The Project Gutenberg eBook of Poésies complètes,
Title: Poésies complètes,
Author: Arthur Rimbaud
Commentator: Paul Verlaine
Release date: July 3, 2009 [eBook #29302]
Most recently updated: January 5, 2021
Language: French
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Notes sur cette version électronique
Le texte a été établi sur la base des épreuves de l'imprimerie de Ch. Herissey à Évreux, revues avec les corrections de la main de Paul Verlaine en 1895. Certains passages illisibles ou d'une reconstitution hypothétique ont été signalés entre crochets.
On donne ici le texte après application des corrections; le texte original de la préface avec les corrections se trouve en annexe à la fin de cette version HTML.
ARTHUR RIMBAUD
POÉSIES
COMPLÈTES
AVEC PRÉFACE DE PAUL VERLAINE
ET NOTES DE L'ÉDITEUR
PARIS
LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1895
Tous droits réservés
DU MÊME AUTEUR
MÊME ÉDITEUR
Les Illuminations, Une Saison en Enfer. . . 3 50
TIRAGE DE LUXE:
25 exemplaires numérotés sur Hollande, 6 fr.
PRÉFACE
ARTHUR RIMBAUD
SES POÉSIES COMPLÈTES
À mon avis tout à fait intime, j'eusse préféré, en dépit de tant d'intérêt s'attachant intrinsèquement presque aussi bien que chronologiquement à beaucoup de pièces du présent recueil, que celui-ci fût allégé pour, surtout, des causes littéraires: trop de jeunesse décidément, d'inexpériences mal savoureuses, point d'assez heureuses naïvetés. J'eusse, si le maître, donné juste un dessus de panier, quitte à regretter que le reste dût disparaître, ou, alors, ajouté ce reste à la fin du livre, après la table des matières et sans table des matières quant à ce qui l'eût concerné, sous la rubrique «pièces attribuées à l'auteur», encore excluant de cette peut-être trop indulgente déjà hospitalité les tout à fait apocryphes sonnets publiés, sous le nom glorieux et désormais sacré, par de spirituels parodistes.
Quoi qu'il en soit, voici, seulement expurgé des apocryphes en question et classé aussi soigneusement que possible par ordre de dates, mais, hélas! privé de trop de choses qui furent, aux déplorables fins de puériles et criminelles rancunes, sans même d'excuses suffisamment bêtes, confisquées, confisquées? volées! pour tout et mieux dire, dans les tiroirs fermés d'un absent, voici le livre des poésies complètes d'Arthur Rimbaud, avec ses additions inutiles à mon avis et ses déplorables mutilations irréparables à jamais, il faut le craindre.
Justice est donc faite, et bonne et complète, car en outre du présent fragment de l'[illisible], il y a eu des reproductions par la Presse et la Librairie des choses en prose si inappréciables, peut-être même si supérieures aux vers, dont quelques-uns pourtant incomparables, que je sache!
Ici, avant de procéder plus avant, dans ce très sérieux et très sincère et pénible et douloureux travail, il me sied et me plaît de remercier mes amis Dujardin et Kahn, Fénéon, et ce trop méconnu, trop modeste Anatole Baju, de leur intervention en un cas si beau, mais à l'époque périculeux, je vous l'assure, car je ne le sais que trop.
Kahn et Dujardin disposaient néanmoins de revues jeunes et d'aspect presque imposant, un peu d'outre-Rhin et parfois, pour ainsi dire, pédantesques; depuis il y a eu encore du plomb dans l'aile de ces périodiques changés de direction—et Baju, naïf, eut aussi son influence, vraiment.
Tous trois firent leur devoir en faveur de mes efforts pour Rimbaud, Baju avec le tort, peut-être inconscient, de publier, à l'appui de la bonne thèse, des gloses farceuses de gens de talent et surtout d'esprit qui auraient mieux fait certainement de travailler pour leur compte, qui en valait, je le leur dis en toute sincérité,
Mais un devoir sacré m'incombe, en dehors de toute diversion même quasiment nécessaire, vite. C'est de rectifier des faits d'abord—et ensuite d'élucider un peu la disposition, à mon sens, mal littéraire, mais conçue dans un but tellement respectable! du présent volume des Poésies complètes d'Arthur Rimbaud.
On a tout dit, en une préface abominable que la Justice a châtiée, d'ailleurs par la saisie, sur la requête d'un galant homme de qui la signature avait été escroquée, M. Rodolphe Darzens, on a dit tout le mauvais sur Rimbaud, homme et poète.
Ce mauvais-là, il faut malheureusement, mais carrément, l'amalgamer avec celui qu'a écrit, pensé sans nul doute, un homme de talent dans un journal d'irréprochable tenue. Je veux parler de M. Charles Maurras et en appeler de lui à lui mieux informé.
Je lis, par exemple, ceci de lui, M. Charles Maurras:
«Au dîner du Bon Bock», or il n'y avait pas alors, de dîner du Bon Bock où nous allassions, Valade, Mérat, Silvestre, quelques autres Parnassiens [et] moi, ni par conséquent Rimbaud avec nous, mais bien un dîner mensuel des Vilains Bonshommes [note illisible], fondé avant la guerre et qu'avaient honoré quelquefois Théodore de Banville et, de la part de Sainte-Beuve, le secrétaire de celui-ci, M. Jules Troubat. Au moment dont il est question, fin 1871, nos «assises» se tenaient au premier étage d'un marchand de vins établi au coin de la rue Bonaparte et de la place Saint-Sulpice, vis-à-vis d'un libraire d'occasion (rue Bonaparte) et (rue du Vieux-Colombier) d'un négociant [en] objets religieux. «Au dîner du Bon Bock, dit donc M. Maurras, ses reparties (à Rimbaud) causaient de grands scandales. Ernest d'Hervilly le rappelait en vain à la raison. Carjat le mit à la porte. Rimbaud attendit patiemment à la porte et Carjat reçut à la sortie un «bon» (je retiens «bon») coup de canne à épée dans le ventre.»
Je n'ai pas à invoquer le témoignage de d'Hervilly qui est un cher poète et un cher ami, parce qu'il n'a jamais été plus l'auteur d'une intervention absurdement inutile que l'objet d'une insulte ignoble publiée sans la plus simple pudeur, non plus que sans la moindre conscience du faux ou du vrai dans la préface de l'édition Genonceaux; ni celui de M. Carjat lui-même, par trop juge et partie, ni celui des encore assez nombreux survivants d'une scène assurément peu glorieuse pour Rimbaud, mais démesurément grossie et dénaturée jusqu'à la plus complète calomnie.
Voici donc un récit succinct, mais vrai jusque dans le moindre détail, du «drame» en question: ce soir-là, aux Vilains Bonshommes, on avait lu beaucoup de vers après le dessert et le café. Beaucoup de vers, même à la fin d'un dîner (plutôt modeste), ce n'est pas toujours des moins fatigants, particulièrement quand ils sont un peu bien déclamatoires comme ceux dont vraiment il s'agissait (et non du bon poète Jean Aicard). Ces vers étaient d'un monsieur qui faisait beaucoup de sonnets à l'époque et de qui le nom m'échappe.
Et, sur le début suivant, après passablement d'autres choses d'autres gens:
Alignés au cordeau par Philibert Delorme...
Rimbaud eut le tort incontestable de protester d'abord entre haut et bas contre la prolongation d'à la fin abusives récitations. Sur quoi M. Etienne Carjat, le photographe poète de qui le récitateur était l'ami littéraire et artistique, s'interposa trop vite et trop vivement à mon gré, traitant l'interrupteur de gamin. Rimbaud qui ne savait supporter la boisson, et que l'on avait contracté dans ces «agapes» pourtant modérées, la mauvaise habitude de gâter au point de vue du vin et des liqueurs,—Rimbaud qui se trouvait gris, prit mal la chose, se saisit d'une canne à épée à moi qui était derrière nous, voisins immédiats et, par-dessus la table large de près de deux mètres, dirigea vers M. Carjat qui se trouvait en face ou tout comme, la lame dégainée qui ne fit pas heureusement de très grands ravages, puisque le sympathique ex-directeur du Boulevard ne reçut, si j'en crois ma mémoire qui est excellente dans ce cas, qu'une éraflure très légère à une main.
Néanmoins l'alarme fut grande et la tentative très regrettable, vite et plus vite encore réprimée. J'arrachai la lame au furieux, la brisai sur mon genou et confiai, devant rentrer de très bonne heure chez moi, le [«gamin»] à moitié dégrisé maintenant, au peintre bien connu, Michel de l'Hay, alors déjà un solide gaillard en outre d'un tout jeune homme des plus remarquablement beaux qu'il soit donné de voir, qui eut tôt fait de reconduire à son domicile de la rue Campagne-Première, en le chapitrant d'importance, notre jeune intoxiqué de qui l'accès de colère ne tarda pas à se dissiper tout à fait, avec les fumées du vin et de l'alcool, dans le sommeil réparateur de la seizième année.
Avant de «lâcher» tout à fait M. Charles Maurras, je lui demanderai de expliquer sur un malheureux membre de phrase de lui me concernant.
À propos de la question d'ailleurs subsidiaire de savoir si Rimbaud était beau ou laid, M. Maurras qui ne l'a jamais vu et qui le trouve laid, d'après des témoins «plus rassis» que votre serviteur, me blâmerait presque, ma parole d'honneur! d'avoir dit qu'il avait (Rimbaud) un visage parfaitement ovale d'ange en exil, une forte bouche rouge au pli amer et (in cauda venenum!) des «jambes sans rivales».
Ça c'est, je veux bien le croire, idiot sans plus, autrement, quoi? Voici toujours ma phrase sur les jambes en question, extraite des Homme d'aujourd'hui. Au surplus, lisez toute la petite biographie. Elle répond à tout d'avance, et coûte deux sous.
«... Des projets pour la Russie, une anicroche à Vienne (Autriche), quelques mois en France, d'Arras et Douai à Marseille, et le Sénégal vers lequel bercé par un naufrage[;] puis la Hollande, 1879-80; vu décharger des voitures de moisson dans une ferme à sa mère, entre Attigny et Vouziers, et arpenter ces routes maigres de ses «jambes sans rivales».
Voyons, M. Maurras, est-ce bien de bonne foi votre confusion entre infatigabilité... et autre chose?
—Ouf! j'en ai fini avec les petites (et grosses) infamies qui, de régions prétendues uniquement littéraires, s'insinueraient dans la vie privée pour s'y installer, et veuillez, lecteur, me permettre de m'étendre un peu, maintenant qu'on a brûlé quelque sucre, sur le pur plaisir intellectuel de vous parler du présent ouvrage qu'on peut ne pas aimer, ni même admirer, mais qui a droit à tout respect en tout consciencieux examen?
On a laissé les pièces objectionables au point de vue bourgeois, car le point de vue chrétien et surtout catholique dont je m'honore d'être un des plus indignes peut-être mais à coup sûr le plus sincère tenant, me semble supérieur et doit être écarté—j'entends, notamment les Premières Communions, les Pauvres à l'église (pour mon compte, j'eusse négligé cette pièce brutale ayant pourtant ceci:
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
Quant aux Premières Communions dont j'ai sévèrement parlé dans mes Poètes maudits à cause de certains vers affreusement blasphémateurs, c'est si beau!... n'est-ce pas? à travers tant de coup[ables] choses... n'est ce pas?
Pour le reste de ce que j'aime parfaitement, le Bateau ivre, les Effarés, les Chercheuses de poux et, bien après, les Assis aussi, parbleu! un peu fumiste, mais si beau de détails; Sonnet de Voyelles qui a fait faire à M. Réné Ghill de ses mirobolantes théories, et l'ardent Faune [illisible] est parfait de fauves,—en liberté! et encore une fois, je vous le présente, ce «numéro», comme autrefois dans ce petit journal de combat mort en pleine brèche Lutèce, de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces.
On a cru devoir, évidemment dans un but de réhabilitation qui n'a rien à voir ni avec la vie honorable ni avec l'œuvre très intéressante, [illisible] ouvrir le volume par une pièce intitulée Étrennes des Orphelins, laquelle assez longue pièce, dans le goût un peu Guiraud avec déjà des beautés tout autres. Ceci qui vaut du Desbordes-Valmore:
Cela:
qui est d'un net et d'un vrai, quant à ce qui concerne un beau jour de premier janvier. Surtout une facture solide, même un peu trop, qui dit l'extrême jeunesse de l'auteur quand il s'en servit d'après la formule parnassienne exagérée.
On a cru aussi devoir intercaler de gré ou de force un trop long poème: Le Forgeron, daté des Tuileries vers le 10 août 1792, où vraiment c'est trop démoc-soc [illisible], par trop démodé, même en 1870 où ce fut écrit; mais l'auteur, direz-vous, était si, si jeune! Mais, répondrais-je, était-ce une raison pour publier cette chose faite à coups de «mauvaises lectures» dans des manuels surannés ou de trop moisis historiens? Je ne m'empresse pas moins d'ajouter qu'il y a là encore de très beaux vers. Parbleu! avec cet être-là!
Cette caricature de Louis XVI, d'abord:
Cette autre encore;
Ce cri bien dans le ton juste, trop rare ici:
Mais j'avoue préférer telles pièces purement jolies, mais alors très jolies, d'une joliesse sauvageonne ou sauvage tout à fait alors presque aussi belles que les Effarés ou que les Assis.
Il y a, dans ce ton, Ce qui relient Nina, vingt-neuf strophes, plus de cent vers, sur un [rh]ythme sautilleur avec des gentillesse à tout bout de champ:
Ô les grands prés,
La grande campagne amoureuse!
—Dis, viens plus près!...
. . . . . . . . . . . . . .
Puis comme une petite morte
Le cœur pâmé
Tu me dirais que je te porte
L'œil mi-fermé...
Et, après la promenade au bois... et la résurrection de la petite morte, l'entrée dans le village où çà sentirait le laitage, une étable pleine d'un rhythme lent d'haleine, et de grands dos, un intérieur à la Téniers:
Et son nez long
Dans son missel...
. . . . . . . . . . . . . .
Aussi la Comédie en trois baisers:
Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets.
Aux vitres penchaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.
Sensation, où le poète adolescent va loin, bien loin, «comme un bohémien»
Roman:
Ce qu'il y a d'amusant, c'est que Rimbaud, quand il écrivait ce vers, n'avait pas encore seize ans. Évidemment il se «vieillissait» pour mieux plaire à quelque belle... de, très probablement, son imagination.
Ma Bohème, la plus gentille sans doute de ces gentilles choses:
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur...
Mes Petites amoureuses, les Poètes de sept ans, frères franchement douloureux des Chercheuses de poux:
S'en allait satisfaite et très fière sans voir
Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences
L'âme de son enfant livrée aux répugnances.
. . . . . . . . . . . . . .
Quant aux quelques morceaux en prose qui terminent le volume, je les eusse retenus pour les publier dans une nouvelle édition des œuvres en prose. Ils sont d'ailleurs merveilleux, mais tout à fait dans la note des Illuminations et de la Saison en Enfer. Je l'ai dit tout à l'heure et je sais que je ne suis pas le seul à le penser: Rimbaud en prose est peut-être supérieur à celui en vers...
J'ai terminé, je crois avoir terminé ma tâche de préfacier. De la vie de l'homme j'ai parlé suffisamment. De son œuvre je reparlerai peut-être encore.
Mon dernier mot ne peut-être ici que ceci: Rimbaud fut un poète mort jeune (à dix-huit ans, puisque né à Charleville[—le 20] Octobre 1854—nous n'avons pas de vers de lui [postérieur] à 1872.) mais vierge de toute platitude ou décadence—comme il fut un homme mort jeune aussi [(à trente] sept ans [le] 10 Novembre 1891 à l'hôpital de la Conception de Marseille), mais dans son vœu bien formulé d'indépendance et de haut dédain de n'importe quelle adhésion à ce qu'il ne lui plaisait pas de faire ni d'être.
Paul Verlaine.
POESIES COMPLÈTES
DE CE LIVRE
IL A ÉTÉ TIRÉ
25 exemplaires numérotés
sur hollande.
ARTHUR RIMBAUD
POÉSIES
COMPLÈTES
PARIS
LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1895
Tous droits réservés.
LES ÉTRENNES DES ORPHELlNS
I
De deux enfants le triste et doux chuchotement.
Leur front se penche, encor, alourdi par le rêve,
Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève...
—Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux;
Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux;
Et la nouvelle année, à la suite brumeuse,
Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant...
II
Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure...
Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
Son refrain métallique en son globe de verre...
—Puis, la chambre est glacée... on voit traîner à terre,
Épars autour des lits, des vêtements de deuil:
L'âpre bise d'hiver qui se lamente au seuil,
Souffle dans le logis son haleine morose!
On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose...
—Il n'est donc point de mère à ces petits enfants,
De mère au frais sourire, aux regards triomphants?
Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,
D'exciter une flamme à la cendre arrachée,
D'amonceler sur eux la laine et l'édredon
Avant de les quitter en leur criant: pardon.
Elle n'a point prévu la froideur matinale,
Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale?...
—Le rêve maternel, c'est le tiède tapis,
C'est le nid cotonneux où les enfants tapis,
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches.
—Et là,—c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur;
Un nid que doit avoir glacé la bise amère...
III
Plus de mère au logis!—et le père est bien loin!...
—Une vieille servante, alors, en a pris soin:
Les petits sont tout seuls en la maison glacée;
Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée
S'éveille, par degrés, un souvenir riant...
C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant:
—Ah! quel beau matin, que ce matin des étrennes!
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux,
Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore!
On s'éveillait matin, on se levait joyeux,
La lèvre affriandée, en se frottant les yeux...
On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête
Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
Aux portes des parents tout doucement toucher...
On entrait!... Puis alors les souhaits... en chemise,
Les baisers répétés, et la gaîté permise?
IV
—Mais comme il est changé, le logis d'autrefois:
Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,
Toute la vieille chambre était illuminée;
Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer...
—L'armoire était sans clefs!... sans clefs, la grande armoire
On regardait souvent sa porte brune et noire...
Sans clefs!... c'était étrange!... On rêvait bien des fois
Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,
Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure
Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure
—La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui
Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui;
Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises:
Partant point de baisers, point de douces surprises!
Oh! que le jour de l'an sera triste pour eux!
—Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus
Silencieusement tombe une larme amère,
ils murmurent: «Quand donc reviendra notre mère?»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
V
Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,
Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible!
Les tout petits enfants ont le cœur si sensible!
—Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
Et dans ce lourd sommeil mit un rêve joyeux,
Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,
Souriante, semblait murmurer quelque chose...
Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
Doux geste du réveil, ils avancent le front,
Et leur vague regard tout autour d'eux repose...
Ils se croient endormis dans un paradis rose...
Au foyer plein d'éclairs chante gaîment le feu...
Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu;
La nature s'éveille et de rayons s'enivre...
La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
A des frissons de joie aux baisers du soleil...
Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil:
Des sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
La bise sous le seuil a fini par se taire.
On dirait qu'une fée a passé dans cela!...
—Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris... Là,
Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose...
Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
De la nacre et du jais aux reflets scintillants:
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots gravés en or: «À NOTRE MÈRE!»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
2 janvier 1870
VOYELLES
Je dirai quelque jour vos naissances latentes,
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,
Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;
Silences traversés des Mondes et des Anges:
—O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux!
ORAISON DU SOIR
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous l'air gonflé d'impalpables voilures.
Mille rêves en moi font de douces brûlures;
Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier
Qu'ensanglante l'or jaune et sombre des coulures.
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille pour lâcher l'âcre besoin.
Je pisse vers les cieux bruns très haut et très loin,
Avec l'assentiment des grands héliotropes.
LES ASSIS
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs,
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S'entrelacent pour les matins et pour les soirs.
Sentant les soleils vifs percaliser leur peaux,
Ou les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux des crapauds.
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins.
L'âme des vieux soleils s'allume, emmaillotée
Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour
S'écoutent clapoter des barcarolles tristes
Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.
Ils surgissent, grondant comme des chats gifflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage!
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors
Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l'œil du fond des corridors.
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l'œil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever,
Et de l'aurore au soir des grappes d'amygdales
Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever.
Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisières
Sur lesquelles de fiers bureaux seront bordés.
Les bercent le long des calices accroupis,
Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules,
—Et leur membre s'agace à des barbes d'épis!
LES EFFARÉS
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond...
La pâte grise, et qui l'enfourne
Dans un trou clair.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.
Au souffle du soupirail rouge,
Chaud comme un sein.
Façonné, pétillant et jaune,
On sort le pain;
Chantent les croûtes parfumées,
Et les grillons;
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
Les pauvres petits pleins de givre!
—Qu'ils sont là, tous,
Au grillage, chantant des choses,
Entre les trous,
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,
—Et que leur lange blanc tremblotte
Au vent d'hiver...
20 septembre 1870.
LES CHERCHEUSES DE POUX
Implore l'essaim blanc des rêves indistincts,
Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs,
Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés
Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
Parfumés; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
Soupir d'harmonica qui pourrait délirer;
L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
BATEAU IVRE
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs;
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus! Et les Péninsules démarrées,
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dixs nuit, sans regretter l'œil niais des falots.
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
De la mer, infusé d'astres et latescent,
Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend,
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour.
Et les ressacs, et les courants, je sais le soir,
L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir.
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques,
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets;
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,
La circulation des sèves inouïes
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs;
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux
D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux;
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan,
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces
Et les lointains vers les gouffres cataractant!
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient des arbres tordus avec de noirs parfums!
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants,
Des écumes de fleurs ont béni mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais ainsi qu'une femme à genoux,
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,
Et je voguais lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir à reculons.
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur,
Plante folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les Juillets faisaient croûler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,
Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets.
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur:
—Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?
Toute lune est atroce et tout soleil amer.
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Oh! que ma quille éclate! Oh! que j'aille à la mer!
Noire et froide où, vers le crépuscule embaumé,
Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons!