Quand Ianko arrive au lieu marqué, il appelle le fils de Mouïo: «Écoute, jeune Alil, frappe le premier, afin de n'avoir point de regret.»—Mais le jeune Turc lui répond: «Frappe le premier, Ianko de Cattaro, c'est toi qui as provoqué le combat, c'est toi qui as porté le défi.»—A ces paroles, Ianko rassemblant la bride de son cheval, et le frappant de la botte et de l'éperon, le fait partir bondissant sur la plaine; de l'épaule il détache son javelot et le lance contre Alil. Mais le Turc était habile dans le combat, saisissant au vol le javelot, il le brisa en deux, puis prenant le sien, il le lança contre Ianko. Ianko avait un cheval de guerre, l'animal avait creusé une fosse, assez grande pour contenir deux Alil; il s'enfonça dans la fosse, et le javelot passant par-dessus lui, alla se briser dans la terre. Voyant rompu son javelot de guerre, Ianko tira son épée, Alil tira son sabre de Damas, et tous deux fondirent l'un sur l'autre. Alil porte un coup, mais Ianko le parant, reçoit sur son épée le sabre tranchant, qui est brisé en deux. Alil aussi a la main coupée, elle tombe sur l'herbe verte. Ianko le frappe une seconde fois, et l'atteignant au visage, il le lui fend jusqu'à la mâchoire, tellement qu'on vit briller les dents au fond de la bouche; un troisième coup il lui porte, qui le fend jusqu'à la ceinture de soie, puis il le précipite en bas de son cheval blanc.
Dieu clément, la grande merveille! Quand le chef des Turcs eût succombé, la colère gagna sa nombreuse parenté, et il s'éleva dans la plaine un tumulte. Pendant une demi-journée on se battit, les Serbes défirent l'armée des Turcs, et la poussèrent dans les forêts du Kounar. Peu d'entre eux s'échappèrent, il n'y eut que Talé le débauché qui se sauva grâce à son cheval gris, et avec lui Osman Tankovitch. Parmi les Serbes, peu succombèrent, mais Tzvian Charitch était blessé, et Vouk Mandouchitch avait disparu. Ianko se met à sa recherche et l'appelle: «Où es-tu, Vouk, ma main droite? mon expédition a réussi.»—Comme Ianko l'appelait, voici venir Mandouchitch conduisant Mouïo de Kladoucha, les mains liées derrière le dos; il l'amenait à Ianko, et le lui offre en présent. «Voici, dit-il, une pomme d'or; fais-en ce qu'il te plaira.» Ianko était de noble race, il renvoya Mouïo avec ces paroles: «Retourne, Mouïo, dans la rocheuse Kladoucha, garde-toi de mentir, mais raconte ce qui s'est passé, pour moi je t'accorde la vie.»
Le Turc retourne à Kladoucha, les mains liées, et Ianko avec sa troupe vers sa blanche maison, pendant trois et quatre jours il la fête, puis chacun reprend le chemin de son logis, tandis que Ianko reste à boire du vin avec Stoïan dans sa blanche maison.
VII
LA FUITE DE KARAGEORGE[10].
La Vila s'écrie du sommet du Roudnik au-dessus de l'Iacenitza, le mince ruisseau, elle appelle George Pétrovitch, à Topola, dans la plaine: «Insensé, George Pétrovitch, où es-tu en ce jour? Puisses-tu n'être nulle part[A]! Si tu bois du vin à la méhana, puisse ce vin s'écouler sur toi de blessures[B]! Si tu es couché au lit près de ta femme, puisse ta femme rester veuve! Tu ne vois donc pas, fusses-tu privé de la vue! que les Turcs ont envahi ton pays?» Et George lui répond: «Tais-toi, Vila, que la peste étouffe! tant que j'aurai Velko sur le Timok, et Miloch[11] à Ravagne, tant que Lazare Montap occupera le fort retranchement de Déligrad, je ne crains ni tzar ni vizir.» La Vila alors reprend: «Fuis, George, malheur à ta mère! Velko[12] a succombé sur le Timok; Miloch a été battu à Ravagne, et pour Montap, les Turcs l'ont enfermé dans le fort retranchement de Déligrad, puis ils se sont avancés vers la Morava, ont traversé la rivière à son embouchure, et les voici déjà à Godomine. George, ils couvrent la plaine de Godomine, cheval contre cheval, guerrier contre guerrier; leurs étendards sont (nombreux) comme les nuages, leurs tentes comme les blanches brebis, et les lances de guerre sont semblables à une noire forêt. N'espère en personne, George, personne ne peut te secourir; mais charge mulets et chevaux, sur les mulets (place) tes nombreuses richesses, sur les chevaux, du drap non taillé, et retire-toi, George, dans la Sirmie, terre plate.»
[Note A: C'est-à-dire, avoir péri.]
[Note B: Forte ellipse, facile, mais longue à suppléer.]
Quand George Pétrovitch eut entendu ces paroles, les larmes coulèrent de son blanc visage, il frappa de la main son genou, et le drap neuf éclata au genou, et les bagues d'or à ses doigts: «Malheur à moi (s'écria-t-il), Dieu clément! moi que les Turcs ont pris vivant, lorsque j'avais tant de voïvodes!» Puis il charge chevaux et mulets, et passe dans la Sirmie, terre plate. Lorsqu'il eut traversé l'eau, il se retourna du côté de son pays: «Dieu te conserve, terre de la Choumadia! Si Dieu et la fortune des braves le permettent, un an ne se passera point, sans que de nouveau je te visite, ô mon pays!» Puis George pénétra dans la Sirmie.
Les Turcs alors s'emparèrent du pays, et y commirent des violences, faisant captives les sveltes Choumadiennes, mettant à mort les jeunes Choumadiens. S'il eût été donné à quelqu'un d'être là, et d'entendre les gémissements de douleur, et les hurlements des loups, dans la montagne, et les chants des Turcs dans les villages!
Ainsi fut-il pendant une année, et la moitié de la suivante aussi s'écoula. Alors la Vila des bords de la Save s'écria de nouveau, appelant George Pétrovitch: «Où es-tu, George? Puisses-tu n'être nulle part! Ne sais-tu pas que l'an dernier tu as fait voeu de revoir la Choumadia et ta blanche maison à Topola? Si tu voyais où en est ta maison! pillée, consumée par le feu; (si tu voyais) comme ton église est ruinée, tes vignes sans culture, tes chemins défoncés et tes pieuses fondations abattues.»
—«Ma soeur en Dieu, Vila de la Save, répond George Pétrovitch, salue de ma part ma Choumadia, et mon parrain le knèze Miloch; qu'il poursuive les Turcs par les villages, je lui enverrai assez de poudre et de plomb, et de pierres tranchantes de Silistrie. Pour moi, je m'en vais vers le tzar des Moscovites, pour le servir pendant une année, et peut-être me renverra-t-il là-bas, pour que je visite la terre de la Choumadia, et à Topola ma blanche maison.»
NOTES
I. [Note 1: Il y a ici quelque jeu de mot fondé sur le rapport des noms propres, Stoïan et Stoïa, avec le verbe stoïati, se tenir debout.]
I. [Note 2: Ceci se rapporte à une coutume bien ancienne,—comme on le voit par ce passage,—et tellement générale que la loi a dû l'adopter et la consacrer (Code civil serbe, §§ 159, 520, etc., etc.). Chez les paysans de la principauté, les fils et petits-fils ne se séparent point d'ordinaire de leur père ou aïeul; non plus que les frères ne se quittent après la mort du père. Il s'établit entre eux une association domestique connue sous le nom de zadrouga, ayant pour chef et administrateur (staréchina), non toujours le plus âgé, mais celui que sa capacité a fait choisir. Chaque membre de la communauté (zadrougar) a ses fonctions; les femmes entre autres sont à tour de rôle de semaine. La rédoucha, outre le soin de ses enfants, a pour fonction l'entretien de la maison, la fabrication du pain, la préparation de la nourriture pour tous, et, à l'époque des travaux agricoles, l'obligation de la porter dans les champs aux zadrougars, c'est-à-dire, comme on voit, aux ouvriers gagés, etc.—L'autorité du staréchina n'est d'ailleurs nullement absolue et n'a point d'analogie avec la puissance paternelle, car il ne fait aucun acte d'administration et ne peut engager la communauté que du consentement de tous.]
I. [Note 3: «On prétend qu'aujourd'hui encore, de l'ouverture où passaient les mamelles de la pauvre jeune femme, il suinte une substance blanchâtre, semblable à de la craie, et que les femmes qui n'ont pas de lait, ou qui ont mal au sein, la recueillent pour la boire mêlée avec de l'eau. Actuellement encore, les Serbes racontent qu'il est impossible de construire un grand édifice, à moins d'enfermer ainsi quelqu'un, homme ou femme, dans les fondations; c'est pourquoi tous ceux qui le peuvent évitent de s'approcher de l'emplacement d'une construction, dans la pensée que l'ombre humaine même peut être ainsi emmurée, ce qui entraînerait la mort.» (Note de M. Vouk.)]
II. [Note 4: Ainsi que je l'ai dit ailleurs, une fiancée reste sous la garde du dévèr et sans aucune communication, même de paroles, avec son mari, jusqu'à l'arrivée à la maison conjugale, séparée quelquefois de celle de ses parents par plusieurs journées de marche. C'est là seulement qu'a lieu la consommation du mariage.
Ce chant a le plus grand rapport, pour le fond et aussi dans quelques détails, avec ceux intitulés Marko Kralievitch et le Maure, et Marko abolit l'impôt sur les mariages. Partout il s'agit d'atteintes à l'honneur des femmes, grief le plus insupportable des peuples conquis.]
III. [Note 5: Cette famille des Iakchitch, qui paraît avoir une existence historique, est le sujet de plusieurs autres chants, également fort anciens.]
III. [Note 6: Cette tour et cette petite église existent encore. L'église ou chapelle, convertie en poudrière, se trouve dans la partie basse de la citadelle; la Néboïcha (ce qui veut dire: ne crains pas) est cette construction hexagone, enclavée dans le mur de la forteresse, au bord du Danube, et qui servait jadis de prison d'État.]
III. [Note 7: Ou plutôt par droit de staréchina, car il s'agit ici du partage d'une communauté domestique ou zadrouga. Voy. la note 2, N° I.]
V. [Note 8: «C'est, dit M. Vouk dans une note, une croyance universelle parmi le peuple serbe, que les Turcs ont eu en leur possession les objets antiques et sacrés mentionnés dans la pésma, lesquels ont été plus tard transportés en Russie.» Puis il cite les fragments d'un autre chant où «Madame Élisabeth,» l'impératrice de Russie, écrit une lettre au sultan Soleïman, pour le sommer de lui restituer son héritage, dans lequel sont énumérés lesdits objets.—Mise en regard des circonstances politiques actuelles, cette ancienne légende n'a-t-elle pas un sens curieux et profond?]
VI. [Note 9: «Il s'agit ici d'Ianko Mitrovitch, père du célèbre guerrier Stoïan Iankovitch, et qui a dû vivre vers le milieu du XVIIe siècle, car les Vénitiens reconnurent publiquement la bravoure de son fils Stoïan, et le nommèrent serdar ou chef des Morlaques en 1669.» (Note de M. Vouk.)—J'ai traduit ce poëme, comme spécimen d'une classe de chants qui célèbrent ainsi des combats singuliers entre chrétiens et musulmans, où l'auteur du défi appartient tantôt à l'une, tantôt à l'autre nation, mais où l'avantage reste bien entendu toujours à celle dont le poëte fait partie. On remarquera ici comme ailleurs encore, comment les Serbes, devenus musulmans, ont conservé leurs noms de famille slaves, tout en prenant des prénoms turcs.]
VII. [Note 10: Cette pièce se rapporte à l'année 1813, et c'est la plus récente du présent recueil. George Pétrovitch, surnommé par les Turcs Kara (noir, en serbe tzèrni), à cause de l'effroi qu'il leur inspirait, et père de Son Altesse régnante, le prince Alexandre, a été, comme on sait, le premier chef suprême des Serbes dans leur guerre d'indépendance contre la Porte Ottomane.
P. S. Je laisse subsister les lignes qui précèdent, bien que rendues désormais inexactes par les événements. Au moment où je corrige cette épreuve, le prince Alexandre Karadjordjévitch vient (mardi 22 décembre 1858 [3 janvier 1859]) de quitter Belgrade, par une révolution qui a mis à sa place le knèze Miloch.]
VII. [Note 11: Ce knèze est Miloch Obrénovitch, prince héréditaire de Serbie de 1817 à 1839, et que la Skoupchtina ou Assemblée nationale a élu de nouveau ou plutôt acclamé dans sa séance du 12 (23) décembre 1858.—Le prince Miloch, né vers 1780, a en effet guerroyé contre les Turcs (Janissaires et Dahis) dès les premières années de ce siècle, et resté seul des chefs importants après la fuite de Karageorge en Autriche (1813), il est devenu en 1815, la tête de l'insurrection définitive des Serbes. La pésma, dans son cadre poétique, est donc parfaitement fidèle à l'histoire.]
VII. [Note 12: Le portrait de ce haïdouk, qui périt en effet bravement dans la défense d'une redoute, se voit fréquemment à Belgrade.]
V
CHANTS DOMESTIQUES
I
LA FEMME DE HAÇAN-AGA[1].
Que voit-on de blanc dans la verte montagne? Est-ce de la neige, où sont-ce des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait déjà fondue, (si c'étaient) des cygnes, ils auraient pris leur vol. Ce n'est ni de la neige, ni des cygnes, mais la tente de l'aga Haçan-Aga. Haçan a reçu de cruelles blessures; sa mère et sa soeur sont venues le visiter, mais sa femme, par pudeur, ne pouvait le faire. Quand il fut guéri de ses blessures, il fit dire à sa fidèle épouse: «Ne m'attends plus dans ma blanche maison, ni dans ma maison, ni dans ma famille.» La Turque venait d'entendre ces paroles, et elle demeurait encore dans la pensée de sa misère, quand le pas d'un cheval s'arrêta devant la maison. Haçan-Aguinitza[2] alors s'enfuit, pour se briser le cou en se jetant de la fenêtre. Après elle courent ses deux petites filles: «Reviens-t'en, chère maman, ce n'est pas notre père, Haçan-Aga, mais notre oncle, Pintorovitch-Bey.» Et Haçan-Aguinitza revint sur ses pas, et se pendant au cou de son frère: «La grande honte, mon frère, (dit-elle) de me séparer[3] de cinq enfants!» Le bey garde le silence, il ne dit mot, mais fouillant dans sa poche de soie, il en tire (et lui remet) la lettre de répudiation, afin qu'elle reprenne son douaire entier, et qu'elle revienne avec lui chez sa mère. Quand la Turque eut lu la lettre, elle baisa ses deux fils au front, ses deux filles sur leurs joues vermeilles, mais pour le petit enfançon au berceau, elle ne pouvait du tout s'en séparer. Son frère, la prenant par la main, à grand'peine l'éloigna de l'enfant, puis, la plaçant derrière lui sur son cheval, partit avec elle pour sa blanche maison.
Chez ses parents elle ne demeura que peu de temps, peu de temps, pas même une semaine. La Turque était belle et de bonne famille, pour sa beauté on la demanda de toutes parts, et avec le plus d'instance, le kadi d'Imoski. La dame supplie son frère:
«Veuille ne me donner à personne, de peur que mon pauvre coeur ne se brise, par pitié de mes petits orphelins.» Mais le bey de cela n'eut point souci, et l'accorda au kadi d'Imoski. La Turque supplia encore son frère, d'écrire sur une feuille de blanc papier, pour l'envoyer au kadi d'Imoski: «L'accordée[4] (disait-elle) te salue courtoisement, et courtoisement te demande par cette lettre, quand tu rassembleras les nobles svats, et que tu viendras la chercher dans sa blanche maison, d'apporter une longue couverture (voile) pour elle afin qu'en passant devant la demeure de l'aga, elle ne voie point ses petits orphelins.» Dès que la lettre parvint au kadi, il rassembla de nobles svats, et partit pour chercher l'accordée. Chez elle le cortége arriva à bon port, et sans encombre avec elle repartit. Mais comme on passait devant la maison de l'aga, les deux filles virent leur mère de la fenêtre, et ses deux fils au-devant d'elle sortirent: «Reviens avec nous, chère maman, lui dirent-ils, que nous te donnions à dîner.» A ces paroles, Haçan-Aguinitza dit au stari svat: «Stari svat, mon frère en Dieu! fais arrêter les chevaux près de la maison, que je donne quelque chose à mes orphelins.» On arrêta les chevaux près de la maison. A ses enfants elle fit de beaux cadeaux: à chaque garçon, des couteaux dorés, à chaque fille, une longue robe de drap; pour l'enfançon au berceau, elle lui envoya des habits d'indigent (d'orphelin). Le cavalier[5] Haçan-Aga avait tout vu; il appela ses deux fils: «Venez ici, mes orphelins, puisqu'elle ne veut pas avoir pitié de vous, votre mère au coeur de pierre.» En entendant ces mots, Haçan-Aguinitza frappa contre terre de son blanc visage et à l'instant rendit l'âme, de douleur et de souci pour ses orphelins.
[Note 1: Ce chant, publié d'abord en 1774, par l'abbé Fortis, dans son Voyage en Dalmatie, avec une version italienne, puis traduit en allemand sur cette version par Goethe, en 1789, fut comme l'introduction dans le monde littéraire des poésies serbes: c'est en partie à ce titre que je le traduis. Il appartient, d'ailleurs, à cette classe de chants qui, d'un caractère tout domestique, se déclament cependant avec accompagnement de la gouslé.]
[Note 2: Aguinitza, femme d'un aga.]
[Note 3: En la répudiant.]
[Note 4: Le texte porte, ici et dans la suite du récit, dévoïka, fille, vierge. Le mot que j'ai substitué convient mieux à la mère de cinq enfants, et était d'ailleurs dans la pensée du poëte.]
[Note 5: Iounak.]
II
MODESTIE.
Militza avait de longs cils, qui ombrageaient ses joues vermeilles, ses joues et son blanc visage. Pendant trois ans je l'avais regardée, sans pouvoir jamais voir à loisir ses yeux, ses yeux noirs ni son blanc visage.
Je rassemblai le kolo des filles —et du kolo était la jeune Militza— pour avoir occasion de regarder ses yeux. Tandis que le kolo se jouait sur l'herbe, le ciel d'abord serein s'obscurcit, les éclairs brillaient à travers les nuées: les filles lèvent toutes les yeux vers le ciel, Militza seule les a devant soi inclinés vers l'herbe verte.
D'une voix douce alors lui dirent les filles: «O Militza, notre compagne, es-tu donc folle, ou sage par-dessus toutes, que tu as les yeux fixés sur l'herbe verte, et ne les lèves point avec nous vers le ciel, où les éclairs sillonnent les nues?» Mais la jeune Militza leur répond: «Je ne suis ni folle, ni sage par-dessus toutes: je ne suis point non plus la Vila, qui rassemble les nuages, mais une fille, qui regarde devant soi.»
III
UNE BEAUTÉ SERBE[1].
Devant la maison se dansait un merveilleux kolo, ayant pour chef la soeur de Stoïan: et quelle beauté c'est, que Dieu l'en punisse! elle est plus belle que la blanche Vila, ses yeux sont deux pierres précieuses, ses joues deux roses vermeilles, ses sourcils des sangsues marines, ses cils, des ailes d'hirondelle, ses blanches dents sont deux rangées de perles; elle est mince comme un rameau et grande comme un sapin; quand elle danse, on dirait d'un paon qui marche, quand elle parle, c'est comme un pigeon qui roucoule, et quand elle sourit, il semble que le soleil brille…
[Note 1: Extrait d'une pièce héroïque (t. III, n° 35).]
IV
O fillette, ô Miléva, assieds-toi à mon côté. Nous ne sommes point des sauvages, et nous savons où l'on embrasse: les veuves entre les yeux, et les fillettes entre les seins.
V
Ma compagne, soeur de mon bien-aimé, salue ton frère, et pour moi embrasse-le, demande-lui pourquoi il est fâché contre moi.— Et après tout, de lui il me soucie peu: il y a encore assez de forêts debout[1], et de jeunes messieurs sans amoureuse. L'or trouvera bien un orfèvre, et (l'amant) qui m'est destiné m'arrivera.
[Note 1: Nésétchèn, non coupées; c'est-à-dire: où ceux qui ont besoin de bois en trouveront.]
VI
Oh! dans les longues nuits, qui n'a point d'yeux noirs à baiser, le sommeil ne lui tombe point sur les yeux, mais le chagrin lui tombe dans le coeur.
VII
O fillette, or de ta mère, est-ce que l'on te bat, est-ce que l'on te gronde? Si je savais, ma chère âme, qu'on te bat et qu'on te gronde, à cause de mes fréquentes visites, plus souvent (encore) j'irais te visiter, peut-être ta mère te chasserait-elle, te chasserait-elle vers ma blanche maison.
VIII
Deux fleurs croissaient dans le jardin, un narcisse et une jacinthe bleue. Le narcisse[1] part pour Doliana, et seule dans le jardin reste la jacinthe bleue. Le narcisse mande de Doliana: «Mon âme, jacinthe du jardin, comment te trouves-tu dans le jardin toute seule?» Du jardin répond la jacinthe: «Tout grand qu'est le ciel, fût-il une feuille de papier, toute grande qu'est la forêt, fût-elle de qalams[2], toute vaste qu'est la mer, fût-elle d'encre, et dussé-je écrire durant trois ans tout le jour, je ne retracerais pas mon chagrin.»
[Note 1: Pour conserver la vérité poétique, il a fallu, dans la traduction, transposer les noms des deux fleurs, car, en serbe, le mot (zéléna kada) qui signifie narcisse est du féminin, et réciproquement pour le nom de la jacinthe (zoumboul), qui est du masculin.]
[Note 2: Roseaux à écrire]
IX
L'aube blanchit, les coqs chantent, laisse, mon âme, laisse-moi partir.— Ce n'est point l'aube, mais c'est la lune, repose encore, mon agneau, près de moi.—
Les vaches meuglent autour de la maison,
laisse, mon âme, laisse-moi partir.—
Ce n'est point les vaches (qu'on entend), mais l'appel à la prière,
repose encore, mon agneau, près de moi.—
Les Turcs appellent à la mosquée,
laisse, mon âme, laisse-moi partir.—
Ce ne sont point les Turcs, mais les loups,
repose encore, mon agneau, près de moi.—
Les enfants crient devant la maison,
laisse, mon âme, laisse-moi partir.—
Il n'y a point d'enfants devant la maison,
repose encore, mon agneau, près de moi.
Ma mère m'appelle sur la porte, laisse, mon âme, laisse-moi partir.— Ta mère n'est point sur la porte, repose encore, mon agneau, près de moi.
X
J'ai planté des roses dans Noviçad. O petite rose, ô (cause de) mon chagrin, je ne te cueille point, je ne te donne point à mon amant, car mon amant s'est fâché contre moi, il passe à côté de ma maison, comme un esclave auprès d'un tombeau turc[1].
[Note 1: C'est-à-dire d'un air de mépris.]
XI
LA FEMME DU PETIT RADOÏTZA.
Une blanche Vila du milieu de la forêt s'écrie: «Petit village, pourquoi es-tu si triste? pourquoi les danses ont-elles cessé?» Et une autre Vila lui répond: «Tais-toi, Vila, que ton gosier soit malade! Comment veux-tu qu'on soit gai, quand le petit Radoïtza est mort, celui qui conduisait les kolos? Il a laissé une épouse en deuil, il a laissé une jeune orpheline, bien jeune, de quarante jours, et il a recommandé l'enfant à sa femme: —Mon épouse, si tu ne veux être maudite, ne te remarie point de trois ans, jusqu'à ce que mon orpheline ait grandi.»
* * * * *
Il ne s'était pas écoulé une semaine[1], que, la lune s'élevant au-dessus de la forêt, la femme de Radoïtza ainsi l'interrogea: «O lune, mon voyageur nocturne, toi qui passes au-dessus des villages et des cités, as-tu vu mon orpheline? Est-elle nue, ou a-t-elle des habits? a-t-elle les pieds nus, ou chaussés? a-t-elle faim, ou est-elle rassasiée? la baigne-t-on le matin à l'aurore? ne sort-elle pas de son doux somme, et ne tourne-t-elle pas les yeux vers sa mère, regardant par où elle va venir, venir lui donner ses douces mamelles?»— Et la lune à Hélène répond: «O petite Hélène, femme de Radoïtza, je passe au-dessus des villages et des cités, et j'ai vu ton orpheline: elle n'est pas nue, mais elle a des habits; elle n'a pas les pieds nus, mais chaussés, elle n'est pas affamée, mais rassasiée; et le matin à l'aurore on la baigne; elle ne sort pas du doux sommeil, pour tourner les yeux vers sa mère, pour regarder par où elle va venir, venir lui donner ses douces mamelles; mais elle est altérée de tes soins.» Quand Hélène ouït ces paroles, elle gémit de douleur, comme un serpent, et le chagrin lui brisa le coeur, morte elle tomba sur la terre noire.
[Note 1: Depuis que la veuve a été forcée par sa mère de revenir chez celle-ci, en abandonnant son enfant aux soins de ses belles-soeurs.—Je supprime trente et un vers, ou moins intéressants, ou qui se trouvent textuellement répétés dans la suite.]
XII
LA MALADIE DE MOUÏO.
Les Turcs vont au bain, et les femmes en sortent; devant les hommes marche le tzarévitch Mouïo, devant les femmes l'épouse de Mahmoud-Pacha. Comme il est beau le tzarévitch! plus belle encore est la pachinitza; et si belle qu'elle soit, la chienne! ses habits lui siéent encore mieux. Mouïo, le tzarévitch, devient malade (d'amour) pour la dame, l'épouse du pacha; il s'en retourne malade à son blanc palais, et s'étend sur sa molle couche.
Toutes les dames vinrent à leur tour visiter le tzarévitch Mouïo; seule ne vint l'épouse de Mahmoud. La dame sultane lui fait dire: «Es-tu donc plus grande dame que moi? voici mon Mouïo qui se meurt; toutes les dames lui ont fait visite, et toi tu ne veux ni venir, ni le visiter.» Quand la pachinitza eut oui ces paroles, elle retroussa ses manches et le pan de sa robe, et prépara des présents[1] dignes d'un seigneur…. des figues du bord de la mer, du raisin de Mostar; puis elle s'habille de ses plus beaux atours, et se rend au palais impérial: sans permission elle entre dans le palais, et sans salut dans la galerie supérieure, où gît le tzarévitch malade. Là elle s'assied au chevet de Mouïo, lui essuie la sueur du front, puis à la sultane elle dit: «La maladie dont souffre ce jeune homme mon frère aussi l'a eue, et moi-même, la femme du pacha Mahmoud! Il n'est pas malade, mais amoureux.»—
A peine Mouïo a-t-il ouï ces paroles, qu'il saute sur ses pieds légers, ferme sur elle la galerie[2], et pendant trois jours blancs il la caresse. Quand le quatrième jour eût lui, Mahmoud-Pacha écrit une lettre menue, qu'il envoie au seigneur sultan: «Sultan impérial, cher seigneur! une sarcelle dorée de chez moi s'est envolée, et a pris l'essor vers ton palais, voilà de cela trois jours blancs; rends-lui la liberté, si tu reconnais un Dieu!»— A Mahmoud-Pacha le sultan répond: «Par Dieu, Mahmoud-Pacha, mon serviteur, j'ai chez moi un faucon non dressé; ce qu'il a une fois pris, il ne le lâche plus.»
[Note 1: Ponoudé, présents qu'on offre à un malade. Ce sont des friandises turques, dont les quatre vers omis contiennent les noms, également turcs.]
[Note 2: Dans une autre version que j'ai entendue, le faux malade commence par éconduire sa mère, circonstance qui n'a pas été exprimée ici, mais qui se suppose.]
XIII
LA FEMME D'IOVO MORNIAKOVITCH.
La belle Ikonia se vantait au bain parmi les filles: «Il n'y en a pas une seconde qui ait trouvé un mari tel qu'est le mien, Iovo Morniakovitch: où qu'il aille, il me conduit par la main, où qu'il s'asseye, sur ses genoux il me place; quand il jure, ce n'est que par mon nom; quand je dors en haut dans le tchardak, il marche doucement de peur de m'éveiller; et pour m'éveiller, il me baise au visage: debout, mon coeur (dit-il), le soleil est levé!»—
Quand Anna la veuve eut ouï ce discours, elle se para de ses plus beaux atours, se mit du blanc et du rouge, et farda ses sourcils délicats; puis elle sortit par la porte de la cour au-devant d'Iovo qui revenait du bazar: «Par Dieu! Iovo Morniakovitch, lui dit-elle, qu'as-tu à faire d'une épouse stérile? mais prends-moi, moi qui suis veuve, je te donnerai chaque année un fils aux mains et aux cheveux dorés[1].»—
Iovo par Anna se laissa séduire, il la prit pour sa fidèle épouse; et elle lui donna chaque année un fils aux mains et aux cheveux dorés. Quand la belle Ikonia le sut, vite elle courut au nouveau bazar, et acheta des cordons de soie, puis dans le jardin elle se pendit à un jaune oranger. La nouvelle vint à Iovo Morniakovitch: «La belle Ikonia s'est pendue.»— «Qu'elle se pende, j'en ai une plus belle.»
[Note 1: L'expression de zlatna, dorée, appliquée aux mains, indique, paraît-il, la vigueur.]
XIV
Une fille était au pied de la montagne, de son visage toute la montagne était illuminée, et elle se mit à parler à son visage: «O mon visage, ô mon souci, si je savais, mon blanc visage, qu'un vieux mari dût le baiser, j'irais dans la verte montagne, j'en cueillerais toute l'absinthe, et de l'absinthe j'exprimerais le suc, pour t'en laver, mon visage, afin, quand le vieillard te baiserait, qu'il en sentît l'amertume.
«Mais si je savais, mon blanc visage, qu'un jeune mari dût te baiser, j'irais dans le vert jardin, j'en cueillerais toutes les roses, et des roses j'exprimerais le suc, pour t'en laver, mon visage, afin, quand le jeune homme te baiserait, de l'embaumer.»
XV
Palissade, puisses-tu te briser! et toi, tchardak, que le feu te brûle! tant, jeunette, je m'ennuie, de me promener seule dans le tchardak, de dormir seule sur ma couche. Je me retourne de droite à gauche, mais personne ni à droite, ni à gauche; j'enroule autour de moi la froide couverture, et dans la couverture j'enveloppe mes douleurs. Mais, par Dieu! je ne veux point rester orpheline; je vendrai au fripier mes habits, j'achèterai un cheval et un faucon, et avec le cheval tout son harnais; je m'en irai à Stambol, la forteresse, servir le tzar pendant neuf ans, et j'obtiendrai en récompense neuf agalouks, et deviendrai pacha de Saraïevo. Quelle loi étrange alors j'établirais! (on aurait) pour une piastre un garçon, pour un ducat une fille; les veuves pour un fourneau de pipe, les vieilles veuves pour de vieux pots cassés.
XVI
Deux amants dans la prairie s'embrassent, ils croient que personne ne les voit; mais la verte prairie les avait vus, et elle le dit au blanc troupeau, le troupeau le répète à son pasteur, le pasteur au voyageur du chemin, le voyageur le redit au marinier sur l'eau, le marinier à sa barque de noyer, la barque le raconte à la froide rivière, et la rivière à la mère de la fillette. La fillette en malédictions s'emporte: «Prairie, puisses-tu ne plus verdir! blanc troupeau, que les loups te dévorent! toi, berger, que les Turcs t'exterminent! voyageur, que tes pieds se paralysent! marinier, que l'eau t'emporte! barque légère, que le feu te brûle! et toi, rivière, que tes eaux tarissent!»
XVII
Je traversai une forêt, j'en traversai deux et trois, et quand j'arrivai au quatrième bois de pins, voici que les pins de la montagne avaient leurs vertes feuilles; sous un pin était une molle couche, et sur la couche était ma maîtresse endormie. Par pitié je ne voulus point l'éveiller, ni de joie je ne voulus l'embrasser, mais au Dieu Très-Haut je fis cette prière: «Permets, mon Dieu, que le vent de la mer détache une feuille de ce pin, et qu'elle tombe sur le visage de ma bien-aimée.» Dieu m'accorda le vent de la mer, qui détacha une feuille de pin, et sur le visage de ma bien-aimée elle tomba. Celle qui m'est chère alors s'éveilla, nos baisers et nos caresses durèrent jusqu'à l'aurore, sans que ma mère le sût, ni la sienne, mais seulement le ciel serein au-dessus de nous, et sous nos corps notre molle couche.
XVIII
LE CERF ET LA VILA.
Un cerf, broute l'herbe par delà la montagne, un jour il broute, le suivant il se sent mal, et le troisième il commence à gémir. Du milieu des rochers la Vila lui demande: «O cerf, bête des bois et des monts, quelle si grande douleur est la tienne, que, paissant l'herbe au bas de la montagne, un jour tu paisses, le suivant tu te sentes mal, et le troisième tu exhales tes plaintes?» Le cerf à la Vila répond d'une voix douce: «Vila de la montagne, ma soeur! ma douleur est grande, j'avais avec moi ma biche, qui s'en est allée dans la montagne vers la fontaine, s'en est allée, et ne revient pas; ou elle s'est égarée en quelque endroit, ou les chasseurs l'ont prise, ou bien elle m'a abandonné tout à fait, et s'est éprise d'un autre cerf. Si elle a perdu le chemin, fasse Dieu qu'elle me retrouve bientôt! si les chasseurs l'ont prise; que Dieu leur donne un sort pareil au mien! mais si elle m'a abandonné, et s'est éprise d'un autre cerf, fasse Dieu que les chasseurs la prennent!»
XIX
Dans la prairie est dressée une blanche tente, sous la tente (abonde) l'herbe fine et verte, sur l'herbe (est étendu) un tapis soyeux, avec des coussins de velours bleu, sur lesquels est assis le noble bey Iergetch. Par là passe une fille giaour (allant) à l'eau, et le noble bey Iergetch lui dit: «Ne va pas, fille giaour, de si bonne heure à l'eau.» —«C'est ma vieille mère qui m'ordonne de me lever chaque matin pour en aller chercher.»
Le lendemain quand elle passa encore, le noble bey Iergetch l'arrêta: «Reste donc, fille giaour, que je voie tes yeux noirs (comme) les prunelles sauvages, que je baise ton blanc visage, pareil au soleil, que je discoure avec ta bouche de miel.— Mais la jeune infidèle lui réplique: «Où sont mes neuf jeunes frères pour qu'ils saisissent le noble bey Iergetch, et qu'ils lui mettent de lourds fers aux pieds? et s'ils ont pitié de lui, parce qu'il est jeune, qu'ils me le livrent à moi, fillette, je le jetterai dans de cruelles chaînes, dans mes bras.»
XX
Sais-tu, mon âme, quand tu étais à moi, dans mon sein tu versais des larmes amères, et au milieu de tes pleurs, tu disais: «Dieu anéantisse toute maîtresse, qui garde sa foi à un amant; de même que le ciel est pur, tantôt pur, et tantôt nuageux, telle est la foi des amants (jeunes gens): avant de vous posséder, je te prendrai[1]; et quand ils vous ont possédée: attends à l'automne.» L'automne se passe et l'hiver commence, mais alors avec une autre il s'entretient.
[Note 1: Pour femme.]
XXI
Nuit sombre, tu es pleine de ténèbres! plus plein encore de chagrin est mon coeur. Je nourris ma douleur, et ne la dis à personne: je n'ai point de mère à qui la conter, ni de soeur, à qui me plaindre; un amant seulement, il est loin de moi: le temps d'arriver, et il est plus de minuit; le temps de m'éveiller, les chanteurs chantent; le temps de m'embrasser, l'aube blanchit: «L'aube blanchit, ami, il faut partir.»
XXII
Une fille au jour de la Saint-George faisait cette prière: «Jour de Saint-George, quand tu reviendras, chez ma mère puisses-tu ne plus me trouver: (mais) soit mariée, soit ensevelie, plutôt mariée qu'ensevelie.»
XXIII
Que ne suis-je, pauvrette, un frais ruisseau! je sais ou j'aurais ma source: au bord de la Save, la froide rivière, (là) ou passent les bateaux de blé; afin de voir mon cher amant, (de voir) si au gouvernail s'épanouit la rose, si dans sa main sèche l'oeillet, que j'ai, pauvrette, cueillis samedi, et que dimanche je donnai à celui que j'aime.
XXIV
ÉLOGE DE LA VIOLETTE.
La violette se disait à elle-même:— «Je suis la première fleur de l'année; et bien que j'aie le col onduleux, pourtant j'exhale un doux parfum. Si les fillettes savaient ce qu'est le parfum de la violette, toutes elles cueilleraient mes fleurs, et viendraient m'arroser.»
XXV
LE DÉFAUT DE LA VIOLETTE.
La violette elle-même se louait, d'être du monde la fleur la première et la plus belle, quand la rose lui dit:— «Il est vrai, violette, que tu es la fleur des fleurs, mais tu serais plus belle encore, si tu n'avais un petit défaut: celui d'avoir la tête de travers (la tige courbe).»
XXVI
Violette, je voudrais te cueillir, mais je n'ai pas d'amant, à qui te donner. Je te donnerais bien à Ali-Bey, mais Ali-Bey est un orgueilleux garçon; il ne porte pas toutes les fleurs, (mais) seulement la rose et l'oeillet.
XXVII
ô Tzetigna, orgueilleuse rivière! c'est faussement qu'hier tu jurais, que tu ne portais point de barques. Ce matin assez tard je passais, quand je vis sur toi jusqu'à trois barques: dans l'une étaient des gens de noce, dans la seconde, le garçon et la fille (les fiancés), et dans la troisième, un frère avec sa soeur. La soeur pour son frère brodait des manches[1], le frère cousait pour sa soeur un dolman bleu; et la soeur dit tout bas à son frère: «Mets, mon frère, des boutons au corsage (le long de la poitrine), afin qu'il ne puisse passer même un homme, encore moins la main d'un frère étranger[2].» Le frère à la soeur tout bas répondit: «Que tu es sotte encore, ma soeur! lorsque s'approchera la main d'un frère étranger, d'eux mêmes s'ouvriront les boutons.»
[Note 1: Les larges manches des chemises des paysans.]
[Note 2: C'est-à-dire d'un étranger, d'un homme.]
XXVIII
Une fille s'élevait contre le soleil: «Soleil resplendissant, je suis plus belle que toi, et que toi et que ton frère, ton frère, le brillant astre des nuits[1], et que ta soeur l'étoile voyageuse, qui parcourt le ciel serein, comme un berger devant ses brebis.» Le soleil resplendissant se plaignit à Dieu, et Dieu doucement lui répondit: «Soleil resplendissant, mon enfant chéri, ne t'attriste point, ne te mets pas en colère, aisément nous châtierons cette maudite fillette: toi, de tes rayons hâle-lui le visage, et moi, je lui enverrai un mauvais sort, un mauvais sort, de petits beaux-frères, une méchante belle-mère, et un pire beau-père[2]; et elle se souviendra de celui contre qui elle s'élevait.»
[Note 1: On me passera cette périphrase. En serbe, la lune, mécétz, est du masculin.]
[Note 2: Dans la position bien subordonnée des femmes serbes, ce sont là, en effet, de grandes calamités.]
XXIX
La jeune femme de Voukoman se promenait dans son jardin et dans son parterre, quand une fleur s'accrocha à sa robe. «OEillet, chère fleurette, lui dit-elle, à ma robe ne t'attache point, car tu fleuris et tu portes du fruit, mais moi voilà neuf années, pauvrette, que je suis mariée, sans que je fleurisse, que je porte de fruit, sans savoir ce que c'est qu'un homme.»
Elle croyait que nul ne l'entendait, mais sa chère belle-mère l'avait entendue, et à son fils ainsi elle parla: «Voukoman, mon unique enfant, ma bru dans le parterre s'est plainte, que voici neuf années déjà depuis qu'elle est la femme de Voukoman, et qu'elle ne fleurit point, ne porte pas de fruit, et ne sait ce que c'est qu'un homme; n'es-tu donc point, mon fils, un homme? n'as-tu pas d'énergie dans le coeur? —Ma vieille, ma chère mère, répondit Voukoman, il semble que je mérite ce reproche, mais je vais te dire la vérité. Le jour où tu me marias, ma mère, quand vous eûtes laissé les deux époux, je voulus baiser le visage de ma femme, mais elle me supplia par le nom de frère, de vivre ensemble comme frère et soeur.»
—Voukoman, mon unique enfant, plût à Dieu que je ne t'eusse marié, ni aujourd'hui, ni il y a neuf ans! Le jour où ton père m'amena chez lui, moi aussi je lui donnai deux fois le nom de frère, mais trois fois il me frappa (en disant): je ne t'ai point emmenée pour être ma soeur, c'est pour femme que je t'ai prise.»
Il ne s'était pas encore écoulé un an, quand la femme de Voukoman eut un enfant, eut un enfant et justement un garçon.
XXX
Que le temps me paraît long, à demeurer assise à la fenêtre, à toujours regarder sur la mer grise, sur la mer grise, et sa plaine unie, si mon amant y va voguant, si son pavillon flotte au vent, s'il joue de la tamboura, et sur la tamboura s'il me chante.
XXXI
Une fille est assise au bord de la mer,
et elle se dit à elle-même:
«Ah! Dieu cher et bon,
y a-t-il rien de plus vaste que la mer?
Y a-t-il rien de plus large que la plaine?
Y a-t-il rien de plus rapide que le cheval?
Y a-t-il rien de plus doux que le miel?
Y a-t-il rien de plus cher qu'un frère?»
Et un poisson du milieu de l'eau lui dit: «Fille simple et sotte, le ciel est plus vaste que la mer, la mer est plus large que la plaine; les yeux sont plus rapides que le cheval; le sucre est plus doux que le miel; et plus cher que le frère est l'amant.»
XXXII
BOLOZANOVITCH.
Djoul[1] la Turque convie à une assemblée, elle y invite toutes les dames, et prie aussi une fille promise, promise à Bolozanovitch. Celui-ci la chercha, un jour d'été jusqu'à midi, la chercha sans pouvoir la trouver; et ne pouvant résister à son coeur, il alla vers Djoul, la dame turque: «Ma soeur en Dieu! jeune femme, donne-moi une fine chemise, celle que tu portes le premier dimanche de la lune; mets-moi de l'antimoine sur les sourcils, une coiffure noire sur mes noirs cheveux, et du rouge sur mon blanc visage; fais-moi de fines tresses comme à une fille, de cinq jusqu'à neuf (tresses); et donne-moi une quenouille dorée avec un fuseau de buis, et une quenouille de lin d'Égypte, puis laisse-moi entrer dans ton assemblée, que je voie la fille qui m'est promise.»
La Turque agréa la prière faite au nom de Dieu, elle lui donna une fine chemise, etc., etc.[2], puis elle ajouta ce bon conseil: «Libertin que tu es, Bolozanovitch, quand tu entreras dans mon assemblée, les vieilles, baise-les aux mains, les jeunes femmes sur leurs bouches de miel, et les filles à la gorge, au-dessous du collier.»
Le libertin agréa le conseil; quand il arriva dans l'assemblée, il baisa les vieilles aux mains, les jeunes femmes sur leurs bouches de miel, et les filles à la gorge au-dessous du collier; et à son accordée quand il arriva, il lui fit une blessure au-dessous de la gorge, et la jeune accordée s'écria: «Dames de cette assemblée, mes compagnes, frappez-le de vos fuseaux et de vos quenouilles, c'est ce libertin de Bolozanovitch.»
[Note 1: Pour gul, en turc. rose.]
[Note 2: Je supprime la description trop minutieuse du costume.]
XXXIII
QUERELLE A PROPOS D'UN MOUCHOIR.
Une querelle éclate entre époux et femme, entre le jeune Omer-Bey et la beyine[1], au milieu de la nuit, sur leur molle couche. Encore si c'eût été pour quelque chose, peu importerait, mais c'est à propos d'un mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose, tant qu'il embaumait la maison, et la chambre où dormait Omer-Bey; c'étaient ses maîtresses qui le lui avaient donné. Omer à sa femme se justifiait: «Tu sais bien que j'ai une soeur, une chère soeur, la femme de Zekir-Bey, c'est d'elle que je tiens ce mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose.»—
La béyine n'eut pas plus tôt entendu cela, que sautant sur ses pieds légers, elle prit de l'encre et du papier, et écrivit cette lettre à sa belle-soeur: «Ma belle-soeur, femme de Zékir-Bey, longue vie à ton mari, et n'aie point à le regretter[2]! As-tu donné à ton frère un mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose, tant qu'il embaume la maison, et la chambre où dort Omer-Bey?»
La béyine regarde la lettre, la regarde, et verse des pleurs. «Dieu clément, aie pitié de moi! Si je déclare la vérité, je rendrai mon frère odieux à sa femme; et si j'atteste une fausseté, je crains de perdre mon mari, Dieu le fera périr.» Tout elle pèse, puis s'arrête à un parti, (eh bien! qu'il meure!) Elle prend de l'encre et du papier, et écrit à sa belle soeur une lettre: «Ma belle-soeur, femme d'Omer-Bey, longue vie à mon mari, et que je n'aie point à le regretter! J'ai donné à mon frère un mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose, tant qu'il embaume la maison, et la chambre où dort Omer-Bey.»
[Note 1: Beijovitsa, femme d'un bey, ou beg.]
[Note 2: C'est-à-dire: qu'il vive, si tu me dis la vérité: sinon qu'il meure. Voilà pourquoi, plus bas, la belle-soeur craint de perdre son mari, danger, pourtant, auquel elle aime mieux s'exposer que de troubler le ménage de son frère.]
XXXIV
LA SOEUR QUI ÉPROUVE SON FRERE.
Qu'entend-on de ce côté? sont-ce les cloches qui sonnent, sont-ce les coqs qui chantent?….. Les cloches ne sonnent pas, les coqs ne chantent point, mais une soeur mande à son frère: «Je suis, frère, esclave chez les Turcs, rachète-moi, frère, du joug turc; pour moi ils ne demandent pas beaucoup, trois litras d'or et deux de perles.» Et le frère fait répondre à sa soeur: «J'ai besoin de l'or pour la bride de mon cheval, afin, lorsque je le monte, qu'il soit beau, j'ai besoin des perles pour le collier de ma belle, fin, quand je l'embrasse, qu'elle me plaise.» Alors sa soeur lui envoie dire: «Je ne suis pas, frère, esclave des Turcs, mais je suis, frère, la tzarine des Turcs.»
XXXV
L'INCENDIE DE TRAVNIK.
Quelle est cette vapeur qui couvre Travnik? est-ce qu'il brûle, est-ce que la peste le ravage? ou Iagna l'a-t-elle embrasé de ses yeux?— Il ne brûle pas et la peste ne le ravage point, mais les yeux d'Iagna l'ont embrasé; il y a eu de consumé deux boutiques neuves, deux boutiques et deux tavernes neuves, et le tribunal où siège le kadi.
XXXVI
«Ma mie es-tu donc mariée?» —«Je le suis, ami, et j'ai mis au monde un enfant, et c'est ton nom que je lui ai donné, afin, quand je l'appelle, que ma langueur se passe; car je ne lui dis point: Viens vers moi, mon fils; mais: Viens vers moi, ami.»
XXXVII
Montagne noire, que tu es pleine d'ombre! mon coeur, que tu es plein de chagrin! voir près de soi son amant, le voir et ne pas lui donner un baiser!
XXXVIII
Un jeune garçon non (encore) marié, à Dieu fait la prière, de le changer en perle au bord de la mer, là où les filles viennent à l'eau; afin qu'elles le mettent dans leur sein, qu'elles l'enfilent à une soie verte, afin qu'elles le pendent à leur col, et qu'il entende ce que dit chacune, si elle parle de son amant, et si sa mie aussi parle de lui.
Ce qu'il demandait, Dieu le lui a accordé: il a été changé en perle au bord de la mer, là où les filles viennent à l'eau. Elles mettent la perle dans leur sein, elles l'enfilent à une soie verte, à leur col elles la suspendent, et lui, il écoute ce que dit chacune, chacune parlait de son amant, et de lui parlait sa mie.
XXXIX
«O fillette, rose vermeille, ni plantée, ni greffée, ni arrosée d'eau fraîche; ni cueillie, ni respirée, ni baisée, ni caressée; te donnerai-je, mon âme, des baisers?»
—«Tu le peux jeune homme, à ton gré; mon jardin est près de ta prairie; je viendrai arroser mon jardin, toi, viens attacher là tes chevaux; donne-moi des baisers, jeune homme, à ton gré, mais ne me mords point le visage. de crainte qu'à ma mère ne me trahissent mes joues»
XL
Une petite troupe s'est mise en marche, petite oui, mais ardente. A sa tête est le porte-étendard Mouïo, il porte son drapeau, et chante en turc: «Malheur à celui chez qui je prendrai mon gîte! je lui tuerai ses boeufs sous son chariot, et je tuerai le bélier qui porte la clochette; je me ferai donner du vin de trois ans, et de la rakia de quatre années; et ce seraient là ses moindres maux, mais sans nouvelle mariée je ne souperai point, et sans pucelle je ne veux pas dormir.»
Mouïo en était là de son discours, quand un fusil part de dessous le vert taillis, le coup avait bien frappé Mouïo, au milieu des plaques qui ornaient sa large poitrine, il tombe sur l'herbe verte, et de la forêt un brave lui crie: «Tu voulais, Mouïo, une belle fille, n'en est-ce pas une belle que tu as, une fille jolie, l'herbe verte.»
XLI
LE BASILIC ET LA ROSÉE.
Le basilic aux feuilles menues se plaignait: «Rosée silencieuse, que ne tombes-tu sur moi?» —«Pendant deux matinées j'ai tombé sur toi, celle-ci je l'ai passée à me distraire, à regarder une grande merveille: une Vila et un aigle se disputaient touchant cette verte montagne; la Vila disait: La montagne est à moi. —«Non, disait l'aigle, elle m'appartient. La Vila brisa l'aile de l'aigle, et les jeunes aiglons gémirent amèrement, (ils) gémissaient, car ils étaient en péril, quand une hirondelle ainsi les consola: «Ne gémissez point, jeunes aiglons, je vous porterai dans la terre des Indes, où l'amarante croît jusqu'au genou des chevaux, et le trèfle jusqu'à leur épaule, où le soleil ne disparaît jamais.— Là-dessus les aiglons s'apaisèrent.»
XLII
LES ADIEUX.
L'aurore blanchissait, le jour allait naître, et un guerrier sellait son cheval pour partir. Sa vieille mère but à son voyage, but, tout en versant des larmes et en pleurant doucement elle dit: «Dieu permette, mon fils, qu'en santé tu partes, qu'en santé tu partes et tu reviennes, et qu'en vie tu retrouves ta vieille mère!»—
Sa fidèle épouse lui ceint le sabre, lui ceint le sabre, tout en versant des larmes, et en pleurant doucement elle dit: «Dieu permette, ami, qu'en santé tu partes, qu'en santé tu partes et tu reviennes, et qu'en vie tu retrouves ta vieille mère, en vie, sous la terre noire! et ta fidèle épouse, dans une blanche maison, dans une blanche maison, mais dans une autre, dans une autre maison, chez un autre époux.»
XLIII
«O Danube! fleuve tranquille, pourquoi n'es-tu pas limpide? est-ce un cerf qui t'a troublé avec son bois, ou le voïvode Mirtchéta? —Ce n'est ni un cerf qui avec son bois m'a troublé, ni le voïvode Mirtchéta; mais des fillettes, petits démons, qui viennent chaque matin cueillir des glaïeuls et laver leur blanc visage.»
XLIV
Écoute, fillette, écoute, ma belle, tes yeux sont les sauvages prunelles du rivage, et moi jeune homme je suis le marchand de la mer. qui trafique en prunelles du rivage.
Écoute, fillette, écoute, ma belle,
tes dents sont des perles menues,
et moi jeune homme je suis le marchand de la mer,
qui trafique en perles menues.
Écoute, fillette, écoute, ma belle, tes mains sont du doux coton, et moi, jeune homme je suis le marchand de la mer qui achète le doux coton.
XLV
«O fille de Smederevo, descends et viens ici, que je voie ton visage. —O jeune homme, sois-tu vermeil[1]! Es-tu allé au bazar? y as-tu vu une feuille de papier? tel est mon visage. Es-tu allé dans quelque taverne? y as-tu vu du vin vermeil? telles sont mes joues. Es-tu allé par la plaine? y as-tu vu des prunelles sauvages? tels sont mes yeux. As-tu été le long de la mer? y as-tu vu des sangsues? tels sont mes sourcils.»
[Note 1: C'est-à-dire beau; des joues rosées sont, à ce qu'il paraît, une des conditions de la beauté masculine.]
XLVI
AMULETTE POUR LES FILLES.
Mon amant a une haleine d'ambre, de sa main blanche et de son qalam il écrit pour les filles de fines amulettes, voici dans l'une d'elles ce qu'il écrit: «Qui ne veut point de toi, ne t'impose pas à lui; qui t'aime, ne lui dis point: Je ne veux pas.»
XLVII
Ma mère, marie-moi jeune, avant que ne m'ait poussé la barbe, une barbe épaisse et des moustaches; car les filles alors diraient en me montrant à leur mère: «Voilà, mère, un ours qui sort du bois; ou: Voilà un lièvre qui sort des choux.»
XLVIII
«O mon Miyo[1], où as-tu été cette nuit?» «—Ma chère, j'ai eu mal à la tête.» «—Ne te l'ai-je pas dit, Michel; ne bois point d'eau, n'aime pas une veuve, car toute eau donne la fièvre, (toute) veuve a le coeur chagrin; mais bois du vin, et aime une fille.»
[Note 1: Diminutif de Michel.]
XLIX
Épanouis-toi, rose, sans songer à moi, garçon, j'ai pris pour femme une veuve, plus âgée que moi, où qu'elle aille, elle pleure son premier mari: «Mon premier mari, mon premier bien! avec toi que j'étais heureuse! de bonne heure je me couchais, et tard je me levais; pour m'éveiller, tu me baisais sur les yeux, (en disant:) debout, mon coeur, le soleil est levé, notre vieille mère est debout, elle a balayé la maison et apporté de l'eau[1].»
[Note 1: La même idée est traitée dans plusieurs autres pièces.]
L
Virginité, mon empire! j'étais reine[1], tant que je fus vierge: s'il m'était donné de revenir en arrière, je saurais maintenant être (rester) vierge.
[Note 1: Tzar.]
LI
Chantons, dansons, tant que nous n'avons point de mari, car lorsque nous en prendrons, il nous faudra laisser ces chansons au dressoir, et les airs turcs dans la boîte, il faudra raccommoder pantalons et chemises, et plus vous les raccommodez pour le diable, plus Satan les déchire.
LII
Rose je suis rose, tant que je n'aurai point de mari; un mari quand je prendrai, ma rose tombera. Fleur je suis fleur, tant que je n'aurai point d'enfant; un enfant quand j'aurai, ma fleur sera flétrie.
LIII
Un faucon vole au-dessus de Saraïevo, il cherche de l'ombre pour y prendre le frais. Il trouve un pin au milieu de Saraïevo: sous le pin est une fraîche fontaine, au bord de la fontaine une veuve, Zoumboul[1], et une fille, la gentille Roujitza[2], le faucon commence à songer, s'il aimera Zoumboul, la veuve, ou Roujitza, la gentille vierge. A tout il songe, puis il prend une résolution, et tout bas il dit: «Mieux vaut l'or, même un peu abîmé, que l'argent récemment forgé;» et il donne un baiser à Zoumboul, la veuve, vive est la colère de Roujitza, la fillette: «Saraïevo, puisses-tu fleurir sans donner de fruits! pourquoi la coutume en toi est-elle née, que les jeunes courtisent les veuves, et les froids vieillards les belles vierges?»
[Note 1: En turc, jacinthe.]
[Note 2: En serbe, petite rose.]
LIV
LES DEUX TOURTERELLES.
Une tourterelle avait amassé du millet, vers elle vint une autre tourterelle: «Donne-moi, ma soeur, un grain.» —«Je n'en donne, ma soeur, pas un seul; il fallait amasser, et non dormir; j'ai amassé, et n'ai point dormi, je n'ai pas pris mes ébats dans la forêt, ni caché ma tête sous le taillis.»
LV
A L'EMPEREUR NAPOLÉON[1].
Dans Mitrovitza, la ville au bord de la Save, est assise une fille, qui se parle ainsi: «O Français, puissant Empereur, renvoie-nous les garçons, les filles seules sont restées; et gâtés se sont les coings et les pommes, et les chemises brodées d'or.»
[Note 1: Cette pièce rappelle l'époque où les Français occupaient
Raguse et les provinces Illyriennes.]
LVI
LA PESTE
«Saraïevo, pourquoi t'es-tu obscurci? est-ce que le feu t'a consumé, la peste t'a-t-elle ravagé, ou l'eau de la Miliatzka t'a-t-elle submergé?» —«Si le feu m'eût consumé, il eût (du moins) renouvelé mes blanches maisons; si la rivière m'eût inondé, du moins, elle eût nettoyé mes rues; mais c'est la peste qui m'a dévoré, mettant à bas et jeunes et vieux, et séparant tous ceux qui s'aimaient.»
LVII
AGNÈS (IAGNA) LA FILLE UNIQUE.
Dieu clément, la grande merveille! une mère a enfanté neuf filles, et elle en porte une dixième dans son sein, demandant à Dieu de mettre au monde un garçon; mais quand son terme fut venu ce fut d'une dixième fille qu'elle devint mère.
Quand le moment du baptême arriva,
le parrain demanda à la vieille mère:
«Quel nom donnerons-nous à l'enfançon?»
La vieille mère irritée répondit:
«Appelle-la Agnès, puisse le diable l'emporter!»
Agnès devint svelte et grande, blanche et rose de visage, et quand on fut pour la marier, elle prit un seau et alla vers la fontaine. Mais une fois dans la verte forêt, voici la Vila qui du bois lui crie: «Entends-tu, Agnès, la très-belle! jette ton seau dans l'herbe verte et viens vers moi dans la forêt, car ta mère à nous t'a donnée[1], encore petit enfant qu'on porte sur les bras.»
A ces mots, Agnès, la fille unique, jette son seau dans l'herbe verte, et s'enfonce dans la forêt. Après elle court sa vieille mère: «Reviens au logis, Agnès, mon unique fille.» Mais la jeune fille lui répond: «Va-t'en, toi qui as renié Dieu, en m'abandonnant (au démon), encore petit enfant qu'on porte sur les bras.»
[Note 1: C'est le seul exemple que j'aie rencontré de cette assimilation entre les Vilas et les mauvais esprits reconnus par le dogme chrétien.]
LVIII
Le jeune Iovo se promenait dans le tchardak, quand sous lui le tchardak se rompit et il eut le bras droit brisé. Vite il se trouva un médecin, un médecin, la Vila de la montagne, mais qui demandait beaucoup pour la cure: à la mère (elle demandait), sa main droite; à la soeur, ses cheveux avec le ruban (qui les maintient); et à l'épouse, un collier de perles.
La mère donna sa main droite, la soeur, ses cheveux avec le ruban; mais l'épouse refusa le collier: «Je ne donne point, par Dieu, mes blanches perles, je les ai apportées de chez mon père[1].»
La Vila de la montagne s'en irrite, elle empoisonne la nourriture d'Iovo, et Iovo meurt. Oh! désespoir pour sa mère! Les trois femmes[2] se lamentaient, l'une gémissait sans fin ni trêve, l'autre le soir et le matin, la troisième quand il lui venait à l'esprit. Celle qui gémissait sans fin ni trêve, c'était la pauvre mère d'Iovo; celle qui gémissait le soir et le matin, c'était la soeur affligée d'Iovo; celle qui gémissait quand il lui venait à l'esprit, c'était la jeune femme d'Iovo.
[Note 1: Cela signifie qu'elles sont sa propriété et ne sont point à son mari.]
[Note 2: Il y a au texte koukavitzé, coucous. Cet oiseau, ainsi que je l'ai dit ailleurs, est l'emblème du deuil et de l'affliction.]
LIX
Sous Bude des brebis étaient à l'ombre, de la ville un pan de mur s'écroula et tua des brebis à la laine soyeuse, ainsi que deux jeunes bergers, Chékièr-Marko et Andrio-Zlato[1]. Marko fut pleuré par son père et par sa mère, mais André n'eut (pour le regretter) ni père, ni mère, rien qu'une fille du village, qui disait en se lamentant: «Hélas! André, mon or pur, si je te chantais dans une chanson, la chanson va de bouche en bouche, et elle passerait dans des bouches profanes; si je brodais ton nom sur des manches, une manche bien vite se déchire, et ton nom périrait; si je l'écrivais sur du papier, le papier va de main en main, et il arriverait dans des mains profanes.»
[Note 1: Chékièr et zlato ne sont pas des noms, mais des épithètes de tendresse, signifiant sucre et or. Le premier surtout ne pouvait se traduire.]
LX
«O fillette, mon âme, quel parfum exhale ton sein? celui du coing ou de l'orange, de l'immortelle ou du basilic?» —«Par Dieu! jeune homme, ce qui parfume mon sein, ce n'est ni le coing, ni l'orange, ni l'immortelle, ni le basilic, mais une âme virginale.»
LXI
—«Fillette, ma violette mignonne, je t'aimerais, mais tu es petite. —Aime-moi, ami, à mon tour je deviendrai grande: menue comme un grain est la perle, pourtant elle se porte à un col royal; petite est la caille, pourtant elle lasse coursiers et chasseurs.»