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Poèmes

Chapter 2: POÈMES
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About This Book

A collection of lyric poems and sonnets that blend lush classical and mythic imagery with personal longing, aesthetic contemplation, and sensual description. The verse evokes antique landscapes and ritual scenes to celebrate beauty and erotic desire while expressing distrust of modern commercial life and noisy democracies. Several pieces show ambivalent religious feeling and sorrow for lost restraint, alternating ornate, decadent diction with moments of elegiac intimacy. Overall the poems favor aesthetic experience and cultivated solitude over political engagement, using nature and myth to probe desire, art, and regret.

The Project Gutenberg eBook of Poèmes

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Title: Poèmes

Author: Oscar Wilde

Translator: Albert Savine

Release date: January 13, 2005 [eBook #14683]
Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Credits: Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
Distributed Proofreading Team.

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK POÈMES ***

OSCAR WILDE




POÈMES


Traduction et Préface
PAR
ALBERT SAVINE



1907




LES POÈMES D'OSCAR WILDE

Les Poèmes ont été publiés en 1881, puis réimprimés en 1882 aux États-Unis.

Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever ses études à Oxford où il avait passé cinq années au Magdalen collège, remportant, en 1878, le prix Newdegate pour son poème Ravenne, écho des émotions et des souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente, de son voyage en Italie et en Grèce avec le professeur Mahaffy.

Les Poèmes firent grand bruit dans les cercles littéraires londoniens. Wilde fut très discuté.

Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion des informes essais d'un collégien sans originalité, rejetant en hâte dans la circulation ce qu'il avait pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées et de la civilisation des Anciens.

Pour d'autres, les Poèmes affectaient la plus fausse, la plus artificielle recherche d'originalité.

On y voyait, à les entendre, régner ce style alambique, contourné, bizarre que fut jadis celui de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des Précieuses, et tout cela réussissait mal à masquer le vide d'une âme incapable de penser par elle-même.

Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir dans les Poèmes comme «l'Evangile d'un nouveau Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le pontife de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché du «puissant empire aux pieds d'argile», de la «petite île désertée par toute chevalerie»? Chez lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du Papisme...

... «Parmi ses collines (de l'Angleterre), disait un de ses sonnets, s'est tue cette voix qui parlait de liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la! Tu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de trafiquants où chaque jour

«On met en vente publique la sagesse et le respect, où le peuple grossier pousse les cris enragés de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.

«Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il

de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, sans prendre parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis1

Note 1: (retour) Théoretikos.

On ne pouvait lui refuser toute attache dans le passé et ce culte des choses d'autrefois qui est une partie du patrimoine intellectuel de l'artiste. S'il ne voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis, son dédain de la bataille vile, des cris enragés de l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au passé

«Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il dans son Jardin D'Eros, ils ne sont pas tous morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit encore un petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton sourire est préférable à des milliers de victoires, dussent les nobles victimes tombées à Waterloo, se redresser furieuses contre eux. Reste encore, il en survit quelques-uns

«Qui pour toi donneraient leur part d'humanité et te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de tous les jours et dans tes temples j'ai trouvé un festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes neuves où tant de scepticisme s'offre sous une forme si dogmatique.

«Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus. Là ne se retrouvent point les lois du blanc Colonos. Jamais sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais un pâtre simple ne fait gravir à son taureau mugissant les hautes marches de marbre et l'on ne voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter la robe brodée de crocus...»

Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du mercantilisme moderne, on eût pu de l'autre côté de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il avait accepté de suivre la foule dans quelques-unes de ses ruées contre ce qu'elle haïssait. Mais là encore l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses contemporains.

Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût empêché alors de se faire catholique, seul contrepoids aux déviations qui allaient faire dérailler son âme sur les chemins de la vie.

La démonstration de cette tendance à une conversion catholique n'est pas inscrite dans ses Poèmes mais de leur lecture il résulte nettement que Wilde avait rapporté d'Italie le respect et le regret des âges passés de la Papauté. Il appartenait à cette petite élite protestante d'artistes et de musiciens à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son Pontife-Roi Rome avait perdu un de ses plus beaux fleurons.

Pour moi, dit Wilde, pèlerin des mers du Nord, quelle joie de me mettre tout seul à la recherche du temple merveilleux et du trône de celui qui tient les clés redoutables.

Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent et prêtres et saints cardinaux et que porté au-dessus de toutes les têtes arrive le doux pasteur du troupeau.

Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul roi qui soit oint par Dieu et d'entendre les trompettes d'argent sonner triomphalement sur son passage.

Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.

Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il voit dans là cité «couronnée par Dieu, découronnée par l'homme», flotter «l'odieux drapeau rouge, bleu et vert».

Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté, mais il n'a jamais aimé celle-ci pour elle-même. Il n'est que «sur certains points» avec ces Christs qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les enfants de la Liberté «dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci de rien connaîtra». En somme,

Malgré cette démangeaison moderne de liberté,
je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous
obéissent, à celui de ces démocrates braillards qui
trahissent notre indépendance par les baisers
qu'ils donnent à l'anarchie!

Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que

...Le grondement de les démocraties.
Les règnes de la Terreur, les grandes anarchies,
reflètent pareilles à la mer mes passions les plus
fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté!
pour cela uniquement tes cris discordants
Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs.
Sans cela tous les rois pourraient, au moyen du
knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,
dépouiller les nations de leurs droits inviolables,

«Que je resterais sans m'émouvoir ...»

C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux petit nombre» qui concentre autour de soi la joie de vivre.

Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut si cruel!

Albert Savine.



HÉLAS



Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à

ce que mon âme devienne un luth aux cordes

tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour

cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère

maîtrise de moi-même.

A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin

sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque

jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné

de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,

sans autre effet que de profaner tout le mystère.

Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler

les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances

de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez

sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu!

Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour

avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le

miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû

à une âme.



LE JARDIN D'ÉROS



Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;

pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les

prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison

usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or

qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par

la folle prodigalité de la brise.

Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant

chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie

de la rose; la campanule, elle aussi, tient

déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard

égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour

s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,

messagère de juin,

seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi

dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes

de leur propre beauté, se refusent à regarder

face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte

splendeur. Ah! c'est bien là, ce me semble,

—que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,

quand elle est lasse des prairies sans fleurs

de Pluton,—là que danseraient les adolescents

arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère

secret de l'éternelle volupté, ce secret que les

Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions

le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil

y consentent.

Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur

la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches

colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a

froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine

qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule

du soir, et le lilas en robe de grande dame,—mais

laissons-les fleurir à l'écart, laissons

là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges

dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans

quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher

plus loin quelque autre divertissement; l'anémone

qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant

son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les

papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,

leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la

pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux

que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure

ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette

fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le

vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux

qui ne sont pas de lui.

Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et

qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés,

à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de

Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe,

que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient

à fouler, même à la poursuite du plus beau des

daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un

seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la

déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,—cela,

c'est pour ton front,—et pour te faire une

ceinture,—voici ce flexible rameau de clématite pourpre,

dont la couleur somptueuse efface de son éclat le

roi de Tyr,—et ces digitales aux corolles

retombantes,—mais pour cet unique narcisse, que

laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle

entendit avec effarement, dans les bois où

elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de

l'oiseau d'été.

Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours

charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait

a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère

quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des

chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses

feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or

étincelant.

Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même

la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,

et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront

leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles

oublieront leur orgueil et voileront leur lacis

confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.

Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,

et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux

Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui

s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses

où jamais homme ne devrait risquer un pied le

soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe

aux corps de marbre.

Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt

d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs;

pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de

lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer

seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les

riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble

en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.

Et je chanterai comment la triste Proserpine fut

mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.

Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai

Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette

beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se

heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la

guerre.

Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia

s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un

voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du

Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,

pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et

légers qui se fondent sous son étreinte.

Et si ma flûte est capable de verser une douce

mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en

des temps bien lointains, habita parmi les hommes,

près de la mer Égée, et dont la triste demeure au

portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux

colonnes croulées, domine les ruines de cette cité

charmante, ceinte de violettes.

Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont

pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit

encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement

de ton sourire est préférable à des milliers

de victoires, dussent les nobles victimes tombées à

Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste

encore, il en survit quelques-uns,

qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et

te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai

agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de

tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un

festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce

siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes

neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une

forme si dogmatique.

Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne

se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais

sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais

un pâtre simple ne fait gravir à son taureau

mugissant les hautes marches de marbre; on ne

voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter

la robe brodée de crocus.

Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le

mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir

capable de te retenir 2, dort dans un repos silencieux,

au pied des murs de Rome, et la mélodie

pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne

saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est

mort sur ses lèvres.

Note 2: (retour) Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons prochainement les Poèmes.

Non, à la mort de Keats, il restait encore aux

Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,

mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit

déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa

vint réclamer comme son bien celui qui l'avait

chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée 3;

depuis lors, nous allons dans la solitude, nous

n'avons

plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de

l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière

notre trône croulant, et les ruines de la guerre,

vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie

surgir dans leur puissance comme Hespérus,

et amener la grande République 4. A lui du

moins tu as enseigné le chant.

Note 4: (retour) Swinburne qui, à côté des Poèmes et Ballades, est l'auteur d'une tragédie, Atalante à Calydon, dont nous avons en préparation une traduction.

Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la

blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité

impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de

défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert

la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de

savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.

Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté

le requiem du Galiléen. Ce front meurtri, taché

de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de

jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent

adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant

son vainqueur.

Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle

n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.

L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de

l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,

contre les ténèbres qui s'épaississent, contre

la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,

car, au cours de la nuit longue et monotone,

Morris5, le doux et simple enfant de Chaucer,

l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,

a souvent charmé par ses tendres airs champêtres

l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,

et des champs de glace, lointains et dénudés, a

rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble

un paradis terrestre.

Note 5: (retour) William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du poème L'Histoire de Sigurd le Volsung et La chute des Niebelungen, 1877.

Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée

des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les

connaissons tous, et comment combattait le géant

Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement

tenait le roi captif, quand Brynhild

luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à

toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures

d'été,

les longues heures monotones, alors que le midi,

s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre

sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,

pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son

mince croissant en un disque d'argent, et réprimande

son char paresseux,—que de fois, dans

l'herbe fraîche et drue,

bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,

à Bagley, où les campanules devancent un

peu l'époque de l'accouplement pour les merles et

s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement

d'innombrables abeilles vibre dans la

feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes

rêveurs que tisse sa fantaisie.

Et à travers leurs infortunes imaginaires, et

leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,

puis retrouvé la bonne humeur dans une simple

gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.

Je sentais en moi la force et la splendeur de la

tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le

chanteur est divin.

Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,

n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule

en piles serrées dans la mignonne cité de cire

n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi

desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que

ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute

nouvelle.

Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien

que les marchands trompeurs du commerce profanent

de leurs routes de fer notre île charmante, et

qu'ils rompent les membres de l'Art sur des

roues tournoyantes, hélas! bien que les usines

bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue

l'âme, oh! reste encore.

Car il est au moins un homme,—il tire son

nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double

laurier brûle d'une flamme impérissable pour

éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le

vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les

anges aux pieds blancs descendre les marches

d'or6.

Note 6: (retour) Gabriel Dante Rosetti.

Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de

vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin

prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il

cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait

dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait

belle même dans son excès. Tel est l'empire

qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que

possède notre solennel Esprit, car avec toute sa

pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus

fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont

le talent ne peut prétendre à un but plus haut que

la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter

l'âme avec ses terribles problèmes.

Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque

s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des

prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,

enseigner comment les atomes sans âme parcourent

isolément un vide infini, comme de chaque arbre

a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne

montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre.

A mon gré, ces modernes Actéons se vantent

trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté:

faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel

et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,

le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je

perde tout espoir, parce que des yeux impertinents

ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope?

A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait

fait irruption par nos portes avec tout son cortège

de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au

coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi

que ce soit pour rendre une existence plus belle,

la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant

le siècle d'argile

reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre

a engendré une nouvelle et bruyante progéniture

de Titans ignorants, que leur origine impure lance

encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait

sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière,

et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre

la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables,

de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard

sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour

l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon

héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout

opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de

la vie vers un but plus élevé.

Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné

du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi

avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour

jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point

remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions,

les doigts paralysés du Temps égrènent en

vain son rosaire de soleils.

Regardez comme l'iris jaune penche languissamment

sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de

son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,

pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une

jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née

cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge

ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.

Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier

du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier.

Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée

de la faux, répond à l'appel de sa compagne;

les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol

irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et

dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir

poindre le jour,

éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et

toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui

bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de

cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas

vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît

sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et

dans son amour pour lui,

la bruyante alouette est déjà hors de vue et

remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah!

il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose

qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais

l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront

ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue!



LA NOUVELLE HÉLÈNE



Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs

de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette

grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre

terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné,

et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage

tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide

Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à

une étoile suspendue dans le silence argenté de la

nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde

antique au milieu des clameurs et des torrents de

sang de la guerre.

Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu?

Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon,

au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce

là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux

mailles d'or, quelque jeune fille aux membres

bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée

des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à

ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la

passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses

lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux

matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et

des falaises d'Héraklès?

Non, tu es bien Hélène elle-même et non point

une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon,

et que l'âge viril de Memnon fut fauché

prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier

d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette

course fatale, dans la dernière année de la captivité.

Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée

flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où

les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent

des fantômes de boucliers, en t'appelant

par ton nom.

Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont

Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis,

où jamais faucheur ne se lève pour saluer le

jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément,

où le berger mélancolique voyait ses hauts

épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de

l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse?

Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source

léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois,

au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair

soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des

Grecs?

Non, tu avais pour retraite cette colline creuse

que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir,

cette reine découronnée que les hommes appellent

l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais

jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à

Rome, les nations révèrent en silence les autels

décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle

joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de

l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce

fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et

qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.

Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort,

tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi,

pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car

c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent

passer un souffle capable de faire retentir de ton

éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant

ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la

terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir,

plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie

point quel désastre le temps peut amener, si tu me

permets de m'agenouiller dans ton temple.

Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme

cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le

vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre

terre maudite et morne pour regagner la tour où

jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres

rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne

verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce

jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne

d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie

sans amour se soit écoulée tout entière.

O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore

un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le

jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans

la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je

n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou

de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité

que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées

se meuvent, entraînées dans des filets d'or,

que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a

fixé son séjour de volupté dans ton corps.

Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires,

mais ceinte de la splendeur argentée de

l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et

à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure

de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient,

et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu

ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte

pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de

l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes

fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate,

annoncent l'éternel sommeil.

Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge

de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres.

Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes

filets du destin, nous qui sommes las d'attendre

que vienne le désiré des nations, nous errions au

hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à

tâtons quelque calmant endormeur pour les existences

manquées, pour les misères qui s'éternisent

jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel

relevé, la blanche splendeur de ta beauté.



CHARMIDÈS



I

C'était un adolescent grec, et il revenait à la

maison, avec des figues pulpeuses et du vin de

Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait

inconsciemment l'embrun souffler à travers ses

grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant

pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant

d'eau, il guettait à travers la nuit humide et

orageuse.

Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie

se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel,

et il hissa la voile, il tendit les cordages criards,

commanda au pilote de naviguer vivement contre

la forte brise du nord, et pendant tout le jour il

se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses

chants les mouvements des rameurs.

Et quand du rouge apparut sur les vagues contours

des collines corinthiennes, il mit à l'ancre

dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa

tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis

il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales

aux semelles d'airain,

et une riche robe teinte du suc des poissons; il

l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie,

sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était

ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage

parmi les marchands curieux, à travers les

bois au doux feuillage argenté, et quand le jour

fatigué

eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis,

il monta la colline escarpée, et d'un pas

alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu

de la foule des prêtres affairés, et à l'abri

d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes

bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient

les prémices de leurs petits troupeaux, il

vit le timide berger jeter

sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au

mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur

de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le

loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis,

les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter

et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande,

une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant,

une belle étoffe où étaient ingénieusement

représentés des chiens en chasse, un rayon de miel

tout débordant d'or encore liquide que l'abeille

avait à peine fini de travailler, ou une outre noire,

pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille

hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme

sanglier,

dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour

plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand

daim, que la flèche était allée atteindre au milieu

d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut

fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent

un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir

fait leurs modestes offrandes.

Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante,

à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant,

qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons

perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à

mesure que les campagnards s'éloignaient en

dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma

les portes de bronze poli.

Charmidès resta longtemps immobile, osant à

peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient

en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses

qui se détachaient des guirlandes, pendant que la

brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit

qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin

la pleine lune apparut tout entière par

l'ouverture du toit,

Et inonda de ses flots de lumière le pavé de

marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de

sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de

cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au

vêtement couleur de safran, en complète armure de

bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet

du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage

et la ruine

semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone,

faite de pierre et d'acier, ouvrait largement

ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses

horribles serpents, et restait bouche béante, les

lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur,

pendant que, tout effarée, la chouette aux

yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue,

poussait son ululement aigu.

Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien

loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le

filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain

de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible

éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la

nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans

sa peur sacrée, il fit une prière.

Et les amants coupables, au milieu même de leur

étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses,

s'imaginant avoir entendu le cri plein de

menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs,

sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers,

ou tendirent leurs cous hérissés d'une

barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux.

Car tout autour du temple roulait un cliquetis

d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi

dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants.

Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux

qui bondissent sur la frise se mirent à hennir,

et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas

qui se hâtent.

Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes,

tout heureux qu'à un tel prix il pût

voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité,

la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah!

certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune

prince-berger de Troie, créature humaine n'avait

eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant.

Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain

l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de

hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure;

il rejeta les vêtements qui couvraient ses

membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait

pas à tout oser; et il lui boucha la gorge,

et de ses mains sacrilèges

il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran,

et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa

de la taille et laissa voir le secret mystère, celui

qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands

flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses

collines de neige.

Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché

d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car

leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans

harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais

vous, dont les joues fanées gardent encore la trace

d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est

qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un

peu.

Il resta encore un court instant à contempler de

ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à

force de regarder de telles splendeurs, sa vision

devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté

se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et

il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour,

et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté

de sa passion.

Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous

pareil, car pendant toute la nuit, il murmura

des mots aussi doux que le miel, et il vit les

membres au dessin si pur que nul n'avait touchés,

et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps

pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains

sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur

la froide, la glaciale poitrine.

Il lui semblait que des javelines numides traversaient

coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige.

Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes

des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance

était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses

lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus

de sa tête l'avertissement de l'alouette.

Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif

dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le

rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès

d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que

jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter,

combien dura son baiser suprême, combien il se

plut à prolonger ses caresses.

La lune se bordait d'un contour de cristal, signe

que les gens de mer tiennent pour un présage de

la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à

l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement

les ailes de l'aurore prête à fuir, avant

que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux

fût sorti.

Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il

descendit rapidement la pente, le brave jeune

homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit,

en passant, las ronflements de l'être aux pieds de

chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et

pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier,

qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non

loin de la cité aux beaux édifices.

Et il chercha un petit ruisseau bien connu de

lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé

le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré

dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il

s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris,

tout haletant, le coeur battant d'un effroi

mêlé de plaisir, et il attendit le jour,

Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main

distraite plonger dans les remous de l'eau froide et

sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer

ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment

avec les boucles qui s'emmêlaient sur son

front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un

étrange, un mystérieux sourire.

Et de bonne heure le berger au manteau de laine

grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les

barrières de branches entrelacées, et montant du

tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se

déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants.

Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya,

pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la

fougère frisée et bruissante.

Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux

champs par les prairies que voilaient comme une

dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent

sous le brouillard de la lande, quand le râle des

prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons

aperçurent le jeune homme allongé près

du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise

comment un adolescent pouvait être aussi

beau.

Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des

mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune

Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès,

aura voulu coucher avec une Naïade»; mais

d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de

lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes,

purpurines, que nulle femme ne peut tenter.»

Et quand ils furent plus près, un troisième

s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché

au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon,

las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions

sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas

longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.»

Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de

tourner la tête, et ils contèrent au timide berger

comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de

la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa

traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là, on

s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des

roseaux, et la belle campagne resta déserte,

excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son

seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds

légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta

pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau

camarade. Mais ne recevant point de réponse,

quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa

route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille

et silencieux,

une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne

songeant nullement aux mystérieux secrets

d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante

blancheur, et toute sa virilité, alors d'un

long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa

tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva

songeuse et lasse.

De bien loin il entendait le bourdonnement et

le tumulte de la cité, puis de temps à autre des

rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes

garçons aux membres bruns, dans leur innocente

passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou

bien parfois le tintement grêle d'une clochette,

quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine

couverte de mousse.

À travers les saules grisonnants dansait le moucheron

capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle

lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la

fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre

le courant, cherchant à découvrir le nid du canard

sauvage; de branche en branche sautillait le pinson

craintif, et la massive tortue rampait sur le

limon.

A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses,

lorsque la faux luisante prenait son élan à travers

les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir

des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait

de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait

à peine reflété l'image des alentours, lorsque du

fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond

pour atteindre la libellule.

Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même

quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre

sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait

commencé à chanter pour son compagnon sa plus

douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention,

car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse

de la Reine.

Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes,

en sifflant dans son chalumeau, par-dessus

la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme

un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante,

des bois, quand la grue attardée passa comme une

ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses

gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les

feuilles des figuiers, il se leva.

Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres

les murs de la ferme et la clôture du verger humide

; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à

bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe,

et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante.

Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent

descendu les degrés de la longue roule d'or, quand

neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à

leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs

secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se

refusent à voler au grand jour, alors à travers

l'écume et l'embrun orageux,

arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune

de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les

charpentes craquèrent comme si la voûte avait

contenu la charge de trois navires marchands. Elle

battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les

ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion

rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même

descendit en fuyant.

Et la lune se cacha derrière un masque à la

teinte de rouille que lui firent des nuages errants.

Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le

vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le

bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure

brillante et polie, Athéné franchit à grands pas

l'étendue de la mer effrayée et frissonnante.

Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante

parut semblable au nuage déchiré par la tempête,

et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les

brisants cachés. Et voyant les vagues monter de

plus en plus et imprimer au navire un roulis

plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui

tenait la barre de virer du côté d'où venait le

vent.

Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant

violateur des augustes mystères, en idolâtre épris

d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux

impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et

jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute

poupe dans le tumulte des vagues glacées.

Alors tomba du haut des cieux une brillante

étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie

lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil

de la divinité vengée, faisant sonner son armure

du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit

le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient

en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent

qui s'était épris d'elle.

Et le mât trembla quand la grande chouette le

quitta en jetant des ululements moqueurs, avant

de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda

à l'équipage effrayé de hisser la grande voile

et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une

vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle

qui rase l'eau dans son vol, le solide navire

s'élança à travers la tempête.

Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès;

on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque

grande faute. Puis quand les marins parvinrent au

détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a

sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte

de la douane et d'exposer au marché leurs poteries

peintes en argile brune.