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Poésies Complètes - Tome 1 cover

Poésies Complètes - Tome 1

Chapter 39: MARIA
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About This Book

A chronological collection of the poet's early and mid-career verse that gathers pieces composed over many years and restores them to their original ordering. The poems move between intimate domestic interiors, small painterly landscapes with a restrained, Flemish-like touch, and fanciful lyrics that privilege ornament, musicality, and imaginative detail over linear narrative. A preface frames the poems with an explicit defense of art for art's sake, asserting that beauty and luxury serve aesthetic ends rather than practical utility. Editorial restorations recover original titles, dedications, epigraphs and previously omitted or unpublished pieces, presenting recurring concerns of longing, reverie, and the pleasures of pure sensation.

STANCES

La jeune fille rieuse.
Victor Hugo.

Vous ne connaissez pas les molles rêveries

Où l'âme se complaît et s'arrête longtemps,

De même que l'abeille, en un soir de printemps,

Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies;

Vous ne connaissez pas cet inquiet désir

Qui fait rougir souvent une joue ingénue,

Ce besoin d'habiter une sphère inconnue,

D'embrasser un fantôme impossible à saisir;

Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes

Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer,

Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer,

Pour un objet chéri ces mortelles alarmes;

Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté;

Sur votre lèvre rose un frais sourire vole;

Votre entretien naïf, sérieux ou frivole,

Est égal et serein comme un beau jour d'été.

Sur votre main jamais votre front ne se pose,

Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir

Le poids d'un douloureux et cruel souvenir;

Votre cœur virginal en lui-même repose.

Avenir et présent, tout rit dans vos destins;

Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée,

Ni, retenant à peine une larme enflammée,

Épié d'un regard les aveux incertains.

Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie;

Une pensée ardente et qui revient toujours

Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours;

Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie.

Ainsi qu'un ruisseau clair où se mirent les cieux,

Dont le cours lentement par les prés se déroule,

Votre existence pure et limpide s'écoule,

Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.

PROMENADE NOCTURNE

Allons, la belle nuit d'été,
Alfred de Musset.

C'était par un beau soir, par un des soirs que rêve
Au murmure lointain d'un invisible accord
Le poète qui veille ou l'amante qui dort.
Victor Pavie.

La rosée arrondie en perles

Scintille aux pointes du gazon,

Les chardonnerets et les merles

Chantent à l'envi leur chanson.

Les fleurs de leurs paillettes blanches

Brodent le bord vert du chemin;

Un vent léger courbe les branches

Du chèvrefeuille et du jasmin;

Et la lune, vaisseau d'agate,

Sur les vagues des rochers bleus

S'avance comme la frégate

Au dos de l'Océan houleux.

Jamais la nuit de plus d'étoiles

N'a semé son manteau d'azur,

Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles,

Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.

Prends mon bras, ô ma bien-aimée,

Et nous irons, à deux, jouir

De la solitude embaumée,

Et, couchés sur la mousse, ouïr

Ce que tout bas, dans la ravine

Où brillent ses moites réseaux,

En babillant l'eau qui chemine

Conte à l'oreille des roseaux.

SONNET II

Amour tant vous hai servit
Senz pecas et senz failhimen,
Et vous sabez quant petit
Hai avut de jauzimen.
Peyrols.

Ne sais tu pas que je n'eus onc
D'elle plaisir ny un seul bien.
Marot.

Ne vous détournez pas, car ce n'est point d'amour

Que je veux vous parler; que le passé, madame,

Soit pour nous comme un songe envolé sans retour,

Oubliez une erreur que moi-même je blâme.

Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour

De vos sourcils arqués luit un regard de flamme

Si perçant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour

Sans porter à jamais votre image en son âme.

Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur;

Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire,

Dans mon cœur je nourris une pensée austère,

Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur

Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie,

Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.

LA BASILIQUE

The pillared arches were over their head
And beneath their feet were the bones of the dead.
The lay of last minstrel.

On voit des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les mains jointes... les arcades obscures de l'église couvrent de leurs ombres ceux qui reposent.
Göerres.

Il est une basilique

Aux murs moussus et noircis,

Du vieux temps noble relique,

Où l'âme mélancolique

Flotte en pensers indécis.

Des losanges de plomb ceignent

Les vitraux coloriés,

Où les feux du soleil teignent

Les reflets errants qui baignent

Les plafonds armoriés.

Cent colonnes découpées

Par de bizarres ciseaux,

Comme des faisceaux d'épées

Au long de la nef groupées

Portent les sveltes arceaux.

La fantastique arabesque

Courbe ses légers dessins

Autour du trèfle moresque,

De l'arcade gigantesque

Et de la niche des saints.

Dans leurs armes féodales,

Vidames et chevaliers,

Sont là, couchés sur les dalles

Des chapelles sépulcrales,

Ou debout près des piliers.

Des escaliers en dentelles

Montent avec cent détours

Aux voûtes hautes et frêles,

Mais fortes comme les ailes

Des aigles ou des vautours.

Sur l'autel, riche merveille,

Ainsi qu'une étoile d'or,

Reluit la lampe qui veille,

La lampe qui ne s'éveille

Qu'au moment où tout s'endort.

Que la prière est fervente

Sous ces voûtes, lorsqu'en feu

Le ciel éclate, qu'il vente,

Et qu'en proie à l'épouvante,

Dans chaque éclair on voit Dieu;

Ou qu'à l'autel de Marie,

A genoux sur le pavé,

Pour une vierge chérie

Qu'un mal cruel a flétrie,

En pleurant l'on dit: Ave.

Mais chaque jour qui s'écoule

Ébranle ce vieux vaisseau,

Déjà plus d'un mur s'écroule,

Et plus d'une pierre roule,

Large fragment d'un arceau.

Dans la grande tour, la cloche

Craint de sonner l'Angelus;

Partout le lierre s'accroche,

Hélas! et le jour approche

Où je ne vous dirai plus:

Il est une basilique

Aux murs moussus et noircis,

Du vieux temps noble relique,

Où l'âme mélancolique

Flotte en pensers indécis.

L'OISEAU CAPTIF

Car quand il pleut et le soleil des cieux
Ne reluit point, tout homme est soucieux.
Clément Marot.

...... yet shall reascend
Self raised, and repossess its native seat.
Lord Byron.

Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies,

Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies,

De filets gris rayant un ciel noir et brumeux,

Que toits aigus baignés de nuages fumeux.

Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe

Promenant la tourmente au milieu de l'espace,

Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps

Avec son soleil d'or aux rayons éclatants,

Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide,

Ramène d'outre-mer l'hirondelle rapide,

Et jette sur les bois son manteau velouté,

Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté;

Et si, toujours constant à ta douleur austère,

Tu regrettais encor la forêt solitaire,

L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,

La campagne que dore une jaune moisson,

La rivière, le lac aux ondes transparentes,

Que plissent en passant les brises odorantes,

Je t'abandonnerais à ton joyeux essor.

Tous les deux cependant nous avons même sort,

Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle

Elle s'ennuie, hélas! et souffre, et bat de l'aile,

Elle voudrait planer dans l'océan du ciel,

Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel,

S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière,

Et remonter enfin à la cause première;

Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison,

Quelle main à son vol livrera l'horizon?

RÊVE

Et nous voulons mourir quand le rêve finit.
A. Guiraud.

Tout la nuict je ne pense qu'en celle
Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle
De quatorze ans.
Maître Clément Marot.

Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil:

Le couchant enflammait à l'horizon vermeil

Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades

D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades,

Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs

Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.

Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme,

Que j'aime dès longtemps du profond de mon âme,

Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux

A travers ses longs cils luisent de plus de feux

Que les astres du ciel; et sur la verte mousse

A mes lèvres d'amant livrant une main douce,

Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras

Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras,

Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève:—

O nuit trompeuse!—Hélas! pourquoi n'est-ce qu'un rêve?

PENSÉES D'AUTOMNE

La rica autouna s'es passada
L'hiver suz un cari tourat
S'en ven la capa ementoulada
D'un veû neblouz enjalibrat.
Son autounous.

J'entends siffler la bise aux branchages rouillés
Des saules qui là-bas se balancent mouillés.
Auguste M.

L'automne va finir; au milieu du ciel terne,

Dans un cercle blafard et livide que cerne

Un nuage plombé, le soleil dort: du fond

Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond

Collines, champs, hameaux dans une même teinte.

Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;

La froide bise siffle; un sourd frémissement

Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement,

Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves,

Sautent de branche en branche à travers les bois chauves,

Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu.

Le pauvre paysan se recommande à Dieu,

Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées,

Quand je vois le gazon sous les blanches gelées

Disparaître et mourir, je reviens à pas lents

M'asseoir le cœur navré près des tisons brûlants,

Et là je me souviens du soleil de septembre

Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre,

Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,

Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau

S'étendant à longs plis sur la plaine rayée,

Et de la route étroite en son milieu frayée,

Et surtout des bleuets et des coquelicots,

Points de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux.

INFIDÉLITÉ

Bandiera d'ogni vento
Conosco que sei tu.
Chanson italienne.

La volonté de l'ingrate est changée.
Antoine de Baïf.

Voici l'orme qui balance

Son ombre sur le sentier;

Voici le jeune églantier,

Le bois où dort le silence;

Le banc de pierre où le soir

Nous aimions à nous asseoir.

Voici la voûte embaumée

D'ébéniers et de lilas,

Où, lorsque nous étions las,

Ensemble, ô ma bien-aimée!

Sous des guirlandes de fleurs,

Nous laissions fuir les chaleurs.

Voici le marais que ride

Le saut du poisson d'argent;

Dont la grenouille en nageant

Trouble le miroir humide;

Comme autrefois, les roseaux

Baignent leurs pieds dans ses eaux.

Comme autrefois, la pervenche,

Sur le velours vert des prés

Par le printemps diaprés,

Aux baisers du soleil penche

A moitié rempli de miel

Son calice bleu de ciel.

Comme autrefois, l'hirondelle

Rase en passant les donjons,

Et le cygne dans les joncs

Se joue et lustre son aile;

L'air est pur, le gazon doux....

Rien n'a donc changé que vous.

A MON AMI AUGUSTE M***

For yonder faithless phantom flie
To lure thee to thy doom.
Goldsmith.

C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui auoient la robe toute neufve et le verre estoit cassé dedans; et plusieurs pommes desquelles l'écorce estoit vermeille et reluisante dont le dedans estoit mangé de vers et tout pourry.
Le Vagabond.

Par une nuit d'été, quand le ciel est d'azur,

Souvent un feu follet sort du marais impur;

Le passant qui le voit le prend pour la lumière

Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumière;

Vers le fanal perfide il s'avance à grands pas,

Tout joyeux; et bientôt, ne s'apercevant pas

Qu'un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe,

Et son corps reste là sans prière et sans tombe.

Aux lieux où fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu

En courroux inonda d'un déluge de feu,

Sur la grève brûlée, asile frais et sombre,

Des orangers touffus s'élèvent en grand nombre,

Chargés de fruits riants dont la tunique d'or

Ne livre que poussière à la dent qui les mord:

Dans ma pensée, ami, je trouve qu'une femme

Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme,

Pour ceux que sa beauté décevante a séduits,

Pareille au feu follet, l'est encore à ces fruits.

ÉLÉGIE II

Ingrate... pour t'avoir bien servie
Adorant ta beauté,
Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie
Après la liberté.
De Lingendes.

... je l'adore et meurs de trop aimer.
Philippe Desportes.

Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître...

Oh, si j'avais pensé que dans mon cœur dût naître

Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas,

Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas...

Mais non, il le fallait; c'était ma destinée!

Contre elle vainement, dans mon âme indignée

Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir,

A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,

Je la voyais. Son front candide où ses pensées

D'une rougeur pudique arrivent nuancées,

Sous l'arc d'un sourcil brun son œil étincelant,

Par un éclair rapide en silence parlant,

Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine,

Et parfois dans nos jeux sa colère mutine,

Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait.

A des songes dorés mon âme se livrait,

Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle!

De ses affections ombre et miroir fidèle,

Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs,

Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.

Sa vie était la mienne; une espérance folle

Me flattait de toucher un jour ce cœur frivole;

Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris,

N'a jamais répondu que par le froid mépris,

La vague indifférence, et la haine peut-être!...

Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître.

VEILLÉE

Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,
Je sais presque par cœur l'histoire véritable
Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.
Grandval, le Vice puni.

Lorsque le lambris craque, ébranle sourdement,

Que de la cheminée il jaillit par moment

Des sons surnaturels, qu'avec un bruit étrange

Petillent les tisons, entourés d'une frange

D'un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits

De bizarres lueurs font grimacer les traits;

Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles

D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles?

C'est mon plaisir à moi: si, dans un vieux château,

J'ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto,

Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique

Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique,

Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs,

Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,

Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,

Légendes de béats guérissant les malades,

Les possédés du diable, et les pauvres lépreux,

Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux,

Mes yeux dévorent tout; c'est en vain que l'horloge

Tinte par douze fois, que le hibou déloge

En glapissant, blessé des rayons du flambeau

Qui m'éclaire; je lis: sur la table à tombeau,

Le long du chandelier, cependant la bougie

En larges nappes coule, et la vitre rougie

Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient,

Le soleil qui se lève avec un front riant.

ÉLÉGIE III

Soccoreys ojos con aqua que el coraçon
La demanda.
Chanson espagnole.

Fare thee well.
Lord Byron.

Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée

Comme si le trépas l'avait déjà placée;

Elle vit cependant, ange exilé des cieux,

Vrai rêve de poëte, étrange et gracieux;

C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue

Au sortir de l'enfance, à quinze ans, ingénue,

Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté,

S'ignorant elle-même, et jetant de côté,

De peur qu'une pensée amère ne s'éveille,

Souci du lendemain, souvenir de la veille.

Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs

Vers les miens s'élever et s'abaisser pensifs!...

Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre

De sa voix douce au cœur le son léger et tendre

S'échapper de sa lèvre, ainsi qu'un chant divin

D'une harpe magique. Hélas! et c'est en vain

Qu'en longs transports d'amour, en vifs élans de flamme,

J'ai dépensé pour elle et mes jours et mon âme!

CLÉMENCE

O peu durables fleurs de la beauté mortelle!
Philippe Desportes.

D'Isabelle l'ame ait paradis.
Épitaphe gothique.

Un monument sur ta cendre chérie

Ne pèse pas,

Pauvre Clémence, à ton matin flétrie

Par le trépas.

Tu dors sans faste, au pied de la colline,

Au dernier rang,

Et sur ta fosse un saule pâle incline

Son front pleurant.

Ton nom déjà par la nuit et la neige

Est effacé

Sur le bois noir de la croix qui protége

Ton lit glacé.

Mais l'amitié qui se souvient, fidèle,

Avec des fleurs,

Vient, à l'endroit seulement connu d'elle,

Verser des pleurs.

VOYAGE

Il me faut du nouveau n'en fût-il plus au monde.
Jean de La Fontaine.

Jam mens prætrepidans avet vagari,
Jam læti studio pedes vigescunt.
Catulle.

Au travers de la vitre blanche

Le soleil rit, et sur les murs

Traçant de grands angles, épanche

Ses rayons splendides et purs:

Par un si beau temps, à la ville

Rester parmi la foule vile!

Je veux voir des sites nouveaux:

Postillons, sellez vos chevaux.

Au sein d'un nuage de poudre,

Par un galop précipité,

Aussi promptement que la foudre

Comme il est doux d'être emporté!

Le sable bruit sous la roue,

Le vent autour de vous se joue;

Je veux voir des sites nouveaux:

Postillons, pressez vos chevaux.

Les arbres qui bordent la route

Paraissent fuir rapidement,

Leur forme obscure dont l'œil doute

Ne se dessine qu'un moment;

Le ciel, tel qu'une banderole,

Par-dessus les bois roule et vole;

Je veux voir des sites nouveaux:

Postillons, pressez vos chevaux.

Chaumières, fermes isolées,

Vieux châteaux que flanque une tour,

Monts arides, fraîches vallées,

Forêts se suivent tour à tour;

Parfois au milieu d'une brume,

Un ruisseau dont la chute écume;

Je veux voir des sites nouveaux:

Postillons, pressez vos chevaux.

Puis, une hirondelle qui passe,

Rasant la grève au sable d'or,

Puis, semés dans un large espace,

Les moutons d'un berger qui dort;

De grandes perspectives bleues,

Larges et longues de vingt lieues;

Je veux voir des sites nouveaux:

Postillons, pressez vos chevaux.

Une montagne: l'on enraye,

Au bord du rapide penchant

D'un mont dont la hauteur effraye:

Les chevaux glissent en marchant,

L'essieu grince, le pavé fume,

Et la roue un instant s'allume;

Je veux voir des sites nouveaux:

Postillons, pressez vos chevaux.

La côte raide est descendue.

Recouverte de sable fin,

La route, à chaque instant perdue,

S'étend comme un ruban sans fin.

Que cette plaine est monotone!

On dirait un matin d'automne,

Je veux voir des sites nouveaux:

Postillons, pressez vos chevaux.

Une ville d'un aspect sombre,

Avec ses tours et ses clochers

Qui montent dans les airs, sans nombre,

Comme des mâts ou des rochers,

Où mille lumières flamboient

Au sein des ombres qui la noient;

Je veux voir des sites nouveaux:

Postillons, pressez vos chevaux!

Mais ils sont las, et leurs narines,

Rouges de sang, soufflent du feu;

L'écume inonde leurs poitrines

Il faut nous arrêter un peu.

Halte! demain, plus vite encore,

Aussitôt que poindra l'aurore,

Postillons, pressez vos chevaux,

Je veux voir des sites nouveaux.

LE COIN DU FEU

Blow, blow, winter's wind.
Shakspeare.

Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict.
Villon.

Around in sympathetic mirth,
Its tricks the kitten tries;
The cricket chirrups in the hearth,
The crackling faggot flies.
Goldsmith.

Quam juvat immites ventos audire cubantem.
Tibulle.

Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle!

Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle

Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc!

Que du haut des glaciers l'avalanche s'écroule!

Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule

Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!

Qu'il gèle! et qu'à grand bruit, sans relâche, la grêle

De grains rebondissants fouette la vitre frêle!

Que la bise d'hiver se fatigue à gémir!

Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon âtre,

Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre,

Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?

LA TÊTE DE MORT

Ton test n'aura plus de peau,
Et ton visage si beau
N'aura veines ni artères,
Tu n'auras plus que des dents
Telles qu'on les voit dedans
Les têtes des cimetières.
Pierre Ronsard.

La mort nous fait dormir une éternelle nuit.
Joachim du Bellay.

Personne ne voulait aller dans cette chambre,

Surtout pendant les nuits si tristes de décembre,

Quand la bise gémit et pousse des sanglots,

Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots.

Car c'était une chambre antique, inhabitée,

A minuit, disait-on, de revenants hantée,

Une chambre où les ais du parquet désuni

S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni

Se partage et s'écroule, où la tapisserie

A personnages tremble, et sur la boiserie

Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement.

On en avait ôté les meubles; seulement,

Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,

Avec du buis bénit, sur une étoffe noire,

Pendait du mur: au bas, en guise de support,

On avait mis jadis une tête de mort;

Et me ressouvenant des fables qu'on débite,

Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite

Que l'œil n'anime plus, de blafardes lueurs;

Et, quand il me fallait passer là, des sueurs

M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées:

J'aurais fait le serment que les dents déchaussées

De cet épouvantail en ricanant grinçaient,

Et que confusément des mots s'en élançaient.

A présent jeune encor, mais certain que notre âme,

Inexplicable essence, insaisissable flamme,

Une fois exhalée, en nous tout est néant,

Et que rien ne ressort de l'abîme béant

Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées,

Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées,

Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,

Que sais-je! quelques mois, un espace de temps

Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être,

Les yeux de mes amis ne pourront me connaître,

Tête de mort livide à mon tour.—Celle-ci

Est celle d'une femme autrefois morte ici,

Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble

Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble

De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants,

Montre qu'elle touchait à peine à son printemps.

Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent

Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent

Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs

Sans doute.—Mais le temps sait arrêter les pleurs,

Et, des premiers chagrins l'amertume passée,

Bientôt l'on oublia la belle trépassée.

—Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds,

Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;

Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche

Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pêche,

Ces lèvres de corail au sourire enfantin,

Ce front charmant à voir, cette peau de satin,

Où comme un fil d'azur transparaît chaque veine,

Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,

N'a jamais fait pleurer?—Un crâne blanc et nu,

Deux trous noirs et profonds où l'œil fut contenu,

Une face sans nez, informe et grimaçante,

Du sort qui nous attend image menaçante;

Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir

Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir.

BALLADE [1]

Regarder les ondes de l'air
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Puis admirant sur les sillons
Les ailes des gais papillons
De mille couleurs parsemées,
Les croire des fleurs animées.
Saint-Amand.

See! moats and bridges walls and castles rid.
Crabbe.

Sonne, sonne, ami Dampierre.
Ballade des chasseurs.

Un peu plus loin considérez cette alouette qui s'élève peu à peu du milieu des blés, en voltigeant en haut, elle chante si mélodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en chantant boire dans les nuées.
Le Confiteor de l'infidèle éprouvé.

Quand à peine un nuage,

Flocon de laine, nage

Dans les champs du ciel bleu,

Et que la moisson mûre,

Sans vagues ni murmure,

Dort sous le ciel en feu;

Quand les couleuvres souples

Se promènent par couples

Dans les fossés taris;

Quand les grenouilles vertes,

Par les roseaux couvertes,

Troublent l'air de leurs cris;

Aux fentes des murailles

Quand luisent les écailles

Et les yeux du lézard,

Et que les taupes fouillent

Les prés, où s'agenouillent

Les grands bœufs à l'écart;

Qu'il fait bon ne rien faire,

Libre de toute affaire,

Libre de tous soucis,

Et sur la mousse tendre

Nonchalamment s'étendre,

Ou demeurer assis;

Et suivre l'araignée,

De lumière baignée,

Allant au bout d'un fil

A la branche d'un chêne

Nouer la double chaîne

De son réseau subtil;

Ou le duvet qui flotte,

Et qu'un souffle ballotte

Comme un grand ouragan;

Et la fourmi qui passe

Dans l'herbe, et se ramasse

Des vivres pour un an;

Le papillon frivole,

Qui de fleurs en fleurs vole,

Tel qu'un page galant;

Le puceron qui grimpe

A l'odorant olympe

D'un brin d'herbe tremblant;

Et puis s'écouter vivre,

Et feuilleter un livre,

Et rêver au passé,

En évoquant les ombres

Ou riantes ou sombres

D'un long rêve effacé;

Et battre la campagne,

Et bâtir en Espagne

De magiques châteaux,

Créer un nouveau monde

Et jeter à la ronde

Pittoresques coteaux,

Vastes amphithéâtres

De montagnes bleuâtres,

Mers aux lames d'azur,

Villes monumentales,

Splendeurs orientales,

Ciel éclatant et pur,

Jaillissantes cascades,

Lumineuses arcades,

Du palais d'Obéron,

Gigantesques portiques,

Colonnades antiques,

Manoir de vieux baron

Avec sa châtelaine,

Qui regarde la plaine

Du sommet des donjons,

Avec son nain difforme,

Son pont-levis énorme,

Ses fossés pleins de joncs,

Et sa chapelle grise,

Dont l'hirondelle frise

Au printemps les vitraux,

Ses mille cheminées

De corbeaux couronnées,

Et ses larges créneaux;

Et sur les hallebardes

Et les dagues des gardes

Un éclair de soleil,

Et dans la forêt sombre

Lévriers en grand nombre,

Et joyeux appareil;

Chevaliers, damoiselles,

Beaux habits, riches selles

Et fringants palefrois;

Varlets qui sur la hanche

Ont un poignard au manche

Taillé comme une croix!

Voici le cerf rapide,

Et la meute intrépide!

Hallali, hallali!

Les cors bruyants résonnent,

Les pieds des chevaux tonnent,

Et le cerf affaibli

Sort de l'étang qu'il trouble;

L'ardeur des chiens redouble,

Il chancelle, il s'abat.

Pauvre cerf, son corps saigne,

La sueur à flots baigne

Son flanc meurtri qui bat:

Son œil plein de sang roule

Une larme, qui coule

Sans toucher ses vainqueurs;

Ses membres froids s'allongent,

Et dans son col se plongent

Les couteaux des piqueurs;

Et lorsque de ce rêve

Qui jamais ne s'achève

Mon esprit est lassé,

J'écoute de la source

Arrêtée en sa course

Gémir le flot glacé,

Gazouiller la fauvette

Et chanter l'alouette

Au milieu d'un ciel pur;

Puis je m'endors tranquille

Sous l'ondoyant asile

De quelque ombrage obscur.

[1] Le sujet de cette ballade est le même que celui de la pièce intitulée: Far-niente; mais le rhythme en est si dissemblable, que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvénient.

(Note de l'auteur, 1830).

UNE AME

Son ame avait brisé son corps.
Victor Hugo.

Diex por amer l'avoit faicte.
Le chastelain de Coucy.

C'était une âme neuve, une âme de créole,

Toute de feu, cachant à ce monde frivole

Ce qui fait le poëte, un inquiet désir

De gloire aventureuse et de profond loisir,

Et capable d'aimer comme aimerait un ange,

Ne trouvant en chemin que des âmes de fange;

Peu comprise, blessée au vif à tout moment,

Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement,

Sans consolation, traversant cette vie;

Aux entraves du corps à regret asservie,

Esquif infortuné que d'un baiser vermeil

Dans sa course jamais n'a doré le soleil,

Triste jouet du vent et des ondes; au reste,

Résignée à l'oubli, nécessité funeste

D'une existence vague et manquée; ici-bas

Ne connaissant qu'amers et douloureux combats

Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle

Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle;

Encore si la foi... l'espérance... mais non,

Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom

Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière,

Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière

Fut apportée: un être à la terre manqua;

Et cette absence, à peine un cœur la remarqua.

SOUVENIR

Deux estions et n'avions qu'ung cœur.
Le lay de maistre Ytier Marchant.

Hélas! il n'étoit pas saison
Sitôt de son département.
La complainte de Valentin Granson.

D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,

Au réveil d'un beau rêve, illusion céleste;

Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,

De l'émail velouté du gazon; au beau temps,

Des frimats de l'hiver et des neiges fondues;

Ce qui reste le soir des larmes répandues

Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,

Du murmure léger des ondes du ruisseau,

Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres

Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.

SONNET III

L'homme n'est rien qu'un mort qui traîne sa carcasse.
Du May.
Fronti nulla fides.

Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie,

Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beauté

Endort son désespoir amer par la magie

D'un regard enchanteur où luit la volupté,

L'âme du malheureux sort de sa léthargie;

Son front pâle retrouve un rayon de gaîté,

Sa prunelle mourante un reste d'énergie;

Il sourit oublieux de la réalité.

Mais toute cette joie est comme le lierre

Qui d'une vieille tour, guirlande irrégulière,

Embrasse en les cachant les pans démantelés,

Au dehors on ne voit que riante verdure,

Au dedans, que poussière infecte et noire ordure,

Et qu'ossements jaunis aux décombres mêlés.

MARIA

... meæ puellæ
Flendo turgiduli rubent ocelli.
V. Catullus.

Ne pleure pas...
Dovalle.

De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie,

Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie,

Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs

Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs

Tomber et ruisseler en perles sur ta joue:

En vain de la gaîté l'éclair à présent joue

Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;

D'inquiètes terreurs agitent mon esprit.

Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre,

Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre,

Le soir, quand le soleil incline à l'horizon,

La première à fouler l'émail vert du gazon,

La première à poursuivre en sa rapide course

La demoiselle bleue aux bords frais de la source,

A chanter des chansons, à reprendre un refrain?

Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin,

A l'écart tu pleurais. Réponds-moi, quel orage

Avait terni l'éclat de ton ciel sans nuage?

Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux,

Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux

Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes roses

Répandent leurs parfums, heureusement écloses.

Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu

Te faisait triste?—Hier je ne t'avais pas vu.

A MON AMI EUGÈNE DE N***

Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs
Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs;
Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table
Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable,
Oublié le jour même et suivi de regrets.
Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles
Où de savans discours ont charmé mes oreilles
Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.
Callimaque, traduction de La Porte Duteil.

Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire.
Hernani.

Ne t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard; la lune

A l'angle du carreau sur l'atmosphère brune

N'a pas encor paru: nous causerons un peu,

Car causer est bien doux le soir, auprès du feu,

Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine

Entre les arbres nus glisser la froide haleine

De la brise nocturne, et la chauve-souris

En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.

Reste; nous causerons de quelque jeune fille,

Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille,

Et que nous avons vue, en promenant un jour,

Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;

De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve,

Aigles audacieux, qui d'une route neuve

Et d'obstacles semée ont tenté les hasards,

Malgré les coups de bec de mille geais criards;

Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante

Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;

Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,

Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants;

Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie,

Guillaume de Lorris, dont l'œuvre inaccomplie,

Poétique héritage, aux mains de Clopinel

Après sa mort passa, monument éternel

De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvère

Dont le luth tour à tour gracieux et sévère,

Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux,

Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux;

Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine

Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine,

Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,

Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,

Maître Clément Marot, madame Marguerite,

De ses jolis dizains la muse favorite;

Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur,

Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au cœur

De chaque vice plonge, et des foudres du pape

N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape:

Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts,

Mais naïfs cependant et placés sans efforts,

L'originalité, la puissance comique

Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique,

Dont la marge a jauni sous les doigts studieux

De vingt commentateurs, nos patients aïeux.

Quand nous aurons assez causé littérature,

Nous changerons de texte et parlerons peinture;

Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait

Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:

C'est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes

A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;

Renaud de Montauban, illustre paladin,

Le suit l'épée au poing: lui, d'un air de dédain,

Le regarde d'en haut; son œil sanglant et louche,

Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche

Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir,

Le rendent de tout point très-singulier à voir.

Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,

Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues

Et leur coloris frais comme un rêve au printemps,

Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants,

La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,

Me paraissent vraiment admirables; les armes

Du paladin Renaud, faites d'acier bruni

Etoilé de clous d'or, sont du plus beau fini:

Un panache s'agite au cimier de son casque,

D'un dessin à la fois élégant et fantasque;

Sa visière est levée, et sur son corselet

Un rayon de soleil jette un brillant reflet.

Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses

Je préfère pourtant ses petites baigneuses,

Vrai chef-d'œuvre de grâce et de naïveté,

Où la jeunesse brille avec son velouté.

Après viendront en foule anciens peintres de Rome:

Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme;

De Florence, de Parme et de Venise aussi,

Véronèse, Titien, Léonard de Vinci,

Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrége

Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige

Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;

D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains

Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée,

Fait tomber les crayons de notre main troublée.

Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt

Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand

Sur mes genoux posé selon son habitude,

Levant vers moi la tête avec inquiétude,

Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air

Esquisse mon récit pour le rendre plus clair;

Et nous aurons encor mille choses à dire

Lorsque tout sera dit: projets riants, délire

De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier,

Le présent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier

Comme des plus beaux chants; et ces vagues ébauches

De poëmes à faire, incomplètes et gauches,

Où les regards amis un instant arrêtés

Cherchent à pressentir de futures beautés,

Et ces légers dessins où je tâche de rendre

Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre

Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard,

Et je ne pourrai plus reculer ton départ.