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Poésies populaires Serbes / Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes cover

Poésies populaires Serbes / Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes

Chapter 24: NOTES
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About This Book

A curated collection of translations of Serbian popular poetry, presenting heroic epics, domestic songs, and shorter lyrical pieces alongside an introductory historical overview and scholarly notes. The editor provides glossaries and explanatory entries for names, places, and cultural terms, and discusses musical accompaniment and performance practice that shape the poems. Translations aim to reproduce narrative episodes, traditional motifs, and ritual expressions while the commentary supplies ethnographic and historical context to clarify recurring figures, events, and customs found across the songs.

[Note A: L'épreuve se renouvelle deux fois encore, toujours à l'honneur de Marko.]

Là pendant trois jours il le fêta, lui donna les trois charges, et la dame, en cadeau, ajouta une chemise brochée d'or, et avec la chemise un mouchoir broché d'argent; puis il lui donna ses trente janissaires, pour l'accompagner jusqu'à sa maison. Et de ce jour, ils gardèrent (ensemble) le pays pour l'illustre tzar. Partout où il y avait une attaque sur la frontière, Alil-Aga la repoussait avec Marko; partout où se prenaient des cités, c'était Alil-Aga qui s'en emparait avec Marko.

VIII

MARKO KRALIEVITCH ET LA FILLE DU ROI DES MAURES.

La mère de Marko Kralievitch lui demandait: «Comment, mon fils, bâtis-tu tant de pieux édifices? As-tu donc commis de si grands péchés envers Dieu, ou acquis tant de biens sans peine?—Ma vieille mère, lui répondit Marko de Prilip, un jour que j'étais dans le pays des Maures[17], je me levai de bonne heure pour aller à la citerne y abreuver mon Charatz. Or, quand j'arrivai à la citerne, il y avait là douze Maures. Je voulus, avant mon tour abreuver Charatz, mais ils s'y opposèrent, et une querelle, ma mère, s'éleva entre nous. Ayant pris ma masse, j'en frappai un noir Arabe, moi un seul, et les onze autres me (frappèrent); moi deux et les dix autres me (frappèrent)[A]. Les six (restant) vinrent à bout de moi, me lièrent les mains derrière le dos, et me menèrent au roi des Maures. Le roi me fit jeter au fond d'un cachot, et j'y languis pendant sept ans. Quand l'été était venu, ou quand l'hiver était arrivé, par ceci seul je le savais: c'est quand les filles jouant avec des balles de neige, m'en lançaient, ou en été se jetaient des rameaux de basilic. Lorsque la huitième année commença, ce n'était plus la prison qui me pesait, mais j'étais tourmenté par la fille du roi des Maures qui, venant soir et matin, me criait par le soupirail du cachot: «Ne te laisse point pourrir, Marko, dans ta prison, mais engage-moi solennellement ta foi, que tu me prendras pour femme, et je te délivrerai de prison; je tirerai ton bon Charatz de la cave (où il est enfermé), et je prendrai des jaunes ducats, autant, pauvre Marko, que tu pourras le désirer.» Me voyant, ma mère, dans cette nécessité, j'ôtai mon bonnet, le plaçai sur mes genoux, puis je jurai (m'adressant) à ce bonnet: Sur ma foi! je ne t'abandonnerai point; sur ma foi! je ne te tromperai pas, et le soleil manquant à la sienne, n'échauffât-il plus (la terre), hiver comme été, je ne manquerai point à ma foi. Ainsi la Mauresque crut que c'était à elle que j'avais fait ce serment.

[Note A: Ainsi jusqu'à six.]

«Un soir, la nuit tombée, elle m'ouvrit la porte du cachot, me fit sortir, et m'amena l'ardent Charatz, et pour elle un meilleur coursier encore: tous deux avec des bissacs pleins de ducats. Elle m'apporta un sabre forgé, et montés sur nos chevaux, nous partîmes et traversâmes le pays des Maures. Un matin, le jour se levait, je m'étais assis pour reposer quand la fille maure me saisit et m'entoura de ses noirs bras. Lorsque je vis, ma mère, ce noir visage avec ces dents blanches, cela me fit horreur. Je tirai mon sabre, et l'en frappai à la ceinture, tant que le sabre la traversa, je remontai sur mon Charatz pendant que la tête de la Mauresque parlait encore (disant): «Mon frère en Dieu, Marko Kralievitch, ne m'abandonne pas! Voilà comment, ma mère, j'ai péché envers Dieu, et pourquoi du grand bien que j'ai acquis, je fais bâtir tant de pieux édifices.»

IX

MARKO VA A LA CHASSE AVEC LES TURCS.

Murad, le vizir, s'en va à la chasse dans la verte montagne, avec ses douze braves[18], et, en treizième, Marko Kralievitch. Depuis trois jours ils chassaient, et n'avaient pu faire de capture, quand le destin les conduisit dans la forêt, au bord d'un lac aux eaux vertes, ou nageaient des canards aux ailes d'or. Le vizir lâche un faucon pour qu'il prenne un canard; mais l'oiseau, sans perdre un instant, part et s'élève jusqu'aux nues, et le faucon sur un vert sapin se pose.

«Vizir, dit alors Marko Kralievitch, m'est-il permis de lâcher mon faucon, pour qu'il prenne le canard aux ailes d'or?» Et Murad, le vizir, lui répond: «Cela t'est permis; pourquoi non, Marko?» Marko lâche son faucon, qui s'essore jusqu'aux nues, lie le canard aux ailes d'or, puis vient avec lui se poser sur le vert sapin. Quand le faucon du vizir vit cela, il en éprouva un vif dépit. Or, il avait une vilaine habitude, de prendre aux autres leur gibier. Il va s'abattre près du faucon de Marko, et veut lui enlever le canard aux ailes d'or. Mais l'oiseau avait la tête chaude, tout comme l'avait son maître: au lieu de céder le canard, il déchire le faucon du vizir, et en disperse les plumes grises. Quand Murad, le vizir, vit cela, il entra dans une violente colère, et, saisissant le faucon de Marko, il le frappe contre le sapin et lui brise l'aile droite; après quoi il s'en retourne par la verte forêt, suivi de ses douze braves.

Le faucon blessé gémit, comme dans les rochers un serpent en colère. Marko prend l'oiseau, et commence à lui bander l'aile en disant d'une voix courroucée: «C'est une dure chose, mon faucon, et pour moi et pour toi, d'aller en chasse avec les Turcs sans les Serbes, d'aller en chasse et de partager leurs méfaits!»

Quand Marko eut bandé l'aile de l'oiseau, il sauta sur le dos de Charatz, et le lança à travers la noire forêt. Charatz allait comme la Vila des montagnes, vite il allait, il dévorait l'espace, et loin il parvint. En un instant, ils furent au bord de la noire montagne[19], et découvrirent dans la plaine le vizir avec ses douze braves.

Murad, le vizir, se retourna, et, apercevant Marko Kralievitch, il dit à ses hommes: «Enfants, mes douze braves, voyez-vous ce nuage de poussière sous la montagne. Dans cette poussière est Marko Kralievitch. Avec quelle rage il a poussé Charatz! Dieu le sait, cela pourra mal tourner.» En ce moment, Marko les atteint; il tire le sabre pendu le long de sa cuisse, et fond sur le vizir. Les soldats s'enfuient par la plaine, comme des corneilles devant un milan dans un bois d'épines. Marko atteint Murad et lui abat la tête, puis, des douze soldats, il vous en fait vingt-quatre. Il commence alors à réfléchir, s'il se rendra près du tzar, à Andrinople, ou à Prilip, dans sa blanche maison. Tout bien pesé, il se dit: «Mieux vaut aller trouver le tzar à Andrinople, et lui dire ce que j'ai fait, que de laisser les Turcs auprès de lui m'accuser.»

Quand Marko arriva à Andrinople et qu'il entra dans le Divan, en présence du sultan, ses yeux étaient ardents comme ceux d'un loup affamé dans la forêt, et ses regards semblaient l'éclair qui brille. Le tzar souverain lui demande: «Mon cher fils, Marko Kralievitch, qui t'a mis en si violente colère? Est-ce qu'il ne le reste plus d'argent?» Et Marko commence son récit; il dit au tzar comment tout s'est passé. Quand il eut ouï ce discours, le sultan partit d'un éclat de rire, puis: «Bravo, Marko, mon cher fils, dit-il; si tu n'avais agi ainsi, je ne t'aurais plus appelé mon fils. Tout Turc peut être vizir, mais de brave pareil à Marko, il n'y en a pas.» Ensuite il fouille dans sa poche de soie et, en tirant mille ducats, il les donne à Marko Kralievitch: «Prends ceci, mon fils, et va-t'en boire du vin.» Marko prend les mille ducats et quitte le Divan impérial; mais ce n'était pas pour qu'il bût du vin que le sultan lui donnait des ducats, c'était pour qu'il s'ôtât de ses yeux, car la colère de Marko était terrible.

X

MARKO KRALIEVITCH LABOUREUR.

Marko Kralievitch buvait du vin avec la vieille Euphrosine, sa mère, et, lorsqu'ils eurent bu à satiété, sa mère commença à lui dire: «Marko, mon fils, laisse là les aventures[20]; car le mal ne peut amener du bien, et ta vieille mère est lasse de laver des vêtements ensanglantés; prends une charrue et des boeufs, laboure et montagne et vallée, puis sème, mon fils, du blanc froment, afin de nous nourrir tous les deux.»

Marko obéit à sa mère; il prend une charrue et des boeufs; mais, au lieu de montagne ou de vallée, c'est le grand chemin qu'il laboure. Par là passent des janissaires turcs, conduisant trois charges d'or, et ils disent à Marko: «Laisse, ne laboure point les chemins.—Laissez, vous autres Turcs, ne vous inquiétez point si je laboure.—Cesse, Marko, de labourer les chemins.—Allons, Turcs, que vous fait que je laboure? Et, quand cela ennuya Marko, il laissa et boeufs et charrue et tua les janissaires turcs; puis, prenant les trois charges d'or, il les porte à sa vieille mère: «Voilà, dit-il, ce que je t'ai labouré aujourd'hui.»

XI

MORT DE MARKO KRALIEVITCH.

Marko Kralievitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait, Charatz, sous lui, commença à glisser, à glisser et à verser des larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est cela, Charatz? dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent cinquante années que nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronché, et voilà que tu commences à broncher et à verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera rien de bon; il va y aller de quelque tête, soit de la tienne, ou de la mienne.»

Marko ainsi discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne, appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kralievitch, sais-tu pourquoi ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car vous allez bientôt vous séparer.» Mais Marko répond, à la Vila: «Blanche Vila, puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me séparer de Charatz, quand j'ai parcouru la terre à ses côtés, que je l'ai visitée de l'est à l'ouest, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un héros qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz tant que ma tête sera sur mes épaules.—Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur. Si tu ne veux me croire, quand tu seras au sommet de la montagne, regarde de droite à gauche; tu verras deux pins élancés, qui surpassent en hauteur la forêt que pare leur vert feuillage. Entre eux est une fontaine. Pousse de ce côté Charatz, et, mettant pied à terre, attache-le à un des pins; ensuite penche-toi au-dessus de la fontaine, et dans l'eau tu apercevras ton visage, et tu verras quand tu dois mourir.»

Marko obéit à la Vila. Quand il fut au sommet de la montagne, il tourna ses regards de droite à gauche et aperçut les deux pins élancés, qui surpassaient en hauteur la forêt, que parait leur vert feuillage. Il poussa de ce côté son cheval, et, mettant pied à terre, il l'attacha à un des pins; après quoi il se pencha au-dessus de la fontaine, et, dans l'eau, considéra son visage; et, quand il eut considéré son visage, il connut quand il devait mourir, et, versant des pleurs, il se mit à dire: «Monde menteur! ô ma belle fleur! tu étais beau, et moi, je t'ai parcouru peu de temps! peu de temps: trois cents années! Le moment est venu où je vais me séparer du monde.»

Marko alors tire son sabre de sa ceinture, et s'avance vers son cheval, et d'un coup abat la tête de Charatz, de crainte qu'il ne tombe aux mains des Turcs, et qu'il ne fit pour eux la corvée et ne portât l'eau dans les seaux; et, quand il eut ainsi tué son cheval, il l'enterra mieux qu'il n'avait enterré son frère André.

Il brisa en quatre son sabre tranchant, de peur qu'il ne tombât aux mains des Turcs, et qu'ils ne s'enorgueillissent en portant ce qui leur serait resté de Marko, et que les chrétiens ne le maudissent. Son sabre tranchant brisé, il rompit en sept sa lance de guerre et la jeta dans les branches des pins; puis, de la main droite, saisissant sa masse noueuse, il la précipita du haut de l'Ourvina dans la mer grise et profonde, en disant ces mots: «Alors que cette masse sortira de la mer, tous les enfants (à naître) seront nés!»

Quand Marko se fut ainsi défait de ses armes, il tira de sa ceinture un papier où rien n'était écrit, et il traça cette lettre: «Quiconque, passant par l'Ourvina, arrivera à la fraîche fontaine entre les pins et y trouvera le hardi Marko, qu'il sache que Marko est mort. Sur lui sont trois mesures d'or, et quel or! tous jaunes ducats. Je lui en accorde une mesure, afin qu'il ensevelisse mon corps; (j'en donne) une autre mesure pour orner les églises, et la troisième aux manchots et aux aveugles, afin que les aveugles aillent par le monde et qu'ils chantent et célèbrent Marko.» La lettre terminée, il la plaça sur une branche de pin, où on pouvait l'apercevoir du chemin, et, ayant jeté l'encrier d'or dans la fontaine, il ôta son dolman vert; l'étendit sur l'herbe en-dessous d'un pin; se signant, il s'assit sur le dolman, rabattit le bonnet de martre sur ses yeux, se coucha et ne se releva plus.

Marko mort resta au bord de la source, de jour en jour toute une semaine. Quiconque par le chemin passait et voyait Marko Kralievitch le croyait endormi et faisait un long détour, de peur de l'éveiller. Où est le bonheur, là aussi est le malheur, et, là où est le malheur, il y a aussi du bonheur; et ce fut une bonne fortune qui amena l'igoumène Vaço, de la blanche église de Vilindar, sur la sainte montagne[21], avec son diacre Isaïe. Quand l'igoumène aperçut Marko, il fit signe de la main au diacre: «Doucement, mon fils (dit-il), de crainte que tu ne le réveilles; car Marko, troublé dans son sommeil, est enclin au mal, et il pourrait nous tuer tous les deux.» Pourtant le moine, le regardant dormir, vit au-dessus de lui la lettre, et il la parcourut, et la lettre lui apprit que Marko était mort. Alors il descendit de cheval et toucha le hardi guerrier, mais il y avait longtemps qu'il n'était plus. Les larmes coulent des yeux de l'igoumène Vaço, tant il regrette Marko. Il lui ôte sa ceinture avec les trois mesures d'or, et l'attache autour de son corps. Puis, songeant où il enterrera Marko, il prend cette résolution. Sur son cheval il charge le corps sans vie, et le porte sur le rivage de la mer. Avec lui il s'assied dans une barque, le conduit droit à la montagne sainte, et le transporte à l'église de Vilindar. Là il lit sur Marko les prières qui conviennent à un mort, puis dépose le corps en terre au milieu de la blanche église. Là où le vieillard avait enseveli Marko, il ne lui éleva aucun monument, afin que l'on ne reconnût point sa tombe et que ses ennemis ne pussent y exercer de vengeance.

XII

LA SOEUR DU CAPITAINE LÉKA.

Analyse[A].

[Note A: Ce poëme a 570 vers. Le défaut d'espace ne me permet d'en donner que l'analyse, et me force aussi d'omettre les treize autres chants concernant Marko Kralievitch, et que j'avais tous traduits ou analysés, dans le désir de faire connaître complétement ce personnage poétique.]

1-14. Depuis que le monde est monde, on n'a pas vu une merveille pareille à la jeune Roçanda, soeur du capitaine Léka de Prizren. Par toute la terre, dans le pays des Turcs comme dans celui des Giaours, il n'y a pas une femme, ni blanche Turque, ni Valaque, ni svelte Latine, qui approche d'elle pour la beauté. Elle l'emporte même sur la Vila des montagnes.

15. La jeune fille a quinze ans; on dit qu'elle a été élevée dans une cage et qu'elle n'a encore vu ni le soleil, ni la lune. Le bruit de sa merveilleuse beauté s'étant répandu de bouche en bouche dans le monde arrive à Prilip, aux oreilles de Marko Kralievitch, qui pense que ce serait là pour lui une épouse, et qu'en Léka il aurait un digne ami, avec qui il pourrait boire du vin et s'entretenir comme on fait entre seigneurs. Il appelle donc sa soeur et l'invite à lui préparer ses plus beaux habits, promettant qu'il la mariera lorsqu'il aura ramené chez lui Roçanda comme sa femme. En effet, Marko revêt un brillant costume, longuement et pompeusement décrit, et, avant de se mettre en selle, il boit un seau de vin, tandis qu'on en fait avaler la même mesure à son cheval, après quoi bête et cavalier deviennent «couleur de sang jusqu'aux oreilles.»

66. Le héros part et se dirige vers l'habitation de son pobratime, le voïvode Miloch, qui, l'apercevant de loin dans la campagne, envoie à sa rencontre ses serviteurs, mais en leur recommandant de le saluer et de ne prendre la bride de son cheval que lorsqu'il sera dans la cour de la maison, «car Marko pourrait être en colère ou ivre, et leur faire passer son cheval sur le ventre.»

100. Les deux amis s'embrassent, et Marko, refusant l'invitation qui lui est faite par Miloch, de monter dans les appartements, lui raconte longuement, et dans les mêmes vers, identiquement, qui ouvrent le poëme, les merveilles de la jeune Roçanda, et l'invite à en venir aussi, pour son propre compte, briguer la main, annonçant l'intention d'emmener un troisième ami commun, Relia l'Ailé (Krilati), qui partagera aussi la chance: «L'un sera l'alerte fiancé, les deux autres les paranymphes, et tous les amis de Léka. Miloch s'équipe non moins magnifiquement, et après avoir dépeint sa haute stature et ses larges épaules, sur lesquelles tombent de fines et noires moustaches. «Heureuse, s'écrie le poëte, celle qui le prendra!»

167. Plus beau cependant est encore Rélia, que les deux compagnons prennent ensuite dans sa demeure, et qui n'est pas moins enchanté de courir cette aventure.

193. La route suivie par les trois amis est minutieusement décrite. Ils arrivent enfin en vue de Prizren, au pied de la haute montagne du Chara. Léka, le capitaine, les aperçoit de loin au moyen de sa lunette, et reconnaît les trois voïvodes serbes. Étonné, et même un peu effrayé, craignant que la guerre n'ait éclaté dans le pays, il envoie ses serviteurs au-devant d'eux. Il sort lui-même à leur rencontre dans la cour de la maison. «Ils ouvrent les bras et se baisent au visage, s'enquièrent de leur santé de braves, se prennent par leurs blanches mains et montent dans les appartements.»

236-263. Marko, qui ne connaissait pas l'étonnement ni la honte, éprouve ces deux sentiments à la vue du luxe qui éclate dans la décoration et l'ameublement, où tout est or et argent, soie et velours. Il remarque particulièrement la coupe de Léka, contenant neuf litras.

264. Le festin commence aussitôt, et se renouvelle du dimanche jusqu'au dimanche suivant, sans qu'aucun des trois voïvodes ose mentionner l'objet de leur visite. Enfin, Marko se décide à marquer son étonnement au capitaine, de ce qu'il ne montre pas plus de curiosité. «A quoi bon? répond Léka. Nous buvons du vin vermeil; vous êtes venus chez moi, demain j'irai chez vous.» Marko alors est bien obligé de se déclarer, après avoir rapporté les bruits qui courent sur la merveilleuse beauté de la jeune Roçanda. «Donne ta soeur, dit-il, à l'un de nous, choisis pour beau-frère celui que tu voudras. Que l'un soit l'alerte fiancé, les deux autres seront les paranymphes, et tous trois nous serons tes amis.»

331. A cette proposition, Léka répond d'assez mauvaise humeur que ce qu'on dit de la beauté de sa soeur est vrai, mais que c'est une fille fière, qui n'a pas la moindre déférence pour lui. Elle a déjà repoussé soixante-quatorze prétendants; il n'ose accepter en son nom l'anneau des fiançailles, de crainte d'un nouveau refus.

353. Là-dessus, Marko part d'un éclat de rire: «Je te jure, s'écrie-t-il, par Dieu et par la foi, que si elle était à moi à Prilip, et qu'elle ne voulût point m'obéir, je lui couperais les mains ou je lui arracherais les yeux!» Puis il propose à Léka, s'il redoute sa soeur, d'inviter celle-ci à venir et à choisir parmi les trois voïvodes, promettant de nouveau qu'il n'y aura pas de jalousie envers le préféré.

378. Sans répliquer un mot, le capitaine monte en hâte dans les appartements supérieurs, et invite en effet «la fière Roçanda» à descendre pour faire son choix. Les quatre convives sont à attendre, quand «voici une troupe de jeunes filles, au milieu desquelles est Roçanda, et au moment qu'elle entre, le tchardak resplendit de ses magnifiques habits, de sa taille et de son visage. Les trois voïvodes serbes jetèrent les yeux sur elle, puis ils les baissèrent de honte, ils eurent vraiment honte devant Roçanda. Marko avait vu bien des merveilles, il avait vu les Vilas dans la montagne et en avait eu pour amies; jamais il n'avait eu peur, jamais il n'avait ressenti la honte, et voici que Marko s'émerveille à la vue de Roçanda, et que, devant Léka éprouvant quelque honte, ses yeux se baissent vers la terre noire.» Léka regarde sa soeur, il regarde les voïvodes, attendant que l'un des héros adresse la parole, soit à lui, soit à la svelte jeune fille. Voyant enfin que nul d'entre eux ne se décide à parler, il s'adresse à sa soeur et l'engage à choisir un époux parmi les trois voïvodes, dont il fait successivement un prolixe éloge.

444. Mais Roçanda répond à ce discours par un autre encore plus long et fort insultant, il est vrai, pour les trois prétendants: Marko n'est qu'un courtisan des Turcs, qui n'aura point de prières sur sa tombe. Miloch a été enfanté et allaité par une jument, c'est pour cela qu'il est si fort et si haut de taille. Quant à Rélia, c'est pire encore: «Où est, dit-elle à son frère, ta raison? puisses-tu la perdre! Où est ta langue? puisse-t-elle devenir muette! Que ne demandes-tu, frère, à Rélia de quelle famille il est, quel est son père et quelle est sa mère? Les gens racontent et j'ai ouï dire qu'il n'est qu'un bâtard; on l'a trouvé un matin dans la rue, et une Tzigane[22] l'a allaité.» Bref, elle termine en refusant d'épouser aucun des trois prétendants, puis elle sort.

495. Les braves, en se regardant, rougissent de colère et pâlissent de honte. Marko «s'allume comme un feu vivant,» et, prenant son sabre, il en veut couper la tête à Léka. Mais Miloch le retient: «Voudrais-tu, lui dit-il, ôter la vie à un frère qui nous a si bien reçus, et cela à cause d'une vilaine pécore?»

509. Marko, revenu à lui, laisse son sabre aux mains de Miloch, et, saisissant son poignard, il s'élance au dehors. En bas de la maison, trouvant Roçanda entourée de ses femmes, et joignant la ruse à la férocité, il la prie de s'avancer seule et de lui montrer son visage, qu'il n'a pu bien voir encore, dans le trouble où il était afin qu'il puisse plus tard en donner des nouvelles à sa soeur.

531. La jeune fille écarte les femmes, se retourne et montre son visage. «Vois, dit-elle, Marko, et regarde Rosa.» Transporté de rage, Marko s'élance et fait un bond en avant. Il saisit la jeune fille par la main, et tirant de la ceinture son poignard tranchant, il lui coupe le bras droit, le bras jusqu'à l'épaule; il lui met la main droite dans la gauche, puis, de son poignard, lui arrachant les yeux, il les met dans un mouchoir de soie, qu'il lui jette dans le sein, en lui disant: «Choisis à présent, jeune Roçanda, choisis celui qui te plaira, ou le courtisan des Turcs, ou Miloch né d'une jument, ou Rélia le bâtard.»

550. Roçanda pousse un gémissement qui s'entend au loin, et elle appelle son frère au secours. Mais Léka «reste muet, comme une pierre froide,» n'osant rien dire, de peur d'être aussi immolé. «Venez, frères, crie Marko à ses deux amis, apportez-moi mon sabre; il est temps de partir.» Ils sautent, en effet, du tchardak à terre, et quand Marko a son sabre entre les mains, le poëte termine ainsi froidement son récit: «Ils s'élancèrent sur leurs bons chevaux et prirent leur course par la vaste plaine; Léka demeura comme une pierre froide, et Roçanda poussant des gémissements de douleur.»

NOTES

I. [Note 1: Les Merniavtchevitch, c'était Voukachine et ses deux frères, Ougliécha et Goiko. «Voukachine Merniavtchévitch résidait à Prichtina, et son autorité s'étendait sur tous les pays environnants; il avait donné à son frère Ougliécha le titre de despote, avec le commandement de Drama, de Serres et des lieux avoisinants jusqu'à Salonique» (Istoria Tzèrne Gore, napisao Milakovitch, 1856, page 20.)]

I. [Note 2: Ouroch V (le dixième des Nemanitch), que la légende représente comme un enfant, était déjà, du vivant de son père Douchan, marié à une princesse Valaque, Hélène et avait le commandement de la vieille Serbie, avec le titre de roi.]

I. [Note 3: Le tzar défunt, c'est Douchan le Fort (Silni).]

I. [Note 4: Le texte porte: Starostavné Knigué livres anciennement composés, mais d'après une leçon que propose l'éditeur (Dictionnaire serbe, p. 713), je lis Tzarostavné, (lettres) impériales, ce qui offre un sens plus convenable.]

I. [Note 5: Za iounatchko se pitayou zdravlié, littéralement, ils s'enquièrent (l'un à l'autre) de leur santé de braves, expression qui revient constamment.]

I. [Note 6: Chetcher vyou, a rakiou piyou Aujourd'hui encore c'est l'étiquette parmi les Serbes, d'offrir à tout visiteur la confiture et l'eau-de-vie de prune (chlivovitza), ou le café, avec le tchibouk.]

II. [Note 7: Les Vilas sont des êtres surnaturels, à l'existence desquels le peuple croit encore aujourd'hui, mais sans se faire d'elles une idée bien exacte. Au physique cependant on se les représente sous la forme de jeunes filles vêtues de robes blanches, aux longs cheveux flottant sur les épaules, et qui habitent au bord des eaux dans les lieux les plus reculés des forêts et des montagnes. Leur principal attribut paraît être la connaissance des simples, et par là de l'art médical. Elles figurent aussi bien, quoique plus rarement dans les contes (non versifiés), que dans les chants, et paraissent certainement être un reste de la mythologie slave païenne.]

II. [Note 8: Le nom serbe de cette masse d'armes, garnie de noeuds, est bouzdovan, du turc bouzdyghan.]

II. [Note 9: Zadoujbina (de doucha, âme), désigne une fondation religieuse faite, une construction quelconque élevée, une oeuvre pie accomplie en vue du salut éternel. Les souverains serbes, dépassant ce qui avait lieu en Occident, ont construit dans ce but une multitude d'églises et de monastères, dont plusieurs subsistent encore. La fondation de Ravanitza par Lazare est, entre autres, le sujet d'un chant (t. II, n° 35) Ses restes qui y avaient été d'abord déposés en ont été enlevés depuis et transportés au couvent de Krouchedol en Sirmie.]

IV. [Note 10: Les gens de noces, conviés, svat. Les noces serbes se font avec un cérémonial tout particulier, et celui qui est décrit ici ne s'éloigne point des coutumes actuelles. Au jour fixé, le fiancé se rend avec les personnes des deux sexes qu'il a invitées, et qui portent le nom de svat, à la maison de l'épousée; il est assisté d'un koum ou parrain, d'un stari svat ou ancien des invités, qui servent de témoins, et d'un dévèr, ou paranymphe (il peut être marié, c'est pourquoi je ne dis pas garçon de noce), qui reçoit l'épousée des mains de ses parents, et ne doit point la quitter jusqu'à l'arrivée dans la maison conjugale. L'usage en effet interdit absolument à ses parents d'assister au mariage, et ils ne revoient d'ordinaire leur fille que huit jours après. Cette prohibition va plus loin: elle s'étend jusqu'aux couches, dans lesquelles une mère ne saurait assister sa fille. Quand on demande aux Serbes la raison d'usages aussi singuliers (pour nous, du moins), ils n'ont d'autre réponse que celle-ci: «Ce serait une honte (d'agir autrement).»]

IV. [Note 11: Il ne faut pas s'étonner de voir figurer ici le doge de Venise. Cette ville (en serbe, Mlétzi), par suite de ses rapports avec la Dalmatie et le Montenégro, était bien connue dans tous les pays serbes, et le long poëme d'Ivan Tzèrnoiévitch roule sur une union entre une ancienne famille princière du Montenégro et un doge.]

IV. [Note 12: Protégée. Je n'ai su comment rendre le mot snaha, qui marque ici la relation entre la fiancée et le dévèr, sous la garde duquel elle se trouve placée.]

IV. [Note 13: Aujourd'hui encore, mettre la veste à l'envers est la manière de porter le deuil parmi les paysans.]

V. [Note 14: Il y a sans doute ici confusion entre la Maratza (Hebrus des anciens), sur les bords de laquelle les Serbes perdirent une première bataille contre les Turcs en 1365, et quelque rivière qui traverse la plaine de Koçovo. De même, lors de cette bataille, il y avait longtemps que le roi Voukachine était mort: il avait péri en 1371, assassiné par un valet, à la suite d'un engagement avec les Turcs. (Davidovitch, Istoria Serbskog naroda, p. 77.)]

V. [Note 15: On connaît assez l'étiquette turque pour comprendre ce que cette action avait d'outrageant.]

V. [Note 16: Tzaré pootchimé. Pootchim signifie quelque chose comme père d'adoption, ou de choix. C'est le nom que Marko donne ordinairement au sultan, qui lui répond par celui de poçinko, de sin fils. Tous ces mots, ainsi que celui de pomaika (de maika, mère), que l'on rencontre aussi, et qui sont également intraduisibles, sont dérivés des noms de parenté avec l'addition de la particule po. (Voir pobratime, aux notes de la première partie, page 59.)]

VIII. [Note 17: Le mot Arapin désigne et les Arabes, et les nègres ou Maures. Il y a sans doute dans ces campagnes lointaines de Marko une réminiscence historique, car on assure que Bajazet, dans la bataille où il fut défait par Timour, en 1402, avait parmi ses troupes, vingt mille auxiliaires serbes.]

IX. [Note 18: Deli (T.), brave, garde du corps, homme d'escorte.]

X. [Note 19: Les pays habités par les Serbes sont en général si montueux et si boisés, qu'ils distinguent mal les idées de montagne et de forêt, exprimées à peu près indifféremment toutes deux par les mots gora et planina, mons saltosus.]

X. [Note 20: Aventures, tchetovanié. Ce mot s'applique, par exemple, aux pillages, ou razzias, commis réciproquement par les bandes montenégrines et turques sur le territoire ennemi. Ces bandes s'appellent tchétas.]

XI. [Note 21: La sainte montagne (sveta gora) est le mont Athos, couvert, comme on sait, de couvents fondés par les différentes nations du rit oriental. Celui de Vilindar, qui appartient encore aujourd'hui aux Serbes, a été commencé en 1197, par Stefan Nemania.]

XII. [Note 22: Les Tziganes (Bohémiens) sont nombreux en Serbie. Leur nom est la plus méprisante insulte que l'on puisse adresser à quelqu'un. Ce qui n'est nullement à mépriser, c'est la beauté de leurs femmes, ou plutôt des jeunes filles, leur musique sauvage et monotone ne manque pas d'un charme étrange, et que les Magyars en particulier sentent vivement.]

III

LES HAÏDOUKS

NOTICE

J'ai choisi parmi les pesmas qui concernent les haïdouks, non seulement les plus intéressantes, mais celles aussi qui sont les plus propres à faire connaître leur genre de vie, leurs moeurs et l'esprit du métier, on pourrait presque dire de l'institution. Ainsi on les verra déserter leurs familles et leurs demeures, et s'enfuir dans les montagnes, pour échapper aux vexations des Turcs; faire leur coup prudemment (on pourrait employer un autre mot) à l'abri des arbres ou des rochers; venir au secours de leurs compatriotes opprimés (que d'ailleurs ils ne se faisaient pas faute de piller, surtout dans les derniers temps); se rassembler vers la Saint-Georges, «alors que la forêt s'est revêtue de feuilles et la terre d'herbe et de fleurs, et que les loups hurlent dans la montagne;» se séparer à la fin de l'automne pour regagner leurs quartiers d'hiver, tirer vengeance des yataks ou recéleurs qui ont trahi et livré leurs compagnons; boire toujours «du vin dans la verte forêt,» et s'étudier à mourir dans les tourments sans se plaindre. Pour faire mieux connaître encore cette dangereuse confraternité, j'ajouterai quelques détails empruntés à M. Vouk (Dictionnaire serbe, au mot HAIDOUK)

«Notre nation, dit cet écrivain, est persuadée—et elle exprime cette croyance dans ses chants—que l'existence des haïdouks a été le résultat de la violence et des injustices des Turcs. Admettons que quelques-uns d'entre eux le soient devenus sans y être contraints par la nécessité, poussés par le désir de porter des habits et un équipement à leur convenance ou d'exercer une vengeance particulière, il n'en est pas moins hors de doute que plus le pouvoir ottoman a été doux et humain, moins il y a eu de haïdouks, et plus il s'est montré inique et cruel, plus leur nombre a été grand, et de là vient qu'il y a eu parfois parmi eux des gens fort honorables et même, à l'origine de la domination turque, on a compté dans leurs rangs des seigneurs et des gentilshommes de distinction.

Il est vrai que beaucoup ne se font point haïdouks dans l'intention de faire le mal, mais quand une fois un homme, surtout sans éducation, se sépare de la société et s'affranchit de toute autorité, il est bientôt entraîné par la contagion de l'exemple, c'est ainsi que les haïdouks font du mal à leurs compatriotes qui les aiment en comparaison des Turcs et les plaignent, et c'est encore aujourd'hui faire à un haïdouk la plus grande injure et le plus mortel outrage, que de le traiter de lepov et de pèrjibaba (bandit et chauffeur).

Le costume des haïdouks de notre temps en Serbie se composait généralement de culottes de drap bleu, de bas et de sandales (opantzi), d'un gilet et d'une veste aussi de drap, quelques-uns même portaient un dolama (longue tunique sans manches), vert ou bleu, et par-dessus le tout, un manteau. Pour coiffure, ils avaient ou un bonnet conique, ou le fez, ou les bonnets de soie nommés kitienkas, garnis de houppes qui leur pendaient d'un côté sur l'épaule et qui étaient presque exclusivement à leur usage. Ils aimaient surtout à porter sur la poitrine une espèce de plastron (toka) en argent, et ceux qui n'avaient pas le moyen de s'en procurer le remplaçaient par de larges monnaies d'argent. En fait d'armes, ils avaient chacun un long fusil, deux pistolets et un grand couteau.

«Sous la domination ottomane, il y avait en Serbie, presque dans chaque district, un officier turc nommé boulioubacha, ayant sous ses ordres un certain nombre de pandours serbes et turcs, et chargés de poursuivre les haïdouks[A]. Quelquefois, lorsque ceux-ci se montraient en grand nombre et commettaient des meurtres et des vols fréquents, les Turcs mettaient toute la population sur pied pour leur donner la chasse. Quand la battue n'avait point de résultat, les Turcs avaient recours au teftich, c'est-à-dire que quelque fonctionnaire se mettait à parcourir le pays avec un nombre d'hommes assez considérable, et qu'au moyen de la prison, des coups et d'amendes, il contraignait les kmètes (chefs des villages) et les parents des haïdouks à chercher les recéleurs et à capturer les haïdouks eux-mêmes; mais hors le cas de teftich, les parents des haïdouks aussi bien que leurs femmes et leurs enfants n'étaient inquiétés par personne, et vivaient au contraire en paix dans leurs maisons.

[Note A: Ce mode de battue s'est conservé dans la Principauté dont les lois pénales ont un caractère de sévérité draconienne. Dès que l'autorité a connaissance d'un haïdouk, ce qui signifie plus qu'un bandit ordinaire, elle convoque, exactement comme quand il s'agit d'un loup, les paysans de la localité, quelquefois en très-grand nombre, qui, sous le commandement du natchalnik ou du capitaine du district, procèdent à la battue (haika). Si le haïdouk, à la première sommation, refuse de mettre bas les armes et de se rendre, on tire dessus immédiatement.]

Lorsqu'un haïdouk se lasse du métier, il se rend, c'est-à-dire qu'il mande aux kmètes de lui obtenir du pacha une lettre de pardon (bourountia), après quoi il reparaît en public, et personne dès lors n'oserait parler en sa présence de ce qu'il a fait étant haïdouk. Dans cette situation, ils deviennent le plus souvent pandours, car ils ont perdu l'habitude des travaux agricoles, il n'y a du reste que les fonctions de kmète qu'ils ne puissent pas remplir.

«Les haïdouks ont de la religion, ils jeûnent et prient Dieu comme tout le monde, et quand les Turcs en conduisent quelqu'un au pal, et qu'on lui offre la vie sauve s'il consent à se faire musulman, pour réponse il injurie Mahomet, en ajoutant. «Bah! est-ce qu'après tout il ne faut pas mourir!»

«Ils se regardent tous comme de grands héros, aussi ne se fait guère haïdouk que celui qui peut compter sur soi même. Quand ils sont pris et qu'on les conduit au supplice, ils chantent à pleine tête pour montrer qu'ils font peu de cas de la vie.»

J'ajoute que cet article, écrit il y a près de quarante ans (en 1818), bien que parfois mis au présent, était dès lors de l'histoire.

LES HAÏDOUKS

I
PRÉDRAG ET NÉNAD[1].

Une mère nourrissait deux petits enfants, dans une mauvaise année, dans un temps de famine, à l'aide de ses mains et de son fuseau. Elle leur avait donné de beaux noms: à l'un, celui de Prédrag, à l'autre celui de Nénad[2]. Prédrag grandit, et quand il fut en état de monter un cheval et de tenir une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de sa vieille mère, et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont il fit le métier durant trois ans. La mère continua d'élever Nénad, qui ne savait pas même qu'il eût un frère. Quand Nénad fut devenu grand et capable de monter un cheval et de porter une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de sa vieille mère, et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont il fit le métier durant trois ans. C'était un brave, sage et intelligent, et en toute occasion heureux dans le combat, la bande en fit son capitaine, et trois ans il la commanda.

Mais le jeune homme en vint à regretter sa mère, et il dit à ses gens: «Ma troupe, mes chers frères, je suis en peine de ma mère. Venez que nous partagions le butin, afin que chacun s'en aille chez sa mère.» A cela la bande aisément se rendit; chacun rapporta tout ce qu'il avait d'or, en faisant un serment solennel, les uns par leur frère, les autres par leur soeur (qu'ils n'avaient rien retenu). Et quand ce fut au tour de Nénad, il dit à ses hommes: «Ma troupe, mes chers frères, je n'ai point de frère, et je n'ai point de soeur[3], mais j'en jure par le Dieu unique, que ma main se sèche! que mon bon cheval perde sa crinière! et que mon sabre tranchant s'émousse! si j'ai rien retenu du butin.»

Le partage ainsi fait, Nénad monta sur son bon cheval, et courut chez sa mère. La vieille lui fit bon accueil et (suivant la coutume) lui servit les douceurs[4]. Puis, quand ils furent assis au souper, Nénad ainsi parla: «Ma vieille, ma chère mère, si ce n'était une honte devant les hommes, et devant Dieu un péché, je ne dirais point que tu es ma mère: comment ne m'as-tu point donné de frère, soit un frère ou bien une chère soeur? Quand j'ai partagé le butin avec ma troupe, chacun m'a fait un serment solennel, qui par son frère, qui par sa soeur, mais moi, ma mère (j'ai dû jurer), par moi-même et par mon sabre, et par le bon cheval qui me porte.—Ne raille point, jeune Nénad, lui répondit en souriant la vieille: je t'ai donné un frère, Prédrag, que j'ai mis au monde, et hier encore, il m'est venu de ses nouvelles; il est haïdouk et fait son séjour dans la verte forêt de Garévitza, et il est le harambacha de sa troupe.—O ma vieille, ma chère mère! reprit le jeune Nénad, taille-moi un nouvel habit, tout de drap vert court, et se confondant avec la forêt, afin que j'aille à la recherche de mon frère, et que mon violent désir se passe.» Et sa mère lui dit: «C'est folie, jeune Nénad, car tu vas sottement y perdre la tête.» Mais Nénad n'écouta point sa mère, et fit comme il lui plaisait: il se tailla lui-même un habit, tout de drap vert court, et se confondant avec le feuillage; puis, montant son bon cheval, il partit pour chercher son frère, et pour que son violent désir se passât.

Nulle part il n'ouvrit la bouche, ni pour cracher, ni pour exciter son cheval, mais quand il atteignit la forêt, il s'écria, pareil à un faucon gris: «Garévitza, verte forêt, ne nourris-tu pas un héros Prédrag, mon frère par la naissance? Ne nourris-tu pas un héros qui pût me réunir à mon frère?» Prédrag était assis sous un vert sapin, buvant du vin pourpre, quand il ouït la voix de Nénad, et, s'adressant à ses hommes: «O ma troupe, mes chers frères, allez vous mettre en embuscade le long du chemin, guettez ce brave inconnu, mais sans le tuer ni le rançonner, amenez-le-moi vivant; d'où qu'il soit (je veux le traiter comme) de ma famille.»

Trente hommes s'éloignèrent, et se placèrent par dix en trois endroits. Quand Nénad passa devant les dix premiers, nul n'osa sortir à sa rencontre, sortir, et arrêter son cheval, mais ils se mirent à lui lancer des flèches. Le jeune homme leur dit: «Ne tirez point, mes frères de la forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme moi, consumés du désir de retrouver un frère, ce désir qui m'attriste et m'a poussé jusqu'ici.» Et ceux-là le laissèrent passer en paix. Quand il fut devant les dix autres, eux aussi lui lancèrent des flèches et Nénad leur dit: «Ne tirez pas, mes frères de la forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme moi, consumés du désir de retrouver un frère, ce désir qui m'attriste et m'a poussé jusqu'ici.» Et ceux-là encore le laissèrent passer en paix. Quand il fut aux dix derniers, et qu'ils lui lancèrent des flèches, la colère s'empara du jeune Nénad, et il fondit sur les trente braves: à coups de sabre il tailla en pièces les dix premiers, il écrasa les dix seconds sous les pieds de son cheval, et dispersa dans la montagne les dix autres, fuyant, qui dans le bois, qui dans le lit de la fraîche rivière. La nouvelle en arrive à Prédrag, le héros: «Malheur! que fais-tu là assis, harambacha Prédrag? Voilà un brave inconnu qui taille en pièces tes hommes dans la forêt.» Prédrag saute sur ses pieds légers, et, saisissant son arc et ses flèches, il va se mettre en embuscade au bord du chemin, et, placé derrière un vert sapin, il jette d'une flèche (l'inconnu) en bas de son cheval. Dans un endroit fatal il l'a atteint, dans un endroit fatal, dans son coeur de héros. Nénad gémit comme un faucon gris, et, en gémissant, il se roule sur son cheval: «Hélas! héros de la verte forêt, Dieu, frère, t'anéantisse! Que ta main droite se sèche, dont tu as décoché ta flèche! et que ton oeil droit saute de son orbite, dont tu m'as visé! Sois consumé de l'ardent désir de voir ton frère, ce désir qui m'afflige et m'a poussé jusqu'ici, pour mon malheur et pour que j'y perdisse la vie!» Quand Prédrag ouït ces paroles, de son sapin[5] il lui demanda: «Qui es-tu, héros, et de quelle race?» Nénad blessé lui répond: «A quoi bon t'enquérir de ma race? ce n'est point parmi elle que tu veux prendre femme[6]. Je suis un brave, le jeune Nénad, j'ai une vieille mère qui m'a nourri, et un frère par le sang. Prédrag est ce frère, à la recherche duquel je suis parti, afin d'assouvir mon ardent désir, pour mon malheur et pour y laisser ma vie.» Quand Prédrag eut ouï ces paroles, d'épouvante il laissa tomber ses flèches, et s'élançant vers le héros blessé, il l'enleva du cheval et le déposa sur l'herbe. «Est-ce donc toi, dit-il, mon frère Nénad? Moi je suis Prédrag, ton frère par le sang. Peux-tu guérir de tes blessures, que je déchire ma fine chemise, pour les panser et les bander.» Nénad blessé lui répond: «C'est donc toi, mon frère par le sang! grâce à Dieu, je t'ai vu, et mon ardent désir est assouvi; je ne puis guérir de mes blessures, mais que mon sang te soit pardonné.» Cela il dit, puis il rend l'âme.

Sur son corps, Prédrag éclate en lamentations: «Hélas! Nénad, mon brillant soleil, qui pour moi s'était levé de bonne heure, et qui s'est couché si tôt! Mon basilic du vert jardin, tu t'étais, pour moi, épanoui de bonne heure, pourquoi t'es-tu si tôt flétri?» Puis, tirant un couteau de sa ceinture, il s'en frappe au coeur, et tombe mort à côté de son frère.

II

STARINA NOVAK ET LE KNÈZE BOGOÇAV.

Novak et Radivoï boivent du vin aux bords de la Bosna, la froide rivière, chez le knèze Bogoçav. Quand de vin ils se furent rassasiés, le knèze Bogoçav tint ce discours: «Frère Starina Novak, dis franchement, et que bien t'en advienne! comment tu t'es fait haïdouk; quelle nécessité t'a poussé à te rompre le col, à courir la montagne, en faisant le méchant métier du haïdouk, et cela, quand tu es vieux et que ton temps est passé?» Starina Novak lui répondit: «Frère, knèze Bogoçav, puisque tu le demandes, je vais te le dire franchement: c'est une dure nécessité qui m'a poussé. Peut-être le sais-tu et t'en souviens-tu, quand Irène bâtit Smederevo, je fus appelé à la corvée. Trois ans je travaillai, traînant bois et pierres, avec mon chariot et mes boeufs, et pour ces trois années pleines, je ne reçus ni un dinar, ni un para; je ne gagnai (seulement) point pour mes pieds d'opanaks! Et cela, frère, je l'eusse encore pardonné; mais quand elle eut bâti la forteresse de Smederevo, elle commença à construire des maisons, à en dorer les portes et les fenêtres, et elle établit sur le pays un impôt, par chaque maison, de trois litras d'or. Cela fait, frère, trois cents ducats! Qui avait du bien payait, et qui payait restait. Pour moi, j'étais un pauvre homme; je pris la pioche avec laquelle j'avais fait la corvée, et je partis pour me faire haïdouk; mais, ne pouvant me tenir dans le bas pays, dans les États d'Irène la maudite, je m'enfuis de l'autre côté de la Drina, et m'enfonçai dans la rocheuse Bosnie.

«Comme j'arrivais près du Romania, j'aperçus une noce turque. Tous les invités passèrent tranquillement; seul, le fiancé turc resta en arrière sur son grand cheval bai, et ne voulut point passer en paix, mais, allongeant son fouet à trois lanières et garni de trois boules de cuivre, il m'en frappa sur les épaules. Trois fois je lui donnai le nom de frère en Dieu:—Je t'en supplie (lui dis-je), fiancé turc, par la fortune et les exploits, par le bonheur et la joie que je te souhaite, laisse-moi et passe ton chemin en paix; tu vois que je ne suis qu'un pauvre homme.—Le Turc ne voulait point s'éloigner et commençait à me frapper plus fort et à me faire mal. Une violente colère me prit, et, levant la pioche de dessus mon épaule, j'en frappai le Turc sur son cheval. Si faiblement que je l'eusse frappé, il tomba à l'instant, et moi, sautant sur lui, je lui assénai encore et deux et trois coups, jusqu'à ce que je l'eusse séparé de son âme. Je fouilla de la main ses poches, où je trouvai trois bourses d'or, que je mis dans ma poitrine. Je détachai le sabre de sa ceinture et le passai autour de la mienne; je laissai auprès de lui ma pioche, afin que les Turcs pussent l'ensevelir (le corps), puis je montai le cheval, et m'en fus tout droit vers le Romania. Les conviés turcs voyaient cela; ils ne voulurent pas même me poursuivre; ils ne le voulurent point ou ne l'osèrent pas. Voici, depuis lors, quarante ans que je parcours le mont Romania, et cela vaut mieux, frère, que ma maison, car je garde le passage de la montagne, où j'épie les gens de Saraïevo; je leur enlève et l'argent et l'or, et le drap et le velours splendide, et j'en habille et moi et ma compagnie. Je sais poursuivre et fuir, et demeurer dans une dangereuse embuscade, et, après Dieu, je ne crains personne!»

III

NOVAK ET RADIVOÏ VENDENT GROUÏTZA.

Novak et Radivoï boivent du vin dans le Romania, la verte montagne, et c'est Grouïtza, l'adolescent, qui les sert. Or, quand ils eurent bu à satiété, le brave Radivoï se mit à dire: «Eh! mon frère, Starina Novak, nous n'avons plus ni vin ni tabac; il ne nous reste ni paras ni dinars.—N'aie point de crainte, brave Radivoï, répondit Novak; s'il n'y a plus ni vin ni tabac, et s'il ne nous reste plus d'argent, nous avons encore Grouïtza, l'adolescent, qui est plus beau qu'une fille. Habillons-nous en marchands, mettons à Grouïtza des vêtements misérables, et allons le vendre à Saraïevo, puis qu'il s'enfuie comme il pourra; seulement que nous ayons de l'argent, et nous trouverons du vin et du tabac.» Cela plut fort à Radivoï. Tous deux sautèrent sur leurs pieds légers et s'habillèrent en marchands, puis, ayant mis à Grouïtza des vêtements misérables, ils s'en allèrent pour le vendre à Saraïevo.

Là, une fille turque l'acheta, et offrit pour lui deux charges d'or. Comme elle était partie pour aller chercher la somme, le diable amène une veuve turque, la veuve de Djafer-Bey, qui offre pour lui trois charges d'or, avec trois chevaux pour les porter. La fille turque s'emporte en malédictions: «Emmène l'esclave, femme de Djafer Bey[7], et puisses-tu ne pas l'avoir longtemps: une nuit seulement ou deux!»

La veuve emmène l'esclave cher-acheté[8] et le conduit à sa blanche maison. Elle apporte de l'eau et du savon et, après avoir lavé le jeune Grouïtza, elle l'habille et lui sert un magnifique souper. Grouïtza s'assied et mange son repas, mais la Turque ne peut y toucher, ne songeant qu'à regarder l'adolescent; puis, le souper fini, elle étend un lit délicat, et Grouïtza se couche avec elle sur le matelas.

Le matin, quand le jour parut, la femme de Djafer-Bey se leva de bonne heure et apporta de beaux habits, dont elle vêtit le jeune Grouïtza. Sur les épaules elle lui passa une chemise d'or fin jusqu'à la ceinture, et, à partir de la ceinture, de soie blanche, par-dessus la chemise, un dolman vert, etc., etc.[A]

[Note A: Je crois inutile de traduire les trente vers ou environ dans lesquels le poëte décrit avec complaisance, et en épuisant toutes les formules du luxe et de la richesse, le costume et les armes du haïdouk, sans doute afin de rendre plus piquant le tour joué à la trop sensible veuve turque.]

Alors Grouïtza l'adolescent commence à se pavaner; il descend de la maison élancée, et se promène, en croisant les bras, dans la cour. La veuve de Djafer-Bey le regarde par la fenêtre, du haut de la blanche maison, puis elle l'appelle: «Mon seigneur, esclave cher-acheté, pourquoi te promènes-tu d'un air si triste? Est-ce que tu regrettes les trois charges d'or que pour toi j'ai données, ou les chevaux qui les portaient? Ma maison est pleine de richesses et mes écuries toutes pleines de chevaux: elles renferment trente coursiers et trente chevaux ordinaires; tout cela était à Djafer-Bey, et tout cela aujourd'hui est à toi, cher-acheté!» Et l'adolescent répondit: «Madame, femme de Djafer-Bey, je ne regrette rien de cela; mais voici mon chagrin: quand je demeurais chez mon père, j'allais à la chasse dans la montagne, tandis qu'ici je ne connais personne (qui m'y accompagne).»—«Ne crains rien, esclave cher-acheté, répliqua la veuve, j'ai trente habitants de Saraïevo qui allaient avec Djafer-Bey; je dirai à mon domestique Ibrahim d'aller par la ville les chercher, afin qu'ils t'accompagnent à la chasse dans la montagne et la verte forêt. Là-bas est le Romania, où il y a et cerfs et biches; je vais dire à l'esclave Hussein de préparer deux coursiers de combat.» Tandis que Hussein équipait les chevaux, arrivèrent les trente Saraïeviens. La veuve contemple l'esclave cher-acheté, elle l'équipe dans la blanche maison, puis elle lui dit: «Écoute, esclave cher-acheté, va-t'en dans la dépense, prends-y des jaunes ducats et fais un présent aux jeunes Saraïeviens, lorsqu'ils t'aideront à rapporter le gibier.» Grouïtza court à la dépense; le haïdouk était alléché par les ducats, il en emplit ses poches et ses bottes jaunes. La veuve, cependant, dit aux Saraïeviens: «Écoutez, vous autres: veillez sur mon esclave cher-acheté mieux encore que sur Djafer-Bey.»

Grouitza descend de la blanche maison, il monte sur un cheval blanc plein d'ardeur, qu'il lance à travers la ville; et, à le voir, on eût dit le diable à califourchon sur un autre diable, tant le haïdouk avait l'air fier sur son cheval blanc, qui sous ses pieds faisait voler les pierres et en frappait les khans et les boutiques. «Dieu clément, la grande merveille! disaient les jeunes Saraïeviens; heureuse la veuve; elle a trouvé un meilleur mari que le premier, que Djafer-Bey!» Ils s'avancèrent vers le Romania, et quand ils furent près de la montagne, on y entendait bramer les cerfs et les biches. «Seigneur, esclave cher-acheté, dirent les trente Saraïeviens, voici un cerf et une biche qui brament.» Mais le jeune Grouïtza leur répondit: «Fous que vous êtes! ce n'est ni un cerf ni une biche, mais ce sont Novak et Radivoï, et moi je suis Grouïtza l'adolescent.» Puis il frappe de l'étrier son cheval blanc, qui s'élance sur la plaine unie. Les jeunes Saraïeviens restèrent en repos; il n'en fut pas ainsi de Hussein, l'esclave; mais, en s'écriant: «Arrête, infâme! tu n'échapperas point, et je ne te laisserai pas emmener ce cheval ni emporter les habits de Djafer-Bey,» il tire son sabre forgé. Il est vrai, qu'il voulait l'atteindre, mais Grouïtza ne voulut pas fuir, et, faisant retourner le cheval plein d'ardeur, il tira le sabre de Djafer-Bey. Il attendit l'esclave Hussein, le frappa sur l'épaule droite et le coupa en deux jusqu'à la selle de guerre, la selle de guerre jusqu'au blanc coursier, et le blanc coursier jusqu'à la terre noire; et même dans la terre il pénétra un peu. En ce moment parut Starina Novak: «Bravo, cria-t-il, jeune Grouïtza! Lorsque j'avais ton âge, c'est ainsi que je frappais.» Hussein reste sur la place, agitant les pieds; Grouïtza s'éloigne en chantant et va rejoindre Novak; il baise son oncle au visage et baise la main de son père; puis il pousse son cheval blanc, et, tenant son fusil de la main droite, il s'enfonce dans la verte montagne.

IV

STARINA NOVAK ET LE BRAVE RADIVOÏ.

Starina Novak boit du vin dans la verte montagne du Romania; avec lui est son frère Radivoï, avec Radivoï le jeune Grouïtza, et avec Grouïtza le brave Tatomir et trente autres haïdouks. Après que les haïdouks furent rassasiés, et que le vin les eut mis en belle humeur[9], voici comme parla le brave Radivoï: «Écoute, mon frère Novak! je vais, frère, te quitter, car tu as vieilli bien fort, et tu ne peux plus courir les aventures; tu ne veux plus aller avec nous sur les chemins, pour y attendre les marchands qui vont sur la mer.» Quand il eut dit, il s'élança sur ses pieds, et saisissant par le milieu son fusil de Brescia, il s'en va par delà la noire montagne, suivi des trente haïdouks, tandis que Novak reste sous un vert sapin, avec ses deux jeunes fils.

Mais si tu voyais le brave Radivoï! Comme il arrivait à un carrefour de la route, une fâcheuse aventure l'attendait: il se rencontra avec Méhémed le Maure, accompagné de trente braves. Le Turc conduisait trois charges d'or: or, quand il aperçut les haïdouks, il donna, par un cri, le signal à ses braves qui, tirant rapidement leurs sabres, s'élancèrent sur les haïdouks, et sans leur donner le temps de faire feu, abattirent les trente têtes, saisirent Radivoï vivant, lui lièrent les mains derrière le dos, et l'emmenèrent, lui chantant, par la montagne. Voici ce qu'allait chantant le brave Radivoï: «Dieu t'anéantisse, montagne du Romania! ne nourris-tu point dans ton sein de faucons? Il est passé une bande de pigeons, avec un corbeau en tête; ils ont emmené un cygne blanc, et sous leurs ailes ils portent de l'or.»

Ainsi chantait Radivoï, en marchant. Le jeune Grouïtza l'entendit, et dit à Starina Novak: «Père, il y a sur le chemin quelqu'un qui chante, et parle du Romania et du faucon gris qui l'habite: il me semble que c'est mon oncle Radivoï. Ou bien mon oncle a enlevé du butin, ou bien il lui est arrivé malheur; mais allons à son secours.» Puis il saisit son léger mousquet, et court droit au chemin se placer en embuscade, le jeune Tatomir à sa suite et Novak venant derrière eux.

Quand ils arrivèrent au large chemin, Novak se plaça aux aguets sur le bord, ses deux jeunes fils à ses côtés. Mais quel bruit vient de la montagne? On aperçoit trente braves, chacun portant sur l'épaule une lance, et au bout de la lance une tête de haïdouk: en avant, marche Méhémed le Maure, menant Radivoï lié, et conduisant trois charges d'or. Il s'avance tout droit, descendant la montagne, jusqu'à ce qu'il tombe dans l'embuscade fatale. Alors Starina Novak donne, par un cri, le signal à ses deux jeunes fils, puis il fait feu, et frappe Méhémed en pleine ceinture. Avant de toucher la terre, le Maure n'est déjà plus, il tombe sur l'herbe verte, et Novak, se jetant sur lui, d'un coup de sabre lui tranche la tête, après quoi, courant au brave Radivoï, il coupe le lien qui retenait ses mains, et lui donne le sabre du Maure. Dieu clément, gloire à toi en tout! Quand ils assaillirent les Turcs, ils les dispersèrent en groupes, qu'ils se renvoyaient de l'un à l'autre; ceux que poussait le brave Radivoï, le jeune Tatomir les attendait au passage; ceux qui fuyaient devant Tatomir, Grouïtza l'enfant les attendait; et ceux qui avaient échappé à Grouïtza, c'était Novak qui les recevait. Ils tuèrent les trente braves, dépouillèrent les Turcs, prirent les trois charges, puis se mirent à boire le vin doré. Mais voici ce que dit Starina Novak: «Brave Radivoï, mon frère, ce que je te demande, dis-le moi franchement: qui valait le mieux de trente haïdouks ou du vieux Starina Novak?—Starina Novak, mon frère, lui répond le brave Radivoï, mieux valaient les trente haïdouks, mais ils n'avaient pas ton bonheur.»

Malheur à tout héros qui n'écoute point un plus âgé que lui!

V

GROUÏTZA ET LE MAURE.

Novak est à boire du vin avec Radivoï, dans la montagne, sous un vert sapin; le jeune Tatomir leur sert le vin, tandis que Grouïtza l'adolescent fait la garde. Et Novak dit à son frère: «Radivoï, toi qui es né du même père que moi, nous avons purgé le pays de tous les oppresseurs, il ne reste que le noir Maure, qui va par les chemins à la rencontre des noces, enlève les fiancées dans leurs atours, et après en avoir joui pendant une semaine, les vend pour de l'or. Que dis-tu de ceci, frère? Si nous rassemblions des messieurs comme pour une noce, et si nous revêtions le jeune Grouïtza d'un costume (de mariée), en le ceignant d'un sabre par-dessous son voile; puis, si nous passions à cheval par le chemin, devant la maison du noir Maure, pour essayer si Grouïtza ne pourrait tromper ce débauché, le tromper et le tuer.»

Cela plut fort à Radivoï. On rassembla, comme pour une noce, des gens de distinction, on couvrit le jeune Grouïtza d'un voile (de mariée), et, sous le voile, on le ceignit d'un sabre, puis (tous), chevauchant par le chemin, passèrent devant la maison du noir Maure. Mais le Maure n'y était pas, il était à la méhana, à boire du vin, tandis que sa soeur gardait la maison. Or, sa soeur courut à la méhana: «Noir Maure, mon frère, dit-elle, depuis que tu as bâti ta demeure au bord de la route, il n'est point passé ici de noce plus magnifique, ni de fiancée plus belle, que le cortège d'invités et la fille qui viennent de passer.»

A ces paroles, le noir Maure sauta de terre sur ses pieds, s'élança sur son cheval nu, et se mit à la poursuite du cortège. Dès qu'il l'atteignit, arrêtant le cheval qui portait la fiancée, il toucha celle-ci à la poitrine, mais elle n'avait point de seins, et le noir Maure lui dit: «Maudite soit ta mère, jeune fille! T'a-t-elle mariée si jeune, que tu n'as pas même de seins?» Comme Grouïtza lui répondait: «C'est une étrange mère qui m'a accordée! jamais elle n'a marié mieux ses enfants,» Novak Debelitch lui crie: «Frappe donc, Grouïtza, ou que ta main se sèche!» De dessous son voile il tire le sabre, et fait voler la tête du Maure. Puis le cortège s'en va chevauchant par le chemin, tandis que Novak Debelitch chante ainsi: «Jeunes cavaliers qui n'êtes pas mariés, prenez femme maintenant où vous voudrez; ne redoutez plus le noir Maure, car il a péri en ce jour, et c'est Grouïtza Novakovitch qui l'a tué.»

VI

GROUÏTZA ET LE PACHA DE ZAGORIÉ.

Le pacha de Zagorié écrit une lettre, et il l'expédie vers la plaine de Grahovo (pour être remise) aux mains du knèze Miloutine: «Miloutine, knèze de Grahovo (lui dit-il), prépare-moi un logement splendide, fais nettoyer trente chambres pour mes trente braves, et procure-moi trente jeunes filles dans tes trente chambres pour mes trente braves; pour moi, fais décorer la blanche tour, et que là soit ta chère fille, ta chère fille, la belle Ikonia, afin qu'elle reçoive les caresses du pacha de Zagorié.»

La lettre va de main en main jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine de Grahovo, aux mains du knèze Miloutine. En la lisant, les larmes lui tombent des yeux, et sa fille Ikonia, qui le voit, lui demande humblement: «O mon père, knèze Miloutine, d'où vient cette lettre, que le feu consume! pour qu'en la lisant tu verses des larmes? Quelle nouvelle si triste t'apporte-t-elle?—Ma fille, belle Ikonia, répond le knèze, la lettre vient de la plaine de Zagorié, du pacha maudit. Le pacha veut venir loger chez nous, il me demande trente chambres avec trente jeunes filles pour ses trente braves; pour toi, il te veut avoir dans la blanche tour, afin de t'y donner ses caresses, moi vivant! Voilà pourquoi je gémis et verse des pleurs.» Mais la belle Ikonia lui dit: «O mon père, knèze Miloutine, fais nettoyer les trente chambres et préparer un souper splendide; ne t'inquiète point des jeunes filles, je me trouverai trente compagnes, et pour moi, je serai dans la blanche tour.»

Ikonia ayant instruit son père, elle prit une écritoire et du papier, et elle écrivit sur son genou cette lettre à son pobratime, Grouïtza Novakovitch: «Aussitôt que ces fins caractères te parviendront, frère, choisis dans ta bande trente jeunes compagnons, qui soient (beaux) comme des vierges, et viens avec eux vers la plaine de Grahovo, dans notre blanche maison.» Et la lettre écrite, elle l'envoie en hâte à Grouïtza. Aussitôt qu'il l'a reçue, le haïdouk fait un appel dans sa bande et rassemble trente jeunes compagnons, tous plus beaux que des vierges, puis il prend son fusil léger, se met tout droit en marche vers la plaine de Grahovo, et, au coucher du soleil, atteint la maison du knèze Miloutine. La belle Ikonia l'attendait, elle ouvre les bras et le baise au visage, à ses trente compagnons elle baise la main, puis les introduisant dans la blanche tour, elle ouvre de grands paniers, en tire des habits de fille, dont elle revêt les trente haïdouks; après quoi elle les conduit dans les trente chambres. «Frères, vous tous mes compagnons, leur dit alors le jeune Grouïtza, que chacun de vous demeure dans sa chambre; puis, quand viendront les gens du pacha, baisez-leur le bord de l'habit et la main, détachez leurs armes brillantes, et servez-leur le vin et l'eau-de-vie. Mais écoutez mon fusil: quand il retentira dans la blanche tour, c'est que j'aurai tué le pacha; que chacun de vous, alors, tue son homme, et tous accourez vers moi pour voir ce qu'il est advenu du pacha.»

La belle Ilionia les emmène et les distribue dans les trente chambres. Puis elle revient à la tour, et tirant ses plus beaux habits, elle en revêt Grouïtza l'adolescent. Elle lui passe une fine chemise brodée d'or, aux jambes des pantalons et aux épaules trois tuniques, sur lesquelles il y a trois mesures d'or; au col elle lui attache trois colliers, et, par-dessus, un rang de perles; aux jambes, elle lui met des guêtres et des babouches, les guêtres chamarrées d'or et les babouches d'argent massif; et, pour compléter ce costume, elle lui couvre la tête d'une riche coiffure; puis, se mettant à le considérer, elle lui dit: «Tu es beau, mon frère! plus beau que moi, qui suis une fille.» Comme ils parlaient ainsi, on entend résonner le pavé de marbre: c'est le pacha de Zagorié qui arrive. Au bruit, la belle Ikonia va s'enfermer dans la dépense, tandis que Grouïtza reste dans la blanche tour, attendant le pacha. Peu de temps se passe, et le voici qui monte: devant lui marche le knèze Miloutine, portant une lanterne; derrière lui viennent ses trente braves. Grouïtza Novakovitch va à leur rencontre, et baise la main et l'habit du pacha. Celui-ci lui rend le baiser entre ses yeux noirs, et dit à Miloutine: «Retire-toi, knèze, avec mes braves, et fais-leur servir un souper comme il convient; pour moi, je ne veux rien manger.»

Alors le knèze retourna sur ses pas, et ayant distribué les trente braves dans leurs chambres, il leur fit donner un souper convenable. Mais si tu avais vu le pacha! il commença à ôter ses riches habits et Grouïtza à placer les coussins; puis quand le pacha se fût mis à l'aise, il se laissa tomber sur la couche, en disant à Grouïtza Novakovitch: «Viens ici t'asseoir, belle Ikonia; passe avec moi la nuit sur ce lit, et tu seras la femme d'un pacha.» Grouïtza s'assit sur les doux coussins. Mais si tu avais vu le pacha! Aussitôt il se mit à lutiner Grouïtza, à lui passer la main sous les bras; mais le haïdouk n'y était pas fait; le voilà qui saute sur ses pieds légers, qui saisit le pacha par sa barbe blanche, et commence à lui dire à voix basse: «Arrête, débauché, pacha de Zagorié! Ce n'est point ici la belle Ikonia, mais Grouïtza Novakovitch!» Puis, tirant un poignard de sa ceinture, il en perce le pacha, court à la fenêtre de la tour et tire deux coups de fusil pour donner le signal à ses compagnons. A peine les haïdouks l'eurent-ils entendu, que saisissant leurs sabres tranchants ils en tuèrent les trente braves, leur prirent ce qu'ils avaient de précieux et coururent trouver leur chef pour voir ce qu'il avait fait du pacha. Or, il l'avait tué, et il était assis buvant du vin que lui servait la belle Ikonia.

Arrivés là, les haïdouks ôtèrent leurs vêtements de fille et remirent leurs habits, puis s'assirent à une table servie et mangèrent un souper splendide.

Mais voici venir le knèze Miloutine portant six cents ducats, qu'il remet à maître Grouïtza: «Prends, mon fils, il y en a moitié pour toi et moitié pour tes compagnons, vous qui m'avez assisté dans l'extrémité où j'étais.» Après lui, vient la belle Ikonia, portant trente chemises, dont elle fait présent aux trente haïdouks; pour Grouïtza son frère, elle lui donne des habits[10] dorés et une aigrette toute d'or. Ensuite, elle les congédie et les renvoie vers son père d'affection, Starina Novak, pour lequel elle avait préparé un cadeau de cent ducats, envoyant en outre à son oncle Radivoï le sabre de son père: «Voici, frère, dit-elle, des cadeaux, pour m'avoir assistée dans cette calamité.» Ensuite elle échange avec Grouïtza un baiser au visage; Grouïtza part vers le mont Romania, et la vierge rentre dans la blanche tour.

VII

LE MARIAGE DE GROUÏTZA NOVAKOVITCH.

Starina Novak est à boire du vin; avec lui est le brave Radivoï, et entre eux le brave Tatomir, et c'est Grouïtza Novakovitch qui les sert: en présentant le verre à chacun, il le remplissait de vin, mais quand ce fut le tour de son père, il versa tellement à pleins bords que le vin se répandit et tomba sur les habits de soie et de velours. Et Starina Novak lui demanda: «Grouïtza, mon cher fils, qu'as-tu donc, que tu emplis mon verre de façon à en faire déborder le vin sur la soie et le velours? dis-moi, mon fils, quel chagrin tu éprouves et quelle peine je t'ai causée?—Mon père, répondit alors Grouïtza, grand est mon chagrin: tu as marié tous tes compagnons, les jeunes comme les vieux, et moi, tu n'as point voulu me donner de femme, fût-elle fille ou fût-elle veuve; voilà aujourd'hui ce qui fait mon affliction.»

Et Starina Novak reprit: «Maudite soit l'heure où j'ai voulu te marier, mon fils! Voilà aujourd'hui trois ans que je cherche pour toi une fille et pour moi un bon ami, avec qui je puisse boire du vin frais; où je trouvais pour toi une fille, il n'y avait point d'ami pour moi; et où il y avait un ami, je ne trouvais pas de fille; mais sais-tu, mon fils, Grouïtza Novakovitch, où j'ai trouvé pour toi une fille et pour moi un ami: c'est chez le roi de Pladin, la blanche cité. Mais que sert que ce soit une fille accomplie! Un serpent l'avait demandée, ce serpent venimeux de Manuel le Grec[11], de la blanche Sophia. Or, écoute-moi, mon enfant; ôte tes beaux vêtements et habille-toi à la bulgare; prends sur ton épaule une pioche, puis va-t-en vers la plaine de Sophia. Si Manuel, pour son cortège de noces, rassemble des Grecs et des Bulgares, et des tailleurs, ses compagnons de métier, portant de la soie et du velours, et ayant des deux côtés des poches, des poches pleines de jaunes ducats, il y aura du butin pour les haïdouks; s'il rassemble des gens hardis, qui portent sur l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, alors il y aura de la besogne pour les haïdouks.»

Grouïtza n'a pas plus tôt ouï ce discours, qu'il dépouille la soie et le velours, se revêt d'habits bulgares, prend sur son épaule une pioche pour se donner l'air d'un mendiant et part tout droit pour Sophia. Là, ceux que rassemble Manuel le Grec ne sont point des gens hardis qui portent sur l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, mais des Grecs et des Bulgares, avec des tailleurs, ses compagnons de métier, vêtus de velours et de soie, avec des poches aux deux côtés, des poches pleines de jaunes ducats. Grouïtza alors s'en revient vers les Balkans[12], dire à Starina Novak quels hommes a pris le Grec; et Novak lui-même réunit un cortège de noces tout composé de haïdouks de la montagne….., et part pour le défilé de Kliçoura, là où doit passer Manuel le Grec.

Mais voici venir Manuel conduisant un brillant cortége. Lui-même en tête il s'avance, sur un noir cheval aux longs crins, brandissant une masse qu'il lance en l'air et reçoit dans sa main droite, et d'une voix claire voici ce qu'il chante: «Monts du Mlav et des Balkans, lieux de carnage, de combien de sang avez-vous été baignés! Que de mères vous avez désolées, que de soeurs vous avez mises en deuil, que de veuves renvoyées dans leur famille! Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère? Allez-vous mettre ma soeur en deuil et livrer mon accordée à Grouïtza, le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel le Grec. Les haïdouks le voient de la montagne, ils le voient, et cela n'est point de leur goût. Le Grec passe, allant chercher l'accordée, et eux demeurent dans la montagne.

Huit jours environ s'écoulent, et voici Manuel le Grec, conduisant la noce et emmenant la fille. Il descend dans le défilé de Kliçoura, le premier en tête de sa troupe, monté sur un cheval noir aux longs poils, les jambes croisées sur sa monture, et au son d'une tamboura dont il s'accompagne, d'une voix claire il chante: «Monts du Mlav et des Balkans! Monts du Mlav, lieux de carnage! De combien de sang n'avez-vous pas été baignés! Que de mères vous avez désolées, que de soeurs vous avez mises en deuil, et que de veuves renvoyées dans leur famille! Et encore si c'était quelqu'un (qui eût versé le sang), mais ce n'est personne, ce n'est que Novak et Radivoï. Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère? Allez-vous mettre ma soeur en deuil, et livrer mon accordée à Grouïtza, le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel. Les haïdouks le regardent de la montagne, le regardent et cela n'est point de leur goût.

Alors Starina Novak leur dit: «Écoutez, mes compagnons! que chacun de vous (se choisisse et) attaque un adversaire…..» La troupe tout entière obéit à Novak, et s'élance sur le cortège. Boroï abat le parrain, et le stari svat abat le stari svat; Radivoï tue le paranymphe, puis saisit la belle jeune fille, et l'entraîne dans la verte forêt; Novak tue le chef de famille, et les svats poursuivent les svats. Manuel le Grec demeure seul; vers lui s'avance Grouïtza Novakovitch, un sabre nu à la main, et il défie Manuel: «Arrête, débauché, à qui est cette belle fille que tu emmènes? Attends-moi, que nous combattions, et nous verrons à qui elle est.» Là-dessus, le Grec écarte les jambes (qu'il avait croisées) sur son cheval, et se dresse sur les étriers d'or; puis, jetant la tamboura, il saisit de la main droite son épée, de la gauche les rênes du cheval, et dit au haïdouk: «Approche, Grouïtza, approche, que nous nous mesurions; ce m'est une joie de combattre et de conquérir la jeune fille par l'épée.» Grouïtza se précipite, et lui porte à l'épaule un coup de sabre; mais le Grec pare le coup avec son bouclier, et le sabre se brise en deux, sans que le bouclier en garde de traces. Ce que voyant Manuel, il brandit sa tranchante épée: «Arrête, débauché, Grouïtza Novakovitch, c'est avec un tel sabre que tu fais le haïdouk! tu vas voir une épée tranchante, et telle qu'il en faudrait pour des haïdouks!» Puis il le touche à peine de son épée, et pourtant lui fait une grave blessure, il lui tranche la main gauche, qui tombe du dolman de drap. Mais le haïdouk a des pieds légers, qui l'emportent vers la montagne, et dans la verte forêt il s'enfonce en criant à pleine voix: «Où es-tu, frère, brave Tatomir! le Grec m'a mis hors de combat!»