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Poésies Complètes - Tome 2 cover

Poésies Complètes - Tome 2

Chapter 15: IX
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About This Book

A sequence of poems presents ornate, sensorial depictions of funerary architecture and the persistence of feeling beyond death, alternating contemplations of mortality with dreamlike, maritime images of lost voyages; the poet uses rich visual detail, sculptural and stained-glass motifs, and mythic allusion to examine illusion, memory, and the interplay of beauty and decay. Several pieces imagine graves, angels, and ruined monuments while others revive vanished hopes as shipwrecked dreams, uniting elegy, symbolic fantasy, and formal lyricism across varied shorter and longer lyrics.

VI

La spirale sans fin dans le vide s'enfonce;

Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse

Pour vous pomper le sang,

Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes,

Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes,

Roulent leur œil luisant.

En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne

Des os demi-rongés, des restes de charogne,

Des crânes sonnant creux.

On voit de chaque trou sortir des jambes raides;

Des apparitions monstrueusement laides

Fendent l'air ténébreux.

C'est ici que l'énigme est encor sans Œdipe,

Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe

L'antique obscurité.

C'est ici que la Mort propose son problème,

Et que le voyageur, devant sa face blême,

Recule épouvanté.

Ah! que de nobles cœurs et que d'âmes choisies,

Vainement, à travers toutes les poésies,

Toutes les passions,

Ont poursuivi le mot de la page fatale,

Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale

Et sans inscriptions!

Combien, dons Juans obscurs, ont leurs listes remplies

Et qui cherchent encor! Que de lèvres pâlies

Sous les plus doux baisers,

Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère!

Que de désirs au ciel sont remontés de terre

Toujours inapaisés!

Il est des écoliers qui voudraient tout connaître,

Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître

De Méphistophélès.

Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite,

Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite;

Tous ceux-là, plaignez-les!

Car ils souffrent un mal, hélas! inguérissable;

Ils mêlent une larme à chaque grain de sable

Que le temps laisse choir.

Leur cœur, comme une orfraie au fond d'une ruine,

Râle piteusement dans leur maigre poitrine

L'hymne du désespoir.

Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne.

Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne

Quelque reste de vert,

Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues,

Silencieux, pareils à des files de grues

Quand approche l'hiver.

Leurs tourments ne sont point redits par le poëte

Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête

L'auréole qui luit;

Par les chemins du monde ils marchent sans cortége,

Et sur le sol glacé tombent comme la neige

Qui descend dans la nuit.

Comme je m'en allais, ruminant ma pensée,

Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée,

Par le sentier étroit;

S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde

Me dit en étendant sa main frêle: Regarde

Du côté de mon doigt.

C'était un cavalier avec un grand panache,

De longs cheveux bouclés, une noire moustache

Et des éperons d'or;

Il avait le manteau, la rapière et la fraise

Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis Treize,

Et semblait jeune encor.

Mais en regardant bien je vis que sa perruque

Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque

Passer des cheveux blancs;

Son front, pareil au front de la mer soucieuse,

Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse

Que l'on comptait ses dents.

Malgré le fard épais dont elle était plâtrée,

Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée

Sa pâleur transperçait;

A travers le carmin qui colorait sa lèvre,

Sons son rire d'emprunt on voyait que la fièvre

Chaque nuit le baisait.

Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre.

Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre,

Ni larme ni regard.

Diamant enchâssé dans sa morne prunelle,

Brillait d'un éclat fixe une froide étincelle.

C'était bien un vieillard!

Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte;

Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte,

Chancelaient sous son poids.

Ses mains pâles tremblaient,—ainsi tremblent les vagues

Sous les baisers du Nord,—et laissaient fuir leurs bagues,

Trop larges pour ses doigts.

Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse,

Formaient une alliance étrange et monstrueuse.

C'était plus triste à voir

Et plus laid qu'un cercueil chez des filles de joie,

Qu'un squelette paré d'une robe de soie,

Qu'une vieille au miroir.

Confiant à la nuit son amoureuse plainte,

Il attendait devant une fenêtre éteinte,

Sous un balcon désert.

Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage,

Nul soleil de beauté ne montrait son visage

Au fond du ciel ouvert.

Dis, que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres,

Par une de ces nuits où les essaims funèbres

S'envolent des tombeaux?

Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure

Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure,

Sans page et sans flambeaux?

Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille;

Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille,

La fleur de sa beauté;

Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres;

Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres

Sous un marbre sculpté.

Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres?

Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres?

O vieillard sans raison!

Rentre, c'est le moment où la lune réveille

Le vampire blafard sur sa couche vermeille;

Rentre dans la maison.

Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile,

Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle

Des pleurs de l'ouragan...

Il ne me répond rien; dites, quel est cet homme,

O Mort, et savez-vous le nom dont on le nomme?

—Cet homme, c'est don Juan.

VII

DON JUAN.

Heureux adolescents, dont le cœur s'ouvre à peine

Comme une violette à la première haleine

Du printemps qui sourit,

Ames couleur de lait, frais buissons d'aubépine

Où, sous le pur rayon, dans la pluie argentine

Tout gazouille et fleurit;

O vous tous qui sortez des bras de votre mère

Sans connaître la vie et la science amère,

Et qui voulez savoir,

Poëtes et rêveurs, plus d'une fois sans doute,

Aux lisières des bois, en suivant votre route

Dans la rougeur du soir,

A l'heure enchanteresse, où sur le bout des branches

On voit se becqueter les tourterelles blanches

Et les bouvreuils au nid,

Quand la nature lasse en s'endormant soupire,

Et que la feuille au vent vibre comme une lyre

Après le chant fini.

Quand le calme et l'oubli viennent à toutes choses,

Et que le sylphe rentre au pavillon des roses

Sous les parfums plié;

Émus de tout cela, pleins d'ardeurs inquiètes,

Vous avez souhaité ma liste et mes conquêtes;

Vous m'avez envié

Les festins, les baisers sur les épaules nues,

Toutes ces voluptés à votre âge inconnues,

Aimable et cher tourment!

Zerline, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses,

Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses,

Tout mon troupeau charmant.

Et vous vous êtes dit par la voix de vos âmes:

Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes

Que n'en a le sultan?

Comment faisais-tu donc, malgré verrous et grilles

Pour te glisser au lit des belles jeunes filles,

Heureux, heureux don Juan!

Conquérant oublieux, une seule de celles

Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles,

Ta plus modeste fleur,

Oh! combien et longtemps nous l'eussions adorée!

Elle aurait embelli, dans une urne dorée,

L'autel de notre cœur.

Elle aurait parfumé, cette humble violette

Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tête,

Notre pâle printemps;

Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée,

Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée

A tes doigts inconstants.

Adorables frissons de l'amoureuse fièvre,

Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre,

Baisers âcres et doux,

Chutes du dernier voile, et vous, cascades blondes,

Cheveux d'or inondant un dos brun de vos ondes,

Quand vous connaîtrons-nous?

Enfants, je les connais tous ces plaisirs qu'on rêve;

Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Ève

Ne s'est pas mieux tordu.

Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme

N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme

De l'arbre défendu.

Souvent, comme des nids de fauvettes farouches,

Tout prêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouches

Des nids d'aveux tremblants;

J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes,

Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes

De leurs calices blancs.

Pour en avoir le mot, courtisanes rusées,

J'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées

Que le grès des chemins.

Égouts impurs où vont tous les ruisseaux du monde,

J'ai plongé sous vos flots; et toi, débauche immonde,

J'ai vu tes lendemains.

J'ai vu les plus purs fronts rouler après l'orgie,

Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie;

J'ai vu les fins de bal

Et la sueur des bras, et la pâleur des têtes

Plus mornes que la Mort sous leurs boucles défaites

Au soleil matinal.

Comme un mineur qui suit une veine inféconde,

J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde

Sans trouver le filon.

J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne,

Mais vainement; je n'ai jamais aimé personne

Ayant au monde un nom.

J'ai brûlé plus d'un cœur dont j'ai foulé la cendre,

Mais je restai toujours, comme la salamandre,

Froid au milieu du feu.

J'avais un idéal frais comme la rosée,

Une vision d'or, une opale irisée

Par le regard de Dieu;

Femme comme jamais sculpteur n'en a pétrie,

Type réunissant Cléopâtre et Marie,

Grâce, pudeur, beauté;

Une rose mystique, où nul ver ne se cache;

Les ardeurs du volcan et la neige sans tache

De la virginité!

Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore,

J'ai pris la branche gauche, et je chemine encore

Sans arriver jamais.

Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie,

Et peut-être, ô vertu! l'énigme de la vie,

C'est toi qui la savais.

Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre,

Contemplé sur le mur la tremblante pénombre

Du microcosme d'or!

Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires,

Auprès de mon fourneau, passé les heures noires

A chercher le trésor!

J'avais la tête forte, et j'aurais lu ton livre

Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre

Comme un jeune écolier!

J'aurais contraint Isis à relever son voile,

Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile

Dans mon noir atelier.

N'écoutez pas l'Amour, car c'est un mauvais maître;

Aimer, c'est ignorer, et vivre, c'est connaître.

Apprenez, apprenez;

Jetez et rejetez à toute heure la sonde,

Et plongez plus avant sous cette mer profonde

Que n'ont fait vos aînés.

Laissez Léviathan souffler par ses narines,

Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines

Presser votre poumon.

Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître,

Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être

L'anneau de Salomon!

VIII

Ainsi parla don Juan, et sous la froide voûte,

Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route,

Je repris mon chemin.

Enfin je débouchai dans une plaine morne

Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne

D'un cercle de carmin.

Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire,

Un fleuve la coupait comme un ruban de moire

Du rouge le plus vif.

Tout était ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle,

Et le vent ennuyé, la balayait de l'aile

Avec un ton plaintif.

J'imaginai d'abord que cette étrange teinte,

Cette couleur de sang dont cette onde était peinte,

N'était qu'un vain reflet;

Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire,

Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire)

Du vrai sang qui coulait.

Je vis que d'os blanchis la terre était couverte,

Froide neige de morts, où nulle plante verte,

Nulle fleur ne germait;

Que ce sol n'était fait que de poussière d'homme,

Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome,

Était là qui dormait.

Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise

Passa. C'était bien lui, la redingote grise

Et le petit chapeau.

Une aigle d'or planait sur sa tête sacrée,

Cherchant, pour s'y poser, inquiète, effarée,

Un bâton de drapeau.

Les squelettes tâchaient de rajuster leurs têtes,

Le spectre du tambour agitait ses baguettes

A son pas souverain;

Une immense clameur volait sur son passage,

Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage

Leur fanfare d'airain.

Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte,

Et, comme un Dieu de marbre, insensible à son culte,

Marchait silencieux;

Quelquefois seulement, comme à la dérobée,

Pour retrouver au ciel son étoile tombée

Il relevait les yeux.

Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie

N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie

Montait, montait toujours.

Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène,

Il refermait ses bras sur sa poitrine, pleine

De gémissements sourds.

Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je,

Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige

A chercher ici-bas,

Ce mot perdu que Faust demandait à son livre,

Et don Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre,

Ne le sauriez-vous pas?

—O malheureux enfant! dit l'ombre impériale,

Retourne-t'en là-haut, la bise est glaciale,

Et je suis tout transi.

Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge

Où réchauffer tes pieds, car la Mort seule héberge

Ceux qui passent ici.

Regarde... C'en est fait. L'étoile est éclipsée,

Un sang noir pleut du flanc de mon aigle, blessée

Au milieu de son vol.

Avec les blancs flocons de la neige éternelle,

Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile

Descendent sur le sol.

Hélas! je ne saurais contenter ton envie;

J'ai vainement cherché le mot de cette vie,

Comme Faust et don Juan,

Je ne sais rien de plus qu'au jour de ma naissance,

Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance

Le calme et l'ouragan.

Pourtant l'on me nommait par excellence L'HOMME:

L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme

Aux vieux Césars romains;

Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe,

J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe

Dans une de mes mains.

Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne

Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne,

Que vous autres d'en bas.

En vain de mon talon j'éperonnais le monde,

Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde,

Des assauts, des combats.

Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes,

Un concert de clairons et de hourras serviles,

Des lauriers, des discours;

Un ciel noir, dont la pluie était de la mitraille,

Des morts à saluer sur un champ de bataille;

Ainsi passaient mes jours.

Que ton doux nom de miel, Lætitia, ma mère,

Mentait cruellement à ma fortune amère!

Que j'étais malheureux!

Je promenais partout ma peine vagabonde,

J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde

Dans ma main sonnait creux.

Ah! le sort des bergers, et le hêtre où Tityre

Dans la chaleur du jour à l'écart se retire

Et chante Amaryllis,

Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle,

Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle

Entre des doigts de lis;

Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable,

Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table,

Une écuelle de bois;

Une flûte à sept trous jointe avec de la cire,

Et six chèvres, voilà tout ce que je désire,

Moi, le vainqueur des rois.

Une peau de mouton couvrira mes épaules,

Galatée en riant s'enfuira sous les saules,

Et je l'y poursuivrai:

Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie,

Et Daphnis deviendra pâle de jalousie

Aux airs que je jouerai.

Ah! je veux m'en aller dans mon île de Corse,

Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce,

Par le ravin profond,

Le long du sentier creux où chante la cigale,

Suivre nonchalamment en sa marche inégale

Mon troupeau vagabond.

Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe,

Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe

Le pur sang de ton cœur!

Le seul qui devina cette énigme funeste

Tua Laïus son père, et commit un inceste:

Triste prix du vainqueur!

IX

Me voilà revenu de ce voyage sombre,

Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre

Que les yeux du hibou;

Comme, après tout un jour de labourage, un buffle

S'en retourne à pas lents, morne et baissant le mufle,

Je vais ployant le cou.

Me voilà revenu du pays des fantômes;

Mais je conserve encor, loin des muets royaumes,

Le teint pâle des morts.

Mon vêtement, pareil au crêpe funéraire

Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre

Pend au long de mon corps.

Je sors d'entre les mains d'une Mort plus avare

Que celle qui veillait au tombeau de Lazare;

Elle garde son bien:

Elle lâche le corps, mais elle retient l'âme:

Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme,

Et Christ n'y pourrait rien.

Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même,

Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime,

Et je me survis seul;

Je promène avec moi les dépouilles glacées

De mes illusions, charmantes trépassées

Dont je suis le linceul.

Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre,

O Mort... et je ne puis me résoudre à te suivre

Dans le sombre chemin;

Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne

Où la Gloire viendra suspendre ma couronne;

O Mort, reviens demain!

Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte,

Souviens-toi que c'est moi, qui le premier, t'ai faite

Plus belle que le jour;

J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane,

Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne,

Et je t'ai fait la cour.

Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges;

Pour orner tes palais, je sculpterai des anges,

Je forgerai des croix;

Je ferai, dans l'église et dans le cimetière,

Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre

Comme au tombeau des rois!

Je te consacrerai mes chansons les plus belles:

Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles

Et des fleurs sans parfum.

J'ai planté mon jardin, ô Mort, avec tes arbres;

L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres

Leurs rameaux d'un vert brun.

J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre,

Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère,

A la tulipe d'or,

A la rose de mai que le rossignol aime,

J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème,

A bien d'autres encor:

Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre,

Frais amours du printemps; pour ce jardin austère

Votre éclat est trop vif;

Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës,

Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës,

L'odeur âcre de l'if.

Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô Nature,

Tu dois une jeunesse à toute créature,

A toute âme un amour;

Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse,

Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse,

N'eût-elle qu'un seul jour!

Ne me sois pas marâtre, ô Nature chérie,

Redonne un peu de séve à la plante flétrie

Qui ne veut pas mourir;

Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie

Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie

Et qui ne peut s'ouvrir.

Air vierge, air de cristal, eau, principe du monde,

Terre qui nourris tout, et toi, flamme féconde,

Rayon de l'œil de Dieu,

Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie,

La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie

Que de fleurir un peu!

Étoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes,

Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes,

Vos pleurs de diamant;

Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre,

Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire,

Du fond du firmament!

Œil ouvert sans repos au milieu de l'espace,

Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe!

Que je te voie encor,

Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes,

Griffons au vol de feu, rapides hirondelles,

Prêtez-moi votre essor!

Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées

Et les aveux d'amour aux bouches bien-aimées;

Air sauvage des monts,

Encor tout imprégné des senteurs du mélèze,

Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise,

Emplissez mes poumons!

Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe;

Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe,

Nous sommes au printemps.

Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte,

Entre vos seins polis posez ma pauvre tête

Et bercez-moi longtemps.

Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses,

Les femmes, les chansons, toutes les belles choses

Et tous les beaux amours,

Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique,

Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique,

Plus jeune tous les jours!

Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire,

O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire

Pose tes beaux pieds nus,

Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne!

Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,

Puis aux dieux inconnus.

Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde;

Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde,

Allons, un beau baiser!

Hâtons-nous, hâtons-nous! Notre vie, ô Théone,

Est un cheval ailé que le Temps éperonne;

Hâtons-nous d'en user.

Chantons Io, Péan!... Mais quelle est cette femme

Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme!

Je vois ton crâne ras,

Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde,

Courtisane éternelle environnant le monde

Avec tes maigres bras!

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POÉSIES DIVERSES
1838-1845

52

POÉSIES DIVERSES
1838-1845

SUR UN ALBUM

Vous voulez de mes vers, reine aux yeux fiers et doux!

Hélas! vous savez bien qu'avec les chiens jaloux,

Les critiques hargneux, aux babines froncées,

Qui traînent par lambeaux les strophes dépecées,

Toute la pâle race au front jauni de fiel,

Dont le bonheur d'autrui fait le deuil éternel,

J'aboie à pleine gueule, et plus fort que les autres.

O poëtes divins, je ne suis plus des vôtres!

On m'a fait une niche où je veille tapi,

Dans le bas du journal comme un dogue accroupi;

Et j'ai pour bien longtemps, sur l'autel de mon âme,

Renversé l'urne d'or où rayonnait la flamme.

Pour moi plus de printemps, plus d'art, plus de sommeil;

Plus de blonde chimère au sourire vermeil,

De colombe privée, au col blanc, au pied rose,

Qui boive dans ma coupe et sur mon doigt se pose.

Ma poésie est morte, et je ne sais plus rien,

Sinon que tout est laid, sinon que rien n'est bien.

Je trouve, par état, le mal dans toute chose,

Les taches du soleil, le ver de chaque rose;

Triste infirmier, je vois l'ossement sous la peau,

La coulisse en dedans et l'envers du rideau.

Ainsi je vis.—Comment la belle Muse antique,

Droite sous les longs plis de sa blanche tunique,

Avec ses cheveux noirs en deux flots déroulés,

Comme le firmament de fleurs d'or étoilés,

Sans se blesser la plante à ces tessons de verre,

Pourrait-elle descendre auprès de moi sur terre?

Mais les belles toujours sont puissantes sur nous:

Les lions sur leurs pieds posent leurs mufles roux.

Ce que ne ferait pas la Muse aux grandes ailes,

La Vierge aonienne aux grâces éternelles,

Avec son doux baiser et la gloire pour prix,

Vous le faites, ô reine! et dans mon cœur surpris

Je sens germer les vers, et toute réjouie,

S'ouvrir comme une fleur la rime épanouie!

1841.

A LA PRINCESSE BATHILDE

La cloche matinale enfin a sonné l'heure

Où les pâles Wilis, qu'un jour trop vif effleure,

Près du sylphe qui dort vont se glisser sans bruit

Au cœur des nénufars et des belles de nuit;

Giselle défaillante avec de molles poses

Lentement disparaît sous son linceul de roses,

Et l'on n'aperçoit plus du fantôme charmant

Qu'une petite main tendue à son amant.

—Alors vous paraissez, chasseresse superbe,

Traînant votre velours sur le velours de l'herbe,

Un sourire à la bouche, un rayon dans les yeux,

Plus fraîche que l'aurore éclose au bord des cieux;

Belle au regard d'azur, à la tresse dorée,

Que sur ses blancs autels la Grèce eût adorée;

Pur marbre de Paros, que les Grâces, en chœur,

Dans leur groupe admettraient pour quatrième sœur.

—De la forêt magique illuminant la voûte,

Une vive clarté se répand,—et l'on doute

Si le jour, qui renaît dans son éclat vermeil,

Vient de votre présence ou s'il vient du soleil!

Giselle meurt; Albert éperdu se relève,

Et la réalité fait envoler le rêve;

Mais en attraits divins, en chaste volupté,

Quel rêve peut valoir votre réalité!

1845.

OUI, FORSTER, J'ADMIRAIS....

Oui, Forster, j'admirais ton oreille divine;

Tu m'avais bien compris, l'éloge se devine:

Qu'elle est charmante à voir sur les bandeaux moirés

De tes cheveux anglais si richement dorés!

Jamais Benvenuto, dieu de la ciselure,

N'a tracé sur l'argent plus fine niellure,

Ni dans l'anse d'un vase enroulé d'ornement

D'un tour plus gracieux et d'un goût plus charmant!

Épanouie au coin de la tempe bleuâtre,

Elle semble, au milieu de la blancheur d'albâtre,

Une fleur qui vivrait, une rose de chair,

Une coquille ôtée à l'écrin de la mer!

Comme en un marbre grec, elle est droite et petite,

Et le moule en est pris sur celle d'Aphrodite.

Bienheureux le bijou qui de ses lèvres d'or

Baise son lobe rose,—et plus heureux encor

Celui qui peut verser, ô faveur sans pareille!

Dans les contours nacrés de sa conque vermeille,

Tremblant d'émotion, pâlissant, éperdu,

Un mot mystérieux, d'elle seule entendu!

1841.

PRIÈRE

Comme un ange gardien prenez-moi sous votre aile;

Tendez, en souriant et daignant vous pencher,

A ma petite main votre main maternelle,

Pour soutenir mes pas et me faire marcher!

Car Jésus le doux maître, aux célestes tendresses,

Permettait aux enfants de s'approcher de lui;

Comme un père indulgent il souffrait leurs caresses,

Et jouait avec eux sans témoigner d'ennui.

O vous qui ressemblez à ces tableaux d'église

Où l'on voit, sur fond d'or, l'auguste Charité

Préservant de la faim, préservant de la bise

Un groupe frais et blond dans sa robe abrité;

Comme le nourrisson de la mère divine,

Par pitié, laissez-moi monter sur vos genoux,

Moi pauvre jeune fille, isolée, orpheline,

Qui n'ai d'espoir qu'en Dieu, qui n'ai d'espoir qu'en vous!

A UNE JEUNE ITALIENE

Février grelottait blanc de givre et de neige;

La pluie, à flots soudains, fouettait l'angle des toits;

Et déjà tu disais:—O mon Dieu! quand pourrai-je

Aller cueillir enfin la violette au bois?

Notre ciel est pleureur, et le printemps de France,

Frileux comme l'hiver, s'assied près des tisons;

Paris est dans la boue au beau mois où Florence

Égrène ses trésors sous l'émail des gazons.

Vois, les arbres noircis contournent leurs squelettes;

Ton âme s'est trompée à sa douce chaleur:

Tes yeux bleus sont encor les seules violettes,

Et le printemps ne rit que sur ta joue en fleur!

1843.

A TROIS PAYSAGISTES
SALON DE 1839

C'est un bonheur pour nous, hommes de la critique,

Qui, le collier au cou, comme l'esclave antique,

Sans trêve et sans repos, dans le moulin banal

Tournons aveuglément la meule du journal,

Et qui vivons perdus dans un désert de plâtre,

N'ayant d'autre soleil qu'un lustre de théâtre;

Qu'un grand paysagiste, un poëte inspiré,

Au feuillage abondant, au beau ciel azuré,

Déchire d'un rayon la nuit qui nous inonde

Et nous fasse un portrait de la beauté du monde,

Pour nous montrer qu'il est encor loin des cités,

Malgré les feuilletons, de sévères beautés

Que du livre de Dieu la main de l'homme efface;

De l'air, de l'eau, du ciel, des arbres, de l'espace,

Et des prés de velours, qu'avril étoile encor

De paillettes d'argent et d'étincelles d'or.

—Enfants déshérités, hélas! sans la peinture,

Nous pourrions oublier notre mère nature;

Nous pourrions, assourdis du vain bourdonnement

Que fait la presse autour de tout événement,

Le cœur envenimé de futiles querelles,

Perdre le saint amour des choses éternelles,

Et ne plus rien comprendre à l'antique beauté,

A la forme, manteau sur le monde jeté,

Comme autour d'une vierge une souple tunique,

Ne voilant qu'à demi sa nudité pudique!

Merci donc, ô vous tous, artistes souverains!

Amants des chênes verts et des rouges terrains,

Que Rome voit errer dans sa morne campagne,

Dessinant un arbuste, un profil de montagne,

Et qui nous rapportez la vie et le soleil

Dans vos toiles qu'échauffe un beau reflet vermeil!

Sans sortir, avec vous nous faisons des voyages,

Nous errons, à Paris, dans mille paysages;

Nous nageons dans les flots de l'immuable azur,

Et vos tableaux, faisant une trouée au mur,

Sont pour nous comme autant de fenêtres ouvertes,

Par où nous regardons les grandes plaines vertes,

Les moissons d'or, le bois que l'automne a jauni,

Les horizons sans borne et le ciel infini!

Ainsi nous vous voyons, austères solitudes,

Ou l'âme endort sa peine et ses inquiétudes!

Grottes de Cervara, que d'un pinceau certain

Creusa profondément le sévère Bertin,

Ainsi nous vous voyons avec vos blocs rougeâtres

Aux flancs tout lézardés, où les chèvres des pâtres

Se pendent à midi sous le soleil ardent,

Sans trouver un bourgeon à ronger de la dent,

Avec votre chemin poudroyant de lumière,

De son ruban crayeux rayant le sol de pierre,

Bien rarement foulé par le talon humain,

Et se perdant au fond parmi le champ romain.

—Les grands arbres fluets, au feuille sobre et rare.

A peine noircissant leurs pieds d'une ombre avare,

Montent comme la flèche et vont baigner leur front

Dans la limpidité du ciel clair et profond;

Comme s'ils dédaignaient les plaisirs de la terre,

Pour cacher une nymphe ils manquent de mystère,

Leurs branches, laissant trop filtrer d'air et de jour,

Éloignent les désirs et les rêves d'amour;

Sous leur grêle ramure un maigre anachorète

Pourrait seul s'abriter et choisir sa retraite.

Nulle fleur n'adoucit cette sévérité;

Nul ton frais ne se mêle à la fauve clarté;

Des blessures du roc, ainsi que des vipères

Qui sortent à demi le corps de leurs repaires,

De pâles filaments d'un aspect vénéneux

S'allongent au soleil en enlaçant leurs nœuds;

Et l'oiseau pour sa soif n'a d'autre eau que les gouttes.—

Pleurs amers du rocher,—qui suintent des voûtes.

Cependant ce désert a de puissants attraits

Que n'ont point nos climats et nos sites plus frais.

Où l'ombrage est opaque, où dans des vagues d'herbes

Nagent à plein poitrail les génisses superbes:

C'est que l'œil éternel brille dans ce ciel bleu,

Et que l'homme est si loin qu'on se sent près de Dieu.

O mère du génie! ô divine nourrice!

Des grands cœurs méconnus pâle consolatrice,

Solitude! qui tends tes bras silencieux

Aux ennuyés du monde, aux aspirants des cieux,

Quand pourrai-je avec toi, comme le vieil ermite,

Sur le livre pencher ma tête qui médite!

Plus loin c'est Aligny, qui, le crayon en main,

Comme Ingres le ferait pour un profil humain,

Recherche l'idéal et la beauté d'un arbre,

Et cisèle au pinceau sa peinture de marbre.

Il sait, dans la prison d'un rigide contour,

Enfermer des flots d'air et des torrents de jour,

Et dans tous ses tableaux, fidèle au nom qu'il signe,

Sculpteur athénien, il caresse la ligne,

Et, comme Phidias le corps de sa Vénus,

Polit avec amour le flanc des rochers nus.

Voici la Madeleine.—Une dernière étoile

Luit comme une fleur d'or sur la céleste toile:

La grande repentie, au fond de son désert,

En extase, à genoux, écoute le concert

Que dès l'aube lui donne un orchestre angélique,

Avec le kinnar juif et le rebec gothique.

Un rayon curieux, perçant le dôme épais,

Où les petits oiseaux dorment encore en paix,

Allume une auréole aux blonds cheveux des anges,

Illuminés soudain de nuances étranges,

Tandis que leur tunique et le bout de leurs pieds

Dans l'ombre du matin sont encore noyés.

—Fauve et le teint hâlé comme Cérès la blonde,

La campagne de Rome, embrasée et féconde,

En sillons rutilants jusques à l'horizon

Roule l'océan d'or de sa riche moisson.

Comme d'un encensoir la vapeur embaumée,

Dans le lointain tournoie et monte une fumée,

Et le ciel est si clair, si cristallin, si pur,

Que l'on voit l'infini derrière son azur.

Au-devant, près d'un mur réticulaire, en briques,

Sont quelques laboureurs dans des poses antiques,

Avec leur chien couché, haletant de chaleur,

Cherchant contre le sol un reste de fraîcheur;

Un groupe simple et beau dans sa grâce tranquille,

Que Poussin avoûrait et qu'eût aimé Virgile.

Mais voici que le soir du haut des monts descend:

L'ombre devient plus grise et va s'élargissant;

Le ciel vert a des tons de citron et d'orange.

Le couchant s'amincit et va plier sa frange,

La cigale se tait, et l'on n'entend de bruit

Que le soupir de l'eau qui se divise et fuit.

Sur le monde assoupi les heures taciturnes

Tordent leurs cheveux bruns mouillés des pleurs nocturnes

A peine reste-t-il assez de jour pour voir,

Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir.

Nous voici replongés dans la brume et la pluie,

Sur un pavé de boue et sous un ciel de suie,

Ne voyant plus, au lieu de ces beaux horizons,

Que des angles de murs ou des toits de maisons;

Le vent pleure, la nuit s'étoile de lanternes,

Les ruisseaux miroitants lancent des reflets ternes,

Partout des bruits de char, des chants, des voix, des cris.

Blonde Italie, adieu!—Nous sommes à Paris!

1839.

FATUITÉ

Je suis jeune; la pourpre en mes veines abonde;

Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu,

Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde

Aspire à pleins poumons l'air du ciel, l'air de Dieu.

Aux vents capricieux qui soufflent de Bohème,

Sans les compter, je jette et mes nuits et mes jours,

Et, parmi les flacons, souvent l'aube au teint blême

M'a surpris dénouant un masque de velours.

Plus d'une m'a remis la clef d'or de son âme,

Plus d'une m'a nommé son maître et son vainqueur,

J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme

Le soir descend du ciel pour dormir sur mon cœur.

On sait mon nom; ma vie est heureuse et facile:

J'ai plusieurs ennemis et quelques envieux;

Mais l'amitié chez moi toujours trouve un asile.

Et le bonheur d'autrui n'offense pas mes yeux.

1843.