Le brave Tatomir se précipite, un sabre nu à la main: «Arrête, débauché, Manuel le Grec. Il est facile de se battre avec Grouïtza, mais attends le brave Tatomir!…[A]»
[Note A: Tatomir, et, après lui, Radivoï, qu'il a appelé à son secours, et qui est lui-même remplacé par Starina Novak, éprouvent le même sort que Grouïtza. Je m'abstiens de traduire ces deux scènes, identiques à la précédente, et, en partie, à celle qui suit.]
Mais voici venir Starina Novak, couvert d'étranges vêtements; il a pour pelisse une peau d'ours, sur la tête, un bonnet de peau de loup, et au bonnet une plume de cygne[A]; ses yeux ressemblent à deux coupes de vin, ses sourcils à une aile de hibou, et il porte un sabre vieux-forgé: «Arrête, s'écrie-t-il, débauché de Manuel! Il est facile de combattre avec un enfant, mais attends Starina Novak.—Approche, répond le Grec, ce n'est pas toi qui me feras fuir du défilé de Kliçoura. J'ai vu des ours vivants, que me fait une peau d'ours? j'ai vu des loups vivants, que me fait une peau morte? j'ai vu des aigles vivants, que me fait une plume d'aigle?»
[Note A: Plume de cygne est, sans aucun doute, ici pour la mesure, car plus loin, au vers 276, elle est remplacée, avec bien plus de raison, par une plume d'aigle.]
Starina Novak s'élance, et lui porte à l'épaule un coup de sabre; le Grec oppose son bouclier, mais le sabre rencontrant le bouclier, le fend en deux, coupe la main à Manuel, et se brise en éclats. La rage saisit le Grec, il prend son épée de la main gauche, et s'élance à la poursuite de Starina. Dieu clément, la grande merveille! S'il eût été donné à quelqu'un d'être là, et de voir comment il arrachait la grise pelisse d'ours, et faisait voler les plumes d'aigle! Novak aux abois prend la fuite, il court par la forêt verte, rien qu'un moment, deux heures pleines, et il crie à plein gosier; tant il cria que toutes les feuilles de la forêt tombèrent, et les plantes sortirent de terre. Il appelle sa soeur d'alliance, la Vila: «Dieu t'anéantisse, Vila ma soeur! ne m'as-tu pas donné devant Dieu ta foi, si je me trouvais en danger de mort, que tu serais là pour me tirer du péril?»
Or, voici la Vila qui vient à la rencontre de Novak: «Starina, mon frère en Dieu, lui dit-elle, est-ce toi qui poursuis, ou bien es-tu en fuite?—Vila, ma soeur fidèle, je ne poursuis point, mais je suis forcé de fuir; le Grec m'a mis hors de combat.—Retourne sur tes pas, mon frère en Dieu, lui dit alors la Vila, je prendrai la forme d'une belle vierge, je jetterai mes bras au cou du Grec, et pendant que je fascinerai ses yeux, tu pourras donner la mort au héros aveuglé.»
Novak revient alors sur ses pas, il s'avance avec la Vila jusqu'auprès de Manuel, puis s'arrête à l'écart dans la verte forêt. La Vila cependant prend la forme d'une vierge, elle se jette au cou du Grec, lui prend les mains qu'elle attire sur son sein, et quand elle lui a fasciné les yeux, elle appelle le haïdouk: «Starina Novak, mon frère, maintenant frappe le héros aveuglé.» Mais Novak était saisi d'épouvante; il n'ose point s'approcher, et (de loin) lance sa masse noueuse, qui atteint le Grec, et le frappe entre ses yeux noirs. Manuel tombe sur l'herbe verte, il tombe, et Novak s'élance, lui coupe la tête, et s'enfonce dans la forêt, cherchant par la montagne ses compagnons. Quand ils furent tous rassemblés, ils se partagèrent les beaux cadeaux de noce, et bandèrent leurs profondes blessures.
VIII
TRAHISON DE LA FEMME DE GROUÏTZA.
Grouïtza Novakovitch dresse sa tente dans la montagne au-dessus d'Andrinople, et sous la tente il se met à boire du vin, que lui sert le petit Étienne, tandis que Maxime brode devant la tente, brode avec de l'or sur de la soie éclatante; puis Grouïtza Novakovitch dit à Maxime: «Mon épouse fidèle, fais pour moi la garde devant la tente, je vais me coucher un peu et dormir.» Il s'étend pour faire un somme, et Maxime reste à broder devant la tente.
Mais voici venir trois jeunes Turcs, et le petit Étienne dit à Maxime: «Écoute, ma mère, voilà trois jeunes Turcs qui viennent, je vais aller éveiller mon père.—Mon fils, répond la jeune femme, ce ne sont point des Turcs, mais de jeunes marchands, qui apportent une rançon à ton père.» L'enfant cependant n'obéit pas, et il va pour réveiller Grouïtza: Maxime court après lui, elle le rattrape à l'entrée de la tente, et le frappe au visage; si faiblement qu'elle l'ait frappé, l'enfant se roule trois fois par terre, trois dents saines lui sautent de la bouche, et quatre autres sont ébranlées.
Là-dessus les Turcs s'approchent et saluent Maxime: «Dieu t'assiste, jeune dame, disent-ils; de qui es-tu l'épouse? de quel héros? quel est le brave qui t'a parée?—Je suis, jeunes Turcs, la femme de Grouïtza Novakovitch, le brave qui m'a parée est Grouïtza.» Et les trois jeunes Turcs de dire: «Livre-nous Grouïtza Novakovitch; avec lui tu portes de la soie éclatante, chez nous tu te promèneras dans la soie, et tu porteras de l'argent et de l'or; tu seras une petite dame turque, et tu iras avec les autres te divertir à la campagne chaque vendredi.» Deux des Turcs descendaient de cheval, quand le troisième leur cria: «Que faites-vous, malheur à votre mère! Vous n'avez jamais vu Grouïtza, et vous voulez vous battre avec lui! Pour moi je connais Grouïtza Novakovitch; il n'avait que quinze ans, lorsque je traversai par ici la montagne. Il était assis, comptant de l'argent, et je poussai des cris, pour voir si l'enfant ne s'effrayerait point et ne s'enfuierait pas dans la montagne, en me laissant l'argent. Mais l'enfant avait un coeur vaillant, un coeur vaillant et libre. Il rassembla l'argent, le remit dans ses poches, et s'élança à ma poursuite dans la forêt, moi à cheval, Grouïtza à pied; et sans les rameaux flexibles d'un sapin, qui enlevèrent de dessus sa tête son bonnet, en vérité il m'eût atteint. Mais pendant qu'il reprenait son katpak et le remettait, j'eus le temps de m'éloigner. Grouïtza alors lança sa masse ainsi qu'on lance un bâton, pour me frapper sur mon cheval; mais au lieu de m'atteindre, il toucha un sapin flexible, et si faiblement l'eût-il touché, l'arbre fut déraciné et ses branches jonchèrent la terre.»
Les Turcs n'osèrent entrer sous la tente, que Maxime, la jeune femme, n'eût lié les mains de Grouïtza, et autour du cou ne lui eût attaché une chaîne formée de trente anneaux et pesant quarante okas; alors les Turcs sur lui se précipitèrent. Grouïtza fit un bond, emportant sur lui les trois Turcs, et en quatrième Maxime sa femme, et il allait se déprendre des Turcs, mais il songea au petit Étienne: «Dieu tout puissant ait pitié de moi! pensa-t-il; les Turcs emmèneront mon enfant en esclavage, ils en feront un musulman, et que deviendra mon âme pécheresse?» et il se rendit pour l'enfant.
Quand les Turcs furent maîtres de Grouïtza, ils donnèrent à sa femme un cheval blanc, et prirent le chemin d'Andrinople. Pendant qu'ils marchaient, le petit Étienne dit en gémissant: «Beau papa, Grouïtza Novakovitch, les pieds d'Étienne ne sont pas forts; déjà je ne puis plus suivre les chevaux, et les Turcs ne veulent pas me laisser dans la montagne, ils me frappent de leurs fouets sur les yeux.» Grouïtza verse des larmes: «Étienne, mon cher enfant, répond-il, que peut pour toi ton père? il a les mains liées. Va prier ta mère de te prendre sur son cheval.» L'enfant commence à la prier: «Maxime, ma chère mère, prends-moi sur ton bon cheval, les pieds d'Étienne ne sont pas forts, et je ne puis plus marcher avec les chevaux.» Mais l'infâme lui lance un coup de fouet: «Va-t-en, vilaine engeance, si j'avais voulu te prendre sur mon cheval, je ne vous aurais pas livrés aux Turcs.»
Quand ils eurent atteint Andrinople, les Turcs dressèrent deux tentes de soie, l'une pour Grouïtza et Étienne, l'autre pour Maxime, la jeune femme. Deux d'entre eux s'en allèrent à la ville, pendant que le troisième restait pour faire la garde, et ils se rendirent chez le pacha: «Seigneur Pacha d'Andrinople, lui dirent-ils, nous avons fait une belle capture, et cette capture c'est Grouïtza Novakovitch, avec Étienne son fils, et Maxime sa femme; c'est une dame d'une telle beauté, que nulle autre n'en approche; elle a un visage digne de Tzarigrad.» Et le pacha de fouiller dans ses poches, et de leur donner cent ducats: «Voici, mes enfants, cent ducats, mangez, buvez jusqu'au matin; et demain, quand vous m'amènerez vos captifs, vous aurez une récompense, l'un un agalouk, l'autre un spahilouk.» Les Turcs prirent les cent ducats, puis s'en allèrent par la ville, cherchant de l'hydromel sucré, mais ils n'en purent trouver que chez une tavernière, nommée Mara, qui était la soeur adoptive de Grouïtza: «Cousine Mara, lui dirent-ils, donne-nous de l'hydromel; nous avons fait une belle capture, et cette capture c'est Grouïtza Novakovitch, avec son petit Étienne, et Maxime sa femme. Quelle beauté c'est, que cette jeune dame! Et autant elle est belle, autant elle est richement habillée.»
En les entendant, Mara la tavernière verse des larmes, qu'elle dérobe aux Turcs à l'aide de sa manche: «Malheur (pense-t-elle) à toi, Grouïtza, mon frère en Dieu, trois fois tu m'as secourue dans le malheur, trois fois tu me délivras de la servitude, et dans la servitude te voici tombé!» Elle donne aux Turcs de l'hydromel, mais elle y verse moitié bendjelouk[13], leur préparant un lourd sommeil, pendant lequel Grouïtza put se dégager les mains. Puis les deux jeunes Turcs s'en allèrent, emportant l'hydromel sucré.
Arrivés à la tente, ils se mirent à boire, Maxime leur servant l'hydromel, et chacun, alors qu'elle lui présentait la coupe, lui donnait un baiser et lui prenait le sein. Tous trois s'enivrèrent, s'enivrèrent comme la terre noire, et tombèrent dans un sommeil semblable à la mort. La jeune Maxime alors se levant, songea en elle-même: «Si je me couche avec deux seulement, je causerai du dépit au troisième,» et quand elle eût bien réfléchi, elle croisa les bords de son vêtement et ses blanches mains, et s'étendit (de manière) à toucher la tête des trois Turcs.
Quand ce fut vers le minuit, le petit Étienne se mit à pleurer. «Hélas! père, dit-il, j'ai bien faim.—Étienne, mon cher enfant, lui répond Grouïtza, que peut faire pour toi ton père? on lui a lié les mains; va dans la tente de ta mère, dérobe-lui un couteau, et reviens couper les cordes qui lient mes mains; alors je te donnerai à manger.» Or, l'enfant était de race de haïdouk, et il avait le coeur vaillant et libre: il va auprès de sa mère dans la tente, et lui dérobe un couteau; mais le voici dans un grand embarras; le couteau était pesant et l'enfant bien faible; à peine s'il put le traîner jusqu'à son père, des deux mains à peine le soulever. Il appuie le couteau sur les cordes, mais le couteau, en les tranchant, pénètre dans la main droite de Grouïtza. L'enfant gémit comme un serpent venimeux: «Ah! père, je t'ai coupé la main!—Ne crains rien, Étienne, mon enfant, dit Novakovitch, ce n'est pas des mains de ton père que coule le sang, c'est de la corde qu'il sort.»
Quand Grouïtza eut les mains libres, il sauta sur ses pieds, fit le signe de la croix sacrée, et prononça le nom de saint Nicolas, le nom de Pâques et du Saint Évangile, puis prenant son sabre, il entra dans la tente où étaient les Turcs, écarta de dessus eux là couverture de soie, et il ne leur trancha point le col blanc, mais les coupa par la ceinture, de trois en faisant six. Puis il courut à Andrinople, chez sa soeur Mara, la tavernière, et ayant rapporte du vin et de la rakia, avec du pain blanc et de la viande grasse de bélier, il s'assit sous la tente de soie, et quand il eût mangé ainsi avec Étienne, il se mit à chanter d'une voix claire et haute. Maxime s'éveilla, et voulut réveiller les trois Turcs: «Levez-vous, dit-elle, maudite soit votre mère! Voici Grouïtza qui chante, tout lié qu'il est.» Mais quand elle eût écarté la couverture de soie, et vu les Turcs fendus en deux, elle demeura debout à réfléchir: «Dieu clément! que faire et que devenir? Malheureuse, si je veux fuir, les chevaux même n'échappent pas à Grouïtza, bien moins une femme!» Croisant les bords de ses vêtements et ses blanches mains, elle va d'elle-même trouver Grouïtza, franchit la portière de la tente, et baise la soie qui couvrait la poitrine de son mari: «Mon seigneur Grouïtza Novakovitch, (dit-elle), les Turcs m'avaient jeté un sortilège.» Mais Grouïtza lui réplique: «Maxime, créature perfide, vivants les Turcs t'avaient ensorcelée, et morts ils t'ont renvoyée vers moi.» Puis il lève la tente de soie, s'avance plus haut dans la montagne, jusqu'au lieu où il avait campé, et dresse de nouveau la tente; après quoi il dit à Maxime: «Créature perfide, lequel aimes-tu le mieux de m'éclairer avec un flambeau, ou de baiser mon sabre?—Seigneur, lui répondit Maxime, je ne puis baiser ton sabre, car il est plein de souillures, mais je veux tenir le flambeau pour l'éclairer, quand même je ne devrais point dormir[14].» Alors Grouïtza se lève et la saisit par les cheveux, il la dépouille de ses habits de soie et de velours, et après lui avoir enlevé le mouchoir qui lui couvrait la tête, et le collier qu'elle avait au col, et ne lui laissant que la chemise, il l'enduit de cire et de goudron, de soufre et de poudre rapide, puis l'enveloppant de coton délicat, il verse sur elle de l'eau-de-vie forte, l'enterre jusqu'à la ceinture, et ayant mis le feu aux cheveux, il s'assied et boit du vin frais, tandis que sa femme l'éclaire d'une triste lumière.
Quand elle fut brûlée jusqu'à ses yeux noirs, Maxime commença à dire: «Mon seigneur Grouïtza Novakovitch, si tu ne regrettes point mes cheveux blonds, qu'a si souvent pressés ta main, comment ne regrettes-tu pas mes yeux noirs? Assez souvent aussi tu les as baisés.» Lorsqu'elle fut brûlée jusqu'à son blanc visage, elle dit encore: «Grouïtza, mon seigneur, si tu ne regrettes point mes yeux noirs, comment n'as-tu pas regret de mon blanc visage, car il n'a point son égal, et ton père, épris pour lui d'admiration, t'a fait riche.» Grouïtza alors lui répond: «Maxime, créature perfide, il est vrai, et je le sais bien, que, ton visage n'a point d'égal, et que dans son admiration, mon père m'a richement doté, mais j'aime mieux qu'il soit consumé par le feu que s'il me livrait aux Turcs.» Quand elle fut brûlée jusqu'à ses seins blancs, le petit Étienne fondit en pleurs: «Beau papa, voilà les seins de ma mère brûlés, les seins qui m'ont nourri, père, et qui ont fait que je marche.» En voyant pleurer le petit Étienne, Grouïtza Novakovitch s'émut de pitié, et les larmes lui coulérent des yeux; il éteignit ce qui n'était point encore consumé, et soigneusement l'inhuma.
IX
THADÉE DE SÈGNE.
Extrait.
L'aube n'avait pas encore blanchi, ni l'étoile du matin montré son visage, quand les portes de Sègne s'ouvrirent, et il en sortit une petite troupe de trente-quatre compagnons (haïdouks), qui commencèrent à gravir la montagne.
* * * * *
Iovan de Kotar court vers le berger, et il ramène un bélier de neuf ans, et un fort bouc de sept ans. Thadée de Sègne les écorche vifs tous les deux, puis les lâche parmi les branches des sapins. Au contact des branches le bouc commence à crier, tandis que le bélier reste muet, ne pousse pas une plainte. «O Thadée, chef de notre troupe, dit alors Iovan de Kotar, pourquoi lâcher des animaux écorchés?» et Thadée de Sègne lui répond: «Voyez-vous, mes chers frères, quels tourments endurent ces animaux; eh bien! il en faut souffrir de plus grands aux mains des Turcs, quand ils s'emparent de nos braves. Celui qui peut les supporter, qu'il le fasse en silence, frères, comme ce bélier écorché dans la forêt; celui qui ne croit pas pouvoir les souffrir, je lui pardonne au nom de Dieu; qu'il s'en retourne à Sègne sur la frontière.»
X
LA FEMME DU HAÏDOUK VOUKOÇAR.
Extrait.
Voukoçar est surpris dans son sommeil par un Turc d'Oudbigua, qui l'emmène à sa maison et le laisse languir pendant trois ans dans un cachot. Au bout de ce temps, le haïdouk, désespérant d'être rendu à la liberté, écrit à sa jeune femme pour l'engager à se remarier. Mais celle-ci «éclate de rire» à cette invitation, et après s'être fait couper les cheveux, et s'être revêtue de somptueux habits d'homme et d'un splendide équipement de guerre, elle se rend à Oudbigna, chez le Turc. Elle se présente à lui, la menace à la bouche, comme un messager impérial chargé de le conduire, lui et son prisonnier, devant le sultan. Alil Boïtchitch (c'est le nom du Turc), frappé de terreur, la reçoit, l'héberge et remplit même à son égard des offices serviles.
Quand il fit jour et que le soleil parut, elle prit ses armes brillantes, et montant son grand cheval, elle se rendit à la porte du cachot. Là elle trouve le geôlier, auquel elle fait sauter la tête, puis frappant la porte de sa masse: «Sors, s'écrie-t-elle, homme du sultan; le tzar m'a envoyé pour que je vous conduise devant lui, toi et Alil.»
Les tourments avaient abattu le haïdouk, il était résigné à perdre sa tête, et sortit de la froide prison. Elle le frappe de sa lourde masse, le frappe deux à trois fois, afin de ne pas éveiller les soupçons des Turcs, puis elle appelle Alil Boïtchitch: «Amène, dit-elle, un cheval au haïdouk, et pour toi trouves-en un aussi.» Le Turc rentre dans sa blanche maison, et en ramène un fort cheval, de l'autre main tenant un sabre forgé, et une bourse de cinq cents ducats: «Voilà pour toi, messager impérial, ne me conduis pas devant le tzar.» Sans tarder alors, la jeune femme jette le haïdouk sur le cheval, puis s'élance à travers la campagne.
Quand ils furent dans la verte forêt, ils arrivèrent à un carrefour, d'où partaient deux chemins, l'un allant à Stambol, l'autre vers le littoral uni. Là, dit la belle jeune femme: «Allons, regarde, connais-tu ces armes?» Quand le haïdouk les eut considérées: «Je les connais, dit-il, mais c'est en vain; et toi, d'où te sont-elles venues?—C'est ta femme qui me les a apportées, je l'ai prise pour ma fidèle épouse.» Lorsque le haïdouk Voukoçar entendit ces paroles, le fièvre le prit; mais la belle jeune femme lui dit: «N'aie point de crainte, mon cher seigneur, je suis ta fidèle épouse, mais pardonne-moi ces coups de masse, j'ai ainsi vengé bien des coups de pied[A].»
[Note A: Ceux qu'elle avait reçus de son mari.]
XI
LE VIEUX VOUÏADIN.
Une fille maudissait ses yeux: «Mes yeux noirs, puissiez-vous ne point voir! partout vous regardiez, et aujourd'hui vous n'avez pas vu les Turcs de Liévo ramenant des haïdouks de la montagne: Vouïadin avec ses deux fils…»
Quand ils furent près de Liévo, et qu'ils l'aperçurent, la ville maudite, et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouïadin: «Mes fils, mes faucons, voyez-vous le maudit Liévo, et la tour qui y blanchit! c'est là qu'on va vous frapper et vous torturer, briser vos jambes et vos bras, et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes faucons, ne montrez point un coeur de veuve, mais faites preuve d'un coeur héroïque; ne trahissez pas un seul de vos compagnons, ni les recéleurs chez qui nous avons hiverné, hiverné, et laissé nos richesses; ne trahissez point les jeunes tavernières, chez qui nous avons bu du vin vermeil, bu du vin en cachette.»
Lorsqu'ils arrivèrent à Liévo, la ville de plaine, les Turcs les mirent en prison, et trois jours les y laissèrent, délibérant sur les supplices qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs, on fit sortir le vieux Vouïadin, on lui rompit les jambes et les bras, et comme on allait lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui dirent: «Révèle-nous, débauché, vieux Vouïadin, révèle-nous le reste de ta bande, et les recéleurs que vous avez visités, chez qui vous avez hiverné, hiverné et laissé vos richesses, dis-nous les jeunes tavernières, chez qui vous buviez du vin vermeil, buviez du vin en cachette.»
Mais le vieux Vouïadin leur répond: «Ne raillez point, Turcs de Liévo; ce que je n'ai point confessé pour mes pieds rapides, qui savaient échapper aux chevaux, ce que je n'ai point confessé pour mes mains vaillantes qui brisaient les lances et saisissaient les sabres nus, je ne le dirai point pour mes yeux perfides qui m'induisaient à mal, en me faisant voir du sommet des montagnes, en me faisant voir au bas les chemins par où passaient les Turcs et les marchands.»
XII
LE PETIT RADOÏTZA.
Bon Dieu, la grande merveille! est-ce le tonnerre qui gronde, ou la terre qui tremble? Est-ce la mer qui se brise sur les écueils, ou les Vilas qui se battent dans la montagne?—Ce n'est point le tonnerre qui gronde, ni la terre qui tremble, ce n'est point la mer qui se brise sur les écueils ou les Vilas qui se battent dans la montagne, mais les canons qui grondent à Zadar, où l'aga Békir-Aga fait réjouissance, pour avoir pris le petit Radoïtza. Ensuite il le jette au fond d'un cachot, où sont vingt prisonniers, tous pleurant, sauf un seul qui chante et dit à ses compagnons: «Ne craignez point, mes chers frères; peut-être Dieu enverra-t-il quelque brave pour nous délivrer.» Mais quand Radoïtza entra parmi eux, tous d'une commune voix éclatèrent en sanglots et en imprécations contre Radoïtza: «Radoïtza, sois-tu livré aux supplices! C'est en toi que nous espérions, de toi que nous attendions notre délivrance, et voici que tu viens nous rejoindre! Quel brave maintenant nous tirera d'ici?» Mais le petit Radoïtza leur répond: «Ne craignez point, mes chers frères, mais demain, dès l'aube, appelez l'aga Békir, et dites-lui que Radé est mort: peut-être ordonnera-t-il qu'on m'enterre.»
Quand le jour eût paru et que le soleil brilla, les vingt prisonniers s'écrièrent: «Dieu t'anéantisse, aga Békir-Aga, pour nous avoir amené Radoïtza; pourquoi ne l'avoir point pendu hier? Il a expiré cette nuit au milieu de nous; nous fera-t-il mourir de puanteur?» On ouvrit les portes de la prison, et on emporta Radoïtza: «Emportez-le, dit l'aga aux prisonniers, et l'enterrez.» Mais sa femme commença à dire: «Par Dieu, Radoïtza n'est pas mort, il ne feint que de l'être[15], allumez-lui du feu sur la poitrine (pour voir) s'il ne bougera point, le brigand.» Mais Radoïtza avait un coeur héroïque, il ne remua ni ne fit un mouvement. Et la femme de l'aga reprit: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être, prenez un serpent étalé au soleil, et mettez-le dans le sein de Radoïtza; peut-être aura-t-il peur et bougera-t-il, le brigand.» On prit un serpent échauffé par le soleil, et on le mit dans le sein de Radé; mais il avait un coeur héroïque, il ne remua, ni n'eut peur. Et la femme de l'aga dit encore: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être, prenez vingt clous, et les lui enfoncez sous les ongles: peut-être qu'il remuera, le brigand.» Et on prit vingt clous, et on les lui enfonça sous les ongles, mais là encore Radé montra un coeur ferme, il ne bougea, ni n'exhala un soupir. Pour la quatrième fois, la femme de l'aga dit: «Radé n'est point mort, que les filles forment un kolo[16], et en tête la belle Haïkouna, peut-être lui sourira-t-il.» Les filles se rassemblèrent en ronde, ayant à leur tête la belle Haïkouna: autour de Radé elle conduisait la ronde, et en dansant sautait par-dessus lui; et comme elle est charmante, que Dieu la confonde! de toutes elle est la plus grande et la plus belle, c'est sa beauté qui anime le kolo, que par sa taille elle domine, le collier suspendu à son col résonne, et on entend le frémissement de ses pantalons de soie. En l'apercevant, le petit Radoïtza la regarde de l'oeil droit, et du gauche il sourit dans sa moustache; ce que voyant la jeune Haïkouna, elle prit un mouchoir de soie, qu'elle jeta sur le visage de Radé, afin que les autres filles ne vissent rien, puis elle dit à son père: «Mon pauvre père, ne souille point ton âme d'un péché, mais qu'on emporte le captif et qu'on l'enterre.» Mais la femme de l'aga s'écrie: «N'allez point l'enterrer, le brigand, mais jetez-le dans la mer profonde, et nourrissez les poissons de belle chair de haïdouk.» L'aga le prit et le lança dans la mer profonde.
Mais Radé était un merveilleux nageur, il s'en alla bien loin à la nage, puis sortit sur le rivage de la mer, en s'écriant: «Allons mes dents blanches et fines, retirez moi ces clous de dessous les ongles.» Et s'asseyant, il mit ses pieds en croix, et en retira les clous qu'il plaça ensuite dans son sein. Radé pourtant ne voulait pas se tenir tranquille: quand la sombre nuit fut arrivée, il prit le chemin de la maison de Békir-Aga, et s'arrêta un instant devant la fenêtre. En ce moment l'aga était à table, soupant, et il disait à sa femme: «Ma dame, ma fidèle épouse, voilà neuf ans que Radé s'est fait haïdouk, et que je ne pouvais souper tranquille, par crainte du petit Radoïtza. Grâce à Dieu, il n'est plus là, et je m'en suis défait: demain je veux pendre ces vingt autres, dès que le jour paraîtra.»
Or Radé entendait et voyait; il se précipite dans la chambre, saisit par le col l'aga encore à table, et lui fait voler la tête de dessus les épaules; puis saisissant la femme de l'aga, il tire de sa poitrine les clous, et les enfonce sous les ongles de la Turque; mais il en avait à peine enfoncé la moitié, qu'elle expira, la chienne: «C'est pour que tu saches, lui crie-t-il, les tourments que causent les clous.» Puis, prenant la jeune Haïkouna: «Haïkouna, coeur de ma poitrine, trouve-moi les clefs de la prison, que je délivre les vingt prisonniers.» Haïkouna trouva les clefs, et il fit sortir les captifs. Ensuite il lui dit encore: «Haïkouna, ma chère âme, trouve-moi les clefs de la dépense, que je cherche quelque chose pour mes frais de route, j'ai un long voyage à faire, et il faut que j'aie de quoi boire en chemin.» Elle lui ouvrit le coffre aux talaris: «Mon cher coeur, lui dit Radé, que ferai-je de ces fers à cheval? je n'ai point de chevaux pour les leur mettre.» Elle ouvrit le coffre aux ducats, et il partagea les ducats parmi la troupe; puis prenant la jeune Haïkouna, il l'emmena dans la terre de Serbie, la conduisit dans une blanche église, et, d'Haïkouna en ayant fait Angelia, il la prit pour sa fidèle épouse.
XIII
RADÉ DE SOKOL ET ACHIN-BEY.
(L'hivernage des haïdouks.)
Trois amis boivent du vin dans la montagne, sous les verts sapins: l'un était Radé de Sokol, le second, Sava des bords de la Save et le troisième, Paul de la plate Sirmie; avec eux boivent leurs quatre-vingt-dix compagnons.
Quand de vin vermeil ils se furent rassasiés, Radé de Sokol commença à dire: «Écoutez-moi, mes amis; l'été se passe, et le triste hiver arrive, les feuilles sont tombées, et il ne reste que la forêt (nue), mais par la forêt on ne peut plus aller; où chacun de nous passera-t-il l'hiver? chez quel ami dévoué?» Paul de Sirmie lui répond: «Ami Radé de Sokol, je passerai l'hiver à Ioug, la blanche cité, chez mon ami Drachko, le capitaine. Chez lui déjà j'ai séjourné durant sept hivers, et j'y passerai celui-ci encore, et avec moi mes soixante compagnons.» Sava, des bords unis de la Save, dit ensuite: «Pour moi, j'hivernerai chez mon père, dans sa cave profonde, aux bords de la Save, et avec moi mes trente compagnons; mais toi, frère, Radé de Sokol, où veux-tu hiverner, as-tu quelqu'un de ta parenté?» Radé leur réplique: «Écoutez-moi, mes amis, je n'ai plus de parents, mais j'ai un pobratime en Dieu, le bey Achin de Sokol; chez lui, frères, j'ai passé neuf hivers en neuf années, et celui-ci sera le dixième. Mais écoutez-moi, frères. Quand le triste hiver sera passé, l'hiver passé et le jour de saint George venu, que la forêt se sera revêtue de feuilles, et la terre d'herbes et de fleurs, que l'alouette chantera parmi les buissons sur les bords de la Save, et qu'on entendra les loups dans la montagne, alors, frères, il sera temps de nous réunir, au lieu même où nous nous séparons aujourd'hui: celui qui ce jour là ne serait point au rendez-vous, attendez-le une semaine; celui qui au bout d'une semaine ne serait pas venu, attendez-le quinze jours; mais qui après deux semaines n'aura point paru, cherchez-le, frères, dans son quartier d'hiver.» Cela dit, ils se levèrent, se baisèrent sur leur blanc visage, et saisissant son long fusil chacun se mit en marche.
Radé vers le soir arriva à Sokol, devant la cour d'Achin-Bey, et il secoua le marteau de la porte. Le bey dormait dans sa blanche maison, ayant sa femme à ses côtés, mais la Turque l'éveille: «Seigneur, bey Achin-Bey, quelqu'un frappe à la porte, il me semble reconnaître la main du haïdouk, du haïdouk ton pobratime, Radé de Sokol.» Le bey saute sur ses pieds légers, ouvre la porte de la maison, et en sortant va ouvrir celle de la cour. Le Turc accueillit son pobratime en Dieu, sur leurs blancs visages ils se baisèrent, puis s'enquirent de leur santé, et rentrèrent dans la maison. La boula aussi vint à la rencontre de Radé, lui baisa la main, prit sa légère carabine, et apporta le souper à Radé, qui était assis sur la molle couche.
Le haïdouk commença à souper, et, en soupant, à boire du vin frais; puis, quand de vin il fut rassasié, il ôta sa ceinture: le voilà qui en tire trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats; il en offre deux à son frère en Dieu: «Voilà pour toi, mon frère en Dieu, parce que tu me nourriras cet hiver.» Il jette la troisième sous l'oreiller et mettant la main dans son dolama, il en tire trois rangs de ducats, et les donnant à la femme du bey: «Voilà pour toi, ma chère belle-soeur, il y a longtemps que je ne t'ai fait visite, ni apporté de présents.» Il lui donne encore un réseau de perles: «Voilà pour toi, ma chère belle-soeur, car tu me serviras cet hiver, et laveras le linge fin.» Puis il met le dolama sous l'oreiller, et laisse à ses côtés deux couteaux tranchants. Le haïdouk était épuisé de fatigue: il s'endormit comme un jeune agneau, Achin-Bey à ses côtés. Mais la boula l'éveille et lui dit: «Seigneur bey Achin-Bey, écoute bien ce que je vais dire: demain les Turcs te reprocheront de nourrir un haïdouk de la forêt; donne donc la mort à ton pobratime.» Le bey se laissa séduire, et prenant un des couteaux de Radé, il en égorgea son frère en Dieu; mais il avait oublié de retirer de dessous l'oreiller le dolama aux plaques de métal; puis il prit le corps de Radé et le jeta au bas de la maison pour être dévoré des aigles et des corbeaux.
Ainsi fut-il, mais pas long temps ne dura, l'hiver s'écoula et le printemps vint, la forêt se revêtit de feuilles, et la terre noire d'herbes et de fleurs, l'alouette chantait parmi les buissons sur les bords de la Save, et les loups hurlaient dans les rochers autour du Tzèr. Les haïdouks alors le gravirent, et arrivèrent au rendez-vous: Paul de la Sirmie le premier, Sava le second, et avec eux leurs quatre-vingt-dix compagnons; mais Radé de Sokol ne paraît point. Ils l'attendirent deux semaines, puis s'en allèrent de là en troupe, et prirent le chemin de Sokol. Arrivés devant la cour d'Achin-Bey, Paul secoua le marteau de la porte. Le bey était dans sa blanche maison, à souper avec sa femme, et la boula lui dit: «Quelqu'un frappe, descends de la maison et va ouvrir la porte de la cour.»
Le bey descendit, et ouvrit les portes, mais grande fut son épouvante, quand il vit deux harambachas et avec eux quatre-vingt-dix hommes. Il prit la fuite du côté de la maison, mais Paul de la Sirmie le poursuit et l'arrête à l'entrée; puis il lui demande: «Qu'est-ce donc, bey, qui t'épouvante? nous sommes de la bande de Radé de Sokol, et nous sommes venus pour nous réunir: conduis-nous vers Radé. Mais le bey leur répond: «Par Dieu, harambachas, il y a longtemps que Radé n'est plus: il est mort en hiver, le jour de Saint-Sava, je l'ai enterré alors, et distribué son bien en aumônes aux infirmes et aux aveugles.—Si tu as dissipé son bien, réplique Sava des bords unis de la Save, où est son dolama aux plaques de métal, et les deux couteaux tranchants de Radé?» Puis tirant un fouet à triple lanière, il commence à en frapper la jeune femme du bey; vaincue par la douleur, la boula ouvrit la porte du tchardak et apporta le vêtement et les armes. Quand les haïdouks virent le dolama tout taché de sang, ils saisirent le bey Achin-Bey, l'emmenèrent hors de la maison, dans la cour, au milieu de la troupe, et à coups de sabre ils le taillèrent et le mirent en pièces, pour venger leur frère en Dieu; puis ils pillèrent la maison du bey, et partirent en santé et en joie.
NOTES
I. [Note 1: Cette pièce est beaucoup plus ancienne que les suivantes, et semble antérieure à l'arrivée des Turcs, bien que le mot même de haïdouk paraisse dériver du turc haidoud, brigand. Leur établissement dans les pays Serbes n'a fait que donner une nouvelle impulsion et, quelquefois une direction patriotique à un métier qui là, comme ailleurs, a existé de toute éternité.]
I. [Note 2: Prédrag signifie le très-cher, et Nénad, l'inespéré.]
I. [Note 3: Voyez les notes du n° V, première partie.]
I. [Note 4: Littéralement: «Elle apporte devant lui un doux service,» c'est-à-dire, suivant la coutume encore existante, des confitures, de l'eau-de-vie de prunes et le café, alors inconnu. Ce sont les femmes et surtout les jeunes filles qui, dans les grandes occasions, sont chargées de cet office.]
I. [Note 5: C'est à couvert, en effet, que les haïdouks montrent toute leur bravoure, et la manière de combattre, qui leur est commune avec les Montenégrins, est bien décrite dans une pésima de ceux-ci qui date du siècle dernier.
«….. Les Turcs brûlèrent bien des villages et ne firent pas peu d'esclaves; mais une male fortune leur échut, car ils ne savent pas, eux, se cacher à l'abri d'un arbre ou derrière un rocher, comme le font les Montenégrins. Et le Bosniaque s'écrie: «Arrête, Montenégrin, coeur de souris! Viens nous mesurer en rase campagne, au lieu de te sauver comme une souris dans un tronc d'arbre!» Mais de derrière l'arbre un coup de fusil part, et le Turc tombe frappé d'un côté où il ne s'y attendait pas.» (Piévannia Tzèrno-gorska, etc., chants du Montenégro et de l'Hertzégovine, recueillis par Miloutinovitch, Buda, 1833, p. 180.)
En 1849, après la fin de la guerre de Hongrie, lorsque les débris de la légion polonaise traversèrent un coin de la Serbie pour se rendre à Choumla, ils arrivèrent à l'improviste, à cheval, mais sans armes, sur une clairière de forêt, où s'exerçait une milice de paysans. Fidèles à leur tactique, ceux-ci eurent disparu en un clin d'oeil, et à l'abri des arbres environnants firent pleuvoir des balles sur les Polonais, qui eurent quelque peine à faire reconnaître qu'ils étaient désarmés.]
I. [Note 6: Allusion à la vendette qu'il suppose devoir exister désormais entre les deux familles.—A part le motif du voyage du haïdouk et sa fin tragique, cette pièce a beaucoup d'analogie avec une des ballades sur Robin Hood; et le green wood des outlaws est bien la zéléna gora des haïdouks.]
III. [Note 7: Le texte porte, en un seul mot, Djaferbegovitza. Au moyen de la finale ovitza ou itza, on forme ainsi des noms féminins, par exemple, konsoulovitza, la femme du consul, la consulesse, pachinitza, la femme du pacha.]
III. [Note 8: C'est la traduction littérale du mot dragoskoup.]
IV. [Note 9: Ou vinou kief zadobiché, «(quand) ils eurent trouvé le kief dans le vin.» Le mot turc de kief, rendu ici par belle humeur, marque cet état de béatitude où l'on est plongé après un bon dîner, ou en buvant une tasse de café aromatique, alors qu'accroupi sur un divan, on aspire lentement la fumée de son tchibouk. Un Anglais dirait en pareille occasion que: He feels very comfortable.]
VI. [Note 10: Le mot employé ici est bochtchalouk, qui désigne un cadeau fait ordinairement aux gens de noce, et qui se compose d'une chemise, de larges caleçons ou pantalons de dessous et d'une serviette, le tout de fine toile de coton, mêlée de soie, à la mode turque, et de bas de laine épais, à dessins de diverses couleurs.]
VII. [Note 11: Manuel ou Manoïlo. Ce personnage est le héros de plusieurs autres chants.]
VII. [Note 12: Au texte stara planina, la vieille montagne.]
VIII. [Note 13: Bendjelouk, nom turc de quelque plante narcotique.]
VIII. [Note 14: Ces expressions sont fort claires, et cependant M. Vouk remarque que dans les chants populaires, où elles se rencontrent assez fréquemment, elles ne sont jamais comprises dans leur sens figuré. Mais c'est ici le cas de ne pas entendre à demi-mot.]
XII. [Note 15: Littéralement «mais il s'est rendu immobile.»]
XII. [Note 16: Le mot kolo, qui signifie roue, et que l'on peut par conséquent rendre fort exactement par celui de ronde, est le nom générique des danses nationales serbes, qui s'exécutent en rond, bien que, dans quelques-unes, les deux extrémités du rond ne se touchent point. Elles consistent en général dans un mouvement alternatif d'avance et de recul, exécuté au moyen de pas divers, mais le plus souvent d'un caractère monotone. Les deux sexes s'y mêlent librement, les danseurs se tenant soit par la main, soit à l'aide d'un mouchoir noué autour de la ceinture. A défaut de cornemuse (gaïdé) ou de flageolet, ils chantent des rondes spéciales, absolument comme font chez nous les enfants.]
IV
POÉSIES HÉROÏQUES DIVERSES
I
LA CONSTRUCTION DE SCUTARI (SKADAR).
Trois frères bâtissaient une ville, trois frères, les Merniavtchévitch; l'un était le roi Voukachine, le second le voïvode Ougliécha, et le troisième était Goïko. La ville qu'ils construisaient était Scutari sur la Boïana; trois ans ils y travaillèrent, avec trois cents ouvriers, sans pouvoir poser les fondations, et moins encore élever les murailles: ce que les ouvriers avaient édifié pendant le jour, la Vila venait la nuit le renverser.
Quand commença la quatrième année, la Vila cria de la montagne: «Ne te tourmente point, roi Voukachine, ne consume pas tes richesses; tu ne saurais bâtir les fondations, et moins encore édifier les murailles, à moins de trouver deux (personnes à) noms semblables, à moins de trouver Stoïa et Stoïan[1], le frère et la soeur, et en les murant dans les fondations, celles-ci se soutiendront, et ainsi tu pourras édifier la ville.»
Quand le roi Voukachine eût entendu ces paroles, il appela son serviteur Decimir: «Decimir, mon cher enfant, jusqu'ici tu as été mon serviteur fidèle, et désormais (tu seras) mon enfant chéri: attelle, mon fils, des chevaux à une voiture, et emportant six charges d'or, va jusqu'au bout du monde chercher deux (personnes à) noms semblables; cherche Stoïan et Stoïa, le frère et la soeur, et enlève-les, ou les achète pour de l'or, et ramène-les à Scutari sur la Boïana, pour que nous les murions dans les fondations: peut-être celles-ci alors tiendront, et pourrons-nous édifier la forteresse[A].»
[Note A: Decimir part en effet, mais après un voyage de trois années qui l'a conduit au bout du monde, il revient annoncer l'inutilité de ses recherches.]
Le roi Voukachine appela Rad l'architecte, et Rad appela les trois cents ouvriers. Le roi édifie Scutari sur la Boïana, le roi l'édifie, la Vila le renverse, elle ne laisse point bâtir les fondations, et moins encore élever la cité, puis de la montagne elle s'écrie: «M'écouteras-tu, roi Voukachine? Ne te tourmente point, ne consume pas tes richesses, tu ne saurais bâtir les fondations, et moins encore élever la cité. Mais voici que vous êtes trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle qui viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers[2], murez-la dans les fondations, et celles-ci se soutiendront, et ainsi vous pourrez bâtir les murailles.»
A ces paroles, le roi Voukachine appela ses deux frères: «Écoutez, mes chers frères, voici ce qu'a dit la Vila de la montagne. Il ne sert de rien de consumer nos richesses, la Vila ne nous laissera point bâtir les fondations, et moins encore élever la ville. Mais nous sommes, a dit la Vila de la montagne, trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle qui viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers, murons-la dans les fondations, ainsi celles-ci se soutiendront, et nous édifierons la cité. Mais engageons à Dieu, mes frères, notre parole solennelle, que nul de nous n'avertira sa femme, et que nous laisserons au hasard (à décider) laquelle viendra à la Boïana.» Et chacun engagea à Dieu sa foi, de ne rien dire à son épouse.
La nuit cependant tomba; ils s'en retournèrent à leurs blanches maisons, soupèrent comme il convient à des seigneurs, puis allèrent se coucher chacun avec sa femme. Mais si tu voyais la grande merveille! Le roi Voukachine viola sa parole, et il fut le premier à dire: «Prends bien garde, ma fidèle épouse, de ne pas venir demain à la Boïana, ni d'apporter le repas des ouvriers, car tu y perdrais la vie, on te murerait dans les fondations de la forteresse[B].»
[Note B: Ougliécha fait la même révélation à sa femme.]
Le jeune Goïko ne trahit point sa foi, et ne révéla point (le secret) à son épouse. Le matin venu, les trois Merniavtchévitch se levèrent de bonne heure, et s'en allèrent vers la Boïana, à la forteresse.
Le temps arriva de porter le dîner. Or le tour était à dame la reine. Elle alla trouver sa belle-soeur, la femme d'Ougliécha: «Écoute (dit-elle), je suis prise d'un mal de tête, toi, tu es bien portante, tandis que je ne puis me remettre, porte aux ouvriers leur dîner.»—La femme d'Ougliécha lui répondit:«Dame reine, ma belle-soeur, et moi, je suis prise d'un mal à la main, tu es en santé, je ne puis me remettre, mais adresse-toi à (notre) plus jeune belle-soeur[C].»
[Note C: Elle va en effet lui faire la même demande.]
«Écoute, dame reine, répondit la jeune femme de Goïko, je serais heureuse de t'obéir, mais mon petit enfant n'est pas encore baigné, et mon linge n'est pas lavé.—Va, ma belle-soeur reprit la reine, et porte aux ouvriers leur dîner; je laverai ton linge, et notre belle-soeur baignera l'enfant.» La jeune femme n'a plus rien à dire, et elle part portant le dîner.
Quand elle fut au bord de la Boïana, Goïko Merniavtchévitch l'aperçut, et le coeur du jeune homme se serra, il eut pitié de sa chère petite épouse, il eut pitié de son enfant au berceau, qui n'était né que depuis un mois, et les larmes coulèrent sur son visage. La svelte jeune femme le vit (pleurer), elle s'avança jusqu'à lui, d'un pas léger, et d'une voix douce lui dit: «Qu'as-tu, mon bon seigneur, que les larmes coulent sur tes joues?—Il y a un malheur, ma chère petite femme, j'avais une pomme d'or qui vient de tomber dans la Boïana; voilà ce qui m'afflige, et de quoi je ne me puis consoler.» Elle ne comprend point, la jeune femme, mais elle dit à son seigneur: «Prie Dieu qu'il te donne la santé, et tu fondras une autre pomme, et plus belle.»
Cependant la douleur du héros devenait plus cruelle, et il détourna la tête pour ne plus voir sa femme; sur cela arrivèrent les deux Merniavtchévitch; les beaux-frères de la jeune femme de Goïko, et l'ayant prise par ses blanches mains, ils l'emmenèrent vers la forteresse pour l'y emmurer, et appelèrent Rad l'architecte qui appela à grands cris les trois cents ouvriers, et la svelte jeune femme souriait croyant que c'était un jeu. L'ayant poussée pour l'enfermer dans la muraille, les ouvriers apportèrent du bois et des pierres, et maçonnèrent jusqu'à la hauteur de son genou, et la svelte jeune femme souriait, espérant encore que ce n'était qu'un jeu. Les trois cents ouvriers apportèrent et bois et pierre, et maçonnèrent jusqu'à la hauteur de sa ceinture, et alors pierre et bois commençant à la serrer, elle vit le malheur qui l'attendait, et avec un gémissement amer, pareil au sifflement d'un serpent, elle se mit à implorer ses chers beaux-frères: «Ne me faites point, si vous croyez en Dieu, enfermer dans le mur, jeune comme je suis.»—Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit; car ses beaux-frères ne la regardèrent même point. Alors surmontant la honte et la crainte, elle supplia son mari: «Ne permets pas, mon bon seigneur, qu'ils me fassent périr, jeune comme je suis; mais va trouver ma vieille mère, ma mère est assez riche, et tu pourras acheter un homme ou une femme esclave, que vous enterrerez dans les fondations.»—Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit.
Et quand elle vit que ses supplications étaient inutiles, elle s'adressa à Rad l'architecte: «Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse une ouverture devant ma poitrine, et par là tire mes blanches mamelles, afin qu'on apporte mon petit Iova, et qu'il puisse s'y allaiter.» Rad, qu'elle appelle frère, accède à cette prière; il lui laisse devant la poitrine une ouverture, et tire par là les mamelles, afin, quand viendra le petit Iova, qu'il puisse s'y allaiter. L'infortunée implore encore une fois Rad: «Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse-moi une ouverture devant les yeux, afin que je puisse voir jusqu'à ma blanche maison, quand on m'apportera Iova, et qu'au logis on le remportera.»—Rad accéda encore à sa prière, et lui laissa devant les yeux une ouverture, afin qu'elle pût voir jusqu'à sa blanche maison, quand on lui apporterait Iova, et qu'au logis on le remporterait.
Et ainsi on l'enferma dans la muraille, puis on apporta l'enfant dans son berceau, et durant une semaine elle l'allaita. Au bout de la semaine, sa voix s'éteignit, mais l'enfant trouva toujours sa nourriture, et elle l'allaita une année entière.
Ainsi qu'il en fut alors, il en est encore aujourd'hui, et là toujours coule de la nourriture, comme une merveille et comme un remède pour la femme (mère) qui n'a point de lait[3].
II
DOÏTCHIN L'INFIRME.
Le voïvode Doïtchin tombe malade à Salonique, la blanche cité. Neuf ans entiers la maladie le tient, et Salonique ne sait plus rien de Doïtchin, on croit qu'il est trépassé.
Le bruit de cette merveille au loin se répandit, au loin jusque dans le pays des Maures, et vint jusqu'à Ouço, le Maure; sur-le-champ il sella son cheval noir et partit tout droit pour Salonique. Arrivé devant la ville, il planta sa tente au milieu d'une vaste plaine, et demanda qu'on fît sortir des champions pour se mesurer avec lui, et soutenir le combat à la manière des braves. Mais à Salonique il ne reste plus de braves, pour sortir contre lui: Il y avait Doïtchin, qui est infirme; il y avait Douka, qui a le bras malade; il y a Élie, adolescent inexpérimenté, qui n'a jamais vu de combat et en a encore moins livré pour son compte; et pourtant il fût sorti, si sa mère ne l'en eût empêché: «N'y va point, Élie, garçon sans expérience, le Maure te trompera, il te tuera, innocent que tu es, et ta mère restée seule devra se soutenir elle-même.»
Quand le noir Maure vit qu'il n'y avait plus à Salonique de champions en état de le combattre, il frappa sur la ville une contribution: chaque maison devait fournir un mouton, une fournée de pain blanc, une charge de vin rouge, une coupe d'eau-de-vie distillée, avec vingt jaunes ducats, et une belle fille, fille ou nouvelle mariée, venant à peine d'être emmenée par son mari, et encore vierge[4]. Tout Salonique acquitta le tribut, et le tour vint à la maison de Doïtchin. Or Doïtchin n'avait personne avec lui, que sa fidèle épouse et Ielitza, sa chère soeur. Les pauvrettes rassemblèrent le montant du tribut, mais elles n'avaient personne pour le porter, et le Maure n'aurait pas voulu le recevoir sans Ielitza, la belle jeune fille. Dans leur misère elles se désolaient. Alors Ielitza alla s'asseoir au chevet de son frère, et les larmes qu'elle versait tombant sur le visage de Doïtchin, l'infirme revint à lui et se mit à dire: «Ma maison, que le feu te brûle! voilà l'eau qui te traverse bien promptement, je ne puis même mourir en paix.—O mon frère, Doïtchin l'infirme, répondit la jeune Ielitza, ce n'est point l'eau qui traverse ta maison, mais ce sont les larmes de ta soeur (que tu sens).—Qu'y a-t-il, ma soeur, au nom de Dieu? le pain vous manque-t-il, le pain ou le vin rouge, ou l'or ou la blanche toile? ou n'as-tu plus de quoi broder sur ton métier[A]?»
[Note A: La jeune fille raconte ici longuement en 32 vers tout ce qui s'est passé, puis elle termine ainsi;]
«Nous avons rassemblé les objets du tribut, mais il n'y a personne pour le porter, car le Maure ne voudra pas les recevoir sans Ielitza, ta soeur. Or, écoute-moi, infirme Doïtchin, je ne puis être au Maure, frère, tant que tu vivras.—O Salonique, puisse le feu te consumer! s'écria alors Doïtchin, pour n'avoir point de braves qui sortent combattre le Maure, et me permettent de mourir en paix;»—puis il appela sa femme. «Angelia, dit-il, ma fidèle épouse, mon alezan est-il encore en vie?—Seigneur, infirme Doïtchin, ton alezan est encore en vie, et j'ai eu soin de le bien nourrir.—Angelia, ma fidèle épouse, va prendre le robuste coursier, et conduis-le chez mon pobratime, Pierre, le maréchal, afin qu'il le ferre à crédit; j'irai combattre le Maure, j'irai, dussé-je ne point revenir.»
Sa femme aussitôt lui obéit; prenant le robuste coursier, elle le conduisit chez Pierre, le maréchal, et quand Pierre la vit venir, il lui dit: «Svelte Angelia, est-ce que mon pobratime est trépassé, que tu mènes vendre son cheval?—Pierre, le maréchal, répondit Angelia, ton pobratime n'est pas mort; il est revenu un peu à la santé, et (demande) que tu lui ferres à crédit son cheval, afin qu'il puisse aller combattre le Maure; à son retour, il te payera.—Angelia, ma chère belle-soeur, je ne ferre point les chevaux à crédit; à moins que tu ne m'abandonnes tes yeux noirs, pour que je les baise, en attendant que ton mari soit de retour, et me paye mon travail.»—Angelia, la méchante et la maudite, s'enflamme comme un feu vivant, et emmenant le cheval, sans qu'il fût ferré, le ramène à l'infirme Doïtchin. «Angelia, ma fidèle épouse, lui demanda son mari, mon pobratime a-t-il ferré le cheval?—Seigneur, infirme Doïtchin, Dieu anéantisse ton pobratime! il ne ferre point les chevaux à crédit, mais il demande mes yeux noirs, pour les baiser, en attendant que tu lui payes son travail; pour moi je ne puis être au forgeron, Doïtchin, toi vivant.»—Lorsqu'il eut ouï ces paroles, le malade dit à Angelia: «Selle-moi mon robuste cheval, et apporte-moi ma lance de guerre;»—puis appelant Ielitza: «Ma chère soeur, apporte une pièce de toile, et serre-moi depuis les cuisses jusqu'aux côtes, de crainte que mes os ne se déplacent et ne glissent les uns sur les autres.»—Toutes deux promptement lui obéirent: sa femme selle le robuste cheval, et apporte la lance de guerre; sa soeur apporta la toile, et elles serrèrent l'infirme Doïtchin des cuisses aux côtes, et après lui avoir ceint son sabre, elles amenèrent le destrier de combat, hissèrent sur son dos le malade et lui mirent aux mains sa lance de guerre.
Le bon cheval reconnaît son maître, et il commence à caracoler avec vigueur; Doïtchin le pousse par la tcharchia, et il bondissait avec tant de force, qu'il faisait sauter les pierres du pavé, si bien que les marchands de Salonique disaient: «Gloire à Dieu l'unique! Depuis que Doïtchin est mort, jamais plus brave guerrier n'a traversé Salonique la blanche cité ni monté un meilleur cheval.»
Doïtchin sortit dans la vaste plaine, du côté de la tente du noir Maure. Quand Ouço l'aperçut, de peur il sauta sur ses pieds et lui dit: «Doïtchin que Dieu anéantisse! es-tu donc encore en vie? Viens, camarade, que nous buvions du vin; laisse de côté noise et dispute, je t'abandonne le tribut de Salonique.»—Mais l'infirme Doïtchin lui répondit: «Avance, noir Maure, avance, débauché, te battre à la manière des braves, livrer combat n'est pas si facile que de boire du vin vermeil, et de carresser les filles de Salonique.—Mon frère en Dieu, voïvode Doïtchin, reprit le noir Maure, laisse-là noise et dispute, et descends de cheval, que nous buvions ensemble; je t'abandonne le tribut et les filles de Salonique, et je te jure par le vrai Dieu, que jamais plus je ne reviendrai ici.»—Quand l'infirme Doïtchin vit que le Maure n'osait sortir, il poussa son cheval contre la tente, et d'un coup de lance la renversa. Alors si tu avais vu la merveille! Sous la tente étaient trente jeunes filles, et au milieu d'elles le noir Maure. Ouço voyant que Doïtchin ne voulait point le lâcher, sauta sur le dos de son cheval, sa lance de guerre à la main; et tous deux, pressant leurs coursiers, s'élancèrent dans la vaste plaine.—«Frappe (le premier), débauché, s'écria l'infirme Doïtchin, frappe, que tu n'aies point à te plaindre.»—Le noir Maure lance son javelot, mais l'alezan était fait à la guerre, il s'inclina jusque sur l'herbe verte, le javelot par-dessus lui passa et rencontrant la terre noire, s'y enfonça à moitié, l'autre moitié tombant brisée. Ce que voyant le Maure, il tourna le dos, et prit la fuite, tout droit vers la blanche Salonique, poursuivi par l'infirme Doïtchin. Déjà il en touchait la porte, quand Doïtchin l'atteignit, et le traversant de sa lance de guerre, le cloua contre la porte de la cité, puis d'un coup de sabre lui ayant tranché la tête, il la mit sur la pointe de son sabre, en arracha les yeux qu'il plaça dans un mouchoir délicat, et jeta la tête dans l'herbe verte. Ensuite il alla par la rue, et quand il fut à la maison de son pobratime, Pierre, le maréchal, il l'appela: «Viens, mon pobratime, que je te paye ton travail pour m'avoir ferré mon cheval, l'avoir ferré à crédit.—Mon pobratime, infirme Doïtchin, répondit le maréchal, je n'ai pas ferré ton cheval, j'ai seulement un peu plaisanté, et Angelia, la méchante et la maudite, s'est enflammée comme un feu vivant, et a emmené le cheval sans qu'il fût ferré.—Viens ici, reprit Doïtchin, que je te paye ton travail.»—Et comme il sortait de sa boutique, l'infirme Doïtchin brandissant son sabre, trancha la tête au forgeron, et mettant la tête sur la pointe de son sabre, il en arracha les yeux, les plaça dans le mouchoir et jeta la tête sur le pavé.
Tout droit il s'en va à sa blanche maison, descend de cheval à la porte, puis s'étant assis sur sa molle couche, il tire (du mouchoir) les yeux du Maure, et les jette à sa chère soeur: «Tiens, ma soeur, voici les yeux du Maure, pour que tu saches que tu n'auras point à les baiser, ma soeur, moi vivant.»—Puis prenant les yeux du maréchal et les donnant à sa femme: «Voici, Angelia, les yeux du forgeron, afin que tu saches que tu n'auras point à les baiser, ma femme, moi vivant.»—Cela il dit, et rendit l'âme.
III
LE PARTAGE DES IAKCHITCH[5].
La lune gronde l'étoile du matin: «Où as-tu été, où as-tu passé le temps, passé le temps, ces trois jours blancs?» L'étoile du matin ainsi s'excuse: «J'ai été, j'ai passé le temps au-dessus de la blanche cité de Belgrad, à regarder une grande merveille. Deux frères partageaient leur patrimoine, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Amiablement ils se mirent d'accord, et divisèrent l'héritage: Dmitar a pris la Valachie, la Valachie et la Moldavie, et tout le Banat jusqu'au cours du Danube; Bogdan a pris la Sirmie, terre plate, la terre de Sirmie et les plaines qui bordent la Save et la Serbie jusqu'à la ville d'Oujitza. Dmitar a pris la partie inférieure de la cité (de Belgrad) et Néboïcha, la tour qui est sur le Danube. Bogdan a pris la partie inférieure de la cité, avec l'église de Roujitza[6] qui est au centre. Mais pour peu de chose les frères se sont brouillés, pour si peu de chose que ce n'est rien: à propos d'un cheval noir et d'un faucon. Dmitar réclame le cheval par droit d'aînesse[7], le noir cheval et le faucon gris, Bogdan; aucun des deux ne veut céder.
Lorsqu'au matin l'aurore a lui, Dmitar monte sur son grand cheval noir, et il prend son faucon gris, puis s'en va chasser dans la montagne. Mais (d'abord) il appelle sa femme Angelia:—«Angelia, mon épouse fidèle, empoisonne-moi mon frère Bogdan: si tu ne veux l'empoisonner, ne m'attends plus dans notre blanche maison.»—Angelia a entendu ces paroles, et elle demeure dans le trouble et l'affliction, elle pense en elle-même et elle se dit: «Que va faire ce coucou gris[A]! Si j'empoisonne mon beau-frère, devant Dieu c'est un grand péché, et devant les hommes honte et opprobre; de moi petits et grands diront: Voyez-vous cette malheureuse, elle a empoisonné son beau-frère; si je ne lui donne pas du poison, je ne puis plus attendre mon mari au logis.»—Elle a tout pesé, elle prend une résolution, elle s'en va dans les celliers, et prend une coupe d'or massif qu'elle avait apportée de chez son père. Elle l'emplit de vin pourpre, puis la porte à son beau-frère, lui baise et le pan de l'habit et la main, et devant lui s'incline jusqu'à terre: «Accepte (dit-elle), mon cher beau-frère, accepte et la coupe et le vin, accorde-moi le cheval et le faucon.»—Bogdan se sentit ému et il lui accorde cheval et faucon.
[Note A: C'est à dire elle-même. Le coucou est pour les Serbes la personnification de la douleur et du deuil. D'après une des traditions qu'on raconte touchant son origine, ce serait une femme qui, après la mort de son frère, l'aurait tant pleuré qu'elle aurait été transformée en cet oiseau. «Aussi, dit M. Vouk, il n'y a presque point, jusqu'aujourd'hui, de femme serbe ayant perdu un frère, qui ne fonde en larmes au chant du coucou.»]
«Dimitri chasse tout le jour dans la forêt, mais sans faire de capture; le hasard vers le soir le conduit au bord d'un lac vert dans la forêt, sur le lac est une sarcelle aux ailes dorées, Dmitar lance son faucon gris, pour qu'il prenne la sarcelle aux ailes dorées, mais l'oiseau, sans perdre un moment, attaque le faucon gris, et lui brise l'aile droite. Quand Dimitri Iakchitch voit cela, vite il dépouille ses beaux habits, puis se précipite dans le lac paisible, et en retirant le faucon, il lui demande: «Comment es-tu mon faucon gris, comment es-tu sans ton aile?»—Et l'oiseau lui répond avec un sifflement: «Je suis, sans mon aile, comme un frère sans son frère.»
«Alors Dimitri se souvint que sa femme devait lui empoisonner son frère. Il saute sur son grand cheval noir, et court en hâte vers la cité de Belgrad, de crainte de n'y plus trouver son frère vivant. Quand il est arrivé au pont de Tchekmek, il pousse son cheval pour qu'il le franchisse; au coursier les jambes ont manqué sur le pont, ses deux jambes de devant sont rompues. Quand Dimitri se voit dans cet embarras, il ôte la selle de dessus son cheval noir, l'attache à sa masse noueuse, et vite gagne la cité de Belgrad; comme il arrive, il appelle son épouse: «Angelia, ma fidèle épouse, oh! tu ne m'as pas empoisonné mon frère!»—Angelia lui répond: «Je ne t'ai pas empoisonné ton frère, mais avec ton frère je t'ai réconcilié.»
IV
LES IAKCHITCH ÉPROUVENT LEURS FEMMES.
Les deux jeunes Iakchitch boivent du vin, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Quand de vin ils se furent rassasiés, Bogdan dit à Dimitri: «Mitar, mon cher frère, lorsque nous demeurions ensemble, et que notre mère gouvernait la maison, alors notre demeure était blanche (brillante), des hôtes nombreux nous visitaient, les knèzes de la Sirmie venaient chez nous, et en personne le tzar serbe Étienne; mais depuis, frère que nous avons grandi, et que nos femmes gouvernent la maison, notre maison s'est obscurcie, les hôtes nous ont abandonnés, et nous n'avons plus la visite des knèzes de Sirmie, non plus que du tzar serbe Étienne. Qui en est cause? Puisse Dieu le lui valoir!» Et Dimitri dit à son frère: «Bogdan Iakchitch, mon cher frère, cela vient de ta fidèle épouse, de Voukoçava, puisse Dieu le lui valoir!»—Grand fut le chagrin de Bogdan, et il reprit: «Mitar, mon cher frère; allons éprouver nos femmes: nous verrons si cela vient de la tienne, frère, ou de la mienne.»
Ce qu'ils avaient dit, ils le firent; ils s'en vinrent à la maison de Bogdan, qui entre près de sa femme, tandis que Dimitri restait auprès de la fenêtre, pour écouter ce qui se dirait. Or Bogdan ainsi parla: «Youkoçava, ma fidéle épouse, je voudrais te dire quelque chose, mais je ne sais si ce sera à ton gré.»—Et doucement sa femme lui répondit: «Seigneur, Bogdan Iakchitch, dis, mon âme, ce qu'il te plaira; je n'ai pas encore enfreint ta volonté, et jamais je ne l'enfreindrai.—Voukoçava, ma fidèle épouse, reprit Bogdan, le roi de Bude marie son fils, et il a invité notre frère Dimitri aux noces. Mitar demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, et une selle à plaques d'argent; les lui donnerai-je, ma chère âme?—Donne-lui, mon âme, donne à ton frère et le cheval et les armes, les habits turcs, et encore la selle aux plaques d'argent; moi j'y ajouterai la chabraque, que pour toi j'avais brodée encore chez mon père, et dont jamais je ne t'ai parlé, parce qu'elle n'était point achevée, mais je viens de finir de la (broder) en or, et avec elle je donnerai les colliers qui sont à mon cou, l'un de jaunes ducats, l'autre de blanches perles; je veux les entrelacer dans la crinière du cheval, afin d'émerveiller les conviés du roi.»
Dimitri auprès de la fenêtre entendait ce que disait la dame sa belle-soeur, et d'attendrissement ses larmes coulaient.
Ensuite ils se rendirent à sa maison, où Bogdan restait près de la fenêtre pour écouter, tandis que Dimitri entrait près de sa femme, à laquelle il dit: «Militza, ma chère petite dame, je voudrais te dire quelque chose, mais je ne sais si ce sera à ton gré.»—Et doucement sa femme lui répondit: «Dis, mon âme, tout ce qu'il te plaira.—Militza, ma fidèle épouse, le roi de Bude marie son fils, et il a invité Bogdan aux noces, Bogdan demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, et une selle garnie d'argent: les lui donnerai-je, ma chère âme?»—Mais voici comment répondit la dame Militza: «A lui des chevaux? que (plutôt) les loups les dévorent! à lui des armes? que les Turcs les enlèvent! à lui des habits? qu'il en soit dépouillé (par la mort)!»
Quand Dimitri eût entendu ces paroles, il la saisit par son col blanc, et si doucement l'eût-il touchée, les deux yeux lui sautèrent (de leurs orbites); mais Bogdan Iakchitch s'élançant, prit Dimitri par la main:—«Que fais-tu, Mitar? Dieu te le rende! songe à tes petits faucons[A]: tu trouveras pour toi une meilleure épouse, mais jamais pour eux de mère; ne souille point ta main de sang. Et voici que tu viens de nous séparer, mon frère!»
[Note A: Tes jeunes enfants; expression figurée qui se rencontre fréquemment.]
V
DONS MOSCOVITES ET CADEAUX TURCS.
Des lettres traversent le pays, traversent le pays et les cités, tant qu'elles parviennent au divan, aux mains du sultan des Turcs Mouyezid. C'étaient des lettres de Moscou la lointaine, et avec elles des présents magnifiques: pour le sultan lui-même une table d'or, sur la table une mosquée d'or, et autour un serpent enroulé, portant sur la tête une escarboucle, à (la lumière de) laquelle on voyait pour marcher au milieu d'une nuit sombre et sans lune, comme en plein jour, quand le soleil luit; pour le fils du sultan, Ibrahim, il y avait deux sabres tranchants avec des cordons dorés, et aux cordons des pierreries; pour la plus âgée des sultanes, il y avait un berceau d'or, surmonté d'un faucon gris.
Or, quand ces dons arrivèrent au sultan, il en ressentit du trouble et de l'inquiétude, car il n'avait rien à offrir en retour: il avait beau songer, il ne trouvait pas d'expédient; à quiconque venait le visiter, le sultan vantait les présents qu'il avait reçus du grand tzar de Moscou, espérant en obtenir quelque conseil, sur ce qu'il avait à envoyer au pays des Moscovites.
Le pacha Sokolovitch vient le visiter, et il lui vante les présents; là-dessus arrivent un hodja et un kadi, et après qu'ils l'ont humblement salué, qu'ils lui ont baisé la main et les genoux, le sultan à eux s'adresse: «Hodja et kadi, mes serviteurs, ne pourriez-vous me conseiller, sur ce qu'il convient d'envoyer au pays des Moscovites, en retour de ces présents et au nom de mon Empire?»—Mais modestement ils firent cette réponse: «Sultan souverain, cher seigneur, nous ne sommes point capables de te conseiller, et ne pouvons te donner d'avis: mais appelle le vieux patriarche, et il t'instruira de ce qu'il convient d'envoyer.»
Dès qu'il eût entendu ces paroles, le sultan envoya en hâte un kavas, pour mander le vieux patriarche, et le vieillard étant venu, le sultan lui vanta les présents qu'il avait reçus, puis il lui dit: «Mon serviteur, vieux patriarche, ne pourrais-tu m'enseigner ce qu'il faut envoyer au pays des Moscovites?—Sultan impérial, soleil resplendissant, je ne suis point capable de t'enseigner: car c'est Dieu lui-même qui t'a instruit; tu as, ô sultan, dans ton Empire, des présents à donner en retour qui ne te sont d'aucun usage, et qui aux Moscovites seraient fort agréables: Envoie-leur la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin, avec les habits de saint Jean, et l'étendard porte-croix du knèze des Serbes, Lazare; à toi seigneur, cela n'est d'aucun usage, et d'eux sera fort bien venu.»
Quand le sultan eût entendu ces paroles, il fit préparer les présents, et les remit aux cavaliers moscovites. Le vieux patriarche accompagne ceux-ci, et il leur donne ces instructions: «Dieu vous accompagne, cavaliers moscovites; ne suivez point le grand chemin, mais prenez par la forêt, à travers la montagne, car une force nombreuse vous poursuivra, pour vous enlever ces reliques chrétiennes. Pour moi, j'ai sacrifié ma tête, et déjà mon corps a succombé, mais il n'en sera point de même de mon âme, si Dieu le permet.»—Puis d'eux il se sépara.
Quand le sultan eut remis les présents, à chacun il s'en vantait et le pacha Sokolovitch étant venu, le sultan lui dit: «Sais-tu, pacha, mon fidèle serviteur, ce que j'ai envoyé au pays des Moscovites: j'y ai envoyé la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin, avec l'étendard porte-croix du knèze des Serbes, Lazare, et les habits de saint Jean; cela ne m'était d'aucun usage, et sera d'eux fort bien venu.» Aussitôt le pacha Sokolovitch lui demande: «Sultan impérial, soleil resplendissant, qui t'a donné ce conseil?»—Le sultan lui dit franchement et ouvertement: «C'est le vieux patriarche qui m'a conseillé.—Sultan impérial, soleil resplendissant, reprit le pacha d'une voix calme, puisque tu envoyais ces reliques chrétiennes, pourquoi n'y pas joindre les clefs de Stambol? plus tard tu les enverras dans la honte (d'une défaite).»—Le sultan comprit le pacha, et il lui dit: «Va, pacha, mon fidèle serviteur, assemble des janissaires turcs, poursuis les cavaliers moscovites, mets-les à mort, et leur enlève les reliques chrétiennes.»
Le pacha se hâte d'obéir, il assemble des janissaires turcs, et s'élance par le grand chemin à la poursuite des cavaliers moscovites, mais jamais ils ne les atteignirent, et ils durent s'en revenir. Le pacha jura au sultan, qu'il n'avait point vu les Moscovites, et le sultan alors lui dit: «Va, mon fidèle serviteur, et mets à mort le vieux patriarche.»
Le pacha se hâta d'obéir, il saisit le vieillard, et il allait lui donner la mort quand celui-ci lui dit: «Pardon pour un peu de temps, seigneur pacha, ne me tue point sur la terre ferme; car, moi mort, il commencera une sécheresse, qui durera trois ans sans interruption.»—Ayant ouï ces paroles, le pacha l'emmena sur la mer azurée, et il allait lui donner le coup mortel quand le vieillard lui dit: «Pardon pour un peu de temps, si tu crois en Dieu, ne me tue point sur la mer azurée; car, moi mort, un orage éclatera; la mer et les lacs se soulèveront, et submergeront les vaisseaux et les galères, et la terre à ses quatre coins.»
Le vieillard mentait, mais le pacha ne se laissa point tromper; il brandit son sabre, et trancha la tête du vieux patriarche: Dieu lui donne place en son paradis! et à nous, frères, joie et santé[8].
VI
IANKO DE CATTARO ET ALIL FILS DE MOUÏO[9].
Ianko de Cattaro écrit une lettre, et l'envoie vers la rocheuse Kladoucha, aux mains d'Alil, fils de Mouïo: «O Turc, jeune Alil, on te vante dans la rocheuse Kladoucha, et moi on me vante à Cattaro, la ville de plaine, viens donc te mesurer avec moi, que l'on voie quel est de nous deux le plus brave guerrier. Je t'offre à choisir trois endroits pour la rencontre: d'abord tu peux rester à Kladoucha devant ta maison, afin que ta vieille mère te voie, ô Turc, ou succomber, ou me donner la mort; le second rendez-vous que je t'assigne est devant ma propre maison, d'où ma fidèle épouse pourra me voir, ô Turc, ou succomber ou te donner la mort; le troisième est sous le Kounar dans la plaine de Cattaro, sur la limite entre le pays des Turcs et celui des chrétiens, là où la terre est altérée de sang, et les corbeaux (affamés) de la chair des guerriers. Viens, Alil, au lieu que tu choisiras; mais si tu n'oses accepter le combat, prends une quenouille avec du lin et un fuseau de buis, et file-moi des pantalons et une chemise, pour que je laisse en repos Angelia, mon épouse.»
Quand la lettre fut remise à Alil, il la lut debout, puis descendu de la blanche tour, il se promenait avec anxiété dans la cour, les bras croisés sur la poitrine, lorsque parut Mouïo de Kladoucha, qui venait de la verte terrasse, vêtu d'un caftan vert. Le Turc était brave, il regarda son fils et lui demanda: «Qu'as-tu, mon fils, jeune Alil? qui te provoque au combat, que te voilà si abattu?»—Alil prend dans sa poche la feuille de blanc papier, et la remet à son père. Mouïo la lit, et voyant ce qu'elle contenait, il porte la main à sa poche et en tire douze ducats, qu'il donne au jeune messager, en lui tenant ce discours: «Écoute-moi, jeune Giaour, salue de ma part Ianko de Cattaro: qu'il m'attende sous le mont Kounar, je lui mènerai mon Alil, le premier dimanche qui va venir, afin que le sabre à la main ils se disputent la victoire.»—Ensuite il rentre dans la blanche maison, et prenant de l'encre et du papier, commence à écrire des lettres sur son genou: la première qu'il trace est adressée au Turc Ranko de Kovatchi: «Mon oncle (lui dit-il), rassemble dans la plaine de Kovatchi cinq cents braves, et rends-toi avec eux vers la rocheuse Kladoucha, devant ma maison, afin, en cas de danger, d'assister mon fils Alil, qu'Ianko de Cattaro a défié au combat[A].» Après avoir expédié ses lettres, Mouïo demeura quelque temps dans sa blanche maison. Mais bientôt un bruit s'éleva, on entendit les tambours retentissants, et Mouïo regardant au loin dans la campagne, la vit occupée par une armée puissante sous la conduite de deux chefs, Talé Boudalina et Ranko de Kovatchi, suivis juste de mille guerriers. Mouïo s'avança loin à leur rencontre, et ramena les agas à sa maison, laissant dans la plaine la puissante armée. Il ne s'était écoulé que peu de temps, quand voici venir Ibrahim Nakitch et avec lui Osman Tankovitch, conduisant aussi mille guerriers. Alil alla loin à leur rencontre, et laissant la puissante armée dans la plaine, ramena les agas à la blanche maison.
[Note A: Le Turc écrit encore trois autres lettres, contenant identiquement la même réquisition.]
Pendant qu'avec eux Mouïo était à boire du vin, Alil alla s'équiper, revêtir ses habits et ses armes….. puis les serviteurs lui amenèrent son cheval blanc, sur le dos duquel il s'élança, et descendant vers le camp dans la plaine, il mit en marche la puissante armée et gravit le mont Kounar, où le rejoignirent Mouïo et les chefs turcs. On traversa la forêt de Kounovitza et on descendit dans la plaine de Cattaro, où Ianko était arrivé au rendez-vous, accompagné de quatre serdars, que suivaient deux mille guerriers, tous gens de la plaine de Cattaro et tous braves renommés.
Quand les Turcs arrivèrent dans la plaine, Ianko appela le petit Stoïan: «Va, mon fils, lui dit-il, au camp des Turcs, salue de ma part Mouïo de Kladoucha, et invite-le à amener son fils Alil au lieu marqué pour le combat, afin que nos sabres se disputent la victoire, et que les deux armées voient qui d'abord mettra l'autre en défaut, qui le premier donnera la mort à son adversaire.»—Stoïan se hâte d'obéir et se rend au camp turc, vers la tente de Mouïo de Kladoucha. Devant Mouïo il s'incline humblement: «Qu'y a-t-il, bâtard d'Ianko? lui demande le Turc, pourquoi Ianko t'a-t-il envoyé?»—Stoïan lui répond: «Mon père m'envoie te saluer de sa part, et t'inviter à amener ton Alil au lieu marqué pour le combat, afin que leurs sabres se disputent la victoire.—C'est bien, mon fils, bâtard d'Ianko, Alil va s'avancer au combat.»—Puis sautant sur ses pieds légers, il va équiper le jeune Alil, et lui amène son bon cheval blanc. Le Turc s'élance sur le coursier, et s'avance fièrement vers le lieu marqué, pour y attendre Ianko de Cattaro; à sa droite, épaule contre épaule, il a Ranko de Kovatchi, puis Talé Boudalina, et à sa gauche, épaule contre épaule, marche le Turc Ibrahim Nakitch, puis Osman Tankovitch, pendant que derrière lui venait Mouïo suivi de deux cents hommes, tous pour être témoins du combat qui va s'engager. Mais voici venir Ianko de Cattaro sur un fougueux cheval gris, et portant sur l'épaule sa lance de guerre…..