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Portraits littéraires, Tome I cover

Portraits littéraires, Tome I

Chapter 29: CHARLES NODIER APRÈS LES FUNÉRAILLES189.
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About This Book

This collection of literary portraits presents critical essays on notable French writers, including Boileau, Corneille, La Fontaine, and Racine. The author examines their contributions to literature, exploring their styles, themes, and the historical context of their works. Each portrait reflects on the author's significance and the evolution of literary criticism, while also addressing the challenges and nuances of interpreting classic texts. The essays are enriched with personal insights and reflections on the nature of literary history, emphasizing the importance of revisiting and reassessing established figures in light of contemporary perspectives.

Elle était bien jolie, au matin, sans atours,

De son jardin naissant visitant les merveilles,

Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles,

Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.

Elle était bien jolie, au bal de la soirée,

Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front,

Et que, de bleus saphirs ou de roses parée,

De la danse folâtre elle menait le rond.

Elle était bien jolie, à l'abri de son voile

Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit,

Quand pour la voir, de loin, nous étions là, sans bruit,

Heureux de la connaître au reflet d'une étoile.

Elle était bien jolie; et de pensers touchants,

D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,

L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!...

«Paix! voilà son convoi qui passe dans les champs!...»

Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptée, son imagination avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa propre destinée et dans l'expérience des malheurs particuliers, réels, auxquels il est temps de venir.

Nous serons bref dans un détail que lui-même nous a orné de couleurs si vivantes en mainte page de ses Souvenirs. Il suffira de nous rabattre à quelques points précis et moins illustrés. En 1802, la Napoléone, dont les copies se multiplièrent à l'infini, et une foule de petits écrits séditieux qui s'imprimaient clandestinement chez le républicain Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirèrent les recherches de la police. Dabin fut arrêté. On m'assure que Nodier, dans un moment d'exaltation généreuse, écrivit à Fouché et se dénonça lui-même comme auteur de la Napoléone177. Quoi qu'il en soit, Fouché avait pour bibliothécaire le Père Oudet, ancien ami du père de Nodier dans l'Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de tempérer les premières sévérités politiques contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoyé à son père à Besançon; mais d'actives liaisons avec les émigrés rentrants et avec les ennemis du Gouvernement en général le compromirent de nouveau. Accusé d'avoir pris part à l'évasion de Bourmont, il s'évada lui-même de la ville, et n'y revint qu'après qu'un jugement rendu l'eut mis à l'abri. Il dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppé dans la grande machination dénoncée par Méhée sous le nom d'alliance des jacobins et des royalistes: il était en danger de passer pour un trait-d'union des deux partis. Prévenu à temps, il gagna la campagne et resta errant jusque vers le commencement de 1806, soit dans le Jura français, soit en Suisse178. C'est dans cet intervalle qu'il produisit les Tristes, et même le Dictionnaire des Onomatopées, singulière inspiration chez un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un instinct philologique qui grandira.

Note 177: (retour)

Depuis que cette notice est écrite, je suis arrivé à recueillir des informations tout à fait exactes et singulières sur ce point de la vie de Nodier. Ce fut lui qui se dénonça en effet par une lettre, dont voici le texte dans toute son excentricité, et qui sent son Werther au premier chef:

«Parvenu au comble de l'infortune et du désespoir; abandonné de tout ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; à vingt-cinq ans j'ai survécu à tout amour et à toute amitié.

«Un ouvrage intitulé la Napoléone et dirigé contre le Premier Consul a paru il y a deux ans. La police en a recherché l'auteur. C'est moi.

«Il me reste du moins le bonheur d'être coupable, et de pouvoir vous demander la prison, l'exil ou l'échafaud.

«Sans attendre des hommes et de vous ni égards ni pitié, je vous apporte ma liberté. Demain l'usage en serait peut-être terrible. Quiconque a pu beaucoup aimer, peut haïr avec excès, et mon temps est venu.

«Je m'appelle Charles Nodier.

«Je loge hôtel Berlin, rue des Frondeurs.»

L'adresse, digne de la lettre, est: «Au Premier Consul, et, en son lieu, à l'un des préfets du Palais.» La date est du 25 frimaire an XII (décembre 1803); ce qui fait remonter la date de la Napoléone à 1801.

On conçoit que, sur le vu de cette lettre, il ait été donné un ordre du Grand-Juge «de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de Nodier, de l'interroger sur ses motifs pour écrire et sur les projets qu'il pourrait avoir.»

Je reviendrai peut-être un jour sur ce fol épisode, si j'en viens à traiter le Nodier réel et à le suivre de plus près.

Note 178: (retour) M. Mérimée, successeur de Nodier à l'Académie, et qui, ayant à prononcer son Éloge, s'en est acquitté un peu ironiquement, a dit en parlant de cette époque de sa vie où il était peut-être moins persécuté qu'il ne se l'imaginait: «Il croyait fuir les gendarmes et poursuivait les papillons.»

En 1806, son mandat d'arrêt fut levé et converti en un permis de séjour à Dôle, sous la surveillance du sous-préfet, M. de Roujoux, homme aimable, instruit, qui préparait dès lors son estimable essai des Révolutions des Arts et des Sciences. Nodier y connut beaucoup Benjamin Constant, qui avait à Dôle une partie de sa famille: leurs esprits souples et brillants, leurs sensibilités promptes et à demi brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un cours de littérature qui fut très-suivi, et s'il avait laissé le temps aux préventions politiques de s'effacer, l'Université aurait probablement fini par l'accueillir. Le préfet Jean de Bry lui portait intérêt; le ministre Fouché associait son nom à des souvenirs oratoriens. Ces années ne furent donc pas absolument malheureuses, les sentiments consolants de la jeunesse les embellissaient, et de fréquentes tournées au village de Quintigny, qui recélait pour son coeur une espérance charmante, lui décoraient l'avenir. Il rêvait de faire une Flore du Jura; il rêvait mieux, une vie heureuse, domestique, studieuse, sous l'humble toit verdoyant. Il a exprimé lui-même ces poétiques douceurs d'alors à quelques années de là, lorsque dans son exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte mélodieuse vers les saisons déjà regrettables:

Qui me rendra l'aspect des plantes familières,

Mes antiques forêts aux coupoles altières,

Des bouquets du printemps mon parterre épaissi,

Le houx aux lances meurtrières,

L'ancolie au front obscurci

Qui se penche sur les bruyères,

Le jonc qui des étangs protège les lisières,

Et la pâle anémone et l'éclatant souci?

Les arbres que j'aimais ne croissent point ici.

O riant Quintigny, vallon rempli de grâces,

Temple de mes amours, trône de mon printemps,

Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans,

Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces?

Le hasard a-t-il respecté

Ce bocage si frais que mes mains ont planté,

Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue

Où je plaignais Werther que j'aurais imité?...

Rien n'est doux et brillant comme de regarder à distance nos jeunes années malheureuses à travers ce prisme qu'on appelle une larme.

Le poëte, chez Nodier, est déjà bien avancé, bien en train de mûrir: une circonstance particulière vint développer en lui le philologue, le lexicographe, et lui permit dès lors de pousser de front ce goût vif à côté de ses autres prédilections un peu contrastantes. Le chevalier Herbert Croft, baronnet anglais, prisonnier de guerre à Amiens, où il s'occupait de travaux importants sur les classiques grecs, latins et français, eut besoin d'un secrétaire et d'un collaborateur: Nodier lui fut indiqué et fut agréé; il obtint l'autorisation d'aller près de lui. Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom légèrement adouci de sir Robert Grove, dans son attachante nouvelle d'Amélie. Il était impossible de toucher un tel portrait à la Sterne avec une plus gracieuse et, pour ainsi dire, affectueuse ironie: «Ce qui faisait sourire l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier, faisait en même temps pleurer l'âme. On se disait: Voilà pourtant ce que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu'il nous est permis d'être au-dessus de notre espèce!»

Sans plus recourir au portrait un peu flatté du vieux savant dans Amélie et en m'en tenant aux notices critiques de Nodier même, du vivant ou peu après la mort du chevalier179, il en résulte que sir Herbert Croft, ancien élève de l'évêque Lowth qui a écrit l'Essai sur la Poésie des Hébreux, l'élève aussi et le collaborateur du docteur Johnson soit pour la Vie d'Young, soit pour les travaux du Dictionnaire, avait de plus en plus creusé et raffiné dans les recherches littéraires et dans l'étude singulière des mots. Doué par la nature de l'organe le plus exquis des commentateurs, il l'avait encore armé d'une loupe grossissante qui ne se fixait plus décidément que sur les infiniment petits de la grammaire. «M. le chevalier Croft, écrivait de lui Nodier émancipé dans un article un peu railleur, peut se dire hautement l'Épicure de la syntaxe et le Leibnitz du rudiment; il a trouvé l'atome, la monade grammaticale....» Quand il s'appliquait à un classique, sous prétexte de l'éclaircir, il y piquait de tous points ses vrilles imperceptibles et petit à petit destructives, presque comme celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliothèques. Son analyse pointilleuse prétendait mettre à nu, par exemple, dans telle période de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos auteurs français), une quantité déterminée de consonnances et d'assonnances qu'une éloquence harmonieuse sait trouver d'elle-même, mais qu'elle dérobe à la critique et qu'à ce degré de rigueur elle ne calcule jamais. Ce fut durant la participation de Nodier, comme secrétaire, aux travaux du chevalier, que celui-ci fit paraître son Horace éclairci par la ponctuation, ouvrage curieux et subtil, dont le titre seul promet, parmi les hasards de la conjecture, bien des aperçus piquants. A ses profondes préoccupations érudites, sir Herbert joignait par accident certaines vues libres, romantiques, comme des ressouvenirs du biographe d'Young. Il fut le premier à tirer d'un entier oubli le dernier Homme de Granville, cette admirable ébauche d'épopée, s'écriait Nodier, et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux. On voit par combien de points vifs devaient se toucher d'abord le jeune secrétaire et le vieux maître.

Note 179: (retour) Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des Mélanges de Littérature et de Critique de Charles Nodier, recueillis par Barginet (de Grenoble), 1820.

L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu croire. Après une année environ, l'amour de l'indépendance et la passion de l'histoire naturelle ramenèrent Nodier dans son village de Quintigny. Il s'était marié, il allait être père: de nouveaux projets commençaient. Pourtant les relations avec le chevalier portèrent leur fruit; cette veine d'études philologiques aboutit en 1811 au livre ingénieux des Questions de Littérature légale. Il faut tout dire: le bon chevalier Croft, qui n'était pas tout à fait sir Grove, se montra un peu jaloux de son élève et du succès de cette brochure populaire, comme il la qualifia non sans quelque intention de dédain: sur deux ou trois points de textes comparés, il revendiqua même, à mots couverts, la priorité de la note. Nodier, en rendant compte dans les Débats de l'ouvrage où perçait cette petite aigreur, la releva avec une vivacité spirituelle et polie, mais assez aiguisée à son tour. A la mort du chevalier, il ne se ressouvint plus que de ses mérites dans un article nécrologique détaillé et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant l'instant même où l'élève philologue s'est émancipé: comme dans toute émancipation, il y a eu un brin de révolte.

Ce livre des Questions de Littérature légale, fort augmenté depuis l'édition de 1812, et qui, sous son titre à la Bartole, contient une quantité de particularités et d'aménités littéraires des plus curieuses relativement au plagiat, à l'imitation, aux pastiches, etc., etc., est d'une lecture fort agréable, fort diverse, et représente à merveille le genre de mérite et de piquant qui recommande tout ce côté considérable des travaux de Nodier. Dans ses Onomatopées, dans sa Linguistique, dans ses Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque, dans cette foule de petites dissertations fines, annexées comme des cachets précieux au Bulletin du Bibliophile180, on le retrouve le même de manière et de méthode, si méthode il y a, d'érudition courante, rompue, variée, excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse, armée de précautions, appuyée aux lignes établies de l'histoire, aux grands résultats acquis et aux jugements généraux de la littérature. Il s'échappe à tout moment par la tangente, il ne vise qu'à des points spéciaux, à des trouvailles imprévues, à des raretés d'exception où il se porte tout entier et où son scepticisme déguisé agite l'hyperbole. Sa critique, c'est bien souvent une vraie guerre de guérillas, une Fronde qui fait échec aux grands corps réguliers de la littérature et de l'histoire. Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement perpétuel, le hors-d'oeuvre à la fin d'un grand banquet, après une littérature finie. Athénée, en son temps, n'a guère fait autre chose. Bayle parle quelque part de ces lectures mélangées qui sont comme le dessert de l'esprit. Nodier accommode par goût l'érudition pour les estomacs rassasiés et dédaigneux. Son livre des Questions légales, par exemple, c'est proprement un quatre-mendiants de la littérature; on passe des heures musardes à y grappiller sans besoin, à y ronger avec délices. Il a poussé en ce sens le Bayle et le Montaigne à leurs extrêmes conséquences; ce ne sont plus que miettes friandes.

Note 180: (retour) Chez Techener.

Les esprits fermes, à régime sain, qui n'ont jamais eu de dégoût indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appétit judicieux, empressés de mordre d'abord à quelque pièce de bonne digestion, pourront se demander souvent à quoi bon ces raffinements de coup d'oeil sur des riens, ces jeux de l'ongle sur des écorces, ces dégustations exquises sur le plus rare des Ana; à quoi bon de savoir si la sphère au frontispice est un insigne tout spécial des Elzevirs, et si leur large guirlande de roses trémières ne leur a pas été en maint cas dérobée. Les esprits même les plus en délicatesse de littérature pourront désirer quelquefois plus de circonspection et de sévérité dans certains jugements qui atteignent des noms connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld n'est pas formellement accusé, à l'article IV des Questions, d'être un plagiaire de Corbinelli; mais cette singulière accusation, une fois soulevée, n'est pas non plus réfutée et réduite à néant, comme il l'aurait fallu. Pascal, à l'article V, demeure hautement accusé d'avoir pillé Montaigne; son plagiat est même proclamé le plus évident et le plus manifestement intentionnel que l'on connaisse, et l'on oublie que Pascal, mort depuis plusieurs années lorsqu'on recueillit et qu'on publia ses Pensées, ne peut répondre des petits papiers qu'on y inséra et qui, pour lui, n'étaient que des notes dont il se réservait l'usage. Ses pieux amis, les éditeurs, plus versés dans saint Augustin que dans Montaigne, ne s'aperçurent pas qu'ils avaient affaire par endroits à des extraits de ce dernier, et négligèrent naturellement d'en avertir. On aurait à multiplier les remarques de ce genre à propos de la critique de notre ingénieux et poétique érudit. Un jour, dans un article sur le cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu'il appelle tout à coup le sage et vertueux Balzac, oubliant trop que cet estimable écrivain n'était pas le moins du monde un philosophe ni un sage, mais bien un utile pédant doué de nombre, sous qui notre prose a fait et doublé une excellente rhétorique: voilà tout.

Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux érudits, dans ses Éléments de Linguistique, Nodier a développé un système entier de formation des langues, l'histoire imagée du mot depuis sa première éclosion sur les lèvres de l'homme jusqu'à l'invention de l'écriture et à l'achèvement des idiomes. Ces sortes de questions dépassent de beaucoup le cercle des conjectures sur lesquelles nous nous permettons d'exprimer et même d'avoir un avis. Un savant article du baron d'Eckstein181 vint protester au nom des résultats et des procédés de l'école historique: il fut sévère. En revanche, de consolants et affectueux articles de M. Vinet182 exprimèrent l'admiration sans réserve et bien flatteuse d'un lecteur sérieux, complétement séduit.

Note 181: (retour) Journal de L'Institut historique, 2e livraison.
Note 182: (retour) Essais de Philosophie morale.

A des endroits un peu moins antédiluviens, et où nous nous sentirions plus à même de prendre parti, il nous semble que Nodier, érudit, ne triomphe jamais plus sûrement, ne s'ébat jamais avec une plus heureuse licence qu'en plein XVIe siècle, en cette époque de liberté, de fantaisie aussi et de vaste bigarrure, et de style français déjà excellent. Il est de son mieux quand il disserte à fond sur le Cymbalum mundi, et la réhabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre passer pour son chef-d'oeuvre, à moins qu'on ne le préfère discourant, après Naudé, sur les Mazarinades, et épuisant la théorie des deux éditions du Mascurat.

Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier bibliographe, lexicographe et philologue, qu'après tout, l'élève du chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, et que même pour les doctes excentricités qu'il jugeait en souriant et que depuis il nous a peintes, il s'en inocula dès lors quelques-unes avec originalité? En attendant, il est curieux de voir comme, dès 1812, son butin se grossit, comme sa pacotille encyclopédique se bigarre et s'amasse. Encore un moment, encore le voyage d'Illyrie, et nous posséderons Nodier au complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes.

Comptons un peu et récapitulons, comme par le trou du kaléidoscope, quelques points au hasard dans l'étincelant pêle-mêle d'idéal qui survivra. Il aime, il caresse d'imagination les proscrits, les brigands héroïques, les grands destins avortés, les lutins invisibles, les livres anonymes qui ont besoin d'une clef, les auteurs illustres cachés sous l'anagramme, les patois persistants à l'encontre des langues souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de raretés et de mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingénieux et qui sont des échancrures de vérités, la liberté de la presse d'avant Louis XIV, la publicité littéraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout d'avant Voltaire: il fera une guerre à mort aux a des imparfaits.

Vers 1811, l'ennui de ses facultés mobiles, bientôt à l'étroit dans le riant Quintigny, et l'espérance de trouver des ressources à l'étranger, le poussèrent en Italie, et de là en Carniole: il fut nommé bibliothécaire à Laybach. Son caractère aimable et la douceur de ses moeurs lui ayant procuré, comme partout, des protecteurs et des amis, il fut chargé de la direction de la librairie et devint, à ce titre, propriétaire et rédacteur en chef d'un journal intitulé le Télégraphe, qu'il publia d'abord en trois langues, français, allemand et italien, puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra, sur la langue et la littérature du pays, de nombreux articles dont on peut prendre idée par ceux qu'il mit plus tard dans le Journal des Débats 183. Jean Sbogar et Smarra, et Mademoiselle de Marsan, furent, dès cette époque, ses secrètes et poétiques Conquêtes.

Note 183: (retour) Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses Mélanges de Littérature et de Critique, 1820.

L'arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir donner à sa fortune une face nouvelle; la place de secrétaire-général de l'intendance d'Illyrie lui fut proposée; il négligea ces avantages, et l'occasion rapide ne revint pas. L'abandon des provinces illyriennes le ramena en France, à Paris, ce centre final d'où jusque-là il avait toujours été repoussé. Il entra dans la rédaction des Débats, alors Journal de l'Empire, et que dirigeait encore M. Étienne. On assure que quand Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppléa dans les feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant sa manière; si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signé; il faut prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus apparents on ne le retrouve pas.

Nodier, revenu en France, avait trente ans passés; il doit être mûr; le voilà au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, l'atmosphère est bien fiévreuse, et les temps plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai pas de le deviner et de le suivre à travers ces enthousiastes chaleurs de la première et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le rejetèrent à douze années en arrière, aux fougues politiques du Consulat: le 18 mars, il écrivit dans le Journal des Débats une autre Napoléone, une philippique à l'envi de celle que Benjamin Constant y lançait vers le même moment. Il résista mieux à l'épreuve du lendemain. Non pas tout à fait Napoléon, il est vrai, mais Fouché le fit venir, et lui demanda ce qu'il voulait.—«Eh bien! donnez-moi cinq cents francs... pour aller à Gand.» Il est l'auteur de la pièce intitulée Bonaparte au 4 mai, qui parut dans le Nain jaune et dans le Moniteur de Gand; il est l'auteur du vote attribué à divers royalistes, et qui circula au Champ-de-Mai: «Puisqu'on veut absolument pour la France un souverain qui monte à cheval, je vote pour Franconi.» Au reste, il se déroba de Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa à la campagne dans un château ami.

Les années qui suivent, et où se rassemble avec redoublement son reste de jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à tant d'emplois divers d'une verve continuelle et en tous sens exhalée: journaliste, romancier, bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et très-assidu au théâtre, témoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur dès le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par accès vers les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et l'entomologie: un jour, ou plutôt une nuit, qu'il errait au bois de Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne à la main, il se vit arrêté comme malfaiteur.

Il demeura jusqu'en 1820 dans la rédaction des Débats, et ne passa qu'alors à celle de la Quotidienne, sans préjudice des journaux de rencontre. Il publia Jean Sbogar en 1818, Thérèse Aubert en 1819, Adèle en 1820, Smarra en 1821, Trilby en 1822: je ne touche qu'aux productions bien visibles. Chacun de ces rapides écrits était comme un écho français, et bien à nous, qui répondait aux enthousiasmes qui commençaient à nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur définitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur ensemble, leur multiplicité dénonçait un talent bien fertile, une incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes pages d'écrivain. A dater de 1820, la position littéraire de Nodier prit manifestement de la consistance.

Pour mettre un peu d'ordre à notre sujet et éviter (ce qui en est l'écueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le dénombrement, impossible peut-être à l'auteur lui-même, de tous les écrits qui lui sont échappés. Deux questions, qui dominent l'étendue de son talent, nous semblent à poser: 1° la nature et surtout le degré d'influence des grands modèles étrangers sur Nodier, qui, au premier aspect, les réfléchit; 2° sa propre influence sur l'école moderne qu'il devança, qu'il présageait dès 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit le premier en 1820.

L'influence des modèles étrangers sur Nodier (on peut déjà le conclure de notre étude suivie) est encore plus apparente que réelle. On a vu à ses débuts sa vocation marquée, on a saisi ses inclinations à l'origine. Il procède de Werther sans doute; mais on ne se compromet pas en affirmant que si Werther n'eût pas existé, il l'aurait inventé. Il ne connut longtemps de la littérature allemande que ce qui nous en arrivait par madame de Staël après Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait surtout: la ballade de Lénore, le Roi des Aulnes, la Fiancée de Corinthe, le Songe de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres secrètes de fantaisie et de terreur. Jean Sbogar, conçu en 1812 sur les lieux mêmes de la scène, était autre chose certainement que le Charles Moor de Schiller, et n'avait pas besoin de Rob-Roy. Ces neuves et vivantes descriptions du paysage, la scène dramatique d'Antonia au piano devant cette glace qui lui réfléchit brusquement, au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tête pâle et immobile de l'amant inconnu, ce sont là des marques aussi de franche possession et d'indépendante investiture. Trilby, le frais lutin, put naître sans l'Ondine de La Motte-Fouqué; Smarra se réclamait surtout d'Apulée. Il serait chimérique de prétendre ressaisir et désigner, au sein d'un talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de tous les rayons étrangers qui y rencontraient, y éveillaient une lumière vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse naturalisation en France durent imprimer à l'imagination de Nodier un nouvel ébranlement, une toute récente émulation de fantaisie; la lecture du Majorat le provoqua peut-être ou ne nuisit pas du moins à Inès ou à Lydie; le Songe d'or, ou la Fée aux Miettes, purent également se ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans tant de provocations du dehors, cette autre lignée bien directe au coin du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En somme, il m'est évident que Nodier se trouve originellement en France de cette famille poétique d'Hoffmann et des autres, et que s'il répond si vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce qu'ils traduisent en chants ou en récits, il se ressouvient tout aussitôt de l'avoir pensé, de l'avoir rêvé. Nodier peut être dit un frère cadet (bien Français d'ailleurs) des grands poëtes romantiques étrangers, et il le faut maintenir en même temps original: il était en grand train d'ébaucher de son côté ce qui éclatait du leur.

A l'égard de l'école française moderne, ce fut un frère aîné des plus empressés et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le plus matinal au téméraire assaut et séparé tout d'un coup de ceux-là, à jamais inconnus, qui probablement eussent aidé et succédé. Nulle aigreur ne suivit en lui ces mécomptes du talent et de la gloire. Les jeunes essais, qui désormais rejoignent ses espérances brisées, le retrouvent souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il avait connu et aimé Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche, éditeur d'André Chénier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse pour le chant inouï de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure, à la suite d'un article qui n'était pas sans réserve, si je ne me trompe, sur Han d'Islande; il découvrit vite, au langage vibrant du jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille, vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le même temps, par ses publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces auxquelles il prit une part effective au moins au début, il poussait à l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille France. Ses préfaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne haïssait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai père de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent été plus appréciés encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les avait pu confondre par endroits avec les alanguissements inévitables dus à la fatigue d'écrire beaucoup, à la nécessité d'écrire toujours. Nombre de ses images, qui expriment des nuances, des éclairs, des mouvements presque inexprimables (comme celle du goëland qui tombe, citée plus haut), étaient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une Poétique de l'école moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul peut-être n'aurait apporté un plus riche contingent d'exemples. Le petit volume de Poésies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait pu, s'il avait concentré ses facultés de grâce et d'harmonie en un seul genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour de lui était négligente d'elle-même et de ses propres trésors par trop dissipés. Deux ou trois tendres élégies, quelques chansonnettes nées d'une larme, surtout des contes délicieux datés d'époques déjà anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tôt songé, il y aurait eu là en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un dégoût bien vrai de la gloire, un pur amour du rêve y respiraient:

Loué soit Dieu! puisque dans ma misère,

De tous les biens qu'il voulut m'enlever,

Il m'a laissé le bien que je préfère:

O mes amis, quel plaisir de rêver,

De se livrer au cours de ses pensées,

Par le hasard l'une à l'autre enlacées,

Non par dessein: le dessein y nuirait!

L'heureux loisir qui délasse ma vie

Perd de son charme en perdant son secret;

Il est volage, irrégulier, distrait;

Le nonchaloir ajoute à son attrait,

Et sa douceur est dans sa fantaisie.

On se néglige, il semble qu'on s'oublie,

Et cependant on se possède mieux.

On doit alors à la bonté des Dieux

Deux attributs de leur grandeur suprême;

Car on existe, on est tout par soi-même,

Et l'on embrasse et les temps et les lieux.

En fait de biens chacun a son système,

Desquels le moindre a du prix à mon gré:

Si l'un pourtant doit être préféré,

Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime184.

Note 184: (retour) Le Fou du Pirée, conte.

La clarté facile et la grâce mélodieuse distinguent ce petit nombre de vers de Nodier; et il s'étend même assez souvent avec complaisance sur ce chapitre des qualités naturelles, pour qu'on y puisse voir sans malice une leçon insinuante à ses jeunes amis. En homme revenu et sage, il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas. Voici une pièce de lui peu connue, et qui n'a pas été insérée dans son volume de vers: c'est une petite Poétique, telle, ce me semble, qu'à deux ou trois mots près l'aurait pu signer La Fontaine.

DU STYLE.

«Tout bon habitant du Marais

Fait des vers qui ne coûtent guère,

Moi c'est ainsi que je les fais,

Et, si je voulois les mieux faire,

Je les ferois bien plus mauvais.»

C'est ainsi que parlait Chapelle,

Et moi je pense comme lui.

Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,

Voilà le vers qu'on se rappelle.

Rimer autrement, c'est ennui.

Peu m'importe que la pensée

Qui s'égare en objets divers,

Dans une phrase cadencée

Soumette sa marche pressée

Aux règles faciles des vers;

Ou que la prose journalière,

Avec moins d'étude et d'apprêts,

L'enlace, vive et familière,

Comme les bras d'un jeune lierre

Un orme géant des forêts;

Si la manière en est bannie

Et qu'un sens toujours de saison

S'y déploie avec harmonie,

Sans prêter les droits du génie

Aux débauches de la raison.

La parole est la voix de l'âme,

Elle vit par le sentiment;

Elle est comme une pure flamme

Que la nuit du néant réclame 185

Quand elle manque d'aliment.

Elle part prompte et fugitive,

Comme la flèche qui fend l'air,

Et son trait vif, rapide et clair,

Va frapper la foule attentive

D'un jour plus brillant que l'éclair.

Si quelque gêne l'emprisonne,

Déliez-vous de son lien.

Tout effort est contraire au bien,

Et la parole en vain foisonne,

Sitôt que le coeur ne dit rien.

Le simple, c'est le beau que j'aime,

Qui, sans frais, sans tours éclatants,

Fait le charme de tous les temps.

Je donnerais un long poème

Pour un cri du coeur que j'entends.

En vain une muse fardée

S'enlumine d'or et d'azur,

Le naturel est bien plus sûr.

Le mot doit mûrir sur l'idée,

Et puis tomber comme un fruit mûr.

Note 185: (retour) Je n'aime pas cette nuit du néant qui réclame une flamme; c'est la rime qui a donné cela.

Cette coulante doctrine de la facilité naturelle, cet épicuréisme de la diction, si bon à opposer en temps et lieu au stoïcisme guindé de l'art, a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style tout effort est contraire au bien, il n'entend parler que de l'effort qui se trahit, il oublie celui qui se dérobe.

Un an avant la publication de ses propres Poésies, Nodier donnait, de concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de Surville186, qui est en grande partie de sa façon. Il s'était prononcé dans ses Questions de Littérature légale contre l'authenticité des premières Poésies de Clotilde, et s'était même appuyé alors de l'opinion exprimée par M. de Roujoux187. Mais ce dernier possédait un manuscrit de M. de Surville avec des ébauches inédites de pastiches nouveaux, et les deux amis, malgré leur jugement antérieur, ne purent résister au plaisir de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente.

Note 186: (retour) Poésies inédites de Clotilde de Surville, chez Nepveu, 1826.
Note 187: (retour) Au tome II, page 89, des Révolutions des Sciences et des Beaux-Arts.

Comme, après tout, la prétendue Clotilde est un poëte de l'école poétique moderne, un bouton d'églantine éclos en serre à la veille de la renaissance de 1800, il convenait à Nodier, ce précurseur universel, d'y toucher du doigt. Il se trouve mêlé, plus on y regarde, à toutes les brillantes formes d'essai, à tous les déguisements du romantisme.

En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu'il aurait pu songer à se rattacher et à conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et aimer, Nodier sans prétention, sans morgue, sans regret, ne fut aux poëtes survenants que le frère aîné, comme je l'ai dit, et le premier camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant, désintéressé, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur et le plus sensible. Si on l'eût écouté, volontiers il ne leur eût été qu'un héraut d'armes.

Sur ces entrefaites, son existence s'était assise enfin et fixée. Il avait tâché de renoncer, dès 1820, à la politique si effervescente; son insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas changé. En 1824, M. Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile très-éclairé, le nomma, sur sa réputation et sans qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de l'Arsenal en remplacement de l'abbé Grosier qui venait de mourir. Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se prolonge, est toujours embarrassante à finir; rien n'est pénible à démêler comme les confins des âges (Lucanus an Appulus, anceps); il faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans sa retraite une fois trouvée, au soleil, au milieu des livres dont une élite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des après-midi flâneuses, des matinées studieuses, liseuses, et de plus en plus productives de pages toujours plus goûtées. Je me figure que bien des journées de Le Sage, de l'abbé Prévost vieillissant, se passaient ainsi. Les travaux même non voulus, les heures assujetties dont on se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en avançant, il faut croire que la fatigue intérieure et trop réelle se trompe, s'élude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais quel penseur misanthropique a dit, en façon de recette et de conseil: «Un peu d'amertume dans les talents sur l'âge est comme quelque chose d'astringent qui donne du ton.» Assez d'écrivains éminents en ont eu de reste: ils n'ont pas ménagé cette dose d'astringent; Nodier, lui, en manque tout à fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt gagné, elle s'est comme échauffée d'une douce chaleur, en déployant au couchant la diversité de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa manière quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualités élargies n'ont pas dépassé la mesure en se continuant, et elles ont rencontré, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse, Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus colorée. Séraphine, Amélie, la fleur de ces récits heureux, l'ont assez prouvé: qu'on y ajoute la première partie d'Inès, on aura le plus parfait et le dernier mot de sa manière. Qu'on ne dédaigne pas non plus, comme échantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, où, sous prétexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a tel petit extrait sur la reliure moderne, qui commence, à la lettre, par un hymne au rossignol188.

Note 188: (retour) Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une dernière nouvelle de lui, intitulée Franciscus Columna, où il se retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman logé dans un cadre de bibliographie, une fleur toute fraîche conservée entre les feuillets d'un vieux livre.

En 1832, ses oeuvres complètes, et pourtant choisies encore, parurent pour la première fois, et vinrent déployer, en une série imposante, les titres jusqu'alors épars d'une renommée qui dès longtemps ne se contestait plus. En 1834, l'Académie française, réparant de trop longs délais, le choisit à l'unanimité en remplacement de M. Laya. Nodier, qui s'était pris tant de fois de raillerie au célèbre corps, fut saisi d'une joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de récipiendaire ne respire peut-être, à l'égal du sien, l'expansion sentie de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un dévouement sans réserve à ses devoirs d'académicien: le Dictionnaire futur n'a pas de fondateur plus absorbé ni plus amusé que lui. Et qui donc serait plus capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures de chaque mot à travers la langue? Odyssée pour Odyssée, celle-là, à ses yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus, il se passionne, en sceptique qu'on croirait crédule, à ces menues questions de vocabulaire, d'étymologie, d'orthographe; prenez garde! elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une façon détournée et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se délasse de l'ennui de trop penser. Il s'en délasse à moins de frais, avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal rajeunissant, où tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent un passé encore présent, un frais sentiment d'eux-mêmes, et des souvenirs qui semblent à peine des regrets, dans une atmosphère de poésie, de grâce et d'indulgence.

1er Mai 1840.




CHARLES NODIER
APRÈS LES FUNÉRAILLES189.

Note 189: (retour) Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes parurent quelques jours après, dans la Revue des Deux Mondes.

La mort est à l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La littérature contemporaine, qu'on dit si éparse et sans drapeau, ne se donne plus rendez-vous qu'à de funèbres convois. La mort de Charles Nodier n'a pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne; et quoiqu'il eût passé le terme de soixante ans, ce qui est toujours un long âge pour une vie si remplie de pensées et d'émotions, on ne peut, quand on l'a connu, c'est-à-dire aimé, s'ôter de l'idée qu'il est mort jeune. C'est que Nodier l'était en effet; une certaine jeunesse d'imagination et de poésie a revêtu jusqu'au bout chacune de ses paroles, chaque ligne échappée de lui; le souffle léger ne l'a pas quitté un instant. Quand il n'était point brisé par la fatigue et succombant à la défaillance, il se relevait aussitôt et redevenait le Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le geste, même par l'attitude. Il y a de ces organisations élancées et gracieuses qui ressemblent à un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a toujours l'air jeune, même quand il est vieux. Dans des vers charmants que les lecteurs de cette Revue n'ont certes pas oubliés, Alfred de Musset, répondant à des vers non moins aimables du vieux maître190, lui disait, à propos de cette fraîcheur et presque de cette renaissance du talent:

Si jamais ta tête qui penche

Devient blanche,

Ce sera comme l'amandier,

Cher Nodier.

Ce qui le blanchit n'est pas l'âge,

Ni l'orage;

C'est la fraîche rosée en pleurs

Dans les fleurs.

Note 190: (retour) Revue des Deux Mondes du 1er juillet et du 15 août 1843.

Nous-même, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de caractériser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple et si coloré, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie191. On ne trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits si regrettables et plus que jamais présents à tous, en ce moment de mystère et de deuil où le moule se brise, où la forme visible s'évanouit.

Note 191: (retour) Revue du 1er mai 1840; il s'agit de l'article précédent.

Charles Nodier était né à Besançon, en avril 1780; il fit ses études dans sa ville natale, et, sauf quelques échappées à Paris, il passa sa première jeunesse dans sa province bien-aimée. Aussi peut-on dire qu'il resta Comtois toute sa vie; au milieu de sa diction si pure et de sa limpide éloquence, il avait gardé de certains accents du pays qui marquaient par endroits, donnaient à l'originalité plus de saveur, et l'imprégnaient à la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut errante, poétique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. Là-dessus les souvenirs des contemporains ne tarissent pas; quand une fois le nom de Nodier est prononcé devant le bon Weiss (aujourd'hui inconsolable), devant quelqu'un de ces amis et de ces témoins d'autrefois, tout un passé s'ébranle et se réveille, les histoires, les aventures s'enchaînent et se multiplient, l'Odyssée commence. Combien elle abondait surtout aux lèvres de Nodier lui-même, dans ces soirées de dimanche où debout, appuyé à la cheminée, un peu penché, il renonçait à sa veine de whist, décidément trop contraire ce soir-là, et consentait à se ressouvenir! Bien que dans ses Souvenirs de Jeunesse, et dans cette foule d'anecdotes et de nouvelles publiées, il n'ait cessé de puiser à la source secrète et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si on ne l'a pas entendu causer, on ne le connaît, on ne l'apprécie comme conteur qu'à demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes les aventures, politique et sentimentale tour à tour, passant de la conspiration à l'idylle, de l'étude innocente et austère au délire romanesque, mais arrêtant, coupant le tout assez à temps pour n'en recueillir que l'émotion et n'en posséder que le rêve. Nul plus que lui n'évita ce que les autres prudents recherchent et recommandent si fort, la grande route, la route battue; mais il connut, il découvrit tous les sentiers. Que de miel, que de rosée à travers les ronces! En ne songeant qu'à pousser au hasard les heures et à tromper éperdument les ennuis, il amassait le butin pour les années apaisées, pour la saison tardive du sage. Nous en avons joui à le lire, à l'écouter; lui-même en a joui à y revenir.

De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de toutes ses erreurs même, il était résulté à la longue, chez cette nature la mieux douée, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus délicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables soeurs de notre jeunesse qui nous quittent une à une en chemin, et qu'il nous faut ensevelir, il lui en était resté deux, jusqu'au dernier jour fidèles, deux muses se jouant à ses côtés, et qui n'ont déserté qu'à l'heure toute suprême le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grâce.

Aucun écrivain n'était plus fait que Nodier pour représenter et pour exprimer par une définition vivante ce que c'est qu'un homme littéraire, en donnant à ce mot son acception la plus précise et la plus exquise. Nos hommes distingués, nos personnages éminents dans les grandes carrières tracées, ne se rendent pas toujours bien compte de ce genre de mérite compliqué, fugitif, et sont tentés de le méconnaître. L'exemple de Nodier est là qui les réfute aujourd'hui et de la seule manière convenable en telle matière, c'est-à-dire qui les réfute avec charme. Être un esprit littéraire, ce n'est pas, comme on peut le croire, venir jeune à Paris avec toute sorte de facilité et d'aptitude, y observer, y deviner promptement le goût du jour, la vogue dominante, juger avec une sorte d'indifférence et s'appliquer vite à ce qui promet le succès, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau sujet propre à intéresser les contemporains et à pousser haut l'auteur. Non, il peut y avoir dans le rôle que je viens de tracer beaucoup de talent littéraire sans doute, mais l'esprit même, l'inspiration qui caractérisent cette nature particulière n'y est pas. Tout homme né littéraire aime avant tout les lettres pour elles-mêmes; il les aime pour lui, selon la veine de son caprice, selon l'attrait de sa chimère: Quem tu Melpomene semel. Il laisse la foule, si elle lui déplaît, et s'en va égarer ses belles années dans les sentiers. Les sujets qu'il choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui arrivent point par le bruit du dehors et comme un écho de l'opinion populaire; ils tiennent plutôt à quelque fibre de son coeur, ou il ne les demande qu'à l'écho des bois. Ce sont parfois des poursuites, des entraînements singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux et qui ne songent qu'à arriver ne se rendent pas bien compte, et auxquels ils sourient non sans quelque pitié. Patience! tout cela un jour s'achève et se compose. Cet intérêt qui manquait d'abord au sujet, le talent le lui imprime, et il le crée pour ceux qui viennent après lui. Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-là, et l'élite des générations humaines saura le goûter. Qui donc plus que Nodier a prodigué en littérature, même en critique, ces créations piquantes, imprévues, non point si passagères qu'on pourrait le croire? elles s'ajouteront au dépôt des pièces curieuses et délicates, dont les connaisseurs futurs, les Nodier de l'avenir s'occuperont.

Nous disons que Nodier fut toujours le même jusqu'à la fin, toujours le Nodier des jeunes années; nous devons faire remarquer pourtant que sa vie littéraire se peut diviser en deux parts sensiblement différentes. Il ne vint s'établir à Paris qu'au commencement de la Restauration, et, pendant ces années politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander à cette imagination si vive le calme souriant où nous l'avons vu depuis. En usant alors à la hâte ce surplus des passions dont le milieu de la vie se trouve souvent comme embarrassé, il se préparait à cette indifférence du sage, à cette bienveillance finale, inaltérable, à peine aiguisée d'une légère ironie. Fixé à l'Arsenal depuis 1824, il put, pour la première fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue par l'orage; sa maturité d'écrivain date de là. Il était de ces natures excellentes qui, comme les vins généreux, s'améliorent et se bonifient encore en avançant. Plus sa destinée continua depuis ce premier moment de s'établir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en vigueur, en louable et libre emploi. Nommé il y a dix ans à l'Académie française, il y trouva une carrière toute préparée et enfin régulière pour ses facultés sérieuses, pour ses études les plus chéries. Ce qu'il avait entrepris et déjà exécuté de travaux et d'articles pour le nouveau Dictionnaire historique de la langue française ne saurait être apprécié en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture; ce qui est bien certain, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence voués au technique et à une sorte de sécheresse, toute la grâce et la fertilité de ses développements; il n'avait pas seulement la science de la philologie, il en avait surtout la muse192.

Note 192: (retour) On a raconté une anecdote assez piquante: Nodier lisait dans une séance particulière de l'Académie l'article Abolition du Dictionnaire: «Abolition, substantif féminin, etc., etc...; prononcez abolicion.—«Votre dernière remarque me paraît inutile, dit un académicien présent, car on sait bien que devant l'i le t a toujours le son du c.»—«Mon cher confrère, ayez picié de mon ignorance, répond Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'amicié de me répéter la moicié de ce que vous venez de me dire.» On juge de l'éclat de rire universel qui saisit la docte assemblée; on ajoute que l'académicien réfuté (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.

Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru plus fécond d'idées, plus inépuisable d'aperçus, plus sûr de sa plume toujours si flexible et si légère, qu'en ces dernières années et dans les morceaux mêmes dont il enrichissait nos recueils, fiers à bon droit de son nom. Il avait acquis avec l'âge assez d'autorité, ou, si ce mot est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre franchement l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-être de nos progrès les plus vantés. Le docteur Nèophobus ne s'y épargnait pas, et ceux même qui se trouvaient atteints en passant ne lui gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don, était d'être inévitablement aimé. Il faut lui savoir gré pourtant, un gré sérieux, d'avoir, en plus d'une circonstance, opposé aux abus littéraires cette expression franche, cette contradiction indépendante qui, dans une nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait tout son prix.

Le dernier morceau qu'il ait donné à cette Revue, le dernier acte de présence de Nodier, ç'a été ses agréables stances à M. Alfred de Musset: