Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique,
et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance,
et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un
temps lointain, le grave maître athénien enseigna
aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire,
concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort,
afin de voir défiler les vaines fantasmagories du
monde sans baisser la tête.
Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces
yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose
dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur
la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la
chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres
qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol
orgueilleux.
Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de
la Science, bien que par une subtile et étrange incantation,
elle fasse descendre la lune du ciel. La
Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs
somptueuses devant des regards non moins avides,
et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que
déroule Polymnie, je me plais à lire
les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre
ses myriades de soldats contre une petite cité, et le
Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un
cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc,
empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers
ondulants et la mer que les hommes appellent
Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles
et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et
sur les pentes les plus proches, une petite troupe
de lions prenant leurs ébats insouciants.—Et
comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse,
et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et
resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à
minuit se glissa par-dessus
une hauteur peu fréquentée, et descendant à
travers la forêt automnale, massacra traîtreusement
ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain
Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner
le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans
l'étroite baie de Salamine.—Et pourtant les lignes
deviennent confuses.
Et la cadence de leur langage grec ne me charme
plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque
si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le
disque du cadran solaire reçoit en plein midi les
rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle
obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve
ce qui fuit ma vision déçue.
Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose,
désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est
que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire
Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés
de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,
où donc est cet esprit que son existence irréprochable
n'empêcha pas de baiser la bouche
meurtrie de son propre siècle8?
Note 8: (retour) William Wordsworth (1770-1850).
Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui
dont vous avez ombragé le doux front, où est cette
âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté
sans couronne, a, malgré son humble carrière,
atteint le but grandiose où s'unissent amour et
devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les
plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.
Mais nous autres, nous sommes les bâtards de
l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot
de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en
prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit
l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur,
que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme
de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,
et se courbera devant le Respect vénérable?
Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod!
il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui
étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses
os reposent en paix9. Oh! garde-le, garde-le bien,
ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des
lys, ne permets pas aux caprices farouches de la
tempête
Note 9: (retour) Mazzini.
de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de
lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses
bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit
les marches du Capitole dans les temps jadis, où
Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait
a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le
pâle Mystère
fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre
cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des
clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce
tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les
dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme
l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir
pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.
Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines
de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne
du lion, et maintenant il repose dans la mort, près
de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit
dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne,
fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce
plainte.
Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies
telles que la joie elle-même puisse en concevoir de
la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur
modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour
ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose
des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,
et porta l'ardeur du soleil jusque sur les
plaines oubliées du Soleil.
Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que
chaque jour quelque jeune Florentin apporte des
couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les
sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa
tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un
arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,
un arbre puissant qui en ses cycles errants serait
poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment
lointain où Chaos et Création se confondent, où les
ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues
de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans
Lune,—Et pourtant, bien qu'il soit poussière,
argile,
Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles
mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent
de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez
toujours, et vous clairons argentins, lancez une
sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet
de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,
seule avec Dieu et des souvenirs de péché.
Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa
caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions
vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de
marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais
les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se
voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car
nos vies se dépouillent de toute couleur,
faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à
une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière
du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre
ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière,
qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait
ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait
dans sa pierre,—mais l'Italie!
Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses
enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins
ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à
leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs
les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait
opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre,
et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,
par amour d'Elle,
de notre Italie! notre mère visible! La plus
sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,
pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais
tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur
joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend,
un homme se trouvât, mourant pour la Liberté!
mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,
nous voyons l'honneur souffleté et des entraves
enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté
se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau
bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude
aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous
sommes de misérables hommes, indignes de notre
magnifique héritage. Où est-elle, la plume
de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante
épée qui punit son maître d'une juste mort? Les
années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix
ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles:
Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation,
met au monde au milieu d'un spasme
un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même
notre enthousiasme le plus sincère
engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui
joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux
prodigue qui vole l'or de la liberté, sans
que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le
seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se
meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont
la main paralysée
ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée
d'argent, et dont la faim monotone épuise les
hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont
là les semences de choses qui feront périr leur
semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en
Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent
plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.
Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est
profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné
aux jeux tumultueux du vent et des rafales
de neige, ou bien est restauré par des mains plus
meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le
Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes
scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable
à la pluie.
Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir
chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln.
Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies
de marbre une douceur que des lèvres humaines
n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah!
où est-elle cette main habile qui sut fléchir les
branches fleuries de l'aubépine,
pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison
de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus
charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se
lève pour nous; les saisons naturelles tissent le
même tapis de vert et de gris; les collines ont
gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a
disparu.
Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.
Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a
pour frère et comme pour compagnon de lit le
Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides
vont et viennent par des sentiers impurs et
sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme
inviolée.
Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie
qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté
des membres forts chez les hommes libres, et les
femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes
plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle
Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs
humaines,
ou que la fillette que Titien représente toute
blanche sur un escalier, près de son lit, charmant,
qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant
à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie
est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange
peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est
au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,
qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite
chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble
dans le regard, sans agitation dans les membres,
chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en
refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie
de toutes les choses qui dans l'homme se
livreraient sans cela d'incessants combats,—tout
au moins dans l'intervalle,
qui s'étend des baisers maternels à la tombe,
voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et
nous assurer un empire assez puissant pour que la
tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne,
pour que le blême Péché marche courbé sous la
honte de ses adultères, pour que la Passion, en
quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux
effarés.
Faire le corps et l'Esprit chose une et identique
avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive
en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un
doux unisson, outre chaque pouls de la chair et
chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,
réside sur un trône défendu par d'imprenables
bastions contre toutes les vaines attaques du
dehors,
Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,
la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,
en sachant que par la chaîne de la causalité
sont mariées toutes les choses différentes, qu'il
en résulte un tout suprême, qui a pour langage la
joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait
là une manière de gouverner
la vie en la plus auguste omniprésence, et
par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la
passion son expression; les purs sens, qui autrement
sont ignobles, communiqueraient la flamme
à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus
mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires
et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave,
dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à
travers les orbes de toutes les sphères, et de là
jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa
nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace.
—Ah! vraiment, si nous pouvions seulement
atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le
suprême credo.
Ah! c'était chose aisée quand le monde était
jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes
et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un
chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne
de nos propres mains, pour errer parmi les
souffrances de l'exil; et dépossédés que nous
sommes de ce qui nous appartient en propre, nous
ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation
sans trêve.
En somme, la grâce, la fleur des choses s'est
dissipée, et de tous les hommes nous sommes les
plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un
de l'autre et jamais celle qui nous appartient en
propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire
ensuite; il en était autrement au temps où âme et
corps semblaient se confondre en mystiques
symphonies.
Mais nous avons déserté ces charmants refuges,
pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du
nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme
celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité
s'égorgeant elle-même, où dans le reproche
muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible
fantôme peut faire surgir la main rougie de
l'homme.
O bouche meurtrie! O front couronné d'épines!
O calice plein de toutes les misères communes!
Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons
point aimé, tu as enduré une agonie prolongée
pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous
étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point
que le coup de poignard, porté par nous à ton
coeur, atteignait mortellement le nôtre.
Car nous étions à la fois les semeurs et les semences,
la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,
la lance qui perce et le flanc qui saigne,
les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie;
l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les
maîtres du monde de la nature, nous» sommes
encore notre redoutable ennemi.
Est-ce là le terme de toute cette force primitive,
qui restant identique sous les divers changements,
est sortie par violence du chaos aveugle, pour
monter toujours plus haut, à travers des mers
affamées et des tourbillons de rochers et de
flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés
dans le ciel, pour commencer leurs cycles,
jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et
que le Verbe se fit homme?
Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien
que de nos sourcils tombe comme une pluie, la
sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,
je le sais! Que soient étanchées les
rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité!
Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte
au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,
est aussi de nature divine, est aussi Dieu.
SONNET A LA LIBERTÉ
Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les
yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère
sans noblesse, dont les esprits ne connaissent
rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que
le grondement de tes Démocraties,
tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies,
reflètent pareils à la mer mes passions les plus
fougueuses, et donnent à ma rage un frère,—Liberté!
Pour cela uniquement, tes cris discordants
enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs,
sans cela tous les rois pourraient, au moyen du
knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,
dépouiller les nations de leurs droits inviolables,
que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant...
et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,
Dieu sait si je suis avec eux sur certains
points.
AVE, IMPERATRIX
Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine
de ces plaines sans repos que soulève la marée,
Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant
qui les mondes se partagent.
La terre, fragile globe de verre, tient dans le
creux de ta main, et à travers son coeur de cristal
passent, comme les ombres par une région crépusculaire,
les lances de la guerre au vêtement cramoisi,
les longues vagues empanachées de blanc, de la
bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,
les torches des seigneurs, de la Nuit.
Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que
connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit
ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant
à travers la grêle des bombes hurlantes.
Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre
a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour
livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la
chevalerie anglaise.
Le clairon à la gorge de bronze résonne par les
landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées
des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des
hommes armés.
Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur
de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,
en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il
voit sur la pente de la montagne
le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui
apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement
rythmé des tambours anglais résonner aux
portes de Kandahar.
Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent
à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et
le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,
monte la route escarpée d'un vaste empire.
O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel
indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée
retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?
Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à
Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers
l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves
marchands aux turbans blancs,
Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du
soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte
cèdre et vermillon;
Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux
pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de
marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre
l'ardeur de midi:
Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne
du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent
qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,
Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils
ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la
colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,
n'a aucun plaisir.
En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre
à son amour avec ses yeux qu'éclaire
l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein
d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.
Et bien des lunes, bien des soleils verront les
enfants languissant d'attente épier le moment
de grimper sur les genoux du père, et dans chaque
demeure où sera entrée la désolation,
De pâles épouses, qui auront perdu leur maître
et seigneur, baiseront les reliques du défunt,—quelque
épaulette ternie, une épée,—pauvres
joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,
Car ce n'est point dans les paisibles campagnes
de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont
été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions
couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs
que préfèrent les morts.
Il en est de leur nombre qui gisent près des
murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,
et beaucoup au pays où le Gange coule
pendant sept mois sur des sables mobiles.
Et d'autres gisent dans les mers russes, et
d'autres dans les mers qui sont les portes de
l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar
que balaie le vent.
O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence
du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô
profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez
votre proie!
Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,
toi qui ne parviens jamais au terme de la
course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il
que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de
terre?
Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne
d'or. Que ton chant de joie fasse place au
chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse
l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.
La vague, le vent furieux, la rive étrangère
possèdent la fleur de la terre anglaise,—ces lèvres
que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains
qui jamais ne te serreront la main.
Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer
tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on
trouve caché dans notre coeur le souci qui ne
vieillit jamais?
À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,
comme une forêt de pins, toute partie de la mer?
La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches
gardiens de la Maison de douleur.
Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est
notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur
servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur
plainte funèbre.
O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection
peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière
perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir,
est-ce pour finir ainsi?
Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que
de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que
privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,
l'Angleterre doive monter la route escarpée.
Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,
ses veilleurs signaleront de loin la jeune République
comme un soleil qui surgit des mers empourprées
de la guerre.
A MILTON
Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré
bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes
tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes
couleurs, le nôtre, semble être tombé en
cendres ternes et grises,
on dirait que le siècle est changé en une pantomime
où nous gaspillons nos heures trop chargées de
bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe
et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes
guère propres qu'à piocher la banale argile,
puisque cette petite île que nous occupons, cette
Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde
d'ignorants démagogues,
qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là
ce pays qui porta dans sa main un triple empire,
quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?
LOUIS-NAPOLEON
Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand,
exilé bien loin sur un rivage barbare, après une
lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba
le dernier rejeton de ta race de rois?
Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton
manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande
pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues,
mais d'autre part, ta mère, la France, libre
et républicaine,
posera sur ton front pâle et sans couronne les
lauriers plus glorieux de la couronne guerrière,
afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas
raconter au puissant auteur de ta race
que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et
les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles
à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise
sur les rivages où les rois reposaient sans souci.
SONNET SUR LE MASSACRE
DES CHRÉTIENS EN BULGARIE
Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou
bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans
le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve
de celle dont les péchés méritent pardon par cela
seul qu'elle t'aimait tant?
Car ici l'air est rempli des plaintes horribles
des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent
ton nom. N'entends-tu point les lamentations
douloureuses de ceux dont les enfants gisent
sur la pierre?
Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse
voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je
vois le croissant lunaire dominer ta croix.
S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de
la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre
ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné
Mahomet.
QUANTUM MUTATA
Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où
nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté
sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un
bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur!
C'était alors
que l'Angleterre était en état de se montrer Grande
République, témoin les hommes du Piémont, objets
préférés des soucis de Cromwell, alors que dans
son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant
désespoir,
tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.
Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus
d'une telle grandeur, sinon parce que le
luxe
encombre de ses stériles produits la porte par où
entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans
cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.
LIBERTATIS SACRA FAMES
Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et
que je préfère à tout cet état républicain, où chaque
homme est comme un roi, où nul n'est distingué
des autres par une couronne, malgré tout,
malgré cette démangeaison moderne de Liberté,
je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous
obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui
trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils
donnent à l'anarchie.
Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont
les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur
les barricades des rues, sans défendre une juste
cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:
Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout
s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le
poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux
pieds silencieux et sanglants.
THEORETIKOS
Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.
Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné
entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé
sa couronne de laurier,
et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait
de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la;
lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure
de trafiquants, où chaque jour
on met en vente publique la sagesse et le respect,
où le peuple grossier pousse les cris enragés
de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.
Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de
m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture,
sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.
REQUIESCAT
Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la
neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître
les pâquerettes.
Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de
la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle
n'est que poussière.
Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait
à peine qu'elle était femme si doucement elle
avait grandi.
Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent
sur sa poitrine; seul je me torture le coeur,
mais elle, elle repose.
Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre
ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons
de la terre par-dessus elle.
Avignon.
SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE
L'ITALIE
J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi,
à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur
de la montagne, et que je vis le pays qui avait été
le désir de ma vie,
je me mis à rire comme un homme qui a gagné
un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de
ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où,
zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise
prit peu à peu la couleur de l'or poli.
Les pins flottaient comme flotte une chevelure
de femme, et dans les vergers, tout le lacis des
branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.
Mais quand j'appris que bien loin de là, dans
Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes,
je pleurai de voir si belle une telle contrée.
Turin.
SAN MINIATO
Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne
jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait
et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement
ouverts,
et sur un trône au-dessus du croissant de la
lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie!
Si je pouvais seulement voir ta face, la mort
ne viendrait jamais trop tôt.
O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs!
Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est
las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour
chanter encore.
O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,
que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute,
avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers
mon péché et ma honte.
AVE, MARIA, GRATIA PLENA
Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir
une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le
conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,
fit tomber les barrières et descendit sur Danaé:
ou bien à une apparition terrible, comme quand
Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé,
supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que
la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.
C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu
sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins
d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême
mystère d'amour,
une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans
passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus
d'eux, la colombe, déployant ses ailes.
Florence.
ITALIA
Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de
lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas
des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens!
Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,
parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse
dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,
d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,
naviguent par milliers tes galères, sous l'unique
drapeau rouge, blanc et vert.
Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte
ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée,
attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.
Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une
telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de
flamme va descendre, et frapper le Profanateur
avec l'épée du châtiment.
SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE
A GÈNES
J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les
oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte,
étaient suspendues comme des lampes brillantes
d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau
surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds
éparpillait comme de la neige toutes les fleurs.
À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes
d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la
baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait
très douce.
Au dehors, le jeune enfant de choeur passait
chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de
Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de
fleurs son tombeau.»
Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures
helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères
douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats
et de la Lance.
ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE
I
Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour
la première fois mon esprit a fui les mornes cités
du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.
Et maintenant je me retourne du côté du foyer
domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé,
bien que, ce me semble, ce soleil, rouge
comme le sang, m'indique la route qui mène à
Rome la sainte.
O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept
collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui
portes une triple couronne d'or,
O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain
tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et
longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.
II
Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que
de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le
Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller
dans Fiésole
et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui
interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour
voir le brouillard empourpré et la lueur du matin
sur les Apennins,
en passant près de mainte maison enfouie parmi
les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers
gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui
parcourt la morne Campagna, surgissent les sept
collines qui portent le Dôme.
III
Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie
de me mettre tout seul à la recherche du temple
merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs
redoutables.
Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent
et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus
de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du
troupeau.
Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul
roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes
d'argent sonner triomphalement sur son passage.
Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le
signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux
mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.