WeRead Powered by ReaderPub
Poésies Complètes - Tome 1 cover

Poésies Complètes - Tome 1

Chapter 97: DÉDAIN
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A chronological collection of the poet's early and mid-career verse that gathers pieces composed over many years and restores them to their original ordering. The poems move between intimate domestic interiors, small painterly landscapes with a restrained, Flemish-like touch, and fanciful lyrics that privilege ornament, musicality, and imaginative detail over linear narrative. A preface frames the poems with an explicit defense of art for art's sake, asserting that beauty and luxury serve aesthetic ends rather than practical utility. Editorial restorations recover original titles, dedications, epigraphs and previously omitted or unpublished pieces, presenting recurring concerns of longing, reverie, and the pleasures of pure sensation.

LE SPHINX

Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues,

Une Chimère antique entre toutes me plaît;

Elle pousse en avant deux mamelles pointues,

Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.

Son visage de femme est le plus beau du monde;

Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;

Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,

On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.

Les jeunes nourrissons qui passent devant elle

Tendent leurs petits bras et veulent avec cris

Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle;

Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris,

C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères:

La face en est charmante et le revers bien laid.

Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères

N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.

PENSÉE DE MINUIT

Une minute encor, madame, et cette année,

Commencée avec vous, avec vous terminée,

Ne sera plus qu'un souvenir.

Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,

Elle s'en est allée en un lieu d'où personne

Ne peut la faire revenir:

Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles.

Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles.

Sur le bord du néant jeté;

Limbes de l'impalpable, invisible royaume

Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,

Ce qui n'est rien ayant été;

Où va le son, où va le souffle, où va la flamme,

La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme,

L'amour de notre cœur chassé;

La pensée inconnue éclose en notre tête;

L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;

Le présent qui se fait passé;

Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre

Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre

Tournée avec le doigt du temps;

Une scène nouvelle à rajouter au drame,

Un chapitre de plus au roman dont la trame

S'embrouille d'instants en instants;

Un autre pas de fait dans cette route morne,

De la vie et du temps, dont la dernière borne,

Proche ou lointaine, est un tombeau;

Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce;

Où de votre bonheur toujours à chaque ronce

Derrière vous reste un lambeau.

Du haut de cette année avec labeur gravie,

Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie

Qu'un souvenir presque effacé,

Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,

Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,

Le vaste horizon du passé.

Ainsi le voyageur, du haut de la colline,

Avant que tout à fait le versant qui s'incline

Ne les dérobe à son regard,

Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues

Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues

Il a fait depuis son départ.

Mes ans évanouis à mes pieds se déploient

Comme une plaine obscure où quelques points chatoient

D'un rayon de soleil frappés:

Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache,

Une époque, un détail nettement se détache

Et revit à mes yeux trompés.

Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette

Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;

Portrait sans modèle aujourd'hui;

Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte

Que le passé ravit au présent qu'il emporte;

Reflet dont le corps s'est enfui.

J'hésite en me voyant devant moi reparaître,

Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître

Sous ma figure d'autrefois.

Comme un homme qu'on met tout à coup en présence

De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence

Ont changé les traits et la voix.

Tant de choses depuis par cette pauvre tête,

Ont passé! dans cette âme et ce cœur de poëte,

Comme dans l'aire des aiglons,

Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée

Se débattent, heurtant leur coquille brisée

Avec leurs ongles déjà longs!

Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère;

Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?

Marcher en avant, oublier.

On ne peut sur le temps reprendre une minute,

Ni faire remonter un grain après sa chute

Au fond du fatal sablier.

La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête

Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite

L'étude austère et les soucis.

Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite

Et dont quelque tourmente intérieure agite

Comme deux serpents les sourcils.

Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre

Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre

N'en avait noirci le corail.

Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles

Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles

Doublaient le ciel dans leur émail.

Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie;

Aucune illusion, amèrement ravie,

Jeune, ne l'avait rendu vieux;

Il s'épanouissait à toute chose belle,

Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle,

Le mal était bien, le bien mieux.

Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,

Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,

Un brin de folle avoine en main,

Avec son collier fuit de perles de rosée,

Sa robe prismatique au soleil irisée,

Allait chantant par le chemin.

Et puis l'âge est venu qui donne la science,

J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance;

Ces livres, vrais poisons du cœur,

Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,

Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;

Byron et son don Juan moqueur.

Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes

Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,

Les croyances, des hochets creux,

Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme

Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme,

Et je devins bien malheureux.

La pensée et la forme ont passé comme un rêve.

Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?

Dans quel coin du chaos met-il

Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,

Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange

Leur sert de patrie ou d'exil?

Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère;

Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre

Que la pioche jette au cercueil

Avec sa sombre voix explique bien des choses;

Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.

L'éternité commence au seuil.

L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame,

De vous entretenir de tout cela. Mon âme,

Ainsi qu'un vase trop rempli,

Déborde, laissant choir mille vagues pensées,

Et ces ressouvenirs d'illusions passées

Rembrunissent mon front pâli.

Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,

De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?

Pourquoi donc vouloir retenir,

Comme un enfant mutin, sa mère par la robe,

Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe

Consolez-vous par l'avenir.

Regardez; devant vous l'horizon est immense.

C'est l'aube de la vie, et votre jour commence;

Le ciel est bleu, le soleil luit.

La route de ce monde est pour vous une allée,

Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée:

Marchez où le temps vous conduit.

Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime.

Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,

L'avenir devrait m'être cher;

Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;

Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,

Et je me sens le cœur amer.

LA CHANSON DE MIGNON

Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,

Tu me veux donc quitter et courir par le monde?

Toi qui, voyant passer du seuil de la maison

Les nuages du soir sur le rouge horizon,

Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,

Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre;

Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu,

Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,

Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle!

D'abandonner le nid et de déployer l'aile?

Ah! restons tous les deux près du foyer assis,

Restons; je te ferai, petite, des récits,

Des contes merveilleux, à tenir ton oreille

Ouverte avec ton œil tout le temps de la veille.

Le vent râle et se plaint comme un agonisant;

Le dogue réveillé hurle au bruit du passant;

Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette

Les carreaux palpitants; la rauque girouette

Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.

Où veux-tu donc aller?

O mon maître, sais-tu

La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Gœthe?

«Ne la connais-tu pas la terre du poëte,

La terre du soleil où le citron mûrit,

Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit?

C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,

C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre.

«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,

Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,

Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane.

La pâle violette au vent d'été se fane;

Il lui faut la rosée et le gazon épais,

L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais;

C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature.

Fille du Nord comme elle, ô frêle créature!

Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger?

Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer.

Crois-moi, garde ton rêve.

«Italie! Italie!

Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie!

Les pieds des nations ont battu tes chemins;

Leur contact a limé tes vieux angles romains,

Les faux dilettanti s'érigeant en artistes,

Les riches ennuyés et les rimeurs touristes,

Les petits lords Byrons fondent de toutes parts

Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars!

Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;

L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade:

Ce sont, à chaque pas, des admirations,

Des yeux levés en l'air et des contorsions.

Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,

Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,

On pleure d'aise, on tombe en des ravissements,

A faire de pitié rire les monuments.

L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,

Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,

O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier

Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier;

L'autre, plus amateur de ruines antiques,

Ne rêve que frontons, corniches et portiques,

Baise chaque pavé de la Via-Lata,

Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.

De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,

Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes,

Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:

Artistes et dandys, roturiers, baronnets,

Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,

Afin de remporter un pan de ta tunique!

«Restons, car au retour on court risque souvent

De ne retrouver plus son vieux père vivant,

Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître

Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître:

Les cœurs qui vous étaient ouverts se sont fermés,

D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés,

Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.

Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:

Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous,

Et l'on a divisé votre part entre tous.

Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière,

Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,

Retourne à sa maison croyant trouver encor

Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;

Mais sa femme a déjà comblé la place vide,

Et son or est aux mains d'un héritier avide;

Ses amis sont changés, en sorte que le mort,

Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,

Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre

Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.

C'est le monde. Le cœur de l'homme est plein d'oubli:

C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.

L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe

Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe

N'est pas séchée encor, que la bouche sourit,

Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit.

«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne

Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne

Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!

Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.

Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie,

Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;

Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix,

Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,

Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent

Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent.

Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier

Ne quitte pas le nid et vive au colombier.

Restons au colombier. Après tout, notre France

Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,

Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici

De beaux palais à voir et des tableaux aussi.

Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales

Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales;

Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,

Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits,

Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,

Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques;

Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,

Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,

Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,

Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries;

Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,

Des archipels d'argent aux flots de notre ciel,

Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,

Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,

Le foyer domestique, ineffable en douceurs,

Avec la mère au coin et les petites sœurs,

Et le chat familier qui se joue et se roule,

Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule,

Quelques anciens amis causant de vers et d'art,

Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»

1833.

ROMANCE

I

Au pays où se fait la guerre

Mon bel ami s'en est allé;

Il semble à mon cœur désolé

Qu'il ne reste que moi sur terre!

En parlant, au baiser d'adieu,

Il m'a pris mon âme à ma bouche.

Qui le tient si longtemps, mon Dieu!

Voilà le soleil qui se couche,

Et moi, toute seule en ma tour,

J'attends encore son retour.

II

Les pigeons, sur le toit roucoulent,

Roucoulent amoureusement

Avec un son triste et charmant;

Les eaux sous les grands saules coulent.

Je me sens tout près de pleurer;

Mon cœur comme un lis plein s'épanche,

Et je n'ose plus espérer.

Voici briller la lune blanche,

Et moi, toute seule en ma tour,

J'attends encore son retour.

III

Quelqu'un monte à grands pas la rampe:

Serait-ce lui, mon doux amant?

Ce n'est pas lui, mais seulement

Mon petit page avec ma lampe.

Vents du soir, volez, dites-lui

Qu'il est ma pensée et mon rêve,

Toute ma joie et mon ennui.

Voici que l'aurore se lève,

Et moi, toute seule en ma tour,

J'attends encore son retour.

LE SPECTRE DE LA ROSE

Soulève ta paupière close

Qu'effleure un songe virginal;

Je suis le spectre d'une rose

Que tu portais hier au bal.

Tu me pris encore emperlée

Des pleurs d'argent de l'arrosoir,

Et parmi la fête étoilée

Tu me promenas tout le soir.

O toi qui de ma mort fus cause,

Sans que tu puisses le chasser,

Toute la nuit mon spectre rose

A ton chevet viendra danser.

Mais ne crains rien, je ne réclame

Ni messe ni De profundis;

Ce léger parfum est mon âme,

Et j'arrive du paradis.

Mon destin fut digne d'envie:

Pour avoir un trépas si beau,

Plus d'un aurait donné sa vie,

Car j'ai ta gorge pour tombeau,

Et sur l'albâtre où je repose

Un poëte avec un baiser

Écrivit: Ci-gît une rose

Que tous les rois vont jalouser.

1837.

LAMENTO
LA CHANSON DU PÊCHEUR

Ma belle amie est morte:

Je pleurerai toujours;

Sous la tombe elle emporte

Mon âme et mes amours.

Dans le ciel, sans m'attendre,

Elle s'en retourna;

L'ange qui l'emmena

Ne voulut pas me prendre.

Que mon sort est amer!

Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

La blanche créature

Est couchée au cercueil.

Comme dans la nature

Tout me paraît en deuil!

La colombe oubliée

Pleure et songe à l'absent;

Mon âme pleure et sent

Qu'elle est dépareillée.

Que mon sort est amer!

Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

Sur moi la nuit immense

S'étend comme un linceul;

Je chante ma romance

Que le ciel entend seul.

Ah! comme elle était belle

Et comme je l'aimais!

Je n'aimerai jamais

Une femme autant qu'elle.

Que mon sort est amer!

Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

DÉDAIN

Une pitié me prend quand à part moi je songe

A cette ambition terrible qui nous ronge

De faire parmi tous reluire notre nom,

De ne voir s'élever par-dessus nous personne,

D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,

D'être salué grand comme Gœthe ou Byron.

Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes,

Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes,

Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art,

Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres,

Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres,

Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!

C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes,

Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,

Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;

La passion du beau nous tient et nous tourmente,

La séve sans issue au fond de nous fermente,

Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.

De ces frêles enfants, la terreur de leur mère,

Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère,

Combien déjà sont morts! combien encor mourront!

Combien au beau moment, gloire, ô froide statue,

Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,

Pâles, sur ton épaule ont incliné le front!

Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,

Travailler, oublier d'être heureux et de vivre;

Ne pas avoir une heure à dormir au soleil,

A courir dans les bois sans arrière-pensée;

Gémir d'une minute au plaisir dépensée,

Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!

Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache

Si le grain sortira du sillon qui le cache,

Et si jamais l'été dorera le blé vert;

Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,

Entassant des trésors et rassemblant des marbres,

Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!

Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,

Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde;

Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;

Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse,

La terre les boit vite, et pas une ne perce,

Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.

Dieu nous comble de biens, notre mère Nature

Rit amoureusement à chaque créature;

Le spectacle du ciel est admirable à voir;

La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;

Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles:

Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.

Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise

Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église,

Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci,

On vous couche à côté de rois que le ver mange,

N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange

Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»

En vérité c'est tout.—O néant! ô folie!

Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie.

Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour!

Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire,

Et forger un par un les rayons de sa gloire,

Comme si tout cela valait un mot d'amour!

1833.

CE MONDE-CI ET L'AUTRE

Vos premières saisons à peine sont écloses,

Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses

Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau.

Tout ce que la nature a de grand et de beau,

Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,

Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ...

Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,

La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,

L'Europe décrépite et la jeune Amérique;

Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique,

Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,

S'est faite presque blanche à nos étés frileux.

Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve,

Dans la verte savane et sur la blonde grève;

Le vent vous apportait des parfums inconnus;

Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus,

Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure,

Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure,

Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous

Ses coquilles de moire et son murmure doux.

Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes

Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;

Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris;

Vous aviez pour jouer des nids de colibris;

Les papillons dorés vous éventaient de l'aile,

L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;

Les magnolias penchaient la tête en souriant,

La fontaine au flot clair s'en allait babillant;

Les bengalis coquets, se mirant à son onde,

Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,

Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,

Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains!

Aux heures du midi, nonchalante créole,

Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,

Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit,

Chassant les moucherons d'auprès de votre lit.

Vous aviez tous les biens, heureuse créature,

La belle liberté dans la belle nature,

Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris,

Vous avez voulu voir et la France et Paris.

La brise a du vaisseau fait onder la bannière,

Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière

Et courbant devant vous sa tête de lion,

Sur son épaule bleue, avec soumission,

Vous a jusques aux bords de la France vantée,

Sans rugir une fois, fidèlement portée.

Après celles de Dieu, les merveilles de l'art

Ont étonné votre âme avec votre regard.

Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises,

Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises.

Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus,

Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,

Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,

Où chaque maison dresse une gueule qui fume.

Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil,

Vous toute brune encor de son baiser vermeil.

La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies,

Et, triste entre vos sœurs au foyer réunies,

En entendant pleurer les bûches dans le feu,

Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu,

Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames

Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames;

Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,

Les mangliers traînant leurs bras irrésolus;

Toute cette nature orientale et chaude,

Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude,

Et vous avez souffert, votre cœur a saigné,

Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné

D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille,

Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille,

Et vous avez compris, pâle fleur du désert,

Que loin du sol natal votre arome se perd,

Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée

Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée;

Les baisers parfumés des brises de la mer,

La place libre au ciel, l'espace et le grand air;

Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes

Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes;

Au chœur mélodieux votre voix put s'unir;

Le prisme du regret dorant le souvenir

De cent petits détails, de mille circonstances,

Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.

Chaque larme furtive échappée à vos yeux

Se condensait en perle, en joyaux précieux;

Dans le rhythme profond, votre jeune pensée

Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée;

Vous avez pénétré les mystères de l'art,

Aussi, tout éplorée, avant votre départ,

Pour vous baiser au front, la belle poésie

Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie;

Pour dire votre cœur vous avez une voix.

Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;

Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre!

De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.

1833.

VERSAILLES
SONNET

Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité;

Comme Venise au fond de son Adriatique,

Tu traînes lentement ton corps paralytique,

Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.

Quel appauvrissement! quelle caducité!

Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique,

Et nulle herbe pieuse au long de ton portique

Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.

Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre,

Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,

Tu guettes le retour de ton royal amant.

Le rival du soleil dort sous son monument;

Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,

Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.

1837.

LA CARAVANE
SONNET

La caravane humaine au Sahara du monde,

Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,

S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,

Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.

Le grand lion rugit et la tempête gronde;

A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;

La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,

Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.

L'on avance toujours, et voici que l'on voit

Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:

C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.

Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,

Comme des oasis, a mis les cimetières:

Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.

DESTINÉE
SONNET

Comme la vie est faite! et que le train du monde

Nous pousse aveuglément en des chemins divers!

Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers,

Promène sans repos sa course vagabonde;

L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde,

Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts,

Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers,

Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.

Eh bien! celui qui court sur la terre était né

Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille,

C'était son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronné.

Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille

Par le trou du volet, était le voyageur.

Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.

NOTRE-DAME

I

Las de ce calme plat, où, d'avance fanées,

Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années;

Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,

Avec de jeunes fats et des femmes frivoles

Échangeant sans profit de banales paroles;

Las de toucher toujours mon horizon du doigt.

Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,

Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,

Je suis allé souvent, Victor,

A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,

Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,

Flotte comme un gros ballon d'or.

Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte

Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,

Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux;

Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,

Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles;

Ithuriel répand son écrin dans les cieux.

Cathédrales de brume aux arches fantastiques,

Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,

Par la glace de l'eau doublés;

La brise qui s'en joue et déchire leurs franges

Imprime, en les roulant, mille formes étranges

Aux nuages échevelés.

Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte

Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,

Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu;

Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,

Semblent les deux grands bras que la ville en prière,

Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.

Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique

La vieille église attache une gloire mystique

Faite avec les splendeurs du soir;

Les roses des vitraux en rouges étincelles

S'écaillent brusquement, et comme des prunelles

S'ouvrent toutes rondes pour voir.

La nef épanouie, entre ses côtes minces,

Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces.

Une araignée énorme, ainsi que des réseaux

Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,

En fils aériens, en délicates mailles,

Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.

Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,

Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,

Sous un chaud baiser de soleil,

Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,

Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques

Aux fleurs d'azur et de vermeil.

Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires

Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires

Dévotement taillés par de naïfs ciseaux;

Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,

Par les hommes et non par le temps abattues,

Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux;

Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques,

Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,

Chevaliers vainqueurs de géants,

Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,

Myriades de saints roulés en collerettes

Autour des trois porches béants,

Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles

Où l'arabesque folle accroche ses dentelles

Et son orfévrerie ouvrée à grand travail,

Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,

Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,

La cathédrale luit comme un bijou d'émail!

II

Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre

Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,

Et qu'on revoit enfin le bleu,

Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,

Une crainte vous prend, un vertige sublime

A se sentir si près de Dieu!

Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,

Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,

Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.

L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,

Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige

Et fait au front des tours trembler les garde-fous.

Les combles anguleux, avec leurs girouettes,

Découpent, en passant, d'étranges silhouettes

Au fond de votre œil ébloui,

Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,

Bête apocalyptique, en se tordant aboie

Paris éclatant, inouï!

Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce faîte,

Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;

Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;

Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,

Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,

Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!

De la rampe, où le vent par les trèfles arabes,

En se jouant, redit les dernières syllabes

De l'hosanna du séraphin,

Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,

Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;

L'entendre murmurer sans fin!

Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,

De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,

Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,

Et la lumière oblique aux arêtes hardies,

Jetant de tous côtés de riches incendies,

Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs

Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille

Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille

Sous les bijoux et les atours,

Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine

Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine

N'en porte à son col les grands jours.

Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes

Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,

Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits

De toutes les couleurs, des résilles de rues,

Des palais étouffés où comme des verrues

S'accrochent des étaux et des bouges étroits!

Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,

Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche

Cent mille avec un trait de feu!

Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,

Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme

Qu'on pourrait croire fait par Dieu!

III

Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,

Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,

Il ne l'est seulement que du haut de tes tours,

Quand on est descendu tout se métamorphose,

Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose,

Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.

Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,

Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,

Et le Seigneur habite en toi.

Monde de poésie, en ce monde de prose,

A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose,

L'on est pieux et plein de foi!

Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,

Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,

Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir,

A regarder d'en bas ce sublime spectacle,

On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,

Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.

Comme nos monuments à tournure bourgeoise

Se font petits devant ta majesté gauloise,

Gigantesque sœur de Babel!

Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille;

Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,

Et ton vieux chef heurte le ciel.

Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,

Aux plis graves et droits de ta robe dantesque

Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,

Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école,

Antique friperie empruntée à Vignole,

Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?

O vous, maçons du siècle, architectes athées,

Cervelles, dans un moule uniforme jetées,

Gens de la règle et du compas,

Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,

Et des huttes de plâtre à des hommes de fange;

Mais des maisons pour Dieu, non pas!

Parmi les palais neufs, les portiques profanes,

Les Parthénons coquets, églises courtisanes,

Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,

Les maisons sans pudeur de la ville païenne,

On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne,

Une matrone chaste au milieu de catins!

1831.

MAGDALENA

J'entrai dernièrement dans une vieille église;

La nef était déserte, et sur la dalle grise

Les feux du soir, passant par les vitraux dorés,

Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés.

Comme je m'en allais, visitant les chapelles,

Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,

Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau

Représentant un Christ qui me parut très-beau.

On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;

Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge,

Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,

A ces fantômes blancs qui se dressent le soir

Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires:

Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires,

S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds

Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés,

Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique

D'un vieux maître pisan, artiste catholique,

Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté

Le nimbe rayonnant de la mysticité,

Et tant l'on respirait dans leur humble attitude

Les parfums onctueux de la béatitude.

Sans doute que c'était l'œuvre d'un Allemand,

D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément,

A vingt ans, de misère et de mélancolie,

Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;

Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair,

Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.

Je restai bien longtemps dans la même posture,

Pensif, à contempler cette pâle peinture;

Je regardais le Christ sur son infâme bois,

Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix.

Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées,

Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées,

La blessure livide et béante à son flanc;

Son front d'ivoire où perle une sueur de sang;

Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles,

Me faisaient naître au cœur des pitiés nonpareilles,

Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs

Comme dut en verser la mère des douleurs.

Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles

Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes,

Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main,

Le pur sang de la plaie où boit le genre humain;

La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère!

Son divin Fils en proie à l'agonie amère;

Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix,

Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix,

Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre,

Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.

C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir,

Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir

Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée,

Avec le chant du soir vers le ciel élancée.

Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,

Et je pris mon menton dans le creux de ma main,

Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives;

Après ton agonie au jardin des Olives,

Il fallait remonter près de ton Père, au ciel,

Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel;

Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines

Entrent profondément dans tes tempes divines.

Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort

Recule épouvantée à ce sublime effort,

Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre,

Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre,

Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,

Lèvera de ses mains la pierre du tombeau;

Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,

Adorable victime entre toutes bénie;

Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs,

Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs.

O rigoureux destin! une pareille vie

D'une pareille mort si promptement suivie!

Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel!

Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel?

La parole d'amour pour compenser l'injure,

Et la bouche qui donne un baiser par blessure?

Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé,

Pour nous bénir encor de se sentir aimé,

Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre,

N'ayant jamais pressé sur ton cœur solitaire

Un cœur sincère et pur, et fait ce long chemin

Sans avoir une épaule où reposer ta main,

Sans une âme choisie où répandre avec flamme

Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.»

Ne vous alarmez pas, esprits religieux,

Car l'inspiration descend toujours des cieux,

Et mon ange gardien, quand vint cette pensée,

De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée.

C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir,

L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir:

Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée,

L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée;

La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux,

Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,

Et l'on entend courir, sous les ogives frêles,

Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;

La foi descend des cieux avec l'obscurité;

L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité!

Et la blanche statue, en sa couche de pierre,

Rapproche ses deux mains et se met en prière.

Comme un captif brisant les portes du cachot,

L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut,

Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage,

L'étoile échevelée et l'archange en voyage;

Tandis que la raison, avec son pied boîteux,

La regarde d'en bas se perdre dans les cieux.

C'est à cette heure-là que les divins poëtes

Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.

O mystère d'amour! ô mystère profond!

Abîme inexplicable où l'esprit, se confond!

Qui de nous osera, philosophe ou poëte,

Dans cette sombre nuit plonger avant la tête?

Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur,

Pour chanter dignement tout ce poëme obscur?

Qui donc écartera l'aile blanche et dorée

Dont un ange abritait cette amour ignorée?

Qui nous dira le nom de cette autre Éloa?

Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?

Murs de Jérusalem, vénérables décombres,

Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,

O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban!

Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?

Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées

Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années,

Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,

Conservé leur mémoire et le son de leur voix,

Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines!

Tout ce que vous savez de ces amours divines

Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient.

Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'élançaient!

Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes,

Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,

Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux

Que n'en traîne après lui le paon tout radieux,

Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses

Glisser en se parlant avec des voix plus douces

Que les roucoulements des colombes de mai,

Que le premier aveu de celle que j'aimai;

Et dans un pur baiser, symbole du mystère,

Unir la terre au ciel et le ciel à la terre?

Les échos sont muets, et le flot du Jourdain

Murmure sans répondre et passe avec dédain;

Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence,

Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance

Au milieu des parfums, dans les bras du palmier,

Le chant du rossignol et le nid du ramier.

Frère, mais voyez donc comme la Madeleine

Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène

Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux

Mélancoliquement se tournent vers les cieux!

Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde,

Une telle beauté n'apparut sur le monde,

Son front est si charmant, son regard est si doux,

Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,

Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle,

Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.

O pâle fleur d'amour éclose au paradis,

Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits,

Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste

Une couleur si fraîche, une odeur si céleste?

Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier,

Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier?

Quel miracle du ciel, sainte prostituée,

Que ton cœur, cette mer si souvent remuée,

Des coquilles du bord et du limon impur

N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur,

Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide

La perle blanche au fond de ton âme candide!

C'est que tout cœur aimant est réhabilité,

Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté

Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,

Comme à sa sœur coupable une sœur qui fait grâce;

C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;

C'est que l'amour est saint et peut tout expier.

Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes,

Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses;

Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs,

Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;

La voyant si coupable et prenant pitié d'elle,

Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle,

Et ton pinceau pieux, sur le divin contour

A promené longtemps ses baisers pleins d'amour.

Elle est plus belle encor que la vierge Marie,

Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie,

Dans sa pieuse extase hésite entre les deux,

Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.

O sainte pécheresse! ô grande repentante!

Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante,

Dans mes rêves choisie, et toute la beauté,

Tout le rayonnement de la virginité

Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme,

Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme,

Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,

Ineffable rosée à faire envie aux cieux!

Jamais lys de Saron, divine courtisane,

Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,

N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums;

Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns

Laisse voir, au travers de la peau transparente,

Le rêve de ton âme et ta pensée errante,

Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans!

Ton œil est un foyer dont les rayons ardents

Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes;

O la plus amoureuse entre toutes les femmes!

Les séraphins du ciel à peine ont dans leur cœur

Plus d'extase divine et de sainte langueur;

Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde

Comme d'un manteau d'or la nudité du monde!

Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit

Celui qui t'a marquée au front avec le doigt,

Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,

Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;

Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor

D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort,

Et, pour te consoler, voulut que la première

Tu le visses rempli de gloire et de lumière.

En faisant ce tableau, Raphaël inconnu,

N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu,

Et que ta rêverie a sondé ce mystère

Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire?

O poëtes! allez prier à cet autel,

A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel,

Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.

Regardez le Jésus et puis la Madeleine;

Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit

Que font en s'éployant les ailes de la nuit;

Peut-être un chérubin détaché de la toile,

A vos yeux, un moment, soulèvera le voile,

Et dans un long soupir l'orgue murmurera

L'ineffable secret que ma bouche taira.