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Poésies Complètes - Tome 1 cover

Poésies Complètes - Tome 1

Chapter 63: DÉBAUCHE
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About This Book

A chronological collection of the poet's early and mid-career verse that gathers pieces composed over many years and restores them to their original ordering. The poems move between intimate domestic interiors, small painterly landscapes with a restrained, Flemish-like touch, and fanciful lyrics that privilege ornament, musicality, and imaginative detail over linear narrative. A preface frames the poems with an explicit defense of art for art's sake, asserting that beauty and luxury serve aesthetic ends rather than practical utility. Editorial restorations recover original titles, dedications, epigraphs and previously omitted or unpublished pieces, presenting recurring concerns of longing, reverie, and the pleasures of pure sensation.

PARIS

Das drængt und stœsst, das ruscht und klappert
Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!
Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt!
Gœthe.. Faust.

Dans la simplicité de mon cœur enfantin
L'œil fixé sur les cieux, j'enviais le destin
De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe
Et fait tant de chemin, et dans ce large espace
Voit les mondes sous lui glisser rapidement,
Ainsi qu'un météore aux champs du firmament.
Eugène DE ***.

Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments!
Estienne de Knobelsdorff.
Salle de réception du diable.
Don Juan, ch. x, st. 81.

Quand il voit le soleil, déchirant le nuage,

De splendides rayons illuminer sa cage,

Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu

Qui se fait à l'entour, sa crinière de feu,

L'aigle prisonnier bat avec son aile forte

Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.

—Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison,

Elle cherche à son vol un plus large horizon;

Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie

Abaisse son regard, de grands désirs saisie,

Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament

Afin d'y respirer largement, librement,

Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues

Et les plaines d'azur, régions inconnues,

L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain

Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin;

Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde

Où la presse en tous sens de son étreinte immonde

Une société qui retombe au chaos,

Du rouge sur la joue et la gangrène aux os!

Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige,

De grands rochers à pic, trônes géants où siége,

Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,

La majesté muette et sombre du grand Roi.

Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule

Ses mugissements sourds comme des bruits de foule;

Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,

Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond,

Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue,

Et, tout échevelé, semble la pâle queue

Du cheval de la mort au livre de saint Jean.

Il lui faudrait au soir la lune voyageant,

Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles

Des sapins déployant leurs bras comme des ailes,

Les arêtes des pics et les tours du manoir

De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir.

—Elle n'a pas cela, mon âme, non pas même

L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,

Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers

Dont la bise de nuit berce les fronts pliés,

La chaumière des bois, poussant en bleus nuages

Son filet de fumée à travers les feuillages,

Et dont le toit moussu porte sur son velours

Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours;

Le jardin et son puits que festonne une vigne,

Où, des choux à propos interrompant la ligne,

Se pavane un rosier que votre main sema;

Asile calme et vert comme en peint Hobbéma,

Où les chuchotements dont est fait le silence

Troublent seuls du rêveur la douce somnolence!

Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits

Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits,

Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne

Un soleil terne et mort comme l'œil d'un ivrogne;

Des tuyaux hérissant le faîte des maisons

Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons,

Une fumée ardente et de couleur de rouille

Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille,

Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps,

Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans

Des montagnards d'Écosse, et les vieilles églises

Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises,

Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon

Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson;

Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue,

Fashionables musqués, gueux à mine incongrue,

Grisettes au pied leste, au sourire agaçant,

Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant,

Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues,

Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;

—De l'or et de la fange.—Incroyable chaos,

Babel des nations, mer qui bout sans repos,

Chaudière de damnés, cuve immense où fermente,

Vendange de la mort, une foule écumante,

Haillons troués à jour comme un crible, où le vent

Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent;

Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries,

Des yeux cernés et bleus, des figures flétries,

Du pain dur que l'on mange à la sueur du front,

Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond;

Perpétuel contraste, éternelle antithèse,

Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise,

Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà!

—Cependant moi, poëte et peintre, je vis là.

1831.

UN VERS DE WORDSWORTH

Spires whose silent finger points to heaven.

Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte

Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel,

Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête:

Clochers silencieux montrant du doigt le ciel.

Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange,

Au chapitre premier d'un roman:—Louisa,—

Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange

Qu'un pseudonyme auteur dans l'Ane mort puisa.

Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume

De lubriques amours, me fit du bien à voir:

C'était comme une fleur des champs, comme une plume

De colombe, tombée au cœur d'un bourbier noir.

Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,

Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel,

Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite,

Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.

DÉBAUCHE

Buvons du grog et cassons-nous les reins.
Chanson des marins.

Tu as Dieu dans la bouche et dans le cœur Satan.
Dubartas.

Je hais plus que la mort cette débauche prude

Qui n'ose sortir que de nuit,

Et retourne la tête avec inquiétude

Tout empourprée au moindre bruit,

Et joue à la vertu comme une honnête femme,

N'ayant pas la force qu'il faut

Pour être hardiment et largement infâme,

Pour porter sa honte front haut.

Aussi le cœur me lève, à ces sobres orgies

Faites dans un salon étroit,

Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies

Et dont chacun retourne droit;

A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose,

Comme le font les boutiquiers.

Gens qui savent ôter le galbe à toute chose;

Les dandys, avec les banquiers;

Ce vice, homme rangé qui ne l'est qu'à ses heures,

Qui sort calme d'un mauvais lieu,

Comme l'on sortirait des plus chastes demeures

Ou de quelque église de Dieu,

La cravate nouée et les cheveux en ordre,

Le frac boutonné jusqu'au cou,

Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre,

Rien de débraillé, rien de fou,

Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse

Au reproche mollir la voix

Et dire au père: Il faut que jeunesse se passe,

Comme l'on disait autrefois.

J'aime trente fois mieux une débauche franche,

Jetant son masque de satin,

Le coude sur la nappe et la main sur la hanche,

Criant, buvant jusqu'au matin,

Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle,

Rose encor des baisers du soir,

Qui tord lascivement sa taille souple et molle,

Sur tous les genoux va s'asseoir,

Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe

Au fond du cratère vermeil,

Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe,

Et ne veut pas qu'on ait sommeil:

—C'est une poésie au moins, une palette

Où brillent mille tons divers,

Un type net et franc, une chose complète,

De la couleur! des chants! des vers!

LE BENGALI
A UNE JEUNE FILLE CRÉOLE

Les bengalis dont le ramage est si doux.
Bernardin de Saint-Pierre.

La France et ses printemps, ses hivers inconnus
Où la bise gémit, où les arbres sont nus,
Où l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige
Que je désirais voir, et la glace,—que sais-je?
Mlle L. A.

Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous?

Notre soleil est froid, notre ciel en courroux:

Nos bois sont chauves; à nos haies,

A nos buissons armés de dards aigus, au lieu

Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu,

Pendent à peine quelques baies.

Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger,

Bengali du désert, sauras-tu voltiger

Dans nos forêts de cheminées?

Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu

Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu,

Entre deux pierres ruinées?

Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement

De la bise du nord qui râle incessamment

Et fait chanter la girouette,

Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson

De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son

Des tuiles que la grêle fouette?

Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas

Au bois des goyaviers reprendre tes ébats

Dans la savane aux grandes herbes;

Avec les colibris va becqueter les fleurs,

Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,

Bâtir ton hamac sous leurs gerbes!

LE CAVALIER POURSUIVI

Moi, poëte, je vais du couchant à l'aurore.
Jules de Saint-Félix.

Und hurré! hurré! hop hop hop!
Burger.

C'est un fort beau cheval; une large poitrine,

Des jambes de gazelle, et dans chaque narine

Une fauve lueur,

La queue échevelée, une crinière folle

Qui se déroule au vent comme une banderole

Sur le col en sueur;

Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise,

Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise

Ou pour deux diamants,

Des yeux illuminés d'une lumière rouge

Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge

A tous les mouvements;

Une croupe arrondie où des glands dorés pendent,

Et de souples jarrets dont les muscles se tendent

Comme des arcs d'acier;

Un ongle plus poli que le jaspe ou l'écaille

Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,

O mon noble coursier!

Tu danses sur les blés comme une sauterelle,

A chacun de tes pieds est attachée une aile,

Ton galop c'est un vol,

Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine,

L'oiseau reste en arrière, et l'ombre peut à peine

Te suivre sur le sol.

La bride sur le col, va, marche, à toi l'espace!

Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe

Comme avec un rival;

Va sans crainte;—le monde est grand, la terre est large,

Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge,

Hurrah! mon bon cheval!

Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes,

Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes

Avec ton dur sabot;

Brise cet horizon qui n'a pas une lieue

Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue

Comme on fait d'un pied-bot.

Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles,

Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,

Grands fossés à franchir;

Ravins marécageux, où le feu follet flambe,

Fondrières, rochers, rien n'entrave ta jambe

Qui ne sait pas fléchir.

Oh! comme les maisons, comme les arbres filent!

Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent

Leur contour incertain!

Essor prodigieux, le sol que ton pied foule

Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule,

Et tout se fait lointain.

—Vois là-bas, tout là-bas cette flèche d'église,

Qui pour te regarder lève sa tête grise

Par-dessus l'horizon,

Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches,

A ton oreille fait tinter ses quatre cloches

Et galoper le son.

Hop! hop! mon andalous, mon noir,—plus vite encore!

Une course pareille à celle de Lénore!

Je suis content, c'est bien.

Le clocher tout confus derrière un mont se cache,

L'oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache,

Et je n'entends plus rien.

Mais quoi donc! tu faiblis.—Çà, veux-tu que je teigne

Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne?

Allons, courage, allons!

Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire,

Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu'il aspire,

Il est sur nos talons.

Que derrière tes pas cette porte se ferme,

Et nous sommes sauvés.—Nous touchons presque au terme;

Saute, vole, bondis!

—Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre

D'où s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre,

Comme d'un paradis!

N'as-tu pas vu son œil luire à la jalousie?

Tout mon bonheur est là, toute ma poésie,

Mes souvenirs, ma foi,

Tout, avec mon amour; c'est ma pâle créole,

Le soleil de mon cœur, mon âme, mon idole,

Ma Béatrix à moi.

C'en est fait, le voilà, mes prières sont vaines;

Il m'éteint les regards et m'entrouvre les veines

De ses ongles de fer,

Courbe mon dos et met sur ma tête pendante

Une chape de plomb comme aux damnés du Dante

Dans le neuvième enfer.

Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle,

Tu dépasses le vent, le son et l'hirondelle;

Mais il court bien mieux, lui,

Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe,

Un anglais de pur sang,—ce n'est qu'un vilain crabe

Aux pieds boiteux,—l'ennui.

1826-1832.

120

ALBERTUS
ou
L'AME ET LE PÉCHÉ
LÉGENDE THÉOLOGIQUE

You shall see anon, 'tis a knavish
Piece of work.
Hamlet, III, 2.

122

ALBERTUS
OU
L'AME ET LE PÉCHÉ
LÉGENDE THÉOLOGIQUE
POËME

You shall see anon, 'tis a knavish
Piece of work.
Hamlet, III, 2.