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Poèmes

Chapter 63: PORTIA
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About This Book

A collection of lyric poems and sonnets that blend lush classical and mythic imagery with personal longing, aesthetic contemplation, and sensual description. The verse evokes antique landscapes and ritual scenes to celebrate beauty and erotic desire while expressing distrust of modern commercial life and noisy democracies. Several pieces show ambivalent religious feeling and sorrow for lost restraint, alternating ornate, decadent diction with moments of elegiac intimacy. Overall the poems favor aesthetic experience and cultivated solitude over political engagement, using nature and myth to probe desire, art, and regret.



IMPRESSIONS


I.—LES SILHOUETTES

La mer est tachée de barres grises, le vent morne

et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie,

le reflet de la lune est chassé à travers la baie

orageuse.

Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le

noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante,

grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur

de sa main.

Et là-haut s'entend le cri des courlis, là où par

la prairie enténébrée des hauteurs, passent les

jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes

qui se dessinent sur le ciel.


II.—LA SUITE DE LA LUNE

Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix

rêveuse dans toutes les directions, un silence profond

sur la terre enveloppée d'ombres, un silence

profond là où cessent les ombres.

À part un cri qui réveille un écho perçant, et que

lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un

râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse

part de la colline perdue dans le brouillard.

Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent,

sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée

dans un voile de gaze jaune.



LA TOMBE DE KEATS



Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de

sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité.

Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour

étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus

jeune des martyrs;

beau comme Sébastien, et comme lui, mis à

mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre

sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces

violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses

restes une chaîne qui fleurit sans cesse.

O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les

plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète

peintre de notre terre anglaise!

Ton nom était écrit sur l'eau,—et il survivra—et

des larmes comme les miennes entretiendront

bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle

pour l'arbre de son Basile.



THÉOCRITE
VILLANELLE



O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et

désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?

L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où

gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur

de Perséphoné!

Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte

les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile?

Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre

Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné!

Et toujours, dans son émulation enfantine, le

jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu

de la Sicile?

Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et

c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur

de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile?



DANS LA CHAMBRE D'OR
HARMONIE



Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice

sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté

qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement

leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile

d'une mer sans repos, quand les vagues montrent

leurs dents à la brise volage.

Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,

comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le

disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe

qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse

a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure

d'une auréole.

Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les

miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans

la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou

comme les blessures saignantes de la grenade, ou

le coeur du lotus tout inondé, tout humide du

sang répandu de la vigne rose et rouge...



BALLADE DE MARGUERITE
NORMANDE



—Je suis las de rester en forêt, alors que les

chevaliers se réunissent sur la place du marché.

—Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de

peur que les fers des chevaux de guerre ne te

meurtrissent.

—Mais non, je n'irai point là où chevauchent

les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de

ma Dame.

—Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils

d'un forestier n'est point fait pour manger dans de

l'or.

—M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque

Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps

vert?

—Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie.

Le fuseau et la navette ne te conviennent

point.

—Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie,

je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.

—Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim.

Comment la suivre par monts et par mers?

—Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais

courir à son côté et souffler le hallali.

—Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis

(que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!).

—Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je

pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.

—Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle,

et le père vous remplira une tasse d'ale.

—Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes?

Est-ce un spectacle où se rassemblent les

gens riches?

—C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer

pour venir visiter notre beau pays.

—Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son

aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se

suivent à la file?

—Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma

soeur, qui gît mort, car son jour est venu.

—Non, non, car je vois distinctement des lis

blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git

sur la bière.

—C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le

bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours

d'automne.

—Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or

bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie

fille.

—-Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un

de notre famille (que Notre-Dame la préserve

de tout péché!).

—Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui

chante: «Elle est morte, la Marguerite!»

—Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse

les morts ensevelir leurs morts.

—O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement.

O mère, une seule tombe est-elle assez large

pour deux?



LE SORT DE LA FILLE DU ROI
BRETONNE



Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,

sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément

cachés en son âme.

A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont

rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez!

encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent

sa poitrine et sa ceinture.

Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi

les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons

pressés de se repaître des cadavres.

Il est charmant le page qui est étendu ici (du

drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les

noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs

comme la nuit.

Que font là ces cadavres immobiles, inertes?

(elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils

tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de

la rivière).

Il y a deux hommes qui viennent à cheval du

sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de

l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité

pour la fille du roi.

Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,

oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé

une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule

tombe suffira pour quatre).

Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau

noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un

péché sur la sienne.



AMOR INTELLECTUALIS



Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie,

et entendu les doux accents d'une musique

champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires

inconnus, et souvent nous avons lancé notre

barque sur cette mer

où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé

librement nos sillons à travers la vague et l'écume,

sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner

une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions

entièrement chargé notre embarcation.

De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste,

la passion de Sordelio10, le contour suave du jeune

Endymion11, l'important Tamburlaine

poussant devant lui ses haridelles rassasiées de

bien-être12, et mieux que cela, la septuple vision

du Florentin13, et les solennelles harmonies de

Milton au front austère.

Note 10: (retour) Sordello, poème de Robert Browning.
Note 11: (retour) Endymion, poème de Keats.
Note 12: (retour) Tamerlaen, pièce de Marlowe.
Note 13: (retour) La divine Comédie.


SANTA DECCA



Les Dieux sont morts; nous avons cessé d'offrir

à Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles

d'olivier! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la

dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent

sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes

amourettes par les clairières secrètes et

les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus

les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils

de Marie qui est roi.

Et pourtant, peut-être en cette île que la mer

tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer

de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles!

O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions

sagement de fuir sa colère! Non! mais, regardez,

les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier.



UNE VISION



Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à

l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd

sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il

était découragé, fatigué de l'incessant gémissement

de l'homme,

au sujet de péchés que ne saurait effacer une

bêlante victime, avec de longues et douces lèvres

nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un

vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une

pierre brisée

d'où sortaient des lis pareils à des colombes,

montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon

coeur s'allumant d'une flamme,

je criai à Béatrice: «Quels sont-ils?» Et elle

répondit, car elle connaissait bien leurs noms: «Le

premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et

enfin (large flot de larmes), c'est Euripide.



IMPRESSION DE VOYAGE



La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans

l'air, brûlait comme une opale chauffée: nous

hissâmes la voile; le vent soufflait avec force du

côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient.

De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention

plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier,

et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le

pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de

l'Arcadie avec leur parure de fleurs.

Le battement de la voile contre le mât, et les

ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés,

et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à

l'avant,

pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa

et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais,

enfin, sur le sol de la Grèce.



LA TOMBE DE SHELLEY



Comme des torches qui ont fini de se consumer

près du lit d'un malade, les maigres cyprès se

dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie.

C'est là que la petite chouette nocturne a établi son

trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de

gemmes, et la où les pavots aux formes de calices

s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse

de cette pyramide que voici, assurément

se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde

ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des

morts.

Ah! sans doute il est doux de reposer dans le

sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel

sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi

d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la

caverne bleue des profondeurs aux échos sonores,

ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les

immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de

quelque falaise rongée par la vague.

Rome.



PRES DE L'ARNO



Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la

lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de

la nuit enveloppent encore Florence comme d'un

linceul.

La rosée scintille sur la colline et les fleurs

brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales

ont fui et la petite chanson attique s'est tue.

Seules les feuilles sont doucement agitées par la

molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume

l'amandier, on entend le rossignol solitaire.

Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol,

chante de bon coeur pendant qu'encore sur le

bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune.

Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard

vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie,

et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs

doigts blancs de l'aube,

gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et

mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le

moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de

ce que le rossignol pourrait en mourir.



FABIEN DEI FRANCHI



La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent

d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la

porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés

sur tes épaules,

et ensuite le duel sans témoin dans la clairière,

les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands

yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant

que tout est fini,—ces choses-là suffisent amplement,—mais

tu étais fait

pour une création plus auguste! Léar délirant devait,

à ton commandement, errer sur la lande, pour

suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi,

Roméo

devrait tendre le piège de son amour et la terreur

désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard;

tu es un trempette que devraient faire résonner

les lèvres de Shakespeare.



PHEDRE



Combien il doit paraître vain et monotone ce

monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu

converser à Florence avec Mirandola, ou se promener

parmi les frais oliviers de l'Académie!

Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des

roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan,

le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les

blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où

la grave Odysseus s'éveilla de son rêve.

Ah! sûrement jadis une urne d'argile attique

contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie

en ce monde vulgaire, si monotone et si vain,

parce que tu étais las du jour sans soleil, et des

plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum,

et des lèvres sans amour que baisent les hommes

dans l'Hadès.



PORTIA



Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez

téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le

plomb14, et que le fier Aragon ait courbé si bas

là tête, que ce coeur ardent du Maroc15 se soit refroidi;

car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui

a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes

contemplées par Véronése n'avait la moitié de la

beauté que je contemple.

Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant

du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe

sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de

Venise de livrer

le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia,

accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois

que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement.

Note 14: (retour) Bassanio, dans le Marchand de Venise, joue son existence sur le coffre de plomb où est caché le portrait de Portia.
Note 15: (retour) Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les deux rivaux de Bassanio.


LA REINE HENRIETTE-MARIE



Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la

victoire, elle reste, les yeux troublés par les

brouillards de la souffrance, pareille à un lis que

l'ondée fait pencher; les cris et les bruits de la bataille,

le ciel ensanglanté,

le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie

ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire

crainte. Elle attend bravement son Seigneur,

le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase

de passion.

O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure

faite pour la séduction et l'amour de l'homme!

Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude,

et la roule sans amour où tout repos est inconnu

et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude

de l'âme, ma liberté et mon passé républicain.



GLUKUPICROS ERÔS



Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais

dans mon tort; si je n'avais point été fait de la

commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes,

encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante,

le jour plus vaste.

Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai

fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé

une flamme plus lumineuse de liberté plus complète,

livré bataille à quelque mal aux têtes

d'hydre.

Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en

ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre

par des chants, vous auriez marché avec Bice et les

anges sur cette prairie verdoyante et diaprée.

J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant,

vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-être

aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent

pour le Florentin.

Et les puissantes nations m'auraient couronné,

moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un

nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé

sur le seuil du Temple de la gloire.

J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le

plus ancien est comme le plus jeune des bardes,

où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes

de la lyre sont constamment tendues.

Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus

de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche

immortelle a baisé mon front, et ma main a serré

sa main dans l'étreinte du noble amour.

Et au printemps, dans la saison où la colombe,

de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier,

deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient

lu le récit de notre amour,

auraient lu la légende de ma passion, comme

l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers

comme nous, mais ne se seraient jamais séparés,

comme nous l'ordonne désormais la destinée.

Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par

lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable

de réunir les pétales tombés et flétris de la

rose de la jeunesse.

Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir

aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement,

—car les dents voraces du Temps dévorent,

et les années au pas silencieux pourchassant.

Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré

d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse,

plus de lyre, plus de luth, plus de choeur;

alors parait la mort, pilote silencieux.

Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir,

car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir,

après un frisson, devient cendre, et l'arbre

de la passion ne porte pas de fruit.

Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La

Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins

chère la déesse de Cythère surgissant de la mer

comme un lis d'argent.

J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et

bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés,

j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant

préférable à la couronne de laurier du poète.




TABLE DES MATIÈRES


PRÉFACE

Hélas!

Le Jardin d'Eros.

La nouvelle Hélène.

Charmidès.

Panthéa.

Humanitad.

Sonnet à la liberté.

Ave Imperatrix.

A Milton.

Louis-Napoléon.

Sonnet sur le massacre des chrétiens en Bulgarie.

Quantum mutata.

Libertatis sacra fames.

Théoretikos.

Requiescat.

Sonnet composé en approchant de l'Italie.

San Miniato.

Ave, Maria, gratia plena.

Italia.

Sonnet écrit pendant la Semaine Sainte à Gênes.

Rome que je n'ai point visitée.

Urbs sacra et aeterna.

Sonnet composé après l'audition du Dies irae, chanté

dans la Chapelle Sixtine.

Pâques.

E tenebris.

Vita nuova.

Madonna mia.

La chanson d'Itys.

Impression du matin.

Promenades de Magdalen.

Athanasia.

Sérénade.

Endymion.

La Bella donna della mia mente.

Chanson.

Impressions: I.—Les silhouettes.

II.—La fuite de la lune.

La tombe de Keats.

Théocrite, villanelle.

Dans la chambre d'or, harmonie.

Ballade de Marguerite, normande.

Le Sort de la fille du roi, bretonne.

Amor intellectualis.

Santa Decca.

Une vision.

Impression de voyage.

La tombe de Shelley.

Près de I'Arno.

Fabien dei Franchi.

Phèdre.

Portia.

La reine Henriette-Marie.

Glukupicros Erôs.