I
LA BATAILLE DE KOÇOVO
NOTICE
Il est nécessaire de donner, au moins en quelques lignes, un aperçu des événements historiques qui ont servi de fondement aux chants compris dans cette première section, ainsi qu'à nombre d'autres, omis ici. Ces détails me dispenseront d'une foule de notes et d'explications.
Les Serbes venus, au VIIe siècle, des bords de la Vistule et de l'Oder, dans la Turquie d'Europe actuelle (Illyrie et Mésie), s'y établirent sous la suzeraineté de l'empereur Héraclius, qui leur assigna des terres, et sous l'autorité immédiate de chefs nationaux appelés Joupans. L'un de ces chefs, Étienne Nemania, ayant réussi au XIIe siècle à réunir en une seule toutes les joupanies, parvint à se rendre indépendant des Grecs de Byzance, prit le titre de roi et fonda une dynastie qui dura environ deux siècles. L'avant-dernier des Nemanitch, Étienne Douchan, après avoir étendu considérablement sa domination, surtout aux dépens des empereurs grecs, mourut en 1356, comme il était en marche sur Constantinople, au secours de laquelle l'empereur avait appelé les Turcs. Un mouvement d'expansion féodale suivit cette époque de concentration politique, et Ouroch V, successeur de Douchan, fut assassiné en 1368 par l'un de ses grands feudataires, Voukachine, lequel avait pris le titre de roi, et dont l'autorité s'étendait sur la vieille Serbie, une partie de l'Albanie, l'Acarnanie et la Macédoine. Quelques années après, un autre de ces personnages, dont les noms se trouvent fréquemment dans les pesmas, Lazare Greblianovitch, gouverneur de la Matchva, réduisit successivement ses compétiteurs, entre autres Marko Kralievitch, fils aîné de Voukachine, et fut sacré tzar en 1376, bien qu'il prît seulement le titre de knèze.
Les Turcs avaient défait une première fois les Serbes en 1365, au combat de la Maritza; ils reparurent en 1389, et Lazare, ayant refusé le tribut, les attendit dans les vastes plaines de Koçovo, situées dans la partie méridionale de la vieille Serbie (district actuel de Novi Bazar). Le 15/27 juin 1389 eut lieu une sanglante bataille où les Serbes furent vaincus, et à la suite de laquelle périrent Lazare et Murad Ier, le premier décapité par ordre du sultan, que venait de poignarder Miloch Obilitch, gendre du knèze serbe.
Les récits varient sur les circonstances de cet événement. Suivant les uns,—c'est la donnée de nos légendes,—Miloch, semblable au romain Scævola, se serait fait introduire, avant le combat, dans la tente de Murad, où il l'aurait poignardé; suivant les historiens turcs, qui représentent Murad comme un martyr de la foi musulmane, ce serait quand celui-ci, la lutte terminée, parcourait le champ de bataille, que Miloch, blessé, se serait relevé et aurait frappé le sultan, pendant qu'il embrassait en suppliant son étrier[A].
[Note A: Izvori serbské poviestnitzé, etc., ou sources de l'histoire serbe, publiées en turc, avec traduction serbe et allemande, par BERNAURR et BERLITCH, Vienne, 1857, page 85.]
Quoi qu'il en soit, après Lazare, il n'y eut plus que des despotes serbes tributaires, jusqu'en 1459, époque où la nation fut définitivement réduite sous la domination directe des sultans. Mais les chants témoignent de l'impression profonde que ces événements avaient laissée dans l'esprit du peuple, qui n'a jamais cessé de célébrer avec tristesse et avec fierté son indépendance perdue.
LA BATAILLE DE KOÇOVO[A].
I
Le tzar Murad fond sur Koçovo, comme il y arrive il écrit une lettre menue[1], et l'envoie vers la ville de Krouchévatz, aux mains du prince Lazare:
«O Lazare, tête de la Serbie, ce qui n'a jamais été, ce qui ne peut être, c'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs, et que les mêmes rayas payent deux tributs. Régner tous deux nous ne pouvons. Envoie-moi donc clefs et tributs, les clefs d'or de toutes les cités, et le tribut pour sept années; si tu ne veux me les envoyer, viens vers le champ de Koçovo, que nous partagions la terre avec nos sabres.»
Lorsque la lettre menue parvient à Lazare,
il la regarde et verse des pleurs amers.
[Note A: Les nos 1, 3 et 4 ne sont que des fragments de chants dont la fin s'est perdue.]
II
LA CHUTE DE L'EMPIRE SERBE.
Un oiseau gris, un faucon, arrive à tire-d'ailes du Lieu saint, de Jérusalem, et il porte une légère hirondelle…. Ce n'est point un oiseau gris, un faucon, mais bien saint Élie; et ce n'est point une légère hirondelle qu'il porte, mais une lettre de la mère de Dieu; il l'apporte au tzar[2], à Koçovo, et sur ses genoux la laisse tomber. Voici ce que la lettre annonce au tzar:
«Lazare, (né d'une) illustre race, pour quel empire te décideras-tu? Veux-tu l'empire du ciel, ou l'empire de la terre? Si tu choisis l'empire terrestre, fais seller les chevaux, et resserrer les sangles; guerriers! ceignez vos sabres, puis ruez-vous sur les Turcs, et leur armée tout entière périra; si tu choisis l'empire céleste, érige un temple à Koçovo, n'y pose point des fondements de marbre, mais seulement de soie et d'écarlate, puis fais communier l'armée et range-la en bataille tout entière elle succombera, et toi, prince, avec elle tu périras.»
Lorsque le tzar a lu ces mots, il songe, il roule bien des pensées: «O mon Dieu, que faire et à quoi me résoudre? Pour quel empire me décider? Sera-ce pour l'empire céleste, ou pour l'empire de la terre? Si c'est la terre que je choisis, l'empire de ce monde est pour peu de temps, tandis que celui du ciel dure dans les siècles des siècles.»
Le tzar a préféré l'empire du ciel à celui de la terre; il érige à Koçovo un temple, il n'y pose point des fondements de marbre, mais seulement de soie et d'écarlate, puis il mande le patriarche de Serbie, avec douze puissants évêques, et l'armée communie, et se range en bataille. A peine le prince avait-il ordonné l'armée, que les Turcs se ruèrent sur Koçovo…[A]
[Note A: Je supprime la suite de ce chant comme offrant peu d'intérêt, et faisant d'ailleurs double emploi avec le n° V.]
III
«Mon pobratime[3], Ivan Koçantchitch, as-tu reconnu l'armée turque? Est-ce que les Turcs ont beaucoup de troupes? pouvons-nous avec eux engager le combat? Est-il possible pour nous de vaincre les Turcs?»
Ivan Koçantchitch lui répond: «O mon frère, Miloch Obilitch, oui, j'ai reconnu l'armée des Turcs, immenses sont leurs troupes; fussions-nous tous (Serbes) jetés dans le sel, nous ne salerions point la nourriture des Turcs. Voilà deux semaines entières que chaque jour je pousse vers les hordes turques, et je n'y ai trouvé ni fin ni nombre: de l'Erable, frère, jusqu'à Sazlia, de Sazlia jusqu'à la route du pont, du pont à la ville de Zvetchan, de Zvetchan, frère, jusqu'à Tchetchan, et au-dessous de Tchetchan jusqu'aux montagnes, l'armée turque a tout occupé: cheval contre cheval, guerrier contre guerrier, des lances de guerre comme une noire forêt, partout des étendards comme des nuages, et des tentes comme des neiges[4]. La pluie tombât-elle à flots du ciel, nulle part elle ne toucherait la terre, mais rien que des bons chevaux et des guerriers. Murad s'est abattu sur la plaine de Mazguite, il commande le Lab et la Sitnitza.»
Miloch derechef l'interroge: «Où est la tente du puissant Murad? car j'ai fait au prince le serment de tuer Murad, le tzar des Turcs, et de lui poser le pied sur la gorge.»
«Es-tu donc fou, mon pobratime? où peut être la tente du puissant Murad, qu'au milieu du camp des Turcs? Tu aurais beau avoir les ailes du faucon, et fondre du haut du ciel serein, tes plumes n'emporteraient point de là ton corps.»
Miloch alors adjura ainsi Ivan: «O Ivan, mon bon frère, non par le sang, mais tout aussi cher[5], ne révèle point au Prince ce que tu sais, car il en concevrait du souci, et toute l'armée s'en épouvanterait, mais au contraire dis-lui ceci: Les Turcs ont une nombreuse armée, mais nous pouvons nous mesurer avec eux, et aisément en venir à bout; car ce n'est point une armée pour la guerre, ce ne sont que vieux prêtres et pèlerins, gens de métier et jeunes marchands, qui jamais n'ont vu de combat, et ne sont venus que pour consommer du pain. Et ces troupes mêmes des Turcs, elles sont atteintes d'une maladie, d'un mal terrible, la dyssenterie, et leurs chevaux sont pris d'un mal…
IV
Le prince des Serbes, Lazare, célèbre sa slava[6] à Krouchévatz, lieu retiré; à sa table il a fait asseoir ses seigneurs, ses seigneurs et leurs fils. A droite est le vieux Youg-Bogdan[7], et à côté de lui les neuf Yougovitch; à gauche est Vouk Brankovitch[8], puis les autres seigneurs à sa suite; à l'autre bout est le voïvode Miloch, et à ses côtés deux voïvodes serbes: l'un est Ivan Koçantchitch, l'autre, Milan Toplitza. Le tzar prend une coupe de vin, puis il s'adresse à ses seigneurs serbes: «En l'honneur de qui viderai-je cette coupe? si c'est à l'âge que je la bois, ce sera à Youg-Bogdan le vieillard; si je la bois à la dignité, ce sera à Vouk Brankovitch; si je bois à l'amitié, ce sera à mes neuf beaux frères, mes beaux frères, les neuf Yougovitch; si je la bois à la beauté, ce sera à Ivan Koçantchitch; si je bois à la haute stature, ce sera à Milan Toplitza; si je bois à la vaillance, ce sera au voïvode Miloch; pourtant à aucun autre je ne veux boire, qu'à Miloch Obilitch[9]; à ta santé, Miloch, fidèle ou traître! Demain tu dois me trahir à Koçovo, et passer au tzar des Turcs, Murad; à toi donc! et bois cette santé, bois du vin, et reçois en don cette coupe!»
Miloch bondit sur ses pieds légers, puis il s'incline vers la terre noire: «Grâces à toi, noble prince Lazare, grâces à toi pour cette santé, pour cette santé et ton présent, mais non pour un tel discours, car, et puisse ma loyauté ne m'être point fatale! jamais je ne fus traître, jamais je ne le fus, et jamais je ne le serai, mais demain je pense à Koçovo mourir pour la foi chrétienne. Le traître est assis à ton côté, touchant le pan de tes habits il boit du vin frais, et c'est le maudit Vouk Brankovitch. Demain c'est un beau jour[10], demain nous verrons dans la plaine de Koçovo, qui est fidèle, et qui est traître. J'en jure par Dieu, le très-haut, j'irai demain à Koçovo, j'immolerai le tzar des Turcs, Murad, et lui mettrai le pied sur la gorge; puis si Dieu et la fortune permettent que je revienne sauf à Krouchévatz, je prendrai Vouk Brankovitch, je l'attacherai à ma lance de guerre, comme une femme du lin à sa quenouille, et je le porterai sur la plaine de Koçovo.»
V
LA BATAILLE.
Le tzar Lazare est assis à table, à ses côtés la tzarine Militza; et la tzarine ainsi lui parle: «Tzar Lazare, couronne d'or de la Serbie, Tu pars demain pour Koçovo, avec toi tu emmènes serviteurs et voïvodes, et au logis tu ne laisses, ô tzar pas même un homme qui pût te porter un message à Koçovo, ou en rapporter. Tu m'emmènes neuf frères aimés, neuf frères, les neuf Yougovitch: Laisse-moi au moins un frère, Un frère par qui une soeur puisse jurer.»[11]
Lazare, le prince des Serbes, lui répond: «Ma dame, tzarine Militza, lequel de tes frères aimes-tu mieux que je te laisse dans notre blanc palais?» —Laisse-moi Bochko Yougovitch.»
Et Lazare, le prince des Serbes, reprend: «Madame, tzarine Militza, demain, lorsque naîtra le jour blanc, que naîtra le jour et se lèvera le soleil, alors que s'ouvriront les portes de la ville, lève-toi, et va vers la porte par où sortira l'armée en ordre: tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, et à leur tête Bochko Yougovitch, portant l'étendard de la croix. Va de ma part le saluer (et lui dire) qu'il remette l'étendard à qui bon lui semble et demeure avec toi au logis.»
Le lendemain lorsque parut le jour, et que les portes de la cité s'ouvrirent, la tzarine Militza sortit; à l'issue de la cité elle se tenait, quand voici venir les troupes en ordre: tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, et à leur tête Bochko Yougovitch sur son alezan tout chamarré d'or pur. L'étendard de la croix l'enveloppait, frères! (tombant) jusque sur le coursier; en haut de l'étendard est une pomme d'or; de la pomme (sortent) des croix d'or, aux croix pendent des glands d'or qui flottent sur l'épaule de Bochko.
Alors la tzarine Militza s'avance, puis saisit l'alezan par la bride, et passant les bras autour du cou de son frère, elle commence à lui parler doucement: «O mon frère Bochko Yougovitch, le tzar t'a donné à moi, pour que tu n'ailles point guerroyer à Koçovo, et il te fait saluer (et dire) de remettre l'étendard à qui bon te semble, et de demeurer avec moi à Krouchévatz, afin que j'aie un frère par qui jurer.» Mais Bochko Yougovitch lui répond: «Va-t-en, ma soeur, vers ta blanche tour[12], pour moi, je ne voudrais point retourner, ni laisser sortir de mes mains l'étendard de la croix, dût le tyran me donner Krouchévatz, pour que l'armée dise de moi: voyez le lâche Bochko Yougovitch! il n'ose point aller à Koçovo, pour la sainte croix verser son sang, et mourir pour la foi.» Puis il pousse son cheval vers la porte. Mais voici venir le vieux Youg-Bogdan, et derrière lui les sept Yougovitch; tous elle les arrête successivement, mais pas un ne veut même la regarder. Un peu de temps après cela s'écoule, puis voici venir Voïn-Yougovitch, conduisant les destriers du tzar, tout couverts d'or pur; sous lui elle saisit son gris coursier, et jetant les bras au cou de son frère, elle commence à lui dire: «O mon frère, Voïn-Yougovitch, le tzar t'a donné à moi, il te fait saluer (et dire) de remettre les destriers à qui bon te semble, et de rester avec moi à Krouchévatz, afin que j'aie un frère par qui jurer.» Voïn-Yougovitch lui répond: «Va-t'en, ma soeur, à ta blanche tour; je ne voudrais, guerrier, m'en retourner, ni abandonner les destriers du tzar, quand même je saurais que je dois périr; je vais, ma soeur, vers la plaine de Koçovo y verser mon sang pour la croix sainte, et pour la foi mourir avec mes frères.» Puis il pousse son cheval vers la porte.
Quand la tzarine vit cela, elle tomba sur la pierre froide, elle tomba et s'évanouit; mais voici venir le glorieux Lazare; en voyant sa dame Militza, les larmes lui coulent le long des joues, et il appelle son serviteur Golouban:
«Golouban, mon fidèle serviteur, descends de ton blanc coursier, prends ta maîtresse sur tes bras blancs, et porte-la jusqu'à la tour élancée; à cause de moi que Dieu te le pardonne! ne va point à la bataille de Koçovo, mais reste dans mon blanc palais.»
Lorsque Golouban le serviteur entend ces mots, les larmes coulent sur son visage, puis il descend de son blanc coursier, prend la dame sur ses bras blancs, et la porte à la tour élancée; mais à son coeur il ne peut résister, pour aller à la bataille, à Koçovo; il retourne vers son cheval blanc, le monte, et vers Koçovo s'élance.
Le lendemain, quand l'aurore brilla, deux noirs corbeaux[13] arrivèrent de Koçovo, la vaste plaine, et se posèrent sur le blanc palais, le palais même du glorieux Lazare; l'un croasse, l'autre parle: «Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare? Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais?»
Il n'y avait personne pour entendre ces mots, seule la tzarine Militza les a entendus, puis elle sort devant la blanche tour, et interroge les deux noirs corbeaux: «Au nom de Dieu, ô vous noirs corbeaux, d'où êtes-vous venus ce matin? n'est-ce point du champ de Koçovo? Avez-vous vu les deux puissantes armées? les deux armées en sont-elles venues aux prises? et des deux laquelle l'a emporté?»
Et les deux noirs corbeaux répondent: «Au nom de Dieu, tzarine Militza, nous venons ce matin des plaines de Koçovo, nous avons vu les deux puissantes armées; les deux armées hier en sont venues aux prises, et les deux tzars ont succombé; des Turcs il n'est rien resté, mais des Serbes il est resté quelque chose, tout navré et couvert de sang.»
A peine ainsi commençaient-ils leur récit, que voici un des serviteurs, Miloutine; il porte la main droite (coupée) dans la gauche, sur son corps il a dix-sept blessures, et son cheval ruisselle de sang.
Dame Militza l'interroge: «O malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur? aurais-tu abandonné le tzar à Koçovo?
Mais le fidèle Miloutine lui dit: «Descends-moi de mon vaillant cheval, maîtresse lave-moi avec de l'eau froide et abreuve-moi de vin vermeil; elles sont graves les blessures que j'ai reçues.»
La tzarine Militza le descend, et le lave avec de l'eau froide, puis l'abreuve de vin vermeil. Quand ses forces sont revenues, dame Militza l'interroge: «Où est tombé le glorieux prince Lazare? Où est tombé le vieux Youg-Bogdan? Ou sont tombés les neuf Yougovitch? Où est tombé Miloch le voïvode? Où est tombé Vouk Brankovitch? Où est tombé Strahinia Banovitch?»[14]
Et le serviteur commence son récit: «Tous sont restés, maîtresse, à Koçovo; où le glorieux prince Lazare a succombé; là beaucoup de lances ont été brisées, des lances et turques et serbes, mais plus de serbes que de turques pour la défense, maîtresse, de ton seigneur, de ton seigneur, le glorieux prince Lazare. Youg, ton père, a péri en exemple, au premier choc; tombés aussi sont huit des Yougovitch, le frère ne voulant point abandonner le frère, tant qu'un seul survivrait. Restait encore Bochko Yougovitch, faisant flotter sa bannière sur Koçovo, dispersant les Turcs par troupes, comme un faucon de légères tourterelles. Où le sang baignait jusqu'aux genoux, c'est là qu'a péri Strahinia Banovitch. Miloch, maîtresse, est tombé au bord de la Sitnitza à l'eau glacée, et là bien des Turcs ont péri; Miloch a immolé le tzar turc Murad, et des Turcs douze mille soldats; Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré! Il restera en souvenir au peuple des Serbes, pour être raconté et chanté, tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Koçovo. Et pour ce que tu demandes de Vouk le maudit, maudit soit-il, et qui l'a engendré! maudite soit sa race et sa postérité! il a trahi le tzar à Koçovo et détaché douze mille, ô maîtresse! de nos hardis guerriers.»
NOTES
I. [Note 1: On trouve presque invariablement dans les chants populaires, cette épithète de menu (sitni) appliquée aux caractères d'écriture: ce qui n'a guère besoin d'explication.]
II. [Note 2: Lazare Gréblianovitch est tantôt appelé tzar, tantôt knèze. Il prenait ordinairement ce dernier titre, par humilité, dit-on, bien qu'il eût été sacré tzar en 1376.]
III. [Note 3: Le mot de pobratime, dérivé de brat frère, marque une liaison d'amitié qui peut exister entre personnes des deux sexes et a un caractère sacré et religieux, car il forme empêchement au mariage. Jadis elle était souvent bénie par le prêtre, et il y a même dans les anciens livres de liturgie serbe des prières applicables à cette cérémonie; mais c'est surtout par un appel de secours prononcé en cas de danger, ou de maladie, voire dans un rêve, qu'elle se contracte. La formule employée ordinairement—et que l'on place même dans la bouche des Turcs et des Vilas,—est celle-ci: Bogom braté (ou sestra) i svelim Iovanom, «mon frère (ou ma soeur) en Dieu et en saint Jean.» Au mot de pobratime (qui en bulgare, n'a plus que le sens d'ami), correspond celui de poçestrima, soeur ainsi choisie.]
III. [Note 4: Ces expressions, qui ont quelque chose de l'hyperbole orientale, se retrouvent dans plusieurs chants, entre autres dans le plus moderne de la présente collection, le départ de Karageorge.]
III. [Note 5: Litt.: «non né, mais comme né.»]
IV. [Note 6: La slava (proprement, gloire) est une coutume fort ancienne, particulière aux Serbes, et encore aujourd'hui en très-grand honneur dans la principauté. Chaque famille (la gens des Romains), indépendamment des patrons particuliers de ses membres, a un patron commun, saint Dmitri, saint Nicolas ou tout autre, qu'elle fête avec de certaines cérémonies. C'est ce qu'on appelle slaviti slavou ou kèrsno imé, célébrer la gloire ou le nom du patron commun. Le peuple raconte—tradition qui prouve combien cette coutume lui est chère—que Marko Kraliévitch vient chaque année, le cinq mai, dans une église de Prilip, fêter ainsi saint Georges. La principale cérémonie usitée lors de la slava, et qui sert d'introduction à d'interminables compotations, est un toast qui a un caractère religieux. Les toasts (zdravitza) en effet, pour le dire en passant, sont un genre de récréation plus cher encore aux Serbes peut-être qu'aux Anglais; c'est un talent que d'en savoir débiter ou même improviser, et il en est de fort amusants.]
IV. [Note 7: Tous les personnages qui figurent ici sont historiques, et se trouvent dans les pesmas qui se rapportent à la bataille de Koçovo.—Ioug-Bogdan (Ioug signifie le sud), était le beau-père de Lazare, et gouverneur de l'Acarnanie et de la Macédoine.—Iougovitch veut dire fils de Ioug.]
IV [Note 8: Vouk Brankovitch était un des gendres de Lazare. C'est, à ce qu'on raconte, d'une querelle entre sa femme et celle de Miloch Obilitch (motif qui forme aussi le noeud du poème des Niebelungen) que naquit entre ces deux hommes une haine violente qui conduisit l'un à la défection, l'autre à donner la mort au sultan Murad. (Voir TALVI, Serbische Volkslieder, deuxième édition, page 34 ) L'usage fait de son nom dans le passage suivant, prouve bien sa popularité. «A dater d'aujourd'hui, s'il se trouvait un Montenégrin, un village, etc. qui trahit la patrie, nous le vouons unanimement à l'éternelle malédiction, ainsi que Judas, qui a trahi le seigneur Dieu, et l'infâme Vouk Brankovitch, qui trahit les Serbes à Koçovo et s'attira ainsi la malédiction des peuples et se priva de la miséricorde divine» (Code du Montenégro, décrété le 15 août 1803).]
IV [Note 9: Miloch Obilitch est un personnage encore fort célèbre chez les Serbes, au point que son nom a été donné à un ordre de chevalerie institué, il y a quelques années, au Montenégro; et qu'en 1840, un Serbe, aumônier militaire en Autriche, publiait un petit livre sous ce titre Pregled bitke Kosovo-polske i kounatchkog diela Oblitcheva, etc., ou examen de la bataille de Koçovo et de l'action héroïque de Miloch Obilitch, au point de vue du droit public, de l'éthique, de la psychologie, et des idées alors régnantes.]
IV [Note 10: Il y a au texte: c'est demain le beau Vidovdon. C'est le nom que les Serbes donnent à la journée du 15/27 juin, mais je n'ai pu découvrir ni l'origine, ni le sens de cette appellation.]
V [Note 11: Cette expression marque toute la force de la tendresse fraternelle chez les Serbes, pour qui, paraît-il, la formule la plus solennelle de serment est par le frère ou par la soeur. On peut voir entre autres dans la pièce intitulée Prédrag et Nénad, un haïdouk, réputé fils unique, éprouver un sentiment de honte à ne pouvoir jurer, comme tel, que par ses armes et son cheval. On remarque aussi dans plusieurs pièces domestiques, un sentiment de doute et une certaine ironie envers l'affection de l'épouse, comparée à celle de la soeur.]
V. [Note 12: Le mot koula (sans doute dérivé de l'arabe-turc kalé, forteresse) signifie proprement une tour, mais par extension dans la poésie toute maison de pierre, ou en général une habitation un peu considérable. Je le rends tantôt par tour, maison, ou même palais, suivant les circonstances.]
V. [Note 13: Ces corbeaux, porteurs de mauvaises nouvelles, figurent fréquemment dans la poésie héroïque serbe.]
V. [Note 14: Il existe sur Strahima Banovitch un long poème de huit cent dix vers, mais dénué d'intérêt.]
II
MARKO KRALIEVITCH
NOTICE
Marko Kralievitch (fils de roi), nous l'avons vu, est un personnage historique. Il était le fils aîné du roi Voukachine, vassal des tzars serbes Étienne Douchan et Ouroch, et qui après avoir tué ce dernier de sa propre main, périt lui-même en 1371, dans une bataille contre les Turcs. Dépouillé de son héritage par son beau-frère George Balza et par le knèze Lazare, devenu le souverain des Serbes, mais après avoir, à ce que semblent prouver de récentes découvertes[a], été revêtu pendant quelques années de la dignité royale, Marko implora le secours du sultan Murad Ier, devint son vassal, prit part en cette qualité à toutes les expéditions des Turcs, et périt en 1392 dans une bataille qu'ils livrèrent aux Valaques, à Rovina.
Voyons maintenant ce que la légende a fait de lui.
«Il n'y a pas un serbe, dit M. Vouk, qui ne connaisse le nom de Marko Kralievitch,» et à propos d'une monnaie frappée à son effigie, voici comment s'exprime un antiquaire serbe: «Cette pièce est de la plus haute importance pour notre histoire, en ce qu'elle nous révèle l'existence d'un roi serbe, que bien des personnes, même instruites, ne regardaient jusqu'ici que comme un ivrogne et un aventurier.»
C'est qu'en effet la capacité illimitée de boire, des exploits merveilleux et une force corporelle sans égale, attribués à Marko, et passés en proverbe, ont peu à peu effacé dans l'imagination populaire les autres traits de son caractère, que le lecteur pourra recomposer en lisant les pages qui suivent.
Marko a toute une biographie légendaire.
Voici comment sa naissance est racontée dans un chant[A] qui renferme quelques détails mythologiques.
[Note A: Tome II de la deuxième édition, n° 25.]
Le roi Voukachine, qui résidait à Skadar (Scutari d'Albanie), provoque la femme d'un voïvode de l'Hertzégovine, Moutchilo, à empoisonner son mari, pour l'épouser, lui, ensuite. L'empoisonnement étant trop difficile, elle imagine une suite de ruses, à l'aide desquelles Voukachine finit par tuer Moutchilo qui, en expirant, lui recommande d'épouser, non pas sa femme, laquelle le trahirait encore pour un autre, mais sa soeur Euphrosine, qui a cherché à sauver la vie à son frère. Voukachine suit ce conseil, après avoir fait traîner la veuve à la queue des chevaux.
«Elle lui engendra (dit le poëte) une belle lignée, Marko et André, et
Marko se modela sur son oncle, son oncle le voïvode de Moutchilo.»
Euphrosine reparaît souvent dans l'histoire de Marko, son caractère ne se dément jamais et le plus beau trait de celui du fils, le trait qui rachète ses actes de férocité, est certainement le respect qu'il montre pour sa mère.
André est un personnage réel, et dont il est fait plusieurs fois mention.
Quant à sa femme, appelée tantôt Angelia, tantôt Iéla ou Ielitza, et qui, d'après le n° 56 du tome II, était fille du roi bulgare Chichman (Sigismond), elle peut n'avoir qu'une existence imaginaire.
J'ai écrit, sous la dictée d'un Serbe, le commencement du n° 62, tome II, mais avec des variantes assez considérables, et dont la plus remarquable est celle qui attribue à Marko un enfant. C'est en effet le seul passage dans tous les chants, où on le fasse père de famille. Avant de partir pour rejoindre l'armée du sultan, il dit à sa femme: «Aie soin de mon cher enfant, de ce cher enfant, le petit Lazare, qu'avec toi j'ai demande à Dieu dans nos prières. Le Créateur a eu pitié de nous, et il nous l'a accordé.»
La mort de notre héros forme le sujet d'un beau poëme qu'on lira plus loin, mais elle est en outre diversement racontée dans les traditions populaires, citées par M. Vouk (Dictionnaire, au mot MARKO), et qui se rapprochent pour la plupart de la vérité historique. Ainsi «les uns rapportent, dit le savant éditeur, qu'il fut tué d'une flèche d'or, à la bouche, par un certain Mirtcheta, voïvode valaque, dans une bataille livrée aux Valaques par les Turcs, près du village de Rovina, d'autres disent que, dans cette même affaire, son cheval, Charatz, s'étant enfoncé dans un marais au bord du Danube, tous deux y périrent. Dans le district de Négoune (Serbie actuelle), on raconte même que le fait s'est passé dans une prairie voisine de cette ville, au-dessous des sources de la Tzaritchina, il existe encore là aujourd'hui un marais et une église en ruines, qu'on prétend avoir été construite sur le tombeau de Marko. D'autres enfin rapportent que dans cette même bataille, Marko avait tué tant d'hommes, que bêtes et gens nageaient dans le sang, et qu'alors, levant les mains au ciel, il s'écria. «Mon Dieu, que vais-je devenir?» Sur quoi, Dieu en ayant pris pitié, le transporta, lui et Charatz, d'une manière miraculeuse dans une caverne où tous deux vivent encore: là, Marko, après avoir enfoncé son sabre dans la pierre de la voûte, s'est couché et endormi, devant lui Charatz broute la mousse, tandis que le sabre sort peu à peu de la pierre, et quand Charatz aura fini de manger la mousse et que le sabre tombera, le héros se réveillera et reparaîtra dans le monde.»
Suivant une autre légende, qui a été aussi, il me semble, racontée de quelque chevalier de notre moyen âge occidental, Marko s'est retiré dans une caverne, lorsqu'il eut vu pour la première fois un fusil. Pour s'assurer si cette arme était telle qu'on le rapportait, il s'en fit lui-même partir un coup dans la paume de la main, et dit ensuite. «Désormais la bravoure ne sert plus de rien, puisque l'homme le plus vil peut donner la mort au plus vaillant héros.»
Enfin un Serbe me disait qu'à Prilip, ancienne résidence de Marko, en Albanie, le peuple est persuadé que le jour de la Saint George, (27 avril-5 mai), fête de son patron de famille, les portes d'une certaine église se ferment d'elles-mêmes, et que Marko y entre, monté sur Charatz, et y célèbre, en buvant, la fête de son patron de famille, ou slava.
Dans la biographie d'un tel héros, il serait injuste de passer sous silence son cheval Charatz, ce qui veut dire tacheté, pie—comme on le verra, ne le cède pas beaucoup à son maître en courage, en goût pour le vin, et même en intelligence; il est doué de la parole, comme les chevaux d'Achille, et d'autres coursiers épiques. Voici ce que le peuple raconte touchant son origine: suivant les uns une Vila lui en aurait fait présent; d'autres rapportent qu'il l'acheta à des kiridjias, ou muletiers. Avant de l'avoir, il avait, dit-on, changé plusieurs fois de cheval, aucun ne pouvant le porter, lorsqu'un jour, ayant vu à des muletiers un poulain pie, atteint de la lèpre, il crut trouver en lui des signes de race, et l'ayant saisi par la queue, le tira à lui, ainsi qu'il l'avait fait pour essayer ses autres montures; mais Charatz ne bougea point de la place. Alors Marko satisfait l'acheta, le guérit de la lèpre et lui apprit à boire du vin.
NOTE
[Note a: Il s'agit de divers documents publiés par la société de littérature serbe, de Belgrade, dans ses Mémoires (Glas nik serbské Slovésnosti), et qui consistent:
1° Dans le fac-similé d'une monnaie d'argent, portant cette inscription: u hrista boga blagoverni Kral Marko, «le roi Marko dévot à Dieu le Christ» (tome VII, p. 217 1855). 2° Une inscription de l'église du monastère de Zerza, en Albanie, où il est fait mention de Marko, comme d'un des rois serbes. Voici un passage de cette inscription: préyé gospodstva séyé zemlié (sou primili) blagoverni Kral Velkachin i sin iégo Kral Marko, «auparavant la souveraineté de cette terre a appartenu au pieux roi Velikachine (Voukachine), et à son fils le roi Marko.» (Glasnik, tome VI, p. 186) 3° Une peinture qui se trouve dans l'église de l'archange saint Michel à Prilip, connue parmi le peuple sous le nom d'église de Marko Kralievitch, et où l'on voit la figure de Marko accompagnée de l'inscription précitée, et placée à côté de la figure de son père, le roi Voukachine. Marko y est représenté, vêtu du manteau impérial, avec la couronne et le sceptre, il est jeune et porte une barbe noire (Glasnik, ibid.) 4° Enfin une ancienne chronique rédigée par un moine du couvent de Tronochki, et qui sous le nom de rodosloviyé serbskoyé, ou généalogie serbe, renferme une histoire abrégée des rois, tzars et despotes serbes. (Glasnik, tome V.) Des paroles de cet annaliste, comparées avec les monuments figurés, M. Chafarik, professeur d'histoire à Belgrade, conclut: «qu'après la mort de Voukachine, Marko fut reconnu roi dans les contrées soumises à celui-ci, et qu'il y régna pendant plusieurs années, c'est-à-dire tant que le knèze Lazare n'eut pas achevé de réduire sous son obéissance tous les autres knèzes serbes, ce qui eut lieu entre 1371 et 1374, que Lazare ayant été sacré, à Prizren, roi de Dacie par l'archevêque Ephrem en 1377, ce fut en 1378, ou peut-être plus tard, c'est-à-dire après cinq ou six ans de règne au moins, que Marko Kralievitch, vaincu par lui et dépossédé, dut se réfugier auprès de Murad et lui demander protection.
«C'est après cette époque, continue-t-il, que se place sa vie aventureuse au service des Turcs, que, suivant le chroniqueur de Tronochki, il excita à faire la guerre aux Serbes…, et qu'il guida avec son frère André, vers le champ de bataille de Koçovo. Là ils rentrèrent en possession de leurs domaines, et les gardèrent en qualité de vassaux des Turcs, peut-être jusqu'à leur mort, car on sait que Marko périt, en 1394, dans une grande bataille livrée au voïvode valaque Mirtcha par Bajazet, qu'il avait accompagné à la tête de ses troupes serbes.» (Glasnik, tome VII.)
Comme il s'agit d'un fait historique peu connu, et que les documents originaux sont accessibles à peu de personnes, j'ai cru devoir m'étendre sur ce sujet.]
MARKO KRALIEVITCH
I
OUROCH ET LES MERNIAVTCHÉVITCH[1].
Il y a quatre camps dressés dans la vaste plaine de Koçovo près de la blanche église de Samodréja: l'un de ces camps est celui du roi Voukachine, le second celui du despote Ougliécha, le troisième au voïvode Goïko, et le dernier au tzarévitch Ouroch[2]. Ces princes se disputent le trône, ils veulent s'ôter la vie, et se percer de leurs poignards d'or, ne sachant à qui est l'empire. Le roi Voukachine dit: «Il est à moi;»—le despote Ougliécha: «Non, mais à moi;»—le voïvode Goïko: «C'est à moi qu'il appartient». Pour le tzarévitch Ouroch, il se tait, l'enfant ne dit rien, car il n'ose devant les trois frères, les trois Merniavtchévitch. Le roi Voukachine écrit une lettre, et envoie un messager à Prizren, la blanche forteresse, vers le protopope Nedélko, l'invitant à se rendre à Koçovo, pour dire à qui est l'empire; c'est lui qui avait confessé et fait communier le glorieux tzar défunt[3], et qui avait en ses mains les lettres impériales[A]. Tous les quatre écrivent des lettres, et font partir d'ardents messagers, l'un à l'insu de l'autre.
[Note A: Chacun des trois autres princes écrit de même une lettre, et l'expédie pour la même destination.]
Les quatre tchaouchs se rencontrent à Prizren, la blanche cité, devant la demeure du protopope Nedélko, mais le prêtre n'y était point, il était à l'église à dire les matines, les matines et la messe. Arrogants messagers, insolents des insolents! ils ne voulurent point descendre de leurs chevaux mais ils les poussèrent dans l'église, et faisant claquer leurs fouets tressés, ils en frappèrent le prêtre Nedélko: «Allons vite (crièrent-ils), allons vite à Koçovo, pour que tu y déclares à qui est l'empire; car c'est toi qui as confessé et fait communier le glorieux tzar, et qui as en tes mains les lettres impériales[4]: viens, si tu ne veux sur l'heure perdre la tête!» Les larmes coulent des yeux du prêtre tandis qu'il leur dit: «Retirez-vous, arrogants des arrogants, tandis que dans l'église nous célébrons l'office divin! on saura à qui appartient la couronne.» Alors ils s'éloignèrent, et quand, l'office divin terminé, on fut sorti devant l'église, ainsi parla le protopope: «Mes enfants, vous quatre messagers, j'ai confessé l'illustre tzar et lui ai donné la communion; mais je ne l'ai point interrogé touchant l'empire, mais bien sur les péchés qu'il avait commis. Allez vers la ville de Prilip, à la demeure de Marko Kralievitch, mon élève; il a étudié auprès de moi, et il a été scribe chez le tzar; il a en ses mains les lettres impériales et sait à qui est la couronne. Conduisez-le à Koçovo, il fera connaître la vérité, car Marko n'a peur de personne et ne craint que le vrai Dieu.»
Les quatre tchaouchs s'éloignèrent et partirent pour Prilip. Arrivés devant la blanche maison de Marko Kralievitch, ils en heurtèrent les portes avec l'anneau, et au bruit la vieille Euphrosine appela son fils: «Marko, mon cher enfant! qui frappe à la porte avec l'anneau? on dirait que ce sont les tchaouchs de ton père.» Marko se leva et ouvrit la porte, les messagers devant lui s'inclinèrent: «Dieu t'assiste, seigneur Marko!» Et Marko les caressant de la main: «Soyez les bienvenus, leur dit-il, mes chers enfants! Les preux Serbes sont-ils en bonne santé, ainsi que les nobles tzars et rois?—Seigneur Marko Kralievitch, répondirent les messagers en s'inclinant avec respect, tous sont en bonne santé, mais ils ne sont point en paix: la discorde a divisé profondément nos seigneurs, et à Koçovo, dans la vaste plaine, devant la blanche église de Samodréja, ils se disputent l'empire; l'un à l'autre ils veulent s'ôter la vie et se percer de leurs poignards d'or, et ne sachant à qui est le trône, ils te mandent à Koçovo pour que tu le déclares.» Marko rentre dans sa maison et appelle sa mère: «Euphrosine, ma chère mère, une grave querelle a éclaté entre nos princes à Koçovo, dans la vaste plaine, devant la blanche église de Samodréja; ils se disputent l'empire et veulent l'un à l'autre s'ôter la vie en se perçant de leurs poignards d'or, et ne sachant à qui est la couronne, ils me mandent à Koçovo pour que je déclare à qui elle appartient.» Autant Marko avait à coeur la vérité, autant sa mère l'exhorte à y rester fidèle. «Marko, dit-elle, mon seul fils, que maudit soit le lait dont je t'ai nourri si tu témoignais faussement, fût-ce pour ton père ou pour tes oncles; mais parle conformément à la vérité divine: ne va pas, mon fils, perdre ton âme; mieux vaudrait perdre ta tête que de charger ton âme d'un péché.»
Marko s'équipa, lui et son cheval, puis il se jeta sur le dos de Charatz et tous partirent vers Koçovo. Quand ils passèrent devant la tente royale, Voukachine s'écria: «Bonheur à moi, par le Dieu clément! voici mon fils Marko, il va déclarer que l'empire est à moi, et du père il passera au fils.» Marko entend ces mots, mais il n'y répond rien; vers la tente il ne tourne pas la tête. Le voïvode Ougliécha l'aperçoit et il s'écrie: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire est à moi; dis, Marko, qu'il m'appartient, et tous deux nous régnerons comme des frères.» Marko n'ouvre point la bouche et vers la tente ne tourne pas la tête. Quand le voïvode Goïko l'aperçoit, il dit à son tour: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire est à moi. Alors que Marko n'était qu'un faible enfant, je l'ai caressé tendrement, je l'enveloppais dans la soie qui couvrait ma poitrine, comme une belle pomme d'or; où que j'allasse à cheval, je le portais toujours avec moi. Prononce, Marko, que l'empire est à moi, tu régneras le premier (en rang) et je serai assis à tes genoux.»
Marko garde le silence et ne détourne point la tête, mais il pousse son cheval droit vers la blanche tente du jeune Ouroch, et là il descend de Charatz. Dès que le jeune Ouroch l'aperçut, il s'élança légèrement de son divan de soie en disant: «Bonheur à moi! voici mon parrain, voici Marko Kralievitch, il va prononcer à qui est l'empire.» Ils ouvrent les bras; leurs poitrines se touchent; ils se baisent au visage; ces braves s'enquièrent de leur santé[5], puis s'asseyent sur le divan de soie.
Un peu de temps ainsi se passe, puis le jour tombe et la nuit sombre arrive. Le lendemain, quand l'aurore parut et que la cloche eut sonné devant l'église, les princes se rendirent aux matines et assistèrent au service, puis sortant du temple ils prirent place devant les portes, ils mangèrent le sucre et burent la rakia[6]. Marko prit les anciens livres; il les consulta et dit: «Mon père, ô roi Voukachine! est-ce trop peu pour toi de ton royaume? est-ce trop peu? puisse-t-il rester sans maître[A]! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.—Et toi, mon oncle, despote Ougliécha! est-ce trop peu pour toi de ta despotie? est-ce trop peu? puisse-t-elle rester sans maître! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.—Et toi, mon oncle, voïvode Goïko! est-ce trop peu pour toi de ta voïvodie? est-ce trop peu? puisse-t-elle rester sans maître! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez. Voyez (sinon que Dieu ne vous voie point!) ce que dit cette lettre: «L'empire est à Ouroch, de son père, il lui est descendu; à cet enfant le trône appartient par héritage. Le tzar en expirant le lui a remis.»
[Note A: C'est-à-dire: puisses-tu en être dépouillé!]
Quand le roi Voukachine eut entendu ce discours, il s'élança de terre sur ses pieds et tira son poignard d'or pour en percer son fils Marko. Marko se mit à fuir devant son père, car il ne lui convenait pas de se battre avec celui qui l'avait engendré; il se mit à fuir autour de l'église, de la blanche église de Samodréja, et déjà il en avait fait trois fois le tour, son père le poursuivant et sur le point de l'atteindre, quand une voix sortit du sanctuaire: «Réfugie-toi dans le temple, dit-elle, Marko Kralievitch! ne vois-tu pas que tu vas périr, périr de la main de ton père, et cela pour la vérité du vrai Dieu?» Les portes s'ouvrirent, Marko se précipita dans le temple, et sur lui elles se refermèrent. Le roi se jeta sur les portes, de son poignard il frappa le bois, et du bois le sang commença à couler. Alors le roi se repentit, et il dit ces paroles: «Malheur à moi, par le Dieu unique! voici que j'ai tué mon fils Marko.» Mais la voix reprit du sanctuaire: «Écoute, roi Voukachine, ce n'est point ton fils Marko que tu as percé, mais un ange du Seigneur.» Contre Marko le roi était violemment irrité, et il se mit à le maudire avec rage: «Marko, mon fils, que Dieu t'extermine! Puisses-tu n'avoir ni tombeau ni postérité, et puisse la vie ne pas te quitter que tu n'aies servi le tzar des Turcs!»
Le roi le maudit, le tzar le bénit: «Marko, mon parrain, Dieu t'assiste! Que ton visage brille dans le conseil! que ton épée tranche dans le combat! qu'il ne se trouve point de preux qui l'emporte sur toi, et que ton nom partout soit célébré, tant qu'il y aura un soleil et tant qu'il y aura une lune!»
Ainsi avaient-ils dit, ainsi lui est-il arrivé.
II
MARKO KRALIEVITCH ET LA VILA[7].
Deux pobratimes traversaient ensemble la belle montagne du Mirotch, l'un était Marko Kralievitch, l'autre le voïvode Miloch. Ils poussent de front leurs bons chevaux, de front portent leurs lances de guerre, et, de joie de se voir, ils baisent mutuellement leur blanc visage. Puis Marko sur Charatz sent le sommeil qui le gagne, et il dit à son compagnon: «Mon frère, voïvode Miloch, un lourd sommeil m'accable, mets-toi à chanter et divertis-moi.» Mais Miloch, le voïvode, lui répond: «Marko, mon frère, volontiers je chanterais, mais j'ai bu cette nuit beaucoup de vin avec la Vila Ravioïla, et la Vila m'a menacé, si elle m'entend chanter jamais, de me percer de ses flèches et la gorge et le coeur.—Chante, frère, reprend Marko, et n'aie point peur d'une Vila, tant que je suis là, moi Marko Kralievitch, avec mon fortuné Charatz et ma masse[8] d'or.»
Alors Miloch commence, il entonne un chant à la louange de nos anciens et illustres rois; il raconte comment dans la Macédoine la fortunée chacun d'eux a fondé de pieux édifices[9]. Le chant plut à Marko, et s'appuyant sur le pommeau de la selle il s'endormit, tandis que Miloch chantait. Ravioïla la Vila entend Miloch, et à mesure qu'il chante elle répond; mais Miloch a une voix plus belle que celle de la Vila, elle s'en irrite, s'élance de la cime du Mirotch, et saisissant un arc et deux flèches, de l'une elle frappe Miloch à la gorge, de l'autre elle perce son coeur vaillant. «Hélas! ma mère! Malheur, Marko, mon frère en Dieu! Malheur, frère, la Vila m'a frappé! ne te l'avais-je pas dit que je ne devais pas chanter dans la montagne du Mirotch!»
En sursaut Marko s'éveille, il saute à bas de son cheval pie, puis, serrant fortement les sangles de Charatz, il l'embrasse et le baise: «Malheur, Charatz, toi mon aile droite! atteins-moi Ravioïla la Vila et je te poserai des fers d'argent pur, d'argent pur et d'or fondu; je te couvrirai de soie jusqu'au genou, avec des glands qui pendront du genou jusque sur les sabots; je mêlerai de l'or à ta crinière et je l'ornerai de perles menues. Mais si tu n'atteins point la Vila, je veux t'arracher les deux yeux et te briser les quatre jambes, puis te laisser ici pour que tu te traînes de sapin en sapin, comme moi, Marko, privé de mon pobratime.»
Il se jette sur le dos de Charatz, puis s'élance à travers le Mirotch. La Vila fuit vers le sommet de la montagne, le cheval galope sur le versant, sans voir ni entendre la Vila. Dès qu'il l'a aperçue, il bondit en l'air de trois longueurs de lance et de quatre en avant, puis bientôt il atteint la Vila. Quand elle se voit dans cette extrémité, la pauvrette s'envole vers le ciel et jusque sous les nues, mais Marko de sa masse abat des branches à foison et il atteint entre les épaules la blanche Vila, qui tombe sur la terre noire, puis il commence à la frapper de sa masse; il la retourne à droite et à gauche et la frappe encore. «Pourquoi, Vila, que Dieu fasse périr! pourquoi as-tu percé d'une flèche mon frère? Donne des herbes à ce héros ou tu ne porteras pas longtemps ta tête.»
La Vila commence à l'appeler frère en Dieu: «Mon frère en Dieu, Marko Kralievitch! mon frère en Dieu très-haut et en saint Jean! laisse-moi vivante aller dans la montagne cueillir des herbes, afin que je guérisse les blessures de ce héros.» Le nom de Dieu touche Marko, il sent de la compassion dans son coeur vaillant; il laisse la Vila vivante aller dans la montagne y cueillir des simples; elle cueille des simples et répond à de fréquents appels: «Je viens, mon frère en Dieu.» Sa moisson faite dans le Mirotch, elle guérit les blessures du héros; le gosier (la voix) de Miloch maintenant est plus beau, plus beau qu'il n'a jamais été, et son coeur de héros plus ferme, plus ferme que jamais il ne fut.
La Vila s'enfonce dans les cimes du Mirotch pendant que Marko s'éloigne avec son frère: ils vont vers Poretch, sur la frontière, et après avoir guéé la rivière du Timok, auprès du grand village de Breg, ils se dirigent vers Vidin. Pour la Vila, elle disait au milieu de ses compagnes: «Écoutez, Vilas, ne percez jamais de vos flèches les héros dans la montagne, tant qu'il sera bruit de Marko Kralievitch, de son indomptable Charatz et de sa masse d'or. Que n'ai-je pas eu, pauvrette, à souffrir de lui! et à peine ai-je pu sauver ma vie.»
III
MARKO KRALIEVITCH ET LE FAUCON.
Marko Kralievitch se sent malade sur le grand chemin; près de sa tête il plante sa lance, et à la lance il attache Charatz, puis il se prend à dire: «Qui me donnerait de l'eau à boire, qui me procurerait un peu d'ombre, celui-là assurerait à son âme une place en paradis.» Alors s'abat d'en haut un faucon gris, portant dans sa serre de l'eau, dont il abreuve Marko, puis au-dessus de lui il étend ses ailes et lui fait ainsi de l'ombre. «O faucon, mon oiseau gris, lui demande le héros, quel bien t'ai-je donc fait pour que tu viennes m'abreuver d'eau et que tu me procures de l'ombre?»—«Ne plaisante point, Marko Kralievitch, répond l'oiseau, lorsque nous combattions à Koçovo et que nous soutenions l'attaque furieuse des Turcs, ceux-ci me prirent et coupèrent mes deux ailes; toi tu me relevas, Marko, et me mis sur un vert sapin, afin que les chevaux turcs ne pussent m'écraser; tu me nourris de la chair des héros et tu m'abreuvas de sang vermeil; voilà le bien que tu m'as fait.»
IV
LES NOCES DE MARKO KRALIEVITCH.
Marko est à souper avec sa mère, qui commence à lui dire: «O mon fils, Marko Kralievitch, voilà ta mère qui a vieilli; elle ne peut plus t'apprêter à souper ni te servir du vin, ou t'éclairer avec une torche; marie-toi, mon cher fils, afin que vivante encore je sois remplacée.—Dieu m'est témoin, ma vieille mère, répond Marko, que j'ai parcouru neuf royaumes et en dixième l'empire turc; là où je trouvais une fille pour moi, il n'y avait point pour toi d'amis, et où je trouvais pour toi des amis, il n'y avait point de fille pour moi, hormis une seule, ma vieille mère, et cela à la cour du roi Chichman (Sigismond), au pays des Bulgares. Je la trouvai puisant de l'eau à une citerne, et quand je la vis l'herbe tremblait autour de moi. Voilà, mère, la fille qu'il me faut et les amis qui te conviennent; apprête-moi des pains effilés, afin que je parte et que j'aille la demander.» La vieille mère le laisse à peine achever, et sans attendre jusqu'au lendemain, sur-le-champ elle lui prépare des gâteaux sucrés.
Le matin, dès que parut le jour, Marko s'équipa, lui et Charatz; il remplit de vin une outre et il la suspendit à la selle de son cheval, et de l'autre côté une lourde masse, puis il monta sur l'ardent Charatz et partit droit vers le pays des Bulgares, vers le blanc palais du roi Chichman. Le roi de loin l'aperçut et sortit à sa rencontre; ils ouvrent les bras et se baisent au visage; ils s'enquièrent de leur santé de braves. Les serviteurs fidèles prirent le cheval et le menèrent dans les bas celliers. Chichman conduisit Marko dans la blanche maison, où ils s'assirent à la table qu'on avait préparée et où ils se mirent à boire le vin noir. Quand ils furent rassasiés de vin, Marko, sautant sur ses pieds légers, ôta son bonnet, se courba jusqu'à terre et demanda au roi sa fille; le roi l'accorda sans faire de discours. Pour l'achat de l'anneau et des présents, pour les habits de la fiancée, et pour les cadeaux à ses soeurs et à ses parentes, Marko donna trois charges d'or, et il fixa un délai d'un mois pour aller jusqu'à la blanche Prilip et rassembler les gens de noce[10]. La mère de la fiancée lui tint ce discours: «O mon gendre, Marko de Prilip, veuille ne point amener de paranymphe étranger, mais bien un tien frère ou cousin; la fiancée est trop belle, et nous redoutons quelque grand scandale.» Marko passa là cette nuit, et au matin il équipa Charatz et partit tout droit vers la blanche Prilip.
Comme il approchait de la ville, sa mère de loin l'aperçut et alla à quelque distance à sa rencontre: elle ouvrit les bras et le baisa au visage, tandis que lui baisait sa blanche main. «O mon fils, Marko Kralievitch, demanda-t-elle, as-tu voyagé en paix? m'as-tu obtenu une bru, bru pour moi et pour toi fidèle épouse?—J'ai, répond Marko à sa vieille mère, voyagé en paix; j'ai obtenu la jeune fille et dépensé trois charges d'or; et quand j'ai quitté la maison, voici ce que la mère de la fiancée m'a dit: O mon gendre, Marko Kralievitch! veuille ne point amener un paranymphe étranger, mais bien un tien frère ou cousin; la fiancée est trop belle, nous redoutons quelque grand scandale. Mais moi, mère, je n'ai point de frère, point de frère ni de cousin.—O mon fils, Marko de Prilip! ainsi reprit sa vieille mère, de cela n'aie aucun souci, mais fais une lettre et envoie-la au doge de Venise [11], afin qu'il vienne être témoin à tes noces, et amène avec lui cinq cents conviés; écris-en une autre à Étienne Zemlitch, pour l'inviter à être le paranymphe de la fiancée et à amener aussi cinq cents conviés; ainsi tu n'auras à craindre aucun scandale.»
Quand Marko eut ouï ces paroles, il obéit à sa mère et écrivit des lettres sur ses genoux; l'une il envoya au doge de Venise, et l'autre à son ami Étienne Zemlitch.
Voici venir le doge de Venise et à sa suite cinq cents conviés, il va vers la tour élancée, tandis que les conviés restent dans la vaste plaine. Peu après, voici Étienne, aussi conduisant cinq cents conviés. Ils se réunirent dans la tour et burent à satiété du vin noir. De là les gens de noce partirent, et se dirigèrent vers le pays des Bulgares et la demeure du roi Chichman. Le roi les reçut honorablement; on mena les chevaux dans les bas celliers et les cavaliers dans la blanche maison; pendant trois jours on les garda, et chevaux et cavaliers se reposèrent. Quand le quatrième jour parut, les tchaouchs crièrent: «Sus, brillants conviés! les jours sont courts et longues les étapes, il nous faut songer au retour.» Le roi fit apporter des cadeaux magnifiques: à l'un il donna un mouchoir brodé, à l'autre des habits, au parrain une table d'or, et au paranymphe une chemise pareille, puis il lui remit la fiancée déjà à cheval, en lui adressant ces paroles: «Voici un cheval et une fille sous ta garde jusqu'à la blanche demeure de Marko; tu remettras à Marko la belle jeune fille, le destrier de combat t'est destiné.» Puis les gens de noce partirent, prenant leur route à travers la plaine de Bulgarie.
Le bonheur ne va pas sans le malheur: le vent souffla par la large plaine et souleva le voile de la fiancée, dont le visage resta à découvert. Le doge de Venise vit ce visage, et il en eut la tête malade de peine (d'amour), à peine put-il attendre que le soir fut venu. Quand le cortége campa pour la nuit, le doge se glissa jusqu'à la tente d'Étienne Zemlitch, et lui dit à voix basse: «O paranymphe, Étienne Zemlitch, abandonne-moi pendant une seule nuit ta chère protégée[12] pour fidèle maîtresse; voici pour toi une botte pleine d'or, pleine, ô mon Étienne, de jaunes ducats.» Mais Zemlitch lui répondit: «Tais-toi, doge, puisses-tu être changé en pierre! T'es-tu donc mis en tête de périr?» Et le doge de Venise s'en retourna. Quand on fut au gîte suivant, le doge se glissa vers la blanche tente et dit à Zemlitch: «Abandonne-moi ta chère protégée une seule nuit pour fidèle maîtresse; voici pour toi deux bottes pleines d'or, pleines, ô mon Étienne, de jaunes ducats.» Mais Étienne lui répondit avec dédain: «Va-t'en, doge, puisse ta tête tomber! Comment (une fiancée) irait-elle aux bras de son parrain?» Et le doge s'en retourna sous sa tente[A]. Étienne Zemlitch se laisse corrompre pour trois bottes pleines de jaunes ducats; et le doge prend sa filleule par la main et la conduit sous sa tente, puis il lui dit doucement: «Assieds-toi, ma chère filleule, que nous nous embrassions et que nous fassions l'amour.» Mais la jeune Bulgare lui répond: «Malheureux parrain, doge de Venise! la terre s'ouvrirait sous nos pieds et le ciel croulerait au-dessus de nous; comment serait-il possible d'aimer son parrain?—Ne parle pas follement, ma chère filleule, reprend le doge; jusqu'ici j'en ai possédé neuf, neuf filleules selon le baptême, et vingt-quatre selon le mariage; et la terre ne s'est pas une seule fois ouverte, non plus que le ciel ne s'est écroulé. Viens t'asseoir, que nous nous caressions.» Alors la jeune fille dit au doge: «Mon parrain, ma vieille mère m'a défendu d'aimer un homme ayant sa barbe et non point un homme au menton nu, comme est Marko Kralievitch.»
[Note A: Au gîte suivant, troisième proposition du doge accompagnée de l'offre de trois bourses, c'est-à-dire bottes.]
Quand le doge de Venise entendit cela, il fit venir d'habiles barbiers, l'un le lava, l'autre le rasa; et la belle jeune fille se baissant recueillit la barbe et la serra dans un mouchoir. Puis le doge congédia les barbiers, et d'une voix douce dit à la fiancée: «Assieds-toi, ma chère filleule.» Mais la Bulgare lui répondit: «O mon parrain! si Marko l'apprend, nous y perdrons tous deux la tête.—Assieds-toi et ne fais point la folle, reprit le doge; Marko est dans sa tente, qu'il a plantée au milieu des conviés; sur sa tente est une pomme d'or, avec deux pierres précieuses que l'on aperçoit des extrémités du camp; assieds-toi, que nous nous caressions.—Attends un peu, mon cher parrain, dit la belle jeune fille; je vais sortir devant la tente, pour voir si le ciel est serein ou s'il est nuageux.»
Quand elle fut dehors, elle aperçut la tente de Marko Kralievitch et s'y rendit, se glissant à travers les conviés, pareille à un cerf d'un an. Marko était couché et plongé dans le sommeil; la jeune fille se tint debout à côté de lui, et les pleurs tombaient de son blanc visage, quand, s'éveillant soudain, il lui dit: «Infâme fille bulgare! ne pouvais-tu attendre que nous fussions arrivés à ma blanche maison et que la loi chrétienne fût accomplie?» Il saisissait son sabre, quand la belle jeune fille lui dit: «Mon seigneur, Marko Kralievitch, je ne suis point d'une race infâme, mais d'une race noble, et c'est toi qui conduis deux infâmes, mon parrain et mon paranymphe. Étienne Zemlitch m'a vendue au doge, mon parrain, pour trois bourses d'or; si tu ne me crois point, Marko, voici la barbe du doge de Venise.» Et elle ouvrit le mouchoir où était la barbe. Quand Marko vit cela, il dit à sa fiancée: «Assieds-toi là, belle jeune fille, et demain Marko fera son enquête;» puis il retomba dans son sommeil.
Quand le soleil commença à briller, Marko se leva sur ses pieds légers, passa sa pelisse à l'envers[13], et prenant à la main sa lourde masse, il alla droit trouver le parrain et le paranymphe, et leur donna le bonjour! «Bonjour à vous! Eh bien, paranymphe, où est ta fiancée, et toi, parrain, où est ta filleule?» Étienne garde le silence, pour le doge voici ce qu'il répond: «Marko, mon filleul, il y a aujourd'hui des gens d'une humeur étrange, il n'y a plus moyen de badiner en paix.—Malheur à toi pour ce badinage, doge de Venise, reprit Marko Kralievitch; ce n'est pas un badinage qu'une barbe rasée! où est la barbe que tu avais hier?» Le doge voulait encore parler, mais Marko ne lui en laisse pas le temps, il brandit son sabre, et lui abat la tête. Étienne Zemlitch s'enfuit, mais Marko l'atteignit, et le frappant de son sabre, d'un homme il en fit deux; puis il retourna vers sa tente, et s'équipa, lui et Charatz. Le cortège des noces reprit sa route, et arriva heureusement à la blanche Prilip.
V
MARKO KRALIEVITCH RECONNAIT LE SABRE DE SON PÈRE.
Une fille turque s'est levée de bonne heure, avant l'aurore et le jour blanc, pour laver de la toile dans la Maritza[14]. Jusqu'au lever du soleil l'eau avait été limpide; mais après qu'il eut paru, l'eau se troubla, elle arrivait fangeuse et sanglante, puis elle roula des chevaux et des kalpaks, et vers le midi des combattants blessés; enfin elle apporta un guerrier, qu'elle entraînait ballotté au milieu du courant. Le guerrier aperçut la jeune fille au bord du fleuve, et l'adjurant au nom de Dieu: «Ma soeur en Dieu, belle fille, dit-il, lance-moi une pièce de toile, et retire-moi de la Maritza, je te comblerai de bienfaits.» La jeune fille reçut cet appel en Dieu: elle lui jeta une pièce de toile, et l'attira jusque sur la rive. Le guerrier avait dix-sept blessures; il portait un vêtement magnifique; le long de la cuisse un sabre forgé, et ce sabre avait une triple poignée, ornée de trois pierreries; ce sabre valait trois villes impériales. «Ma soeur, jeune Turque, qui demeure avec toi dans ta blanche maison?—J'ai une vieille mère, et un frère, Moustaf-Aga.—Ma soeur, va dire à ton frère, à Moustaf-Aga, de m'emporter dans votre blanche maison. J'ai sur moi trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats: d'une, je te ferai présent, d'une autre à Moustaf-Aga, et je garderai pour moi la troisième, afin de faire panser mes graves blessures. Si Dieu permet qu'elles se guérissent, je ferai ta fortune, ainsi que celle de ton frère.»
La jeune fille court vers sa blanche maison: «Mon frère, Moustaf-Aga, dit-elle, j'ai trouvé un guerrier blessé dans la Maritza, la froide rivière. Il a sur lui trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats: d'une il veut me faire présent, d'une autre à toi, mon frère, et garder pour lui la troisième afin de faire panser ses graves blessures. Ne va pas violer ma promesse, et tuer le héros blessé, mais apporte-le à notre blanche maison.» Le Turc accourt vers la rivière, et quand il voit le guerrier blessé, il se prend à considérer le sabre forgé, il le saisit, tranche la tête au blessé, le dépouille de ses magnifiques habits, et s'en retourne à sa blanche maison. La jeune fille l'avait précédé, quand elle vit ce qu'il avait fait, elle dit à Moustaf-Aga: «Comment, mon frère, que Dieu te le rende! comment donnes-tu la mort à mon pobratime? et pourquoi t'es-tu parjuré? Pourquoi? pour un sabre forgé! Fasse Dieu que ce sabre t'abatte la tête!» Cela dit, elle s'enfuit dans la maison.
Peu de temps depuis lors s'était écoulé, quand il arriva un firman du sultan des Turcs, enjoignant à Moustaf-Aga de rejoindre l'armée. Moustaf s'y rendit, ayant à sa ceinture le sabre forgé. A son arrivée à l'armée impériale, petits et grands examinèrent le sabre, que nul ne put tirer du fourreau, jusqu'à ce qu'allant de main en main, il arriva dans celles de Marko Kralievitch, et pour lui le sabre sortit de lui-même du fourreau. Marko le considérait et sur la lame il vit trois mots chrétiens: l'un était le nom de Novak, le forgeron, le second celui du roi Voukachine, et le troisième le nom de Marko Kralievitch. Marko demande à Moustaf-Aga: «Par Dieu! jeune Turc, d'où te vient ce sabre tranchant? l'as-tu acheté à prix d'or, ou l'as tu gagné à la guerre? Ton père te l'a-t-il légué, ou ta femme te l'a-t-elle apporté, apporté comme portion de son héritage?—Par Dieu! giaour Marko, puisque tu m'interroges, je vais te répondre franchement.» Et il lui raconta tout ce qui s'était passé. Le Kralievitch lui dit: «Pourquoi, Turc, que Dieu te le rende! n'as-tu point pansé ses blessures? Je te ferais aujourd'hui obtenir des agalouks de notre auguste sultan.—Ne te moque point, giaour Marko, lui répondit Moustaf, si tu pouvais obtenir des agalouks, tu commencerais par le faire pour toi; mais rends-moi ce sabre.» Marko de Prilip brandit le sabre, et d'un coup abat la tête de Moustaf-Aga.
On alla le dire au sultan, qui envoya des serviteurs mander Marko; chacun d'eux arrivait, et l'appelait, mais Marko ne disait mot, et restait assis à boire du vin noir; puis, quand cela l'ennuya, il mit sa peau de loup à l'envers, et saisissant sa lourde massue, il pénétra sous la tente du sultan. La colère de Marko était terrible; il avait gardé ses bottes[15], et s'assit sur un tapis, regardant de travers le sultan, pendant que des larmes de sang coulaient de ses yeux. Le sultan voyant que Marko avait devant lui sa lourde masse recula, et Marko avança jusqu'à l'acculer au mur. Le sultan alors mettant sa main à sa poche, en tira cent ducats, qu'il donna au Kralievitch: «Va, dit-il, Marko, boire du vin à ta guise; pourquoi un si violent courroux?—Ne me le demande pas, sultan, mon père d'adoption[16]; j'ai reconnu le sabre de mon père, et Dieu l'eût mis lui-même entre tes mains, que contre toi mon courroux eût été le même.»
VI
MARKO KRALIEVITCH ET LE BEY KOSTADIN.
Deux pobratimes allaient chevauchant, le bey Kostadin et Marko Kralievitch; quand le bey dit à Marko: «Viens chez moi, à l'automne, frère, le jour de Saint-Dimitri, mon patron de famille, et tu verras une fête et un régal, et la belle réception, et les magnifiques banquets.» Mais Marko Kralievitch lui répondit: «Ne te vante point, bey, de ta réception! déjà, lorsque je cherchais mon frère André, je me suis trouvé dans ta maison à l'automne, le jour de Saint-Dimitri, ton patron de famille; j'ai vu ta façon de traiter, et j'ai été témoin de trois actes d'inhumanité.—Marko Kralievitch, mon frère, reprit le bey Kostadin, de quels actes d'inhumanité veux-tu parler?
—Le premier, frère, répliqua le Kralievitch, ce fut quand il arriva deux indigents, demandant pour aliments du pain blanc, et pour boisson du vin vermeil; mais toi tu leur dis: Loin d'ici, vil rebut, n'allez pas souiller mon vin devant ces seigneurs. J'éprouvai de la compassion, bey, pour ces indigents; je les pris tous deux, je les emmenai au bazar, et après leur avoir fait manger du pain blanc et boire du vin vermeil, je leur fis tailler des habits de bel écarlate, de bel écarlate et de soie verte, puis je les renvoyai à ta maison; pour moi, bey, j'étais à l'écart regardant comment tu les recevrais cette fois. Tu les pris alors, les deux indigents, l'un par la main droite, l'autre par la main gauche, tu les conduisis dans la maison et les fis asseoir en leur disant: Mangez et buvez, mes jeunes seigneurs.
«L'autre acte d'inhumanité, bey, le voici: il y avait là d'anciens gentilshommes, qui avaient perdu leurs biens, ils étaient vêtus d'écarlate usé, tu les mis au bas bout de la table. Les nouveaux seigneurs qui étaient là, ayant acquis récemment du bien, et qui avaient des habits neufs, ceux-là tu les plaças au haut bout, tu leur servis du vin et de la rakia, et les traitas avec distinction.
«Le troisième acte d'inhumanité, bey, c'est qu'ayant et ton père et ta mère, aucun des deux n'était à table, pour y boire la première coupe de vin.»
VII
MARKO KRALIEVITCH ET ALIL-AGA.
Deux pobratimes traversaient à cheval la belle ville de Tzarigrad: l'un était Marko Kralievitch, et l'autre le bey Kostadin. Or Marko se mit à dire: «Mon frère, bey Kostadin, voici que je sors de Tzarigrad: il se pourrait que je rencontrasse un importun qui me défiât au combat, aussi veux-je feindre d'être gravement malade, d'un dangereux mal, la terrible dyssenterie.» Marko donc prit l'air d'un malade sans maladie, mais par grande prudence, il se pencha sur le bon Charatz, jusqu'à toucher la selle, et ainsi sortit de Tzarigrad.
Marko fit une bonne rencontre, celle d'Alil-Aga, l'homme du sultan, suivi de trente janissaires; et l'aga dit à Marko: «O héros, Marko Kralievitch, viens nous mesurer, lancer des flèches; et si Dieu et la fortune le veulent et qu'aujourd'hui tu tires mieux que moi, je t'abandonne ma blanche maison et les richesses qu'elle renferme, avec la Turque, ma fidèle épouse. Si c'est moi qui sur toi l'emporte, je ne demande ni ta maison ni ta femme, je veux aussitôt te pendre, et devenir maître du vaillant Charatz.» Mais voici ce que lui répondit le Kralievitch: «Laisse-moi en paix, Turc maudit, ce n'est pas à moi d'aller jouter avec toi, moi qui suis pris d'un mal dangereux, la terrible dyssenterie; je ne puis même me tenir à cheval, comment irais-je tirer des flèches.» Mais le Turc ne se décourage point; il saisit Marko par le pan droit de son dolman; Marko tire un couteau de sa ceinture, et coupe le pan droit du dolman: «Va-t'en, misérable (lui crie-t-il), et sois maudit.» Mais le Turc ne se décourage point, et il saisit le pan gauche du dolman; Marko tire le couteau de sa ceinture, et coupe le vêtement: «Va-t'en, misérable, que Dieu t'extermine!» Le Turc ne veut encore en démordre, et saisit la bride de Charatz, la bride de la main droite, et de la gauche la poitrine de Marko. Le héros s'emporte comme un feu ardent: il se dresse sur le vaillant Charatz, en lui serrant court la bride, tant que Charatz danse comme un furieux, et que cheval et cavalier bondissent; puis il appelle le bey Kostadin: «Cours, frère, à ma maison, et apporte-moi une flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon; pour moi, je vais avec l'aga, chez le kadi, afin que dans son tribunal il confirme notre accord et que plus tard il n'y ait point de querelle.»
Le bey s'éloigne, et Marko se rend avec l'aga chez le kadi. En entrant, Alil-Aga, l'homme du sultan, ôte ses pantoufles, et va s'asseoir près du kadi, auquel il glisse douze ducats sous les genoux. «Efendi, voici des ducats, ne juge point en faveur de Marko.» Mais Marko comprenait le turc; il n'avait point de ducats, mettant donc sa masse au travers de ses genoux: «Écoute, dit-il, Kadi-Efendi, rends-moi une juste sentence, car tu vois cette masse aux noeuds dorés; si j'allais t'en frapper, il ne te faudrait plus d'emplâtre, tu oublierais aussi ton tribunal, et tu ne verrais plus de ducats.» Un frisson s'empare de l'Efendi, à voir la masse aux noeuds dorés, il rend sa sentence, tandis que les mains lui tremblent.
Quand ils partirent pour le meidan, l'aga avait trente janissaires, et Marko n'était suivi de personne, que de quelques Grecs et Bulgares. En arrivant, Alil-Aga dit à Marko: «Deli-Bacha, allons, tire le premier, tu te glorifies d'être un guerrier vaillant; tu te vantes, dans le Divan impérial, de percer une pièce d'or, tandis qu'elle fend l'air.»—«Oui, Turc, lui répond le Kralievitch, je suis un guerrier vaillant; mais tu as le pas sur moi, car à vous appartient la seigneurie et l'empire; et pour la joute, tu as le pas sur moi, car c'est toi qui m'as défié; tire donc le premier.»
Le Turc décoche une blanche flèche, il la décoche, puis on mesure la distance, elle avait franchi cent vingt archines; Marko tire une blanche flèche, et l'envoie à deux cents archines[A]. Là-dessus Kostadin arrive, apportant la flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon. Marko la décoche, et le trait s'enfonce dans la poussière et la brume, où les yeux ne peuvent pas la suivre, et comment mesurer la distance en archines! Le Turc commence à fondre en larmes, et à implorer Marko: «Mon frère en Dieu, Marko Kralievitch, par le Dieu très-haut et par saint Jean, par votre belle religion! à toi ma blanche maison, et la Turque, mon épouse fidèle, mais grâce, frère, ne me pends point.—Le Dieu vivant t'anéantisse, Turc! comment m'appelles-tu frère, toi qui me donnes ta femme? Mais de ta femme je n'ai pas besoin. Ce n'est point chez nous comme chez les Turcs, la femme d'autrui est comme une soeur. J'ai dans ma maison une épouse fidèle, Iélitza, une noble dame; et je te pardonnerais tout, frère, si tu n'avais gâté mon dolman, il faut que tu me donnes trois charges d'or, pour que je fasse réparer les pans de mon habit.» Le Turc saute de joie et de ravissement, il entoure de ses bras le Kralievitch, il le baise, puis l'emmène à sa riche maison.