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Poèmes

Chapter 42: ATHANASIA
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About This Book

A collection of lyric poems and sonnets that blend lush classical and mythic imagery with personal longing, aesthetic contemplation, and sensual description. The verse evokes antique landscapes and ritual scenes to celebrate beauty and erotic desire while expressing distrust of modern commercial life and noisy democracies. Several pieces show ambivalent religious feeling and sorrow for lost restraint, alternating ornate, decadent diction with moments of elegiac intimacy. Overall the poems favor aesthetic experience and cultivated solitude over political engagement, using nature and myth to probe desire, art, and regret.


IV


Car quels changements le temps n'amène-t-il

pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent

délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à

mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter.

Avant que dans ce champ de à-bas, l'or frémissant

soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les

feuilles écarlates de l'automne voltigent comme

des oiseaux pour tomber sur l'herbe,

J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière

et saisi la torche encore flambante, et invoqué le

nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face.



URBS SACRA ET AETERNA



Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne,

dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine

régit le monde entier, pendant une période de bien

des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes

peuples,

jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth

barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu,

découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau

rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur

tes murs.

En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes

aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer

le double soleil et que les nations tremblaient

sous ton sceptre?

Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où

les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique,

le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.



SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU
DIES IRAE
CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE



Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur

du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers

ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent

plus clairement ta vie et ton amour, que

ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec

leurs terreurs.

Les vignes empourprées m'apportent de doux

souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire

d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune

place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi

que chante le passereau.

Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le

rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les

campagnes répètent comme un écho la chanson du

passeur.

Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse

tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées,

et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps.



PAQUES



Les trompettes d'argent résonnèrent sous le

Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla

sur le sol, et je vis porté sur les épaules des

hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint

Maître de Rome.

Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche

que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre

royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut

sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le

Pape rentra chez lui.

Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers

le désert des années, vers un homme qui errait

au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement

un endroit pour se reposer.

«Les renards ont leur tanière, et tout oiseau

a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans

repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin

l'amertume des larmes.»



E TENEBRIS



Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi

la main, car je vais me noyer dans une mer

plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de

Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table.

Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta

famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je

sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer,

s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône

du Dieu.

«Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour

la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient

son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée

du Carmel.»

Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai

les pieds de bronze, la robe plus blanche

que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte

d'une lassitude tout humaine.



VITA NUOVA



J'étais debout près de la mer où nul ne vendange,

jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert

de leur écume ma face et mes cheveux; les longues

flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident;

le vent avait un sifflement triste

et les mouettes criardes fuyaient vers la terre:

«Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur;

et qui donc peut faire provision de fruit ou de

grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?»

Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures,

bien des fentes; néanmoins je les jetai pour

tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis

la fin.

Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je

vis monter la splendeur argentée d'un corps aux

membres blancs, et cette joie me fit oublier les

tourments du passé.



MADONNA MIA



Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la

douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et

douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses

yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes

encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on

voit à travers les brouillards de la pluie;

des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa

tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans

pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus

blanche que la colombe argentée, et dont le marbre

pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant,

quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la

louer,

je ne serais point assez hardi pour lui baiser

même les pieds, car je me sens sous l'ombre que

font les ailes du respect,

ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice,

sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il

voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or.



LA CHANSON D'ITYS



La Tamise anglaise est bien plus sainte que

Rome. Ces campanules, qui comme une montée

soudaine de la mer, viennent envahir les bocages,

avec, pour écume, la reine des prés et la blanche

anémone pour tacheter les vagues bleues,—Dieu

est ici plus manifeste que là où il se cache, dans

l'étoile au coeur de cristal que porte un moine

blême.

Ces papillons aux reflets violets qui prennent

pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des

monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un

brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux

à demi clos,—voici un vieil évêque mitre, in partibus.

Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert

et or.

Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans

les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait

que les doigts du puissant maestro sont posés sur

les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent,

quand, aux premières heures d'un matin tout bleu

de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge

comme le sang ou le crime, va

de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus

des portes de bronze, et, dominant la foule serrée

sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent

dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent,

étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident,

envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent

nulle paix, le repos aux nations qui ne

connaissent pas le repos.

Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble

vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que

les pompes les plus brillantes de Rome! Chose

étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant

je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait

l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces

vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux

fois aussi beaux.

Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là-bas,

frissonnants de la dernière averse, émettent en

cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux

des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que

balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre

ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à

Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de

la vigne.

Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe,

s'étonnerait certainement ici, car là-haut chante un

petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon

je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur

les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie

étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable

de la plage de Salamine rejoint la mer.

Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits,

à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la

faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière,

quittant son petit lit solitaire, va légère, et

chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements,

qui attend, et avance par-dessus les portes

de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume.

Et ils sont charmants les houblons sur les plaines

du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement

coupé, et doux sont les essaims capricieux

des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse

qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près

d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques

rouges.

Et il est doux d'entendre le coucou railler le

printemps, alors que les dernières violettes flânent

encore près de la source, et il est doux d'entendre

le berger Daphnis chanter la chanson de Linus

dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie

où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux

membres légers et sveltes dansent près du troupeau

enfermé dans le parc.

Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris

dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et

sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus,

nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un

jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile

sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous

de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer.

Mais combien ce serait plus doux si le pied

chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps

caché venait jamais fouler les prairies de

Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la

flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes

flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir

le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à

la blanche toison.

Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux,

quoique tu ne chantes, après tout, que ton

propre requiem. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur,

conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point

ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise,

car notre île du Nord peut donner de quoi

faire bien des belles couronnes,

que ne connaissent point les prairies grecques;

plus d'une rose telle que vainement un adolescent

la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons

d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies,

comme une insouciante courtisane prodigue de sa

beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit

l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues

ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient

pour les hirondelles un avertissement de se diriger

vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons

d'azur parmi les vignes grecques. Et même

cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le

rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie,

et plus d'une élégie restée muette

dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse

Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement

plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx,

et par ici se cachent des orchidées brunes semées

d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au

front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît

point, et là-bas tout près de ce taureau qui paît,

il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon

peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un

seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite

coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux

à son parc, et sans être prodigue, chaque

pétale est semé de taches d'or

comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé,

sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était

penchée pour baiser les pétales tremblants, ou

comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le

gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment

d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la

charge de ses soleils

est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou

que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné.

Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau

d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais

à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus

divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes

et de mers bleues aimées des nymphes

d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend

sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa

chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le

silence du bois, courtisant cette image mobile qui à

peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis,

qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui

est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double

flamme, et jamais satisfait par leur excès même,

car chacune des deux passions, dans son ardeur

éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant

tue l'amour par ce refus;—des souvenirs d'oréades

épiant à travers les feuilles des arbres silencieux

sous le clair de lune,

d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle

vit bien loin sur les flots le perfide équipage,

qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le

trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière

elle était Dionysos sur une panthère couleur

d'ambre,—des souvenirs de ce que vit

le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la

reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant

auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres

rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière

de son casque, et bien loin de là, la mêlée, les cris,

les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier

la lance et qu'Ajax lançait la pierre,

Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée,

tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce

sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites

urnes grecques, charge plus riche que ne le

fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour

des Indes. Car du moins de cette charge il arrive

quelque partie

et je sais bien qu'ils ne sont point du tout

morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils

ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton

appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine

Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis,

cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes

où jadis riait et jouait le jeune Itys.

Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau

dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile

feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux

enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante

retentir faiblement parmi les collines de Cumner,

et que dans ses courses vagabondes par les bois de

Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes

grecs,

Ah! mignon avocat au simple costume, qui

plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à

toi que le berger cherche sa compagne, en celle

douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle

n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute

émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort,

Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux

brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie

quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle

qui aima l'étoile matinale de la Toscane,

plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est

immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,

chante, chante encore! Que le morne univers redevienne

jeune, que les éléments prennent des

formes nouvelles, et que les antiques formes de la

Beauté se promènent parmi les formes simples,

parmi les petits champs sans barrières, comme au

temps où le fils de Latone portait la houlette de

saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées

suivaient le Dieu presque enfant.

Chante, chante encore! et Bacchus va paraître

ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et

au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton

couronné de lierre jaune et d'un cône résineux,

pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera

par terre le lion par sa crinière, et attrapera le

faon montagnard.

Chante encore! et je porterai la peau de léopard,

et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur

son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron

en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus

le pressoir, avant que le Faune ait cessé de

fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante

du jour

ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid,

et averti la chauve-souris de reployer ses éventails

membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins

couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans

endormis leurs fruits de faine, si doucement que le

petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et

aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un

bond,

elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée

se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin;

puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront

la lysimachie le long du rivage, et là où leur

maître cornu trône en grand appareil, apporteront

des fraises et des prunes duvetées sur une claie

d'osier.

Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la

passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le

jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien

chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de

châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres

d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra

à cheval le daim vêtu de velours.

Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant

teindre de la pourpre de son sang la clochette

de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à

moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je

baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je

la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où

gît Adonis.

Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de

lait du remords et de la douleur, verse goutte à

goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre!

Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans

la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer

bataille au vieux Protée pour piller les cavernes

fleuries de corail!

Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour

le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une

feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front

las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses,

qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près

de la lointaine mer de Sicile,

où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture

d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que

son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit

fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs

coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans

le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et

sans soleil.

Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse

la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si

pour une heure seulement quelque antique statue

s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier

à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler

à ces membres puissants et faire mon oreiller de

cette poitrine géante!

Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de

vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de

ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur

stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la

Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore

la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air

morne et insensible.

Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu

peux donner de la beauté à la douleur, et dérober

à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que

nous autres, nous n'avons que le silence mort et

sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes,

et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée

en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.

Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je

revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné,

dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes,

dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres

meurtries, et qui maintenant muet, misérable en

son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée,

et pleure, sur moi peut-être.

O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée,

brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène;

ô souffrance, souffrance, reste close en ta

cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette

limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu

offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre

de ton chant si ardemment passionné!

Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire,

emprunte au sansonnet des champs son air plus

simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux

faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de

désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord

remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace,

à la baie orageuse de Daulis.

Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront

agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie,

épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise

aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en

cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa

caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée

entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte.

Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé;

la fille argentée de la mer argentée a enchaîné,

de ses mains amoureuses, son inconstant qui

allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de

son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux

dorés se révolter sous son joug.

Un instant encore! Les arbres se sont inclinés

pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la

langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans

son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant

la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux

sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus

du Nil

sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure,

pour voiler le charme enfoui sous ces paupières

endormies; ou bien c'est, là-bas, sur cette

pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux

membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a

commandé à ses chiens de donner de la voix, qui

a débusqué le daim de sa verte reposée par ses

cris aigus et la piqûre de son épée.

Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste

calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau,

O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux

de ta colline pour venir apporter une réponse aussi

découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre.

Apollon n'aime point entendre des chants ainsi

troublés par la souffrance.

C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux

rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse

et plombée, et du bois épais, redevenu désolé,

désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant

cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient

toujours cette vibrante mélodie,

si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain

se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité

que possède parfois la musique, car elle est l'art qui

tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre

Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne

hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.

Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la

lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants

insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites

pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds

vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à

moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le

soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger

leurs naïfs propos.

L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le

sentier tracé par le halage, où récemment encore,

une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi,

encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs;

l'araignée avec ses fils d'argent travaille à

son petit métier, et des sombres murailles à crêtes

de buées rouges

de la ferme isolée part une lueur clignotante.

C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son

troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé

de claies. Une clameur assourdie vient de quelque

bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford,

et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri

dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent

sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.

Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le

brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants.

Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent

une à une, et pareille à une fleur que chasse

la brise, une lune étincelante parcourt le ciel

brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique,

enchanteresse.

Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle?

Endymion, elle le sait, n'est pas loin.

C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau,

qui ne saurait jouer de lui-même aucun message,

mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui

vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de

la souffrance.

Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis

semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir

en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux,

silencieux au point qu'on entendrait la

chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner

au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à

une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice

débordant de la campanule.

Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers

les saules groupés, et les buissons bruns, la haute

tour de Magdalen, terminée par une girouette

d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite

ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de

Christ-Church annonce d'une voix retentissante le

couvre-feu.



IMPRESSION DU MATIN



Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à

une symphonie en gris. Une barque chargée de foin

couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans

sa froideur,

le brouillard jaune est descendu suivant les ponts,

si bien que les murs des maisons ont pris l'air

d'ombres, et que saint Paul plane comme une

bulle au-dessus de la ville.

Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville,

les rues se sont remplies de charrettes campagnardes

et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a

chanté.

Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour

baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la

clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et

le coeur pétrifié.



PROMENADES DE MAGDALEN



Les petits nuages blancs luttent à la course à

travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or

de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les

pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance

quand le sansonnet pressé passe tout près.

Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de

la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et

de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent

gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et

sautillent de branche en branche sur les arbres qui

se balancent.

Et partout les bois sont animés par le murmure et

les bruits du printemps, et le bourgeon de rose

éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des

crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de

toutes parts d'un anneau d'améthyste.

Et le platane dit à demi-voix au pin quelque

conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire,

s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité,

dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine

de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la

gorge et la poitrine argentée de la colombe.

Voyez, là-bas, l'alouette quitte brusquement son

lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et

les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière,

pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur

vole comme une flèche et fend l'air.



ATHANASIA



Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où

ne manque aucune des grandes choses que les

hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps

flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse

jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle

avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée

dans le sein ténébreux d'une noire pyramide.

Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui

enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on

trouva, dans le creux de sa main, une petite graine

qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit

une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit

de riches parfums dans notre air printanier.

Cette fleur attirait par des charmes si étranges,

qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que

la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe

dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût

point cru que c'était là quelque chose de terrestre,

mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque

Arcadie du ciel.

En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par

la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus

le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait

plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière,

plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou

à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée.

Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia

les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle

tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les

temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait

à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec

son aile d'argent et sa gorge d'améthyste.

Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut

de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement

du pays des neiges, et le chaud vent du sud

arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta

ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans

ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur

lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant.

Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs

chansons amoureuses par les champs déserts que

hantent les lis, quand, large et resplendissante

comme un bouclier d'argent, la lune se balança

dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve

étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter

tous les pétales tremblants de ses fleurs?

Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier

d'années ne semblait que la prolongation d'un

beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée

des craintes rongeantes, qui changent en un

gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme.

Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la

mort, ni le regret que doivent éprouver tous les

mortels d'être nés.

Car nous allons à la mort en jouant de la flûte,

en dansant, et nous ne voudrions point repasser par

la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique,

las de couler, s'élance comme un amant, dans la

terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si

glorieusement.

Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes

infécondes contre les légions du monde conduites

par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence,

mais elle puise de la vie dans la pure lumière

du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la

puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de

toute éternité.



SÉRÉNADE



Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre

mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma

galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de

pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la

ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô

ma Dame, descends, descends.

Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a

aucun souci des voeux d'un amant, et un homme

n'aurait guère de bien à dire d'une créature si

cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un

joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur

d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un

jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime

en vain.

O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le

brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le

réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que

voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant:

est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet

de la proue, où n'est-ce encore que le sable

argenté.

Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce

n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment

ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main

de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie

Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine

de vie et de joie que nous devons enlever au rivage

grec.

Le ciel décoloré prend une teinte vaguement

bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à

bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons!

fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie.

Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O

toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme,

ô toi que j'aimerai d'un amour éternel.



ENDYMION



Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie,

les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis

couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage

court par la forêt. Mais hier il a conté son amour,

je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô

Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon

amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez

pas très bien, car il porte des chaussures de

pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez

pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale,

et il est aussi doux qu'une colombe, et sa

chevelure est brune et frisée.

Maintenant la tourterelle a cessé les appels

qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges.

Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal

chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis.

et partout les collines violettes sont ensevelies dans

les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune,

arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est

agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si

vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et

le coudrier, la chevelure brune du jeune homme,

et la peau de chèvre enroulée autour de son bras,

dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille

la mèche de roseau.

La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau

ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes

ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée

a clos ses portes d'or, et pourtant mon

amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse,

lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où

donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres

de vermillon, la houlette de berger, les chaussures

de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent?

Pourquoi prendre ce voile de brouillards

mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion,

c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au

baiser.



LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE



Mes membres sont rongés par une flamme. Mes

pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le

nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris

à chanter.

O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie

ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante

plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame

passe tout près.

Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il

soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son

coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,

ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.

Sa chevelure est retenue par des feuilles de

myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les

herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson

d'automne ne sont pas plus belles.

Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que

pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent

comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les

roses après la pluie du soir.

Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de

plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte

n'est pas plus charmante à contempler.

Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses

grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues

sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui

rougit du côté du sud.

O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait

pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour!

Opale fleur désolée et battue par la pluie!



CHANSON



Un anneau d'or et une colombe blanche comme

le lait, tels sont les présents qui te conviennent;

puis une corde de chanvre pour votre amour à vous,

pour le pendre à quelque arbre.

Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont

blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi,

un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est

blanche la fleur de la ciguë)!

Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est

belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès

et la rue (le plus beau de tous est le romarin).

Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe

verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace

de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du

côté de ma tête)!