WeRead Powered by ReaderPub
Poésies Complètes - Tome 1 cover

Poésies Complètes - Tome 1

Chapter 7: PAYSAGE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A chronological collection of the poet's early and mid-career verse that gathers pieces composed over many years and restores them to their original ordering. The poems move between intimate domestic interiors, small painterly landscapes with a restrained, Flemish-like touch, and fanciful lyrics that privilege ornament, musicality, and imaginative detail over linear narrative. A preface frames the poems with an explicit defense of art for art's sake, asserting that beauty and luxury serve aesthetic ends rather than practical utility. Editorial restorations recover original titles, dedications, epigraphs and previously omitted or unpublished pieces, presenting recurring concerns of longing, reverie, and the pleasures of pure sensation.

The Project Gutenberg eBook of Poésies Complètes - Tome 1

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Poésies Complètes - Tome 1

Author: Théophile Gautier

Release date: November 14, 2013 [eBook #44180]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES COMPLÈTES - TOME 1 ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

THÉOPHILE GAUTIER


POÉSIES
COMPLÈTES


TOME PREMIER


PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11


1889

POÉSIES COMPLÈTES
DE
THÉOPHILE GAUTIER
I

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 chaque volume

Poésies complètes 2 vol.
Émaux et Camées. Édition définitive, ornée d'un Portrait à l'eau-forte par J. Jacquemart 1 vol.
Mademoiselle de Maupin 1 vol.
Le Capitaine Fracasse 2 vol.
Le Roman de la Momie 1 vol.
Spirite, nouvelle fantastique 1 vol.
Voyage en Italie. (Nouvelle édition) 1 vol.
Voyage en Espagne (Tra los montes) 1 vol.
Voyage en Russie 1 vol.
Romans et Contes (Avatar.—Jettatura, etc.) 1 vol.
Nouvelles (La Morte amoureuse.—Fortunio, etc) 1 vol.
Tableaux de Siège.—(Paris, 1870-1871) 1 vol.
Théatre (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol.
Les Jeunes-France, suivis de Contes humouristiques 1 vol.
Histoire du Romantisme, suivie de Notices romantiques et d'une Étude sur les Progrès de la Poésie française (1830-1868) 1 vol.
Portraits contemporains (littérateurs, peintres, sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte par lui-même, vers 1833 1 vol.
L'Orient 2 vol.
Le Capitaine Fracasse, illustré de 60 dessins par G. Doré, gravées sur bois par les premiers artistes. 1 vol. grand in-18 24 fr.

Paris.—Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.—23886

AVERTISSEMENT

Cette nouvelle édition des poésies complètes de Théophile Gautier, est divisée en trois séries:

1o les deux volumes que nous publions;

2o les Émaux et Camées.

Le poëte ayant donné lui-même, en 1872, une édition définitive des Émaux et Camées, nous n'avons pas eu à nous en occuper.

Voici comment nous avons procédé pour les deux premiers volumes.

En principe, nous avons adopté partout l'ordre chronologique.

Le premier volume s'ouvre donc par les: «Poésies» parues en 1830, qui se terminaient par la pièce intitulée: Soleil couchant. Elles furent remises en vente en 1832, avec adjonction d'une préface, de quelques pièces nouvelles et d'Albertus; en un volume, portant le titre de: Albertus ou l'Ame et le Péché. C'est ce volume (daté de 1833) qui nous a servi de modèle. Théophile Gautier y ayant fait quelques corrections, en 1845, lors de la publication de ses Poésies complètes, nous avons respecté ces corrections.

Des nécessités typographiques avaient forcé l'éditeur de 1845 à diviser la première partie de l'œuvre en quatre groupes: «Élégies,—Paysages,—Intérieurs,—Fantaisies.»—Par suite de cette disposition, les titres avaient été remplacés par des numéros, les épigraphes et les dédicaces avaient disparu, la préface d'Albertus avait été supprimée.

Quelques pièces du recueil de 1832 avaient été omises dans celui de 1845, nous les avons remises à leurs places et réimprimées pour la première fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient pas parmi celles du volume de 1830-1832 y avaient été mêlées par erreur, nous leur avons rendu leurs places dans le second volume.

En même temps que nous avons restitué aux poëmes leur classement primitif, nous les avons réimprimés tels qu'ils étaient dans l'édition originale, avec leurs titres, leurs dédicaces et leurs épigraphes. Enfin nous avons rétabli la préface d'Albertus en tête de la première partie de ce premier volume, lequel se termine par les pièces composées de 1833 à 1838, et qui furent publiées pour la première fois à cette dernière date à la suite de La Comédie de la Mort.

Tel est le plan du premier volume.

Le second volume comprend:

1o La Comédie de la Mort (1838);

2o España et les Poésies diverses (1838-1845), conformément au texte de l'édition de 1845;

3o Toutes les poésies publiées depuis 1831 jusqu'à 1872, restées éparses dans les journaux et les revues et que le poëte n'avait pas pris le soin de réunir;

4o Enfin, toutes les poésies absolument inédites dont nous avons retrouvé les autographes.

Dans ces deux volumes nous avons daté les morceaux chaque fois qu'il nous a été possible de le faire avec certitude. Un grand nombre de pièces et de fragments avaient disparu lors des diverses réimpressions, nous les avons rétablis.

Pour la publication des Poésies inédites et des Poésies posthumes, nous avons, après mûre réflexion, adopté une règle inflexible, dont nous devons rendre compte au public lettré.

Nous avions à choisir entre deux méthodes: il nous fallait, ou publier tout, ou faire un choix. Nous nous sommes rappelé que notre mission était de recueillir et non de juger. Il nous a semblé que nul éditeur honnête et respectueux n'avait le droit de dire: «Théophile Gautier aurait publié ce morceau.» ou bien: «Il eût supprimé celui-là.» Nous n'avons donc rien supprimé.

Avons-nous retrouvé toutes les poésies inédites de Théophile Gautier? Nous répondons sans hésiter:—Non.

Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup d'autres encore. La certitude nous en a été acquise par le grand nombre même des pièces que nous avons découvertes; la preuve incontestable nous en a été fournie à diverses reprises au cours même de nos recherches.

Nous faisons ici appel à tous ceux entre les mains desquels se trouvent des manuscrits de Théophile Gautier, nous les supplions de nous en donner communication. Nous leur rappelons que c'est pour eux un devoir sacré de probité littéraire, de rendre à l'œuvre du poëte tout ce qui lui appartient.

M. D.

Septembre 1875.

1 2

PRÉFACE

L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif qui use sa vie en famille avec deux ou trois amis et à peu près autant de chats.

Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est pour lui l'univers.—Le manteau de la cheminée est son ciel; la plaque, son horizon.

Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fenêtre, et il n'a pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il n'est ni rouge, ni blanc, ni même tricolore; il n'est rien, il ne s'aperçoit des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres. Il aime mieux être assis que debout, couché qu'assis.—C'est une habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour toujours.—Il fait des vers pour avoir un prétexte de ne rien faire, et ne fait rien sous prétexte qu'il fait des vers.

Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il sait que le vent ne souffle pas à la poésie; il sent parfaitement toute l'inopportunité d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas de jeter entre deux émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume purement littéraire; il a pensé que c'était une œuvre pie et méritoire par la prose qui court, qu'une œuvre d'art et de fantaisie où l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, où l'on n'a exploité aucune turpitude pour le succès.

Il s'est imaginé (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le cœur se levait à cette polémique indécente et furibonde de maintenant.

Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il y souscrit d'avance.—Il connaît très-bien les défauts et les taches de son livre; s'il n'a pas évité les uns et enlevé les autres, c'est qu'ils sont tellement inhérents à sa nature, qu'il ne saurait exister sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne à sa paresse.

Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes et autres qui lui demanderont à quoi cela rime,—il répondra: Le premier vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de suite.

A quoi cela sert-il?—Cela sert à être beau.—N'est-ce pas assez? comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce que l'homme n'a pu détourner et dépraver à son usage.

En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse d'être belle.—Elle rentre dans la vie positive, de poésie elle devient prose, de libre, esclave.—Tout l'art est là.—L'art, c'est la liberté, le luxe, l'efflorescence, c'est l'épanouissement de l'âme dans l'oisiveté.—La peinture, la sculpture, la musique ne servent absolument à rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets rares, les parures singulières, sont de pures superfluités.—Qui voudrait cependant les retrancher?—Le bonheur ne consiste pas à avoir ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.—Il y a et il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux d'Ingres et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront plus utiles que les chemins de fer et les bateaux à vapeur.

A tout cela si on lui répond: «Fort bien,—mais vos vers ne sont pas beaux.» Il passera condamnation et tâchera de s'amender.—Il espère toutefois qu'on voudra bien lui savoir gré de l'intention.

—Maintenant, deux mots sur ce volume.—Les pièces qu'il renferme ont été composées à de grandes distances les unes des autres, et imprimées au fur et à mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas indiquées; l'auteur n'a pas eu la prétention de faire des monuments. Les premières se rattachent presque à son enfance; les dernières, le poëme surtout, le touchent de plus près; les plus anciennes remontent jusqu'en 1826.—Six ans, c'est un siècle aujourd'hui; les plus modernes sont de 1831.—On verra s'il y a progrès.

Ce sont d'abord de petits intérieurs d'un effet doux et calme, de petits paysages à la manière des Flamands, d'une touche tranquille, d'une couleur un peu étouffée, ni grandes montagnes, ni perspectives à perte de vue, ni torrents, ni cataractes.—Des plaines unies avec des lointains de cobalt, d'humbles coteaux rayés où serpente un chemin, une chaumière qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nénuphars, un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la rosée.—Un nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne qui s'abat sur un donjon gothique.—Voilà tout; et puis, pour animer la scène, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle jouant dans un rayon de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi, une alouette qui s'élève d'un sillon, un merle qui siffle sous une haie, une abeille qui picore et bourdonne.—Les souvenirs de six mois passés dans une belle campagne.—Çà et là comme une aube de l'adolescence qui va luire, un désir, une larme, quelques mots d'amour, un profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se prononcent pas encore.—A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les méplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit à la légende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom Albertus, et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus importante et la plus actuelle du recueil.

Si ces études franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie à quelques jeunes gens et aider quelques inexpériences, l'auteur ne regrettera pas la peine qu'il a prise.—Si le livre passe inaperçu, il ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront usé innocemment quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre.

Octobre 1832.

POÉSIES
1830-1832

Oh! si je puis un jour!
A. Chénier.

8

MÉDITATION

... Ce monde où les meilleures choses
Ont le pire destin.
Malherbe.

Virginité du cœur, hélas! sitôt ravie!

Songes riants, projets de bonheur et d'amour,

Fraîches illusions du matin de la vie,

Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?

Pourquoi?... Ne voit-on pas qu'à midi la rosée

De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs,

Que l'anémone frêle, au vent froid exposée,

Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?

Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide,

En passant par la fange y perd sa pureté;

Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide

Bientôt ternit l'éclat et la sérénité?

Le monde est fait ainsi: loi suprême et funeste!

Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants

Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste:

La rose vit une heure et le cyprès cent ans.

MOYEN AGE

Y ot un grant et vieil chastex
A messire Yvain qui fut tex;
Ot tours, donjons, machecoulis,
Fossés d'iave nette remplis,
Murs de fine pierre de taille,
Couverts d'engins por la bataille.
Ancien fabliau.

Quand je vais poursuivant mes courses poétiques,

Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques;

J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris,

Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris,

Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës,

Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës,

Légendes des vieux temps où les preux et les saints

Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins;

Avec ses minarets moresques, la chapelle

Dont la cloche qui tinte à la prière appelle;

J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés,

Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés,

Au sommet des donjons leurs girouettes frêles

Que la blanche cigogne effleure de ses ailes;

Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés,

De monstres, de griffons, bizarrement ornés,

Leurs larges escaliers aux marches colossales,

Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles,

Où comme une voix faible erre et gémit le vent,

Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant,

Paré de souvenirs d'amour et de féerie,

Le brillant moyen âge et la chevalerie.

ÉLÉGIE I

Dame, d'amer déesse
Pour votre grace avoir,
Vous offre ma jeunesse.
Mes biens et mon avoir.
A. Chartier.

Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d'elle,

A ma pensée ardente un souvenir fidèle

La ramène;—il me semble ouïr sa douce voix

Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois

Avec son collier d'or, avec sa robe blanche,

Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche

De son chapeau de paille, et le sourire fin

Qui découvre ses dents de perle,—telle enfin

Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes

Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes;

Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas

Une femme au teint pâle, et mesurant ses pas,

Au regard nuagé de langueur, une Anglaise

Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise

La tête sur sa main à rêver longuement,

A lire Grandisson et Werther; non vraiment:

Mais une belle enfant inconstante et frivole,

Qui ne rêve jamais; une brune créole

Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours

Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;

A la taille élancée, à la gorge divine,

Que sous les plis du lin la volupté devine.

PAYSAGE

..... omnia plenis
Rura natant fossis.
P. Virgilius Maro.

Pas une feuille qui bouge,

Pas un seul oiseau chantant,

Au bord de l'horizon rouge

Un éclair intermittent;

D'un côté rares broussailles,

Sillons à demi noyés,

Pans grisâtres de murailles,

Saules noueux et ployés;

De l'autre, un champ que termine

Un large fossé plein d'eau,

Une vieille qui chemine

Avec un pesant fardeau,

Et puis la route qui plonge

Dans le flanc des coteaux bleus,

Et comme un ruban s'allonge

En minces plis onduleux.

LA JEUNE FILLE

La vierge est un ange d'amour.
A. Guiraud.

Dieu l'a faite une heureuse et belle créature.
Inédit, M*****.

Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,

A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants;

Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche,

La jeune fille plaît: ou réservée ou franche,

Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don

De charmer est le sien, autant par l'abandon

Que par la retenue; en Occident, Sylphide,

En Orient, Péri, vertueuse, perfide,

Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,

Sous l'ogive gothique assise auprès du feu,

Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées

Et nos heures, pourtant si vite dépensées,

Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur,

Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur

Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne

Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe

Nous appelant vers elle, et murmurant des mots

Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.

Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes,

Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,

Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux.

La jeune fille!—elle est un souvenir des cieux,

Au tissu de la vie une fleur d'or brodée,

Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée!

LE MARAIS
A MON AMI ARMAND E***

Ainsi près d'un marais on contemple voler
Mille oiseaux peinturés.
Amadis Jamyn.

En chasse, et chasse heureuse.
Alfred de Musset.

C'est un marais dont l'eau dormante

Croupit, couverte d'une mante

Par les nénuphars et les joncs:

Chaque bruit sous leurs nappes glauques

Fait au chœur des grenouilles rauques

Exécuter mille plongeons;

La bécassine noire et grise

Y vole quand souffle la bise

De novembre aux matins glacés;

Souvent, du haut des sombres nues

Pluviers, vanneaux, courlis et grues

Y tombent, d'un long vol lassés.

Sous les lentilles d'eau qui rampent,

Les canards sauvages y trempent

Leurs cous de saphir glacés d'or;

La sarcelle à l'aube s'y baigne,

Et, quand le crépuscule règne,

S'y pose entre deux joncs, et dort.

La cigogne dont le bec claque,

L'œil tourné vers le ciel opaque,

Attend là l'instant du départ,

Et le héron aux jambes grêles,

Lustrant les plumes de ses ailes,

Y traîne sa vie à l'écart.

Ami, quand la brume d'automne

Étend son voile monotone

Sur le front obscurci des cieux,

Quand à la ville tout sommeille

Et qu'à peine le jour s'éveille

A l'horizon silencieux,

Toi dont le plomb à l'hirondelle

Toujours porte une mort fidèle,

Toi qui jamais à trente pas

N'as manqué le lièvre rapide,

Ami, toi, chasseur intrépide,

Qu'un long chemin n'arrête pas;

Avec Rasko, ton chien qui saute

A ta suite dans l'herbe haute,

Avec ton bon fusil bronzé,

Ta blouse et tout ton équipage,

Viens t'y cacher près du rivage,

Derrière un tronc d'arbre brisé.

Ta chasse sera meurtrière;

Aux mailles de ta carnassière

Bien des pieds d'oiseaux passeront,

Et tu reviendras de bonne heure,

Avant le soir, en ta demeure,

La joie au cœur, l'orgueil au front.

SONNET I

Aux seuls ressouvenirs
Nos rapides pensers volent dans les étoiles.
Théophile.

Aux vitraux diaprés des sombres basiliques,

Les flammes du couchant s'éteignent tour à tour;

D'un âge qui n'est plus précieuses reliques,

Leurs dômes dans l'azur tracent un noir contour;

Et la lune paraît, de ses rayons obliques

Argentant à demi l'aiguille de la tour,

Et les derniers rameaux des pins mélancoliques

Dont l'ombre se balance et s'étend alentour.

Alors les vibrements de la cloche qui tinte,

D'un monde aérien semblent la voix éteinte,

Qui par le vent portée en ce monde parvient;

Et le poëte, assis près des flots, sur la grève,

Écoute ces accents fugitifs comme un rêve,

Lève les yeux au ciel, et triste se souvient.

SERMENT

L'on ne seust en nule terre
Nul plus bel cors de fame querre.
Roman de la Rose.

Par tes yeux si beaux sous les voiles

De leurs franges de longs cils noirs,

Soleils jumeaux, doubles étoiles,

D'un cœur ardent ardents miroirs;

Par ton front aux pâleurs d'albâtre,

Que couronnent des cheveux bruns,

Où l'haleine du vent folâtre

Parmi la soie et les parfums;

Par tes lèvres, fraîche églantine,

Grenade en fleur, riant corail

D'où sort une voix argentine

A travers la nacre et l'émail;

Par ton sein rétif qui s'agite

Et bat sa prison de satin,

Par ta main étroite et petite,

Par l'éclat vermeil de ton teint;

Par ton doux accent d'Espagnole,

Par l'aube de tes dix-sept ans,

Je t'aimerai, ma jeune folle,

Un peu plus que toujours,—longtemps!

LES SOUHAITS

... Quelque bonne fée Urgèl
Promettant palais et trésors
Au filleul mis sous sa tutelle,
Pour te promener t'aurait-elle
Ravi sur son nuage d'or.
Joseph Delorme.

Si quelque jeune fée à l'aile de saphir,

Sous une sombre et fraîche arcade,

Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir,

Surgissait à mes yeux, au doux bruit du zéphyr

De l'écume de la cascade,

Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or,

Palais immenses, pierreries?

Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor?

Je te le donnerai; je puis faire un trésor

D'un vil monceau d'herbes flétries;

Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur

Réfléchi par un lac limpide,

Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur,

Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur

Ne voilent son orbe splendide;

Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc,

Enfant léger de l'Arabie,

A la crinière longue, à l'œil étincelant,

Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant

De la Norwége à la Nubie;

Je veux un kiosque rouge, aux minarets dorés,

Aux minces colonnes d'albâtre,

Aux fantasques arceaux, d'œufs pendant décorés,

Aux murs de mosaïque, aux vitraux colorés

Par où se glisse un jour bleuâtre;

Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant

De sycomores et d'yeuses,

Qui me suive partout au souffle d'un doux vent,

Comme un grand éventail sans cesse soulevant

Ses masses de feuilles soyeuses.

Je veux une tartane avec ses matelots,

Ses cordages, ses blanches voiles

Et son corset de cuivre où se brisent les flots,

Qui me berce le long de verdoyants îlots

Aux molles lueurs des étoiles.

Je veux soir et matin m'éveiller, m'endormir

Au son de voix italiennes,

Et pendant tout le jour entendre au loin frémir

Le murmure plaintif des eaux du Bendemir,

Ou des harpes éoliennes;

Et je veux, les seins nus, une Almée agitant

Son écharpe de cachemire

Au-dessus de son front de rubis éclatant,

Des spahis, un harem, comme un riche sultan

Ou de Bagdad ou de Palmyre.

Je veux un sabre turc, un poignard indien

Dont le manche de saphirs brille;

Mais surtout je voudrais un cœur fait pour le mien,

Qui le sentît, l'aimât, et qui le comprît bien,

Un cœur naïf de jeune fille!

LE LUXEMBOURG

Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse.
J. Delorme.

Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées

Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées,

Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleus

D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux

Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes

Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes

Toute petite fille, elle allait du beau temps

A son aise jouir et folâtrer longtemps,

Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages

Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,

Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant,

Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent;

Ou bien encor partir, folle et légère tête,

Et, trompant les regards de sa mère inquiète,

Au risque de brunir un teint frais et vermeil,

Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!

LE SENTIER

En une sente me vins rendre
Longue et estroite, où l'herbe tendre
Croissait très-drue.
Le livre des quatre Dames.

Un petit sentier vert, je le pris...
Alfred de Musset.

Il est un sentier creux dans la vallée étroite,

Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite.

—C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,

Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors;

L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes,

Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes.

La pâle violette, en son réduit obscur,

Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,

Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,

Pique le gazon vert de sa jaune étincelle.

Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,

Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos;

Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles,

A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.

Sous la haie embaumée un mince filet d'eau

Jase et fait frissonner le verdoyant rideau

Du cresson.—Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime

Plus que tous les sentiers où se trouvent de même

Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui,

Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui,

A la brèche du mur, rendez-vous solitaire

Où l'amour s'embellit des charmes du mystère,

Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs,

Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.

CAUCHEMAR

Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.
Ancien proverbe breton.

Jamais je ne dors que je ne meure de mort amère.
Les goules de l'abyme
Attendant leur victime,
Ont faim:
Leur ongle ardent s'allonge,
Leur dent en espoir ronge
Ton sein.

Avec ses nerfs rompus, une main écorchée

Qui marche sans le corps dont elle est arrachée,

Crispe ses doigts crochus armés d'ongles de fer

Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer

Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves

Rayonnent; des vautours à cous rouges et chauves,

Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds:

En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds,

Des flots de plomb fondu subitement les baignent,

A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent,

Meurtris et disloqués; et mon dos cependant

Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent

De naseaux enflammés, de gueules haletantes:

Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes

Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger,

Fouiller profondément, jusqu'aux os me ronger,

Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent

Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent;

Ensuite le sol manque à mes pas chancelants:

Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants,

Sur des pics anguleux que la lune reflète,

Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette

Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux,

Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux,

Et se penchant vers moi m'apprennent les mystères

Que le trépas révèle aux pâles feudataires

De son empire; alors, étrange enchantement,

Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement

A travers un brouillard couvrant les flèches grêles

D'une église gothique aux moresques dentelles.

Déchirant une proie enlevée au tombeau,

En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau

Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine,

Par un pouvoir magique à sa suite m'entraîne,

Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir,

A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir

Soutenant un pendu; d'effroyables sorcières

Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières

Agité, je ressens un immense désir

De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,

Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,

Son cœur demi pourri dans sa poitrine ouverte.

LA DEMOISELLE A MON AMI ALPHONSE B***

..... insectes agiles
Cuirassés d'or.
Am. Tastu.

Là de bleuâtres demoiselles
Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux
Éventails animés, se balancent sur eux
Avec leurs frémissantes ailes.
Saintine.

Sur la bruyère arrosée

De rosée;

Sur le buisson d'églantier;

Sur les ombreuses futaies;

Sur les haies

Croissant au bord du sentier;

Sur la modeste et petite

Marguerite,

Qui penche son front rêvant;

Sur le seigle, verte houle

Que déroule

Le caprice ailé du vent;

Sur les prés, sur la colline

Qui s'incline

Vers le champ bariolé

De pittoresques guirlandes;

Sur les landes,

Sur le grand orme isolé;

La demoiselle se berce;

Et s'il perce

Dans la bruine, au bord du ciel,

Un rayon d'or qui scintille,

Elle brille

Comme un regard d'Ariel.

Traversant près des charmilles,

Les familles

Des bourdonnants moucherons,

Elle se mêle à leur ronde

Vagabonde,

Et comme eux décrit des ronds.

Bientôt elle vole et joue

Sous la roue

Du jet d'eau qui, s'élançant

Dans les airs, retombe, roule

Et s'écoule

En un ruisseau bruissant.

Plus rapide que la brise,

Elle frise,

Dans son vol capricieux,

L'eau transparente où se mire

Et s'admire

Le saule au front soucieux;

Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,

Près des aunes,

Les deux nénuphars en fleurs,

Au gré du flot qui gazouille

Et les mouille,

Étalent leurs deux couleurs;

Où se baigne le nuage,

Où voyage

Le ciel d'été souriant;

Où le soleil plonge, tremble,

Et ressemble

Au beau soleil d'Orient.

Et quand la grise hirondelle

Auprès d'elle

Passe, et ride à plis d'azur,

Dans sa chasse circulaire,

L'onde claire,

Elle s'enfuit d'un vol sûr.

Bois qui chantent, fraîches plaines

D'odeurs pleines,

Lacs de moire, coteaux bleus,

Ciel où le nuage passe,

Large espace,

Monts aux rochers anguleux;

Voilà l'immense domaine

Où promène

Ses caprices, fleur des airs,

La demoiselle nacrée,

Diaprée

De reflets roses et verts.

Dans son étroite famille,

Quelle fille

N'a pas vingt fois souhaité,

Rêveuse, d'être comme elle

Demoiselle,

Demoiselle en liberté?

1830.

LES DEUX AGES

La petite fille est devenue jeune fille.
Victor Hugo.

Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde

Dont l'œil bleu, transparent et calme comme l'onde

Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,

N'exprimait que bonheur et naïve gaîté.

Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse

Parmi ses jeunes sœurs courir, voler, jalouse

D'arriver la première! Avec grâce les vents

Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants;

Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle

Par la course agitée, et, souvent infidèle,

Trahissait une épaule aux contours gracieux,

Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux,

Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre

Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre,

—Dans son petit jardin que j'aimais à la voir

A grand'peine portant un léger arrosoir,

Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées

Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées,

Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis,

Des tiges de plantain, des grains de chènevis!...

C'est une jeune fille à présent blanche et blonde,

La même; mais l'œil bleu, jadis pur comme l'onde

Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,

N'exprime plus bonheur et naïve gaîté.

FAR NIENTE

Quant à son temps bien le sut disposer:
Deux parts en fit dont il souloit passer
L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
Jean de la Fontaine.

Quand je n'ai rien à faire, et qu'à peine un nuage

Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,

J'aime à m'écouter vivre, et libre de soucis,

Loin des chemins poudreux, à demeurer assis

Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,

Au bord des bois touffus où la chaleur s'émousse;

Là, pour tuer le temps, j'observe la fourmi

Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi,

Pour son grenier dérobe un grain d'orge à la gerbe,

Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe,

La chenille traînant ses anneaux veloutés,

La limace baveuse aux sillons argentés,

Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.

Ensuite je regarde, amusement frivole,

La lumière brisant dans chacun de mes cils,

Palissade opposée à ses rayons subtils,

Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte

En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote;

Et lorsque je suis las je me laisse endormir

Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gémir,

Ou j'écoute chanter près de moi la fauvette,

Et là-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.