Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc.,
il nous dit, dans cet admirable chapitre des Ouvrages de l'Esprit, qui est son Art poétique à lui et sa Rhétorique: «Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si vraie, si judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant sur la raison saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas récente, sur le caractère de novateur entrevu chez La Bruyère, je pourrais faire usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint avec Coste et Brillon à ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes en matière de style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase précédemment citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère y aidait insensiblement. Il était bientôt temps que le siècle finît: la pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naître dans un grand esprit; elle deviendra bientôt chez d'autres un tourment plein de saillies et d'étincelles. Les Lettres Persanes, si bien annoncées et préparées par La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la seconde époque. La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais il est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce point il confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain de son âge; Vauvenargues, à quelques égards, est plus du XVIIe siècle que lui. Mais non...; La Bruyère en est encore pleinement, de son siècle incomparable, en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût Simple.
Note 152: (retour) Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprète des traditions pures, a écrit: «La Bruyère qui possède si bien sa langue, qui la maîtrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altère aussi quelquefois et en viole les règles.» (Jugements historiques et littéraires sur quelques Écrivains... 1840, page 250.)
Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, le pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses de la nature plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un jour favorable la petite ville qui lui paraît peinte sur le penchant de la colline! Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du prince et du pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute l'herbe menue et tendre! Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir eu l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que voici: «Il y a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et où l'on aimerait à vivre.»—«Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.» Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront de développer un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que traduire poétiquement le mot de La Bruyère, quand il s'écriera:
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?
La Bruyère est plein de ces germes brillants.
Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des transitions qu'exigeait trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air, par une sorte de lien caché, mais qui reparaît, d'endroits en endroits, inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'à des fragments rangés les uns après les autres, et l'on marche dans un savant dédale où le fil ne cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe, s'éclaire, par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout moment, et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de sorties, on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs que le discours continu ne permettrait pas: Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imaginé ou simplement encadré au chapitre des Jugements: Il disoit que l'esprit dans cette belle personne étroit un diamant bien mis en oeuvre, etc., est lui-même un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier n'aurait pas mis en oeuvre et en valeur plus artistement. Je dis André Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et des noms; et, chaque fois que j'en viens à ce passage de La Bruyère, le motif aimable
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,
me revient en mémoire et se met à chanter en moi153.
Note 153: (retour) M. de Barante, dans quelques pages élevées où il juge l'Éloge de La Bruyère par Fabre (Mélanges littéraires, tome II), a contesté cet artifice extrême du moraliste écrivain, que Fabro aussi avait présenté un peu fortement. Pour moi, en relisant les Caractères, la rhétorique m'échappe, si l'on veut, mais j'y sons déplus en plus la science de la Muse.
Si l'on s'étonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de points au XVIIe siècle, La Bruyère n'y ait pas été plus invoqué et célébré, il y a une première réponse: C'est qu'il était trop sage, trop désintéressé et reposé pour cela; c'est qu'il s'était trop appliqué à l'homme pris en général ou dans ses variétés de toute espèce, et il parut un allié peu actif, peu spécial, à ce siècle d'hostilité et de passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait disparu. La mode s'était mêlée dans la gloire du livre, et les modes passent. Fontenelle (Cyclias) ouvrit le XVIIIe siècle, en étant discret à bon droit sur La Bruyère qui l'avait blessé; Fontenelle, en demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, à Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyère Malezieu, un des familiers de la maison de Condé, un peu le collègue de notre philosophe dans l'éducation de la duchesse du Maine et de ses frères, et qui avait lu le manuscrit des Caractères avant la publication; mais Voltaire ne paraît pas s'en être soucié. Il convenait à un esprit calme et fin comme l'était Suard, de réparer cette négligence injuste, avant qu'elle s'autorisât154. Aujourd'hui, La Bruyère n'est plus à remettre à son rang. On se révolte, il est vrai, de temps à autre, contre ces belles réputations simples et hautes, conquises à si peu de frais, ce semble; on en veut secouer le joug; mais, à chaque effort contre elles, de près, on retrouve cette multitude de pensées admirables, concises, éternelles, comme autant de chaînons indestructibles: on y est repris de toutes parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain.
Note 154: (retour) On peut voir au tome II des Mémoires de Garât sur Suard, p. 268 et suiv., avec quel à-propos celui-ci cita et commenta un jour le chapitre des Grands dans le salon de M. De Vaines.
La Bruyère fournirait à des choix piquants de mois et de pensées qui se rapprocheraient avec agrément de pensées presque pareilles de nos jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent à l'improviste les analyses intérieures de nos contemporains. J'avais noté un endroit où il parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions qui les amusent, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil» lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de Lélia sur les promenades solitaires de Sténio. J'avais noté aussi sa plainte sur l'infirmité du coeur humain trop tôt consolé, qui manque de sources inépuisables de douleur pour certaines pertes, et je la rapprochais d'une plainte pareille dans Atala. La rêverie, enfin, à côté des personnes qu'on aime, apparaît dans tout son charme chez La Bruyère. Mais, bien que, d'après la remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que le choix des pensées est invention, il faut convenir que cette invention est trop facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans réserve.—En politique, il a de simples traits qui percent les époques et nous arrivent comme des flèches: «Ne penser qu'à soi et au présent, source d'erreur en politique.»
Il est principalement un point sur lequel les écrivains de notre temps ne sauraient trop méditer La Bruyère, et sinon l'imiter, du moins l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a écrit que pour dire ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant une fois de madame Guizot, nous avons indiqué de combien de pensées mémorables elle avait parsemé ses nombreux et obscurs articles, d'où il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allât discerner et détacher. La Bruyère, né pour la perfection dans un siècle qui la favorisait, n'a pas été obligé de semer ainsi ses pensées dans des ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutôt il les a mises chacune à part, en saillie, sous la face apparente, et comme on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons étendus. «L'homme du meilleur esprit, dit-il, est inégal...; il entre en verve, mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix revienne?» C'est de cette habitude, de cette nécessité de chanter avec toute espèce de voix, d'avoir de la verve à toute heure, que sont nés la plupart des défauts littéraires de notre temps. Sous tant de formes gentilles, sémillantes ou solennelles, allez au fond: la nécessité de remplir des feuilles d'impression, de pousser à la colonne ou au volume sans faire semblant, est là. Il s'ensuit un développement démesuré du détail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais dire combien il en résulte, à mon sens, jusqu'au sein des plus grands talents, dans les plus beaux poèmes, dans les plus belles pages en prose,—oh! beaucoup de savoir-faire, de facilité, de dextérité, de main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de goût lui-même peut laisser passer dans la quantité s'il ne prend garde, le simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle chique en peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile même alors que l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de chique dans les plus belles productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce que, parlant au général, l'application ne saurait tomber sur aucun illustre en particulier. Il y a des endroits où, en marchant dans l'oeuvre, dans le poëme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait s'aperçoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'écho le moins sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque là un secret de procédé qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas décréditer le métier. L'heureux et sage La Bruyère n'était point tel en son temps; il traduisait à son loisir Théophraste et produisait chaque pensée essentielle à son heure. Il est vrai que ses mille écus de pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement à l'hôtel de Condé lui procuraient une condition à l'aise qui n'a point d'analogue aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure à nos mérites laborieux, son premier petit in-12 devrait être à demeure sur notre table, à nous tous écrivains modernes, si abondants et si assujettis, pour nous rappeler un peu à l'amour de la sobriété, à la proportion de la pensée au langage. Ce serait beaucoup déjà que d'avoir regret de ne pouvoir faire ainsi.
Aujourd'hui que l'Art poétique de Boileau est véritablement abrogé et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des Ouvrages de l'Esprit serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la lecture d'un chapitre de l'Imitation est pour les âmes tendres.
La Bruyère, après cela, a bien d'autres applications possibles par cette foule de pensées ingénieusement profondes sur l'homme et sur la vie. A qui voudrait se réformer et se prémunir contre les erreurs, les exagérations, les faux entraînements, il faudrait, comme au premier jour de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive à le goûter et on ne le découvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est déjà soi-même au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien, et ayant déjà épuisé à faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est beaucoup néanmoins que de savoir se consoler ou même se chagriner avec lui.
1er Juillet 1836.
MILLEVOYE
Quand on cherche, dans la poésie de la fin du XVIIIe siècle et dans celle de l'Empire, des talents qui annoncent à quelque degré ceux de notre temps et qui y préparent, on trouve Le Brun et André Chénier, comme visant déjà, l'un à l'élévation et au grandiose lyrique, l'autre à l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des poëtes en vers), dans les tons, encore timides, de l'élégie mélancolique et de la méditation rêveuse, Fontanes et Millevoye. Le poëte du Jour des Morts et celui de la Chute des Feuilles sont des précurseurs de Lamartine comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est André Chénier pour tout un côté de l'école de l'art. Ce rôle de précurseur, en relevant par la précocité ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire littéraire, quelque chose qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile, qui n'a en rien l'ambition de ce rôle et qui ignore absolument qu'elle le remplit; s'il se produit en oeuvres légères, courtes, inachevées, mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une brève jeunesse, il devient tout à fait intéressant. C'est là le sort de Millevoye; c'est la pensée que son nom harmonieux suggère. Entre Delille qui finit et Lamartine qui prélude, entre ces deux grands règnes de poëtes, dans l'intervalle, une pâle et douce étoile un moment a brillé; c'est lui.
Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de force et de nerf que Millevoye, mais qui était, à quelques égards aussi, simple précurseur d'un art éclatant, Le Brun tente des voies ardues, heurte à toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, après plus de bruit que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont à aucun temps triomphé. Il y a dans cette destinée quelque chose de toujours à côté, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes, connu par des débuts poétiques purs et touchants, s'en retire bientôt, s'endort dans la paresse, et s'éclipse dans les dignités: c'est là une fin non poétique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas. André Chénier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais énergique pourtant et passionnée, vaincu violemment et intercepté avant l'heure, a son harmonie à la fois délicate et grande. Millevoye, en son moindre geste, a la sienne également. Chez lui, l'accord est parfait entre le moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'égaye, il soupire, et, dans son gémissement s'en va, un soir, au vent d'automne, comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce plainte; il incline la tête, comme fait la marguerite coupée par la charrue, ou le pavot surchargé par la pluie. De tous les jeunes poëtes qui ne meurent ni de désespoir, ni de fièvre chaude, ni par le couteau, mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des fleurs dont c'était le terme marqué, Millevoye nous semble le plus aimé, le plus en vue, et celui qui restera.
Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons poëtes, et si nous ne le sommes pourtant pas décidément, il existe ou il a existé une certaine fleur de sentiments, de désirs, une certaine rêverie première, qui bientôt s'en va dans les travaux prosaïques, et qui expire dans l'occupation de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts des hommes, comme un poëte qui meurt jeune, tandis que l'homme survit. Millevoye est au dehors comme le type personnifié de ce poëte jeune qui ne devait pas vivre, et qui meurt, à trente ans plus ou moins, en chacun de nous155.
Note 155: (retour) M. Alfred de Musset m'a adressé, à l'occasion de ce passage, de très-aimables vers auxquels j'ai répondu. (Voir dans les Pensées d'Août.)
Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est né à Abbeville le 24 décembre 1782, et par conséquent, s'il vivait aujourd'hui, il aurait à peu près le même âge (un peu moins) que Béranger. Il reçut tous les soins affectueux et l'éducation de famille; son père était négociant; un oncle, frère de son père, qui logeait sous le même toit, donna à l'enfant les premières notions de latin, et on l'envoya bientôt suivre les classes au collège. Il en profita jusqu'en 94, où ce collège fut supprimé. Deux de ses maîtres, qui s'étaient fort attachés à lui, bons humanistes et hellénistes, lui continuèrent leurs soins. L'enfant avait annoncé sa vocation précoce par de petites fables en vers français, et les dignes professeurs, émerveillés, favorisèrent cette disposition plutôt que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son père à l'âge de treize ans; dix ans après, il célébrait cette douleur, encore sensible, dans l'élégie qui a pour titre l'Anniversaire. Il reporta sur sa mère une plus vive tendresse. Des sentiments de famille naturels et purs, une facilité de talent non combattue, bientôt l'émotion rapide, mobile, du plaisir et de la rêverie, c'est là le fonds entier de sa jeunesse, ce sont les caractères qui, en simples et légers délinéaments, pour ainsi dire, vont passer de l'âme de Millevoye dans sa poésie.
Il vint à Paris âgé de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 le cours de belles-lettres professé à l'École centrale des Quatre-Nations par M. Dumas. Il trouva en ce nouveau maître, qui succédait cette année-là à M. de Fontanes, un élève affaibli, mais encore suffisant, de la môme école littéraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha à lui et l'entoura de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains. M. Dumas, dans une notice qu'il a écrite sur Millevoye, nous apprend lui-même qu'il eut à le ramener d'une admiration un peu excessive pour Florian à des modèles plus sérieux et plus solides. Ses études terminées, le jeune homme songea à prendre un état; il essaya du barreau et entra quelque temps dans une étude de procureur. Il sortit de là pour être commis libraire dans la maison Treuttel et Würtz, espérant concilier son goût d'étude avec ce commerce des livres. Le pastoral Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye était, au fond du magasin, absorbé dans une lecture, le chef passa et lui dit: «Jeune homme, vous lisez! vous ne serez jamais libraire.» Après deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y renonça. Il avait d'ailleurs amassé en portefeuille un certain nombre de pièces légères; il avait composé son Passage du mont Saint-Bernard, une Satire sur les Romans nouveaux, couronnée par l'Académie de Lyon, et sa pièce des Plaisirs du Poète. Il publia ces essais de 1801 à 1804156, et ne vécut plus que de la vie littéraire, et aussi de la vie du monde, tout entier au moment et au Caprice.
Note 156: (retour) Dans la Décade de l'an XII (4e trimestre, page 561, n° du 30 fructidor), on lit sur les Plaisirs du Poëte et autres premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune poëte y est bien prise.
Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera assez les juger. On y trouverait de la facilité toujours, mais trop d'indécision et de pâleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il ne s'est pas assez connu lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils une grande part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents et un goût vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement à la mode, il a subi l'inconvénient d'achever et de doubler, en quelque sorte, sa rhétorique, en public, dans les concours d'académie. Il y a nombre de ces prix ou de ces accessits sur lesquels la critique de nos jours, qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout à fait incompétente à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le temps, cet endroit de son poëme d'Austerlitz, où il parle noblement de la baïonnette en vers:
Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne;
Ici frappe de près le poignard de Bayonne.
Tel passage du Voyageur, cité par M. Dumas, a pu exciter l'enthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y voyait l'un des beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible à nous autres, nés d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres défauts, d'avoir pour ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais même la moindre préférence. La faible couleur est si passée, que le discernement n'y prend plus. Les Discours en vers de Millevoye, ses Dialogues rimés d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de l'Iliade ou des Églogues selon la manière de l'abbé Delille, nous semblent, chez lui, des thèmes plus ou moins étrangers, que la circonstance académique ou le goût du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se laissant dire peut-être que la gloire sérieuse était de ce côté. Nous nous en tiendrons à sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité lui inspira, à ce qui fait de lui le poëte de nos mélancolies et de nos romances.
Les poëtes particulièrement (notons ceci) sont très-sujets à rencontrer d'honnêtes personnes, d'ailleurs instruites et sensées, mais qui ne semblent occupées que de les détourner de leur vrai talent. Les trois quarts des prétendus juges, ne se formant idée de la valeur des oeuvres que d'après les genres, conseilleront toujours au poëte aimable, léger, sensible, quelque chose de grand, de sérieux, d'important; et ils seront très-disposés à attacher plus de considération à ce qui les aura convenablement ennuyés. La postérité n'est pas du tout ainsi; il lui est parfaitement indifférent, à elle, qu'on ait cultivé d'une manière estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle vous prend et vous classe sans façon pour votre part originale et neuve, si petite que vous l'ayez apportée157. Que Millevoye, tenté par l'immense succès des Géorgiques de Delille et par l'espérance d'arriver, avec un grand ouvrage, à l'Académie, ait terminé un chant de plus ou de moins de sa traduction de l'Iliade, elle s'en soucie peu; et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup. Sans croire faire injure au tendre poëte, nous sommes déjà ici de la postérité dans nos indifférences, dans nos préférences.
Note 157: (retour) Il y a une piquante épigramme de Martial où ce qu'il dit de ses Épigrammes mêmes peut s'appliquer aux élégies, à toute cette poésie vivante et vraie: «Tu crois, dit-il à un de ces estimables conseillers, que mes épigrammes n'ont rien de sérieux; mais c'est le contraire; celui-là véritablement n'est pas sérieux qui nous vient chanter pour la centième fois avec emphase le festin de Térée ou de Thyeste... C'est pourtant là ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore sur parole.—Oui, on le loue, mais moi, on me lit.»Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.
Son premier recueil d'Élégies est de 1812; il en avait composé la plupart dans les années qui avaient précédé, et sa Chute des Feuilles, par où le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Élégie, qu'il a ajouté en tête, Millevoye, qui se plaît à suivre l'histoire de cette veine de poésie en notre littérature, marque assez sa prédilection et la trace où il a essayé de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine, il cite les passages de sensibilité et de plainte qu'il rapporte à l'élégie; et, quels que soient les éloges sans réserve qu'il donne à Parny, le maître récent du genre, on prévoit qu'il pourra faire entendre, à son tour, quelque nouvel et mol accent. L'élégie chez Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle, unique pourtant, énergique et intéressante, conduite dans ses incidents divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du côté de l'exécution et du style pour garder sa beauté. C'est une variété d'émotions et de sujets élégiaques, selon le sens grec du genre, une demeure abandonnée, un bois détruit, une feuille qui tombe, tout ce qui peut prêter à un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide158.
Note 158: (retour) Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note écrite sur lui en toute sincérité dans un livret de Pensées: «Le grand tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son poëme de la Guerre des Dieux: il subit par là le sort de Piron à cause de son ode, de Laclos pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommée politique pour son Faublas, le sort auquel Voltaire n'échappe, pour sa Pucelle, qu'à la faveur de ses cent autres volumes où elle se noie, le sort qu'un immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplié le nombre de certains couplets sans aveu. On évite de s'occuper de Parny comme de Laclos. La mode ayant changé en poésie, les nouveaux venus le méprisent, les moraux le conspuent, personne ne le défend. Ceux qui ont assez de goût encore pour l'apprécier, ont aussi le bon goût de ne pas le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se consacrera. Et quelle vigueur pourtant par éclairs! quel plus beau mouvement, quel plus désolé délire que dans l'étincelante élégie:
J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux!....
«Il a de la passion; Millevoye n'en a pas.»
La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent, comme on se souvenait d'abord du Passereau de Lesbie dans le recueil de Catulle, est la première, la Chute des Feuilles. Millevoye l'a corrigée, on ne sait pourquoi, à diverses reprises, et en a donné jusqu'à deux variantes consécutives. Je me hâte de dire que la seule version que j'admette et que j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux Jeux Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes. Cette pièce que chacun sait par coeur, et qui est l'expression délicieuse d'une mélancolie toujours sentie, suffit à sauver le nom poétique de Millevoye, comme la pièce de Fontenay suffit à Chaulieu, comme celle du Cimetière suffit à Gray.
Anacréon n'a laissé qu'une page
Qui flotte encor sur l'abîme des temps,
a dit M. Delavigne d'après Horace. Millevoye a laissé au courant du flot sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne plus mourir. On m'apprenait dernièrement que cette Chute des Feuilles, traduite par un poëte russe, avait été de là retraduite en anglais par le docteur Bowring, et de nouveau citée en français, comme preuve, je crois, du génie rêveur et mélancolique des poëtes du Nord. La pauvre feuille avait bien voyagé, et le nom de Millevoye s'était perdu en chemin. Une pareille inadvertance n'est fâcheuse que pour le critique qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne peut véritablement s'en séparer. Ce bonheur qu'ont certains poëtes d'atteindre, un matin, sans y viser, à quelque chose de bien venu, qui prend aussitôt place dans toutes les mémoires, mérite qu'on l'envie, et faisait dire dernièrement devant moi à l'un de nos chercheurs moins heureux: «Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poëme, s'écriait-il; quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension, mais que la perfection ait couronné, et dont à jamais on se souvînt; voilà ce que je tente, ce à quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or marqué à mon nom, et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce trésor accumulé qui déjà comble la mesure!...» Et mon inquiet poëte ajoutait: «Oh! rien que le Cimetière de Gray, la Jeune Captive de Chénier, la Chute des Feuilles de Millevoye!»
Millevoye a surtout mérité ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point à ses élégies le même prix, je l'ai dit déjà, qu'à ses autres ouvrages académiques, et ce n'est que vers la fin qu'il parut comprendre que c'était là son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif, spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissipation, ou d'étude par accès et de brusque retraite. Il s'abandonnait à ses amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cédait outre mesure aux conseils du dedans; dès qu'on lui disait de corriger, il le faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille élevée, assez blond, il avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'élégance du jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour une promenade de cheval; il écrivait ses vers au retour de là, ou en rentrant de quelque déjeuner folâtre. Aucune des histoires romanesques, que quelques biographes lui ont attribuées, n'est exacte; mais il dut en avoir réellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie pièce du Déjeuner nous raconte bien des matinées de ses printemps. Il essayait du luxe et de la simplicité tour à tour, et passait d'un entresol somptueux à quelque riante chambrette d'un village d'auprès de Paris. Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants159. Après chaque livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il courait de Paris à Abbeville, pour y voir sa mère, sa famille, ses vieux professeurs; il se remettait au grec près de ceux-ci. Il aimait tendrement sa mère; quand elle venait à Paris, elle l'avait tout entier. Un jour, l'Archi-Chancelier Cambacérès, chez qui il allait souvent, lui dit: «Vous viendrez dîner chez moi demain.»—«Je ne puis pas, Monseigneur, répondit-il, je suis invité.»—«Chez l'Empereur donc?» répliqua le second personnage de l'Empire.—«Chez ma mère,» repartit le poëte. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que Racine, en réponse à une invitation de M. le Duc, montrait à l'écuyer du prince, et qu'il tenait absolument à manger en famille avec ses pauvres enfants, le grand Racine qu'il était.
Note 159: (retour) On peut lire à ce propos une histoire de cheval assez agréablement contée par Arnault, Souvenirs d'un Sexagénaire, t. IV, p. 217 et suiv.
Il reste plaisant toujours que le personnage qu'était là-bas M. le Duc, se trouve ici devenu le citoyen Cambacérès.
Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, très-répandu, très-vif au plaisir, très-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'était pas encore malade et au lait d'ânesse, et certaines historiettes que des personnes, qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu à broder sur son compte, ne sont, je le répète, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de légende romanesque qu'on a essayé de rattacher au nom de l'auteur de la Chute des Feuilles et du Poëte mourant. Il ne devint malade de la poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-là il était seulement délicat et volontiers mélancolique, bien qu'enclin aussi à se dissiper. On doit croire qu'en avançant dans la jeunesse, et plus près du moment où sa santé allait s'altérer, sa mélancolie augmenta, et par conséquent son penchant à l'élégie. Le premier livre des poésies rangées sous ce titre porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces présages. C'est alors que les beautés attrayantes, volages, passaient et repassaient plus souvent devant ses yeux:
Elles me disaient: «Compose
De plus gracieux écrits,
Dont le baiser, dont la rose,
Soient le sujet et le prix.»
A cette voix adorée
Je ne pus me refuser,
Et de ma lyre effleurée
Le chant n'eut que la durée
De la rose ou du baiser.
Dans le Poëte mourant, admirable soupir, qui est toute son histoire, les pressentiments vont à la certitude et l'on dirait qu'il a écrit cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme Gilbert et André Chénier:
Compagnons dispersés de mon triste voyage,
O mes amis, ô vous qui me fûtes si chers!
De mes chants imparfaits recueillez l'héritage,
Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.
Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne.
Femmes! etc., etc....
Le poëte de Millevoye meurt pour avoir trop goûté de cet arbre où le plaisir habite avec la mort; l'extrême langueur s'exhale dans cette voix parfaitement distincte, mais affaiblie 160; il n'a pas su dire à temps comme un élégiaque plus récent, qui s'écrie sous une inspiration semblable:
Ôtez, ôtez bien loin toute grâce émouvante,
Tous regards où le coeur se reprend et s'enchante;
Ôtez l'objet funeste au guerrier trop meurtri!
Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme,
Ces airs, ces tours de tête, ô femmes, votre charme;
Doux charme par où j'ai péri!
Note 160: (retour) Un critique ingénieux l'a exprimé plus énergiquement que nous: «Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque; c'est Narcisse qui s'écoule en eau par amour.»
Le service qu'il réclamait de ses amis, pour ses vers à sauver du naufrage, Millevoye le rendait alors même, autant qu'il était en lui, à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita des fragments du poëme de l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Élégies, de même que M. de Chateaubriand avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce morceau, par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres tentatives d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cité dans sa candeur: toute jalousie, même celle de l'art, était loin de lui. Ce second livre des Élégies de Millevoye reste bien inférieur au premier, quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en lui-même est faible, et ce poëte charmant, mélodieux, correct, a besoin de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par exemple, ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui préfère un rival! Je cherche, j'attends quelque écho de ce grand vers résonnant d'Eschyle, et je ne trouve que notre alexandrin clair et flûté. Millevoye n'a pas l'invention du style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée; il a de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux ce qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine.
Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chénier au portrait qu'il fait lui-même d'une de ses idylles, à cette jeune fille, chère à Palès, qui sait se parer avec un art souverain dans ses grâces naïves:
De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil
Court cette jeune fille au teint frais et vermeil:
Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,
Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,
L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants:
D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs,
Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,
Et sa flûte à la main.........
La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art inné qui se met à tout, et par lequel la fille de Chénier, sous sa corbeille, s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle, sensible bergère, pour emprunter à son poëte même des traits qui la peignent, elle est assez belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagère où se sont oubliées les heures, elle rapporte
Un doux souvenir dans son âme,
Dans ses yeux une douce flamme,
Une feuille dans ses cheveux.
Le troisième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces de romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrées dans ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce Charlemagne, cet Alfred, où il en a inséré; je trouvais l'ensemble élégant, monotone et pâli, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui me voyait indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'oeil humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vécu, combien pour de jeunes coeurs, aujourd'hui éteints ou refroidis, cette légère poésie avait été une fois la musique de l'âme, et comment on avait usé de ces chants aussi pour charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode d'Ossian et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le style de 1813 ou de la reine Hortense, le beau Dunois de M. Alexandre de Laborde, le Vous me quittez pour aller à la gloire de M. de Ségur. Millevoye paya tribut à ce genre, il en fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux. Son fabliau d'Emma et d'Éginhard offre toute une allusion chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge au départ du chevalier,
Priant tout haut qu'il revienne vainqueur,
Priant tout bas qu'il revienne fidèle161.
Note 161: (retour) Tibulle avait dit, Élégie première, livre II:Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate
Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet.
Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrière-pensée, de cette duplicité de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais pathétique et touchante, se rencontre dans Homère au chant XIX de l'Iliade, quand les captives conduites par Briséis se lamentent autour du corps de Patrocle, «tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur soi-même et sur son propre malheur.»
Il y a loin de là à la Neige, qui est le même sujet traité par M. de Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et, je crois, plus durable, mais qui a aussi sa teinte particulière de 1824, c'est-à-dire le précieux.
Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la tendresse du coloris et de l'expression, celle de Morgane (dans le poëme de Charlemagne); la fée y rappelle au chevalier la bonheur du premier soir:
L'anneau d'azur du serment fut le gage:
Le jour tomba; l'astre mystérieux
Vint argenter les ombres du bocage,
Et l'univers disparut à nos yeux.
Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à ravir, la romance intitulée le Tombeau du Poète persan, et ce dernier couplet où la fille du poëte expire sous le cyprès paternel:
Sa voix mourante a son luth solitaire
Confie encore un chant délicieux,
Mais ce doux chant, commencé sur la terre,
Devait, hélas! s'achever dans les cieux.
Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur des premiers chants de Lamartine, qui devait dire à son tour en son Invocation:
Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre,
Souviens-loi de moi dans les cieux.
En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces élégies de son premier livre où il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie pièce du Déjeuner même, me font l'effet de ce que pouvaient être plusieurs des premiers vers de Lamartine, de ces vers légers qu'à une certaine époque il a brûlés, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment chrétien dans l'élégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis Pétrarque. Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu Parny pour maître, quoique déjà plus rêveur.
Si l'on pouvait apporter de la précision dans de semblables aperçus, je m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la rêverie, pour l'amour filial, pour la mélodie, pour les instincts du goût, l'âme, le talent de Millevoye est comme la légère esquisse, encore épicurienne, dont le génie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien.
En refaisant le Poète mourant dans de grandes proportions lyriques et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes Méditations semble avoir pris soin lui-même de manifester toute notre idée et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui, disons seulement que l'un n'y éteint pas entièrement l'autre. Le Poète mourant de Millevoye, à distance du chantre merveilleux, garde son accent, garde son timide et plus terrestre parfum; églantier de nos climats, venu avant l'oranger d'Italie162.
Note 162: (retour) Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine délicatement exprimé dans une page du roman de Madame de Mably, par M. Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou romances, par sa dernière surtout, celle du Beffroi, donné le ton et la note aux premières de madame Desbordes-Valmore.
Millevoye a jeté, sous le titre de Dizains et de Huitains, une certaine quantité d'épigrammes d'un tour heureux, d'une pensée fine ou tendre. Le huitain du Phénix et de la Colombe est pour le sentiment une petite élégie. Il a fait quelques épigrammes proprement dites, sans fiel; de ce nombre une épitaphe qui pourrait bien avoir trait à Suard. C'aurait été, au reste, sa seule inimitié littéraire, et elle ne parait pas avoir été bien vive, pas plus vive que son objet.
Si Millevoye n'avait pas de passions littéraires, il en eut encore moins de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a essayé de faire de lui un pieux Français dévoué au trône légitime. Un autre biographe, après 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous le montrer comme un fidèle de l'Empire. Millevoye avait chanté l'un, et commençait à fêter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui, comme dans l'Églogue, était le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un poète élégiaque.
Millevoye s'était marié dans son pays vers 1813; époux et père, sa vie semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait à dîner quelques amis à Épagnette, près d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le clocher qu'on apercevait dans le lointain était celui du Pont-Rémi ou de Long, deux prochains villages. Obéissant à l'une de ces promptes saillies comme il en avait, le poète se leva de table à l'instant, et dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance, cette espèce de course au clocher. Mais à peine était-il en route, que le cheval, qu'il n'avait pas monté depuis longtemps, le renversa. Il eut le col du fémur cassé, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit, déterminèrent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il avait passé les six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris que tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des pages de Fénelon.
Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi de brillant ne l'a pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler des derniers éclats harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint, on rappelle le chant du cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura à parler des premiers accords doucement expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a fleuri aux premières brises; mais l'hiver recommençant l'a interrompu. Il a sa place assurée pourtant dans l'histoire de la poésie française, et sa Chute des Feuilles en marque un moment.
1er Juin 1837.