de la journée, on n'y entend de
bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers
dans leurs jeux.
Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il
sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable
fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune
Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son
capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque
point à sonner de sa corne,—ou bien dès les premières
lueurs de l'aube,
arrivent les Dryades, qui lancent la balle de
cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant
quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent
la tâche d'être leur gardien, si elles craignent
d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient
leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,
comme si ses bras bleus et sa barbe rouge
allaient surgir de la vague.
Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le
viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est
unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa
trace légère empreinte sur le sable, comme si elle
craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert,
son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu
est si petit que l'inconstant papillon pourrait,
dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor
de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop
avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse
débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait
y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue
peinte de sa galère,
et laisserait la petite prairie presque entièrement
dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses,
excepté les rares narcisses qui se dressent
çà et là, parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais
fauché, excepté quelques asphodèles qui
brandissent de mignons cimeterres.
C'est là que vint le déposer le flot, heureux
d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent
là où le sol était vierge de tout contact avec
la mer, sur la marge argentée de la grève, et
comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une
fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait
une ardeur intense,
avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste,
cette flamme qui se nourrissait d'elle-même,
cette volupté passionnée, avant que la mort chenue,
de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces
lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme
errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et
répons si charmants.
Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant
par la main, défilèrent dans le vallon boisé,
leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur
le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il
jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil
qui se jouent parmi les branches, toutes les
Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée
une retraite sûre,
à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne
trouva rien de bien terrible à sentir ses seins
pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.
Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes
subtils que tissent les amants insidieux quand ils
veulent conquérir une forteresse bien close: elle
s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que
ce fût une faute
d'abandonner son trésor à un être aussi beau.
Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la
soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,
joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres
brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant
qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite
qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis,
comme l'amour la rendait infidèle à elle-même,
elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,
elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau
jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson
la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet
enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle
ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient
rouverts devant Proserpine;
elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres
avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller,
je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le
soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle
de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice
pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne
Marine,
«à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne
du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle
dans sa conque et avec les branches cristallines qui
flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour
orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial;
c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée
et la tête couronnée de corail,
«nous nous asseoirons tous deux sur un trône
de perles, et une vague bleue nous servira de dais,
et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous
leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et
nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour
du mât d'une barque engloutie par la tempête,
«les muges aux nageoires vermillon, aux yeux
qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à
des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond
ouvrira les portes de verre de son palais, et nous
verrons les dauphins tachetés dormir au bercement
des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où
Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau
de monstres,
«et les anémones tremblantes aux teintes opalines,
qui agitent leurs franges pourprées quand
nous posons le pied sur le sol miroitant, et des
flottes entières de poissons aux taches d'écailles
couleur de feu suivront les cordages flottants de
l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de
miel orneront nos membres entrelacés.»
Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,
passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux
vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure
d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles
jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel,
oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent
de se désaltérer de ses lèvres à elle,
et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse
son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche
en proche, grise et glacée sur cette grève de sable;
les grenouilles croassantes se montrent, et du fond
de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les
chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette
brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre
du gazon.
«Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre
point si farouche; car là-bas il est une petite canne
qui redit souvent à voix basse comment un jeune
charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la
prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir,
déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et
s'envola vers le soleil.
«Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore
des baisers du grand Apollon, et le pin, dont
les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait
en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes
appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès
à travers le feuillage argenté du peuplier.
«Même les jalouses Naïades me disent jolie, et
chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait
la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de
cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal,
avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes
des bois; hier encore il m'apporta une colombe au
plumage irisé,
«aux petits pieds de couleur cramoisie, que le
cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore,
avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant
que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour
chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée;
la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses,
a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace
dans sa constance, que ce simple petit berger,
à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et
pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier
à une Dryade le serment fait à Artémis, tant
il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser.
«Son front blanc d'argent, comme une lune qui
surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a
la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne
saurait évoquer du bosquet de myrte un époux
plus charmant pour la Cythérée. Le premier et
soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses
jeunes membres sont forts et bruns.
«Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses
brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et
dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de
caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre
et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat,
lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau
d'avoine.
«Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi
que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais
un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô
toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,
de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des
étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent
les planètes.
«Je savais que tu viendrais, car dès que les
branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la
sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce,
ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs
qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,
sans rien craindre de l'aurore, dès que les
chants ravis du sansonnet
«ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions
de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent
d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes
feuilles une extase de volupté s'épandit comme un
vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse
battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les
vents violents de la passion secouèrent la virginité
de ma tige svelte.
«Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent
leurs narines fraîches et noires sur mes branches les
plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait
un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.
Et de temps en temps un roitelet reposait sur une
branche mince, à peine capable de porter un poids
si charmant.
«Près de moi, les bergers d'Attique donnaient
des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis,
et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la
fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle
sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle
ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait
plus à échapper au doux piège.
«Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement
de chèvrefeuille sylvestre entrelace une
voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante
des myrtes paphiens semble sanctifier les
rites les plus tendres de la volupté, là-bas dans les
fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,
la forêt recèle un petit lac
«hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage,
car tout autour de ses bords flottent les grands
lis d'un blanc de crème, retenus comme par des
ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle
est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or,
avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à
quitter cette pâle grève que vient baiser la vague.
Sûrement cet endroit est destiné
«à des amants comme nous; la déesse qui règne
à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de
son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu
la lune rejeter son vêtement de brouillards devant
les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane
au pas de panthère ne foule jamais cette clairière
inconnue.
«Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer
salée, retournons vers la vague tumultueuse, et
promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal
dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons
les monstres empourprés de l'abîme dans
leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite
le rusé Xiphias.
«Car si ma maîtresse me surprend couchée ici,
elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre
pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et
de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc
de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente
empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée.
Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche.
«J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat,
déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire
au moins une longue gorgée du vin de la passion,
désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar
qui enivre même les dieux. Viens, mon amour,
nous avons encore le temps d'atteindre la demeure
bleue.»
À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent
d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit
bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris
rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement
sortit d'une trompe ornée de franges. Un
chien de meute aboya, et pareil à une flamme un
roseau empenné traversa la clairière en sifflant,
et là même où les fleurettes de son sein venaient
d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier,
cet hôte inattendu, entra, se planta profondément,
se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un
sillon sanglant, se fraya une longue route rouge
et les ailes de mort lui fendirent le coeur.
Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de
désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de
l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée
inféconde, sur les délices dont elle n'avait point
joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur
des choses restées sans récompense, et les gouttes
brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de
pourpre de son côté palpitant.
Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était
grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait
présent de ses charmes, ou connût la joie de la
passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer,
c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait
le connaître sans être pris dans les plus pesantes
chaînes de la mort.
Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait
passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte
d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son
char en bois doré attelé de colombes argentées,
voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des
mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin;
Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le
couple infortuné. Elle entendit le faible cri de
désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations
condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme
les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à
ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec
effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et
vit leur douloureux destin.
Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête
pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,
tranche d'une faux insouciante une plate-bande
de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net
la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les
charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger
en son inattention,
tout en menant son petit troupeau par la prairie,
couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant
côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets
jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son
orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants
d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits
pour des ravages aussi cruels,
ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre,
il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille
dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs
beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière
du soleil,—ainsi gisaient les deux amants.
Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis
dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien
c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si
soucieuse de préserver sa majesté souveraine de
toute profanation sur la colline athénienne;—Hélas!
faut-il que des êtres capables de tant
d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour
de la mort?»
Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle
plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot
d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant
de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une
veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter,
et son sein oscillait encore comme un lis que le
vent agite d'un souffle incertain.
Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes
d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le
ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane,
pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de
l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé
par le chant des voix languissantes qui appellent
pendant toute la nuit Thammus ensanglanté.
Mais quand les colombes eurent atteint leur but
accoutumé, là où le large escalier de marbre aux
marches circulaires plonge sa neige dans la mer,
l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière
fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans
le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait
une jolie fille de moins.
Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter
sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles
de cette histoire. C'était dans ce giron odorant
que reposeraient leurs membres, là où les oliviers
adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les
petites collines de Paphos, où le faune joue de la
flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à
l'aurore.
Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et
avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle
des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que
le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un
bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle
d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc
échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous
le gazon.
Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent
où brillent éternellement les flammes des trépieds
vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora
Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu
amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander
une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il
laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le
passage du fleuve glacial.
III
Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point
de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,
là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où
nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où
mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des
fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les
merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,
là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles
et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une
main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle,
et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir
le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître
les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait
était comme un rêve,
lorsque, jetant un regard dans le miroir des
eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée,
il lui sembla voir passer une ombre sur son image
et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes
lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et
dans un soupir lui murmurèrent leur secret.
Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit.
Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus.
Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on
eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et
il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait,
s'accélérait.
Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait
tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de
toute sa virginité, et membre contre membre, en
une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut
et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop
aventureux, te risquer à chanter encore l'amour;
c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire
sur cette prairie sans fleur.
O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de
chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le
téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les
cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu
auras découvert l'antique source de Castalie, ou
cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que
laissa tomber Sapho, en se noyant.
C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la
vie avait été une ardente et coupable pulsation, une
infamie splendide, pût dans le pays sans amour où
règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces
champs de flamme, où la passion erre pieds nus,
sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah!
c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu
se rencontrer,
en celle ardente palpitation où des existences entières
semblent se condenser en une seule extase,
et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la
tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine
les désignât pour la servir autour du trône d'ébène
où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans
les campagnes d'Enna.
PANTHÉA
Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance
passionnée à une volupté plus mortelle.
Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop
jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines
questions que depuis longtemps l'homme a posées
au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.
Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,
et la sagesse est un héritage sans enfants. Une
vague de passion, la première et ardente explosion
de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes
accumulés par le sage. Ne tourmente point ton
âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas
des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et
des yeux pour voir?
N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil
à de l'eau qui chante au sortir d'une urne
d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la
lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur
dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie
ravissante d'amour.—Vois comme elle enguirlande
de brouillards ses deux cornes, la lune attardée
dans sa tâche.
Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les
abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés,
quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier,
ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par
l'eau,—tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu
quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront
jamais rien de plus de leur éternel trésor.
Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par
s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain
effort pour expier par la souffrance, par la prière,
ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,
et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre
attention, soit au bien, soit au mal, mais dans
leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le
juste et l'injuste.
Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent
leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur
vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres
berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus.
Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils
ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal,
et faire en rêvant.
Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils
voient comme un essaim de mouches la foule des
petits hommes, l'agitation des menues existences,
puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour
parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur
les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur
préparée avec les graines du pavot, qui amène le
doux sommeil aux paupières de pourpre.
Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements
d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,
et quand le tissu varié des heures de la journée
a été achevé par les douze vierges, alors à travers
le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine
échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels
se pâment dans les transes de passions mortelles.
Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée
des prés, ses grands pieds blancs tachés par la
poussière safranée des lis agités par le veut, pendant
que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût
brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent
de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur
l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le
ciel ionien...
Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien
clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger,
près de son corps doux et chaud, comme la fleur
d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui
rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,
si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le
feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la
volupté solitaire.
Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord
qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues,
jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,
jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à
les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que
nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur
quelque délice mort.
Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du
Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent
parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris
sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,
et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline,
y puiser un baume du sommeil pour les âmes que
fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.
Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le
Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui
accompagne partout le plaisir, assez de tous les
temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de
justes prières jamais exaucées, car l'homme est
faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant
brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà
que nous mourons.
Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe,
ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans
fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait
porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays
sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile;
la tombe est scellée; les morts ne se relèvent
point.
Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions;
nous redevenons des choses identiques à
celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de
soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout
astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies
son déploiement de flamme verte; les bêles les plus
sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées;
toute vie est une et tout est changement.
Un unique battement de systole et de diastole,
effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur
géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être
unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à
l'homme, car nous sommes une parcelle de
tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne
faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec
les êtres que nous tuons.
Des cellules inférieures où la vie se réveille nous
passons à la plénitude de la perfection; ainsi
vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui
semblables à des dieux, nous avons été jadis une
masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or,
insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée
dans les dédales terribles de mers furieuses sous les
coups des vents.
Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent
nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles
quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les
tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes
que labourent les hommes seront rendues plus fécondes
par nos amours de cette nuit. Rien n'est
perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit
de la Mort.
Le premier baiser de l'adolescent, la première
clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de
l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors
du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses
fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté
et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la
jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce
sont là autant de choses
que consacre un unique sacrement. Nous ne
sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée.
La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or,
que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour
un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois
plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps
sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.
Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous
l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra
une rose, et tes doux yeux seront des campanules
d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le
blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au
vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie
agitera notre poussière, et nous redeviendrons
jeune fille et jeune homme épris.
Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle
qui lui vient de la conscience, en quelque fleur
charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons
encore par la gorge de la linotte, et comme
deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de
mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,
couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,
jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions
aux yeux jaunes
et nous leur livrerons bataille. Comme mon
coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la
mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur,
quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise
pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies
d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir
la terre, sera la dernière et noble proie de la
terre.
Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les
formes capables de vie sensuelle; le Faune aux
pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux
pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour
trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner
l'aurore, et ne sont pas plus près que vous
et moi des mystères de la nature, car nous entendrons
battre le coeur du merle, et croître les marguerites,
et la perce-neige défaillante soupirer après le
soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons
par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge,
à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture,
et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un
pin frissonnant à un autre.
Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si
cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en
son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à
toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce
qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais
bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres
qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres
avec lesquelles chantent les poètes.
Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette
lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins
belle, parce que nous héritons de la nature, et ne
faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital
qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent
le ciel, que la fleur prenne une nouvelle
splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.
Et nous deux qui nous aimons, n'allons point
nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais
que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que
l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous
ferons partie du grandiose ensemble de toutes
choses, et dans toute la succession des éons, nous
nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,
Nous serons des notes dans cette grande symphonie
dont la cadence allant de cercle en cercle
forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de
l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec
notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif
ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous
causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même
fera notre immortalité.
HUMANITAD
Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont
dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour
résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt
jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son
frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement
son costume vert; âpre est le vent,
comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.
Quelques minces poignées de foin adhèrent encore
aux haies vivement dessinées en noir, la où le
charretier a ramené la charge odorante d'un jour
d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente
étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes
brebis se tassent contre les barrières, et les chiens
domestiques, tout transis,
vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent
l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur
et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,
décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants
tournoient autour de la meule blanche de
givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux
ruisselants, et dans le marécage, les plaques de
glace se fendillent
sous les pas solennels du héron décharné qui va
par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en
arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune.
À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le
pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une
petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur
irritée, voleté comme une soudaine tombée
de neige sous le ciel d'un gris morne.
C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte
de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied
sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches
gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque
de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs
jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.
Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la
neige, et bientôt les campagnes blanches vont de
nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher
quelque jeune gars, car dès les premiers baisers
d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver
se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,
et le lapin, les yeux brillants, épie
de son terrier obscur de quel côté sont semés les
cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige,
et court sur le tertre moussu. Les merles traversent
de leur vol noire promenade du soir, et les soleils
restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait
bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute
la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,
franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la
rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse
églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et
étale le petit disque frissonnant de flamme dorée,
si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent
les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles
en pleine floraison.
Alors le semeur arpente le champ du haut en
bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte
de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des
corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa
gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des
fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux,
murmurés à demi-voix,
s'envolent furtivement du carillon mobile de la
campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont
le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la
linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue
de velours poudreux, s'empare du sol et prend
l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée
a laissé choir,
une à une les pièces froissées de son armure,
lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières
de pourpre, les chrysanthèmes débarquent
de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes
et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse
téméraire, quittent leurs modestes recoins;
et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore
sans feuilles.
O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux,
bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites,
couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits
pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont
de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang.
Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi
le bourdonnement sourd des abeilles.
Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs
de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces
charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements
d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de
perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés
en forme de mitre, embaumeront le vent; et la
clématite accrochera partout dans les haies ses
étoiles jaunes.
Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps,
toi qui peux multiplier la génisse à la douce
haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et
apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,
où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait
de la racine de pavot et de la mandragore aux baies
luisantes?
Il fut un temps où le plus commun des oiseaux
savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un
temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient
pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement,
en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui
change? Ou y aurait-il quelque chose de changé
dans la joyeuse et charmante carrière?
Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui
cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude,
et parce que des larmes stériles mouillent ma
joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement
avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur
blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel
vin du poison amer de son désespoir?
Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable
trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même
et abandonne son pouvoir royal à la rude domination
de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément,
la sagesse existe quelque part, bien que la
mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense
abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»
Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme
selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou
en de vains prosternements, que leur inutilité condamne:
quelle alchimie pourrait me l'enseigner?
Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la
paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?
La corde mineure qui termine l'harmonie et qui
attend vainement une réponse fraternelle, jette un
sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt
de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la
souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard
et sans paupière, j'attends la lumière et la
musique de soleils qui ne se lèveront jamais.
La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès,
le peu de poussière recueillie dans une urne étroite,
le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il
pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs
accès d'agitation d'autrefois, que de passer
mes jours dans la muette caverne de la souffrance?
Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots
est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade,
parle de sommeil, mais ne peut le donner.
Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un
mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef
trop banale pour résoudre un seul mystère dans la
philosophie d'une existence.
Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance
auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes
emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de
fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien
qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la
courbe magnifique de ce front olympien,
qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une
extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies
de la vérité plus prudente me semblaient la
voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici,
chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher
quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux
mes lèvres ont assez bu!—Jamais, non jamais,
quand même l'amour en personne tournerait sa joue
dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été
jeté comme une épave par le naufrage,—en cet
instant même où les roues du char de la passion
m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici!
je me voue à une vie plus stérile, plus austère.
Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront
plus à travers le treillage des vignes pour attirer
mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure
entrelacée. Une autre tête aura cette auréole
à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui
n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et
pur porte le signe de la Gorgone.
Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page
mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que
pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse,
le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous,
quant à moi, son enchantement câlin, aux
manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que
je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.
Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit
du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus
Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la
Reine, et dans son admiration, s'inclina devant
elle,—non, pas même pour une nouvelle Hélène,
je ne tendrais la pomme à sa main.
Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent,
et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire
du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été
chantée en hymnes par un homme qui le donna
son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau
combat de Marathon, et qui mourut pour montrer
que de l'Angleterre de Milton pourrait encore
naître un fils7.
Note 7: (retour) Byron.