FIN.
Par Grace & Privilége du Roy, Donné à Fontainebleau,
le 28. Octobre 1696. Signé Louvet, &
Scelé: Il est permis au Sieur P. Darmancour,
de faire Imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, un
Livre qui a pour titre, Histoires ou Contes du temps passé, avec des
Moralités; & ce pendant le temps & espace de six années
consecutives, avec défense à tous Imprimeurs & Libraires de Nôtre
Royaume, ou autres: d'Imprimer ou faire imprimer, vendre &
distribüer ledit Livre sans son consentement, ou de ceux qui auront
droit de lui; pendant ledit temps, sur les peines portées plus au long
par ledit Privilége: Et ledit Sieur P. Darmancour a cedé son Privilége à
Claude Barbin, pour en joüir par luy, suivant l'accord fait
entr'eux.
Syndic.
Les Exemplaires ont esté fournis.
TABLE.
La manière dont le public a reçu les pièces de ce recueil,
à mesure qu'elles lui ont été données séparément, est une espèce
d'assurance qu'elles ne lui déplairont pas, en paroissant toutes
ensemble. Il est vrai que quelques personnes, qui affectent de paroître
graves, et qui ont assez d'esprit pour voir que ce sont des contes faits
à plaisir, et que la matière n'en est pas fort importante, les ont
regardées avec mépris; mais on a eu la satisfaction de voir que les gens
de bon goût n'en ont pas jugé de la sorte.
Ils ont éte bien aises de remarquer que ces bagatelles n'étoient pas
de pures bagatelles, qu'elles renfermoient une morale utile, et que le
récit enjoué dont elles étoient enveloppées n'avoit été choisi que pour
les faire entrer plus agréablement dans l'esprit et d'une manière qui
instruisît et divertît tout ensemble. Cela devoit me suffire pour ne pas
craindre le reproche de m'être amusé à des choses frivoles. Mais, comme
j'ai affaire à bien des gens qui ne se payent pas de raisons, et qui ne
peuvent être touchés que par l'autorité et par l'exemple des anciens, je
vais les satisfaire là-dessus.
Les fables milésiennes, si célèbres parmi les Grecs, et qui ont fait
les délices d'Athènes et de Rome, n'étoient pas d'une autre espèce que
les fables de ce recueil. L'histoire de la Matrone d'Ephèse est de la
même nature que celle de Griselidis: ce sont l'une et l'autre des
Nouvelles, c'est-à-dire des récits de choses qui peuvent être arrivées
et qui n'ont rien qui blesse absolument la vraisemblance. La fable de
Psyché, écrite par Lucien et par Apulée, est une fiction toute pure et
un conte de vieille, comme celui de Peau d'Ane. Aussi voyons-nous
qu'Apulée le fait raconter, par une vieille femme, à une jeune fille que
des voleurs avoient enlevée, de même que celui de Peau d'Ane est conté
tous les jours à des enfants par leurs gouvernantes et par leurs
grand'mères. La fable du laboureur qui obtint de Jupiter le pouvoir de
faire, comme il lui plairoit, la pluie et le beau temps, et qui en usa
de telle sorte qu'il ne recueillit que de la paille sans aucuns grains,
parce qu'il n'avoit jamais demandé ni vent, ni froid, ni neige, ni aucun
temps semblable, chose nécessaire cependant pour faire fructifier les
plantes; cette fable, dis-je, est de même genre que le conte des
Souhaits ridicules, si ce n'est que l'un est sérieux et l'autre comique;
mais tous les deux vont à dire que les hommes ne connoissent pas ce qui
leur convient, et sont plus heureuz d'être conduits par la Providence,
que si toutes choses leur succédoient selon qu'ils le désirent.
Je ne crois pas qu'ayant devant moi de si beaux modèles, dans la plus
sage et la plus docte antiquité, on soit en droit de me faire aucun
reproche. Je prétends même que mes fables méritent mieux d'être
racontées que la plupart des contes anciens, et particulièrement celui
de la Matrone d'Ephèse et celui de Psyché, si on les regarde du côté de
la morale, chose principale dans toutes sortes de fables, et pour
laquelle elles doivent avoir été faites. Toute la moralité qu'on peut
tirer de la Matrone d'Ephèse est que souvent les femmes qui semblent les
plus vertueuses le sont le moins, et qu'ainsi il n'y en a presque point
qui le soient véritablement.
Qui ne voit que cette morale est très-mauvaise, et qu'elle ne va qu'à
corrompre les femmes par le mauvais exemple, et à leur faire croire
qu'en manquant à leur devoir elles ne font que suivre la voie commune?
Il n'en est pas de même de la morale de Griselidis, qui tend à porter
les femmes à souffrir de leurs maris, et à faire voir qu'il n'y en a
point de si brutal ni de si bizarre dont la patience d'une honnête femme
ne puisse venir à bout.
A l'égard de la morale cachée dans la fable de Psyché, fable en
elle-même très-agréable et très-ingénieuse, je la comparerai avec celle
de Peau d'Ane, quand je la saurai; mais, jusqu'ici, je n'ai pu la
deviner. Je sais bien que Psyché signifie l'âme; mais je ne comprends
point ce qu'il faut entendre par l'Amour, qui est amoureux de Psyché,
c'est-à-dire de l'âme, et encore moins ce qu'on ajoute, que Psyché
devoit être heureuse tant qu'elle ne connoîtroit point celui dont elle
étoit aimée, qui étoit l'Amour; mais qu'elle seroit très-malheureuse dès
le moment qu'elle viendroit à le connoître: voilà pour moi une énigme
impénétrable. Tout ce qu'on peut dire, c'est que cette fable, de même
que la plupart de celles qui nous restent des anciens, n'ont été faites
que pour plaire, sans égard aux bonnes mœurs, qu'ils négligeoient
beaucoup.
Il n'en est pas de même des Contes que nos aïeux ont inventés pour
leurs enfants. Ils ne les ont pas contés avec l'élégance et les
agréments dont les Grecs et les Romains ont orné leurs fables; mais ils
ont toujours eu un très-grand soin que leurs contes renfermassent une
morale louable et instructive. Partout la vertu y est récompensée, et
partout le vice y est puni. Ils tendent tous à faire voir l'avantage
qu'il y a d'être honnête, patient, avisé, laborieux, obéissant, et le
mal qui arrive à ceux qui ne le sont pas.
Tantôt ce sont des fées qui donnent pour don à une jeune fille qui
leur aura repondu avec civilité, qu'à chaque parole qu'elle dira, il lui
sortira de la bouche un diamant ou une perle; et, à une autre fille qui
leur aura répondu brutalement, qu'à chaque parole il lui sortira de la
bouche une grenouille ou un crapaud. Tantôt ce sont des enfants qui,
pour avoir bien obéi à leur père et à leur mère, deviennent grands
seigneurs; ou d'autres qui, ayant été vicieux et désobéissans, sont
tombés dans des malheurs épouvantables.
Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs
aventures, il est certain qu'elles excitent dans les enfants le désir de
ressembler à ceux qu'ils voient devenir heureux, et en même temps la
crainte des malheurs où les méchans sont tombés par leur méchanceté.
N'est-il pas louable à des pères et à des mères, lorsque leurs enfants
ne sont pas encore capables de goûter les vérités solides et dénuées de
tout agrément, de les leur faire aimer, et, si cela se peut dire, de les
leur faire avaler, en les enveloppant dans des récits agréables et
proportionnés à la foiblesse de leur âge! Il n'est pas croyable avec
quelle avidité ces âmes innocentes, et dont rien n'a encore corrompu la
droiture naturelle, reçoivent ces instructions cachées; on les voit dans
la tristesse et dans l'abattement tant que le héros ou l'héroïne du
conte sont dans le malheur, et s'écrier de joie quand le temps de leur
bonheur arrive; de même qu'après avoir souffert impatiemment la
prospérité du méchant ou de la méchante, ils sont ravis de les voir
enfin punis comme ils le méritent. Ce sont des semences qu'on jette, qui
ne produisent d'abord que des mouvements de joie et de tristesse, mais
dont il ne manque guère d'éclore de bonnes inclinations.
J'aurois pu rendre mes contes plus agréables, en y mêlant certaines
choses un peu libres dont on a accoutumé de les égayer; mais le désir de
plaire ne m'a jamais assez tenté pour violer une loi que je me suis
imposée, de ne rien écrire qui pût blesser ou la pudeur, ou la
bienséance. Voici un madrigal qu'une jeune demoiselle de beaucoup
d'esprit a composé sur ce sujet, et qu'elle a écrit au-dessous du conte
de Peau d'Ane que je lui avois envoyé:
Il étoit une fois un Roi
Le plus grand qui fût sur la Terre,
Aimable en Paix, terrible en Guerre,
Seul enfin comparable à soi:
Ses voisins le craignoient, ses Etats étoient
calmes,
Et l'on voyoit de toutes parts
Fleurir, à l'ombre de ses palmes
Et les Vertus & les beaux Arts.
Son aimable Moitié, sa Compagne fidelle,
Etoit si charmante & si belle,
Avoit l'esprit si commode & si doux
Qu'il étoit encor avec elle
Moins heureux Roi qu'heureux espoux.
De leur tendre & chaste Hymenée,
Plein de douceur & d'agrement
Avec tant de vertus une fille étoit née,
Qu'ils se consoloient aisement
De n'avoir pas de plus ample lignée.
Dans son vaste & riche Palais,
Ce n'étoit que magnificence,
Partout y fourmilloit une vive abondance
De Courtisans & de Valets;
Il avoit dans son Escurie
Grands & petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparaçons
Roides d'or & de broderie;
Mais ce qui surprenoit tout le monde en entrant
C'est qu'au lieu plus apparent,
Un maître Asne étailloit ses deux grandes
oreilles,
Cette injustice vous surprend,
Mais, lorsque vous sçaurez ses vertus
nompareilles,
Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop
grand.
Tel et si net le forma la Nature
Qu'il ne faisoit jamais d'ordure,
Mais bien beaux Ecus au soleil
Et Loüis de toute maniere
Qu'on alloit recuëillir sur la blonde litiere
Tous les matins à son reveil.
Or le Ciel qui par fois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toûjours à ses biens mêle quelque disgrace
Ainsi que la pluye au beau tems,
Permit qu'une aspre maladie
Tout à coup de la Reine attaquât les beaux jours.
Par tout on cherche du secours,
Mais ni la Faculté qui le Grec étudie,
Ni les Charlatans ayant cours,
Ne pûrent tous ensemble arrêter l'incendie
Que la fievre allumoit en s'augmentant toûjours.
Arrivée a sa derniere heure,
Elle dit au Roi son époux
Trouvez bon qu'avant que je meure,
J'exige une chose de vous
C'est que s'il vous prenoit envie
De vous remarier quand je n'y serai plus...
—Ha! dit le Roi, ces soins sont superflus,
Je n'y songerai de ma vie,
Soyez en repos là dessus.
Je le croi bien, reprit la Reine,
Si j'en prens à témoin vôtre amour vehement,
Mais pour m'en rendre plus certaine
Je veux avoir vôtre serment,
Adouci toute fois par ce temperamment
Que si vous rencontrez une femme plus belle,
Mieux faite & plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner vôtre foi
Et vous marier avec elle:
Sa confiance en ses attraits
Lui faisoit regarder une telle promesse
Comme un serment surpris avec adresse
De ne se marier jamais.
Le Prince jura donc, les yeux baignez de larmes
Tout ce que la Reine voulut;
La Reine entre ses bras mourut,
Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.
A l'ouïr sanglotter & les nuits & les
jours,
On jugea que son deüil ne lui durerait guerre
Et qu'il pleuroit ses defuntes Amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d'affaire.
On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut proceder à faire un nouveau choix;
Mais ce n'étoit pas chose aisée,
Il falloit garder son serment
Et que la nouvelle Epousée
Eût plus d'attraits & d'agrement
Que celle qu'on venoit de mettre au monument.
Ni la Cour en beautez fertile,
Ni la Campagne, ni la Ville,
Ni les Royaumes d'alentour
Dont on alla faire le tour,
N'en pûrent fournir une telle,
L'Infante seule étoit plus belle
Et possedoit certains tendres appas
Que la deffunte n'avoit pas.
Le Roy le remarqua lui-même
Et brûlant d'un amour extreme
Alla follement s'aviser
Que par cette raison il devoit l'épouser.
Il trouva même un Casuiste
Qui jugea que le cas se pouvoit proposer;
Mais la jeune Princesse triste
D'oüïr parler d'un tel amour,
Se lamentoit & pleuroit nuit & jour.
De mille chagrins l'ame pleine
Elle alla trouver sa Maraine,
Loin dans une grotte à l'écart
De Nacre & de Corail richement étoffée;
C'étoit une admirable Fée
Qui n'eut jamais de pareille en son Art.
Il n'est pas besoin qu'on vous die
Ce qu'étoit une Fée en ces bienheureux tems,
Car je suis sûr que votre Mie
Vous l'aura dit dez vos plus jeunes ans.
Je sçay, dit-elle, en voyant la Princesse
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre cœur la profonde tristesse
Mais avec moi n'ayez plus de souci.
Il n'est rien qui vous puisse nuire
Pourvû qu'à mes conseils vous vous laissiez
conduire,
Votre Pere, il est vrai, voudroit vous épouser;
Ecouter sa folle demande
Seroit une faute bien grande
Mais sans le contredire on le peut refuser.
Dites-lui qu'il faut qu'il vous donne
Pour rendre vos desirs contents,
Avant qu'à son amour vôtre cœur s'abandonne
Une Robe qui soit de la couleur du Tems.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoi que le Ciel en tout favorise ses vœux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.
Aussi-tôt la jeune Princesse
L'alla dire en tremblant à son Pere amoureux
Qui dans le moment fit entendre
Aux Tailleurs les plus importans
Que s'ils ne lui faisoient, sans trop le faire
attendre,
Une robe qui fût de la couleur du Temps,
Ils pouvoient s'assurer qu'il les feroit
Tous pendre.
Le second jour ne luisoit pas encor
Qu'on apporta la robe desirée;
Le plus beau bleu de l'Empirée
N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages
d'or
D'une couleur plus azurée.
De joye & de douleur l'Infante penetrée
Ne sçait que dire ni comment
Se derober à son engagement.
Princesse demandez-en une,
Lui dit sa Maraine tout bas,
Qui plus brillante & moins commune,
Soit de la couleur de la Lune
Il ne vous la donnera pas.
A peine la Princesse en eut fait la demande
Que le Roi dit à son Brodeur,
Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de
splendeur
Et que dans quatre jours sans faute on me la
rende.
Le riche habillement fut fait au jour marqué
Tel que le Roy s'en étoit expliqué
Dans les Cieux où la Nuit a deployé ses voiles,
La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent
Lors même qu'au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.
La Princesse admirant ce merveilleux habit
Estoit à consentir presque deliberée,
Mais, par sa Maraine inspirée
Au Prince amoureux elle dit,
Je ne sçaurois être contente
Que je n'aye une Robe encore plus brillante
Et de la couleur du Soleil;
Le Prince qui l'aimoit d'un amour sans pareil
Fit venir aussi-tôt un riche Lapidaire
Et lui commanda de la faire
D'un superbe tissu d'or & de diamans,
Disant que s'il manquoit à le bien satisfaire,
Il le feroit mourir au milieu des tourmens.
Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,
Car l'ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine
Fit apporter l'ouvrage precieux
Si beau, si vif, si radieux
Que le blond Amant de Climene
Lorsque sur la voute des Cieux
Dans son char d'or il se promene
D'un plus brillant éclat n'ébloüit pas les yeux.
L'Infante que ces dons achevent de confondre
A son Pere, à son Roi ne sçait plus que répondre;
Sa Maraine aussi-tôt la prenant par la main,
Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille,
Demeurer en si beau chemin,
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez
Tant qu'il aura l'Asne que vous sçavez
Qui d'écus d'or sans cesse emplit sa bource;
Demandez-lui la peau de ce rare Animal,
Comme il est toute sa resource,
Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.
Cette Fée étoit bien sçavante,
Et cependant elle ignoroit encor
Que l'amour violent pourvû qu'on le contente,
Conte pour rien l'argent & l'or;
La peau fut galamment aussi tôt accordée
Que l'Infante l'eut demandée.
Cette Peau quand on l'apporta
Terriblement l'epouvanta
Et la fit de son sort amerement se plaindre,
Sa Maraine survint & lui representa
Que quand on fait le bien on ne doit jamais
craindre;
Qu'il faut laisser penser au Roy
Qu'elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale Loi;
Mais qu'au même moment seule & bien deguisée
Il faut qu'elle s'en aille en quelque Etat
lointain
Pour éviter un mal si proche & si certain.
Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits
Vôtre miroir, vôtre toillette,
Vos diamans & vos rubis.
Je vous donne encor ma Baguette;
En la tenant en vôtre main
La cassette suivra vôtre même chemin.
Toujours sous la Terre cachée;
Et lorsque vous voudrez l'ouvrir
A peine mon bâton la Terre aura touchée
Qu'aussi-tôt à vos yeux elle viendra s'offrir.
Pour vous rendre méconnaissable
La dépoüille de l'Asne est un masque admirable
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable
Qu'elle renferme rien de beau.
La Princesse ainsi travestie
De chez la sage Fée à peine fut sortie,
Pendant la fraîcheür du matin
Que le Prince qui pour la Fête
De son heureux Hymen s'apprête
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n'est point de maison, de chemin, d'avenuë
Qu'on ne parcoure promptement,
On ne peut deviner ce qu'elle est devenuë.
Par tout se répandit un triste & noir chagrin
Plus de Nopces, plus de Festin,
Plus de Tarte, plus de Dragées,
Les Dames de la Cour toutes découragées
N'en dînerent point la plûpart;
Mais du Curé sur tout la tristesse fut grande,
Car il en dejeuna fort tard
Et qui pis est n'eut point d'offrande.
L'Infante cependant poursuivoit son chemin
Le visage couvert d'une vilaine crasse
A tous Passans elle tendoit la main
Et tâchoit pour servir de trouver une place;
Mais les moins delicats & les plus malheureux
La voyant si maussade & si pleine d'ordure
Ne vouloient écouter ni retirer chez eux
Une si sale creature.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus
loin,
Enfin elle arriva dans une Metairie
Où la Fermiere avoit besoin
D'une soüillon, dont l'industrie
Allât jusqu'à sçavoir bien laver des torchons
Et nettoyer l'auge aux Cochons.
On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les Valets, insolente vermine,
Ne faisoient que la tirailler,
La contredire & la railler,
Ils ne sçavoient quelle piece lui faire
La harcelant à tout propos;
Elle étoit la butte ordinaire
De tous leurs quolibets & de tous leurs bons
mots.
Elle avoit le Dimanche un peu plus de repos,
Car ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entroit dans sa chambre & tenant son huis
clos,
Elle se decrassoit, puis ouvroit sa cassette,
Mettoit proprement sa toilette
Rangeoit dessus ses petits pots,
Devant son grand miroir contente &
satisfaite;
De la Lune tantôt, la robe elle mettoit
Tantôt celle où le feu du Soleil éclattoit,
Tantôt la belle robe blüe
Que tout l'azur des Cieux ne sçauroit égaler,
Avec ce chagrin seul que leur traînante queüe
Sur le plancher trop court ne pouvoit s'étaler.
Elle aimoit à se voir jeune, vermeille &
blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n'êtoit;
Ce doux plaisir la sustentoit
Et la menoit jusqu'à l'autre Dimanche.
J'oubliois à dire en passant
Qu'en cette grande Metairie
D'un Roy magnifique & puissant
Se faisoit la Menagerie,
Que là, Poules de Barbarie,
Rales, Pintades, Cormorans,
Oisons musquez, Cannes Petieres
Et mille autres oiseaux de bijares manieres,
Entre eux presque tous differents
Remplissoient à l'envi dix cours toutes entieres.
Le fils du Roy dans ce charmant sejour
Venoit souvent au retour de la Chasse
Se reposer, boire à la glace
Avec les Seigneurs de sa Cour.
Tel ne fut point le beau Cephale;
Son air étoit Royal, sa mine martiale
Propre à faire trembler les plus fiers
bataillons;
Peau d'Asne de fort loin le vit avec tendresse
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse & ses haillons
Elle gardoit encor le cœur d'une Princesse.
Qu'il a l'air grand, quoi qu'il l'ait negligé,
Qu'il est aimable, disoit-elle,
Et que bienheureuse est la belle
A qui son cœur est engagé.
D'une robe de rien s'il m'avoit honorée.
Je m'en trouverois plus parée
Que de toutes celles que j'ai.
Un jour le jeune Prince errant à l'aventure
De bassecour en bassecour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau d'Asne étoit l'humble sejour.
Par hasard il mit l'œil au trou de la
serrure;
Comme il étoit fête ce jour
Elle avoit pris une riche parure
Et ses superbes vêtemens
Qui tissus de fin or & de gros diamans
Egaloient du Soleil la clarté la plus pure.
Le Prince au gré de son désir
La contemple & ne peut qu'à peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Le touchent cent fois davantage,
Mais un certain air de grandeur
Plus encore une sage & modeste pudeur
Des beautez de son ame, asseuré témoignage,
S'emparerent de tout son cœur.
Trois fois dans la chaleur du feu qui le
transporte
Il voulut enfoncer la porte,
Mais croyant voir une Divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté,
Dans le Palais pensif il se retire
Et là nuit & jour il soupire,
Il ne veut plus aller au Bal
Quoi qu'on soit dans le Carnaval,
Il hait la Chasse, il hait la Comedie
Il n'a plus d'appetit, tout lui fait mal au
cœur
Et le fond de sa maladie
Est une triste & mortelle langueur.
Il s'enquit quelle étoit cette Nymphe admirable
Qui demeuroit dans une bassecour
Au fond d'une allée effroyable,
Où l'on ne voit goutte en plein jour.
C'est, lui dit-on, Peau d'Asne, en rien Nymphe ni
bele
Et que Peau d'Asne l'on appelle,
A cause de la peau qu'elle met sur son cou;
De l'Amour c'est le vrai remede,
La bête en un mot la plus laide,
Qu'on puisse voir aprés le Loup:
On a beau dire, il ne sçauroit le croire,
Les traits que l'amour a tracez
Toujours presens à sa memoire
N'en seront jamais effacez.
Cependant la Reyne sa Mere,
Qui n'a que lui d'enfant pleure & se
desespere,
De declarer son mal elle le presse en vain,
Il gemit, il pleure, il soupire,
Il ne dit rien, si ce n'est qu'il desire
Que Peau d'Asne lui fasse un gâteau de sa main;
Et la Mere ne sçait ce que son Fils veut dire;
O Ciel! Madame, lui dit-on,
Cette Peau d'Asne est une noire Taupe
Plus vilaine encore & plus gaupe
Que le plus sale Marmiton.
N'importe, dit la Reyne, il le faut satisfaire,
Et c'est à cela seul que nous devons songer;
Il auroit eu de l'or, tant l'aimoit cette Mere,
S'il en avoit voulu manger.
Peau d'Asne donc prend sa farine
Qu'elle avoit fait blutter exprés,
Pour rendre sa pâte plus fine,
Son sel, son beurre & ses œufs frais,
Et pour bien faire sa galette
S'enferme seule en sa chambrette.
D'abord elle se decrassa
Les mains, les bras & le visage,
Et prit un corps d'argent que vîte elle laça
Pour dignement faire l'ouvrage,
Qu'aussi-tôt elle commença.
On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt par hazard il tomba dans la pâte
Un de ses anneaux de grand prix,
Mais ceux qu'on tient sçavoir le fin de cette
histoire
Asseurent que par elle exprés il y fut mis;
Et pour moi franchement, je l'oserois bien
croire,
Fort seur que quand le Prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s'en étoit apperçûë.
Sur ce point la Femme est si druë,
Et son œil va si promptement
Qu'on ne peut la voir un moment,
Qu'elle ne sçache qu'on l'a veüe.
Je suis bien seur encore, et j'en ferois serment
Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant
La Bague ne fût bien receuë.
On ne pêtrit jamais un si friand morceau,
Et le Prince trouva la galette si bonne
Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim
gloutonne
Il n'avalât aussi l'anneau.
Quand il en vit l'émeraude admirable,
Et du jonc d'or le cercle étroit,
Qui marquoit la forme du doigt,
Son cœur en fut touché d'une joye
incroyable;
Sous son chevet il le mit à l'instant
Et son mal toujours augmentant
Les Medecins sages d'experience,
En le voyant maigrir de jour en jour
Jugerent tous par leur grande science
Qu'il étoit malade d'amour.
Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die,
Est un remede exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier;
Il s'en fit quelque tems prier,
Puis dit, je le veux bien, pourvû que l'on me
donne
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon;
A cette bijare demande
De la Reine & du Roi la surprise fut grande,
Mais il étoit si mal qu'on n'osa dire non.
Voilà donc qu'on se met en quête
De celle que l'anneau, sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang,
Il n'en est point qui ne s'apprête
A venir presenter son doigt
Ni qui veüille ceder son droit.
Le bruit ayant couru que pour prétendre au
Prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Tout Charlatan, pour être bien venu,
Dit qu'il a le secret de le rendre menu,
L'une en suivant son bizare caprice
Comme une
rave le ratisse,
L'autre en couppe un petit morceau,
Une autre en le pressant croit qu'elle
l'appetisse,
Et l'autre avec de certaine eau
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
Il n'est enfin point de manœuvre
Qu'une Dame ne mette en œuvre,
Pour faire que son doigt quadre bien à l'anneau.
L'essai fut commencé par les jeunes Princesses
Les Marquises & les Duchesses,
Mais leurs doigts quoi que delicats
Estoient trop gros & n'entroient pas.
Les Comtesses & les Baronnes,
Et toutes les nobles Personnes,
Comme elles tour à tour presenterent leur main
Et la presenterent en vain.
Ensuite vinrent les Grisettes,
Dont les jolis & menus doigts,
Car il en est de tres-bien faites,
Semblerent à l'anneau s'ajuster quelquefois
Mais la Bague toujours trop petite ou trop ronde
D'un dedain presque égal rebuttoit tout le monde.
Il fallut en venir enfin
Aux Servantes, aux Cuisinieres,
Aux Tortillons, aux Dindonnieres;
En un mot à tout le fretin,
Dont les rouges & noires pattes,
Non moins que les mains delicates
Esperoient un heureux destin.
Il s'y presenta mainte fille
Dont le doigt gros & ramassé,
Dans la Bague du Prince eût aussi peu passé
Qu'un cable au travers d'une aiguille.
On crut enfin que c'étoit fait,
Car il ne restoit en effet,
Que la pauvre Peau d'Asne au fond de la cuisine,
Mais comment croire, disoit-on,
Qu'à regner le Ciel la destine,
Le Prince dit, & pourquoi non?
Qu'on la fasse venir. Chacun se prît à rire
Criant tout haut que veut-on dire,
De faire entrer ici cette sale guenon
Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui sembloit de l'yvoire,
Qu'un peu de pourpre a coloré,
Et que de la bague fatale,
D'une justesse sans égale
Son petit doigt fut entouré,
La Cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas être comprise.
On la menoit au Roi dans ce transport subit,
Mais elle demanda qu'avant que de paraître
Devant son Seigneur & son Maître
On lui donnât le temps de prendre un autre habit,
De cet habit, pour la verité dire,
De tous côtez on s'apprétoit à rire,
Mais lorsqu'elle arriva dans les Appartemens
Et qu'elle eut traversé les salles
Avec ses pompeux vêtemens
Dont les riches beautez n'eurent jamais d'égales,
Que ses aimables cheveux blonds
Mêlez de diamans dont la vive lumiere
En faisoit autant de rayons,
Que ses yeux bleus, grands, doux & longs,
Qui pleins d'une Majesté fiere
Ne regardent jamais sans plaire & sans
blesser,
Et que sa taille enfin si menüe & si fine
Qu'avecque ses deux mains on eût pu l'embrasser,
Montrerent leurs appas & leur grace divine;
Des Dames de la Cour, & de leurs ornemens
Tomberent tous les agrémens.
Dans la joye & le bruit de toute l'Assemblée,
Le bon Roi ne se sentoit pas
De voir sa Bru posseder tant d'appas,
La Reyne en étoit affolée,
Et le Prince son cher Amant,
De cent plaisirs l'âme comblée
Succomboit sous le poids de son ravissement.
Pour l'Hymen aussitôt chacun prit ses mesures,
Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour,
Qui tous brillans de diverses parures
Quitterent leurs Etats pour être à ce-grand jour
On en vit arriver des climats de l'Aurore,
Montez sur de grands Elephans,
Il en vint du rivage More,
Qui plus noirs & plus laids encore,
Faisoient peur aux petits enfans;
Il en debarque & la Cour en abonde.
Mais nul Prince, nul Potentat,
N'y parut avec tant d'éclat
Que le Pere de l'Epousée,
Qui d'elle autrefois amoureux
Avoit avec le temps purifié les feux
Dont son ame étoit embrasée,
Il en avoit banni tout desir criminel
Et de cette odieuse flamme
Le peu qui restoit dans son ame
N'en rendoit que plus vif son amour paternel.
Dés qu'il la vit, que benit soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoye,
Ma chere enfant, dit-il, &, tout pleurant de joye
Courut tendrement l'embrasser;
Chacun à son bonheur voulut s'interesser,
Et le futur Espoux étoit ravi d'apprendre
Que d'un Roi si puissant il devenoit le Gendre.
Dans ce moment la Maraine arriva
Qui raconta toute l'histoire,
Et par son recit acheva
De combler Peau d'Asne de gloire.
Il n'est pas malaisé de voir
Que le but de ce conte est qu'un Enfant apprenne
Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir.
Que la Vertu peut être infortunée
Mais qu'elle est toujours couronnée.
Que contre un fol amour & ses fougueux
transports
La Raison la plus forte est une foible digue,
Et qu'il n'est point de si riches thresors
Dont un Amant ne soit prodigue.
Que de l'eau claire & du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune Creature,
Pourvu qu'elle ait de beaux habits.
Que sous le Ciel il n'est point de femelle
Qui ne s'imagine être belle,
Et qui souvent ne s'imagine encor
Que si des trois Beautez la fameuse querelle,
S'étoit demêlée avec elle
Elle auroit eu la pomme d'or.
Le Conte de Peau d'Asne est difficile à croire,
Mais tant que dans le Monde on aura des Enfans,
Des Meres & des Meres-grands,
On en gardera la memoire.