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Poésies Complètes - Tome 1 cover

Poésies Complètes - Tome 1

Chapter 111: LAMENTO
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About This Book

A chronological collection of the poet's early and mid-career verse that gathers pieces composed over many years and restores them to their original ordering. The poems move between intimate domestic interiors, small painterly landscapes with a restrained, Flemish-like touch, and fanciful lyrics that privilege ornament, musicality, and imaginative detail over linear narrative. A preface frames the poems with an explicit defense of art for art's sake, asserting that beauty and luxury serve aesthetic ends rather than practical utility. Editorial restorations recover original titles, dedications, epigraphs and previously omitted or unpublished pieces, presenting recurring concerns of longing, reverie, and the pleasures of pure sensation.

CHANT DU GRILLON

I

Souffle, bise! tombe à flots, pluie!

Dans mon palais tout noir de suie,

Je ris de la pluie et du vent;

En attendant que l'hiver fuie,

Je reste au coin du feu, rêvant.

C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre!

Le gaz, de sa langue bleuâtre,

Lèche plus doucement le bois;

La fumée, en filet d'albâtre,

Monte et se contourne à ma voix.

La bouilloire rit et babille;

La flamme aux pieds d'argent sautille

En accompagnant ma chanson;

La bûche de duvet s'habille;

La séve bout dans le tison.

Le soufflet au râle asthmatique

Me fait entendre sa musique;

Le tourne-broche aux dents d'acier

Mêle au concerto domestique

Le tic-tac de son balancier.

Les étincelles réjouies,

En étoiles épanouies,

Vont et viennent, croisant dans l'air

Les salamandres éblouies,

Au ricanement grêle et clair.

Du fond de ma cellule noire,

Quand Berthe vous conte une histoire,

Le Chaperon ou l'Oiseau bleu,

C'est moi qui soutiens sa mémoire,

C'est moi qui fais taire le feu.

J'étouffe le bruit monotone

Du rouet qui grince et bourdonne;

J'impose silence au matou;

Les heures s'en vont, et personne

N'entend le timbre du coucou.

Pendant la nuit et la journée,

Je chante sous la cheminée;

Dans mon langage de grillon

J'ai, des rebuts de son aînée,

Souvent consolé Cendrillon.

Le renard glapit dans le piége;

Le loup, hurlant de faim, assiége

La ferme au milieu des grands bois;

Décembre met, avec sa neige,

Des chemises blanches aux toits.

Allons, fagot, pétille et flambe;

Courage! farfadet ingambe,

Saule, bondis plus haut encor;

Salamandre, montre ta jambe,

Lève en dansant ton jupon d'or.

Quel plaisir? prolonger sa veille,

Regarder la flamme vermeille

Prenant à deux bras le tison,

A tous les bruits prêter l'oreille,

Entendre vivre la maison!

Tapi dans sa niche bien chaude,

Sentir l'hiver qui pleure et rôde,

Tout blême et le nez violet,

Tâchant de s'introduire en fraude

Par quelque fente du volet!

Souffle, bise! tombe à flots, pluie!

Dans mon palais tout noir de suie,

Je ris de la pluie et du vent;

En attendant que l'hiver fuie

Je reste au coin du feu, rêvant.

II

Regardez les branches,

Comme elles sont blanches!

Il neige des fleurs.

Riant dans la pluie,

Le soleil essuie

Les saules en pleurs,

Et le ciel reflète

Dans la violette

Ses pures couleurs.

La nature en joie

Se pare et déploie

Son manteau vermeil.

Le paon, qui se joue,

Fait tourner en roue

Sa queue au soleil.

Tout court, tout s'agite,

Pas un lièvre au gîte;

L'ours sort du sommeil.

La mouche ouvre l'aile,

Et la demoiselle

Aux prunelles d'or,

Au corset de guêpe,

Dépliant son crêpe,

A repris l'essor.

L'eau gaîment babille,

Le goujon frétille:

Un printemps encor!

Tout se cherche et s'aime;

Le crapaud lui-même,

Les aspics méchants,

Toute créature,

Selon sa nature:

La feuille a des chants;

Les herbes résonnent,

Les buissons bourdonnent,

C'est concert aux champs.

Moi seul je suis triste.

Qui sait si j'existe,

Dans mon palais noir?

Sous la cheminée,

Ma vie enchaînée

Coule sans espoir.

Je ne puis, malade,

Chanter ma ballade

Aux hôtes du soir.

Si la brise tiède

Au vent froid succède,

Si le ciel est clair,

Moi, ma cheminée

N'est illuminée

Que d'un pâle éclair;

Le cercle folâtre

Abandonne l'âtre:

Pour moi c'est l'hiver.

Sur la cendre grise,

La pincette brise

Un charbon sans feu.

Adieu les paillettes,

Les blondes aigrettes!

Pour six mois adieu

La maîtresse bûche,

Où sous la peluche

Sifflait le gaz bleu!

Dans ma niche creuse,

Ma patte boiteuse

Me tient en prison.

Quand l'insecte rôde,

Comme une émeraude,

Sous le vert gazon,

Moi seul je m'ennuie;

Un mur, noir de suie,

Est mon horizon.

ABSENCE

Reviens, reviens, ma bien-aimée;

Comme une fleur loin du soleil,

La fleur de ma vie est fermée

Loin de ton sourire vermeil.

Entre nos cœurs tant de distance!

Tant d'espace entre nos baisers!

O sort amer! ô dure absence!

O grands désirs inapaisés!

D'ici là-bas, que de campagnes,

Que de villes et de hameaux,

Que de vallons et de montagnes,

A lasser le pied des chevaux!

Au pays qui me prend ma belle,

Hélas! si je pouvais aller;

Et si mon corps avait une aile

Comme mon âme pour voler!

Par-dessus les vertes collines,

Les montagnes au front d'azur,

Les champs rayés et les ravines,

J'irais d'un vol rapide et sûr.

Le corps ne suit pas la pensée;

Pour moi, mon âme, va tout droit,

Comme une colombe blessée,

S'abattre au rebord de ton toit.

Descends dans sa gorge divine,

Blonde et fauve comme de l'or,

Douce comme un duvet d'hermine,

Sa gorge, mon royal trésor;

Et dis, mon âme, à cette belle:

«Tu sais bien qu'il compte les jours,

O ma colombe! à tire d'aile,

Retourne au nid de nos amours.»

AU SOMMEIL
HYMNE ANTIQUE

Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort,

Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée,

La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort,

Et son dernier rayon, à travers la feuillée,

Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement

Sur le front endormi de son bleuâtre amant.

Par la porte d'ivoire et la porte de corne,

Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés

Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;

Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,

Au long de son dos brun pendent tout débouclés;

Le vent même retient son haleine, et les mondes,

Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,

S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.

O jeune homme charmant, couronné de pavots,

Qui, tenant sur la main une patère noire,

Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire,

Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;

Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,

Où la vie au trépas s'unit et se mélange,

Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau;

Douce transition de la lumière à l'ombre,

Du repos à la mort et du lit au tombeau;

Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,

Du fond de ta caverne inconnue au soleil,

Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil!

Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire,

Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,

Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;

Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,

Dont le rauque aboîment si souvent te troubla,

Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.

Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon,

Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,

Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.

Je te préfère même à la blanche Vénus,

Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,

Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,

Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie

Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus;

Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,

A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil.

Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde

Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,

Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil

Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,

Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.

Sous les arceaux muets de la grotte profonde,

Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,

Reçois bénignement mon encens et mes vœux,

Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!

TERZA RIMA

Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,

Et que de l'échafaud, sublime et radieux,

Il fut redescendu dans la cité latine,

Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,

Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;

Il avait oublié le monde dans les cieux.

Trois grands mois il garda cette attitude austère,

On l'eût pris pour un ange en extase devant

Le saint triangle d'or, au moment du mystère.

Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent,

Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;

Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant.

Les anges secouant leur chevelure blonde,

Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,

Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.

Eux marchent au hasard et font mille faux pas;

Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,

Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.

Que leur font les passants, les pierres et les boues?

Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,

Et le jeu du désir leur empourpre les joues.

Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,

Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,

Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.

Un auguste reflet de leur œuvre divine

S'attache à leur personne et leur dore le front,

Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.

Les nuits suivront les jours et se succéderont,

Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,

Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.

Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;

Leur âme, à la coupole où leur œuvre reluit,

Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.

Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit;

Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,

Et le tableau quitté les tourmente et les suit.

Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,

Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,

Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.

Sublime aveuglement? magnifique défaut!

MONTÉE SUR LE BROCKEN

Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons,

Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons

Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,

Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,

On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans,

Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants,

Sans approcher du ciel qui toujours se recule,

Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule.

On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,

Et des fantômes vains dansent devant vos yeux.

Le silence est profond; la chanson de la terre

Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre,

Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement

Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement.

Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète,

S'éteint subitement sous la voûte muette;

C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor

Les violes d'amour et les cithares d'or,

Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite.

Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte,

Et, roulant une larme au fond de son œil bleu,

La dernière des fleurs vous jette son adieu.

La neige cependant descend silencieuse,

Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse

Apparaît à côté d'un soleil sans rayons;

Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons,

Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,

Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.

LE PREMIER RAYON DE MAI

Hier j'étais à table avec ma chère belle,

Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,

Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid

Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit.

C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes,

Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes,

De sonores baisers et de propos joyeux.

L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux,

Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine

On voyait les trésors de sa blanche poitrine;

Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs,

Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs,

Et, comme sur des fleurs des abeilles posées,

Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées.

Un rayon de soleil, le premier du printemps,

Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants

Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes

D'un verre de cristal allumant les facettes,

Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin.

Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!

Avec un sentiment de joie et de bien-être

Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre;

L'aubépine de mai me parfumait le cœur,

Et, comme la saison, mon âme était en fleur;

Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,

De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse,

Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur,

Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur,

Malgré les députés, la Charte et les ministres,

Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres,

On n'avait pas encor supprimé le soleil,

Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil;

Que la femme était belle et toujours désirable,

Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,

Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours,

Célébrer le printemps, le vin et les amours.

LE LION DU CIRQUE

Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre:

Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;

De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs;

Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants,

Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées,

Pose ton mufle énorme, aux babines froncées,

Dors et prends patience, ô lion du désert!

Demain, César le veut, de ton cachot ouvert,

Demain tu sauteras dans la pleine lumière,

Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière,

Et de tous les côtés les applaudissements

Répondront comme un chœur à tes grommèlements

On te tient en réserve une vierge chrétienne,

Plus blanche mille fois que la Vénus païenne;

Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer,

Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;

Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:

Ne frotte plus ton nez contre la grille close;

Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger

Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger

Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume

Une tête où déjà l'auréole s'allume.

Le belluaire ainsi gourmande son lion,

Et le lion fait trêve à sa rébellion.

Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,

Rugis affreusement dans l'antre de mon âme,

Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim,

Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain;

Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore

Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore.

A quoi bon te débattre et grincer et hurler?

Le temps n'est pas venu de te démuseler.

En attendant le jour de revoir la lumière,

Silencieusement à l'angle d'une pierre,

Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,

Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.

LAMENTO

Connaissez-vous la blanche tombe

Où flotte avec un son plaintif

L'ombre d'un if?

Sur l'if, une pâle colombe,

Triste et seule, au soleil couchant,

Chante son chant;

Un air maladivement tendre,

A la fois charmant et fatal,

Qui vous fait mal,

Et qu'on voudrait toujours entendre;

Un air, comme en soupire aux cieux

L'ange amoureux.

On dirait que l'âme éveillée

Pleure sous terre à l'unisson

De la chanson,

Et du malheur d'être oubliée

Se plaint dans un roucoulement

Bien doucement.

Sur les ailes de la musique

On sent lentement revenir

Un souvenir;

Une ombre de forme angélique

Passe dans un rayon tremblant,

En voile blanc.

Les belles de nuit, demi-closes,

Jettent leur parfum faible et doux

Autour de vous,

Et le fantôme aux molles poses

Murmure en vous tendant les bras:

Tu reviendras?

Oh! jamais plus, près de la tombe

Je n'irai, quand descend le soir

Au manteau noir,

Écouter la pâle colombe

Chanter sur la branche de l'if

Son chant plaintif!

BARCAROLLE

Dites, la jeune belle,

Où voulez-vous aller?

La voile ouvre son aile,

La brise va souffler!

L'aviron est d'ivoire,

Le pavillon de moire,

Le gouvernail d'or fin;

J'ai pour lest une orange,

Pour voile une aile d'ange,

Pour mousse un séraphin.

Dites, la jeune belle,

Où voulez-vous aller?

La voile ouvre son aile,

La brise va souffler!

Est-ce dans la Baltique,

Sur la mer Pacifique,

Dans l'île de Java?

Ou bien dans la Norwége,

Cueillir la fleur de neige,

Ou la fleur d'Angsoka?

Dites, la jeune belle,

Où voulez-vous aller?

La voile ouvre son aile,

La brise va souffler!

Menez-moi, dit la belle,

A la rive fidèle

Où l'on aime toujours.

—Cette rive, ma chère,

On ne la connaît guère

Au pays des amours.

TRISTESSE

Avril est de retour.

La première des roses,

De ses lèvres mi-closes,

Rit au premier beau jour;

La terre bienheureuse

S'ouvre et s'épanouit;

Tout aime, tout jouit.

Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

Les buveurs en gaîté,

Dans leurs chansons vermeilles,

Célèbrent sous les treilles

Le vin et la beauté;

La musique joyeuse,

Avec leur rire clair

S'éparpille dans l'air.

Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

En déshabillés blancs,

Les jeunes demoiselles

S'en vont sous les tonnelles

Au bras de leurs galants;

La lune langoureuse

Argente leurs baisers

Longuement appuyés.

Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

Moi, je n'aime plus rien,

Ni l'homme, ni la femme,

Ni mon corps, ni mon âme,

Pas même mon vieux chien.

Allez dire qu'on creuse,

Sous le pâle gazon,

Une fosse sans nom.

Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

QUI SERA ROI?

I

BÉHÉMOT

Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse.

Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse

Comme le dos d'un mont.

Je suis une montagne animée et qui marche;

Au déluge, je fis presque chavirer l'arche,

Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.

Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule;

Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle

Comme sous un bélier.

Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?

J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,

Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!

Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe:

Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe

De blessés et de morts.

Au cœur de la bataille, aux lieux où la mêlée

Rugit plus furieuse et plus échevelée,

Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.

Les flèches font sur moi le pétillement grêle

Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle

Sur les tuiles d'un toit,

Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,

Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,

Et par tous les chemins je marche toujours droit.

Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;

A travers les bambous, je folâtre et je passe

Comme un faon dans les blés.

Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,

Je dessèche son urne avec ma grande trompe,

Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.

Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde,

Je porterais le ciel et sa coupole ronde

Tout aussi bien qu'Atlas.

Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle,

Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.

Je le remplacerai quand il sera trop las!

II

Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue,

Léviathan, ainsi, répondit en sa langue.

III

LÉVIATHAN

Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan,

Comme un enfant mutin je fouette l'Océan

Du revers de ma large queue.

Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,

Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,

Seigneur de l'immensité bleue.

Le requin endenté d'un triple rang de dents,

Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,

Le kraken qu'on prend pour une île,

L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,

Tout le peuple squammeux qui laboure le flot,

Du cétacé jusqu'au nautile;

Le grand serpent de mer et le poisson Macar,

Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard,

Qui soufflent l'eau par la narine,

Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,

Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts

Et montrant sa blanche poitrine;

Les oursons étoilés et les crabes hideux,

Comme des coutelas agitant autour d'eux

L'arsenal crochu de leurs pinces;

Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.

Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi

Quand je visite mes provinces.

Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir,

Mon royaume est superbe et magnifique à voir:

Des végétations étranges,

Éponges, polypiers, madrépores, coraux,

Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,

S'y découpent en vertes franges.

Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan,

Ma respiration soulève l'ouragan

Et se condense en noirs nuages;

Le souffle impétueux de mes larges naseaux

Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux

Avec les pâles équipages.

Ainsi vous avez tort de tant faire le fier

Pour avoir une peau plus dure que le fer

Et renversé quelque muraille;

Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.

Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment

Vous êtes de petite taille.

L'empire revient donc à moi, prince des eaux,

Qui mène chaque soir les difformes troupeaux

Paître dans les moites campagnes;

Moi témoin du déluge et des temps disparus;

Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus

Les grands aigles sur les montagnes!

IV

Léviathan se tut et plongea sous les flots;

Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.

V

L'OISEAU ROCK

Là-bas, tout là-bas, il me semble

Que j'entends quereller ensemble

Béhémot et Léviathan;

Chacun des deux rivaux aspire,

Ambition folle! à l'empire

De la terre et de l'Océan.

Eh quoi! Léviathan l'énorme

S'assoirait, majesté difforme,

Sur le trône de l'univers!

N'a-t-il pas ses grottes profondes,

Son palais d'azur sous les ondes?

N'est-il pas roi des peuples verts?

Béhémot, dans sa patte immonde,

Veut prendre le sceptre du monde

Et se poser en souverain.

Béhémot, avec son gros ventre,

Veut faire venir à son antre

L'univers terrestre et marin!

La prétention est étrange

Pour ces deux pétrisseurs de fange,

Qui ne sauraient quitter le sol.

C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être

De ce monde seigneur et maître,

Et je suis roi de par mon vol.

Je pourrais dans ma forte serre

Prendre la boule de la terre

Avec le ciel pour écusson.

Créez deux mondes: je me flatte

D'en tenir un dans chaque patte,

Comme les aigles du blason.

Je nage en plein dans la lumière,

Et ma prunelle sans paupière

Regarde en face le soleil.

Lorsque par les airs je voyage,

Mon ombre, comme un grand nuage,

Obscurcit l'horizon vermeil.

Je cause avec l'étoile bleue

Et la comète à pâle queue;

Dans la lune je fais mon nid;

Je perche sur l'arc d'une sphère;

D'un coup de mon aile légère

Je fais le tour de l'infini.

VI

L'HOMME

Léviathan, je vais, malgré les deux cascades

Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades,

La mer qui se soulève à tes reniflements,

Et les glaces du pôle et tous les éléments,

Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe,

T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;

Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir,

Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir.

Béhémot, à genoux! que je pose la charge

Sur ta croupe arrondie et ton épaule large!

Je ne suis pas ému de ton énormité;

Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,

Et je te couperai tes immenses oreilles,

Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles,

Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.

Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet,

Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée,

Sans pouvoir achever la courbe commencée,

Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,

Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!

COMPENSATION

Il naît sous le soleil de nobles créatures

Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,

Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures.

Dieu semble les produire afin de se prouver;

Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce,

Et souvent passe un siècle à les parachever.

Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce

Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux,

Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse.

Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux,

Sans quitter un instant leur pose solennelle,

Avec l'œil immobile et le maintien des dieux.

Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle,

Tout cède devant eux; les sables inconstants

Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.

Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,

L'orage ou le repos, la palette ou le glaive:

Ils mèneront à bout leurs destins éclatants.

Leur existence étrange est le réel du rêve;

Ils exécuteront votre plan idéal,

Comme un maître savant le croquis d'un élève.

Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal

Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte,

Passent assis en croupe au dos de leur cheval.

D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route

Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis,

N'osant prendre une branche au carrefour du doute.

De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six,

Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères,

Types toujours vivants dont on fait des récits.

Nature avare, ô toi, si féconde en vipères,

En serpents, en crapauds tout gonflés de venins,

Si prompte à repeupler tes immondes repaires,

Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,

Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites,

Tant de monstres impurs échappés de tes mains,

Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!

CHINOISERIE

Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,

Ni vous non plus, Juliette, ni vous,

Ophélia, ni Béatrix, ni même

Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.

Celle que j'aime, à présent, est en Chine;

Elle demeure avec ses vieux parents,

Dans une tour de porcelaine fine,

Au fleuve Jaune, où sont les cormorans.

Elle a des yeux retroussés vers les tempes,

Un pied petit à tenir dans la main,

Le teint plus clair que le cuivre des lampes,

Les ongles longs et rougis de carmin.

Par son treillis elle passe sa tête,

Que l'hirondelle, en volant, vient toucher,

Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte,

Chante le saule et la fleur du pêcher.

SONNET

Pour veiner de son front la pâleur délicate,

Le Japon a donné son plus limpide azur;

La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur

Que son col transparent et ses tempes d'agate.

Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate;

Le chant du rossignol près de sa voix est dur,

Et, quand elle se lève à notre ciel obscur,

On dirait de la lune en sa robe d'ouate.

Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;

Le caprice a taillé son petit nez charmant;

Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;

Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise,

Et près d'elle on respire autour de sa beauté

Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.

A DEUX BEAUX YEUX

Vous avez un regard singulier et charmant;

Comme la lune au fond du lac qui la reflète,

Votre prunelle, où brille une humide paillette,

Au coin de vos doux yeux roule languissamment.

Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;

Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,

Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète

Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.

Mille petits amours à leur miroir de flamme

Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,

Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme,

Comme une fleur céleste au calice idéal

Que l'on apercevrait à travers un cristal.

LE THERMODON

I

J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme

Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,

Et dont l'étrange aspect arrête l'œil surpris;

On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,

La gravure sonner comme une vieille armure,

Et le papier muet semble jeter des cris.

Un pont par où se rue une foule en démence,

Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,

Et d'un cadre de pierre entoure le tableau;

A travers l'arche on voit une ville enflammée,

D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée

Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.

Une barque, pareille à la barque des ombres,

Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,

Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;

Une averse de sang pleut des têtes coupées;

Des mains par l'agonie éperdument crispées,

Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.

Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,

Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe;

Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;

Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces,

Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,

Tout ce que le combat jette à leur appétit.

Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,

Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre

Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé;

Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse

Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce

Un cadavre déjà de cent coups traversé.

C'est un rude combat! chevelures, crinières,

Panaches et cimiers, enseignes et bannières,

Au souffle des clairons volent échevelés;

Les lances, ces épis de la moisson sanglante,

S'inclinent à leur vent en tranche étincelante,

Comme sous une pluie on voit pencher des blés.

Les glaives dentelés font d'affreuses morsures;

Le poignard altéré, plongeant dans les blessures,

Comme dans une coupe, y boit à flots le sang;

Et les épieux, rompant les armes les plus fortes,

Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes

Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.

Quelle férocité de dessin et de touche!

Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!

Qui signa ce poëme étrange et véhément?

C'est toi, maître suprême, à la main turbulente,

Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante,

Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!

C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime

Pencha cette bataille au bord de cet abîme,

Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,

Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes

Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames

S'apaise et n'ose pas les submerger encor!

II

Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières

Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières.

Sous l'armure une gorge bat;

Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,

Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire

Le lait empourpré du combat.

Regardez! regardez! les chevelures blondes

Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes

Aux cheveux glauques des roseaux.

Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre,

Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre

Circule en transparents réseaux.

Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée,

La mort a déjà mis sa pâleur azurée;

Ils n'ont de rose que le sang.

Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,

Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,

Où l'eau les soulève en passant.

Le cheval de bataille à la croupe tigrée,

Secouant dans les cieux sa crinière effarée,

Les foule avec ses durs sabots;

Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale,

Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,

Tire à lui leurs derniers lambeaux.

Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve,

Les corbeaux vernissés, les aigles à l'œil fauve,

L'orfraie au regard clandestin,

Les loups se balançant sur leurs échines maigres,

Les renards, les chakals, accourront, tout allègres,

Prendre leur part au grand festin.

Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes.

O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes,

Ces beaux seins d'un si pur contour,

Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,

Fouillés par le museau de l'hyène farouche,

Piqués par le bec du vautour!

Cessez de vains efforts, ô braves amazones!

A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,

Le casque grec empanaché,

La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée,

Si votre main trop faible, au fort de la mêlée,

Lâche votre glaive ébréché?

Votre armure faussée, entre ces bras robustes,

Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes

Où le poil pousse en plein terrain;

Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,

O guerrières! seraient les appas et les charmes

Cachés sous vos corsets d'airain.

S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles,

Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles,

Les bras se suspendraient autour;

Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,

Vous auriez sans combat remporté la victoire,

Car la force cède à l'amour.

Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales,

Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales;

Fuyez sans vous tourner pour voir,

Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres

Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures,

Et du gazon pour vous asseoir!

III

C'est la nécessité! c'est la règle fatale!

Toujours l'esprit le cède à la force brutale;

Et quand la passion, aux beaux élans divins,

Avec le positif veut en venir aux mains,

Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime,

Engage le combat sur le pont de l'abîme,

Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant

Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant,

Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes,

Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes

Aux bras durs et noueux comme des chênes verts,

Aux musculeux poitrails de buffle recouverts;

Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée,

Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée,

Où son corps va trouver les caïmans du fond.

Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont,

Sans donner une plainte aux victimes noyées,

Passent, tambours battants, enseignes déployées.

Cette planche, gravée en six cartons divers

Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers,

Femmes au cœur hautain, pâles cariatides,

Qui ployez à regret des têtes moins timides

Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,

Et qui vous refusez à porter votre croix,

De votre destinée est l'effrayant symbole,

Et je l'y vois écrite en sombre parabole.

Comme vous autrefois, folles de liberté,

Des femmes au grand cœur, à la mâle beauté,

Se brûlèrent un sein, et mirent à la place

La Méduse sculptée au cœur de la cuirasse;

Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux,

La navette qui court à travers les réseaux,

Les travaux de la femme et les soins du ménage,

Pour la lance et l'épée, instruments de carnage;

Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir

Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir,

Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,

Leur troupe rencontra la grande armée en marche,

Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps,

Incertaine marée, on vit les combattants,

Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes,

Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,

Pousser et repousser leur flux et leur reflux,

Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus,

Mesurant le terrain et supputant les pertes,

Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes.

De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs

Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants,

Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes,

Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!