Après Port-Saïd et Suez, après Aden, la mer Rouge franchie, le Tutu-panpan se lança à travers la mer des Indes, d'une marche rapide et soutenue, sous un ciel blanc, laiteux, velouté comme un de ces aïolis, une de ces crémeuses pommades d'ail que les émigrants mangeaient à tous leurs repas.
Ce qu'il s'en consommait d'ail, à bord! On en avait emporté d'énormes provisions, et son délicieux bouquet marquait le sillage du navire, mêlant l'odeur de Tarascon à l'odeur de l'Inde.
Bientôt on longea des îles émergeant de la mer en corbeilles de fleurs étranges où voltigeaient de magnifiques oiseaux habillés de pierreries. Les nuits calmes, transparentes, illuminées de myriades d'étoiles, semblaient traversées de vagues musiques lointaines et de danses de bayadères.
Aux Maldives, à Ceylan, à Singapour, on eût fait des escales divines, mais les Tarasconnaises, Mme Excourbaniès en tête, défendaient à leurs maris de descendre à terre.
Un féroce instinct de jalousie les mettait toutes en garde contre ce dangereux climat des Indes et ses effluves amollissantes qui flottaient jusque sur le pont du Tutu-panpan. Il n'y avait qu'à voir, le soir venu, le timide Pascalon s'appuyer au bastingage auprès de Mlle Clorinde des Espazettes, grande et belle jeune fille dont le charme aristocratique l'attirait.
Le bon Tartarin leur souriait de loin dans sa barbe, et d'avance prévoyait un mariage pour l'arrivée.
Du reste, depuis le commencement de la traversée, le Gouverneur se montrait à tous d'une douceur, d'une indulgence, qui contrastait avec les violences et les sombreurs du capitaine Scrapouchinat, véritable tyran à son bord, s'emportant au moindre mot parlant tout de suite de vous «faire fusiller comme un singe vert». Tartarin, patient et raisonnable, se soumettait aux caprices du capitaine, cherchait même à l'excuser, et, pour détourner la colère de ses miliciens, leur donnait l'exemple d'une infatigable activité.
Les heures de sa matinée étaient consacrées à l'étude du papoua, sous la direction de son chapelain, le R.P. Bataillet, qui, en sa qualité d'ancien missionnaire, connaissait cette langue et bien d'autres.
Dans la journée, Tartarin réunissait tout son monde, soit sur le pont, soit dans le salon, et faisait des conférences, débitait sa science toute fraîche sur les plantations de canne à sucre et l'exploitation du tripang.
Deux fois par semaine, cours de chasse, car là-bas, dans la colonie, on allait trouver du gibier, ce ne serait pas comme à Tarascon, où l'on était réduit à chasser des casquettes lancées en l'air.
«Vous tirez bien, enfants, mais vous tirez trop vite,» disait
Tartarin. Ils avaient le sang trop chaud; il faudrait se modérer.
Et il leur donnait d'excellents conseils, leur enseignait les temps qu'il fallait prendre selon les différentes espèces animales, en comptant méthodiquement comme au métronome.
«Pour la caille, trois temps. Un, deux, trois…, pan!… ça y est… Pour la perdrix,» — et secouant sa main ouverte il imitait le vol de l'oiseau, — «pour la perdrix, comptez deux seulement. Un, deux…, pan!… Ramassez, elle est morte.»
Ainsi passaient les heures monotones de la traversée, et chaque tour d'hélice rapprochait de la réalisation de leurs rêves tous ces braves gens qui se berçaient au long de la route de beaux projets d'avenir, voyageaient avec l'illusion de ce qui les attendait là-bas, ne parlaient qu'installation, défrichements, embellissements imaginaires à leurs futures propriétés.
Le dimanche était jour de repos, jour de fête.
Le Père Bataillet disait la messe à l'arrière, en grande pompe; et des sonneries de clairons éclataient, les tambours battaient aux champs, au moment où le prêtre levait l'hostie. Après la messe, le Révérend Père racontait quelqu'une de ces paraboles ardentes où il excellait, moins un sermon qu'un mystère poétique tout brûlant de foi méridionale.
Voici un de ces récits, naïf comme une histoire de saints se déroulant sur les vitraux d'une vieille église de village; mais, pour en savourer tout le charme, il vous faut imaginer le bateau lavé de frais, tous ses cuivres reluisants, les dames en cercle, le Gouverneur sur son fauteuil canné, entouré de ses directeurs en grand costume, les miliciens sur deux rangs, les matelots dans les enfléchures, et tout ce monde silencieux, attentif, les yeux tournés vers le Père, debout sur les marches de l'autel. Les coups de l'hélice rythment sa voix; sur le ciel pur, profond, la fumée du steamer s'allonge, droite et mince; les dauphins cabriolent au ras des lames; les oiseaux de mer, goélands, albatros, suivent en criant le sillage du navire, et le Père-Blanc, avec son épaule de côté, a l'air lui-même, quand il lève et secoue ses larges manches, d'un de ces grands oiseaux battant des ailes et prêt à partir.
Chapitre V
La véritable légende de l'Antéchrist racontée par le R. P. Bataillet sur le pont du «Tutu-Panpan.»
C'est encore au paradis que je vous emmène, mes enfants, dans cette vaste antichambre bleu-de-roi où se tient le grand saint Pierre, son trousseau de clefs à la ceinture, toujours prêt à ouvrir sa porte aux âmes des élus, lorsqu'il s'en présente; malheureusement, depuis des années et des années, l'humanité est devenue si méchante, que les meilleurs, après la mort, s'arrêtent au purgatoire, sans aller plus haut, et que le bon saint Pierre n'a pour toute besogne qu'à passer ses clefs rouillées au papier de verre, et à chasser les toiles d'araignées tendues en travers de sa porte comme des scellés de justice. Par moment, il a l'illusion que quelqu'un frappe. Il se dit:
«Enfin… En voilà un, ce n'est pas trop tôt…».
Puis, son guichet ouvert, rien que l'immensité, l'éternel silence, les planètes immobiles ou roulant dans l'espace avec un bruit doux d'orange mûre détachée de la branche, mais pas l'ombre d'un élu.
Pensez quelle humiliation pour ce bon saint qui nous aime tant, et comme il se désole de jour et de nuit, comme il en tombe de ces larmes brûlantes, dévorantes, qui ont fini par creuser au long de ses joues deux ornières profondes pareilles à celles qu'on voit sur les routes des carrières entre Tarascon et Montmajour!
Or, une fois que saint Joseph, venu pour lui tenir compagnie, car à la longue il s'ennuyait, le pauvre porte-clefs, toujours seul dans son antichambre, une fois donc que saint Joseph lui disait pour le consoler:
«Mais, en définitive, qu'est-ce que çà peut te faire que ces gens d'en bas ne se présentent plus à ton guichet?… Est-ce que tu n'es pas bien ici, caressé des plus douces musiques et des odeurs les plus suaves?…».
Et tandis qu'il parlait ainsi, du fond des sept ciels ouverts en enfilade se coulait une brise tiède chargée de sons, de parfums, dont rien ne saurait vous donner l'idée, mes chers amis, pas même ce goût de citronnelle et de framboises fraîches que l'haleine de mer nous souffle depuis un moment dans la figure, de ce grand bouquet d'îles roses sous le vent.
«Hé! fit le bon saint Pierre, je ne m'y trouve que trop bien dans ce paradis de bénédiction, mais j'y voudrais tous ces pauvres enfant avec moi…».
Et brusquement pris d'indignation:
«Ah «les gueux, ah! Les imbéciles…
Non, vois-tu, Joseph, le Seigneur est trop bon pour ces misérables… Et à sa place, je sais bien ce que je ferais.
— Que ferais-tu, mon brave Pierre?
— Té! pardi, un grand coup de pied dans la fourmilière et va te promener de l'humanité!»
Saint Joseph hocha sa vieille barbe… Il le faudrait terriblement fort, tout de même, ce coup de pied qui démolirait la terre…
Passe encore pour les Turcs, les Infidèles, ces peuplades d'Asie qui tombent en pourriture, mais le monde chrétien, c'est calé, c'est solide, bâti par le fils…
— Justement, reprit saint Pierre… Mais ce que le Christ a bâti, le Christ pourrait aussi bien le détruire. Je leur enverrais mon Fils Divin une seconde fois à ces galériens de par là-bas, et cet Antéchrist qui serait le Christ déguisé aurait tôt fait de vous les mettre en bourtouillade».
Le bon saint parlait dans sa colère, sans bien penser ce qu'il disait, sans se douter surtout que ses paroles seraient répétées au Divin Maître, et sa surprise fut grande quand tout à coup le Fils de l'homme se dressa devant lui, un petit paquet sur l'épaule au bout d'un bâton de route, ordonnant de sa voix ferme et douce:
«Pierre, viens… Je t'emmène.»
À la pâleur de Jésus, à la fièvre de ses grands yeux cernés qui jetaient encore plus de feux que son auréole, Pierre comprit tout de suite, et regretta d'avoir trop parlé. Que n'aurait-il pas donné pour que cette seconde mission du Fils de Dieu sur la terre n'eût pas lieu, surtout pour n'être pas lui-même du voyage! Il s'agitait, tout éperdu, les mains chevrotantes:
«Ah! mon Dieu… Ah! mon Dieu… Et mes clefs, qu'est-ce que j'en vais faire?» C'est vrai que pour une aussi longue route son lourd trousseau n'était pas commode.»Et ma porte, qui me la gardera?»
Sur quoi Jésus sourit, lisant le fond de son âme, et dit:
«Laisse les clefs sur la serrure, Pierre… Pas de risque qu'on entre jamais chez nous, tu sais bien.»
Il parlait doucement, mais on sentait tout de même quelque chose d'implacable dans son sourire et dans sa voix.
Comme il est dit aux saintes Écritures, des signes dans le ciel annoncèrent la venue sur terre du Fils de l'homme, mais depuis longtemps les humains accroupis ne regardaient plus le ciel, et, distraits par leurs passions, rien ne leur signala la présence du Maître et du vieux serviteur qui l'accompagnait, d'autant que les deux voyageurs avaient emporté de la rechange et se déguisaient en tout ce qu'ils voulaient.
Pas moins, dans la première ville où ils arrivèrent, la veille justement qu'un bandit fameux nommé Sanguinarias, auteur de crimes épouvantables, devait être mis à mort, les ouvriers employés à dresser les bois de justice dans la nuit s'étonnèrent de voir travailler avec eux, au feu des torches, deux compagnons venus on ne sait d'où, l'un souple et fier comme un bâtard de prince, la barbe en fourche, des yeux de pierreries, l'autre déjà courbé, l'air bonasson et endormi, deux longues cicatrice en rigole sur ses joues fripées. Puis, au petit jour, l'échafaud debout, le peuple et les autorités en cercle pour le supplice, les deux étrangers avaient disparu, laissant toute la mécanique si étrangement ensorcelée que lorsqu'on eut étendu le condamné sur la planche, le couteau, pourtant bien aiguisé, d'un acier de bonne marque, tomba vingt fois de suite sans parvenir seulement à lui entamer la peau.
Vous voyez le tableau d'ici, les magistrats effarés, l'horripilation de la foule, le bourreau bousculant ses aides, arrachant ses cheveux trempés de sueur, Sanguinarias lui-même — il était de Beaucaire naturellement ce malandrin, et joignait à tous ses mauvais instincts un amour-propre diabolique — Sanguinarias très vexé, tournant et retournant son cou de taureau noir dans la lunette, disant:
«Ah! ça… mais qu'est-ce que j'ai donc?… je ne suis donc pas fabriqué comme les autres qu'on ne peut venir à bout de moi!…».
Et à la fin des fins, les gendarmes obligés de l'emporter de force, de le rentrer dans son cachot, pendant que la canaille hurlante dansait autour de l'échafaud mis en pièces, flambant et crépitant jusqu'au ciel comme un feu de la Saint-Jean.
Dès lors en cette ville, et par toute la terre civilisée, il y eut un sort jeté sur les arrêts suprêmes de la justice. Le glaive de la loi ne coupait plus, et comme c'est la mort seule que les assassins redoutent, bientôt un débordement de crimes couvrit le monde, les rues et les chemins ne furent plus tenables pour les honnêtes gens terrifiés, tandis que dans les centrales, bondées par-dessus les toits, les coupe-jarrets s'engraissaient de bons jus de viandes, fendaient la figure de leurs gardiens à coups de sabot, leur faisaient sauter l'oeil avec le pouce, ou, simplement par curiosité, s'amusaient à leur dévisser la tête pour voir ce qu'il y avait dedans.
Devant le grand dégât causé dans l'humanité rien que par le désarmement de la justice, le brave saint Pierre trouvait qu'il y en avait assez, et, le coeur gonflé de pitié, avec un bon gros rire courtisan:
«La leçon est réussie, Maître, et je crois qu'ils s'en souviendront… Pas moins, si nous remontions, maintenant… C'est que, je vais vous dire, j'ai peur qu'on ait besoin de moi, là- haut.»
Le Fils de l'homme eut son pâle sourire:
«Rappelle-toi, fit-il, le doigt levé… Ce que le Christ a bâti, le Christ seul pourra le détruire!
Et Pierre songeait, la tête basse:
«J'ai trop parlé, pauvres enfants, j'ai trop parlé!».
Ils se trouvaient en ce moment sur des pentes fertiles au pied desquelles une riche cité impériale étendait à perte de vue ses dômes, ses terrasses, clochers brodés, tours et flèches de cathédrales où des croix de toutes formes, en marbre et en or, étincelaient dans le couchant paisible.
«J'espère qu'ils en ont, par ici, des couvents et des églises! reprit le bon vieillard, essayant de détourner la colère du Seigneur… ça fait plaisir au moins!».
Mais vous savez que ce que Jésus méprise sur toute chose c'est le culte hypocrite et somptueux des Pharisiens, ces églises où l'on va à la messe par genre et ces couvents qui fabriquent du garus et du chocolat; aussi pressait-il le pas sans répondre, et les moissons étant très hautes, par-dessus les blés dans la descente, du formidable destructeur de l'humanité on ne voyait qu'un paquet de hardes sautillant au bout d'un bâton de routier… Et donc, en cette ville où ils entrèrent, vivait un vieux, vieux empereur, le doyen des princes de l'Europe comme il en était le plus juste et le plus puissant, qui gardait la guerre enchaînée aux essieux de ses canons et, par force ou persuasion, empêchait les peuples de se dévorer entre eux.
Tant qu'il serait là, il y avait comme un accord tacite de chien à loup que les ouailles brouteraient tranquilles; après, par exemple, gare là-dessous! C'est pourquoi tout le monde y tenait, à la vie du bon empereur; pas une mère qui ne fût prête à s'ouvrir les veines pour lui faire du sang plus vermeil et plus riche.
Puis, soudainement, tout cet amour se tourna en haine, un mot d'ordre infernal circula:
«Tuons-le…, c'est le bon tyran, le plus exécrable de tous, puisqu'il ne nous laisse pas même le droit à la révolte.»
Et sous le palais impérial miné, dynamité, dans la nuit du caveau où les conjurés s'activaient, de l'eau jusqu'à la ceinture vous laisse à deviner quel mystérieux compagnon aux yeux étincelants menait l'oeuvre de mort, fermant les coeurs à la peur, à la pitié, et, quand le coup partit, poussant le hourrah suprême…
Ah! Le pauvre empereur, on ne retrouva pas gros de lui sous les décombres! Quelques flocons de barbe roussie, une main de justice tordue par la flamme; et tout de suite la Guerre démuselée hurla, le ciel fut noir de corbeaux assemblés au-dessus des frontières, la grande tuerie commença et ne finit plus.
Pendant que les peuples s'égorgeaient au moyen d'engins épouvantables, que de toutes parts sur l'horizon les villes prises d'assaut flambaient comme des torches, par les chemins encombrés de bétail en déroute, de charrettes sans conducteurs, le long des champs en friche, des fleuves rouges de sang, des vignes et des moissons impitoyablement massacrées, Jésus de son pas allègre, toujours le bâton sur l'épaule et sur ses talons le bon vieux saint qui essayait vainement de le fléchir. Jésus tirait vers un pays très loin où professait un docteur fameux, du nom de M. Mauve.
M. Mauve, grand guérisseur d'hommes et de bêtes, dirigeant à sa volonté toutes les forces de la nature, avait quasiment trouvé la prolongation de la vie humaine; il y était, il s'en fallait de çà, quand, une nuit, par la maladresse d'un nouveau garçon de laboratoire, très beau, très pâle, et qu'on ne revit jamais plus, plusieurs bocaux remplis de poisons très subtils restèrent débouchés, et au matin M. Mauve, en ouvrant sa porte, tomba raide asphyxié.
Du coup la vie humaine ne fut pas prolongée, bien au contraire; car le savant collectionnait chez lui, pour l'étude, une foule d'anciens fléaux, d'extraordinaires lèpres d'Égypte et du Moyen Age, dont les germes évadés des cornues se répandirent par le monde entier et le désolèrent. Il y eut des pluies de crapauds, empestées et ignobles, comme du temps des Hébreux; puis des fièvres, jaune, maligne, quarte, tierce, seconde, des pestes, des typhus, un tas de maladies perdues, greffées sur de toutes récentes, d'autre aussi qu'on ne connaissait pas encore, et dans le peuple tout cela s'appelait «le mal de M. Mauve».
Dieu vous garde de ce mal terrible, mes enfants!
Les os fondaient comme du verre, les muscles s'effilochaient. On souffrait tant, qu'on ne criait plus; les malades avant de mourir tombaient par morceaux, s'en allaient en bouillie sur les chemins, et la voirie n'avait pas assez de pelles ni de tombereaux pour les ramasser.
«Mâtin! Voilà une bonne affaire de faite!… disait saint Pierre d'une joie faussement joyeuse où roulaient des larmes…
Et à présent, Maître, si nous rentrions chez nous… Je commence à me languir.
Jésus savait bien que ce semblant de languison cachait une grande pitié pour les humains, et lui, pourtant si bon, s'était juré de les exterminer jusqu'au dernier. Il faut dire aussi qu'ils lui en avaient tant fait!… on se lasse à la fin.
Pour lors, continuant sa route sans répondre, il marchait dans la campagne avec son vieux serviteur par un petit matin vert et rosé, lorsqu'à travers les appels des coqs et toute la bramée animale qui salue le lever du jour, une clameur humaine vint jusqu'à eux, un cri de femme montant à grandes ondes, par épreintes, tantôt immense à déchirer l'horizon, puis s'apaisant en une longue plainte douce, à laquelle ceux qui l'ont entendue une fois ne peuvent plus se tromper. Dans le jour qui commençait, un être arrivait au monde. Jésus, songeur, s'arrêta. S'il en naissait toujours, à quoi servait de les détruire»…
Et tourné vers le chaume d'où le cri était venu, il leva sa main blanche en menace.
«Pitié!… Maître, pitié pour les tout petits!» sanglota le brave saint Pierre.
Le Seigneur le rassura d'un mot.
À cet enfant de lait comme à tous ceux qui naîtraient dorénavant sur la terre, il venait de faire un don de bienvenue. Pierre n'osa pas demander ce que c'était, mais moi je peux vous le dire, mes amis. Jésus leur avait donné l'expérience, à ces pauvres agneaux, et ce fut quelque chose de terrible.
Pensez que, jusqu'alors, quand un homme mourait, l'expérience de cet homme s'en allait avec lui. Mais voilà qu'après le don de Jésus, il y eut sur la terre de l'expérience accumulée. Les enfants naquirent tristes, vieux, découragés; à peine les yeux ouverts, ils découvraient le bout de tout, et l'on vit cette chose abominable: des suicides d'enfants, des tout petits cherchant à se détruire de leurs menottes désespérées.
Et cependant ce n'était pas encore assez, la race maudite ne voulait pas s'éteindre et s'obstinait à vivre quand même.
Alors, pour en finir plus vite, le Christ enleva aux hommes et aux femmes le goût de l'amour, le sentiment de la beauté. Il n'y eut plus de joie d'aucune sorte sur la terre, plus d'effusion dans la prière ni dans la volupté. On ne cherchait plus que l'oubli de tout, on n'aspirait qu'au sommeil… Oh! Dormir…, ne plus penser, ne plus vivre…
Elle était, comme vous voyez, dans un bien triste état, la pauvre humanité, et n'en avait sans doute plus pour longtemps, car l'infatigable exterminateur hâtait de plus en plus sa besogne. Il parcourait toujours le monde, en errant voyageur, le paquet au bout du bâton, son compagnon derrière lui, bien las, bien courbé, les deux sillons de larmes se creusant davantage le long de ses joues, à mesure que le Maître sur son passage déchaînait les volcans, les cyclones et les tremblements de terre.
Or, un beau matin d'Assomption, comme Jésus marchait sur la mer, glissant à la surface des flots ainsi que nous le montrent les Écritures, il arriva au milieu des îles de l'Océanie, dans ces mêmes parages du Pacifique que nous traversons en ce moment.
D'un bouquet d'îles tout verdoyant venaient jusqu'à lui sur la brise de mer des voix de femmes et d'enfants qui chantaient des cantiques provençaux.
«Té! s'écria saint Pierre, on dirait des airs de Tarascon.»
Jésus se tourna à demi:
«De mauvais chrétiens, je crois, ces Tarasconnais?
— Oh! Maître, ils se sont bien amendés depuis les temps,» s'empressa de répondre le bon saint, craignant que sur un signe de la main divine l'île dont ils approchaient ne s'engloutît sous les flots.
Cette île, vous l'avez deviné, n'était autre que Port-Tarascon, où les habitants, en l'honneur de l'Assomption, faisaient une procession solennelle.
Et quelle procession, mes enfants!
D'abord les pénitents, tous les pénitents, des bleus, des blancs, des gris, de toutes les couleurs, précédés de leurs clochettes qui mêlaient ensemble leur notes de cristal et d'argent. Après les pénitents, les confréries de femmes, tout de blanc vêtues et couvertes de longs voiles comme les saintes du Paradis. Puis venaient les vieilles bannières, si hautes que les figures de saints, aux auréoles tissées en or dans les étoffes de soie, semblaient descendre du ciel au-dessus de la foule. Le Saint- Sacrement avançait ensuite, sous son dais de velours rouge, très lent, très lourd, surmonté de grands panaches, près duquel les enfants de choeur portaient au bout de longs bâtons dorés de grosses lanternes vertes où brûlaient de petites flammes. Et tout le peuple suivait, jeunes et vieux, chantant et priant tant qu'ils avaient de souffle.
La procession se déroulait tout autour de l'île, tantôt sur la plage, tantôt au versant des collines, tantôt sur les sommets où les grands encensoirs, balancés, laissaient de légères fumées bleues dans le soleil.
Saint Pierre ébloui murmura:
«Que c'est beau!…» sans une parole de plus, car il désespérait de fléchir son compagnon, après tant de vaines tentatives: mais justement il se trompait.
Le Fils de l'homme, touché au coeur par ces transports de foi naïve, regardait flotter les bannières de Port-Tarascon, et songeait, immobile sur la crête des vagues, regrettant pour la première fois sa mission de mort.
Soudain il leva son pâle et doux visage et, dans le silence de la mer apaisée, d'une forte voix qui remplit l'univers, il cria vers le ciel:
«Père, Père, un sursis!…»
Et ils se comprirent sans plus parler, le Père et le Fils, à travers le clair espace.
Le père Bataillet en était là de son récit.
L'auditoire silencieux restait sans bouger de place, très ému, quand tout à coup, du haut de la passerelle du Tutu-panpan, le capitaine Scrapouchinat cria:
«L'île de Port-Tarascon est en vue, monsieur le Gouverneur. Avant une heure nous serons dans la rade.»
Alors tout le monde fut debout et il y eut un grand brouhaha.
Chapitre VI
L'arrivée à Port-Tarascon. — Personne. — Débarquement des milices. — PHARMA… BEZU Bravida prend le contact. — Terrible catastrophe. — Un pharmacien tatoué.
«Que diable est ceci?… personne au-devant de nous…, « dit
Tartarin, le tumulte des premiers cris de joie apaisé.
Sans doute le navire n'avait pas encore été signalé de la terre.
Il fallait s'annoncer. Trois coups de canon roulèrent à travers deux longues îles d'un vert gras, d'un vert rhumatisme, entre lesquelles le steamer venait de s'engager.
Tous les regards étaient tournés vers le rivage le plus proche, une étroite bande de sable, large de quelques mètres seulement; au-delà, des pentes raides toutes couvertes d'un écroulement de sombre verdure depuis les sommets jusqu'à la mer.
Quand l'écho des coups de canon eut cessé de gronder, un grand silence enveloppa de nouveau ces îles d'aspect sinistre. Toujours personne: et le plus inexplicable encore, c'est qu'on ne voyait ni port, ni fort, ni ville, ni jetées, ni bassins de radoub…, rien!
Tartarin se tourna vers Scrapouchinat qui déjà donnait des ordres pour le mouillage:
«Êtes-vous bien sûr, capitaine?…»
L'irascible long-cours répondait par une salve de jurons. S'il était sûr, coquin de sort!… il connaissait son métier peut-être, nom d'un tonnerre!… il savait conduire son navire!…
«Pascalon, allez me chercher la carte de l'île…» fit Tartarin, toujours très calme.
Il possédait heureusement une carte de la colonie, dressée à une très grande échelle, où étaient minutieusement détaillés caps, golfes, rivières, montagnes, et jusqu'à l'emplacement des principaux monuments de la ville.
Elle fut aussitôt étalée, et Tartarin, entouré de tous, se mit à l'étudier en suivant du doigt.
Bien cela; ici, l'île de Port-Tarascon…, l'autre île en face, là…, le promontoire chose…, très bien… À gauche les récifs de coraux… parfaitement… Mais alors, quoi? La ville, le port, les habitants, qu'est-ce que tout ça était devenu?
Timide, bégayant un peu, Pascalon suggéra que peut-être il y avait là-dessous une farce de Bompard, si connu en Tarascon pour ses plaisanteries.
«Bompard peut-être, fit Tartarin… mais Bézuquet, un homme de toute prudence, de tout sérieux… Du reste, pour si farceur qu'on soit, on n'escamote pas une ville, un port, des bassins de carénage.»
À la longue-vue, on apercevait bien sur la côte quelque chose comme une baraque; mais les récifs de coraux ne permettaient pas au navire d'approcher davantage, et, à cette distance, tout se perdait dans le vert noir des feuillages.
Très perplexes, tous regardaient, déjà prêts pour le débarquement, leurs paquets à la main, la vieille douairière d'Aigueboulide elle-même portant sa petite chaufferette, et, dans la stupéfaction générale, on entendit le Gouverneur en personne murmurer à demi- voix:
«C'est vraiment bien extraordinaire!…» Tout à coup il se redressa:
«Capitaine, faites armer le grand canot. Commandant Bravida, sonnez à la milice.»
Pendant que le clairon ta-ra-ta-tait, que Bravida faisait appel,
Tartarin, plein d'aisance, rassurait les dames:
«Ne craignez rien. Tout va s'expliquer, certainement…».
Et aux hommes, à ceux qui ne venaient pas à terre:
«Dans une heure nous serons de retour. Attendez-nous là, que personne ne bouge.»
Ils n'avaient garde de bouger, l'entouraient, disaient comme lui:
«Oui, monsieur le Gouverneur… Tout va s'expliquer… certainement…». Et en ce moment Tartarin leur paraissait immense.
Dans le grand canot, il prit place avec son secrétaire Pascalon, son chapelain le Père Bataillet, Bravida, Tournatoire, Excourbaniès et la milice, tous armés jusqu'aux dents, sabres, haches, revolvers et carabines, sans oublier le fameux winchester à trente-deux coups.
À mesure qu'on se rapprochait de ce silencieux rivage où rien ne remuait, on distinguait un vieil appontement en madriers et planches, tout rongé de mousse dans une eau croupie. Que ce fût là cette jetée sur laquelle les naturels venaient au-devant des passagers de la Farandole, voilà qui semblait incroyable. Un peu plus loin apparaissait une espèce de vieille baraque, aux fenêtres fermées de volets de fer, rouges, peints au minium, qui jetaient un reflet sanglant dans l'eau morte. Un toit de planches la recouvrait, mais crevassé, disjoint.
Sitôt débarqués, ce fut là que l'on courut. Une ruine, à l'intérieur comme au dehors. De grands lambeaux de ciel se voyaient à travers la toiture, le plancher gondolé s'effritait en pourriture de bois, d'énormes lézards disparaissaient dans les crevasses, des bêtes noires grouillaient le long des murs, de visqueux crapauds bavaient dans les coins. Tartarin, en entrant le premier, avait failli marcher sur un serpent gros comme le bras. Partout une odeur d'humide, de moisi, écoeurante et fade.
À quelques débris de cloisons encore debout, on reconnaissait que la baraque avait été divisée en compartiments étroits comme des boxes d'écurie ou des cabines. Sur une de ces cloisons se lisaient en lettres d'un pied ces mots: Pharma… Bézu… Le reste avait disparu, mangé par la moisissure; mais pour deviner «Pharmacie Bézuquet», il ne fallait pas être grand clerc.
«Je vois ce que c'est, dit Tartarin, ce versant de l'île était malsain, et après un essai de colonisation ils sont allés s'installer de l'autre côté.»
Puis, d'une voix décidée, il donna l'ordre au commandant Bravida de partir en reconnaissance à la tête de la milice: il pousserait jusqu'en haut de la montagne; de là, explorerait le pays et verrait certainement fumer les toits de la ville.
«Dès que vous aurez pris le contact, vous nous avertirez par une mousquetade.»
Quant à lui, il resterait en bas, au quartier général, avec son secrétaire, son chapelain et quelques autres.
Bravida et le lieutenant Excourbaniès rangèrent leurs hommes et se mirent en route. Les miliciens avancèrent en bon ordre; mais le terrain montant, recouvert d'une mousse algueuse et glissante, rendait la marche difficile, et les rangs ne tardèrent pas à se diviser.
On traversa un petit ruisseau, sur le bord duquel restaient quelques vestiges d'un lavoir, un battoir oublié, tout cela verdi par cette mousse dévorante, envahissante, qu'on retrouvait à chaque pas. Un peu plus loin, les traces d'une autre construction, qui semblait avoir été un blockhaus.
Le bon ordre des milices acheva de se désorganiser par la rencontre de centaines de trous très rapprochés les uns des autres, traîtreusement masqués d'une végétation de ronces et de lianes.
Plusieurs hommes s'y effondrèrent avec un grand fracas de buffleteries et d'armes, faisant fuir sous leur chute de ces gros lézards pareils à ceux de la baraque. Ces trous n'étaient pas trop profonds, rien que de légères excavations creusées en alignement.
«On dirait un ancien cimetière,» observa le lieutenant Excourbaniès. Cette idée lui venait de vagues apparences de croix, faites de branches entrelacées, maintenant reverdies, retournées à la nature, et prenant des formes de ceps de vigne sauvage. En tous cas un cimetière déménagé, car il n'y restait plus trace d'ossements.
Après une pénible escalade à travers d'épais fourrés, ils arrivèrent enfin sur la hauteur. On y respirait un air plus sain, renouvelé par la brise et tout chargé des senteurs marines. Au loin s'étendait une grande lande après laquelle les terrains redescendaient insensiblement vers la mer. La ville devait être par là.
Un milicien, le doigt tendu, montra des fumées qui montaient, pendant qu'Excourbaniès criait d'un ton joyeux: «Écoutez…, les tambourins…, la farandole!»
Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien la vibration sautillante d'un air de farandole. Port-Tarascon venait au-devant d'eux.
On voyait déjà les gens de la ville, une foule émergeant là-bas des pentes, à l'extrémité du plateau.
«Halte! dit subitement Bravida, on dirait des sauvages.»
En tête de la bande, devant les tambourins, un grand noir dansait, maigre, en tricot de matelot, des lunettes bleues sur les yeux, brandissant un tomahawk.
Les deux troupes arrêtées et s'observant à distance tout à coup
Bravida partit d'un éclat de rire:
«C'est trop fort!… Ah! Le farceur…, «et, rengainant son sabre au fourreau, il se mit à courir en avant. Ses hommes le rappelaient:
«Commandant!… commandant!…»
Mais il ne les écoutait pas, courait toujours, et, croyant s'adresser à Bompard, criait au danseur en approchant:
«Connu, mon bon…, trop sauvage…, trop nature…»
L'autre continuait à danser en faisant tournoyer son arme; et quand le malheureux Bravida s'aperçut qu'il avait en face de lui un véritable canaque, il était trop tard pour éviter le terrible coup de casse-tête qui défonça son casque en liège, fit sauter sa pauvre petite cervelle et l'étendit raide.
En même temps éclatait une tempête de hurlements, de flèches et de balles. En voyant tomber leur commandant, les miliciens avaient fait feu d'instinct, puis s'étaient enfuis, sans s'apercevoir que les sauvages faisaient de même.
D'en bas Tartarin entendit la fusillade. «Ils ont pris le contact,» dit-il allègrement. Mais sa joie se changea en stupeur lorsqu'il vit sa petite armée revenir en désordre, bondissant à travers bois, les uns sans chapeaux, d'autres sans souliers, jetant tous le même cri terrifiant: «Les sauvages!… les sauvages!…». Il y eut un moment de panique effroyable. Le canot prit le large et se sauva à toutes rames. Le Gouverneur courait sur le rivage, clamant: «Du sang-froid!… du sang-froid!…» d'une voix blanche, d'une voix de goéland en détresse qui redoublait la peur de tous.
Le pêle-mêle du sauve-qui-peut se prolongea quelques instants sur l'étroit banc de sable; mais comme on ne savait de quel côté fuir, on finit par se rassembler. Aucun sauvage d'ailleurs ne se montrant, on put se reconnaître, s'interroger.
«Et le commandant?
— Mort.»
Quand Excourbaniès eut raconté la funeste méprise de Bravida,
Tartarin s'écria:
«Malheureux Placide»… Aussi quelle imprudence… en pays ennemi… Il ne s'éclairait donc pas!…
Tout de suite il donna l'ordre de placer des sentinelles, qui, désignées, s'éloignèrent lentement deux par deux, bien décidées à ne pas trop s'écarter du gros de la troupe. Puis on se réunit en conseil, pendant que Tournatoire s'occupait du pansement d'un blessé qui avait reçu une flèche empoisonnée et enflait à vue d'oeil d'une façon extraordinaire.
Tartarin prit la parole:
«Avant tout, éviter l'effusion de sang.
Et il proposa d'envoyer le Père Bataillet avec une palme qu'il agiterait de loin, afin de savoir un peu ce qui se passait du côté de l'ennemi et ce qu'étaient devenus les premiers occupants de l'île.
Le Père Bataillet se récria:
«Ah! Vaï! Une palme!… J'aimerais mieux votre winchester à trente-deux coups.
— Hé! bien, si le révérend ne veut pas y aller, j'irai, moi, reprit le Gouverneur. Seulement, vous m'accompagnerez, monsieur le chapelain, car je ne sais pas assez le papoua…
— Moi non plus, je ne le sais pas.
— Comment diable!… Mais alors qu'est-ce que vous m'apprenez depuis trois mois?…
Toutes les leçons que j'ai prises pendant la traversée, quelle langue était-ce donc?…»
Le Père Bataillet, en beau Tarasconnais qu'il était, se tira d'affaire en disant qu'il ne savait pas le papoua de par ici, mais le papoua de par là-bas.
Pendant la discussion, une nouvelle panique se produisit, des coups de fusil éclatèrent dans la direction des sentinelles, et de la profondeur du bois sortit une voix éperdue qui criait avec l'accent de Tarascon:
«Ne tirez pas…, mille noms de noms!… ne tirez pas!»
Une minute après, bondissait des broussailles un être bizarre, hideux, couvert de tatouages vermillon et noir qui lui faisaient comme un maillot de clown de la tête aux pieds. C'était Bézuquet.
«Té!… Bézuquet.
— Eh! comment va?
— Comment se fait-il?…
— Mais où sont les autres?
— Et la ville, et le port, et le bassin de radoub?
— De la ville, répondit le pharmacien en montrant la baraque en ruine, voilà ce qui reste; des habitants, voici, — et il se désignait lui-même. — Mais avant tout, jetez-moi vite quelque chose sur le corps pour cacher les abominations dont ces misérables m'ont couvert.»
De vrai, toutes les imaginations les plus immondes de sauvages en délire lui avaient été dessinées sur la peau à coups de poinçon.
Excourbaniès lui donna son manteau de grand de première classe, et, après s'être réconforté d'une lampée d'eau-de-vie, l'infortuné Bézuquet commença, avec l'accent qu'il n'avait pas perdu et l'élocution tarasconnaise:
«Si vous fûtes _douloureusement _surpris ce matin en voyant que la ville de Port-Tarascon n'existait que sur la carte, pensez si nous autres de la _Farandole _et du _Lucifer, _en arrivant…
— Pardon que je vous coupe, dit Tartarin en voyant les
sentinelles, à la lisière du bois, donner des signes d'inquiétude.
Je crois qu'il sera plus sage que vous fassiez votre récit à bord.
Ici, les cannibales peuvent nous surprendre.
— Pas du tout… Votre fusillade les a mis en fuite… Ils ont tous quitté l'île, et j'en ai profité pour m'évader.»
Tartarin insista. Il préférait le récit de Bézuquet à bord, devant le grand Conseil réuni. La situation était trop grave.
On héla le canot, qui depuis le commencement de l'échauffourée se tenait lâchement à distance, et l'on regagna le navire, où tout le monde attendait avec angoisse le résultat de la première reconnaissance.
Chapitre VII
Continuez, Bézuquet… — Le duc de Mons est-il ou non un imposteur? — L'avocat Franquebalme — «Verum enim vero», le «parce que du parce qu'est-ce». — Un plébiscite. — Le «Tutu- panpan» disparaît à l'horizon.
Sinistre, cette odyssée des premiers occupants de Port-Tarascon, racontée dans le salon du _Tutu-panpan, _devant le Conseil où siégeait les Anciens, le Gouverneur, les Directeurs, les Grands de première et de deuxième classe, le capitaine Scrapouchinat et son état-major, tandis qu'en haut, sur le pont, les passagers, fiévreux d'impatience et de curiosité, ne percevaient que le bourdonnement soutenu de la basse-taille du pharmacien et les violentes interruptions de son auditoire.
D'abord, sitôt l'embarquement, la _Farandole à _peine sortie du port de Marseille, Bompard, gouverneur provisoire et chef de l'expédition, brusquement pris d'un mal étrange, de forme contagieuse, disait-il, s'était fait descendre à terre, passant ses pouvoirs à Bézuquet… Heureux Bompard!… On eût dit qu'il devinait tout ce qui les attendait là-bas.
À Suez, trouvé le Lucifer en trop mauvais état pour continuer sa route et transbordé sa cargaison sur la Farandole déjà bondée.
Ce qu'ils avaient souffert de la chaleur, sur ce damné navire! Restait-on dehors, on fondait au soleil; si l'on descendait, on étouffait, serrés les uns contre les autres.
Aussi, en arrivant à Port-Tarascon, malgré la déception de ne rien trouver du tout, ni ville, ni port, ni constructions d'aucune sorte, on avait un tel besoin de s'espacer, de se détendre, que le débarquement sur cette île déserte leur semblait un soulagement, une vraie joie. Le notaire Cambalalette, le cadastreur, les avait même égayés d'une chansonnette comique sur le cadastre océanien. Ensuite étaient venues les réflexions sérieuses.
«Nous décidâmes alors, dit Bézuquet, d'envoyer le navire à Sydney pour en rapporter des matériaux de construction et vous faire passer la dépêche désespérée que vous avez reçue.»
De toutes parts des protestations éclatèrent.
«Une dépêche désespérée?…
— Quelle dépêche?…
— Nous n'avons pas reçu de dépêche…»
La voix de Tartarin domina le tumulte:
«En fait de dépêche, mon cher Bézuquet, nous n'avons eu que celle où vous racontiez la belle réception que vous avaient faite les indigènes et le _Te Deum _chanté à la cathédrale.»
Les yeux du pharmacien s'élargissaient de stupeur:
«Un _Te Deum à _la cathédrale! Quelle cathédrale?
— Tout s'expliquera… Continuez, Ferdinand…, dit Tartarin.
— Je continue…, «répondit Bézuquet.
Et son récit devint de plus en plus lugubre.
Les colons s'étaient mis courageusement à l'oeuvre. Possédant des instruments aratoires, ils commencèrent à défricher; seulement le terrain était exécrable, rien ne poussait. Puis vinrent les pluies…
Un cri de l'auditoire interrompit de nouveau l'orateur:
«Il pleut donc?
— S'il pleut!… Plus qu'à Lyon…, plus qu'en Suisse…, dix mois de l'année.»
Ce fut une consternation. Tous les regards se tournèrent vers les hublots, à travers lesquels on distinguait des brumes épaisses, des nuées immobiles sur le vert noir, le vert rhumatisme de la côte.
«Continuez, Ferdinand, «dit Tartarin.
Et Bézuquet continua.
Avec les pluies perpétuelles, les eaux stagnantes, les fièvres, la malaria, le cimetière fut bien vite inauguré. Aux maladies s'ajoutaient l'ennui, la _languison. _Les plus vaillants n'avaient même pas le courage de travailler, tellement s'amollissaient les corps dans ce climat tout détrempé.
On se nourrissait de conserves ainsi que de lézards, de serpents apportés par les Papouas campés de l'autre côté de l'île, et qui, sous prétexte de vendre le produit de leur pêche et de leur chasse, se glissaient astucieusement dans la colonie, sans que personne se méfiât d'eux.
Si bien qu'une belle nuit les sauvages envahirent le baraquement, pénétrant comme des diables par la porte, par les fenêtres, par les ouvertures du toit, s'emparèrent des armes, massacrèrent ceux qui tentaient de résister et emmenèrent les autres à leur camp.
Pendant un mois ce fut une suite ininterrompue d'horribles festins. Les prisonniers, à tour de rôle, étaient assommés à coups de casse-tête, rôtis sur des pierres brûlantes dans la terre, comme des cochons de lait, et dévorés par ces sauvages cannibales…
Le cri d'horreur poussé par tout le conseil porta la terreur jusque sur le pont, et le gouverneur eut à peine la force de murmurer encore:
«Continuez, Ferdinand.»
Le pharmacien avait vu disparaître ainsi, un par un, tous ses compagnons, le doux Père Vezole, souriant et résigné, disant:
«Dieu soit loué!» jusqu'à la fin, le notaire Cambalalette, le joyeux cadastreur, trouvant la force de rire même sur le gril.
«Et les monstres m'ont obligé d'en manger, de ce pauvre Cambalalette» ajouta Bézuquet tout frémissant encore de ce souvenir.
Dans le silence qui suivit, le bilieux Costecalde, jaune, la bouche tordue de rage, se tourna vers le Gouverneur:
«Pas moins, vous nous aviez dit, vous aviez écrit et fait écrire qu'il n'y avait pas d'anthropophages!»
Et comme le gouverneur accablé baissait la tête, Bézuquet répondit:
«Pas d'anthropophages!… C'est-à-dire qu'ils le sont tous. Ils n'ont pas de plus grand régal que la chair humaine, surtout la nôtre, celle des blancs de Tarascon, à ce point qu'après avoir mangé les vivant ils ont passé aux morts. Vous avez vu l'ancien cimetière? Il n'y reste rien, pas un os; ils ont tout raclé, nettoyé, torché comme des assiettes chez nous, quand la soupe est bonne ou qu'on nous sert une carbonade à l'aïoli.
— Mais vous-même, Bézuquet, demanda un grand de première classe, comment fûtes-vous épargné?»
Le pharmacien pensait qu'à vivre dans les bocaux, à mariner dans les produits pharmaceutiques, menthe, arsenic, arnica, ipécacuana, sa chair à la longue avait pris un goût d'herbages qui ne leur allait sans doute pas, à moins qu'au contraire, justement à cause de son odeur de pharmacie, on ne l'eût gardé pour la bonne bouche.
Le récit terminé:
«Hé bien, maintenant, qu'est-ce que nous faisons? interrogea le marquis des Espazettes.
— Quoi, qu'est-ce que vous faites?… dit Scrapouchinat de son ton hargneux, vous n'allez toujours pas rester ici, je pense?»
On s'écria de tous côtés:
«Ah! Non… Bien sûr que non…
—…Quoique je ne sois payé que pour vous amener, continua le capitaine, je suis prêt à rapatrier ceux qui voudront.»
En ce moment tous ses défauts de caractère lui furent pardonnés. Ils oublièrent qu'ils n'étaient, pour lui, que des «singes verts» bons à fusiller. On l'entoura, on le félicita, les mains se tendaient vers lui. Au milieu du bruit, la voix de Tartarin se fit tout à coup entendre, sur un ton de grande dignité:
«Vous ferez ce que vous voudrez, messieurs, quant à moi je reste.
J'ai ma mission de Gouverneur, il faut que je la remplisse.»
Scrapouchinat hurlait:
«Gouverneur de quoi? Puisqu'il n'y a rien?»
Et les autres:
«Le capitaine a raison… puisqu'il n'y a rien…»
Mais Tartarin:
«Le duc de Mons a ma parole, messieurs.
— C'est un filou, votre duc de Mons, dit Bézuquet, je m'en suis toujours douté, même avant d'en avoir la preuve.
— Où est-elle cette preuve?
— Pas dans ma poche, toujours!» Et d'un geste pudique le pharmacien serrait autour de son corps le manteau de grand de première classe qui abritait sa nudité tatouée.
«Ce qu'il y a de sûr, c'est que Bompard agonisant m'a dit, au moment de quitter la Farandole: «Méfiez-vous du Belge, c'est un blagueur…»_ _S'il avait pu parler, m'en dire davantage…, mais la maladie ne lui en laissait pas la force.»
D'ailleurs, quelles meilleures preuves pouvait-on avoir que cette île même, infertile, malsaine, où le duc les avait envoyés pour défricher et coloniser, et ces fausses dépêches?
Un grand mouvement se fit dans le conseil, tous parlant à la fois, approuvant Bézuquet, accablant le duc d'injurieuses épithètes: «menteur…, blagueur…, sale Belge!…»
Tartarin, héroïque, leur tenait tête à tous:
«Jusqu'à preuve du contraire, je réserve mon opinion sur monsieur de Mons…
— La nôtre est faite, d'opinion…, un voleur!…
— Il a pu être imprudent, mal éclairé lui-même…
— Ne le défendez pas, il mérite le bagne…
— Quant à moi, nommé par lui Gouverneur de Port-Tarascon, je
reste à Port-
Tarascon…
— Restez-y seul alors.
— Seul, soit, si vous m'abandonnez. Qu'on me laisse des outils de labour…
— Mais puisque je vous dis que rien ne vient, lui cria Bézuquet.
— Vous vous y êtes mal pris, Ferdinand.»
Alors Scrapouchinat s'emporta, frappant du poing la table du conseil.
«Il est fou!… Je ne sais ce qui me tient de l'emmener de force et, s'il résiste, de le fusiller comme un singe vert.
— Essayez donc, coquin de sort!»
Bouffant de colère, le geste menaçant, le Père Bataillet, venait de se dresser aux côtés de Tartarin. Il y eut échange de violentes paroles, de locutions tarasconnaises telles que «Vous manquez de sens… Vous déparlez… Vous dites des choses qui ne sont pas de dire…»
Dieu sait comment tout cela eût fini sans l'intervention de l'avocat Franquebalme, directeur de la justice.
C'était, ce Franquebalme, un avocat très disert, aux arguments émaillés de _toutes fois et quantes, d'une part, d'autre part, _aux discours cimentés à la romaine, solides comme l'aqueduc du pont du Gard. Beau prud'homme latin, nourri d'éloquence et de logique cicéroniennes, déduisant toujours par _verum enim vero _le _parce que du parce qu'est-ce, _il profita du premier moment d'accalmie pour prendre la parole et, en longues et belles périodes qui se déroulaient sans fin, émit l'avis d'un plébiscite. Les passagers voteraient oui ou non; d'une part ceux qui voudraient rester resteraient; d'autre part ceux qui voudraient s'en aller s'en iraient avec le navire, après que les charpentiers du bord auraient reconstruit la grande maison et le blockhaus.
Cette motion de Franquebalme, qui mettait tout le monde d'accord, une fois adoptée, sans plus tarder on fit commencer le vote.
Une grande agitation se produisit sur le pont et dans les cabines, dès qu'on sut de quoi il s'agissait. On n'entendait que plaintes et gémissements. Ces pauvres gens avaient mis leur avoir en l'achat des fameux hectares: allaient-ils donc tout perdre, renoncer à ces terres qu'ils avaient payées, à leur espoir de colonisation. Ces raisons d'intérêt les poussaient à rester, mais aussitôt un regard sur le sinistre paysage les jetait dans l'hésitation. La grande baraque en ruines, cette verdure noire et mouillée derrière laquelle on s'imaginait le désert et les cannibales, la perspective d'être mangés comme Cambalalette, rien de tout cela n'était encourageant, et les désirs se tournaient alors vers la terre de Provence, si imprudemment abandonnée.
La foule des émigrants remplissait le navire d'un grouillement de fourmilière dévastée. La vieille douairière d'Aigueboulide errait sur le pont, sans lâcher sa chaufferette ni sa perruche.
Au milieu de la rumeur des discussions qui précédaient le vote, on n'entendait que des imprécations contre le Belge, le sale Belge… Ah! Ce n'était plus M. le duc de Mons!… Le sale Belge… On disait cela les dents serrées, le poing tendu.
Malgré tout, sur un millier de Tarasconnais, cent cinquante votèrent pour rester avec Tartarin. Il faut dire que la plupart étaient des dignitaires et que le Gouverneur avait promis de leur laisser leurs fonctions et leurs titres. De nouvelles discussions s'élevèrent pour le partage des vivres entre les partants et les restants.
«Vous vous ravitaillerez à Sydney», disaient ceux de l'île à ceux du navire.
— Vous chasserez et vous pêcherez, répondaient les autres, qu'avez-vous besoin de tant de conserves?»
La Tarasque donna lieu aussi à de terribles débats. Retournerait- elle à Tarascon?… Resterait-elle à la colonie?…
La dispute fut très ardente. Plusieurs fois Scrapouchinat menaça le Père Bataillet de le faire passer par les armes.
Pour maintenir la paix, l'avocat Franquebalme dut employer de nouveau toutes les ressources de sa sagesse de Nestor et faire intervenir ses judicieux _verum enim vero. _Mais il eut beaucoup de peine à calmer les esprits, surexcités en dessous par cet hypocrite Excourbaniès qui ne cherchait qu'à entretenir la discorde.
Velu, hirsute, criard, avec sa devise de «_Fen dé brut!., _faisons du bruit!…» Le lieutenant de la milice était tellement du Midi qu'il en était nègre, et nègre pas seulement par la noirceur de la peau et les cheveux crépus, mais aussi par sa lâcheté, son désir de plaire, dansant toujours la bamboula du succès devant le plus fort, devant le capitaine Scrapouchinat entouré de son équipage quand on était à bord, devant Tartarin au milieu de la milice quand on se trouvait à terre. À chacun d'eux il expliquait différemment les raisons qui le décidaient à opter pour Port- Tarascon, disant à Scrapouchinat:
«Je reste parce que ma femme va s'accoucher, sans quoi…»
Et à Tartarin:
«Pour rien au monde je ne ferai route encore avec cet ostrogoth.» Enfin, après bien des tiraillements, le partage se termina tant bien que mal. La Tarasque restait à ceux du navire en échange d'une caronade et d'une chaloupe.
Tartarin avait arraché, pièce à pièce, vivres, armes et caisses d'outils. Pendant plusieurs jours il y eut un perpétuel va-et- vient de canots chargés de mille choses, fusils, conserves, boites de thon et de sardines, biscuits, provisions de pâtés d'hirondelles et de pains-poires. En même temps la cognée résonnait dans les bois, où l'on faisait force abattages pour la réparation de la grande maison et du blockhaus. Les sonneries du clairon se mêlaient au bruit des haches et des marteaux. Dans le jour les miliciens en armes gardaient les travailleurs, par crainte d'une attaque des sauvages; la nuit, ils restaient campés sur le rivage, autour des bivouacs. «Pour se rompre au service en campagne,» disait Tartarin. Quand tout fut prêt, on se quitta un peu fraîchement. Les partants jalousaient les restants: ce qui ne les empêchaient pas de dire sur un petit ton moqueur:
«Si ça marche, écrivez-vous, alors nous reviendrons…» De leur côté, malgré leur apparente confiance, bien des colons auraient préféré être à bord.
L'ancre dérapée, le navire tira une salve de coups de canon, et la caronade, servie par le Père Bataillet, répondit de la terre, pendant qu'Excourbaniès jouait sur sa clarinette: Bon voyage, cher Dumollet.
N'importe! Quand le _Tutu-panpan _eut doublé le promontoire et définitivement disparu, bien des yeux se mouillèrent sur le rivage, et la rade de Port-Tarascon devint subitement immense.
LIVRE DEUXIÈME
Chapitre I
MÉMORIAL DE PORT-TARASCON. Journal rédigé par le Secrétaire PASCALON. Où se trouve consigné tout ce qui a été dit et fait dans la colonie libre sous le Gouvernement de Tartarin.
_20 décembre 1881. - _J'entreprends de consigner sur ce registre les principaux événements de la colonie.
J'aurai du mal, avec toute la besogne qui m'incombe déjà: directeur du secrétariat, tant de paperasses administratives, et puis, dès que j'ai une minute, quelques vers provençaux brouillonnés à la hâte, car il ne faut pas que les fonctions officielles tuent le Félibre en moi.
Enfin j'essayerai, et ce sera curieux, un jour, de lire ces débuts de l'histoire d'un grand peuple. Je n'ai parlé à personne du travail que je commence aujourd'hui, pas même au Gouverneur.
À noter d'abord la bonne tournure des affaires depuis huit jours que le _Tutu-panpan _est parti. On s'installe. Le drapeau de Port- Tarascon, qui porte la Tarasque écartelée sur les couleurs françaises, flotte au sommet du blockhaus.
C'est là qu'est établi le Gouvernement, c'est-à-dire notre Tartarin, les directeurs et les bureaux. Les directeurs célibataires, comme moi, M. Tournatoire, directeur de la santé, et le Père Bataillet, grand chef de l'artillerie et de la marine, sont logés au Gouvernement, et mangent à la table de Tartarin. M. Costecalde et M. Excourbaniès, qui sont mariés, mangent et couchent en ville.
Nous appelons _en ville _la grande maison que les charpentiers du _Tutu-panpan _ont remise en état. On a fait tout autour une sorte de boulevard, auquel on a donné le nom de Tour-de-Ville, comme à Tarascon. L'habitude est déjà prise parmi nous. On dit «Nous irons en ville, ce soir… Êtes-vous allé en ville, ce matin?… Si nous allions en ville?…» Et cela semble tout naturel. Le blockhaus est séparé de la ville par un ruisseau que nous appelons le Petit- Rhône. De mon bureau, quand la fenêtre est ouverte, j'entends les battoirs des laveuses, toutes penchées le long de la berge, leurs chants, leurs appels en ce parler provençal si coloré, si pimpant, et je peux me croire encore au pays.
Une seule chose me gâte le séjour du Gouvernement: la poudrière. On nous a laissé une grande quantité de poudre déposée dans le sous-sol avec des provisions de diverse nature, ail, conserves, liquides, réserves d'armes, d'instruments et d'outils; le tout soigneusement cadenassé; mais c'est égal, de penser qu'on a là, sous les pieds, une si grande quantité de matières combustibles et explosibles, la peur vous prend, surtout la nuit.
25 septembre. - Hier, Mme Excourbaniès s'est heureusement accouchée[5] d'un gros garçon, le premier citoyen inscrit sur les registres d'état-civil de Port-Tarascon. Il a été baptisé en grande cérémonie à Sainte Marthe des Lataniers, notre petite église provisoire construite en bambous et à toiture de larges feuilles.
J'ai eu le bonheur d'être parrain et d'avoir pour commère Mlle Clorinde des Espazettes, bien un peu grande pour moi, mais si jolie, si bravette sous les taches de lumière qui filtraient à travers le treillis de bambous et les feuilles mal jointes du toit!
Toute la ville se trouvait là. Notre bon Gouverneur a prononcé de belles paroles qui nous ont tous émus, et le Père Bataillet a raconté une de ses plus jolies légendes.
Partout, ce jour-là, les travaux ont été suspendus, comme un jour de fête. Après le baptême, promenade sur le Tour-de-Ville. Tout le monde était en joie; il semblait que le nouveau-né apportât de l'espoir et du bonheur à la colonie. Le Gouvernement a fait distribuer double ration de thon et de pains-poires; et sur toutes les tables, le soir, fumait un plat d'extra. Nous autres, nous avions mis rôtir un porc sauvage tué par le marquis, le premier fusil de l'île après Tartarin.
Le dîner fini, resté seul avec mon bon maître, je le sentais si affectueux, si paternel, que je lui ai avoué mon amour pour Mlle Clorinde. Il a souri, il le connaissait et m'a promis d'intervenir, plein de paroles encourageantes.
Malheureusement, la marquise est une d'Escudelle de Lambesc, très fière de ses origines, et moi rien qu'un simple roturier. De bonne famille, sans doute, rien à nous reprocher, mais ayant toujours vécu bourgeois. J'ai aussi contre moi ma timidité, mon léger bégayement. Je commence en plus à me déplumer un peu dans le haut… Il est vrai que la direction du secrétariat à mon âge!… Ah! S'il n'y avait que le marquis! Lui, pardi! Pourvu qu'il chasse… Ce n'est pas comme la marquise, avec ses quartiers.
Pour vous donner une idée de son orgueil, à cette personne, tout le monde, en ville, se réunit le soir dans le salon commun. C'est très gentil; les dames font leur tricot, les hommes leur partie de whist. Mme des Espazettes, elle, trop fière, reste avec ses filles, dans leur cabine tellement étroite que, quand ces dames se changent de robe, elles ne peuvent le faire que l'une après l'autre. Hé bien, la marquise aime mieux passer ses soirées là, recevoir chez elle, offrir aux invités qui ne savent où s'asseoir des infusions de tilleul ou de camomille, plutôt que de se mêler avec tout le monde, par horreur de la rafataille. C'est pour vous dire! Enfin, malgré tout, j'ai encore de l'espoir.
29 _septembre. — _Hier, le Gouverneur est descendu en ville. Il m'avait promis de parler de mon affaire et de me savoir à dire quelque chose en remontant. Vous pensez si je l'attendais avec impatience! Mai, au retour, il ne m'a ouvert la bouche de rien.
Pendant le déjeuner il était nerveux; en causant avec son chapelain, il lui est échappé de dire «Différemment, nous manquons un peu trop de rafataille à Port-Tarascon…»
Comme Mme des Espazettes de Lambesc a toujours ce mot méprisant de rafataille aux lèvres, j'ai pensé qu'il l'avait vue et que ma demande n'était pas accueillie, mais je n'ai pu savoir la vérité, car tout de suite le Gouverneur s'est mis à parler du rapport du directeur Costecalde au sujet des cultures.
Désastreux, ce rapport. Essais infructueux: ni maïs, ni blé, ni pommes de terre, ni carottes, rien ne vient. Pas d'humus, pas de soleil, trop d'eau, un sous-sol imperméable, toutes les semences noyées. Bref, ce qu'avait annoncé Bézuquet, et plus sinistre encore!
Il faut dire que le directeur des cultures fait peut-être exprès de pousser les choses au pire, de les présenter sous leur plus mauvais jour. Un si mauvais esprit, ce Costecalde! Toujours jaloux de la gloire de Tartarin et animé contre lui d'une haine sournoise.
Le Révérend Père Bataillet, qui n'y va pas par quatre chemins, demandait carrément sa destitution, mais le Gouverneur lui a répondu avec sa haute raison et sa modération habituelles:
«Pas d'emballement…» Puis, en sortant de table, il est entré dans le cabinet de Costecalde et lui est venu comme ça, très calme:
«Et autrement, monsieur le Directeur, ces cultures?»
L'autre a répondu sans se bouger, aigrement:
«J'ai adressé mon rapport à monsieur le Gouverneur.
— Voyons, voyons. Costecalde, il est un peu sévère, votre rapport!»
Costecalde devint tout jaune.
«Il est comme il est, et si ça vous fâche…»
Sa voix sonnait l'insolence, mais Tartarin se contint à cause des assistants.
«Costecalde, fit-il avec deux flammes dans ses petits yeux gris, je vous dirai deux mots quand nous serons seuls.»
C'était terrible, j'en avais la sueur qui me coulait…
30 septembre. - C'est bien ce que je craignais, ma demande a été repoussée par les des Espazettes. Je suis de trop petite extraction. On m'autorise à venir comme autrefois, mais défense d'espérer…
Qu'espèrent-ils donc eux-mêmes?… Ils sont seuls de nobles dans la colonie. À qui comptent-ils donner leur fille. Ah! Monsieur le marquis vous en agissez bien mal avec moi…
Que faire?… Quel parti prendre?… Clorinde m'aime, je le sais; mais elle est trop sage pour s'enlever avec un jeune homme et partir se marier dans quelque autre pays… Le moyen d'abord, puisque nous sommes dans une île, sans communications avec le dehors!
Encore j'aurais compris leur refus, quand je n'étais qu'élève en pharmacie. Mais aujourd'hui, avec ma position, mon avenir…
Combien d'autres s'estimeraient heureuses de ma recherche! Sans aller bien loin, cette petite Franquebalme, bonne musicienne, qui joue le piano, qui apprend ses soeurs, en voilà une dont les parents seraient enchantés si je levais seulement un doigt!
Ah! Clorinde, Clorinde… Finis, les jours de bonheur!… Et pour m'achever, la pluie tombe depuis ce matin, tombe sans arrêt, rayant tout, noyant tout, mettant un voile gris sur les choses.
Bézuquet n'avait pas menti. Il pleut, à Port-Tarascon, il pleut… La pluie vous entoure de partout, vous enferme comme dans un grillage serré de cage à cigales. Plus d'horizons. La pluie, rien que la pluie. Elle inonde la terre, elle crible la mer, qui mêle à la pluie tombante une pluie remontante d'éclaboussures et d'embruns…
3 _octobre. — _Le mot du Gouverneur était juste nous manquons un peu trop de rafataille! Moins de quartiers de noblesse, moins de grands dignitaires, et quelques plombiers, maçons, couvreurs, charpentiers de plus, tout irait mieux dans la colonie.
Cette nuit, avec la pluie continue, ces trombes d'eau irrésistibles, le toit de la grande maison a crevé et une inondation s'est produite en ville. Toute la matinée, plaintes sur plaintes, va-et-vient incessant de la ville au Gouvernement.
Les bureaux se sont rejeté la responsabilité des uns aux autres. Les cultures ont dit que l'affaire regardait le secrétariat, le secrétariat soutenait que c'était une question relevant de la santé; celle-ci a renvoyé les plaignants à la marine parce qu'il s'agissait de travaux de charpente.
En ville, ils s'en prenaient à l'État de choses, et ne décoléraient pas.
Pendant ce temps, la fissure s'élargissait, l'eau tombait en cascade du toit, et dans toutes les cabines on ne voyait que des gens avec des parapluies ouverts, qui se chamaillaient, criaient, accusaient le Gouvernement, inondés et furieux.
Heureusement que nous n'en manquons pas, de parapluies! Dans nos pacotilles d'objets pour échanges avec les sauvages, il y en avait une grande quantité, presque autant que de colliers de chiens.