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Poésies du troubadour Peire Raimon de Toulouse: Texte et traduction

Chapter 2: TEXTE ET TRADUCTION
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About This Book

A scholarly edition collects the lyric poems of a medieval troubadour from Toulouse in the original Occitan with French translation, presenting a critical introduction, manuscript-based biography, notes on variants and dating, commentary on courtly contexts and compositional periods, and a textual apparatus and table of contents; the volume balances accessibility for general readers with philological discussion and explains editorial choices and uncertainties.

The Project Gutenberg eBook of Poésies du troubadour Peire Raimon de Toulouse: Texte et traduction

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Title: Poésies du troubadour Peire Raimon de Toulouse: Texte et traduction

Author: of Toulouse Peire Raimon

Translator: Joseph Anglade

Release date: October 1, 2005 [eBook #9053]
Most recently updated: May 31, 2013

Language: French

Credits: Produced by David Starner, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
the PG Online Distributed Proofreaders. Html-version,
thanks to David Widger.

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES DU TROUBADOUR PEIRE RAIMON DE TOULOUSE: TEXTE ET TRADUCTION ***

JOSEPH ANGLADE

PROFESSEUR DE LANGUE ET DE LITTÉRATURE MÉRIDIONALES
A L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE




POÉSIES

DU TROUBADOUR

PEIRE RAIMON DE TOULOUSE



TEXTE ET TRADUCTION



(Extrait des Annales du Midi, 1919-1920.)



Tiré à cent vingt-cinq exemplaires
        dont dix sur papier de Hollande.





JOSEPH ANGLADE



POÉSIES



DU TROUBADOUR



PEIRE RAIMON DE TOULOUSE





Table de Matières





J'avais commencé, en 1916, la publication des poésies de Peire Raimon de Toulouse dans la revue l'Auta, organe de la Société des Toulousains de Toulouse. Malgré la bonne volonté de la Société et de son président, les circonstances ne se prêtèrent pas à la continuation de ce travail. Je l'arrêtai donc, après avoir publié quatre pièces[1]. Cette édition était destinée à des lecteurs non initiés, en général, à la philologie romane, mais connaissant leur langue maternelle. Il nous faudrait bien décider, en attendant des éditions critiques qui ne paraissent qu'à de longs intervalles et qui ne paraissent pas toutes en France, à avoir des éditions provisoires de nos troubadours, dont le texte serait emprunté à quelques bons manuscrits. Nos troubadours—et je dis nos à dessein—ne sont pas faits exclusivement pour servir de thème à des exercices philologiques. Ce sont des poètes, facilement abordables, et dont la poésie n'est pas tout à fait éteinte, malgré les ans. Nous ne savons quand tous nos troubadours, même quelques-uns des plus grands, seront édités d'une manière critique. Faut-il se résigner jusque-là à les lire dans les recueils introuvables—et d'un si joli aspect typographique!—de Mahn ou dans le recueil, plus beau typographiquement, mais aussi rare, de Raynouard? Nous ne le croyons pas. Une Bibliothèque Romane, où seraient publiés les vingt ou trente troubadours les plus marquants, serait la bienvenue[2]. Elle n'empêcherait pas la préparation des éditions critiques, qui arrivent à leur heure, et elle procurerait de belles joies aux amoureux de notre poésie. Notre édition n'a pas d'autre ambition. Nous pensons qu'elle rendra des services à nos études; et on ne sera plus obligé, en ce qui concerne Peire Raimon, d'aller chercher les membra disjecta poetae, et d'un bon poète, dans les recueils les plus disparates et les plus rares.



Notes:

[1] Elles ont paru dans les numéros suivants de l'Auta: mars 1916; juillet 1916; janvier 1917; juin 1917. Avec tirage à part. Par suite d'une erreur qui n'est pas imputable à l'imprimeur, le titre du tirage à part portait: Peire Guilhem de Tolosa; un papillon a rectifié sur la plupart des exemplaires cette erreur. Quatre autres pièces ont été publiées dans le Bulletin de la Société Archéologique du Midi de la France, nouv. série, No 45 (Toulouse, 1919); il a été fait de cet article un tirage à part à un très petit nombre d'exemplaires, dans notre publication intitulée: A propos des troubadours toulousains, Toulouse, 1917.

[2] Le fondateur de la Bibliothèque Méridionale, M. Antoine Thomas, écrivait, en 1888, dans la préface de son édition de Bertran de Born: «Nous nous proposons de faire pour les principaux troubadours ce que nous venons de faire pour Bertran de Born.» Idée et programme excellents, qui pourraient être repris.





BIOGRAPHIE.

La biographie suivante de Peire Raimon nous a été conservée par cinq manuscrits.[3] «Peire Raimonz de Tolosa lo vielz si fo fillz d'un borzes, e fetz se joglars, et anet s'en en la cort del rei N'Anfos d'Aragon; e·l reis l'acuilhic e·il fetz grant honor. Et el era savis hom e sotils, e saup molt ben chantar et trobar, e fetz de bons vers e de bonas chansos e de bons mots; e estet en la cort del rei, e del bon comte Raimon de Tolosa, lo sieu seignor, et en la cort d'En Guilhem de Monpeslier, longa sazon. Pois tolc moiller a Pamias, et lai definet.»

«Peire Raimon de Toulouse, le Vieux, était fils d'un bourgeois. Il se fit jongleur et s'en alla à la cour du roi Alfonse d'Aragon (1162-1196); et le roi l'accueillit et lui fit grand honneur. Il était savant (en poésie) et subtil; il savait bien chanter et bien trouver, et il fit de bons vers, de bonnes chansons et de bonnes compositions; et il resta à la cour du roi et du bon comte de Toulouse, son seigneur, et à la cour du seigneur Guilhem de Montpellier, longtemps. Puis il prit femme à Pamiers, et c'est là qu'il mourut.»

Sur les cinq manuscrits, deux (A et B) remplacent la mention de la cour du «seigneur de Montpellier» par celle de «de Saint-Leidier»; le fait n'aurait rien d'invraisemblable, le troubadour Guilhem de Saint-Leidier ayant été en même temps un grand seigneur qui pouvait avoir une «cour»; cependant, nous croyons que cette mention de cour fait plutôt penser à Guilhem de Montpellier,[4] à la cour duquel nous savons que plusieurs troubadours furent accueillis avec faveur.[5]

Le roi d'Aragon est le roi Alfonse II, mort en 1196, père de Pierre II. Quant au seigneur de Toulouse, il s'agit vraisemblablement de Raimon VI (1194-1222).

On remarquera le détail qui nous est donné sur le mariage[6] de Peire Raimon. Quelque défiance qu'on ait, à bon droit, pour les biographies des troubadours, il ne semble pas qu'on puisse mettre en doute la valeur de ce renseignement. On remarquera de plus qu'il n'est fait aucun allusion, dans la biographie, au séjour de Peire Raimon en Italie; ce silence est surprenant, si les biographies sont dues à un troubadour qui séjournait en Italie, ou même à un Italien; mais il est vraisemblable qu'une partie des biographies a été composée dans le Midi de la France, assez loin de l'Italie; celle-ci nous paraît être du nombre.

Si la biographie mérite quelque créance, c'est en Aragon que se serait passée la première partie de la vie de Peire Raimon; quelques allusions à ce séjour se retrouvent dans son oeuvre. Un roi d'Aragon est cité, IV, str. 6 et VIII, str. 6; une allusion à un amour dont l'objet est à Barcelone se trouve ch. X, str. 7. Ces chansons paraissent d'ailleurs avoir été composées en dehors de l'Aragon, à moins que la formule d'envoi ne soit, comme il arrive souvent, une fiction du poète.

En ce qui concerne Toulouse, Peire Raimon a écrit quelques chansons en l'honneur d'une noble dame qui y habitait. Les deux chansons sur l'amour médecin paraissent être du nombre (ch. II et VI). La Comtessa, qui est citée dans cette dernière, ne peut guère être que la comtesse de Toulouse, mais laquelle?

Nous pensons que le «bon seigneur Raimon» est le comte Raimon VI (1194-1222). La comtesse pourrait être «Éléonore», soeur du roi d'Aragon Pierre II, la dernière des cinq épouses du comte Raimon VI; le contrat qui l'unissait au comte de Toulouse fut fait en 1200, mais, à cause de la jeunesse de la princesse, le mariage n'eut lieu que trois ou quatre ans plus tard (Hist. Gén. Lang., VI, 190).[7] Ceci nous mènerait, en ce qui concerne Peire Raimon, en 1204 environ.

Trois manuscrits de la biographie[8] sur cinq, donnent à Peire Raimon le surnom de «lo Vieil», le Vieux; ce qui laisserait supposer qu'il y a eu un troubadour du même nom, mais plus jeune. Chabaneau est disposé a l'admettre, en faisant remarquer que l'hypothèse de deux troubadours expliquerait mieux une partie de l'oeuvre de Peire Raimon[9].M. Bertoni après avoir été d'abord de cet avis, est aujourd'hui d'une opinion contraire[10] et nous partageons sa manière de voir. L'hypothèse de deux troubadours de la même famille n'a rien d'impossible; nous en avons deux de la famille de Saint-Didier, l'aïeul, Guilhem, et le petit-fils Gauseran; et nous avons deux Bertran de Born, le père et le fils. Mais, en ce qui concerne Peire Raimon, l'epithete de vieil ne suffit pas pour lui attribuer un fils ou tout autre parent, poète comme lui. Nous expliquerons plutôt cette désignation en disant que pour l'auteur de la biographie, qui peut-être écrivait assez tard après la mort de Peire Raimon, ce troubadour lui paraissait appartenir à l'ancienne génération.

Nostredame appelle Peire Raimon Lou Proux, le Preux[11]; ce mot se trouve à la suite du nom du troubadour dans le ms. f.

Les renseignements que donne Nostredame sur Peire Raimon sont un mélange de vérités et de mensonges. Ainsi: «Plusieurs belles chansons» de Peire Raimon auraient été adressées à une noble dame de Toulouse qui s'appelait Jausserande del Puech, nom inconnu dans l'onomastique des troubadours, et d'autres auraient été composées en l'honneur d'une «gentil femme» de Provence, de la maison de Codollet. La seule donnée vraisemblable qui se trouve dans la biographie de Nostredame, c'est la date de 1225, qui serait celle de la mort de Peire Raimon. Quant à l'imitation que Pétrarque aurait faite de l'une de ses poésies, dans son sonnet Benedetto sia (Son. XLVII), il s'agit d'une chanson attribuée par un manuscrit (P) à Giraut de Borneil et par un autre (C) à Peire Vidal.

Le séjour de Peire Raimon à Montpellier doit se placer avant 1202, date de la mort de Guilhem VIII (1177-1202); mais nous ne pouvons pas préciser davantage.

La tenson de Peire Raimon avec Bertran de Gourdon doit se placer avant l'année 1211, date à laquelle le seigneur de Gourdon fit hommage de sa ville an roi Philippe-Auguste.[12] Il n'est pas probable que Peire Raimon fût encore, à cette date-là, dans le Midi de la France, où la Croisade était déchaînée depuis 1209. Cependant on pourrait admettre que Peire Raimon, ayant quitté le comte de Toulouse à cette époque, fut pendant quelque temps l'hôte de ce seigneur besogneux avec lequel il tensonna.





PÉRIODE ITALIENNE.

—La période «italienne» de la vie de Peire Raimon nous paraît pouvoir être reportée à la fin de sa vie. On peut fixer certaines dates de ses chansons aux environs des années 1218 et 1221. Il est vraisemblable que notre troubadour quitta la France soit avant la tourmente albigeoise, soit, par exemple, après la bataille de Muret (1213). C'est dans la première période de son séjour en Italie que nous placerions la composition de son descort: le «comte vaillant de Savoie» auquel il est dédié ne peut être que Thomas 1er, qui fut aussi chanté par Pistoleta.[13] Ce prince (1178-1233), nous dit la Généalogie des comtes de Savoie, «était jeune et beau et dansait et chantait mieux que nul autre».[14]

Peire Raimon fut ensuite en relations avec la cour d'Este, si on en juge par l'envoi de la chanson Totztemps auch dir (No XVI de notre édition). Béatrix d'Este, à qui est adressée cette chanson, était née en 1191; elle était la fille d'Azzo VI d'Este. Un chroniqueur du temps nous dit qu'elle était mira pulcritudine corporis et virtute multipliciter decorata.[15] Après avoir passé sa jeunesse, ajoute le chroniqueur, in pompis et favoribus seculi, in ornamentis et vanitatibus diversi generis, sicut mos est nobilium et secularium feminarum, elle prit le voile entre 1218 et 1220 et mourut en 1226. Telle est la femme extrêmement belle et vertueuse que chanta Peire Raimon et que chantèrent aussi Rambertino Buvalelli, Aimeric de Pégulhan, Guilhem de la Tour et Falquet de Romans.[16] La composition de Peire Raimon serait d'avant 1218.

C'est vers la même époque que Peire Raimon fut en relations avec un autre prince italien protecteur des troubadours, Guilhem de Malaspina, mort en 1220. La chanson Pos vei parer la flor lui est adressée et son nom se retrouve dans la chanson Ara pus iverns (str. IV). La chanson Si com celuy est adressée à Conrad d'Auramala, marquis de Malaspina, qui fut aussi chanté par Guilhem de la Tour;[17] la pièce est, au plus tôt, de 1221, date où Conrad succède à Guilhem de Malaspina; il est vraisemblable qu'elle n'est pas de beaucoup postérieure à cette date.

C'est aux environs de 1221 (mais avant cette date) que nous ramène la chanson[18] adressée par Peire Raimon au troubadour italien Rambertino Buvalelli, originaire de Bologne, mort en 1221.

Les strophes, assez obscures, d'Uc de Saint-Cyr sur Peire Raimon ont été sans doute écrites en Italie après 1220, date à laquelle Uc de Saint-Cyr alla dans ce pays[19]. Je crois, avec les auteurs de l'édition de ce troubadour, qu'il s'agit de notre poète. Je ne sais pas d'ailleurs à quoi Uc de Saint-Cyr fait exactement allusion, dans ses plaisanteries sur Peire Raimon; il est question de «racines» et de «syllabes» que Peire Raimon se vante de savoir trouver mieux qu'aucun autre troubadour. Quelques-unes de ses poésies sont écrites avec une certaine recherche de la difficulté, dans les rimes ou dans les mots, en particulier les pièces Ara pus iverns et Pos vezem [20]; mais je ne sais si tout cela est suffisant pour justifier les plaisanteries d'Uc de Saint-Cyr et expliquer ses allusions; je croirais plutôt que les unes et les autres s'adressent à des poésies perdues de Peire Raimon, des pièces de circonstance, comme les deux pièces de son critique. La seconde (XXIX) rappelle d'ailleurs par le ton et, en partie par le mètre, la tenson de Peire Raimon et de Bertran de Gourdon.


Quand notre poète revint-il dans le Midi pour se marier à Pamiers? C'est ce que nous ne savons pas. Nous connaissons les dates approximatives de plusieurs des chansons écrites en Italie, mais il n'est pas possible d'établir, même approximativement, de quelle date sont ses premières compositions. Une date ante quam nous est fournie seulement par la mort d'Alfonse II d'Aragon, 1196; d'autre part la date de 1221 (avènement de Conrad de Malaspina, mort de Rambertino Buvalelli) nous paraît marquer à peu près la fin de l'activité poétique de Peire Raimon en Italie.

Il est probable que ses premières poésies sont antérieures à 1196, mais de combien? Nous n'avons aucun moyen de fixer ce point. Diez donne comme dates de son activité poétique 1170-1200[21], mais ce sont des dates erronées; Chabaneau[22] donne les mêmes dates, mais en marquant, entre parenthèses, qu'il les emprunte à Diez. Il me semble qu'en faisant remonter les premières compositions de Peire Raimon aux environs de 1190 et en plaçant les dernières aux environs de 1121-1222 nous ne serons pas trop éloignés de la vérité. Peire Raimon aurait pu, entre cinquante et soixante ans, revenir dans le Midi et prendre femme à Pamiers.


Peire Raimon emploie deux fois le senhal d'Ereubut. Ereubut se trouve dans les chansons: Enquera·m vai recalivan et Non puese suffrir. D'après l'envoi de la première, il semble que nous ayons affaire à un jongleur; mais, d'après la seconde, il semble qu'il s'agisse d'une dame; dans la première des deux chansons elle est chargée de présenter la composition du poète à la «noble comtesse», qui pourrait être la comtesse de Toulouse; dans la seconde pièce, c'est, au contraire, le poète qui a reçu «des prières et une demande» de faire une chanson. Nous ne savons si ce senhal désigne une des épouses de Raimon VI ou une de celles de Raimon V.


Bartsch attribue à Peire Raimon vingt compositions; mais celle qui porte le numéro 2, dans sa liste, est une partie du numéro 9, et son numéro 11 correspond à 330, 12, et appartient à Peire Bremon. Nous la donnons en appendice.

Le ms. a attribue à Peire Raimon la pièce Mas camjat ai de far chanso (qui est d'Elias de Barjols; Bartsch, 132, 8).

Deux mss., Sc, lui attribuent la pièce Ses alegratge, qui est de Guilhem Augier (Bartsch, 205, 5).

Le ms. N lui attribue la pièce unique de Jordan de l'Isla de Venaissi (Bartsch, 276, 1). De même T lui attribue la pièce unique de Peire Bremon lo Tort (Bartsch, 331, 1).

Enfin le ms. M lui attribue la célèbre chanson de R. de Barbezieux, Tuit demandon qu'es devengud' Amors.

Nostredame attribue à notre troubadour la chanson Non es savis ni gaire ben apres, qui est donnée à P. Vidal par le ms. c et à Giraut de Borneil par le ms. P, ainsi qu'une chanson qui aurait commencé ainsi:

    Amour, si ton poder es tal,     Ensins que cad'un ho razona,

et qui paraît être de l'invention de Nostredame.[23]


Peire Raimon mérite une bonne place à côté des grands noms de la poésie méridionale. Moins original que Peire Vidal, et moins varié, au moins dans l'état actuel de son oeuvre, qu' Aimeric de Pégulhan, il peut aller cependant de pair avec ses deux compatriotes. Il a, comme la plupart des troubadours, le culte de la forme et il nous laisse voir, à plusieurs reprises, quelle est sa conception de l'art poétique; mais il ne tombe pas dans un excès ridicule et puéril, comme d'autres troubadours. Il a de la grâce et de l'élégance, et plus d'une fois laisse percer sa sensibilité. Ses descriptions du printemps, quoique conventionnelles, sont fraîches et pittoresques. Son oeuvre est, dans l'ensemble, remarquable par la finesse de la pensée et la grâce du style. Et c'était un vrai poète celui qui savait si bien dire comment le coeur des poètes se consume en chantant (Atressi com la candela) et si bien exprimer comment naît la poésie, non des aspects les plus variés de la nature, mais de la sincérité du coeur (S'ieu fos aventuratz); par là il se rapproche de celui qui reste pour nous le maître de la poésie méridionale, de Bernard de Ventadour.[24]



Notes:

[3]ABIKN2; Chabaneau, Hist. Gén. Lang., X, 271.

[4] Guilhem VIII, 1172-1202.

[5] Cf. Ch. Brun, Les troubadours à la cour des seigneurs de Montpellier. (Extr. du Félibrige latin, Montpellier, 1893.)

[6] N2: tolc moiller a paruias...

[7] Éléonore a été nommée par les troubadours suivants: Guilhem de Berguedan, Raimon de Miraval, Cadenet, Gaubert de Puycibot, Elias de Barjols, Arnaut Catalan, Aimeric de Belenoi, Aimeric de Pegulhan; peut-être aussi est-ce Éléonore qui est désignée par reina dans la pièce de Guilhem de Baux, Gr., 209, 2. Cf. sur tout ceci: F. Bergert, Die von den Trobadors gefeierten Damen, p. 26.

[8] A B N2; les autres mss. contenant la biographie sont I et K, qui proviennent de la même source. La biographie de N2 est publiée dans l'Archiv. f. d. Studium d. n. Sprachen, t. CII (1899), p. 204.

[9] «Il paraît difficile que toutes les pièces qui portent ce nom aient été composées par la même personne.» Hist. Gén. Lang., X, 373, n. 2. La difficulté disparaît, en ne faisant pas commencer trop tôt—et il n'y a aucune raison pour le faire—la carrière poétique de Peire Raimon.

[10] Trovatori d'Italia, p. 14.

[11] Vies, éd. Chabaneau-Anglade, p. 48. Le ms. D, dans la suscription de la chanson Encara·m vai recalivan, appelle Peire Raimon lo Gros; Bertoni, Trovatori d'Italia, p. 14, n. 2.

[12] Chabaneau, Hist. Gén. Lang., X, 340.

[13] Dans sa chanson: Mainta gen fatz meravilhar.

[14] Genealogia comitum Sabaudiae, c. 66; cité par Bertoni, Trovatori d'Italia, p. 8, n. 3.

[15] Rerum ital. Script., VIII, 720, in Bergert, Die... gefeierten Damen, p. 81 sq.

[16] Bergert, Die... gefeierten Damen, p. 81 sq.

[17] Bertoni, Trovatori d'Italia, p. 13.

[18] De fin' amor son tuit mei pensamen, No V de notre édition.  M. Bertoni a remarqué que le ms. D (Da), d'origine italienne, attribue deux pièces de Peire Raimon à R. Buvalelli (Pos vei parer; Us novels pensamens). Il est probable que le manuscrit primitif dont s'est servi l'auteur du chansonnier contenait des poésies des deux troubadours; ce n'est pas le seul hasard qui les avait réunies.

[19] Ed. Jeanroy et De Grave, XXVII, XXIX; cf. pp. 161, 204.

[20] Jeanroy, De Grave, Op. laud., p. 204.

[21] Diez, Leben und Werke, p. 92.

[22] Chabaneau, Hist. Gen. Lang., X, 373.

[23] Nostredame, Vies, éd. Chabaneau-Anglade, pp. 48 et 312.

[24] On trouvera, à la fin de notre édition, la pièce du poète valencien Auzias March imitée de Peire Raimon. Voir sur cette imitation: A. Pagès, Auzias March et ses prédécesseurs, p. 286 sq.




BIBLIOGRAPHIE

ANGLADE (J.).—A propos des troubadours toulousains. Toulouse, 1917. (Extr. du Bulletin de la Société Archéologique du Midi de la France, nouvelle série, No45. Toulouse, 1919, p. 195-245.)

ANGLADE (J.).—Quatre poésies du troubadour Peire Raimon de Tolosa. Toulouse, 1917.

APPEL (C.)—Provenzalische Inedita aus Pariser Handschriften. Leipzig, 1892 (et Altfr. Bibliothek, t. XIII). P. 244, Ar ai ben d'Amor apres; p. 246, Pois lo bels temps; p. 248, Si com l'enfans.

BARBIERI (G.-M.).—Origine della poesia rimata. Modène, 1790. P. 129.

BARTSCH (K.).—Chrestomathie provençale. 6e éd. Marbourg, 1904. C. 95, Atressi com la candela.

BASTERO.—La Crusca provenzale. Rome, 1724. P. 80 et 91.

BERGERT (FRITZ).—Die von den Trobadors genannten oder gefeierten Damen. Halle, 1913. (Beihefte zur Zeitschrift from. Phil., XLVI.) P. 62, 63, 65, 83, 117.

BERTONI (G.).—Rambertino Buvalelli. Dresde, 1908. (Gesellschaft für rom. Literatur, No 17.) P. 11.

BERTONI (G.).—I Trovatori d'Italia. Modène, 1915.

CHABANEAU (C.).—Biographies des Troubadours, in Hist. Gén. Lang., éd. Privat, X, 271, 373.

CHABANEAU (C.) et ANGLADE (J.).—Essai de reconstitution du chansonnier de Sault, in Romania, 1911, p. 297.

DIEZ (F.).—Leben und Werke der Troubadours. P. 97, 267.

Histoire littéraire de la France, XV, 457; XVII, 419; cf. encore XVIII, 641. La notice du tome XV est de Ginguené; celles des tomes XVII et XVIII sont d'Emeric-David.

JEANROY (A.) et S. DE GRAVE.—Poésies de Uc de Saint-Circ. Toulouse, 1913. (BIBL. MÉRID., 1re série, t. XV.) P. 161, 204.

KOLSEN (A.).—Dichtungen der Troubadours. Halle, 1916, 1917 (2 fascicules parus). P. 132, Era pus l'iverns, texte et traduction).

MAHN (C.-A.-F.).—Gedichte der Troubadours. Berlin, 1856-1873. (Trois pièces: Ara pos iverns, No 790, 791; Lo dous chan, No 611; Pos vezem boscs, No 942.)

MAHN (C.-A.-F.).—Die Werke der Troubadours. Tome I, Berlin, 1846. P. 133-147. Neuf poésies complètes empruntées au Choix et au Lexique Roman de Raynouard, avec des fragments plus ou moins importants de cinq autres tirées des mêmes recueils.

MAUS (F.-W.).—Peire Cardenal's Strophenbau. Marbourg, 1884. (Ausgaben und Abhandlungen... No V.) P. 24, 63.

MILÁ Y FONTANALS.—De los Trovadores en España. Barcelone, 1861. P. 108.

MILLOT.—Histoire littéraire des Troubadours. Paris, 1774; 3 vol. P. 1, 114 et 1,442 (B. de Gourdon).

NOSTREDAME (Jean de).—Les vies des plus célèbres et anciens poètes provençaux. Ed. CHABANEAU-ANGLADE, p. 50, 166, 177, 224, 241, 270, 290, 311.

RAYNOUARD (F.).—Choix de poésies originales des troubadours. Paris, 1816-1821; 6 vol. (T. III, p. 120-132, cinq pièces: Atressi com la candela; Enquera'm vai recalivan; No·m puesc sufrir; Pessamen ai e cossir; Pus vey parer la flor. Tome V (fragments): Ar ai ben d'Amor apres, p. 325; Si com celui qu'a servit, p. 323; Si com l'enfans, p. 326.). Même tome, p. 102, B. de Gourdon (fragment); ibid., autres fragments assez nombreux.

RAYNOUARD.—Lexique Roman. Paris, 1844; 6 vol. Le tome 1 contient un Nouveau Choix des poésies originales des Troubadours (p. 1-580). P. 334, Us novels pessamens; p. 513, Ab son gai plan e clar.

[DE ROCHEGUDE].—Parnasse Occitanien. P. 29. Une seule pièce: Us novels pessamens m'estai.

TASSONI.—Considerazioni sopra le rime del Petrarca. Modène, 1609. P. 356.





MUSIQUE.


—Les manuscrits ne nous ont conservé qu'une mélodie de Peire Raimon; c'est celle de sa célèbre chanson: Atressi com la candela. Cette mélodie se trouve dans le ms. G, f(o) 52(b). Cf. J. Beck, Melodien der Troubadours, Strasbourg, 1908, p. 33.




I

[No 1 de Bartsch].

I.

    Ab son gai plan e car
    Fas descort leu et bon,
    Avinen per chantar
    E de bella razon;                        4
    E s'eu pogues trobar
    A leis, cui Dieus bes don!
    Chausimen, ges no·m par
    Agues ren si ben non.                    8

II.

    Car cela m'a conqes
    On son tuit faich preisan,
    E anc tan bella res
    No fo on vir e m'an;             12
    Car son fin pres cortes
    Puoja e creis e s'espan;
    E s'eu ren far saubes
    Qe il venghes en talan!             16

III.

    Ben fora rics e gais,
    Ses pen' e ses dolor,
    Si cela cui bons prez nais
    Mi volgues dar s'amor,                  20
    Q'aisi·l sui fis e verais
    E ses cor trichador;
    Et a cen tan e mais
    Q'eu vos die de valor.                  24

IV.

    Tan m'agenza
    Sa parvenza
    Que d'al no consire;
    Penedenza                               28
    Et abstinenza
    Ai c'altra non mire;
    Mantenenza
    Ab sovinenza                            32
    Ai gran del martire.
    Car plivensa
    Ses fallensa
    Que ja no traire,                       36

V.

    Farai sos mans a mon poder,
    Car ren mai
    Tan no·m plai,
    Sitot mi fai doler;                     40
    E s'eu n'ai
    Un dolz bai,
    Ren no·m pot dan tener.                 43

VI.

    Bella domna, aiaz chausimen
    De mi q'eu non ai mais secors,
    Et ja per malvais parlamen
    No·us bais ni 'streing vostras lauzors. 47

VII.

    Descors, vai al conte valen
    De Savoia, car sa valors
    Meillora tot jorn e no men,
    Sos ries pres val mai dels meillors.    51

I.—Avec une mélodie gaie, facile et rare, je fais un descort léger et bon, avenant pour chanter et sur un beau thème; et si je pouvais trouver pitié auprès de ma dame (—puisse Dieu la combler de faveurs!—), il me semble que je n'en obtiendrais que du bien.

II.—Car celle-là m'a conquis, dont toutes les actions sont si distinguées; et jamais n'exista si bel objet où que je me tourne ni où que j'aille; car son noble mérite et sa courtoisie montent, croissent et se répandent; si je savais faire quelque chose dont elle eût envie!

III.—Je serais riche et heureux, sans peine et sans douleur, si celle en qui bonne renommée prend naissance me voulait donner son amour, car je suis pour elle un (amant) si parfait et si sincère et sans coeur trompeur. Elle a cent fois et plus de valeur que je ne vous dis.

IV.—Tant me plaît son image que je ne pense pas à d'autre objet; je me repens et je m'abstiens d'en regarder une autre; je continue à me souvenir longuement de mon martyre; car je promets sans tromperie que jamais traître.

V.—Je ferai ses commandements de tout mon pouvoir, car nulle autre chose ne me plaît tant, quoiqu'elle me fasse souffrir; et si j'en ai un doux baiser, rien ne peut me causer de dommage.

VI.—Belle dame, ayez pitié de moi, car je n'ai pas d'autre secours; et jamais par de mauvaises paroles je n'abaisse ni ne diminue vos louanges.

VII.—Descort, va-t-en auprès du vaillant comte de Savoie, car sa valeur augmente tous les jours et ne se dément pas: son noble mérite vaut mieux que celui des meilleurs.

Notes:

Le texte que nous publions est celui de Raynouard, Lexique Roman, I, 513; nous donnons quelques leçons des mss. G et c.

V. 10 prisan Rayn. preisan G. V. 12 Zous iur e man G sous iur eus man c. V. 34. Lire qu'a? c-à-d. car elle a? V. 36 Qe je traire nol (le vers précédent manque) c Qe ia non traire G. V. 47 bais Rayn. baiss c. V. 49, 51 valor, meillor Rayn. valors... del meillors G valors... dels milhors c.

V. 48-49. Le comte de Savoie est le comte Thomas I (1188-1233).


II

[No 3 de Bartsch].

I.

    Ar ai ben d'amor apres
    Cum sap de son dart ferir;
    Mas cum pueys sap gent guerir,
    Enqueras no sai ieu ges.                4
    Lo metge sai ben qui es,
    Que·m pot sols salut donar,
    Mas que·m val, s'ieu demostrar
    Ja non l'aus ma mortal playa?           8

II.

    Morrai per mon nescies,
    Quar no·l vau mostrar e dir
    La dolor que·m fai sofrir,
    Dom no·m pot cosselhar res             12
    Mas quan sos gais cors cortes,
    Qu'ieu tan desir e tenc car
    Que non l'aus merce clamar,
    Tal paor ai que·l desplaya.            16

III.

    Gran talan ai cum pogues
    De ginols yes lieys venir
    De tan luenh cum hom cauzir
    La poiria, que vengues                 20
    Mas juntas far homenes,
    Cum sers a senhor deu far,
    Et en ploran merceyar
    Ses paor de gent savaya.               24

IV.

    Bona dona on totz bes
    Vezem granar e florir,
    Pus tan vos am eu·s dezir,
    Merce vos clam que merces              28
    Mi valha e ma bona fes,
    Qu'ieu serai de bon celar
    E plus fis, si Dieus m'ampar,
    Que no fo Landrix a N'Aya.             32

V.

    Ja no·m digua lipaudes
    Nulhs hom per mon cor auzir,
    (Qu'ieu l'en sabrai gent mentir),
    Que pus trahit me·n agues,             36
    En crides pueys mon fades.
    Mas tan suy greus a proar,
    Qu'ans poiratz mi·l bureus far
    De presset dir que fos saya.           40

VI.

    Mon Diaman, que tenc car,
    Vuelh de ma chanso pregar
    Qu'a Toloza la·m retraya.              43

I.—Maintenant j'ai bien appris d'Amour comment il sait frapper de son dard; mais comment ensuite il sait gentiment guérir, cela je ne le sais pas encore. Je connais le médecin qui seul peut me donner la santé, mais à quoi cela me sert-il, si je n'ose lui montrer ma plaie mortelle?

II.—Je mourrai par ma sottise, car je ne vais pas lui montrer et dire la douleur qui me fait souffrir; personne ne peut me donner un remède contre cette douleur sauf la dame gaie et courtoise, que j'aime et que je chéris tant que je n'ose lui crier pitié, tellement j'ai peur que cela lui déplaise.

III.—J'ai un grand désir de pouvoir venir à genoux vers elle, d'aussi loin qu'on pourrait la voir, de venir vers elle mains jointes, lui faire hommage, comme un serf doit le faire à son seigneur, et en pleurant implorer sa pitié sans crainte des mauvaises gens.

IV.—Bonne dame où nous voyons tous biens naître comme graines et fleurs, puisque je vous aime et vous désire tant, je vous crie pitié; que pitié et ma bonne foi me viennent en aide auprès de vous, car je garderai bien mon secret et je vous serai plus fidèle—que Dieu me protège!—que Landric ne le fut à Aye.

V.—Qu'aucun homme ne me dise de flatterie pour entendre mon coeur (c.-à-d. le fond de ma pensée, de mon coeur) (—car je saurai lui dire gentiment un mensonge!—) pour que après qu'il m'aurait trahi il criât ensuite ma sottise. Mais je suis si dur à l'épreuve que vous pourriez me faire dire plutôt que la bure de presset est de la laine.

VI.—Je veux prier Mon Diamant, que j'aime tant, de réciter ma chanson à Toulouse.

Notes:

Texte du ms. C, d'après C. Appel, Provenzalische Inedita aus Pariser Handschriften, p. 244. La chanson n'existe que dans ce manuscrit; les trois premières strophes se retrouvent dans le Breviari d'Amor, v. 31564. Aux vers 12 et 39 nous avons remplacé la graphie ll par lh.

V. 32. Landric et Aya: Aye d'Avignon est l'héroïne d'une chanson de geste française; Landric est le héros d'une chanson qui ne nous est pas parvenue. V. 40. Presset ou perset, sorte de laine, opposée souvent chez les troubadours à saia.


III

[No 4 de Bartsch].

I.
    Era pus hyverns franh los brotz
    E pareysson florit li ram,
    E·l gibres e·l neus son a floxs
    Pels termes e pels playssadencx,              4
    Be·s tanh [doncs l] qu'ieu me lueng d'enueg.
    Chantan e no pareys ges pecx,
    Sitot s'es braus et enuios lo temps,
    Pus d'aitals digz sai far chanso ni vers.     8

II.

    Ben sai parelhar e far motz
    Plas e clars, d'un semblan d'estam;
    Mas que val? qu'eras non es locx,
    E·ls tersols mal azautz ramencx               12
    Be sai que son de bon art vueg,
    De trics qu'an afilatz lurs becx;
    E·ls pros cortes [adreg I] fan plors e gems,
    Quar pretz es mortz e cazuts en evers.   16

III.

    Jurar vos puesc per Santa Crotz
    Qu'un non vey que pretz entier am,
    Que d'avareza·ls art lo focx;
    E tug lor fait son de fadencx,                20
    E mant hom pert lo gran e·l glueg;
    Doncx per que·s fai quecx sorts ni secz
    Pel mal [astre I] que los te vuetz e sems
    De tots bos ayps don elh van ras e ters?      24

IV.

    Ah! Malvestatz, non prendas totz
    Los ricx baros en ton liam,
    Ni Malespina ges non tocx
    Per ren, qu'ans t'es ben mielhs que·t trencx, 28
    Qu'a totz jors vuelh que sos bes pueg.
    E doncs, Valors, ja no l'abnecz.
    Quar ieu aug dir que totz bos faitz essems
    Renhon ab lui, per qu'es bes si·ls sufers.    32

V.

    D'aver la bella suy tan glotz
    Cui pessan dezir, don ai fam,
    Que no·m platz tan nul autre jocx;
    Ni no vuelh aver Foys ni Brencx,              36
    Si·lh platz que no·m meta en refueg
    Tan cum lieys; e si mos fis precx
    No·m val, mal fas, Amors, quar aissi·m prems,
    Que fis amans adreitz sui totz convers.       40

VI.

    E pos tan fort mas nien consecs,
    Be·m deurias far un ben calque temps
    Entre .C. mals, que del dan tu·m malmers.

I.—Maintenant que l'hiver brise les branches, que les rameaux paraissent fleuris et que le givre et la neige sont répandus à flocons sur les tertres et les haies, il convient que je m'éloigne d'ennui en chantant; et je ne parais pas maladroit, quoique le temps soit rude et ennuyeux, puisque sur de tels propos je sais faire vers et chansons.

II.—Je sais bien accoupler les mots et les rendre unis et clairs, semblables à une chaîne (de tisserand); mais à quoi cela me sert-il? Maintenant ce n'est pas le moment, et les tiercelets mal élevés, vivant dans les branches, je sais qu'ils sont dépourvus de bon art, et qu'ils ont, en se dissimulant, aiguisé leurs becs; et les preux courtois et bien élevés font pleurs et gémissements, car Mérite est mort et tombé à la renverse.

III.—Je puis vous jurer par la Sainte Croix que je n'en vois pas un seul qui aime le mérite parfait, car le feu d'avarice les brûle; toutes leurs actions sont celles d'hommes fous et maint homme perd le grain et la paille; donc pourquoi chacun se fait-il sourd et aveugle par la mauvaise chance qui les fait vides et dénués de toutes bonnes qualités dont ils sont privés et dénués?

IV.—Ah! Méchanceté, ne prends pas tous les puissants barons dans ton lien, et ne touche en rien à Malaspina; il vaut mieux que tu te brises; car je veux que son bien croisse tous les jours. Et toi, Vaillance, ne l'abandonne pas, car j'entends dire que toutes les nobles actions réunies vivent auprès de lui: aussi est-il juste que tu les soutiennes.

V.—Je suis si désireux d'avoir la belle que je désire et dont j'ai si fort envie (faim) qu'aucune autre joie ne me plaît autant; et j'aime mieux la posséder que d'avoir Foix ni Brens, s'il lui plaît de ne pas me dédaigner (=de m'aimer); et si mes sincères prières ne me secourent pas, vous faites mal, Amour, de me tourmenter ainsi, car je suis un amant parfait tout tourné vers elle.

VI.—Et puisque, malgré ces durs tourments, tu n'obtiens rien, Amour, tu devrais bien pendant quelque temps me faire du bien, parmi cent maux, car du dommage c'est toi qui es coupable.

NOTES

Texte de C (Mahn, Gedichte, No790) sauf les cinq derniers vers et quelques leçons empruntées à I (Mahn, Ged., 791). La pièce se trouve encore dans les mss. Da et K.

V. 2 florit I, floritz C. V. 10 en ram C, etam I; je lis estam, chaîne du tisserand. V. 12 eus ren bocx C, eus tersols malazautz I; je lis e·ls tersols. V. 14 Ve nicx C, uetrics I; l. Phénix? ou de trics?

V. 19 que davas ren C, d'avareza I. V. 21 e mas hom per los grans els glotz C, ema hom pert lo gran el glueg I; cf. Levy, Suppl. W. IV, 138-139, et Raynouard, Lex. Rom., 479, où est cité le présent exemple; la même opposition de gran et de glueg se retrouve dans la pièce de Peire Bremon attribuée faussement à Peire Raimon, Pois lo bels temps; le mot glueg s'y présente sous la forme glui. V. 24 rars CI sers C. V. 25 A m. I De m. C. V. 29 lor bes I. V. 30 nols CI. V. 32 sil I, sils C. V. 34 don ai fam I, ai gran fam C. V. 35 nous C, non I. V. 36 Berens I. V. 37 refocx C, refueg I; la forme ordinaire du mot est refug, refui. V. 39 nom val om. C. V. 40-42 dans I seulement.

                   NOTE SUR LES MOTS-RIMES

  I        II       III       IV          V

brotz     motz     crotz     totz      glotz (ofermé)
ram       estam    am        liam      fam
flox      locs     focs      tocs      joc (o ouvert)
encs      encs     encs      trencs    Brencs
enocs     nec      glotz     pueg      refogs
pecs      becs     secs      abnecs    precs     consecs(e ouvert)
temps     gems     sems      essems    prems     prems
vers      vers     ters      supers    convers   mers

Telles sont les rimes dans C: on voit qu'il y a des différences dans la cinquième rime de chaque vers. La correction est facile et est indiquée par le texte de I, qui donne des rimes en -ueg: nous écrivons donc enueg, vueg, glueg, pueg, refueg.