IV
Enfant, une telle marraine
Protège un roi de tout péril,
Et sa baguette souveraine
Conjure la chute et l'exil.
Comme au temple un nid de colombe,
Le berceau posé sur la tombe
Attire le divin rayon;
Le monde attend, la France espère,
Et déjà l'avenir prospère
Vit en germe dans le sillon.
De cette France glorieuse
Sans doute un jour tu seras roi!
De notre œuvre laborieuse
Les fruits tardifs seront pour toi!
Sous la terre, encore enfermée,
La moisson, par nos mains semée,
Te donnera des épis mûrs,
L'arbre, pour nous privé d'ombrage,
Te couvrira d'un vert feuillage,
Nos pierres te feront des murs!
Tu finiras les édifices
Dont nous jetons les fondements.
Au prix de tant de sacrifices,
Sur des débris encor fumants!
Surtout laisse toujours l'idée,
A ton oreille non gardée,
Chuchoter le verbe nouveau;
C'est par le verbe qu'on gouverne,
Et le diadème moderne
N'est que le cercle d'un cerveau!
Que le sculpteur et le poëte
Avec le marbre, avec le vers,
D'une forme noble et parfaite,
Parent le nouvel univers!
Que palais, tours, dômes, églises,
Sur le ciel des villes surprises,
Tracent, en lettres de granit,
Les symboles et les pensées
Des générations poussées
Sur le vieux monde rajeuni.
Du haut de ta gloire étoilée,
Songe à ceux qui souffrent en bas,
Secours la misère voilée,
Au génie obscur tends les bras!
Sois le monarque et le pontife,
Et rends l'antique hiéroglyphe
Pour tous intelligible et clair;
Que sur ta tête la tiare
Brille dans l'ombre, comme un phare,
Au bord du peuple,—cette mer!
Mais ce beau jour n'est qu'une aurore,
Un rêve où l'âme se complaît;
L'homme n'est qu'un enfant encore,
Bouche rose, blanche de lait;
Son sceptre est un hochet d'ivoire,
Sa pourpre, une robe de moire,
Il dort, et sourit sans effroi;
Ne pouvant pas encor comprendre,
Oh! pur bonheur de l'âge tendre,
Qu'il est marqué pour être roi!
LA PÉRI
Toujours les Paradis ont été monotones
La douleur est immense et le plaisir borne,
Et Dante Alighieri n'a rien imaginé
Que de longs anges blancs avec des nimbes jaunes.
Les musulmans ont fait du ciel un grand sérail,
Mais il faut être Turc pour un pareil travail!
Une Péri là-haut s'ennuyait, quoique belle,
C'est être malheureux que d'être heureux toujours.
Elle eût voulu goûter nos plaisirs, nos amours,
Être femme et souffrir, ainsi qu'une mortelle.L'éternité, c'est long!—Qu'en faire, à moins d'aimer?
Elle s'éprit d'Achmet: qui pourrait l'en blâmer?
1843.
LE LION DE L'ATLAS
Dans l'Atlas,—je ne sais si cette histoire est vraie,—
Il existe, dit-on, de vastes blocs de craie,
Mornes escarpements par le soleil brûlés,
Sur leurs flancs, les ravins font des plis de suaire,
A leur base s'étend un immense ossuaire,
De carcasses à jour et de crânes pelés.
Car le lion rusé, pour attirer le pâtre,
Le Kabyle perdu dans ce désert de plâtre,
Contre le roc blafard frotte son mufle roux.
Fauve comédien, il farde sa crinière,
Et, s'inondant à flots de la pâle poussière,
Se revêt de blancheur ainsi que d'un burnous;
Puis, au bord du chemin il rampe, il se lamente,
Et de ses crins menteurs fait ondoyer la mante,
Comme un homme blessé qui demande secours.
Croyant voir un mourant se tordre sur la roche,
A pas précipités le voyageur s'approche
Du monstre travesti qui hurle et geint toujours.
Quand il est assez près, la main se change en griffe,
Un long rugissement suit la plainte apocryphe,
Et vingt crocs dans les chairs enfoncent leurs poignards.
—N'as-tu pas honte, Atlas, montagne aux nobles cimes,
De voir tes grands lions, jadis si magnanimes,
Descendre maintenant à des tours de renards?
1846.
LE BÉDOUIN ET LA MER
Pour la première fois, voyant la mer à Bone,
Un Bédouin du désert, venu d'El-Kantara,
Comparait cet azur à l'immensité jaune,
Que piquent de points blancs Tuggurt et Biskara,
Et disait, étonné, devant l'humide plaine:
«Cet espace sans borne, est-ce un Sahara bleu,
Plongé, comme l'on fait d'un vêtement de laine,
Dans la cuve du ciel par un teinturier dieu?»
Puis, s'approchant du bord, où, lasses de leurs luttes,
Les vagues, retombant sur le sable poli,
Comme un chapiteau grec contournaient leurs volutes
Et d'un feston d'argent s'ourlaient à chaque pli:
«C'est de l'eau! cria-t-il; qui jamais l'eût pu croire?
Ici, là-bas, plus loin, de l'eau, toujours, encor!
Toutes les soifs du monde y trouveraient à boire
Sans rien diminuer du transparent trésor;
«Quand même le chameau, tendant son col d'autruche,
La cavale, dans l'auge enfonçant ses naseaux,
Et la vierge noyant les flancs blonds de sa cruche,
Puiseraient à la fois au saphir de ses eaux!»
Et le Bédouin, ravi, voulut tremper sa lèvre
Dans le cristal salé de la coupe des mers:
«C'était trop beau, dit-il; d'un tel bien Dieu nous sèvre,
Et ces flots sont trop purs pour n'être pas amers!»
1846.
ÉBAUCHE DE PIERROT POSTHUME
EN VERS LIBRES
SCÈNE PREMIÈRE
ARLEQUIN.—COLOMBINE.
ARLEQUIN.
Un mot, de grâce, Colombine!
COLOMBINE.
Que me veut le sieur Arlequin?
ARLEQUIN.
Vous offrir un cadeau qui n'a rien de mesquin.
COLOMBINE.
Un cadeau? Je m'arrête.—Est-ce une perle fine,
Un diamant, ou bien encor
La chaîne de Venise en or
Dont j'eus tant d'envie à la foire?
Votre galanterie, en l'achetant pour moi,
A fait un acte méritoire
Et dont je garderai mémoire,
Allons vite, donnez....
ARLEQUIN.
Eh quoi!
La chaîne de Venise! Ah! fi donc!
COLOMBINE.
Alors, qu'est-ce?
Oh! mille fois mieux que cela!
Un présent de bon goût; il est enfermé là.
COLOMBINE.
Là! dans cette petite caisse?
ARLEQUIN.
Oui; regardez!
COLOMBINE.
Grands dieux! que vois-je? une souris!
ARLEQUIN.
A votre intention cette nuit je l'ai prise.
Ce n'est point une souris grise,
Une souris de peu de prix;
Elle est blanche comme l'hermine,
Vive, spirituelle et fine,
Et je lui trouve, moi, beaucoup de votre mine.
COLOMBINE.
Les régals qui par vous sont aux dames offerts
Ont du moins l'agrément de n'être pas très-chers,
Et ce n'est pas ainsi qu'un galant se ruine
Vous volez vos cadeaux aux chats
Et pour écrins donnez des souricières;
Je vous en avertis, ce sont là des manières
A ne réussir point près des cœurs délicats!
ARLEQUIN.
Cette souris dans cette boîte,
C'est mon âme, en prison étroite
Mise par vos divins appas!
Comme elle, prenez-la, Colombine fantasque,
Car je pâlis d'amour sous le noir de mon masque
Et votre œil seul ne le voit pas.
Acceptez cet hommage, ô beauté sans seconde!
De l'Arlequin le plus épris du monde
C'en est fait, Cupidon m'a saisi dans ses lacs!
Les moulins que Montmartre offre aux yeux sur sa butte,
Ne tournent plus qu'au vent de mes soupirs;
Et sous votre balcon chaque jour j'exécute,
Pour sérénade, une culbute,
Timide expression de mes brûlants désirs!
COLOMBINE.
Ah! monsieur Arlequin, prolonger ce langage
A ma pudicité serait faire un outrage!
Qui vous rend si hardi de me faire la cour?
Je suis honnête et mariée.
ARLEQUIN.
A peine;
Auprès de vous Pierrot ne resta qu'un seul jour,
Il lui fallut quitter aussitôt ce séjour,
Car l'habitation des rives de la Seine
Décidément lui devenait malsaine,
En proie aux curiosités
De certains juges entêtés
A s'occuper de ses affaires,
Il partit pour l'Espagne et fut pris des corsaires!
COLOMBINE.
Hélas! pris et pendu! car le pauvre garçon
N'avait pas dans l'escarcelle
De quoi payer sa rançon;
Alors ils ont occis des époux le modèle!
Mais c'est assez; plus un mot,
Car la femme de Pierrot
Ne doit pas être soupçonnée!
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . .
1847.
LE GLAS INTÉRIEUR
Comme autrefois pâle et serein
Je vis, du moins on peut le croire,
Car sous ma redingote noire
J'ai boutonné mon noir chagrin.
Sans qu'un mot de mes lèvres sorte,
Ma peine en moi pleure tout bas;
Et toujours sonne comme un glas
Cette phrase: Ta mère est morte!
Au bois de Boulogne on me voit,
Comme un dandy que rien n'occupe,
Suivre à cheval un pli de jupe
Sous l'ombre du sentier étroit.
Même quand le galop m'emporte,
Ma peine vole sur mes pas,
Et toujours sonne comme un glas
Cette phrase: Ta mère est morte!
1848.
LA NEIGE
FANTAISIE D'HIVER
La bruine toujours pleure
Sur notre sol consterné;
Le soleil piteux demeure
De brouillards enfariné.
La neige, fourrure blanche,
Ourle le rebord des toits;
Elle poudre chaque branche
De la perruque des bois.
Sous son linceul, elle enferme
Les plus lointains horizons;
A la barbe du dieu Terme
Elle suspend des glaçons.
Dans ses rêts froids et tenaces,
Au vol elle abat l'oiseau,
Et se durcissant en glaces,
Fige le poisson dans l'eau.
Sur la vitre des mansardes
Elle étale ses pâleurs,
Et fait aux lunes blafardes
Un teint de pâles couleurs.
Des Vénus trop court vêtues
En cachant la nudité,
La neige tisse aux statues
Un voile de chasteté.
Bonne en ces heures maussades,
En ces mortelles saisons,
Elle fournit des glissades
Pour le jeu des polissons!
Elle coiffe la montagne
D'un cimier fol et changeant,
Et jette sur la campagne
Son manteau de vif-argent.
Sous les pieds de la fillette
Elle étend son blanc tapis,
Et pour l'amant qui la guette
Rend ses pas plus assoupis.
Elle attache la pituite
Au nez transi des bourgeois;
Mais au rêveur qui médite
Elle dit, trouvant la voix:
«C'est moi qui suis ta Giselle,
Ta vaporeuse willi;
Je suis jeune, je suis belle,
J'ai froid;—ouvre-moi ton lit?
Déposant ma houppelande
Et mes gants en peau de daim,
Je te dirai la légende
Du grand paradis d'Odin.»
Or, un poëte un peu tendre
Et qui chez lui fait du feu,
Ne peut jamais faire attendre
Une fillette à l'œil bleu!
1er janvier 1850.
SONNET
Parfois une Vénus, de notre sol barbare,
Fait jaillir son beau corps des siècles respecté,
Pur, comme s'il sortait, dans sa jeune beauté,
De vos veines de neige, ô Paros, ô Carrare!
Parfois, quand le feuillage à propos se sépare,
Dans la source des bois luit un dos argenté;
De sa blancheur subite une divinité
Droite et nue, éblouit le chasseur qui s'égare.
A Stamboul la jalouse, un voile bien fermé
Parfois s'ouvre, et trahit sous l'ombre diaphane
La cadine aux longs yeux que brunit le surmé.
Mais toi, le même soir, sur ton lit parfumé,
Tu m'as fait voir Vénus, Zoraïde et Diane,
Corps de déesse grecque, à tête de sultane!
1850.
MODES ET CHIFFONS
SONNET
Si comme Pétrarque et le vieux Ronsard,
Viole d'amour ou lyre païenne,
De fins concettis à l'italienne,
Je savais orner un sonnet plein d'art;
Je vous en ferais, fée au bleu regard,
Dans le pur toscan que l'on parle à Sienne,
Ou dans un gaulois de saveur ancienne,
Sur votre arrivée ou votre départ;
Sur vos gilets blancs et vos amazones,
Sur les frais chapeaux, roses, noirs ou jaunes,
Que fleurit pour vous madame Royer,
Sur le Chantilly bordant vos mantilles,
Sur vos peppermints et sur vos manilles;
Mais je n'en fais qu'un—pour te l'envoyer.
1851.
LES LIONS DE L'ARSENAL, A VENISE
(IMITÉ DE GŒTHE)
Deux grands lions, rapportés de l'Attique,
Font sentinelle aux murs de l'Arsenal,
Paisiblement;—et près du couple antique
Tout est petit: porte, tour et canal.
Ils semblent faits pour le char de Cybèle,
Tant ils sont fiers; et la mère des Dieux
Voudrait au joug ployer leur cou rebelle,
Si pour la terre elle quittait les cieux.
Mais maintenant ils gardent la poterne,
Tristes, sans gloire; et l'on entend ici
Miauler partout le chat ailé moderne,
Que pour patron Venise s'est choisi!
1851.
FRAGMENTS
Intercalés dans l'opéra: Maître Wolfram.
I
Lorsque la solitude et la mélancolie
De leurs vagues tourments torturent ma langueur,
Et me font souvenir de tout ce qui m'oublie
En murmurant tout bas: Amour, gloire et bonheur.
Comme avec un ami qui comprend votre peine
Et dont le cœur ému bat en vous répondant,
Mon chagrin, ignoré de Wilhelm et d'Hélène,
S'épanche et se console avec ce confident.
(Montrant l'orgue.)
Douce harmonie,
O voix de Dieu bénie,
Comme un génie,
Tu calmes mes tourments;
Ta voix à mon oreille,
Lorsque le jour s'éveille,
Efface de ma veille
Les plus cruels moments.
II
HÉLÈNE
COUPLETS
1
Je crois ouïr dans les bois
Une voix,
Le vent me parle à l'oreille,
La fleur me dit ses secrets
Les plus frais,
Et le ramier me conseille;
Ah! c'est mon cœur qui s'éveille!
2
Je me sens une langueur
Dans le cœur,
Je deviens pâle ou vermeille,
Gaie ou rêveuse en un jour
Tour à tour,
Un songe éblouit ma veille,
Ah! c'est mon cœur qui s'éveille!
1854.
NATIVITÉ
Au vieux palais des Tuileries,
Chargé déjà d'un grand destin,
Parmi le luxe et les féeries
Un Enfant est né ce matin.
Aux premiers rayons de l'aurore,
Dans les rougeurs de l'Orient,
Quand la ville dormait encore,
Il est venu, frais et riant,
Faisant oublier à sa mère
Les croix de la maternité,
Et réalisant la chimère
Du pouvoir et de la beauté.
Les cloches à pleines volées
Chantent aux quatre points du ciel;
Joyeusement leurs voix ailées
Disent aux vents: Noël, Noël!
Et le canon des Invalides,
Tonnerre mêlé de rayons,
Fait partout aux foules avides
Compter ses détonations.
Au bruit du fracas insolite
Qui fait trembler son piédestal,
S'émeut le glorieux stylite
Sur son bronze monumental.
Les aigles du socle s'agitent,
Essayant de prendre leur vol,
Et leurs ailes d'airain palpitent
Comme au jour de Sébastopol.
Mais ce n'est pas une victoire
Que chantent cloches et canons,
Sur l'Arc de Triomphe, l'Histoire
Ne sait plus où graver des noms!
C'est un Jésus à tête blonde
Qui porte en sa petite main,
Pour globe bleu la paix du monde,
Et le bonheur du genre humain.
Sa crèche est faite en bois de rose,
Ses rideaux sont couleur d'azur;
Paisible en sa conque il repose,
Car: Fluctuat nec mergitur.
Sur lui la France étend son aile;
A son nouveau-né, pour berceau,
Délicatesse maternelle,
Paris a prêté son vaisseau.
Qu'un bonheur fidèle accompagne
L'Enfant impérial qui dort,
Blanc comme les jasmins d'Espagne,
Blond comme les abeilles d'or!
Oh! quel avenir magnifique
Pour son enfant a préparé
Le Napoléon pacifique,
Par le vœu du peuple sacré!
Jamais les discordes civiles
N'y feront, pour des plans confus,
Sur l'inégal pavé des villes
Des canons sonner les affûts.
Car la France, Reine avouée
Parmi les peuples, a repris
Le nom de «France la louée,»
Que lui donnaient les vieux écrits.
Futur César, quelles merveilles
Surprendront tes yeux éblouis,
Que cherchaient en vain dans leurs veilles
François, Henri-Quatre et Louis!
A ton premier regard, le Louvre,
Profil toujours inachevé,
En perspective se découvre;
Tu verras ce qu'on a rêvé!
Paris, l'égal des Babylones,
Dentelant le manteau des cieux
De dômes, de tours, de pylônes,
Entassement prodigieux,
Au centre d'une roue immense
De chemins de fer rayonnants,
Où tout finit et tout commence,
Mecque des peuples bourdonnants!
Civilisation géante,
Oh! quels miracles tu feras
Dans la cité toujours béante
Avec l'acier de tes cent bras!
Isis, laissant lever ses voiles,
N'aura plus de secrets pour nous,
La Paix, au front cerclé d'étoiles,
Bercera l'Art sur ses genoux;
L'Ignorance, aux longues oreilles,
Bouchant ses yeux pour ne pas voir,
Devant ces splendeurs non pareilles
Se verra réduite à savoir,;
Et Toi, dans l'immensité sombre,
Avec un respect filial,
Au milieu des soleils sans nombre
Cherche au ciel l'astre impérial;
Suis bien le sillon qu'il te marque,
Et vogue, fort du souvenir,
Dans ton berceau devenu barque
Sur l'océan de l'avenir!
16 mars 1856, midi.
LES JOYEUSETÉS DU TRÉPAS
De son destrier qui se cabre
Il jette à bas le chevalier,
Qu'il pousse à la danse macabre
En retournant le sablier.
Avec un crâne joue aux quilles
Aux tonnelles des cabarets,
Du boîteux casse les béquilles,
Du coureur coupe les jarrets!
Pour modèle offrant son squelette,
Pose en vernis dans l'atelier.
Arrache au peintre sa palette,
Fier comme Job sur son fumier!
Pousse une botte au maître d'armes,
—Botte secrète et bien à fond,—
Prend l'enfant à la mère en larmes,
Ote sa marotte au bouffon;
Avec le camail du chanoine
Encadre son masque camus,
S'asseoit dans la stalle du moine
Dont il interrompt l'Oremus.
Pour s'y mettre il chasse du trône
L'Empereur tout pâle d'effroi,
Et pose sur son crâne jaune
La couronne arrachée au roi.
Malgré les clefs et la tiare
Il prend le Pape au Vatican,
Et, railleur, au ballet bizarre
Il lui fait danser le cancan!
1857.
CHANSON A BOIRE
A Bacchus, biberon insigne,
Crions: «Masse!» et chantons en chœur:
Vive le pur sang de la vigne
Qui sort des grappes qu'on trépigne!
Vive ce rubis en liqueur!
Nous autres prêtres de la treille,
Du vin nous portons les couleurs.
Notre fard est dans la bouteille
Qui nous fait la trogne vermeille
Et sur le nez nous met des fleurs.
Honte à qui d'eau claire se mouille
Au lieu de boire du vin frais.
Devant les brocs qu'il s'agenouille!
Ou soit mué d'homme en grenouille
Et barbotte dans les marais!
1863.
LES RODEURS DE NUIT
Minuit résonne au beffroi sombre;
Débauchés, voleurs et hiboux,
Peuple furtif qu'éveille l'ombre,
Joyeusement quittent leurs trous.
On voit courir aux aventures
Les gentilshommes de la nuit.
Les bourgeois, sous leurs couvertures,
Se blottissent, tremblant au bruit.
Ce sont des duels sous les lanternes,
Des cris de ribaudes qu'on bat,
Des pots cassés dans les tavernes,
Et des chants, échos du sabbat.
.... Tout se tait.—La patrouille passe,
Rhythmant son pas sur le pavé.
Le noir essaim fuit dans l'espace....
Le matin honnête est levé!
1864.
LE PROFIL PERDU
STANCES SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M***
Qu'elle me plaît, en son costume antique,
Cette beauté, blanche sur un fond noir,
Rêve d'amour qu'un pinceau poétique
Cache à demi, pour mieux la faire voir!
On n'aperçoit de toute la figure
Qu'un bras superbe et qu'un profil perdu;
Mais si charmant, si parfait, qu'on augure
Bien des trésors dans ce sous-entendu!
Un lourd chignon baigne la nuque blonde,
Flots d'or où luit un peigne en diamants;
Vénus ainsi, dut, au sortir de l'onde,
Tordre et nouer ses cheveux écumants.
A l'art exquis, s'ajoute le mystère,
Le Sphynx coquet irrite le désir,
Mais il dit tout en paraissant se taire;
S'il se tournait, nous mourrions de plaisir!
22 mai 1865.
A ERNEST HÉBERT
SUR SON TABLEAU
LE BANC DE PIERRE
Au fond du parc, dans une ombre indécise,
Il est un banc, solitaire et moussu,
Où l'on croit voir la Rêverie assise,
Triste et songeant à quelque amour déçu.
Le souvenir dans les arbres murmure,
Se racontant les bonheurs expiés,
Et, comme un pleur, de la grêle ramure
Une feuille tombe à vos pieds.
Ils venaient là, beau couple qui s'enlace,
Aux yeux jaloux tous deux se dérobant,
Et réveillaient, pour s'asseoir à sa place,
Le clair de lune endormi sur le banc.
Ce qu'ils disaient, la maîtresse l'oublie;
Mais l'amoureux, cœur blessé, s'en souvient,
Et, dans le bois, avec mélancolie,
Au rendez-vous, tout seul, revient.
Pour l'œil qui sait voir les larmes des choses,
Ce banc désert regrette le passé,
Les longs baisers et le bouquet de roses,
Comme un signal à son angle placé.
Sur lui la branche à l'abandon retombe,
La mousse est jaune et la fleur sans parfum;
La pierre grise a l'aspect de la tombe
Qui recouvre l'amour défunt!....
1865.
TRADUCTION LITTÉRALE
Des fragments en vers qui se trouvent dans
L'ÉPICURIEN [2]
I
Sur l'eau pure du lac, dans la lueur du soir,
Le reflet d'un temple s'allonge.
La fille de Corinthe y vient, et va s'asseoir
A l'escalier qui dans l'eau plonge.
Elle feuillette un livre et se penche en rêvant.
Placé près d'elle, un jeune sage
Écarte ses cheveux dénoués, dont le vent
Fait flotter l'ombre sur la page.
II
Si ce n'était cette voix du tombeau
Qui vient chuchoter à la joie,
Ce corps charmant, ce visage si beau,
Ce soir des vers seront la proie;
Si ce n'était cette amertume au cœur,
Dans cette vie, oh! combien de bonheur!
Comme mon âme, à l'absorber avide,
Ne quitterait la coupe d'or que vide!
Dieu je serais, changeant la terre en cieux,
Si le plaisir pouvait faire les dieux!III
Aussi loin qu'aux clartés du plus limpide azur
Que jamais sur la sphère ait tendu le ciel pur,
L'œil saisit des objets les formes apparues,
On découvre toujours des jardins et des rues
Marquant de leurs piliers des parcours infinis,
Des temples, vaste amas de marbres, de granits,
Des palais de porphyre énormes et splendides,
Et s'élançant des eaux de hautes pyramides
Plus vieilles que le temps, et dont l'Éternité
N'ébréchera jamais le profil respecté.
Cependant sur le lac tout est tumulte et joie,
Et l'animation largement s'y déploie;
Le commerce, l'amour et le culte des dieux
Y forment un spectacle étrange et radieux.
Une procession sur les marches des temples
Avec ses prêtres blancs vêtus de robes amples
Se développe au son des cymbales d'argent.
Des embarcations au sillon diligent
Descendent vers la mer, venant de ces contrées
Qu'assourdissent du Nil les chutes effarées,
Avec leur cargaison riche comme un trésor,
Plumes, gemmes, parfums, ivoire et poudre d'or,
Au passage exhalant l'odeur aromatique
Que prennent les vaisseaux au soleil exotique.
Ici des pèlerins, enfants de tous pays,
Avant de repartir pour Bubaste ou Saïs,
Dans une baie ombreuse où l'onde est plus tranquille
Poussent l'esquif léger avec la rame agile.
D'autres sous les lotus bercent leur frais sommeil,
Ou par des chants joyeux se tiennent en éveil.
Plus loin des acacias parfument de leurs grappes
Une plage où du lac fendant les claires nappes
Folâtre un jeune essaim de riantes beautés
En attraits surpassant les charmes si vantés
De celle dont la chaîne aimable au captif même
Tint deux maîtres du monde et rompit au troisième.
IV
.............. Astre dont le rayon
S'épanchant sur le monde aux heures taciturnes,
Fait éclore le rêve avec les fleurs nocturnes,
Non cette lune froide et brumeuse du nord,
Versant aux jeunes cœurs, comme un philtre de mort,
Le sang pâle et glacé de la vestale chaste;
Mais l'ardente Phœbé qui règne dans Bubaste,
Et ne voit rien, du haut de son brillant séjour,
Chez l'homme et chez les dieux d'aussi beau que l'amour!
V
Rhodope, cette nymphe à la beauté splendide,
Qui vit, dit-on, plongée en un demi-sommeil,
Sur l'or et les bijoux inconnus au soleil,
La Dame de la Pyramide!
VI
Vous qui voulez courir
La terrible carrière,
Il faut vivre ou mourir
Sans regard en arrière.
Vous qui voulez tenter
L'onde, l'air et la flamme,
Terreurs à surmonter
Pour épurer votre âme,
Si, méprisant la mort,
Votre foi reste entière,
En avant!—le cœur fort
Reverra la lumière.
Et lira sur l'autel
Le mot du grand mystère
Qu'au profane mortel
Dérobe un voile austère.
VII
Bois cette coupe—Osiris la savoure
A petits traits dans l'empire des morts;
Il la fait boire au peuple qui l'entoure,
Chaque fantôme en effleure les bords.
Bois cette coupe—elle est, tout frais, remplie
D'une eau puisée au fleuve du Léthé;
En la vidant tout le passé s'oublie
Comme un vain songe au matin emporté!
Le plaisir, fausse ivresse,
Vin mêlé de poison;
La science, maîtresse
A la dure leçon;
L'espoir brillant et vide,
Semblable aux lacs amers,
Trompant la lèvre avide
Aux sables des déserts;
Tout ce que tu connus de mauvais ou d'infâme
Disparaîtra soudain dans un oubli profond,
De tout ressouvenir laissant pure ton âme
Quand ta soif de la coupe aura tari le fond.
VIII
Bois cette coupe—elle est pleine d'un divin baume.
Quand Isis vint aux cieux, Horus entre les bras,
Elle dit à son fils, lui montrant son royaume,
Bois cette coupe et toujours tu vivras!
Je te dis et te chante, ainsi que la déesse,
Toi qui des vastes cieux un jour hériteras:
Fusses-tu dans l'abîme, âme et corps en détresse,
Bois cette coupe et toujours tu vivras!
IX
La Mémoire viendra, menant le chœur des rêves,
Rêves d'un temps plus beau, plus ancien et plus pur;
Quand l'âme, hôte des cieux, n'avait pas sur les grèves
Laissé choir le duvet de ses ailes d'azur;
Souvenirs glorieux, pareils à cette flamme
Que lance, en s'éteignant, sur les eaux l'astre d'or,
Qui montre ce que fut et ce que n'est plus l'âme,
Mais ce qu'elle pourrait brillamment être encor.
X
O bel arbre d'Abyssinie!
Nous te prions par ton fruit d'or,
Par la pourpre à l'azur unie
Dans ta fleur plus splendide encor,
Par la muette bienvenue
Dont ta ramure, en s'abaissant,
D'un air hospitalier salue
L'étranger sous ton dais passant.
O bel arbre d'Abyssinie!
Quand la nuit, sans lune, descend,
Combien ta rencontre est bénie
Du voyageur au pas pesant!
Du bout caressant de tes branches
Tu viens baiser ses yeux mi-clos,
Sur lui tendrement tu te penches
Et tu lui dis: «Dors en repos!»
O bel arbre d'Abyssinie!
Ainsi, vers moi, penche ton front qui plie.
XI
Par une de ces nuits où l'étoile d'amour,
Isis, de son croissant dessinant le contour,
Dans le fleuve sacré mire son front de vierge,
Où les couples, guettant sa lueur de la berge,
Calculent en quel temps son cours recommencé
Doit la remettre aux bras du Soleil-fiancé.
XII
............ Le fleuve qui naguère
Glissait entre ses bords, garni des deux côtés
Par des palais de marbre et de riches cités,
Pareils à des joyaux sertis dans une chaîne,
Inondant à présent la vallée et la plaine,
Comme un géant qui sort de son lit brusquement,
S'étale et couvre tout de son flot écumant.
1865.
A MARGUERITE
A MADAME MARGUERITE DARDENNE DE LA GRANGERIE
SONNET I
Les poètes chinois, épris des anciens rites,
Ainsi que Li-Tai-Pé, quand il faisait des vers,
Mettent sur leur pupitre un pot de marguerites
Dans leurs disques montrant l'or de leurs cœurs ouverts.
La vue et le parfum de ces fleurs favorites,
Mieux que les pêchers blancs et que les saules verts,
Inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites,
Sur un même sujet des chants toujours divers.
Une autre Marguerite, une fleur féminine,
Que dans le céladon voudrait planter la Chine,
Sourit à notre table aux regards éblouis,
Et pour la Marguerite, un mandarin morose,
Vieux rimeur abruti par l'abus de la prose,
Trouve encore un bouquet de vers épanouis.
19 juillet 1865.