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Poésies Complètes - Tome 2 cover

Poésies Complètes - Tome 2

Chapter 74: PERSPECTIVE SONNET
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About This Book

A sequence of poems presents ornate, sensorial depictions of funerary architecture and the persistence of feeling beyond death, alternating contemplations of mortality with dreamlike, maritime images of lost voyages; the poet uses rich visual detail, sculptural and stained-glass motifs, and mythic allusion to examine illusion, memory, and the interplay of beauty and decay. Several pieces imagine graves, angels, and ruined monuments while others revive vanished hopes as shipwrecked dreams, uniting elegy, symbolic fantasy, and formal lyricism across varied shorter and longer lyrics.

A ZURBARAN

Moines de Zurbaran, blancs chartreux qui, dans l'ombre,

Glissez silencieux sur les dalles des morts,

Murmurant des Pater et des Ave sans nombre,

Quel crime expiez-vous par de si grands remords?

Fantômes tonsurés, bourreaux à face blême,

Pour le traiter ainsi, qu'a donc fait votre corps?

Votre corps, modelé par le doigt de Dieu même,

Que Jésus-Christ, son fils, a daigné revêtir,

Vous n'avez pas le droit de lui dire: Anathème!

Je conçois les tourments et la foi du martyr,

Les jets de plomb fondu, les bains de poix liquide,

La gueule des lions prête à vous engloutir,

Sur un rouet de fer les boyaux qu'on dévide,

Toutes les cruautés des empereurs romains;

Mais je ne comprends pas ce morne suicide!

Pourquoi donc, chaque nuit, pour vous seuls inhumains,

Déchirer votre épaule à coups de discipline,

Jusqu'à ce que le sang ruisselle sur vos reins?

Pourquoi ceindre toujours la couronne d'épine,

Que Jésus sur son front ne mit que pour mourir,

Et frapper à plein poing votre maigre poitrine?

Croyez-vous donc que Dieu s'amuse à voir souffrir,

Et que ce meurtre lent, cette froide agonie,

Fasse pour vous le ciel plus facile à s'ouvrir?

Cette tête de mort entre vos doigts jaunie,

Pour ne plus en sortir, qu'elle rentre au charnier;

Que votre fosse soit par un autre finie.

L'esprit est immortel, on ne peut le nier;

Mais dire, comme vous, que la chair est infâme,

Statuaire divin, c'est te calomnier!

Pourtant quelle énergie et quelle force d'âme

Ils avaient, ces chartreux, sous leur pâle linceul,

Pour vivre, sans amis, sans famille et sans femme,

Tout jeunes, et déjà plus glacés qu'un aïeul,

N'ayant pour horizon qu'un long cloître en arcades,

Avec une pensée, en face de Dieu seul!

Tes moines, Lesueur, près de ceux-là sont fades.

Zurbaran de Séville a mieux rendu que toi

Leurs yeux plombés d'extase et leurs têtes malades,

Le vertige divin, l'enivrement de foi

Qui les fait rayonner d'une clarté fiévreuse,

Et leur aspect étrange, à vous donner l'effroi.

Comme son dur pinceau les laboure et les creuse!

Aux pleurs du repentir comme il ouvre des lits

Dans les rides sans fond de leur face terreuse!

Comme du froc sinistre il allonge les plis;

Comme il sait lui donner les pâleurs du suaire.

Si bien que l'on dirait des morts ensevelis!

Qu'il vous peigne en extase au fond du sanctuaire,

Du cadavre divin baisant les pieds sanglants,

Fouettant votre dos bleu comme un fléau bat l'aire,

Vous promenant rêveurs le long des cloîtres blancs,

Par file assis à table au frugal réfectoire,

Toujours il fait de vous des portraits ressemblants.

Deux teintes seulement, clair livide, ombre noire;

Deux poses, l'une droite et l'autre à deux genoux,

A l'artiste ont suffi pour peindre votre histoire.

Forme, rayon, couleur, rien n'existe pour vous,

A tout objet réel vous êtes insensibles,

Car le ciel vous enivre et la croix vous rend fous;

Et vous vivez muets, inclinés sur vos bibles,

Croyant toujours entendre aux plafonds entr'ouverts

Éclater brusquement les trompettes terribles!

Ô moines! maintenant, en tapis frais et verts,

Sur les fosses par vous à vous-mêmes creusées,

L'herbe s'étend:—Eh bien! que dites-vous aux vers?

Quels rêves faites-vous? quelles sont vos pensées?

Ne regrettez-vous pas d'avoir usé vos jours

Entre ces murs étroits, sous ces voûtes glacées?

Ce que vous avez fait, le feriez-vous toujours?...

Séville, 1844.

PERSPECTIVE
SONNET

Sur le Guadalquivir, en sortant de Séville,

Quand l'œil à l'horizon se tourne avec regret,

Les dômes, les clochers font comme une forêt;

A chaque tour de roue il surgit une aiguille.

D'abord la Giralda, dont l'ange d'or scintille,

Rose dans le ciel bleu, darde son minaret;

La cathédrale énorme à son tour apparaît

Par-dessus les maisons, qui vont à sa cheville.

De près, l'on n'aperçoit que des fragments d'arceaux

Un pignon biscornu, l'angle d'un mur maussade

Cache la flèche ouvrée et la riche façade.

Grands hommes, obstrués et masqués par les sots,

Comme les hautes tours par les toits de la ville,

De loin vos fronts grandis montent dans l'air tranquille!

Sur le Guadalquivir, 1844.

AU BORD DE LA MER

La lune de ses mains distraites

A laissé choir, du haut de l'air,

Son grand éventail à paillettes

Sur le bleu tapis de la mer.

Pour le ravoir elle se penche

Et tend son beau bras argenté,

Mais l'éventail fuit sa main blanche,

Par le flot qui passe emporté.

Au gouffre amer pour te le rendre,

Lune, j'irais bien me jeter,

Si tu voulais du ciel descendre,

Au ciel si je pouvais monter!

Malaga, 1841.

SAINT CHRISTOPHE D'ECIJA

J'ai vu dans Ecija, vieille ville moresque,

Aux clochers de faïence, aux palais peints à fresque,

Sous les rayons de plomb du soleil étouffant,

Un colosse doré qui portait un enfant.

Un pilier de granit, d'ordre salomonique,

Servait de piédestal au vieillard athlétique;

Sa colossale main sur un tronc de palmier

S'appuyait largement et le faisait plier;

Et tous ses nerfs roidis par un effort étrange,

Comme ceux de Jacob dans sa lutte avec l'ange,

Semblaient suffire à peine à soutenir le poids

De ce petit enfant qui tenait une croix!

—Quoi! géant aux bras forts, à la poitrine large,

Tu te courbes vaincu par cette faible charge,

Et ta dorure, où tremble une fauve lueur,

Semble fondre et couler sur ton corps en sueur!

—Ne sois pas étonné si mes genoux chancellent,

Si mes nerfs sont roidis, si mes tempes ruissellent.

Certes, je suis de bronze et taillé de façon

A passer les vigueurs d'Hercule et de Samson!

Mon poignet vaut celui du vieux Crotoniate;

Il n'est pas de taureau que d'un coup je n'abatte,

Et je fends les lions avec mes doigts nerveux;

Car nulle Dalila n'a touché mes cheveux.

Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules

La corniche du ciel et les essieux des pôles;

Mais je ne puis porter cet enfant de six mois

Avec son globe bleu surmonté d'une croix;

Car c'est le fruit divin de la Vierge féconde,

L'enfant prédestiné, le rédempteur du monde;

C'est l'esprit triomphant, le Verbe souverain:

Un tel poids fait plier même un géant d'airain!

Ecija, 1841.

PENDANT LA TEMPÊTE

La barque est petite et la mer immense;

La vague nous jette au ciel en courroux,

Le ciel nous renvoie au flot en démence:

Près du mât rompu prions à genoux!

De nous à la tombe il n'est qu'une planche.

Peut-être ce soir, dans un lit amer,

Sous un froid linceul fait d'écume blanche,

Irons-nous dormir, veillés par l'éclair!

Fleur du paradis, sainte Notre-Dame,

Si bonne aux marins en péril de mort,

Apaise le vent, fais taire la lame,

Et pousse du doigt notre esquif au port.

Nous te donnerons, si tu nous délivres,

Une belle robe en papier d'argent,

Un cierge à festons pesant quatre livres,

Et, pour ton Jésus, un petit saint Jean.

Cadix, 1844.

LES AFFRES DE LA MORT
(SUR LES MURS D'UNE CHARTREUSE)

O toi qui passes par ce cloître,

Songe à la mort!—Tu n'es pas sûr

De voir s'allonger et décroître,

Une autre fois, ton ombre au mur.

Frère, peut-être cette dalle

Qu'aujourd'hui, sans songer aux morts,

Tu soufflettes de ta sandale,

Demain pèsera sur ton corps!

La vie est un plancher qui couvre

L'abîme de l'éternité:

Une trappe soudain s'entr'ouvre

Sous le pécheur épouvanté;

Le pied lui manque, il tombe, il glisse:

Que va-t-il trouver? le ciel bleu

Ou l'enfer rouge? le supplice

Ou la palme? Satan ou Dieu?...

Souvent sur cette idée affreuse

Fixe ton esprit éperdu:

Le teint jaune et la peau terreuse,

Vois-toi sur un lit étendu.

Vois-toi brûlé, transi de fièvre,

Tordu comme un bois vert au feu,

Le fiel crevé, l'âme à la lèvre,

Sanglotant le suprême adieu,

Entre deux draps, dont l'un doit être

Le linceul où l'on te coudra;

Triste habit que nul ne veut mettre,

Et que pourtant chacun mettra.

Représente-toi bien l'angoisse

De ta chair flairant le tombeau,

Tes pieds crispés, ta main qui froisse

Tes couvertures en lambeau.

En pensée, écoute le râle,

Bramant comme un cerf aux abois,

Pousser sa note sépulcrale

Par ton gosier rauque et sans voix.

Le sang quitte tes jambes roides,

Les ombres gagnent ton cerveau,

Et sur ton front les perles froides

Coulent comme aux murs d'un caveau.

Les prêtres à soutane noire,

Toujours en deuil de nos péchés,

Apportent l'huile et le ciboire,

Autour de ton grabat penchés.

Tes enfants, ta femme et tes proches

Pleurent en se tordant les bras,

Et déjà le sonneur aux cloches

Se suspend pour sonner ton glas.

Le fossoyeur a pris sa bêche

Pour te creuser ton dernier lit,

Et d'une terre brune et fraîche

Bientôt ta fosse se remplit.

Ta chair délicate et superbe

Va servir de pâture aux vers,

Et tu feras pousser de l'herbe

Plus drue avec des brins plus verts.

Donc, pour n'être pas surpris, frère,

Aux transes du dernier moment,

Réfléchis!—La mort est amère

A qui vécut trop doucement.

Sur ce, frère, que Dieu t'accorde

De trépasser en bon chrétien,

Et te fasse miséricorde;

Ici-bas, nul ne peut plus rien!

1843.

ADIEUX A LA POÉSIE
SONNET

Allons, ange déchu, ferme ton aile rose;

Ote ta robe blanche et tes beaux rayons d'or;

Il faut, du haut des cieux où tendait ton essor,

Filer comme une étoile, et tomber dans la prose.

Il faut que sur le sol ton pied d'oiseau se pose.

Marche au lieu de voler: il n'est pas temps encor;

Renferme dans ton cœur l'harmonieux trésor;

Que ta harpe un moment se détende et repose.

O pauvre enfant du ciel, tu chanterais en vain:

Ils ne comprendraient pas ton langage divin;

A tes plus doux accords leur oreille est fermée!

Mais, avant de partir, mon bel ange à l'œil bleu,

Va trouver de ma part ma pâle bien-aimée,

Et pose sur son front un long baiser d'adieu!

1844.

164

POÉSIES NOUVELLES
POÉSIES INÉDITES ET POÉSIES POSTHUMES
—1831-1872—

167

POÉSIES NOUVELLES
POÉSIES INÉDITES ET POÉSIES POSTHUMES
—1831-1872—

A JEAN DUSEIGNEUR
SCULPTEUR
ODE

I

Oh! mon Jean Duseigneur, que le siècle où nous sommes

Est mauvais pour nous tous, oseurs et jeunes hommes,

Religieux de l'art que l'on nous a gâté!

L'on ne croit plus à rien;—le stylet du sarcasme

A tué tout amour et tout enthousiasme;

Le présent est désenchanté.

L'on cherche, l'on raisonne; au fond de chaque chose

On fouille avidement, jusqu'à trouver la prose,

Comme si l'on voulait se prouver son néant.

Tout est grêle et mesquin dans cette époque étroite

Où Victor Hugo, seul, porte sa tête droite

Et crève les plafonds de son crâne géant.

L'avenir menaçant, dans ses noires ténèbres,

Ne présente à nos yeux que visions funèbres,

Un aveugle destin au gouffre nous conduit;

Pour guider notre esquif sur cette mer profonde,

Dont tous les vents ligués fouettent, en grondant, l'onde,

Pas une étoile dans la nuit!

L'art et les dieux s'en vont.—La jeune poésie

Fait de la terre au ciel voler sa fantaisie

Et plie à tous les tons sa pure et chaste voix.

On ne l'écoute pas.—Ses chants que rien n'égale

Sont perdus comme ceux de la pauvre cigale,

Du grillon du foyer ou de l'oiseau des bois.

Craignant le temps rongeur pour son œuvre fragile,

Le sculpteur veut changer son plâtre et son argile

A l'airain de Corinthe, au marbre de Paros:

Le riche, gorgé d'or, marchande son salaire,

Hésite, et n'ose pas lui jeter de quoi faire

L'éternité de ses héros.

Le peintre, tourmentant sa palette féconde,

D'un pinceau créateur fait entrer tout un monde

Dans quelques pieds de toile, et, vrai comme un miroir,

A chaque objet doublé redonne une autre vie.

—Par d'ignobles pensers la foule poursuivie,

Sans avoir compris rien, retourne à son comptoir.

II

Qu'est devenu ce temps où, dans leur gloire étrange,

Le jeune Raphaël et le vieux Michel-Ange

Éblouissaient l'époque à genoux devant eux,

Où, comme les autels, la peinture était sainte?

L'artiste conservait à son front une teinte

Du nimbe de ses bienheureux.

Et Jules-Deux régnait, nature riche et large

Qui portait tout un siècle et jouait sous la charge;

Il ployait Michel-Ange avec son bras de fer,

Et, le voyant trembler, sachant qu'il n'était qu'homme,

Au dôme colossal de Saint-Pierre de Rome

Le traînait, en jurant, allumer son enfer.

Tout était grand alors comme l'âme du maître;

Car il avait au cœur—ce Bonaparte prêtre—

Des choses que n'ont point les rois de ce temps-ci;

De tout homme ici-bas il pressentait le rôle,

Et disait à chacun, lui frappant sur l'épaule:

«Marche! ta gloire est par ici!»

III

Et puis, là-bas, à Rome, au pied des sept collines,

Parmi ces ponts, ces arcs, immortelles ruines,

Ces marbres animés par de puissantes mains,

Ces vases, ces tableaux, ces bronzes et ces fresques,

Ces édifices grecs, latins, goths ou mauresques,

Ces chefs-d'œuvre de l'art qui pavent les chemins,

Tout dans ce beau climat offre une poésie

Dont, si rude qu'on soit, on a l'âme saisie.

Qui ne serait poëte en face de ce ciel,

Baldaquin de saphir, coupole transparente,

Où, par les citronniers la tiède brise errante,

Ressemble aux chansons d'Ariel?...

Quel plaisir! quel bonheur!—Une lumière nette

Découpe au front des tours la moindre colonnette;

Les palais, les villas, les couvents dans le bleu

Profilent hardiment leur silhouette blanche;

Une fleur, un oiseau pendent de chaque branche,

Chaque prunelle roule un diamant de feu.

Le petit chevrier hâlé de la Sabine,

Le bandit de l'Abruzze avec sa carabine,

Le moine à trois mentons qui dit son chapelet,

Le chariot toscan, traîné de bœufs difformes

Qui fixent gravement sur vous leurs yeux énormes,

Le pêcheur drapé d'un filet;

La vieille mendiante au pied de la Madone,

L'enfant qui joue auprès, tout pose, tout vous donne

Des formes et des tons qui ne sont point ailleurs.

Baigné du même jour qui fit Paul Véronèse

Le coloriste fier doit se sentir à l'aise,

Loin du public bourgeois, loin des écrivailleurs.

Partout de l'harmonie! En ce pays de fées,

La voix ne connaît pas de notes étouffées;

Tout vibre et retentit, les mots y sont des chants,

La musique est dans l'air,—parler bientôt s'oublie:

Comme ailleurs on respire, on chante en Italie;

Le grand opéra court les champs.

C'est là, mon Duseigneur, qu'on peut aimer et vivre.

Oh! respirer cet air si doux qu'il vous enivre,

Ce parfum d'oranger, de femme et de soleil,

Près de la mer d'azur aux bruissements vagues,

Dont le vent frais des nuits baise en passant les vagues,

Se sentir en aller dans un demi-sommeil!

Oh! sur le fût brisé d'une colonne antique,

Sous le pampre qui grimpe au long du blanc portique,

Avoir à ses genoux une comtadina

Au collier de corail, à la jupe écarlate,

Cheveux de jais, œil brun où la pensée éclate,

Une sœur de Fornarina!

IV

Tout cela, c'est un rêve.—Il nous faut, dans la brume

De ce Paris grouillant qui bourdonne et qui fume,

Traîner des jours éteints, dès leur aube ternis;

Pour perspective avoir des façades blafardes,

Ouïr le bruit des chars et ces plaintes criardes

De l'ouragan qui bat à nos carreaux jaunis!

Voir sur le ciel de plomb courir les pâles nues,

Les grêles marronniers bercer leurs cimes nues

Longtemps avant le soir, derrière les toits gris,

Le soleil s'enfoncer comme un vaisseau qui sombre,

Et le noir crépuscule ouvrir son aile sombre,

Son aile de chauve-souris...

Et jamais de rayon qui brille dans l'ondée!

Dans cette vie abstraite et d'ombres inondée,

Jamais de point de feu, de paillette de jour;

C'est un intérieur de Rembrandt dont on voile

La dalle lumineuse et la mystique étoile;

C'est une nuit profonde où se perd tout contour!

V

Pourtant l'ange aux yeux bleus, aux ailes roses, l'ange

De l'inspiration, sur les chemins de fange,

Pour arriver à toi, pose ses beaux pieds blancs,

Et l'auréole d'or qui couronne sa tête

Dans ses cils diaprés des sept couleurs, projette

Des fantômes étincelants.

Alors, devant les yeux de ton âme en extase,

Chatoyante d'or faux, toute folle de gaze,

Comme aux pages d'Hugo ton cœur la demanda,

Avec ses longs cheveux que le vent roule et crêpe,

Jambe fine, pied leste et corsage de guêpe,

Vrai rêve oriental, passe l'Esméralda.

Roland le paladin, qui, l'écume à la bouche,

Sous un sourcil froncé, roule un œil fauve et louche,

Et sur les rocs aigus qu'il a déracinés,

Nud, enragé d'amour, du feu dans la narine,

Fait saillir les grands os de sa forte poitrine

Et tord ses membres enchaînés.

Puis la tête homérique et napoléonienne

De notre roi Victor!—que sais-je, moi? la mienne,

Celle de mon Gérard et de Pétrus Borel,

Et d'autres qu'en jouant tu fais, d'un doigt agile,

Palpiter dans la cire et vivre dans l'argile;

—Assez pour, autrefois, rendre un nom immortel!

Si trois cents ans plus tôt Dieu nous avait fait naître,

Parmi tous ces hauts noms, l'on en eût mis peut-être

D'autres qui maintenant meurent désavoués;

Car nous n'étions pas faits pour cette époque immonde

Et nous avons manqué notre entrée en ce monde,

Où nos rôles étaient joués...

Septembre 1831.

ÉPIGRAPHE
PLACÉE EN TÊTE DE: SOUS LA TABLE
(Dans les Jeunes-France)

Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot

A rayer de la langue. Il faudrait être sot

Comme un provincial débarqué par le coche,

Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche,

Concourra pour le prix Monthyon. Chaude encor

D'adultères baisers payés au poids de l'or,

Votre femme dira: Je suis honnête femme.

Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infâme,

Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier;

Et, quand vous serez mort, un joyeux héritier,

Ponctuant chaque mot de larmes ridicules,

Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules

Ecrire: Bon ami, bon père, bon époux,

Excellent citoyen, et regretté de tous.

La vertu! c'était bon quand on était dans l'arche.

La mode en est passée, et le siècle qui marche

Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons,

Toutes les vieilles lois des vieilles nations.

Donc, sans nous soucier de la morale antique,

Nous tous, enfants perdus de cet âge critique,

Au bruit sourd du passé qui s'écroule au néant,

Dansons gaîment au bord de l'abîme béant,

Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe:

Que la bande joyeuse autour du bol se groupe!

En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans;

Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans;

Fumons notre cigare, embrassons nos maîtresses;

Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses,

Jusqu'à ce que la Mort, cette vieille catin,

Nous tire par la manche au sortir d'un festin,

Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse,

Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse.

(La Farce du Monde, Moralité.)

ÉPIGRAPHES
PLACÉES EN TÊTE DE DANIEL JOVARD
(Dans les Jeunes-France)

I

Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire!

Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre;

O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon,

Daignez guider mes pas dans le sacré vallon!

Soutenez mon essor, faites couler ma veine,

Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hyppocrène,

Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts,

Occuper les échos à redire mes vers.

Daniel Jovard, avant sa conversion.

II

Par l'enfer! je me sens un immense désir

De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,

Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,

Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.

Le même Daniel Jovard, après sa conversion.

WLADISLAS III
SURNOMMÉ LE VARNÉNIEN (1424-1444)
CHANT HISTORIQUE
(Traduit littéralement du polonais)

En quelque sorte que ce soit, il ne lui fut jamais possible de faire retourner le Roy; car il estimoit trop indigne du lieu qu'il tenoit et du sang dont il estoit sorty, qu'on l'eust veu desmarcher un seul pas en arrière.

Tout que vers le soir son cheval ayant par les janissaires esté tué sous luy, fut à la fin mis à mort ce très-valeureux et invincible Prince, digne certes d'une plus longue vie.

(Blaise de Vigenère, Les Chroniques et Annales de Pologne, 1573)

Une grande journée en Pologne connue,

Ce fut lorsque naquit à Jagellon un fils:

Toute la nation célébra sa venue

Avec de joyeux cris.

En ce temps-là Witold, achevant de soumettre

Les Russiens du Wolga combattus vaillamment.

Revint, et salua le jeune roi son maître

D'un tendre embrassement.

Soulevant hautement l'enfant à tête blonde,

Il dit ceci: «Seigneur de la terre et des cieux,

Faites que ce cher prince en tous pays du monde

Devienne glorieux.»

Ici l'on apporta des cadeaux de baptême.

Witold donna les siens: et puis dans un berceau

Coulé de pur argent, il déposa lui-même

Le petit roi nouveau.

Il l'élevait à bien défendre la patrie;

Mais la mort, quand l'enfant eut douze ans, l'emporta.

Et Jagellon le vieux s'en allant de la vie,

Sur son trône il monta.

Des viles passions il évita l'empire,

De Chobry dignement il suivit le chemin;

Il tint l'état en bride, et le sut bien conduire

Avec sa forte main.

Ceux de Poméranie, et ceux de Moldavie,

Et ceux de Valachie, en foule accouraient tous

Comme à leur roi, devant son trône, à Varsovie,

Plier les deux genoux.

Voyant comme c'était un prince grand et brave,

Pour avoir son appui, le peuple des Hongrois

Lui fit porter en pompe, ainsi qu'un humble esclave,

La couronne des rois.

Son pouvoir s'affermit; et lorsque dans Byzance

Le trône des Césars chancelle, prés de choir,

Rome et le monde entier dans sa seule vaillance

Mettent tout leur espoir.

Son nom roule et grossit ainsi qu'une avalanche,

Aux Turcomans domptés il fait mordre le sol,

Devant ses pas vainqueurs avec lui l'aigle blanche

Porte en tous lieux son vol.

Quand il prit son chemin par le pays des Slaves,

Ceux-ci voyant pareils leur langage et leur foi,

Sous le joug étranger fatigués d'être esclaves,

Le saluèrent roi.

Trop heureux si, content de régner avec gloire,

Sur les peuples nombreux à son trône soumis,

Il eût su maîtriser ses ardeurs de victoire

Comme ses ennemis.

Le fidèle conseil souvent lui disait: «Sire,

Assez comme cela, c'est assez de hauts faits.

Vaincre est beau; mais la gloire est plus grande, à vrai dire,

Qu'on gagne dans la paix.»

Mais Rome parlait haut à couvrir ce langage;

Le monde l'appelait; et, de tout oublieux,

Il part, et, sous Varna, contre les Turcs engage

Un combat périlleux.

Les plus terribles coups, épouvante et mort pâle

Allaient dans la mêlée où son glaive avait lui,

Et tous ceux que touchait sa cuirasse royale

Tombaient fauchés par lui.

Pour finir le combat que sa valeur prolonge,

Les Spahis, à grands cris, contre lui fondent tous,

Et dans son front privé du casque la mort plonge

Avec leurs mille coups.

Wladislas est tombé. Sous sa pesante armure

La terre pousse un triste et sourd gémissement

Mort, la menace vit encor sur sa figure

Crispée horriblement

Comme le Marcellus d'Auguste et de Livie,

Qui ne fit que briller sur le monde et mourut,

Notre Varnénien, dans l'avril de sa vie,

Brilla, puis disparut.

Avril 1834.

PERPLEXITÉ

J'ai donné ma parole.—Allez, fermez la porte;

Attachez-moi les pieds de peur que je ne sorte,

Et dites qu'on me donne une tasse de thé.

S'il vient un créancier,—vous les devez connaître,—

Il le faut avec soin jeter par la fenêtre,

Car je veux aujourd'hui rêver en liberté.

Si quelque femme vient, petit pied, main petite,

Qu'elle s'appelle Anna, Lisette ou Marguerite,

Ouvrez:—Qui fermerait sa porte à la beauté?

Chastes muses,—ô vous qui savez toutes choses,

Ce qui fait l'incarnat des vierges et des roses,

Ce qui fait la pâleur des lis et des amants;

Vous qui savez de quoi les petits enfants rêvent,

Quel sens ont les soupirs qui dans les bois s'élèvent,

Et cent mille secrets on ne peut plus charmants;

O muses!—savez-vous ce que je m'en vais dire?

Je n'ai ni violon, ni guitare, ni lyre,

Et n'entends pas grand'chose au style des romans;

Et cependant il faut, car l'éditeur y compte,

Tirer de ma cervelle une ballade, un conte,

Je ne sais quoi de beau, de neuf et de galant.

Ce sont des doigts d'ivoire, et de beaux ongles roses,

Qui froissent ces feuillets, dans les heures moroses

Où le temps ennuyé chemine d'un pied lent.

C'est dans votre boudoir, ô lectrice adorable,

Sur un beau guéridon de citron ou d'érable,

Qu'ira ce que j'écris, et j'y songe en tremblant,

Car vous avez le goût dédaigneux et superbe,

Et vous trouvez fort bien le chardon dans la gerbe

Au milieu des bluets et des coquelicots.

Madame,—excusez-moi, je ne suis pas poëte;

Mon nom n'est pas de ceux qu'un siècle à l'autre jette,

Et qui dans tous les cœurs éveillent les échos.

Hélas!—Je voudrais bien vous conter une histoire,

Comme vous les aimez,—bien terrible et bien noire,—

Avec enlèvements, duels et quiproquos;

—Une intrigue d'amour, charmante et romanesque,

Où j'aurais, nuançant ma phrase pittoresque,

Pris sa pourpre à la rose, et leur azur aux cieux,

Au marbre de Paros, sa candeur virginale,

Leur neige aux Apennins, son reflet à l'opale,

A l'ambre son parfum faible et délicieux;

Où j'aurais, pour parer ma frêle créature,

Prodiguement vidé l'écrin de la nature,

Et créé deux soleils pour lui faire des yeux.

Je ne sais pas d'histoire et n'ai pas de maîtresse,

—Pas même un conte bleu,—pas même une duchesse,

Je n'ai pas voyagé,—que vous dirai-je donc?

Si le diable venait, en vérité, madame,

Pour un conte inédit je lui vendrais mon âme:

Ma faute est, je l'avoue, indigne de pardon.

Eh quoi? pas un seul mot!—pas une seule phrase!

Par l'eau de Castalie et l'aile de Pégase,

Clio, tu me paîras un si lâche abandon!

Le menton dans la main, les talons dans la braise,

Je suis là, l'œil en l'air, renversé sur ma chaise,

J'ai bien tout ce qu'il faut,—la plume et le papier,—

Il ne me manque rien,—presque rien,—une idée!—

Mon brouillon, de dessins a la marge brodée:

Ariel aujourd'hui se fait longtemps prier.

Ainsi qu'au bord d'un puits un pigeon qui veut boire,

Ma muse tord son col aux beaux reflets de moire,

Et n'ose pas tremper son bec dans l'encrier.

—Je n'imagine rien de sublime et de rare,

Sinon:—c'est une femme avec une guitare [1],

Et puis un cavalier penché sur un fauteuil.

Vous le voyez fort bien sans que je vous le dise.—

Quand on a regardé, quel besoin qu'on me lise?

Au burin du graveur je soumets mon orgueil.

Mais peut-être—après tout—me faut-il rendre grâce,

Car j'aurais pu, suivant nos auteurs à la trace,

De galantes horreurs tacher ce frais recueil.

Songez-y;—j'aurais pu faire, avec jalousie,

Très-convenablement rimer Andalousie,

Et vous cribler le cœur à grands coups de stylet:

J'aurais pu vous mener à Venise en gondole,

Depuis le masque noir jusqu'à la barcarolle,

Déployer à vos yeux le bagage complet;

Et les jurons du temps, et la couleur locale,

Je vous épargne tout;—ô faveur sans égale.—

Sur ce je vous salue, et suis votre valet.

1834.

PROPOS DU CHANT DU CYGNE
DERNIERS VERS DE NOURRIT

Le Cygne, lorsqu'il sent venir l'heure suprême,

En chants mélodieux

A la blonde lumière, au beau fleuve qu'il aime,

Soupire ses adieux!

Ainsi cette pauvre âme, à la rive lointaine,

Lasse de trop souffrir,

S'exhalait en doux chants et déplorait sa peine

Au moment de mourir!

1839.

LA TULIPE
SONNET

Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande,

Et telle est ma beauté, que l'avare flamand

Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant,

Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.

Mon air est féodal, et comme une Yolande

Dans sa jupe à longs plis étoffée amplement,

Je porte des blasons peints sur mon vêtement,

Gueules fascé d'argent, or avec pourpre en bande.

Le jardinier divin a filé de ses doigts

Les rayons du soleil et la pourpre des rois

Pour me faire une robe à trame douce et fine.

Nulle fleur du jardin n'égale ma splendeur,

Mais la nature, hélas! n'a pas versé d'odeur

Dans mon calice fait comme un vase de Chine.

1839.

LE 28 JUILLET 1840

I

Sous le regard de Dieu, ce témoin taciturne,

Dix ans,—déjà dix ans! ont renversé leur urne

Dans ce tonneau sans fond qu'on nomme éternité,

Depuis que, délaissés dans leur tombe anonyme,

A tous les carrefours, sous le pavé sublime,

Gisent les saints martyrs morts pour la liberté!

Une terre jetée à la hâte les couvre.

Ceux-ci, gardiens muets, sont restés près du Louvre

Au Champ-de-Mars lointain, ceux-là sont en exil,

Le reste dort couché dans la fange des halles,

Et la foule enrouée, aux clameurs triviales,

Étourdit leur sommeil avec son vain babil.

Quand minuit fait tinter ses notes solennelles,

Ils se disent, cherchant les cendres fraternelles,

Et tendant leurs bras d'ombre à quelque cher lambeau:

«Puisque nous n'avions tous qu'une même pensée,

«Foule vers un seul but par un seul vœu poussée.

«Pourquoi donc séparer nos corps dans le tombeau?

«Ah! comme il serait doux pour notre âme ravie

D'être unis dans la mort ainsi que dans la vie,

De conserver nos rangs comme au jour du combat

Et de sentir encore, au contact électrique

D'une poussière aimée ou d'un crâne héroïque,

Notre cœur desséché qui revit et qui bat!

«Le soleil de Juillet, le soleil tricolore,

Dans le ciel triomphal va rayonner encore:

Réunissez nos os pour ce jour solennel!

Qu'on nous donne un tombeau digne de Babylone,

Tout bronze et tout granit, quelque haute colonne

Avec nos noms gravés, et le chiffre immortel!

«Car il ne fut jamais de plus noble victoire,

Et toute gloire est terne auprès de notre gloire!

Phalange au cœur stoïque et désintéressé;

Contre le fait brutal, contre la force injuste,

Nous soutenions les droits de la pensée auguste,

Soldats de l'avenir combattant le passé!»

II

Soyez satisfaits, morts illustres,

Votre jour sera bien fêté,

Vous pouviez attendre deux lustres,

Ayant à vous l'éternité!

Mais la France a bonne mémoire;

Sa main fidèle, à toute gloire

Garde du marbre et de l'airain;

Et les corps criblés de mitrailles

Ont de plus riches funérailles

Que n'en aurait un souverain!

La France est grande et magnanime;

Elle a sur ses autels pieux,

Impartialité sublime,

Une place pour tous ses dieux!

Et, sans avoir peur d'aucune ombre,

D'aucun nom rayonnant ou sombre,

Elle accorde à tous un linceul.

Pour vous un sépulcre se fonde,

Et l'on va prendre au bout du monde

L'empereur, lassé d'être seul!

A l'endroit où fut la Bastille,

Sol sacré bien doux pour vos os,

Vous irez dormir en famille,

Nobles enfants des vieux héros!

Aux yeux de la foule en extase,

Qui pleure et qui prie à la base,

S'élève votre Panthéon!

Une colonne fière et haute,

Airain digne d'avoir pour hôte

Trajan ou bien Napoléon.

Sur le socle accroupi grommèle

Le grand lion zodiacal;

A son rugissement se mêle

Le chant du coq national;

Et, couronnement magnifique,

Une liberté symbolique,

Toujours prête à prendre l'essor,

Dans la lumière qui la noie,

Comme un oiseau divin, déploie

Son immense envergure d'or!

Dans des fêtes patriotiques,

A vos carrefours glorieux

L'on ira chercher vos reliques,

Qu'attend le caveau radieux,

Dans leurs chants sacrés, les poëtes,

Par qui toutes gloires sont faites,

Rendront votre nom éternel!

Pour qui meurt en donnant l'exemple,

Le sépulcre devient un temple,

Et le cercueil est un autel!

III

Sur cette tombe, autel de la nouvelle France,

Poëte, je me plais à voir en espérance

Déposer un berceau, de tant d'éclat surpris;

Le berceau de l'enfant qui n'est encor qu'un ange,

Sur le sein maternel jouant avec la frange

De l'épée en or fin que lui donna Paris!

Au poëte, au tribun, cette union doit plaire,

Du berceau dynastique au tombeau populaire!

Car le peuple à présent fait et sacre les rois!

La liberté, voilà leur plus sûre patronne,

Et la plus ferme base à mettre sous un trône,

Ce sont les corps tombés pour défendre les lois!

De ce sang précieux, plus pur que le vieux chrême,

Mélangez une goutte aux flots saints du baptême,

Afin d'oindre à la fois le prince et le chrétien.

Sous l'invocation des tombes triomphales,

Allez, au jour fixé, bénir les eaux lustrales

Qui font un catholique, et font un citoyen!

Car l'on est plus sévère, en ce siècle où nous sommes,

Envers les pauvres rois qu'envers les autres hommes!

On leur demande tout, on leur accorde peu;

Et, pour qu'ils trouvent grâce au bout de leur journée,

Il leur faut recevoir, sur leur tête inclinée,

Le baptême du peuple avec celui de Dieu!

Celui que l'on nomma depuis le Fils de l'Homme,

Tout d'abord fut sacré du nom de roi de Rome,

Comme un jeune empereur, comme un fils de César!

Ses langes étaient faits de pourpre impériale,

L'aigle étendait sur lui son aile triomphale;

Des béliers aux pieds d'or le traînaient dans un char!

Certes, s'il fut jamais existence inouïe,

Gloire à faire baisser la paupière éblouie,

Vertigineux éclat, ciel étoilé de feux,

Immense entassement, Babel invraisemblable,

C'est ce règne éclipsé qui nous semble une fable,

Et dont tous les acteurs sont déjà demi-dieux!

Cet enfant, pour hochet, eut la boule du monde,

Et le Titan son père, en sa tête profonde,

Lui rêvait un empire, un règne surhumain.

Hélas! tout a passé comme l'ombre d'un rêve,

Comme le flot tari qui déserte la grève,

Et ce jour radieux n'eut pas de lendemain!

Un autre, pauvre enfant, sur la terre étrangère,

Privé des doux baisers de la France sa mère,

S'en va, puni d'erreurs dont il est innocent.

Sur la tige des lis, fleur nouvelle, âme blanche,

Il devait rajeunir et relever la branche,

Et tout semblait sourire à son destin naissant.

Mais, négligence folle, aveuglement suprême,

L'on avait oublié d'inviter au baptême

Une magicienne au merveilleux pouvoir,

Dont les plaintes en vain ne sont pas étouffées,

Et qui dote les rois de tous les dons des fées

La sage Liberté, fille du saint devoir!