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Poèmes

Chapter 16: A MILTON
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About This Book

A collection of lyric poems and sonnets that blend lush classical and mythic imagery with personal longing, aesthetic contemplation, and sensual description. The verse evokes antique landscapes and ritual scenes to celebrate beauty and erotic desire while expressing distrust of modern commercial life and noisy democracies. Several pieces show ambivalent religious feeling and sorrow for lost restraint, alternating ornate, decadent diction with moments of elegiac intimacy. Overall the poems favor aesthetic experience and cultivated solitude over political engagement, using nature and myth to probe desire, art, and regret.

Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique,

et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance,

et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un

temps lointain, le grave maître athénien enseigna

aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire,

concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort,

afin de voir défiler les vaines fantasmagories du

monde sans baisser la tête.

Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces

yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose

dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur

la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la

chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres

qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol

orgueilleux.

Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de

la Science, bien que par une subtile et étrange incantation,

elle fasse descendre la lune du ciel. La

Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs

somptueuses devant des regards non moins avides,

et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que

déroule Polymnie, je me plais à lire

les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre

ses myriades de soldats contre une petite cité, et le

Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un

cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc,

empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers

ondulants et la mer que les hommes appellent

Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles

et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et

sur les pentes les plus proches, une petite troupe

de lions prenant leurs ébats insouciants.—Et

comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse,

et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et

resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à

minuit se glissa par-dessus

une hauteur peu fréquentée, et descendant à

travers la forêt automnale, massacra traîtreusement

ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain

Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner

le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans

l'étroite baie de Salamine.—Et pourtant les lignes

deviennent confuses.

Et la cadence de leur langage grec ne me charme

plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque

si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le

disque du cadran solaire reçoit en plein midi les

rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle

obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve

ce qui fuit ma vision déçue.

Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose,

désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est

que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire

Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés

de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,

où donc est cet esprit que son existence irréprochable

n'empêcha pas de baiser la bouche

meurtrie de son propre siècle8?

Note 8: (retour) William Wordsworth (1770-1850).

Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui

dont vous avez ombragé le doux front, où est cette

âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté

sans couronne, a, malgré son humble carrière,

atteint le but grandiose où s'unissent amour et

devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les

plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.

Mais nous autres, nous sommes les bâtards de

l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot

de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en

prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit

l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur,

que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme

de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,

et se courbera devant le Respect vénérable?

Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod!

il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui

étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses

os reposent en paix9. Oh! garde-le, garde-le bien,

ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des

lys, ne permets pas aux caprices farouches de la

tempête

de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de

lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses

bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit

les marches du Capitole dans les temps jadis, où

Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait

a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le

pâle Mystère

fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre

cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des

clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce

tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les

dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme

l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir

pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.

Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines

de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne

du lion, et maintenant il repose dans la mort, près

de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit

dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne,

fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce

plainte.

Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies

telles que la joie elle-même puisse en concevoir de

la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur

modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour

ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose

des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,

et porta l'ardeur du soleil jusque sur les

plaines oubliées du Soleil.

Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que

chaque jour quelque jeune Florentin apporte des

couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les

sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa

tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un

arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,

un arbre puissant qui en ses cycles errants serait

poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment

lointain où Chaos et Création se confondent, où les

ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues

de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans

Lune,—Et pourtant, bien qu'il soit poussière,

argile,

Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles

mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent

de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez

toujours, et vous clairons argentins, lancez une

sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet

de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,

seule avec Dieu et des souvenirs de péché.

Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa

caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions

vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de

marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais

les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se

voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car

nos vies se dépouillent de toute couleur,

faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à

une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière

du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre

ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière,

qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait

ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait

dans sa pierre,—mais l'Italie!

Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses

enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins

ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à

leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs

les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait

opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre,

et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,

par amour d'Elle,

de notre Italie! notre mère visible! La plus

sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,

pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais

tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur

joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend,

un homme se trouvât, mourant pour la Liberté!

mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,

nous voyons l'honneur souffleté et des entraves

enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté

se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau

bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude

aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous

sommes de misérables hommes, indignes de notre

magnifique héritage. Où est-elle, la plume

de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante

épée qui punit son maître d'une juste mort? Les

années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix

ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles:

Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation,

met au monde au milieu d'un spasme

un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même

notre enthousiasme le plus sincère

engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui

joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux

prodigue qui vole l'or de la liberté, sans

que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le

seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se

meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont

la main paralysée

ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée

d'argent, et dont la faim monotone épuise les

hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont

là les semences de choses qui feront périr leur

semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en

Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent

plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.

Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est

profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné

aux jeux tumultueux du vent et des rafales

de neige, ou bien est restauré par des mains plus

meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le

Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes

scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable

à la pluie.

Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir

chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln.

Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies

de marbre une douceur que des lèvres humaines

n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah!

où est-elle cette main habile qui sut fléchir les

branches fleuries de l'aubépine,

pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison

de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus

charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se

lève pour nous; les saisons naturelles tissent le

même tapis de vert et de gris; les collines ont

gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a

disparu.

Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.

Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a

pour frère et comme pour compagnon de lit le

Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides

vont et viennent par des sentiers impurs et

sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme

inviolée.

Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie

qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté

des membres forts chez les hommes libres, et les

femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes

plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle

Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs

humaines,

ou que la fillette que Titien représente toute

blanche sur un escalier, près de son lit, charmant,

qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant

à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie

est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange

peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est

au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,

qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite

chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble

dans le regard, sans agitation dans les membres,

chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en

refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie

de toutes les choses qui dans l'homme se

livreraient sans cela d'incessants combats,—tout

au moins dans l'intervalle,

qui s'étend des baisers maternels à la tombe,

voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et

nous assurer un empire assez puissant pour que la

tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne,

pour que le blême Péché marche courbé sous la

honte de ses adultères, pour que la Passion, en

quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux

effarés.

Faire le corps et l'Esprit chose une et identique

avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive

en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un

doux unisson, outre chaque pouls de la chair et

chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,

réside sur un trône défendu par d'imprenables

bastions contre toutes les vaines attaques du

dehors,

Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,

la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,

en sachant que par la chaîne de la causalité

sont mariées toutes les choses différentes, qu'il

en résulte un tout suprême, qui a pour langage la

joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait

là une manière de gouverner

la vie en la plus auguste omniprésence, et

par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la

passion son expression; les purs sens, qui autrement

sont ignobles, communiqueraient la flamme

à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus

mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires

et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave,

dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à

travers les orbes de toutes les sphères, et de là

jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa

nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace.

—Ah! vraiment, si nous pouvions seulement

atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le

suprême credo.

Ah! c'était chose aisée quand le monde était

jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes

et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un

chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne

de nos propres mains, pour errer parmi les

souffrances de l'exil; et dépossédés que nous

sommes de ce qui nous appartient en propre, nous

ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation

sans trêve.

En somme, la grâce, la fleur des choses s'est

dissipée, et de tous les hommes nous sommes les

plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un

de l'autre et jamais celle qui nous appartient en

propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire

ensuite; il en était autrement au temps où âme et

corps semblaient se confondre en mystiques

symphonies.

Mais nous avons déserté ces charmants refuges,

pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du

nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme

celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité

s'égorgeant elle-même, où dans le reproche

muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible

fantôme peut faire surgir la main rougie de

l'homme.

O bouche meurtrie! O front couronné d'épines!

O calice plein de toutes les misères communes!

Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons

point aimé, tu as enduré une agonie prolongée

pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous

étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point

que le coup de poignard, porté par nous à ton

coeur, atteignait mortellement le nôtre.

Car nous étions à la fois les semeurs et les semences,

la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,

la lance qui perce et le flanc qui saigne,

les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie;

l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les

maîtres du monde de la nature, nous» sommes

encore notre redoutable ennemi.

Est-ce là le terme de toute cette force primitive,

qui restant identique sous les divers changements,

est sortie par violence du chaos aveugle, pour

monter toujours plus haut, à travers des mers

affamées et des tourbillons de rochers et de

flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés

dans le ciel, pour commencer leurs cycles,

jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et

que le Verbe se fit homme?

Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien

que de nos sourcils tombe comme une pluie, la

sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,

je le sais! Que soient étanchées les

rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité!

Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte

au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,

est aussi de nature divine, est aussi Dieu.



SONNET A LA LIBERTÉ



Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les

yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère

sans noblesse, dont les esprits ne connaissent

rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que

le grondement de tes Démocraties,

tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies,

reflètent pareils à la mer mes passions les plus

fougueuses, et donnent à ma rage un frère,—Liberté!

Pour cela uniquement, tes cris discordants

enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs,

sans cela tous les rois pourraient, au moyen du

knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,

dépouiller les nations de leurs droits inviolables,

que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant...

et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,

Dieu sait si je suis avec eux sur certains

points.



AVE, IMPERATRIX



Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine

de ces plaines sans repos que soulève la marée,

Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant

qui les mondes se partagent.

La terre, fragile globe de verre, tient dans le

creux de ta main, et à travers son coeur de cristal

passent, comme les ombres par une région crépusculaire,

les lances de la guerre au vêtement cramoisi,

les longues vagues empanachées de blanc, de la

bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,

les torches des seigneurs, de la Nuit.

Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que

connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit

ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant

à travers la grêle des bombes hurlantes.

Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre

a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour

livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la

chevalerie anglaise.

Le clairon à la gorge de bronze résonne par les

landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées

des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des

hommes armés.

Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur

de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,

en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il

voit sur la pente de la montagne

le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui

apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement

rythmé des tambours anglais résonner aux

portes de Kandahar.

Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent

à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et

le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,

monte la route escarpée d'un vaste empire.

O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel

indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée

retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?

Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à

Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers

l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves

marchands aux turbans blancs,

Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du

soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte

cèdre et vermillon;

Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux

pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de

marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre

l'ardeur de midi:

Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne

du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent

qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,

Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils

ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la

colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,

n'a aucun plaisir.

En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre

à son amour avec ses yeux qu'éclaire

l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein

d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.

Et bien des lunes, bien des soleils verront les

enfants languissant d'attente épier le moment

de grimper sur les genoux du père, et dans chaque

demeure où sera entrée la désolation,

De pâles épouses, qui auront perdu leur maître

et seigneur, baiseront les reliques du défunt,—quelque

épaulette ternie, une épée,—pauvres

joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,

Car ce n'est point dans les paisibles campagnes

de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont

été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions

couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs

que préfèrent les morts.

Il en est de leur nombre qui gisent près des

murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,

et beaucoup au pays où le Gange coule

pendant sept mois sur des sables mobiles.

Et d'autres gisent dans les mers russes, et

d'autres dans les mers qui sont les portes de

l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar

que balaie le vent.

O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence

du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô

profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez

votre proie!

Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,

toi qui ne parviens jamais au terme de la

course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il

que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de

terre?

Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne

d'or. Que ton chant de joie fasse place au

chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse

l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.

La vague, le vent furieux, la rive étrangère

possèdent la fleur de la terre anglaise,—ces lèvres

que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains

qui jamais ne te serreront la main.

Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer

tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on

trouve caché dans notre coeur le souci qui ne

vieillit jamais?

À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,

comme une forêt de pins, toute partie de la mer?

La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches

gardiens de la Maison de douleur.

Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est

notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur

servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur

plainte funèbre.

O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection

peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière

perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir,

est-ce pour finir ainsi?

Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que

de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que

privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,

l'Angleterre doive monter la route escarpée.

Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,

ses veilleurs signaleront de loin la jeune République

comme un soleil qui surgit des mers empourprées

de la guerre.



A MILTON



Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré

bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes

tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes

couleurs, le nôtre, semble être tombé en

cendres ternes et grises,

on dirait que le siècle est changé en une pantomime

où nous gaspillons nos heures trop chargées de

bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe

et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes

guère propres qu'à piocher la banale argile,

puisque cette petite île que nous occupons, cette

Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde

d'ignorants démagogues,

qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là

ce pays qui porta dans sa main un triple empire,

quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?



LOUIS-NAPOLEON



Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand,

exilé bien loin sur un rivage barbare, après une

lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba

le dernier rejeton de ta race de rois?

Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton

manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande

pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues,

mais d'autre part, ta mère, la France, libre

et républicaine,

posera sur ton front pâle et sans couronne les

lauriers plus glorieux de la couronne guerrière,

afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas

raconter au puissant auteur de ta race

que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et

les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles

à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise

sur les rivages où les rois reposaient sans souci.



SONNET SUR LE MASSACRE
DES CHRÉTIENS EN BULGARIE



Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou

bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans

le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve

de celle dont les péchés méritent pardon par cela

seul qu'elle t'aimait tant?

Car ici l'air est rempli des plaintes horribles

des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent

ton nom. N'entends-tu point les lamentations

douloureuses de ceux dont les enfants gisent

sur la pierre?

Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse

voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je

vois le croissant lunaire dominer ta croix.

S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de

la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre

ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné

Mahomet.



QUANTUM MUTATA



Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où

nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté

sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un

bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur!

C'était alors

que l'Angleterre était en état de se montrer Grande

République, témoin les hommes du Piémont, objets

préférés des soucis de Cromwell, alors que dans

son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant

désespoir,

tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.

Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus

d'une telle grandeur, sinon parce que le

luxe

encombre de ses stériles produits la porte par où

entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans

cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.



LIBERTATIS SACRA FAMES



Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et

que je préfère à tout cet état républicain, où chaque

homme est comme un roi, où nul n'est distingué

des autres par une couronne, malgré tout,

malgré cette démangeaison moderne de Liberté,

je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous

obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui

trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils

donnent à l'anarchie.

Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont

les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur

les barricades des rues, sans défendre une juste

cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:

Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout

s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le

poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux

pieds silencieux et sanglants.



THEORETIKOS



Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.

Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné

entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé

sa couronne de laurier,

et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait

de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la;

lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure

de trafiquants, où chaque jour

on met en vente publique la sagesse et le respect,

où le peuple grossier pousse les cris enragés

de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.

Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de

m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture,

sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.



REQUIESCAT



Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la

neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître

les pâquerettes.

Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de

la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle

n'est que poussière.

Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait

à peine qu'elle était femme si doucement elle

avait grandi.

Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent

sur sa poitrine; seul je me torture le coeur,

mais elle, elle repose.

Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre

ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons

de la terre par-dessus elle.

Avignon.



SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE
L'ITALIE



J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi,

à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur

de la montagne, et que je vis le pays qui avait été

le désir de ma vie,

je me mis à rire comme un homme qui a gagné

un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de

ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où,

zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise

prit peu à peu la couleur de l'or poli.

Les pins flottaient comme flotte une chevelure

de femme, et dans les vergers, tout le lacis des

branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.

Mais quand j'appris que bien loin de là, dans

Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes,

je pleurai de voir si belle une telle contrée.

Turin.



SAN MINIATO



Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne

jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait

et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement

ouverts,

et sur un trône au-dessus du croissant de la

lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie!

Si je pouvais seulement voir ta face, la mort

ne viendrait jamais trop tôt.

O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs!

Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est

las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour

chanter encore.

O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,

que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute,

avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers

mon péché et ma honte.



AVE, MARIA, GRATIA PLENA



Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir

une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le

conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,

fit tomber les barrières et descendit sur Danaé:

ou bien à une apparition terrible, comme quand

Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé,

supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que

la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.

C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu

sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins

d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême

mystère d'amour,

une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans

passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus

d'eux, la colombe, déployant ses ailes.

Florence.



ITALIA



Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de

lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas

des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens!

Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,

parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse

dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,

d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,

naviguent par milliers tes galères, sous l'unique

drapeau rouge, blanc et vert.

Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte

ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée,

attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.

Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une

telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de

flamme va descendre, et frapper le Profanateur

avec l'épée du châtiment.



SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE
A GÈNES



J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les

oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte,

étaient suspendues comme des lampes brillantes

d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau

surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds

éparpillait comme de la neige toutes les fleurs.

À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes

d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la

baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait

très douce.

Au dehors, le jeune enfant de choeur passait

chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de

Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de

fleurs son tombeau.»

Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures

helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères

douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats

et de la Lance.





ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE



I

Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour

la première fois mon esprit a fui les mornes cités

du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.

Et maintenant je me retourne du côté du foyer

domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé,

bien que, ce me semble, ce soleil, rouge

comme le sang, m'indique la route qui mène à

Rome la sainte.

O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept

collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui

portes une triple couronne d'or,

O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain

tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et

longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.


II


Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que

de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le

Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller

dans Fiésole

et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui

interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour

voir le brouillard empourpré et la lueur du matin

sur les Apennins,

en passant près de mainte maison enfouie parmi

les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers

gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui

parcourt la morne Campagna, surgissent les sept

collines qui portent le Dôme.


III


Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie

de me mettre tout seul à la recherche du temple

merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs

redoutables.

Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent

et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus

de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du

troupeau.

Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul

roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes

d'argent sonner triomphalement sur son passage.

Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le

signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux

mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.