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Poésies Complètes - Tome 1 cover

Poésies Complètes - Tome 1

Chapter 69: LE NUAGE
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About This Book

A chronological collection of the poet's early and mid-career verse that gathers pieces composed over many years and restores them to their original ordering. The poems move between intimate domestic interiors, small painterly landscapes with a restrained, Flemish-like touch, and fanciful lyrics that privilege ornament, musicality, and imaginative detail over linear narrative. A preface frames the poems with an explicit defense of art for art's sake, asserting that beauty and luxury serve aesthetic ends rather than practical utility. Editorial restorations recover original titles, dedications, epigraphs and previously omitted or unpublished pieces, presenting recurring concerns of longing, reverie, and the pleasures of pure sensation.

POÉSIES DIVERSES
1833-1838

186

LE NUAGE

Dans son jardin la sultane se baigne,

Elle a quitté son dernier vêtement;

Et délivrés des morsures du peigne

Ses grands cheveux baisent son dos charmant.

Par son vitrail le sultan la regarde,

Et, caressant sa barbe avec sa main,

Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde,

Et nul hors moi ne la voit dans son bain.

—Moi je la vois, lui répond, chose étrange!

Sur l'arc du ciel un nuage accoudé;

Je vois son sein vermeil comme l'orange

Et son beau corps de perles inondé.

Ahmed devint blême comme la lune,

Prit son kandjar au manche ciselé,

Et poignarda sa favorite brune....

Quant au nuage, il s'était envolé!

LES COLOMBES

Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,

Un beau palmier, comme un panache vert

Dresse sa tête, où le soir les colombes

Viennent nicher et se mettre à couvert.

Mais le matin elles quittent les branches:

Comme un collier qui s'égrène, on les voit

S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,

Et se poser plus loin sur quelque toit.

Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles,

De blancs essaims de folles visions

Tombent des cieux, en palpitant des ailes,

Pour s'envoler dès les premiers rayons.

LES PAPILLONS
PANTOUM

Les papillons couleur de neige

Volent par essaims sur la mer;

Beaux papillons blancs, quand pourrai-je

Prendre le bleu chemin de l'air?

Savez-vous, ô belle des belles,

Ma bayadère aux yeux de jais,

S'ils me pouvaient prêter leurs ailes,

Dites, savez-vous où j'irais?

Sans prendre un seul baiser aux roses

A travers vallons et forêts,

J'irais à vos lèvres mi-closes,

Fleur de mon âme, et j'y mourrais.

TÉNÈBRES

Taisez-vous, ô mon cœur! taisez-vous, ô mon âme!

Et n'allez plus chercher de querelles au sort;

Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.

Mon cœur, ne battez plus, puisque vous êtes mort;

Mon âme, repliez le reste de vos ailes,

Car vous avez tenté votre suprême effort.

Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles

Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,

Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles.

Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé.

Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,

Votre souvenir être à jamais effacé!

Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,

Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs

Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.

Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;

On ne répandra pas les larmes argentées

Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.

Votre convoi muet, comme ceux des athées,

Sur le triste chemin rampera dans la nuit:

Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.

La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit;

Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve,

Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.

Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,

Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,

Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.

Et le chaste secret du rêve de vos ans

Périra tout entier sous votre tombe obscure

Où rien n'attirera le regard des passants.

Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature,

Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,

Et pour les malvenus elle est avare et dure.

Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés!

L'occasion leur est toujours bonne et fidèle:

Ils trouvent au désert des palais enchantés,

Ils tettent librement la féconde mamelle;

La chimère à leur voix s'empresse d'accourir,

Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.

Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir

Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,

Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.

S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie,

Une petite fleur sous leur pâle gazon,

Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie.

Un rayon de soleil brille à leur horizon,

Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage

Avec un flot de pluie éteindra le rayon.

L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,

Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment.

Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.

L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,

Sur leur front découvert lâchera la tortue,

Car ils doivent périr inévitablement.

L'aigle manque son coup; quelque vieille statue

Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,

Quitte son piédestal, les écrase et les tue.

Le cœur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;

Leur chien même les mord et leur donne la rage;

Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.

Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;

D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort,

Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage!

Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;

Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule

Pour un pareil athlète est à peine assez fort.

Après la vie obscure une mort ridicule;

Après le dur grabat un cercueil sans repos

Au bord d'un carrefour où la foule circule.

Ils tombent inconnus de la mort des héros,

Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,

Se fait effrontément un socle de leurs os.

Sur son trône d'airain, le Destin qui s'en raille

Imbibe leur éponge avec du fiel amer,

Et la Nécessité les tord dans sa tenaille.

Tout buisson trouve un dard pour déchirer leur chair,

Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,

Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.

Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe;

Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,

Tout plomb vole à leur cœur et pas un seul n'échappe.

La tombe vomira leur fantôme odieux.

Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;

Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.

Cette histoire sinistre est votre propre histoire,

O mon âme! ô mon cœur! peut-être même, hélas!

La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.

C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas

De grands événements et des malheurs de drame,

Une douleur qui chante et fait un grand fracas;

Quelques fils bien communs en composent la trame,

Et cependant elle est plus triste et sombre à voir

Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.

Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir;

Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,

Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?

O vous que nul amour et que nul vin n'enivre,

Frères désespérés, vous devez être prêts

Tour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!

Le néant a des lits et des ombrages frais.

La Mort fait mieux dormir que son frère Morphée,

Et les pavots devraient jalouser les cyprès.

Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée!

Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,

Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.

Cesse de te roidir contre le sort jaloux,

Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,

Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.

Le sable des chemins ne garde pas ta trace,

L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur

Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.

Pour y graver un nom ton airain est bien dur,

O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare

Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.

Il faut un grand génie avec un bonheur rare

Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,

Et de ce double don le destin est avare.

Hélas! et le poëte est pareil à l'amant,

Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,

Quelque rêve chéri caressé chastement:

Eldorado lointain, pierre philosophale

Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;

Un astre impérieux, une étoile fatale.

L'étoile fuit toujours, ils lui courent après;

Et le matin venu, la lueur poursuivie,

Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.

C'est une belle chose et digne qu'on l'envie

Que de trouver son rêve au milieu du chemin,

Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.

Quel plaisir quand on voit briller le lendemain

Le baiser du soleil aux frêles colonnades

Du palais que la nuit éleva de sa main!

Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades,

Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,

Et perce triomphant les vitreuses arcades.

Il est beau d'arriver où tendait son essor,

De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,

Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor;

De faire, du plus creux de son âme profonde,

Rayonner son idée ou bien sa passion,

D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;

D'unir heureusement le rêve à l'action,

D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue,

Et de donner un trône à son ambition;

D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue,

Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal

Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.

Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal.

Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:

Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.

L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague,

Montant les escaliers qui mènent à nos tours,

Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.

Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds,

Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires

S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.

Sur les autels déserts des basiliques noires,

Les saints désespérés, et reniant leur Dieu,

S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires.

Le soleil désolé, penchant son œil de feu,

Pleure sur l'univers une larme sanglante;

L'ange dit à la terre un éternel adieu.

Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante;

L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;

Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.

Les plumes s'useront aux ailes du vautour,

Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,

Et du monde vingt fois il refera le tour;

Puis il retombera dans cette eau solitaire

Où le rond de sa chute ira s'élargissant:

Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.

Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.

Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;

Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.

Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,

Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux

Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.

Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?

Le vieil Atlas lassé retire son épaule

Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.

L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;

La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;

L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.

Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel

Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie,

Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.

Quand notre passion sera-t-elle finie?

Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;

La sueur ronge teint notre face jaunie.

Assez comme cela! nous avons trop souffert;

De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,

Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.

Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;

Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,

Et le prêtre demande un autre sacrifice.

Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;

Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée

N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.

Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée.

THÉBAÏDE

Mon rêve le plus cher et le plus caressé,

Le seul qui rie encore à mon cœur oppressé,

C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,

Dans une solitude inabordable, affreuse;

Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra

Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra,

Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,

Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches;

Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,

Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités,

Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,

Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume

Et boire la rosée à ton calice ouvert,

O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert

Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte!

De mon cœur dépeuplé je fermerais la porte

Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir

Du monde des vivants n'y pût pas revenir;

J'effacerais mon nom de ma propre mémoire,

Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire

Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,

Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet;

Car je sais maintenant que vaut cette fumée

Qu'au-dessus du néant pousse une renommée.

J'ai regardé de près et la science et l'art:

J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard;

J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée

L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée;

Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon

Impalpable, qui teint l'aile du papillon,

Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.

Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence,

Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la Mort,

Un pauvre naufragé des tempêtes du sort!

Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,

Égrène sur son front le pavot inodore,

Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,

Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.

Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille,

Faites taire les vents et bouchez son oreille,

Pour qu'il n'entende pas le retentissement

Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement

Qu'en s'en allant au but où son destin la mène

Sur le chemin du temps fait la famille humaine!

Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;

Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;

J'ai les talons usés de battre cette route

Qui ramène toujours de la science au doute.

Assez je me suis dit: Voilà la question.

Va, pauvre rêveur, cherche une solution

Claire et satisfaisante à ton sombre problème,

Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime;

Mon beau prince danois marche les bras croisés,

Le front dans la poitrine et les sourcils froncés;

D'un pas lent et pensif arpente le théâtre,

Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre

Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;

Épuise ta vigueur en stériles efforts,

Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,

Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.

C'est à ce degré là que je suis arrivé.

Je sens ployer sous moi mon génie énervé;

Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,

Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.

Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr;

Si dans un coin du cœur il éclôt un désir,

Lui couper sans pitié ses ailes de colombe;

Être comme est un mort étendu sous la tombe;

Dans l'immobilité savourer lentement,

Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:

Voilà quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude

D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,

Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux

Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,

Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes

Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.

C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé,

Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé

Que ces vieux mendiants que jusques à la porte

Le chien de la maison en grommelant escorte.

C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir,

Comme un petit enfant, je demande à dormir;

Je veux dans le néant renouveler mon être,

M'isoler de moi-même et ne plus me connaître,

Et comme en un linceul, sans y laisser un pli,

Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.

J'aimerais que ce fût dans une roche creuse,

Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse,

Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,

Où le pied d'un vivant jamais ne se posa;

Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves,

Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres chauves,

Avec un horizon sans couronne d'azur,

Bornant de tous côtés le regard comme un mur,

Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate,

Quelque maigre héron debout sur une patte.

Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil

Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil,

Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte

Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte,

Marquerait par sa chute aux sons intermittents

Le battement égal que fait le cœur du temps.

Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,

Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche,

Je demeurerais là les genoux au menton,

Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton,

Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;

Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;

Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,

Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.

C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère;

Un couvent est un port qui tient trop à la terre;

Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer

Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer.

Dût sombrer le navire avec toute sa charge,

J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.

Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent,

Aux simples naufragés de l'âme le couvent.

A moi la solitude effroyable et profonde,

Par dedans, par dehors!

Un couvent, c'est un monde;

On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit:

La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit

Passer au long du cloître une forme angélique;

La cloche vous murmure un chant mélancolique;

La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus

Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus

De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles,

Volent les chérubins en légions vermeilles.

Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,

A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;

L'extase vous remplit d'ineffables délices,

Et vos cœurs parfumés sont comme des calices;

Vous marchez entourés de célestes rayons,

Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!

Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître,

Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître,

Dans le jardin fleuri de la mysticité,

Les pétales d'argent du lis de pureté;

Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,

Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,

Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,

Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés

Senti des voluptés comparables aux vôtres?

Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres?

Quel amant a jamais, à l'âge où l'œil reluit,

Dans tout l'enivrement de la première nuit,

Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,

Et baisé les pieds nus de la plus belle femme

Avec la même ardeur que vous les pieds de bois

Du cadavre insensible allongé sur la croix?

Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide

Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide?

Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,

Dans un calice d'or perle le sang divin.

Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes;

Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,

Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux

Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,

Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:

Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase.

Nous, nos contentements dureront peu de jours;

Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.

Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,

Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure,

Vous achetez le ciel avec l'éternité.

Malgré ta règle étroite et ton austérité,

Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes

S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes;

Une tête de mort, grimaçante pour nous,

Sourit à leur chevet du rire le plus doux;

Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,

Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière;

Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,

Dans les transports divins, un cœur chaste et brûlant;

Ils se baignent aux flots de l'océan de joie,

Et sous la volupté leur âme tremble et ploie

Comme fait une fleur sous une goutte d'eau;

Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau.

Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule,

Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle,

Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,

Croire que tout s'est fait comme il était écrit.

Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,

Qui veillent sans lumière et combattent sans armes;

Il est des malheureux qui ne peuvent prier

Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier.

Tous ne se baignent pas dans la pure piscine

Et n'ont pas même part à la table divine:

Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,

Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.

Aussi je me choisis un antre pour retraite

Dans une région détournée et secrète

D'où l'on n'entende pas le rire des heureux

Ni le chant printanier des oiseaux amoureux;

L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,

Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;

Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,

Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait

Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.

De tous les sentiments croulés dans la ruine

Du temple de mon âme, il ne reste debout

Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.

Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;

Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;

A peine vingt épis sont tombés du faisceau:

Je puis derrière moi voir encor mon berceau.

Mais les soucis amers de leurs griffes arides

M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides

Pour en faire une fosse à chaque illusion.

Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,

Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,

Et dès le premier mot sachant la fin du livre.

Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:

Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui;

Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires,

Plutôt que les enfants, les estime les pères.

Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;

Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris

Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,

Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes

Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,

Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,

Le moins accompagné sur la route du monde,

Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde,

Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé.

Celui dont le navire est le plus allégé

D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette

Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,

Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau

Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau.

L'univers décrépit devient paralytique,

La nature se meurt, et le spectre critique

Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.

Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?

Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde

Qui dois sonner là haut la fanfare du monde?

Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main,

Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?

1873.

ROCAILLE

Connaissez-vous dans le parc de Versaille

Une Naïade, œil vert et sein gonflé?

La belle habite un château de rocaille

D'ordre toscan et tout vermiculé.

Sur les coraux et sur les madrépores

Toute l'année elle dort dans les joncs;

Dans le bassin, les grenouilles sonores

Chantent en chœur et font mille plongeons.

La fête vient; la coquette Naïade

S'éveille en hâte et rajuste ses nœuds,

Se peigne, et met ses habits de parade

Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.

Elle descend l'escalier, et sa queue

En flots d'argent sur les marches la suit;

La roide étoffe à trame blanche et bleue

A chaque pas derrière elle bruit.

PASTEL

J'aime à vous voir en vos cadres ovales,

Portraits jaunis des belles du vieux temps,

Tenant en main des roses un peu pâles,

Comme il convient à des fleurs de cent ans.

Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,

A fait mourir vos œillets et vos lis,

Vous n'avez plus que des mouches de boue

Et sur les quais vous gisez tout salis.

Il est passé le doux règne des belles;

La Parabère avec la Pompadour

Ne trouveraient que des sujets rebelles,

Et sous leur tombe est enterré l'amour.

Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,

Vous respirez vos bouquets sans parfums,

Et souriez avec mélancolie

Au souvenir de vos galants défunts.

1835.

WATTEAU

Devers Paris, un soir, dans la campagne,

J'allais suivant l'ornière d'un chemin,

Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne

Que ma douleur qui me donnait la main.

L'aspect des champs était sévère et morne,

En harmonie avec l'aspect des cieux;

Rien n'était vert sur la plaine sans borne,

Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.

Je regardai bien longtemps par la grille,

C'était un parc dans le goût de Watteau:

Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,

Sentiers peignés et tirés au cordeau.

Je m'en allai l'âme triste et ravie;

En regardant j'avais compris cela:

Que j'étais près du rêve de ma vie,

Que mon bonheur était enfermé là.

LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE
A LOUIS BOULANGER

Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;

Je marchais en aveugle et tâtant le chemin,

Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.

Mon conducteur céleste avait quitté ma main;

J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire,

Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.

La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,

La noble dame à qui j'ai donné mon amour,

Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.

Béatrix dans les cieux avait fui sans retour,

Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire,

Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.

A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire

Quel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer

D'être ainsi confiné dans la demeure noire.

Sur ma tête pesait la coupole de fer,

Et je sentais partout, comme une mer glacée,

Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.

Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée,

Comme fait dans sa cage un captif impuissant,

Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.

Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,

Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière

M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.

Sur mon œil ébloui palpitait ma paupière

Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;

On m'eut pris, à me voir, pour un homme de pierre.

Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,

Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture

Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.

Comme sur un balcon, une riche tenture

Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer

Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.

Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,

Se crêpaient mollement et faisaient une frange

Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.

Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange,

Les grands pins balançant leur large parasol

Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.

Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,

Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes,

Des papillons peureux suspendus dans leur vol.

Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,

Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant

Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.

Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant,

Avec ses bras de lis environnant la terre,

Aux avances des fleurs répondait doucement.

Afin de célébrer le solennel mystère,

La nature avait mis son plus riche manteau,

Les éléments joyeux faisaient trêve à leur guerre.

O miracle de l'art! ô puissance du beau!

Je sentais dans mon cœur se redresser mon âme

Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.

L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,

Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,

M'engageait à monter par l'escalier de flamme.

Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs;

Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,

Et les échos charmés disaient des fins de vers.

Beau cygne italien, roi des amours fidèles,

Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux

Semble un roucoulement de blanches tourterelles;

Figure à l'air pensif, et toujours à genoux,

Les mains jointes devant ton idole muette,

Te voilà donc vivante et revenue à nous!

Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte;

Le camail écarlate encadre ton front pur

Et marque austèrement l'ovale de ta tête.

Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur

Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde,

Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.

Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde;

Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.

Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.

Sous le laurier mystique et le divin rayon,

Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,

Entre la rêverie et l'inspiration.

Un chœur harmonieux autour de toi voltige:

C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,

Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige;

Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'œil en feu;

C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère;

Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.

Les Grâces, dénouant leur ceinture légère,

Dansent derrière toi, sur le char triomphal;

A l'égal d'un César le monde te révère.

A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,

Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,

D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.

Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes,

Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers,

Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;

De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers

Soufflent allégrement aux bouches des trompettes,

Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers,

Sur le devant du char les filles les mieux faites,

Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté,

Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.

Tu viens du Capitole où César est monté.

Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque,

Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.

Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,

Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.

Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque.

Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,

Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes;

Ton rôle fut toujours pacifique et serein.

Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes,

Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts,

Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes;

Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs

Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure,

Avec les rossignols tu gazouilles des vers.

Car toujours dans ton cœur vibre un écho sonore,

Et toujours sur ta bouche on entend palpiter

Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.

Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter:

C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes,

Et le monde à genoux les devrait écouter.

Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites

Les tigres tachetés et les grands lions roux

Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes;

Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,

De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire,

Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.

Faire sortir les ours de leur caverne noire,

En agneaux caressants transformer les lions,

O poëtes! voilà la véritable gloire;

Et non pas de pousser à des rébellions

Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme,

Que l'on déchaîne au jour des révolutions.

Sur l'autel idéal entretenez la flamme,

Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,

Par l'admiration et l'amour de la femme.

Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau,

Mettez l'idée au fond de la forme sculptée,

Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau.

Que votre douce voix, de Dieu même écoutée,

Au milieu du combat jetant des mots de paix,

Fasse tomber les flots de la foule irritée.

Que votre poésie, aux vers calmes et frais,

Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive

Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts.

Faites de la musique avec la voix plaintive

De la création et de l'humanité,

De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.

Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté

Vous représentera dans une immense toile,

Sur un char triomphal par un peuple escorté:

Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!

1836.

MELANCHOLIA

J'aime les vieux tableaux de l'école allemande:

Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,

Pâles comme le lis, blondes comme le miel,

Les genoux sur la terre et le regard au ciel,

Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine,

Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine;

Les chérubins joufflus au plumage d'azur,

Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur;

Les grands anges tenant la couronne et la palme;

Tout ce peuple mystique au front grave, à l'œil calme,

Qui prie incessamment dans les missels ouverts,

Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.

Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,

Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse:

Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement

Arrondir cette forme et ce linéament;

Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale

Tant de simplicité pieuse et virginale;

Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,

Plus d'amour dans son cœur et plus d'azur aux cieux;

Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes

Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.

Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté,

Ce cachet de candeur et de sérénité.

Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,

Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane;

On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,

Avait passé la nuit chez la Fornarina.

Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,

Ils ont parfaitement compris la basilique:

Rien de grossier en eux, rien de matériel;

Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.

Seuls ils ont le secret de ces divins sourires

Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;

Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,

Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,

Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme,

Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.

Auprès d'Albert Dürer Raphaël est païen:

C'est la beauté du corps, c'est l'art italien,

Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,

Qui met entre les bras de la Vénus antique,

Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;

Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,

Ni le Buonarotti, ni Corrége, ni Guide;

L'antiquité profane est le fil qui les guide:

Apollon sert de type à l'ange saint Michel;

Le Jupiter tonnant devient Père éternel;

La tunique latine est taillée en étole,

Et l'on fait une église avec le Capitole.

J'en excepte pourtant Cimabuë, Giotto,

Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo.

Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,

Entre des cardinaux et des filles de joie;

Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,

Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.

C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage

Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;

C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,

Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;

Leur atelier à tous était le cimetière,

Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.

Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux,

On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.

Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,

Les mains jointes, tout droits, dans la même posture

De contemplation extatique où sont peints

Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.

Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,

Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche,

Même à nos yeux savants reluit d'une beauté

Toute jeune de charme et de naïveté.

Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance

Brille ineffablement quelque haute espérance;

L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend

Pour revoler aux cieux que le suprême instant.

Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée

Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;

L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,

Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.

C'est que la vie alors de croyance était pleine,

C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine

De quelque ange attardé s'en retournant au ciel;

C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;

C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,

Et que sur chaque roche une cellule assise

Cachait un fou sublime, insensé de la Croix;

Le désert se peuplait de lueurs et de voix;

Dans toute obscurité rayonnait un mystère;

On aimait, et le ciel descendait sur la terre.

Gothique Albert Dürer, oh! que profondément

Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand!

Que de virginité, que d'onction divine

Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine!

Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit!

Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,

Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,

Et qui se lit partout dans ton œuvre, ô grand maître!

C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,

D'autre amour dans le cœur que celui de ton art;

C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries

L'ovale gracieux de tes belles Maries,

O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien!

Comme de Raphaël et comme de Titien:

Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse.

Tout terrestre désir devant elle s'apaise,

Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,

Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.

Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,

Et tu n'enivres pas dans de sales orgies

L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté

Pour que l'on crut encore à la sainte beauté.

Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;

Mais, le cœur inondé d'une austère tristesse,

Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,

En Allemand naïf, en honnête bourgeois,

Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique;

Et ton talent caché, comme une fleur mystique,

Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,

Répandait ses parfums et s'épanouissait.

Il me semble te voir au coin de ta fenêtre

Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre.

L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,

Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Dürer!

Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches,

Et découpe ses toits aux silhouettes sèches;

Toi, le coude au genou, le menton dans la main,

Tu rêves tristement au pauvre sort humain:

Que pour durer si peu la vie est bien amère,

Que la science est vaine et que l'art est chimère,

Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel,

Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel.

Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie,

Tu t'es peint, ô Dürer! dans ta Mélancolie,

Et ton génie en pleurs, te prenant en pitié,

Dans sa création t'a personnifié.

Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,

Plus plein de rêverie et de douleur profonde,

Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos,

Dans l'immobilité du plus complet repos.

Son vêtement, drapé d'une façon austère,

Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère,

Son front est couronné d'ache et de nénufar;

Le sang n'anime pas son visage blafard;

Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie

Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,

Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.

Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,

Son regard dans son œil brille comme une lampe,

Et convulsivement sa main presse sa tempe.

Sans ordre autour de lui mille objets sont épars,

Ce sont des attributs de sciences et d'arts;

La règle et le marteau, le cercle emblématique,

Le sablier, la cloche et la table mystique,

Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;

Cependant c'est un ange et non pas un démon.

Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture

Lui sert à crocheter les secrets de nature.

Il a touché le fond de tout savoir humain;

Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,

Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,

Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre,

Il est triste; et son chien, de le suivre lassé,

Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé.

Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,

Le vieux père Océan lève sa face morne,

Et dans le bleu cristal de son profond miroir

Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir.

Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,

Porte écrit dans son aile ouverte en banderole:

Mélancolie. Au bas, sur une meule assis,

Est un enfant dont l'œil, voilé sous de longs cils,

Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,

Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille.

Voilà comme Dürer, le grand maître allemand,

Philosophiquement et symboliquement,

Nous a représenté, dans ce dessin étrange,

Le rêve de son cœur sous une forme d'ange.

Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi;

Et nos peintres la font autrement. La voici:

—C'est une jeune fille et frêle et maladive,

Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,

Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé;

Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé,

Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule,

Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;

Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,

Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.

La brise à plis légers fait voler son écharpe,

Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;

Un album, un roman, près d'elle sont ouverts:

Car la mode la suit jusque dans ses déserts.

Notre Mélancolie est petite-maîtresse,

Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;

Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;

Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut;

Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;

C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,

Cause fort bien musique, et peinture pas mal;

Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;

Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,

Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.

On ne la verra pas enterrer tristement

Dans quelque sierra son teint pâle et charmant,

Ses grâces de malade et ses petites mines,

Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines

Promener loin du bruit ses méditations:

Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions,

Il faut que les journaux en puissent rendre compte;

Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;

Avec chaque soupir elle souffle un roman;

Elle meurt, mais ce n'est que littérairement.

Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde;

Et si son front de nacre est coupé d'une ride,

Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort:

Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.

Mais c'est que de Paris une robe attendue

Arrive chiffonnée et de taches perdue.

Ah! quelle différence, et que près de ces vieux

Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,

Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines.

Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines

Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur,

Chez qui la tête semble avoir pompé le cœur.

La passion est morte avec la foi; la terre

Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,

Et se suspend encore aux lèvres du soleil;

Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil

Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes

Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.

D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,

Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.

Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,

Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.

Nous sommes le Gemmi; le reflet du passé

Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effacé,

Il ne restera plus qu'une neige incolore;

Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,

Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,

Et l'incendie éteint pourra se rallumer;

Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,

Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.

De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas

Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,

Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre

De notre siècle, à nous, et la voyant entière,

Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscité,

Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté.

1834.