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Poésies du troubadour Peire Raimon de Toulouse: Texte et traduction cover

Poésies du troubadour Peire Raimon de Toulouse: Texte et traduction

Chapter 30: XVII
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About This Book

A scholarly edition collects the lyric poems of a medieval troubadour from Toulouse in the original Occitan with French translation, presenting a critical introduction, manuscript-based biography, notes on variants and dating, commentary on courtly contexts and compositional periods, and a textual apparatus and table of contents; the volume balances accessibility for general readers with philological discussion and explains editorial choices and uncertainties.


XII

[No 14 de Bartsch].

I.

    Pos vezem boscs e broils floritz
    E·il prat son groc vert e vermeil,
    E·l chant e·l refrim e·l trepeil
    Auzem dels auzellos petitz,               4
    Be·s taing c'un novel chan fabrec
    En aquest bel douz temps d'avril;
    E si be so·ill mot maestril,
    Leu seran d'entendr' a unquec.            8

II.

    E quar non trop gair on desplec
    Mon ferm natural sen sotil,
    Per tan non clam mon saber vil,
    Sitot enquer grans non parec;            12
    C'aissi com si trobav' escritz
    Bons motz, tan gen los appareill
    Que no·m par que ja trop pareil
    Qu'en chantan formes meillors ditz.      16

III.

    Mas uns gens cors, francs e grazitz,
    C'anc tan bels no·s vie en espeill,
    Per cui pes e fremisc e veill,
    M'es e mon cor tant abellitz             20
    Que d'alre servir no m'embrec
    Mas ma domna franqu'et humil;
    Per qu'eu ses tot enjan m'apil
    Ens'amor que·m ten cobes lec.            24

IV.

    Anc om en ben amar non crec
    Tan con en midonz, don m'apil
    En leis servir, c'ab un pauc fil
    M'a pres e cug qu'e[n] pauc m'eisec;     28
    Mas ges non tem parliers ni critz,
    Tant esper son liai conseill;
    E si·l platz qu'ella m'aconseill,
    Gen serai de fin joi garnitz.            32

V.

    Ades es lai mos esperitz
    On il es, don non meraveill;
    C'aitan con fer rais de soleill,
    Non es tan de bos aips complitz          36
    Nul' autra ni par c'ab leis s'ec
    De beutat, s'eran d'autras mil;
    Don prec midonz que no m'avil,
    Se mos cors vol mais que non dec.        40

VI.

    Per ma domna maigrisc e sec,
    Car son gen cors format gentil
    Non vei; e fora mortz de gil
    Tro qu'un pauc mos cors s'esperec.      44

I.—Puisque nous voyons les bois et les bocages fleuris, et que les prés sont jaunes verts et vermeils, et puisque nous entendons le chant, le refrain et le tapage des oisillons, il convient bien que que je fabrique un chant nouveau en ce beau doux temps d'avril; et quoique les mots soient excellents, ils seront faciles à entendre pour tout le monde.

II.—Quoique je ne sache guère où déployer mon sens subtil, ferme et naturel, cependant je n'appelle pas mon savoir commun, quoiqu'encore il n'ait pas paru grand; car, comme si je trouvais écrits les beaux mots, je les accouple si bien qu'il ne me semble pas que jamais je trouve un poète semblable qui en chantant formât de meilleures paroles.

III.—Mais un gentil corps, noble et aimé—tel que jamais aussi beau ne se vit dans un miroir—pour lequel je pense, je frémis et je veille, m'a tellement plu en mon coeur que je ne m'embarrasse pas de servir d'autre objet que ma dame douce et bienveillante; c'est pourquoi, sans tromperie, je m'enracine en son amour, qui me maintient dans le désir.

IV.—Jamais homme ne fit de progrès en amour parfait comme j'en fais à propos de ma dame; et je m'affine à son service; car elle m'a pris avec un petit fil et je crois qu'en peu de temps je me dessècherai; mais je ne crains pas du tout ni les bavards ni leurs cris, tellement j'espère son loyal secours; et s'il lui plaît de me conseiller, je serai noblement orné de joie, parfaite.

V.—Mon esprit est toujours là où elle est; cela ne m'étonne pas, car aussi loin que frappe le rayon du soleil il n'y en a pas d'autre qui possède autant de bonnes qualités accomplies; et il ne semble pas qu'aucune autre puisse l'égaler en beauté, même si les autres étaient au nombre de mille; aussi je prie ma dame qu'elle ne m'avilisse pas, si mon coeur veut plus qu'il n'aurait dû.

VI.—Pour ma dame je maigris et je me dessèche, quand je ne vois pas son gentil corps noblement formé; et je serais mort de froid jusqu'an moment où mon coeur se réveilla.

Notes:

Nous avons pris pour base le texte de I (Mahn, Gedichte der Troubadours, No942); nous avons corrigé plusieurs passages à l'aide de c(a); la chanson se trouve encore dans les mss. Da K R.

Voici les corrections que nous avons introduites dans le texte:

V. 3, eill I; v. 4, auzels los I; v. 13, don I, com a; trop aues critz I, fi trobau escritz a; v. 15, j'ai I; c et a ont omis ce vers; v. 18, bel I; non vic a; v. 19, fremics I, fremisc a; v. 21, non m. I, no membrec a; v. 24, que I; v. 28, texte de a (sauf me sec que nous changeons en m'eisec), don non par que me fec I; v. 29, gen. cen I, pero non tem parlers meriz a, ni criz c; v. 32, qen I, gent a; v. 36, non regna a; v. 40, s. m. c. v., q'autra non dec c; v. 42, formatz I.

Les strophes se correspondent deux par deux (1, 3. 5; 2, 4); les rimes en ec sont en e fermé; au v. 37, si la leçon s'ec de s'egar (se acquare) est la bonne, le changement d'e ouvert de egar, en e fermé pourrait être dû à la rime; les confusions de e fermé et de e ouvert à la rime ne sont pas rares chez les troubadours.

V. 12. Ce vers pourrait laisser entendre que le talent de Peire Raimon est encore peu connu et cette pièce pourrait être de la jeunesse du poète.

V. 21. Du verbe s'embregar; vers cité par Raynouard, Lex. Rom., II, 256.

V. 28. Nous rattachons eisec au verbe eisegar, formé sur sec, quoique la suite des images ne nous satisfasse pas; si on garde sec et qu'on se rattache à segar, on a encore ici une rime en e ouvert.

V. 37-38. Mêmes expressions dans deux passages cités par Raynouard, Lex. Rom., III, 136 (P. Bremon et Arnaut Daniel).

V. 44. Esperec, parf., 3e p. sing., de espereisser: autres formes esprec, espric, esperic. Cf. Levy, Suppl. W., au mot espereisser.


XIII

[No 15 de Bartsch].

I.

    S'ieu fos aventuratz
    De domna ni d'amor,
    De tot' altra ricor
    Fora manentz assatz;
    Mas lausenger truan                         5
    Mi tolon joi e chan,
    Per q'eu son tant iratz
    C'ab pauc desesperatz
    Non muer; et es non senz
    Qi s'aïra per autrui faillimenz.           10

II.
 
    Mas granz es lo pechatz
    A tot mal parlador
    Qe si met en amor
    Don ja non er laudatz;
    Qe mentir ab enjan                         15
    Tol honor et fai dan,
    Don es deseretatz
    Mainz hom pros e cochatz.
    Ai! Deu(s), per que consentz
    C'om sofra·ls tortz don non es malmerenz.  20

III.

    Vergiers ni flors ni pratz
    No m'an fait chantador,
    Mas per vos cui ador,
    Domna, si m'allegratz;
    Q'eu non chantera onguan,                  25
    Mas lo gent cors preisan
    E vostra gran beutatz
    M'abelis tant e·m platz
    Q'a mils vers sagramenz
    No·us puesc mostrar com vos sui benvolenz. 30

IV.

    Se ma fia 'amistatz
    Vos avia sabor
    Tan qe per servidor
    Vostr' on fos reclamatz,
    Ben agra meinz d'afan,                     35
    Qe ren als no deman.
    E rics dons qant es datz
    Es grazitz et presatz
    Trop mais pels conoiscenz
    Qe per malvais parliers desavinenz.        40

V.

    Domna, ben voil sapchatz
    Qe la fina color
    E·l sen e la valor
    E·l vostre pretz hondratz
    Mi fan far desiran                         45
    Maint sospir, per q'eus man
    Qe vostre endomenjatz
    Son com serf qu'es compratz:
    E qui·l sieu meteis venz,
    Non par sia ges si bons afortimenz.        50

I.—Si j'étais heureux en femmes et en amour, de toute autre richesse je serais suffisamment riche; mais les médisants mauvais m'enlèvent joie et chant. Aussi suis-je si irrité qu'il s'en faut de peu que je ne meure presque désespéré; et pourtant c'est de la folie de s'irriter pour les fautes d'autrui.

II.—Mais la faute est grande pour tout médisant qui se met à aimer [une personne] dont il ne sera jamais loué; car le mensonge et la ruse enlèvent l'honneur et causent du dommage, par suite de quoi maint homme preux et pressé (?) est déshérité. Ah! Dieu, pourquoi consens-tu qu'on supporte les torts dont on n'est pas coupable?

III.—Ce ne sont ni les vergers, ni les fleurs, ni les prés qui m'ont fait poète, mais c'est vous, vous que j'adore, dame, tellement vous me mettez en joie (ou: si vous me mettez en joie?); car cette année je n'aurais pas chanté, mais votre gentille et agréable personne et votre grande beauté me plaisent tant qu'avec mille serments sincères je ne saurais vous témoigner mon amour.

IV.—Si ma parfaite amitié avait pour vous assez de saveur pour que je fusse proclamé votre serviteur, j'aurais bien moins de chagrin, car je ne demande pas autre chose. Et un riche don accordé est loué et prisé par les connaisseurs beaucoup plus que par les médisants déplaisants.

V.—Dame, je désire que vous sachiez que votre fine couleur, votre intelligence et votre distinction et votre mérite honoré me font faire maints soupirs de désir; aussi je vous envoie que je suis votre serviteur, comme un serf acheté; et celui qui détruit son propre bien, il ne semble pas que ce soit là un bon accroissement.

Notes:

Texte de c avec les corrections indiquées par Stengel (Die altprovenzalische Liedersammlung c, NoCXVII). Nous avons fait, en dehorsdes changements purement orthographiques (lz pour z, s, z pour ç), les corrections suivantes: v. 8, c'ab pauc manque dans le ms.; v. 20, ms. borç (l. tortz), malmenenç (l. malmerenç); v. 26, ms. plesan (l. preisan). Au v. 46, nous lisons q'eus an lieu de q'eu. Au v. 49, faut-il entendre lo sieu comme un neutre ou le faire rapporter à serf?


XIV

[No 16 de Bartsch].

I.
    Si cum seluy qu'a servit son senhor
    Lonc temps e·l pert per un pauc falhimen,
    M'aven per so qu'avia leyalmen
    Fagz sos comans de ma dona e d'amor          4
    E ja d'aisso nom degr' ocaizonar
    Ni mal voler ma dona, si·l plagues;
    Pero be sai, quant hom plus savis es,
    Adoncx si deu mielhs de falhir guardar.      8

II.
    Tan tem son pretz e sa fina valor
    E tant ai cor de far tot son talen,
    E tan mi fan lauzengier espaven,
    Per qu'ieu non aus de lieys faire clamor    12
    Ni mon fin cor descobrir ni mostrar,
    Mas mil sospirs li ren quec jorn per ces;
    E veus lo tort de qu'ieu li suy mespres,
    Quar anc l'auzei tan finamen amar.          16

III.

    E si·l plagues que·m fezes tan d'onor
    Qu'a genolhos sopleyan humilmen
    Son belh cors guay, gen format, avinen,
    E·l dous esguart e la fresca color          20
    Mi laissesson sospiran remirar,
    Ben cre que mais no·m falhira nulhs bes;
    Quar tant fort m'a s'amor lassat e pres
    Que d'als non pes ni puesc mon cor virar. 24

IV.

    De paratge no suy ni de ricor
    Que ja·m tanhes que·l fes d'amar parven,
    Mas quan lo ricz sos menors acuelh gen
    Dobla son pretz e·l creys mais de lauzors; 28
    Per que feira ma dona ben estar,
    Si qualque belh semblan far mi volgues,
    Qu'en tot lo mon non es mais nulla res
    Que ja ses lieis mi pogues joy donar.       32

V.

    Be sai qu'ieu fatz ad escien folhor,
    Quar ai en lieis mes mon entendemen,
    Mas non puesc als; cum plus li vau fugen,
    Mais la dezir e dobli ma dolor.             36
    So q'om vol fort no pot hom oblidar;
    S'apres cen mals un be de lieis agues,
    Be fora ricz, e sol qu'a lieis plagues
    Iria·l tost denan merce clamar.             40

VI.

    Sa gran beutat, son gen cors nou e clar,
    Son pretz, s'onor sal Dieus e·ls digz cortes,
    Que res de be no·y falh mas quan merces,
    Qu'ab sol aitan no·lh trobari' hom par.     44

VII.

    Canso, vai mi tost retrair' e comtar
    Ad Auramala e di m'al pros marques
    Mecier Colrat qu'en luy a tans de bes
    Per qu'om lo deu Sobretotz apellar.         48

I.—Il m'en prend comme à celui qui a servi son seigneur longtemps et qui le perd par une petite faute, parce que j'avais exécuté loyalement les commandements de ma dame et d'amour; mais pour cette faute ma dame ne devrait pas, s'il lui plaisait, me reprendre ni me vouloir du mal; cependant je sais que plus un homme est sage, mieux il devrait se garder de faillir.

II.—J'ai tant de souci de sa réputation et de sa parfaite valeur (morale) et j'ai tant à coeur d'accomplir tous ses désirs, et (d'autre part) les médisants me font tant peur que je n'ose me plaindre d'elle ni découvrir et montrer le fond de mon coeur; mais tous les jours je lui donne mille soupirs comme rente; voilà la faute dont je suis coupable envers elle, c'est d'avoir osé l'aimer si parfaitement.

III.—Et s'il lui plaisait de me faire tant d'honneur qu'elle et amour me laissassent considérer en soupirant, à genoux et en suppliant humblement, son beau corps gai, bien formé, avenant, son doux regard et sa fraîche couleur, je crois bien que jamais ne me manquerait aucun bien. Car son amour m'a si bien enlacé et pris que je ne pense pas à autre chose et que je n'en peux éloigner mon coeur.

IV.—Je ne suis ni assez puissant ni d'assez haute naissance pour qu'il me convienne de lui témoigner mon amour, mais quand l'homme puissant accueille gentiment ses inférieurs, il double sa renommée et augmente sa réputation; aussi mettrais-je ma dame en haut renom, si elle voulait me témoigner quelques égards, car dans le monde entier il n'y a pas d'autre créature qui sans elle pût me donner la joie.

V.—Je sais que sciemment je fais une folie, pour avoir mis en elle mon affection, mais je ne puis faire autrement; plus je vais la fuyant, plus je la désire et plus je double ma douleur. Ce qu'on veut fortement, on ne peut l'oublier; si, après cent maux, j'avais un bien d'elle, je serais bien riche, et si seulement cela lui plaisait, j'irais rapidement devant elle lui crier pitié.

VI.—Que Dieu protège sa grande beauté, son gentil corps, jeune et frais, son grand mérite, sa réputation, ses propos courtois, car aucun bien n'y manque, sauf un peu de pitié, car si elle en avait, on ne lui trouverait pas sa pareille.

VII.—Chanson, va-t-en vite dire et raconter (tout ceci) à Auremale et dis-moi au preux marquis Messire Colrat qu'en lui il y a tant de qualités qu'on doit l'appeler Sobretotz (Au-dessus de tous).

Notes:

Texte de Raynouard, V, 223, reproduit dans Mahn, Werke der Troubadours, I, 136.

A la strophe VII, il s'agit du marquis Conrad de Malaspina; Auramala était un fief de la famille de Malaspina. Conrad succède à Guilhem de Malaspina en 1221.

Au v. 26, le ms. G a taisses (avec signe d'abréviation de n sur i) au lieu de tanhes, et le ms. a taisses (= taisses).


XV

[No 17 de Bartsch].

I.

    Si com l'enfans qu'es alevatz petitz
    En cort valen et honratz del seingnor,
    Pois, quant es grantz, se·n part e quer meillor,
    No·l pot trobar, ten se per escarnitz,           4
    Vol s'en tornar, non a tant d'ardimen,
    Aitals son eu, que·m parti follamen
    Da lleis, cui ren merces, se·m vol sofrir,
    Que venjament en prend'; al no desir.          8

II.

    Venjar s'en pot de mi, qu'er'afollitz.
    Mais hom qu'es fols, cho dizon li autor,
    Non er jujatz, tan que·l ten be iror,
    Del mal qu'il fai, ni per raison punitz;         12
    Mas quant n'er for, er jujatz, s'il mespren,
    O s'il avia enanz fait faillimen.
    E se·l fis anc, ben vos dic ses mentir,
    Il sap lo ver, fassa·m totz temps languir.   16

III.

    Ben o pot far e totz sera grazitz
    Lo mals; l'afan, la pena e la dolor
    Suffr'eu en pais, e semblara·m doussor;
    Mais il gart sei, qu'al seu bon pretz floritz  20
    Ges non eschai ni non es avinen
    De totz mals faitz qu'il prenda venjamen;
    Mais val perdos e mielz fai a grazir,
    E sel qui·l prent en val mais per servir.      24

IV.

    Eu valgra mais per servir; e garitz
    M'agra merces, pietatz et amor,
    S'omilies midons sa grant ricor
    Qu'il mandes chai saluz en breu escritz;        28
    E sui trop fols, quant ai tal pensamen
    Qu'ill mandes chai man; sofra·n solamen
    ...Ver leis mains jonchas obezir
    Tot son coman, si·l platz viure o morir.       32

V.

    Per son coman no fo mortz ni traïtz
    . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . Que·m parti de la flor
    De tot lo mon, que m'avia noiritz.             36
    Puois me·n parti, fui en tal marrimen
    Don fora mortz, si no fos jauzimen
    Q'atent merce, per cho qu'al departir
    Me dis ploran: «Deus te lais revenir!»    40

I.—Je suis semblable à l'enfant qui a été élevé tout jeune dans une noble cour et y a été honoré de son seigneur; puis, devenu grand, il la quitte et en cherche une meilleure; il ne peut la trouver et se croit trompé; il veut s'en revenir, mais il n'a pas assez de hardiesse; je suis semblable à lui, car je quittai follement celle que je remercierai de s'en venger, pourvu qu'elle veuille me supporter près d'elle; je ne désire pas autre chose.

II.—Elle peut bien s'en venger, de moi, car j'étais devenu fou. Mais un homme fou, disent les auteurs, ne sera pas condamné pour le mal qu'il fait et il ne sera pas juste de le punir, tant que la folie le tient bien; mais quand la folie lui aura passé, il sera condamné, s'il commet une faute, ou s'il en avait commis quelqu'une auparavant. Et si jamais j'en ai commis une, je vous le dis en vérité, et elle sait que je ne mens pas, qu'elle me fasse languir éternellement.

III.—Elle peut bien le faire et béni sera le mal; je supporterai silencieusement chagrin, peine et douleur et tout cela me semblerait bien doux; mais qu'elle remarque bien qu'il ne convient pas et qu'il n'est pas avenant pour sa bonne renommée en fleur de prendre vengeance de tous les méfaits; pardon vaut mieux et mérite mieux la louange et celui qui le reçoit en devient meilleur pour servir.

IV.—Je serais meilleur pour servir; Pitié et Amour m'auraient guéri, si ma dame inclinait son orgueil au point de m'envoyer ici des «saluts» écrits en forme de lettre; mais je suis trop fou, quand je lui mande cette pensée de m'adresser ici (ses saluts); qu'elle supporte seulement que j'aille vers elle, mains jointes, obéir à tous ses ordres, qu'il lui plaise de me faire vivre ou de me faire mourir.

V.—Je ne fus ni tué ni trahi par son ordre, [mais je fut pris de tristesse depuis le jour où] je me séparai de celle qui est la fleur du monde et qui m'avait élevé. Après l'avoir quittée, je fus dans une telle tristesse que je serais mort, si ce n'était la joie qui espère en la pitié, parce qu'elle me dit à mon départ en pleurant: «Que Dieu te laisse revenir!»

Notes:

Texte de Appel, Provenzalische Inedita, p. 248, d'après les manuscrits I et K, qui se ressemblent. V. 7, je mets une virgule après sofrir; v. 11 et 12, j'adopte les corrections proposées par Appel: v. 11, tan au lieu de tro (et que·l pour que llo), v. 12, ni au lieu de n'es; ces corrections paraissent assurées. V. 13, j'écris: quant n'er for, au lieu de n'es des mss; v. 15, mss. il saup lo ver, fatz om... Appel propose: E·n... fassa·m; j'adopte fassa·m, mais je garde il saup sous la forme du présent: il sap; v. 19, l. patz? V. 19: mss. petitz; il faut une rime en -or; j'adopte doussor avec Appel. V. 20, lire: que·l seus bos pretz floritz? Mais au v. 38 on a jauzimen au lieu de jauzimens à cause de la rime; peut-être ici aussi la rime a amené floritz. V. 28, salutz en breu escritz: saluts (saluts d'amour, au sens de genre poétique ou saluts tout court) écrits en lettre, en forme de lettre; cf. J. Rudel, Senes breu de pergamina (Quan lo rius). v. 27: mss. s'omielis tant sa gran ricor; Appel propose de lire granda, ce qui me paraît peu probable; je propose midons avec suppression de tant. V. 30, la leçon du ms. ne me satisfait pas; c'est la répétition du v. 28; on attendrait: «Je suis trop fou d'avoir une telle pensée» (il faudrait lire: ai tal pensamen); «je ne lui demande pas cela» ou «je ne demande rien de sa main, mais qu'elle souffre seulement...»; man me paraît devoir être changé en: mas (sofra solamen); v. 31, [quez an] ver [s] leis? Appel: Ans vuelh; v. 34-35, le sens des vers manquants paraît être: «Je fus saisi d'une profonde tristesse depuis le jour (depois cel di?)» etc. V. 39: la joie qui attend la pitié, qui attend, qui espère de la pitié.

Cette pièce a été imitée par le grand poète valencien Auzias March: Nom pren axi com al petit vaylet. On trouvera cette poésie à la fin de l'édition.


XVI

[No 18 de Bartsch].

I.

    Totztemps auch dir q'us jois un autre adutz,
    Per que non voill nuill temps de joi partir,
    Q'ab joi fui natz et ab joi, on qe·m vir,          3
    Soi et serai, q'aissi·m soi captengutz;
    E si·l fin joi de lei en cui enten.
    Q'eu plus aten,                                    6
    Pogues aver, ben fora plus joios;
    Que dobles jois es rix e cabalos
    E qi joi sec jois li ve ses doptansa.              9

II.

    Per q'eu me soi autrejatz e rendutz
    A fin' Amor et a lei cui desir,
    Que finamen m'an fach mi oill chausir             12
    La bella q'es flors e mirailz e lutz
    E caps e guitz de tot ensegnamen;
    E pos tan gen                                     15
    Nafret mon cors d'un esgart amoros,
    D'al no·m soven ni no·m fo saboros
    Nuilz altre bes ni d'al non ac membransa.       18

III.

    Bona domna, vostre rix pretz saubutz
    E las faissos e·ill plazen acuoillir
    E la bocha don tan gen vos vei rir               21
    M'an tan sobrat qe soven deveing mutz
    E la on cuch gent parlar pert lo sen;
    Q'ab espaven                                      24
    Qer hom ric do, per qu'eu soi temoros;
    Mas eu auch dir q'hom savis, a sazos,
    Conqer mainz bes sofren ab esperansa.             27

IV.

    De vos amar non serai recrezutz,
    Anz m'abelis mil tanz qu'eu non sai dir;
    Et si·us plagues c'o volguessetz sofrir           30
    Q'eu vos ames, ja non fora vencutz
    De vos servir mos fis cors leialmen;
    Anz m'er parven                               33
    Q'engals sia l'afanz de nos amdos;
    Et er merces, si de tan m'es faitz dos,
    Qe mos volers no·s fraing ni no·s balansa.        36

V.

    Mas fis amanz no·s taing qe leve brug,
    Ans deu son cor celar et escondir,
    E·l ben e·l mal qi·ll ve d'amor grazir;           39
    Q'ab certes aibs es hom per pro tengutz;
    E qe·s gart be de far tot faillimen
    Ab escien,                                        42
    Qe de bon luoc ave bos guierdos;
    Qe si domneis e cortejars non fos,
    Non fora pretz ni servirs ni honransa.            45

VI.

    Domna, per so·m sui a vos atendutz
    Qe·m detz conseil, q'a pauc no·m fan morir
    La fin' amors q'eus ai e·ill greu sospir;         48
    E si mos cors fos per vos conogutz,
    Be m'es semblan que n'agratz jausimen,
    Qe no consen                                      51
    Nuill' altr' amor, ni ma bona razos
    No·m pot sebrar ni delonhar de vos,
    Tan m'es el cor vostra gaia semblansa.            54

VII.

    Pretz e valor, beltat, joi et joven
    Ses faillimen,
    E toz bos aibs, totas belas faissos               57
    Ha Na Beatritz d'Est, q'anc non er e fos
    Don'ab tant bes ses tota malestansa.

I.—J'entends dire toujours qu'une joie en amène une autre; c'est pourquoi je ne veux jamais m'éloigner de la joie; car je suis né avec la joie, et, où que je me retourne, je suis et serai avec la joie: c'est ainsi que je me suis conduit dans ma vie; et si je pouvais avoir joie parfaite de celle en qui j'ai mis mon amour, joie que je désire le plus, je serais bien plus heureux; car une joie double est chose précieuse et supérieure; et à qui suit la joie, joie lui vient sans aucun doute.

II.—Aussi me suis-je soumis et rendu à l'amour parfait et à celle que je désire; car avec perfection mes yeux m'ont fait choisir la belle qui est fleur, miroir, lumière, chef et guide de toute perfection; et depuis que si gentiment elle m'a blessé d'un regard amoureux, je ne me souviens pas d'autre chose et aucun autre bien n'eut pour moi de saveur.

III.—Noble dame, votre haut mérite connu de tous, vos manières, votre accueil si aimable et la bouche dont je vous vois rire si gentiment m'ont tellement vaincu que souvent je deviens muet et que lorsque je pense bien parler je perds le sens; c'est avec crainte qu'on cherche un beau don, aussi suis-je craintif; mais j'entends dire qu'un homme avisé conquiert parfois maints biens en supportant avec espoir des souffrances.

IV.—De vous aimer je ne serai jamais fatigué; car cet amour m'est cher mille fois plus que je ne saurais dire; et s'il vous plaisait de vouloir souffrir que je vous aime, mon coeur parfait ne serait jamais fatigué de vous servir loyalement; au contraire il me semblera que la fatigue serait la même pour nous deux; et ce sera une grâce si pour tant (de patience) il m'est fait un don, car mon amour ne diminue ni n'hésite.

V.—Mais il ne convient pas à un parfait amant de soulever une querelle; il doit cacher les sentiments de son coeur, accepter avec reconnaissance le bien et le mal qui lui vient d'amour; car avec des qualités courtoises un homme est tenu pour excellent; et qu'il se garde bien de faire sciemment quelque faute, car d'un bon lieu vient une bonne récompense; et si galanterie et courtoisie n'existaient pas, il n'y aurait ni mérite, ni service d'amour ni honneur.

VI.—Dame, si je me suis adressé (?) à vous, c'est pour que vous me donniez conseil, car il s'en faut de peu que l'amour parfait que je vous porte et mes profonds soupirs ne causent ma mort; et si vous connaissiez mon coeur, il me semble bien que vous en auriez de la joie, car il ne consent à aucun autre amour; et ma bonne raison ne peut me séparer ni m'éloigner de vous, tant votre image gaie m'est au fond du coeur.

VII.—Dame Béatrix d'Est possède mérite et valeur, beauté, joie et jeunesse, sans nul défaut, et toutes belles qualités et toutes belles manières; jamais Dame ne sera ni ne fut avec tant de qualités sans aucun défaut.

Notes:

Texte du ms. c, d'après Stengel, Die altprovenzalische Liedersammlung c, NoCXXI. Nous avons fait quelques changements purement orthographiques: nous rendons ç du ms. par tz ou simplement z (après une nasale). Ex. ms. toç, aduç = totz, adutz; ms. amanç = amanz. A l'intérieur des mots nous rendons ç par ss, s ou z, suivant les mots: doplança = doplansa, graçir = grazir, etc. Nous rendons z final du ms. par tz: ms. renduz = rendutz. Quelques variantes sont empruntées au ms. U, publié dans l'Archiv für das Studium der neueren Sprachen, XXXIII, p. 421.

Enfin nous avons fait quelques corrections, qui sont les suivantes: v. 5, ms. jor, corr. joi (avec Stengel); v. 30, ms. sos plagues co volgressetz (sis... volgressetz U), Stengel a déjà corrigé sos en sius; v. 17, ms. non; v. 37 leu (au lieu de leve) c et U; faut-il écrire brug ou brugz? Probablement la première forme (bruç c/b>, bruz U); v. 53 non per c, nom pot U.

V. 18. Le second hémistiche paraît une répétition du premier hémistiche du vers précédent; il vaudrait peut-être mieux donner à membransa son sens assez ordinaire d'intelligence, jugement (cf. v. 19); mais dans ce cas le double sens du mot, qui est peut-être dans l'intention du troubadour, n'apparaît plus.

V. 26. Ms. e sazos.

V. 58. Il s'agit de Béatrix d'Esté, fille d'Azzo VI, marquis d'Esté, née en 1191. Après avoir vécu dans le monde elle prit le voile entre 1218 et 1220 et mourut en 1226. Elle a été chantée par Rambertino Buvalelli, Aimeric de Pégulhan, Guilhem de la Tour, Falquet de Romans. Cf. Bergert, Die von den Trobadors genannten oder gefeierten Damen, p. 81.


XVII

[No 18 de Bartsch].

Tenson de Peire Raimon et de Bertran de Gourdon.

I.

    Totz tos afars es nienz,
    Peir Raimonz, e·l sens frairis;
    E non val dos anjevis
    Tos sabers mest bonas genz;
    E tenc per desconolscenz                 5
    Qi be ni honor ti fai;
    Et sapchas qu'ieu non darai
    Per nuil mestier qu'en tu sia,
    Mais qar venguist per mi sai.            9

II.

    Seigner, flacs e recrezens
    Estatz mest vostres vezis,
    E sofranh vos pans e vis
    E fail vos aurs et argens;
    E·l meus mestiers es valenz             14
    Si·l vostre dig son savai;
    E s'ieti ja ren de vos hai,
    Jamai en home qi sia
    A mon jor no faillirai.             18

III.

    Peire, mal m'avondet senz,
    Qar de tenzo vos comis;
    Qe·l vostre mestiers es fis
    E vos etz bons e plazentz;
    E·l vostre arezamentz                   23
    Es grans e·il chantar son gai;
    E negus joglars non vai
    Qe plus tard fezes follia
    Ni plus tost fezes bon plai.            27

IV.

    Tant es larcx e conoissenz
    Qe tot l'aver de Paris
    Darias en dos matis;
    E plai vos Jois e Joventz,
    Seigner; e·l vostre ardimentz          32
    Es grantz on faitz maint assai;
    E plus franc de vos non sai,
    E s'ieu mal dig vos avia,
    Tot sabchon qe mentit n'ai.            36

V.

    Vejas del tafur dolentz
    Qe·s cuidet q'eu l'esqarnis
    E qe·il lauzes e·l grazis
    Sos malvais captenemenz;
    E s'anc li passet las dentz            41
    Bos motz, a negun jor mai
    Ja cella que am no·m bai;
    E si·m dis mal per feunia,
    Perdon lo, qar s'en estrai.            45

VI.

    Chaitivez'e marrimenz
    Es tot l'an en vos assis;
    E qi·l vostre fag resis
    Mentau e·ls envelzimentz,
    Ben par com es conoiscentz,           50
    Ni qi·us honra qe·l meschai;
    Qe·us onrei tant qe·m desplai,
    Et on plus vos honraria,
    Adoncs i perdria mai.                 54

I.—Tu n'as aucun talent, Peire Raimon, et ton esprit est vil; ton savoir ne vaut pas deux deniers angevins parmi les gens bien élevés; je tiens pour ignorant celui qui te fait du bien ou te donne des honneurs; et sache que je ne te donnerai rien, quelque besoin que tu en aies, mais (je te donnerai) parce que tu es venu ici pour moi.

II.—Seigneur, vous êtes mou et lâche an milieu de vos voisins; le pain et le vin nous manquent, ainsi que l'or et l'argent; mais moi, mon talent est noble, si vos paroles sont méchantes; et si j'ai jamais quelque chose de vous, jamais, auprès de quelque homme que ce soit, jamais, dis-je, je n'essuierai de refus.

III.—Pierre, mon sens me fut peu utile, quand je vous provoquai à une tenson; car votre talent est parfait, vous êtes distingué et aimable; votre équipement (?) est grand (votre préparation est grande?) et les chants sont agréables; et il n'y a pas de jongleur qui fît des folies aussi tard, ni qui fît plus tôt de bons discours.

IV.—Vous êtes si large et si bon connaisseur que vous donneriez en deux matins tout l'avoir de Paris; Joie et Jeunesse vous plaisent, seigneur, et votre hardiesse est grande, où vous faites mainte entreprise; je ne connais pas d'homme plus affable que vous, et si jamais j'ai dit du mal de vous, que tout le monde sache que j'en ai menti.

V.—Voyez le misérable truand qui s'est imaginé que je me moquais de lui et que je louais et que j'approuvais ses mauvaises façons d'agir. Si jamais un bon propos lui passa par les dents, je veux que jamais celle que j'aime ne m'embrasse; et s'il a dit du mal de moi par ressentiment, je lui pardonne, car il y renonce.

VI.—Misère et ennui sont logés toute l'année chez vous; et celui qui vante votre conduite sans énergie ainsi que votre avilissement, celui-là montre bien comment il est connaisseur; et celui qui vous honore n'y gagne rien; pour moi je vous ai tant honoré que je le regrette; et plus je vous honorerais, plus j'y perdrais.

Notes:

Texte de O publié dans l'Archiv für das Studium der neueren Sprachen, XXXIV, p. 382. En dehors de quelques changements simplement orthographiques, nous avons corrigé les passages suivants: v. 2, ms. Peire; v. 3, ms. ameunis, l. anjevins (déjà corrigé d'ailleurs par Raynouard, qui a publié la première strophe de cette composition, Choix, V, p. 101; v. 5, ms. tengi; v, 18, l. anc mon jorn?; v. 35, ms. raal; v. 49, ben, l. e·ls? Levy, Suppl. W. (envelzimen), se demande si on pourrait changer ben en beu; mais cela ne servirait à rien; v. 52, ms. onre; la correction onrei est de Levy, Suppl. W., Mescazer.

Bertran de Gourdon, seigneur de cette ville, fait hommage de cette ville à Philippe-Auguste en 1211 et à Simon de Montfort en 1218. Il tensonna aussi avec le troubadour Mathieu de Quercy (texte dans Kolsen, Dichtungen der Troubadours, No44), qui lui reprocha d'avoir vendu sa ville. (Cf. Hist. Gén. Lang., X, 340.) La tenson de Peire Raimon est sans doute antérieure à 1211.


XVIII

[No 20 de Bartsch].

I.

    Us novels pessamens m'estai
    Al cor, per qu'eu n'ay greu cossir,
    Don fas mant angoissos sospir;
    E n'ai soven mon cor plus guay,
    E·m gart miels de far desplazer,          5
    E m'esfors en ben captener,
    Quan vey que n'es luecx e sazos;
    E selh qu'a son poder es bos,
    Ben deu aver mais d'onransa.              9

II.

    Onramens grans cre que·l n'eschai
    A celh que sap en patz sufrir
    Son dan, o belhamen cubrir,
    Mantas vetz, so qu'al cor no·l play;
    Et qui sobr'ira·s sap tener              14
    De far e de dir non dever,
    Ges non s'en merma sa razos;
    Per qu'om non deu esser coytos
    De far gran desmezuransa.                18

III.

    Desmezura conosc hueymai
    Que fai ma dona, ses mentir,
    Pus que a se·m fetz aissi venir,
    E so que·m promes er m'estray;
    Que qui non a vezat aver                 23
    Gran be, plus leu sap sostener
    Afan, que tals es belhs e bos,
    Que·l maltraitz l'es plus angoissos,
    Quan li sove·l benanansa.                27

IV.

    Benanans' e fin joi verai
    Aic ieu de midons al partir.
    Partiz non suy, per qu'ieu m'azir,
    Quar a mos precs braus respos fay,
    Denan sos pes l'irai cazer,              32
    S'a lieys platz que denhe voler
    Que de lieys fassa mas chansos,
    Quar de me no suy poderos
    Qu'en autra paus m'esperansa,            36

V.

    Ben esper, per l'afan que n'ai,
    Que·m vuelha midons mantenir,
    Que non es autr', al mieu albir,
    Ni fon tan belha, sotz lo ray.
    Sopleian quier que·m denh valer;         41
    Qu'ieu conosc, segon mon saber,
    Qu'ab los melhors se fai hom bos;
    Et es assatz belha razos
    Aver joy de fin'amansa.                  45

VI.

    Mans jointas e de genolhos
    Mi rent a vos qu'etz bel' e pros,
    Domna de gaia semblansa.                 48

I.—J'ai au coeur un nouveau chagrin, qui me donne grand souci et dont je fais maint pénible soupir; et j'en ai souvent mon coeur plus gai et je me garde mieux de faire déplaisir; je m'efforce de me bien tenir, quand je vois que c'est le lieu et le moment; et celui qui est bon quand et comme il veut, doit bien avoir plus d'honneur.

II.—Je crois qu'un grand bonheur échoit à celui qui sait souffrir en paix son malheur ou qui sait cacher habilement maintes fois ce qui ne plaît pas à son coeur; et pour celui qui sait se modérer pour faire et pour dire ce qu'il ne faut pas, son compte (= son bénéfice?) ne diminue nullement; c'est pourquoi on ne doit pas se hâter de faire grande desmesure (orgueil).

III.—Je sais désormais que ma dame fait, sans mentir, grande desmesure, puisqu'elle me fît venir ici vers elle et qu'elle me retire maintenant ce qu'elle m'a promis; celui qui n'est pas accoutumé à avoir grand bien sait supporter plus facilement sa misère; tel est beau et bon, à qui le malheur est plus pénible, quand il se souvient du bonheur.

IV.—Le bonheur et la joie parfaite et sincère, je les eus de ma dame quand je la quittai. Je ne suis pas parti, c'est pourquoi je m'irrite, parce qu'elle ne fait à mes prières que de dures réponses. J'irai tomber à ses pieds, s'il lui plaît qu'elle daigne vouloir que je fasse d'elle mes chansons, car pour moi je n'ai pas le courage de placer en une autre mon espérance.

V.—J'espère bien, pour le chagrin que j'en ai, que ma dame daignera me conserver; car, à mon avis, il n'y en a pas et il n'y en eut jamais d'autre qui soit si belle sous le rayon du ciel; je lui demande en suppliant de me secourir; car je sais, suivant ma connaissance, qu'avec les meilleurs on devient bon; et d'ailleurs il est assez juste que l'on ait la joie du parfait amour.

VI.—Mains jointes et à genoux, je me rends devant vous, qui êtes belle et distinguée, dame à l'accueil si gai.

Notes:

Texte de Raynouard, Lexique Roman, I. 334. Parnasse Occitanien, p. 29. Au v. 14, Raynouard a sobritas pour sobriras; cf. Levy, Suppl. W., sobritas.

La tornada est empruntée au ms. c (Stengel, Die altprov. Liedersammlung c, Nocxv); je ne connais pas le texte des autres manuscrits; elle s'y trouve sous la forme suivante:

    Humils mans joingç de genoillos
    Maren a vos qeç bel e pros
    Domna de gaia semblança.

De plus, le ms. c a, comme fin de la strophe V, le texte suivant:

    Qeu conosc segon mon saber
    Qe pauc conqer hom nuaillos
    E ual trop mais bes per un dos
    Car compraz qe qa senança.

Il est possible que la pièce de Peire Raimon ait eu d'abord six strophes et que nous ayons, dans le texte de c, la fin de la sixième.




APPENDICES

I.—Peire Bremon [Bartsch, 355, 11].

I.

    Pois lo bels temps renovella
    E fai de novel renverdir
    Tot qant es, voilh de novel dir
    C'uns novels volers m'apella                    4
    E·m di qe chant novellamen
    D'un gen cors novel avinen,
    A cui  me sui  de novel ferm fermatz,
    Qar sui  per lui  de nou renovellatz.           8

II.

    Gen renovellet la bella
    Mon gen cor al gent acuillir
    Qe·m fes gen, per q'ades consir
    Qon gen fins pretz la capdella                 12
    E com ab gen acuillimen
    M'a del cors mon fin cor trait gen;
    Sens brui refui gen, qe, si·m plac, no·m plaz
    Desdui d'autrui, si·m lia ab gen latz.         16

III.

    Tant l'am qe·l cors me travella
    Amors e·m fai lo cor languir.
    E si·m vol far aman morir
    Amors, q'enaisi·m martella,                    20
    Far o pot, tant am fermamen
    Lei, qe aman me et mon sen
    Destrui, q'abdui l'aman ples traenz tratz;
    Q'ab glui m'estui tan l'am ab gran senz gratz. 24

IV.

    Grat li·n sai qar es isnella
    E sap grat dels pros retenir
    E·s fa' gradan son pretz grasir,
    E grat, qar aissi·m cenbella,                  28
    Qar, s'ab lei trob merce grasen,
    Grat n'aura; e merces eissamen
    Sen trui s'endui leis ab grat, on jois jatz,
    Per cui relui ab grat rics pretz presatz.      32

V.

    Pretz fins fai Audiart valent
    Del Bauz, il et el' eissamen,
    Don cui sens trui certz pretz s'es encertatz
    En lui per cui viu pretz d'onor onratz.        36

I.—Puisque le temps «nouveau» (le printemps) revient et fait de nouveau reverdir tout ce qui existe, je veux dire de nouveau qu'un nouveau désir m'appelle et me dit que je chante à nouveau d'un gentil corps nouveau (jeune) avenant, à qui je me suis de nouveau fermement attaché, car je suis par lui de nouveau renouvelé.

II.—Elle renouvela gentiment, la belle, mon gentil coeur, an gentil accueil qu'elle me fit; c'est pourquoi je réfléchis aussitôt combien gentiment la valeur parfaite la guide et comment avec un gentil accueil elle m'a tiré gentiment du corps mon coeur parfait. Sans querelle, je la repousse gentiment, car si jamais plaisir d'autrui me plut, maintenant il ne me plaît pas, quoiqu'elle me lie avec un gentil lacet.

III.—Je l'aime tant qu'Amour traverse mon corps et me fait languir le coeur. Et si Amour me veut faire mourir en aimant, puisqu'il me martelle ainsi, il peut le faire, tellement je l'aime fermement celle qui, par suite de mon amour, me détruit et m'enlève la raison; car tous deux (c'est-à-dire moi et ma raison) nous l'aimons à pleins traits; je l'aime tellement avec grain (?) sans récompense que je m'enferme avec la paille (?).

IV.—Je lui sais gré d'être aimable (vive?), de savoir plaire aux bons et de savoir faire valoir son mérite agréable; je lui sais gré aussi de me leurrer ainsi, car si je trouve auprès d'elle une pitié reconnaissante, elle en aura la récompense; et pitié également (aura sa récompense?) assurément (?), si elle enduit de reconnaissance celle où siège la joie, par qui reluit avec reconnaissance le noble mérite honoré.

V.—Noble Mérite fait la valeur d'Audiart du Baux, d'elle et de lui également, où je pense assurément (?) que le mérite certain s'est établi et par qui vit le Mérite honoré.

Notes:

Cette chanson ne se trouve que dans les manuscrits T et c; la rareté des rimes en ui et l'emploi du vers de deux syllabes, joint à la recherche de l'allitération, sont des causes d'obscurité. Un mot comme trui, qui est employé deux fois, n'apparaît que dans cette pièce.

Nous empruntons le texte à Appel, Provenzalische Inedita, p. 246. Nous nous en éloignons, en dehors de quelques changements purement graphiques, sur plusieurs points.

V. 9, Gen au lieu de Ben; v. 10, nous lisons cor al gent acuillir avec T; v. 13-14, nous lisons ab gen acuillimen... m'a (au lieu de ma) et trait au lieu de trai (ms. c trag); v. 15, Appel met entre parenthèses sens brui refui gen; v. 23, ples c, pleis T (peu lisible); nous maintenons ples et nous entendons: «tirant à pleins traits»; v. 27, nous lisons e·s fa'gradan (= agradan); v. 31, mss. latz; jatz prop. Appel; v. 33, Apres fins naudiarc T, A pres fins fai neudiarc c; nous gardons fai en supprimant a; v. 35, en certatz c; enteratz T.

Il est probable que la pièce n'est pas de Peire Raimon. Le ms. T la lui attribue, mais le ms. c l'attribue à Peire Bremon [Note: Peire Breumon dans le ms.] Ricas Novas; et il semble bien qu'elle doive être attribuée à ce dernier, car dans une pièce du même, conservée par le ms. Cámpori [Note: Studj Fil. romanza, VIII, 458.], il est question aussi d'Audiart del Baus, tandis qu'il n'est pas question de la même personne dans les autres poésies de Peire Raimon.

Audiart du Baux, qui est nommée plusieurs fois par les troubadours [Note: Cf. Bergert, Die von den Troubadours genannten Damen, pp. 62-65.], était l'épouse de Bertran du Baux et mourut en 1257. C'est peut-être elle que chanta Pons de Capdeuil aux environs de 1220, date où elle était encore fort jeune [Note: Bergert, ibid., p. 63.].

On pourrait alléguer en faveur de Peire Raimon qu'une au moins de ses poésies (Ara pos iverns) rappelle la manière de celle-ci (même recherche des mots rares), que la comparaison du glueg (chaume) et du gran (grain) s'y retrouve, et que, dans une pièce d'Uc de Saint-Cyr, cette recherche et cette subtilité lui sont reprochées [Note: Ed. Jeanroy-De Grave, No XXVII, XXIX.]. De plus, il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce que Peire Raimon, qui a séjourné en Italie, qui a chanté le comte de Savoie et le marquis de Malaspina, ait eu l'occasion de séjourner à Marseille et d'y chanter Audiart du Baux.

Mais la tornade de la pièce du ms. Cámpori paraît trancher la question en faveur de Peire Bremon; car elle est rédigée à peu près dans les mêmes termes que la tornade de la présente composition. La voici:

    N'Audeiart del Baus certana
    Valors e fin[s] pres certans
    Fan vostre[s] faigz sobeiranz
    E vos de pretz sobeirana.

V. 7, De novel serait en faveur de Peire Bremon, car il nous reste une autre chanson de lui adressée à Audiart. V. 24, le vers n'est pas clair; il y a opposition entre le grain et la paille, comme dans la pièce de Peire Raimon: Ara pos hiverns (E mant hom pert lo gran el glueg, v. 21). Doit-on entendre: «Je l'aime tellement que je m'enferme avec le chaume, avec grain sans récompense; au lieu d'avoir le grain (le profit réel), je me contente de la paille avec ses balles, sans grain, c'est-à-dire sans récompense réelle?» Au v. 23, Appel entend: «puisque tous deux l'aiment (l'Amour), Amour prit (pres) en trompant les trompés.» (Ap. Levy, Suppl. W., IV, 139(a).) Cette interprétation ne me paraît pas probable pour de multiples raisons. J'entends: «à pleins traits tirant»; il s'agirait d'une expression populaire (comme l'opposition entre le glui et le gran) se rapportant aux chevaux tirant à pleins traits, à plein collier. Trui (v. 31, 35) ne paraît pas se rencontrer ailleurs qu'ici. Levy (Petit Dict.) traduit: sen trui, assurément, avec un point d'interrogation. Faut-il rattacher le mot à un hypothétique truchar [Note: La forme trucar, truchar existe, mais avec le sens d'échanger, troquer; est-ce à ce mot qu'on peut rattacher trui pour truch?] pour trichar? Tric, substantif verbal de trichar, existe: truch, trui aurait pu être formé sur le modèle de mots comme refug, refui, estuch, estui.

Voici d'ailleurs un exemple de Sordel qui paraît contenir la même expression:

    Ses truc     Val mens c'om mort en taüc. (Sordel, Non pueis.)

Raynouard, qui cite cet exemple (Lex. Rom., V, 436(a)), traduit ainsi: «Sans choc il vaut moins qu'homme mort en bière»; mais je ne crois pas qu'il faille traduire avec cette précision: je serais disposé à voir ici l'équivalent de ses trui, ou sens trui.