SONNET II
Il est, dans la légende, une vierge martyre,
Qui mène en laisse une hydre aux tortueux replis.
Près d'une roue à dents, tenant en main un lis,
L'Ange d'Urbin l'a peinte et le monde l'admire.
Aux prés, pousse une fleur, qu'en son naïf délire,
L'inquiète amoureuse avec ses doigts pâlis,
Questionne, comptant les pétales cueillis,
Et suspendant son âme au dernier qu'elle tire.
Mystérieusement dans son nid de satin,
Brûle un joyau sans prix qui porte un nom latin
Et dont le troupeau vil dédaigne le mérite.
Ne cherchez pas le mot de l'énigme à côté:
Martyre, fleur, joyau, vertu, parfum, beauté,
Tout cela simplement veut dire: Marguerite!
19 juillet 1866.
L'IMPASSIBLE
SONNET
La Satiété dort au fond de vos grands yeux;
En eux plus de désirs, plus d'amour, plus d'envie;
Ils ont bu la lumière, ils ont tari la vie,
Comme une mer profonde où s'absorbent les cieux.
Sous leur bleu sombre on lit le vaste ennui des Dieux,
Pour qui toute chimère est d'avance assouvie,
Et qui, sachant l'effet dont la cause est suivie,
Mélangent au présent l'avenir déjà vieux.
L'infini s'est fondu dans vos larges prunelles,
Et devant ce miroir qui ne réfléchit rien,
L'Amour découragé s'asseoit, fermant ses ailes.
Vous, cependant, avec un calme olympien,
Comme la Mnémosyne, à son socle accoudée,
Vous poursuivez, rêveuse, une impossible idée.
Chamarande, juillet 1866.
A L. SEXTIUS
ODE IV: TRADUITE D'HORACE
L'âpre hiver se dissipe aux souffles printaniers,
La barque oisive aux flots se livre;
L'étable et l'âtre enfin lâchent leurs prisonniers
Et le pré n'est plus blanc de givre.
Sous la lune déjà Vénus conduit le chœur;
Aux Nymphes les Grâces décentes,
Se mêlent dans la ronde, et Vulcain, plein d'ardeur,
Souffle les forges rougissantes.
C'est le temps d'entourer son front de myrtes verts
Ou de fleurs qu'avril renouvelle,
Et d'immoler à Faune, aux bois d'ombre couverts,
Le bouc ou, s'il lui plaît, l'agnelle.
La pâle mort, d'un pied égal, heurte taudis
Et palais.—O Sextius, songe
Combien les longs espoirs sont à l'homme interdits
La nuit et les Mânes—mensonge,
Et la cour de Pluton te réclament. Là-bas
Les dés ne font plus de monarque,
Et l'on n'admire plus le tendre Lycidas,
Que la vierge déjà remarque.
1866.
A L'IMPÉRATRICE
Suave et pur jasmin d'Espagne
Où se posa l'abeille d'or,
Une grâce vous accompagne
Et vous possédez un trésor;
Vous, le sourire de la force,
Le charme de la majesté,
Vous avez la puissante amorce
Qui prend les âmes—la bonté!
Et, derrière l'Impératrice
A la couronne de rayons,
Apparaît la consolatrice
De toutes les afflictions.
Sans que votre cœur ne l'entende
Il ne saurait tomber un pleur;
Quelle est la main qui ne se tende
Vers vous, du fond de son malheur?
Pensive, auguste et maternelle,
Tenant compte des maux soufferts,
Vous rafraîchissez de votre aile
Les feux mérités des enfers.
Ce n'est pas seulement vers l'ombre
Que va le regard de vos yeux,
Dans la cellule étroite et sombre
Faisant briller l'azur des cieux;
Ce regard que chacun implore,
Qui luit sur tous comme un flambeau,
S'arrête, plus touchant encore,
Quand il a rencontré le Beau.
L'enthousiasme y met sa flamme
Sans en altérer la douceur;
Si le génie est une femme,
Vous lui dites: «Venez, ma sœur,
«Je mettrai sur vous cette gloire
Qui fait les hommes radieux,
Ce ruban teint par la victoire,
Pourpre humaine digne des dieux!»
Et votre main d'où tout ruisselle
Sur le sein de Rosa Bonheur
Allumant la rouge étincelle,
Fait jaillir l'astre de l'Honneur!
II
Oh! quelle joie au séjour morne
Des pauvres Enfants détenus,
Limbes grises, tombeau que borne
Un horizon de grands murs nus.
Lorsque la porte qui s'entr'ouvre,
Laissant passer le jour vermeil,
A leurs yeux ravis vous découvre
Comme un ange dans le soleil!
Pour le penseur chose effrayante!
L'homme jetant à la prison
La faute encore inconsciente
Et le crime avant la raison!
Là sont des Cartouches en herbe
Dont les dents de lait ont mordu,
Comme un gâteau, le fruit acerbe
Qui pend à l'arbre défendu;
Des scélérats sevrés à peine;
De petits bandits de douze ans,
D'un mauvais sol mauvaise graine,
Tous coupables mais innocents!
Hélas! pour beaucoup la famille
Fut le repaire et non le nid,
La caverne où gronde et fourmille
Le monde fauve qu'on bannit.
Vous arrivez là, douce femme,
Lorsque sommeille encor Paris,
Faisant l'aumône de votre âme
A ces pauvres enfants surpris.
Vous accueillez leur plainte amère
Leur long désir de liberté,
Et chacun d'eux vous croit sa mère
A se voir si bien écouté.
Vous leur parlez de Dieu, de l'homme,
Du saint travail et du devoir,
Des grands exemples qu'on renomme,
Du repentir qui suit l'espoir;
Et la prison tout éblouie
Par la céleste vision,
De la lumière évanouie
Conserve longtemps un rayon!
III
Il est d'autres cités dolentes
Que d'autres Dante décriront;
Les heures s'y traînent bien lentes,
La faute a la rougeur au front.
Là gémissent les vierges folles
Qui vont sans lampe dans la nuit;
Les paresseuses aux mains molles
Que l'éclat d'un bijou séduit;
La coupable, presque novice,
Trébuchée au chemin glissant,
Et toutes celles que le vice
Sur son char emporte en passant.
Sans craindre pour vos pieds la fange,
Vous traversez ces lieux maudits,
Comme en enfer, un bel Archange
Qui descendrait du Paradis.
Vous visitez dortoirs, chapelle,
Et la cellule et l'atelier,
Allant où chacun vous appelle
Et ne voulant rien oublier.
Si, dans la triste infirmerie,
Au chevet, où râle la mort,
Vous trouvez une sœur qui prie,
L'innocence près du remord,
Vous ployez les genoux, et l'âme,
Dont l'aile bat pour le départ,
Croit voir resplendir Notre-Dame
A travers son vague regard.
Lorsque se tait la litanie,
Vous vous penchez pour mieux saisir
Sur les lèvres de l'agonie
Le suprême et secret désir.
La jeune mourante, éperdue,
Qui ne parlait plus qu'avec Dieu,
D'une voix à peine entendue
Confie à votre cœur son vœu.
Cet humble vœu, dernier caprice,
Est recueilli pieusement,
Et de l'enfant l'Impératrice
Exécute le testament.
15 août 1866.
A CLAUDIUS POPELIN
SONNET
Le Temps efface l'Art avec un doigt trop prompt,
Et l'Éternité manque à la forme divine.
Le Vinci sous son crêpe à peine se devine,
Et de Monna Lisa l'ombre envahit le front.
Ce que nos yeux ont vu, bien peu d'yeux le verront.
On cherche au Vatican Raphaël en ruine,
Michel-Ange s'éteint aux murs de la Sixtine,
Comme Apelle et Zeuxis ils s'évanouiront.
Mais toi, mon Claudius, tu fixes ta pensée;
Tel que l'ambre une fleur, l'immarcescible émail
Contre les ans vaincus abrite ton travail.
Des reflets de l'iris ton œuvre est nuancée,
L'ardente transparence y luit sur le paillon,
Et chez toi l'Idéal a toujours son rayon.
1866.
A INGRES
SONNET
(En réponse à l'envoi d'un fragment de l'Apothéose d'Homère)
Du plafond où, les pieds sur le blanc escabeau,
Trône Homère, au milieu de l'immortelle foule
Dont le chœur dans l'azur s'étage et se déroule,
Pour m'en faire présent tu coupas un lambeau.
Merci, maître invaincu, prêtre fervent du beau,
Qui de la forme pure as conservé le moule,
Et seul, resté debout dans ce siècle qui croule,
De l'antique idéal tiens toujours le flambeau!
Tes nobles fils, Eschyle, Euripide et Sophocle,
Descendus de ton ciel pour rayonner chez moi,
Déposent leurs lauriers et leurs vers sur un socle;
Et mon humble logis, devenu, grâce à toi,
Riche comme un palais et sacré comme un temple,
Pour ces hôtes divins est à peine assez ample!
1866.
LE ROSE
SONNET
Je connais tous les tons de la gamme du rose,
Laque, pourpre, carmin, cinabre et vermillon.
Je sais ton incarnat, aile du papillon,
Et les teintes que prend la pudeur de la rose.
A Grenade, des bords que le Xénil arrose
J'ai, sur le Mulhacen lamé de blanc paillon,
Vu la neige rosir sous le dernier rayon
Que l'astre, en se couchant, comme un baiser y pose.
J'ai vu l'aurore mettre un doux reflet pourpré
Aux Vénus soulevant le voile qui leur pèse,
Et surpris dans les bois la rougeur de la fraise.
Mais le rose qui monte à votre front nacré
Au moindre madrigal qu'on vous force d'entendre
De la fraîche palette est le ton le plus tendre.
1867.
L'HIRONDELLE
SONNET
Je suis une hirondelle et non une colombe,
Ma nature me force à voltiger toujours.
Le nid où des ramiers s'abritent les amours,
S'il y fallait couver, serait bientôt ma tombe.
Pour quelques mois, j'habite un créneau qui surplombe,
Et vole, quand l'automne a raccourci les jours,
Pour les blancs minarets quittant les noires tours,
Vers l'immuable azur d'où jamais pleur ne tombe.
Aucun ciel ne m'arrête, aucun lieu ne me tient,
Et dans tous les pays je demeure étrangère;
Mais partout de l'absent mon âme se souvient.
Mon amour est constant, si mon aile est légère,
Et sans craindre l'oubli, la folle passagère
D'un bout du monde à l'autre au même cœur revient.
1867.
L'ODALISQUE A PARIS
A MADAME RIMSKI KORSAKOW
Est-ce un rêve? Le harem s'ouvre,
Bagdad se transporte à Paris,
Un monde nouveau se découvre
Et brille à mes regards surpris.
Pardonnez mon luxe barbare,
Bariolé d'argent et d'or;
J'ignorais tout, un maître avare
M'enfouissait comme un trésor.
A l'Orient mon élégance
Laissant son antique oripeau,
Saura bientôt faire une ganse
Et mettre un semblant de chapeau.
A tout retour je suis rebelle,
Qu'Oshman cherche une autre houri!
Il est ennuyeux d'être belle,
Incognito, pour son mari!
1867.
A CHARLES GARNIER
(Réponse à une invitation à dîner)
ÉPITRE MONORIME
Garnier, grand maître du fronton,
De l'astragale et du feston,
Demain, lâchant là mon planton,
Du fond de mon lointain canton,
J'arriverai, tardif piéton,
Aidant mes pas de mon bâton,
Et précédé d'un mirliton,
Duilius du feuilleton,
Prendre part à ton gueuleton,
Qu'arrosera le piqueton.
Sans gants, sans faux col en carton,
Sans poitrail à la Benoîton,
Et sans diamants au bouton,
Ce qui serait de mauvais ton,
Je viendrai, porteur d'un veston
Jadis couleur de hanneton,
Sous mon plus ancien hoqueton.
Que ce soit poule ou caneton,
Perdreaux truffés ou miroton,
Barbue ou hachis de mouton,
Pâté de veau froid ou de thon,
Nids d'hirondelles de Canton,
Ou gousse d'ail sur un croûton,
Pain bis, galette ou panaton [3],
Fromage à la pie ou stilton,
Cidre ou pale-ale de Burton,
Vin de Brie ou branne-mouton,
Pedro-jimenès ou corton,
Chez Lucullus ou chez Caton,
Avalant tout comme un glouton,
Je m'en mettrai jusqu'au menton,
Sans laisser un seul rogaton
Pour la desserte au marmiton.
Pendant ce banquet de Platon,
Mêlant Athène à Charenton,
On parlera de Wellington
Et du soldat de Marathon,
D'Aspasie et de Mousqueton,
Du dernier rôle de Berton,
Du Prêtre-Jean et du Santon.
De jupe à traîne et de chiton [4],
De Monaco près de Menton,
De Naple et du ministre Acton,
De la Sirène et du Triton,
D'Overbeeck et de Bonnington;
Chacun lancera son dicton,
Tombant du char de Phaéton
Aux locomotives Crampton,
De l'Iliade à l'Oncle Tom,
De Paul de Kock à Mélanchthon,
Et de Babylone à Boston.
Dans le bruit, comment saura-t-on
Si l'on parle basque ou teuton,
Haut-allemand ou bas-breton?
Puis, vidant un dernier rhyton [5],
Le ténor ou le baryton,
Plus faux qu'un cornet à piston,
Qu'une crécelle ou qu'un jeton,
S'accompagnant du barbiton,
Sur l'air de Ton taine ton ton,
Chantera Philis et Gothon,
Jusqu'à l'heure où le vieux Tithon
Ote son bonnet de coton.
Mais c'est trop pousser ce centon
A la manière d'Hamilton,
Où, voulant ne rimer qu'en ton,
J'ai pris pour muse Jeanneton;
Dans mon fauteuil à capiton,
En casaque de molleton,
Je m'endors et je signe: Ton
ami Théophile Gautier.
28 octobre 1867.
LA FUMÉE
SONNET
Souvent nous fuyons en petit coupé,
Car chez moi toujours la sonnette grince,
Et les visiteurs qu'en vain l'on évince
Chassent le plaisir de mon canapé.
Couple par l'amour et l'hiver groupé,
Nous nous serrons bien, car la bise pince;
Sur mon bras se cambre un corps souple et mince,
D'un châle à longs plis bien enveloppé.
Dans une voiture au pas et fermée,
Pour nous embrasser, il serait bourgeois,
De baisser le store au milieu du Bois;
J'allume un cigare et ma bien-aimée
Un papelito roulé par ses doigts,
Et l'Amour, pour voile, a cette fumée.
1868.
PROMENADE HORS DES MURS
SONNET
(D'après une eau-forte de Leys)
Une ville gothique, avec tout son détail,
Pignons, clochers et tours, forme la perspective;
Par les portes s'élance une foule hâtive,
Car déjà le printemps des prés verdit l'émail.
Le bourgeois s'endimanche et quitte son travail;
L'amoureux par le doigt tient l'amante craintive,
D'une grâce un peu raide, ainsi que sous l'ogive
Une sainte en prison dans le plomb d'un vitrail.
Quittant par ce beau jour, bouquins, matras, cornues,
Le docteur Faust, avec son famulus Wagner,
S'est assis sur un banc et jouit du bon air.
Il vous semble revoir des figures connues:
Wohgemuth et Cranach les gravèrent sur bois,
Et Leys les fait revivre une seconde fois.
25 octobre 1868.
UN DOUZAIN DE SONNETS
SONNET—DÉDICACE
Aux temps païens, toujours devant les temples fume
L'hécatombe, des dieux apaisant le courroux.
Vénus veut cent ramiers, Jupiter, cent bœufs roux;
Pour ma déesse, moi, je n'ai rien qu'une plume!
Et j'ose dans l'azur, dont l'encens fait la brume
Chez les Olympiens, m'élever jusqu'à vous,
Et sur le blanc autel de vos divins genoux
Déposer en tremblant l'ex-voto d'un volume.
Votre nom tutélaire, au frontispice luit,
Chaque sonnet l'enchaîne au sonnet qui le suit;
Tel un bracelet d'or dont l'agrafe est fermée.
Par vos perfections mes défauts sont couverts,
Et sur votre portrait, s'enchâssant en camée,
Rayonne la beauté qui manque dans mes vers!
24 avril 1869.
SONNET I
MILLE CHEMINS, UN SEUL BUT
Hôte pour quelques jours de votre beau domaine,
Voyant le gai soleil qui dore le matin
Et perce d'un rayon les feuilles de satin,
Je descends dans le parc et tout seul m'y promène.
On pense aller bien loin, mais tout sentier ramène,
Quand il vous a montré le village lointain,
A travers prés et bois, par un contour certain,
Au portique où César a mis l'aigle romaine,
A la blanche villa, votre temple d'été,
Où, lasse du fardeau de la divinité,
Vous daignez n'être plus que la bonne princesse;
Ainsi fait mon esprit, trompé dans ses détours;
Il croit poursuivre un rêve interrompu sans cesse,
Et devant votre image il se trouve toujours!
Saint-Gratien.
SONNET II
NE TOUCHEZ PAS AUX MARBRES
Il se peut qu'au Musée on aime une statue,
Un secret idéal par Phidias sculpté;
Entre elle et vous, il naît comme une intimité;
Vous venez, la déesse à vous voir s'habitue.
Elle est là, devant vous, de sa blancheur vêtue,
Et parfois on oublie, admirant sa beauté,
La neigeuse froideur de la divinité
Qui de son regard blanc, trouble, fascine et tue.
Elle a semblé sourire, et, plus audacieux,
On se dit: «L'Immortelle est peut-être une femme!»
Et vers la main de marbre on tend sa main de flamme.
Le marbre a tressailli, la foudre gronde aux cieux!.....
Vénus est indulgente, elle comprend, en somme,
Que le désir d'un Dieu s'allume au cœur d'un homme!
4 avril 1867.
SONNET III
BAISER ROSE, BAISER BLEU
A table, l'autre jour, un réseau de guipure,
Comme un filet d'argent, sur un marbre jeté,
De votre sein, voilant à demi la beauté,
Montrait, sous sa blancheur, une blancheur plus pure.
Vous trôniez parmi nous, radieuse figure,
Et le baiser du soir, d'un faible azur teinté,
Comme au contour d'un fruit, la fleur du velouté,
Glissait sur votre épaule, en mince découpure.
Mais la lampe allumée et se mêlant au jeu,
Posait un baiser rose, auprès du baiser bleu;
Tel brille au clair de lune, un feu dans de l'albâtre.
A ce charmant tableau, je me disais, rêveur,
Jaloux du reflet rose et du reflet bleuâtre:
«O trop heureux reflets, s'ils savaient leur bonheur!»
Saint-Gratien, 25 juillet 1867.
SONNET IV
LA VRAIE ESTHÉTIQUE
Nous causions sur le beau, lui savant, moi poëte;
Au galbe de l'amphore, il préférait le vin,
Il appelait le style, un grelot creux et vain,
Et la rime, un écho dont le sens s'inquiète.
Je répondais: «La forme, aux yeux donne une fête!
Qu'il soit plein de Falerne ou d'eau prise au ravin,
Qu'importe! si le verre a le profil divin!
Le parfum envolé, reste la cassolette.»
Vous écoutiez, rêveuse, et mon œil voyageant
Pendant que je cherchais un argument quelconque,
Suivait, sur les coussins, vos beaux pieds s'allongeant.
Tels les pieds de Vénus au rebord de sa conque,
Une écume de plis caressait leur contour,
Et semblait murmurer: Le vrai beau, c'est l'amour!
Paris.
SONNET V
BONBONS ET POMMES VERTES
Comme un enfant gâté, gorgé de sucreries,
Se rebute, et convoite avec des yeux ardents
La pomme acide et verte où s'agacent les dents,
L'âpre fruit de la haie et les nèfles aigries,
Vous avez en horreur le miel des flatteries,
Les fades madrigaux dans la bouche fondants,
Bonbons, plâtre au dehors et sirop au dedans,
Et ne prenez plus goût qu'au fiel des railleries.
Vous préférez aux fleurs les piquants des chardons,
Demandant qu'on «vous blâme et non pas qu'on vous loue.»
Vous que le ciel se plut à combler de ses dons.
Par où vous attaquer? je ne sais, je l'avoue;
Et laissant retomber mes flèches au carquois,
Je vous désobéis pour la première fois!
12 février 1868.
SONNET VI
LE PIED D'ATALANTE
Ce petit pied, plus vif que le pied d'Atalante,
Qu'à Trianon vantaient vos amis assemblés,
Sans la courber, marchant sur la tête des blés,
Et qui fait de l'oiseau trouver l'aile trop lente,
Ce pied que l'amour suit sous la robe volante,
Et qui ne laisse pas dans les chemins sablés
La trace qu'à jamais, gardent les cœurs troubles,
Vous m'en avez promis, l'empreinte ressemblante.
Comme serre-papiers sur mes vers se posant,
De l'étroit brodequin la semelle d'ivoire,
Empêchera le vent d'emporter mon grimoire.
Et mes vers germeront sous ce poids caressant,
Comme on voit, dans un pré que foule une déesse,
Naître et s'ouvrir les fleurs sous le pied qui les presse!
Trianon, 1867.
SONNET VII
L'ETRENNE DU POÈTE
Pour vous, au jour de l'an, je rêvais quelque étrenne,
Moi, le rêveur obscur, admis à votre cour,
Un respect prosterné mêlé d'un humble amour,
C'est un mince joyau dans l'écrin d'une reine.
Que peut le ver rampant pour l'étoile sereine,
Le caillou pour la perle et l'ombre pour le jour?
L'étoile ignore l'homme, et, de son bleu séjour,
Le soleil ne voit pas la terre qu'il entraîne!
Mais vous, dont la douceur attendrit la beauté,
Parfois de cet Olympe où trône la déesse
Vous abaissez sur nous un regard de bonté.
Et vous respirerez, indulgente princesse,
Ce pauvre grain de nard, mon unique trésor,
Que font brûler mes vers, comme un encensoir d'or.
1er janvier 1868.
SONNET VIII
LES DÉESSES POSENT
Parfois, une déesse pose,
(Hébert du moins s'en est vanté)
Entr'ouvrant son voile argenté
Dans un reflet d'apothéose.
Votre portrait prouve la chose
Par son air de divinité;
César y mit la majesté,
Et Vénus le sourire rose.
Des perles à l'éclat tremblant
Ruissellent sur votre col blanc,
Comme des gouttes de lumière.
Mais si le collier vous manquait,
Vous seriez dans une chaumière
Reine encore avec un bouquet!
18 mars 1868.
SONNET IX
D'APRÈS VANUTELLI
A la Piazetta, sous l'ombre des portiques,
Vanutelli nous montre en leur costume ancien,
Dames et jeunes gens à l'air patricien,
Causant entr'eux d'amour ou d'affaires publiques.
Hors du cadre, évoqués par des charmes magiques,
On croit voir des portraits de Giorgione ou Titien
Qui, sous le velours noir du loup vénitien,
Ébauchent, comme au bal, des intrigues obliques.
Les pigeons de Saint-Marc s'abattent à leurs pieds
Avec roucoulements et frémissements d'ailes;
Près des galants trompeurs, sont les oiseaux fidèles!
Seigneurs, dames, pigeons, par vous sont copiés
D'une touche à la fois si libre et naturelle,
Qu'on dirait le tableau fait d'après l'aquarelle!
1869.
SONNET X
L'ÉGRATIGNURE
Quand vous vîntes Dimanche en déesse parée,
Avec tous vos rayons éblouir votre cour,
Chacun disait, voyant ce buste au pur contour:
«C'est Vénus de Milo d'une robe accoutrée!»
Mais votre épaule était d'un trait rouge effleurée,
Tel le ramier blanc saigne aux serres de l'autour,
Telle rosit la neige aux premiers feux du jour;
Le carmin s'y mêlait à la pâleur nacrée.
Quelle audace a rayé ce marbre de Paros?
Vous en donniez la faute à l'épaulette étroite,
Mais moi j'en accusais la flèche d'or d'Eros;
Il vous visait au cœur; la pointe maladroite,
(Car le dieu tremblait fort devant tant de beauté).
N'atteignit pas le but et glissa de côté!
21 avril 1869.
SONNET XI
LA MÉLODIE ET L'ACCOMPAGNEMENT
La beauté, dans la femme, est une mélodie
Dont la toilette n'est que l'accompagnement.
Vous avez la beauté.—Sur ce motif charmant,
A chercher des accords votre goût s'étudie;
Tantôt c'est un corsage à la coupe hardie
Qui s'applique au contour, comme un baiser d'amant,
Tantôt une dentelle au feston écumant,
Une fleur, un bijou, qu'un reflet incendie.
La gaze et le satin ont des soirs triomphants;
D'autres fois une robe, avec deux plis de moire,
Aux épaules vous met deux ailes de victoire.
Mais de tous ces atours, ajustés ou bouffants,
Orchestre accompagnant votre grâce suprême,
Le cœur, comme d'un air, ne relient que le thème!
23 avril 1869.
SONNET XII
LA ROBE PAILLETÉE
Quelle toilette hier! Une robe agrafée
D'un nœud de diamants, air tramé, vent tissu,
Où de ses doigts d'argent la lune avait cousu
Le paillon qui luisait sur la jupe étoffée!
D'étoiles en brillants négligemment coiffée,
Vous redonniez des feux à chaque éclair reçu.
Mab et Titania semblaient à votre insu,
Avoir semé sur vous tout leur écrin de fée.
Sur les fils de la Vierge, aérien réseau,
Telle, dans les prés blancs, brille la goutte d'eau,
Ou la rosée aux fleurs, quand l'aube les irise.
Reste d'un deuil de cour, un trait noir circulait
Sous ce scintillement, pareil à ce filet
Qui tourne dans le pied des verres de Venise!
Avril 1869.
L'ESCLAVE NOIR
STANCES
Sur une aquarelle de la princesse M***
Un bel esclave à peau d'ébène,
Mohammed ou bien Abdallah,
Pour mon musée, heureuse aubaine,
Vient du pays de: la Fellah.
Comme elle, il habitait le Caire,
Tout en fumant son latakieh,
Il la voyait passer naguère
Sur la place de l'Esbékieh.
Elle si blanche sous son masque,
Lui si lumineusement noir;
L'une agaçant l'amour fantasque
Et l'autre en plein se laissant voir.
Faveur charmante, honneur insigne:
Mais voudra-t-il servir chez nous,
Ce glorieux nègre que signe
Une main qu'on baise à genoux?
14 janvier 1869.
A CLAUDIUS POPELIN
SONNET II
Écrit sur un exemplaire de la Mode.
Sous ce petit format commode,
Un grand problème est agité:
On y cherche si la beauté
Peut s'arranger avec la mode.
Notre art, à tort, répète l'ode
Que, dans sa blanche nudité,
Chanta la jeune antiquité;
Il faut qu'aux temps l'on s'accommode.
Dans nos bals, aujourd'hui, Vénus
Gonflerait ses charmes connus
Du mensonge des crinolines;
Elle aurait guipures, malines,
Une traîne à son cotillon,
Et pour ceste un tatafouillon!
Août 1869.
SONNET
Vous étiez sous un arbre, assise en robe blanche,
Quelque ouvrage à la main, à respirer le frais.
Malgré l'ombre, pourtant, des rayons indiscrets
Pénétraient jusqu'à vous, filtrant de branche en branche.
Ils jouaient sur le sein, sur le col, sur la hanche;
Vous reculiez le siége et puis, l'instant d'après,
Pleuvaient d'autres rayons sur vos divins attraits
Comme des gouttes d'eau d'une urne qui s'épanche.
Apollon, Dieu du jour, essayait de poser
Son baiser de lumière à vos lèvres de rose:
—Un ancien, de la sorte, eût expliqué la chose.—
Trop vif était l'amour, trop brûlant le baiser,
Et, comme la Daphné des Fables de la Grèce,
La mortelle, du Dieu repoussait la caresse.
LE SONNET
A maître Claudius Popelin, émailleur et poëte.
SONNET III
Les quatrains du Sonnet sont de bons chevaliers
Crêtés de lambrequins, plastronés d'armoiries,
Marchant à pas égaux le long des galeries
Ou veillant, lance au poing, droits contre les piliers.
Mais une dame attend au bas des escaliers;
Sous son capuchon brun, comme dans les féeries,
On voit confusément luire les pierreries,
Ils la vont recevoir, graves et réguliers.
Pages de satin blanc, à la housse bouffante,
Les tercets, plus légers, la prennent à leur tour
Et jusqu'aux pieds du Roi conduisent cette infante.
Là, relevant son voile, apparaît triomphante
La Belle, la Diva, digne qu'avec amour
Claudius, sur l'émail, en trace le contour.
14 juillet 1870.
SONNET
J'aimais autrefois la forme païenne;
Je m'étais créé, fou d'antiquité,
Un blanc idéal de marbre sculpté
D'hétaïre grecque ou milésienne.
Maintenant j'adore une Italienne,
Un type accompli de modernité,
Qui met des gilets, fume et prend du thé,
Et qu'on croit Anglaise ou Parisienne.
L'amour, de mon marbre a fait un pastel,
Les yeux blancs ont pris des tons de turquoise,
La lèvre a rougi comme une framboise,
Et mon rêve grec dans l'or d'un cartel,
Ressemble aux portraits de rose et de plâtre
Où la Rosalba met sa fleur bleuâtre.
1870.
LE VINGT-SEPT MAI
POUR L'ANNIVERSAIRE DE NAISSANCE
DE LA PRINCESSE M...
Paris brûle, la flamme à l'horizon s'élève;
Cependant mai revient, mai rose et parfumé,
Ramenant avec lui l'anniversaire aimé,
Date chère où revit incessamment mon rêve.
Le sang coule!...., aux bourgeons monte la jeune séve,
Et l'azur luit au ciel par la poudre enfumé;
Les oiseaux ont repris leur chant accoutumé,
Comme si le canon ne tonnait pas sans trêve.
Et moi je pense à vous à travers ma douleur;
Saint-Gratien m'apparaît aux bosquets de Versailles:
Du souvenir sacré rien ne distrait mon cœur.
Mais mon humble jardin, dont croulent les murailles,
N'a rien à vous offrir, tout criblé de mitrailles,
Dans un éclat d'obus que cette pauvre fleur.
Versailles, 27 mai 1871.
SONNET
Un ange chez moi parfois vient le soir
Dans un domino d'Hilcampt ou Palmyre,
Robe en moire antique avec cachemire,
Voilette et chapeau faisant masque noir.
Ses ailes ainsi, nul ne peut les voir,
Ni ses yeux d'azur où le ciel se mire;
Son joli menton que l'artiste admire,
Un bouquet le cache ou bien un mouchoir.
Mon petit lit rouge à colonnes torses
Ce soir-là se change en bleu paradis;
Un rayon d'en haut dore mon taudis.
Et quand le plaisir a brisé nos forces,
Nonchalant entr'acte à la volupté,
Nous fumons tous deux en prenant le thé.
APRÈS LA BATAILLE
SONNET—BOUT-RIMÉ
Quel silence à présent sur ce morne—terrain
Où la mêlée hier hurlait dans la—fumée!
Il ne reste plus rien de cette grande—armée,
Que des affûts brisés et des fragments—d'airain.
La bataille perdue importe au—souverain,
Mais toujours l'amoureux chante à la bien—aimée
Cette chanson de Mai, dont toute âme est—charmée;
Toujours le soleil luit sur les vignes du—Rhin,
Toujours le rossignol pour la rose—soupire;
Que l'aigle bicéphale ou l'aigle de—l'empire
Sur le drapeau palpite au sommet du—donjon,
Sur les monts, dont les os changent la plaine en—butte,
La nature éternelle et que rien ne—rebute,
Étend un vert linceul fait de mousse et de—jonc!