Après cela, cette part faite à un certain pli très-creusé du caractère de La Fayette, je crois que l'expérience pour lui ne fut pas vaine, et qu'il y eut de ce coté un autre pli en sens opposé, non moins creusé peut-être, et dont son rôle officiel a dissimulé la profondeur. Lorsque, apprenant la mort de son ami La Rochefoucauld, il écrivait de sa prison que le charme était détruit et que le sourire de la multitude n'avait plus pour lui de délices, il allait trop loin, il oubliait l'effet du temps qui cicatrise; le sourire, plus tard, à ses yeux est encore revenu. Pourtant on l'a vu depuis, en chaque circonstance décisive, se méfier après le premier moment, et malgré sa bonne contenance, n'être pas fâché d'abréger. Il n'a pas tout à fait tenu ni dû tenir ce qu'il écrivait à madame de La Fayette (30 octobre 1799): «Quant à moi, chère Adrienne, que vous voyez avec effroi prêt à rentrer dans la carrière publique, je vous proteste que je suis peu sensible à beaucoup de jouissances dont je fis autrefois trop de cas. Les besoins de mon âme sont les mêmes, mais ont pris un caractère plus sérieux, plus indépendant des coopérateurs et du public dont j'apprécie mieux les suffrages. Terminer la Révolution à l'avantage de l'humanité, influer sur des mesures utiles à mes contemporains et à la postérité, rétablir la doctrine de la liberté, consacrer mes regrets, fermer des «blessures, rendre hommage aux martyrs de la bonne cause, seraient pour moi des jouissances qui dilateraient encore mon coeur; mais je suis plus dégoûté que jamais, je le suis invinciblement de prendre racine dans les affaires publiques; je n'y entrerais que pour un coup de collier, comme on dit, et rien, rien au monde, je vous le jure sur mon honneur, par ma tendresse pour vous et par les mânes de ce que nous pleurons, ne me persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis formé et dans lequel nous passerons tranquillement le reste de notre vie.» Mais s'il est loin de les avoir tenues à la lettre, il semble s'être toujours souvenu de ces paroles et ne s'être jamais trop départi du sentiment qu'il y exprime. Si l'on excepte, en effet, sa longue campagne politique sous la Restauration, durant laquelle il combattit à son rang d'opposition avancée, comme c'était le devoir de tous les amis des libertés publiques, il ne parut jamais en tête et hors de ligne que pour un coup de collier. Et alors, comme on l'a vu en 1830, il avait une hâte extrême de se décharger: Qu'on en finisse, et que les droits de l'humanité soient saufs!—C'est ainsi que son expérience acquise se concilia du mieux qu'elle put avec son inaltérable faculté d'espérer et avec sa foi morale et sociale persistante.
On trouvera dans la lettre à M. de Maubourg, dont je ne saurais assez signaler l'intérêt et l'importance, l'arriére-pensée finale de La Fayette (si je l'ose appeler ainsi), et l'explication de son prenez-y-garde dans ces moments décisifs où, plus tard, il s'est trouvé à portée de tout. Cette lettre démontre de plus, à mes yeux, que ce qui arriva, à partir du 8 août 1830, ne déjoua pas l'idée intérieure de La Fayette autant que lui-même le crut et le ressentit. Il écrivait en 1799: «Les uns espèrent que la persécution m'aura un peu aristocratisé; les autres m'identifient à la royauté constitutionnelle, et les républicains disent qu'à présent je serai pour la république comme j'étais pour elle dans les États-Unis. Mais toutes ces idées ne sont que secondaires, parce que réellement «la masse nationale n'est ni royaliste, ni républicaine, ni rien de ce qui demande une réflexion politique; elle est contre les jacobins, contre les conventionnels, contre ceux qui règnent depuis que la république a été établie; elle veut être débarrassée de tout cela, fût-ce par la contre-révolution, mais préfère s'arrêter à quelque chose de constitutionnel; elle sera si contente d'un état de choses supportable, qu'elle trouverait ensuite mauvais qu'on voulût la remuer pour quoi que ce fût.» Il écrivait encore à cette date: «Tout est bon, excepté la monarchie aristocratico-arbitraire et la république despotique.» Il est vrai qu'en 1830 son coeur devait être redevenu plus exigeant; les années de lutte, sous la Restauration, lui avaient fait croire à une forte et stable reconstitution d'esprit public; ce n'était plus comme en ce temps de 1799, où il disait: nos amis (les constitutionnels) qu'il est impossible de faire sortir de leur trou. Ici tout le monde était en ligne. Cette Restauration, contre les excès de laquelle on s'entendait si bien, me fait l'effet d'avoir été le plus prolongé et le plus illusoire des rideaux. Quand il se déchira, tout ce qui n'était uni qu'en face se rompit du coup. La Fayette, en 1799, écrivait à merveille sur les périls du dehors qu'on exagérait: «Dans tout ce qui regarde l'opposition aux étrangers, il y a toujours un moment où notre nation semble rebondir et dérange toutes les espérances de la politique.» Il avait pu oublier en 1830, au lendemain des trois jours, cette maxime inverse et qui n'est pas moins vraie, que, dans tout ce qui concerne la pratique intérieure et l'organisation sérieuse des garanties, il y a toujours un moment où notre nation, si près qu'elle en soit, échappe et déconcerte toutes les espérances du patriotisme. Pourtant, encore une fois, la lettre à M. de Maubourg et celles qu'il écrivait à cette époque me prouvent que La Fayette se serait résigné, en 1799, à quelque chose de semblable à l'ordre actuel, ou même de moins bien, et qu'entre ce qu'on a et lui il n'y a, au fond, que de ces nuances qui se perdent et se regagnent constitutionnellement. Cela n'empêche pas qu'on ne l'ait vu, à un certain moment, mécontent de l'oeuvre à laquelle il avait aidé; il se crut joué, il se repentit. La conclusion, nullement politique, et toute morale, que j'en veux tirer, c'est que la réalisation d'un ordre rêvé est toujours inférieure à l'idéal, même le plus modéré, qu'on s'en faisait; que les imperfections et les insuffisances, non-seulement des hommes, mais des principes, se font sentir et sortent de toutes parts le jour où le monde est à eux, et que nulle fin humaine, en aboutissant, ne répondra à la promesse des précurseurs. S'ils étaient là, comme La Fayette, pour la juger, ils la jugeraient avortée, ou bien, pour se faire illusion encore, ils la jugeraient ajournée; ils attendraient, pour clore à souhait, je ne sais quel cinquième acte, qui, en venant, ne clorait pas davantage. Ainsi l'homme, sur le débris et la pauvreté de son triomphe, meurt mécontent. Je ne veux pas rire: mais La Fayette, désappointé en mourant, me fait exactement l'effet de Boileau. Oui, Boileau, de son vivant, triomphe: il est réputé législateur à satiété; son Art poétique a force de loi; la Déclaration des Droits n'a pas mieux tué les privilèges que ce programme du Parnasse n'a tué l'ancien mauvais goût. Eh bien! Boileau mourant croit tout perdu et manqué; il en est à regretter les Pradons du temps de sa jeunesse, qu'il appelle des soleils en comparaison des rimeurs nouveaux. En quoi Boileau a tort et raison en cela, je ne le recherche pas pour le moment; je reprendrai cette thèse ailleurs. Comme résultat, mon idée est que le voeu de Boileau, comme celui de La Fayette, n'avait qu'en partie manqué; en gros, et pour d'autres que lui, le but semblait atteint et l'objet obtenu. Mais je m'arrête; je ne voudrais pas avoir l'air badin, ni paraître rien rabaisser dans mes comparaisons. On pardonnera aux habitudes littéraires, si je rapporte ainsi les grandes choses aux petites, et les politiques aux rimeurs, qui me sont guère dans l'État que des joueurs de quille, comme disait Malherbe.
La rentrée de La Fayette en France après le 18 brumaire, son attitude au milieu des partis dès lors simplifiés, ses réponses aux avances du chef comme à celles de la minorité opposante, tout cela est raconté avec un intérêt supérieur et plus qu'anecdotique, dans l'écrit intitulé Mes Rapports avec le premier Consul, dont j'ai précédemment cité l'éloquente conclusion. On voit, dans ces récits de conversations, à quel degré La Fayette a le propos historique, le mot juste de la circonstance et comme la réplique à la scène. Un jour, causant avec Bonaparte, à Morfontaine chez Joseph, il s'aperçut que les questions du Consul tendaient à lui faire étaler ses campagnes d'Amérique: «Ce furent, répondit-il en coupant court, les plus grands intérêts de l'univers décidés par des rencontres de patrouilles.» Il a beaucoup de ces mots-là, soit au balcon populaire et en plein vent, comme il dit, soit dans le salon.
Son rôle, ou plutôt l'absence de tout rôle, à cette époque du Consulat et de l'Empire, est dictée par un tact politique et moral des plus parfaits. Quand on demandait à Sieyès ce qu'il avait fait pendant la Terreur, il répondait: J'ai vécu. La Fayette pouvait plus à bon droit et plus à haute voix répondre, et il répondait: «Ce que j'ai fait durant ces douze années? je me suis tenu debout.» C'était assez, c'était unique, au milieu des prosternations universelles. Il avait beau s'ensevelir à Lagrange, dans une vie de fermier et de patriarche, on le savait là; Bonaparte ne le perdit jamais de l'oeil un instant: «Tout le monde en France est corrigé, disait-il un jour dans une sortie au Conseil d'État, il n'y a qu'un seul homme qui ne le soit pas, La Fayette! il n'a jamais reculé d'une ligne. Vous le voyez tranquille; eh bien! je vous dis, moi, qu'il est tout prêt à recommencer.» La Fayette (et lui-même le dit presque en propres termes) s'appliqua à se conserver sous l'Empire comme un exemplaire de la vraie doctrine de la liberté, exemplaire précieux et à peu près unique, sans tache et sans errata, avec le Victrix causa Diis pour épigraphe. Ce sont là de ces volumes qui, comme ceux des Vies de Plutarque, ne sont jamais dépareillés, même quand on n'en a qu'un.
Les vertus de famille, la bonté morale et l'excellence du coeur pour tout ce qui l'approchait, ont, par endroits, leur expression touchante dans ces Mémoires, et les pieux éditeurs, en y apportant la discrétion et la pudeur qui marquent les affections les plus sacrées, n'ont cependant pu ni dû supprimer, en fait d'intimité, tous les témoignages. Sans craindre d'abonder moi-même, je veux citer en entier la belle lettre de janvier 1808, à M. de Maubourg, sur la mort de madame de La Fayette. Par son dévouement, son héroïsme conjugal et civique durant la prison d'Olmütz, cette noble personne appartient aussi à l'histoire; on a lu d'ailleurs avec un agrément imprévu les piquantes et gracieuses lettres adressées à mon cher coeur, au premier départ pour l'Amérique91; en voici la contre-partie pathétique et funèbre:
«Je ne vous ai pas encore écrit, mon cher ami, du fond de l'abîme de malheur où je suis plongé... j'en étais bien près lorsque je vous ai transmis les derniers témoignages de son amitié pour vous, de sa confiance dans vos sentiments pour elle. On vous aura déjà parlé de la fin angélique de cette incomparable femme. J'ai besoin de vous en parler encore; ma douleur aime à s'épancher dans le sein du plus constant et cher confident de toutes mes pensées au milieu de foules ces vicissitudes où souvent je me suis cru malheureux; mais, jusqu'à présent, vous m'avez trouvé plus fort, que mes circonstances; aujourd'hui, la circonstance est plus forte que moi.
Note 91: (retour) Elles avaient été citées de préférence par la plupart des journaux.
«Pendant les trente-quatre années d'une union où sa tendresse, sa boulé, l'élévation, la délicatesse, la générosité de son âme, charmaient, embellissaient, honoraient ma vie, je me sentais si habitué à tout ce qu'elle était pour moi, que je ne le distinguais pas de ma propre existence. Elle avait quatorze ans et moi seize lorsque son coeur s'amalgama à tout ce qui pouvait m'intéresser. Je croyais bien l'aimer, avoir besoin d'elle; mais ce n'est qu'en la perdant que j'ai pu démêler ce qui reste de moi pour la suite d'une vie qui avait paru livrée à tant de distractions, et pour laquelle néanmoins il n'y a plus ni bonheur, ni bien-être possible. Le pressentiment de sa perte ne m'avait jamais frappé comme le jour où, quittant Chavaniac, je reçus un billet alarmant de madame de Tessé; je me sentis atteint au coeur. George fut effrayé d'une impression qu'il trouvait plus forte que le danger. En arrivant très-rapidement à Paris, nous vîmes bien qu'elle était fort malade; mais il y eut dès le lendemain un mieux que j'attribuai un peu au plaisir de nous revoir...
«Voilà bien des souvenirs que j'aime à déposer dans votre sein, mon cher ami; mais il ne nous reste que des souvenirs de cette femme adorable à qui j'ai dû un bonheur de tous les instants, sans le moindre nuage. Quoiqu'elle me fût attachée, je puis le dire, par le sentiment le plus passionné, jamais je n'ai aperçu eu elle la plus légère nuance d'exigence, de mécontentement, jamais rien qui ne laissât la plus libre carrière à toutes mes entreprises; et si je me reporte au temps de notre jeunesse, je retrouverai en elle des traits d'une délicatesse, d'une générosité sans exemple. Vous l'avez toujours vue associée de coeur et d'esprit à mes sentiments, à mes voeux politiques, jouissant de tout ce qui pouvait être de quelque gloire pour moi, plus encore de ce qui me faisait, comme elle le disait, connaître tout entier; jouissant surtout lorsqu'elle me voyait sacrifier des occasions de gloire à un bon sentiment.—Sa tante, madame de Tessé, me disait hier: «Je n'aurais jamais cru qu'on pût être aussi fanatique de vos opinions et aussi exempte de l'esprit de parti.» En effet, jamais son attachement à notre doctrine n'a un instant altéré son indulgence, sa compassion, son obligeance pour les personnes d'un autre parti; jamais elle ne fut aigrie par les haines violentes dont j'étais l'objet, les mauvais procédés et les propos injurieux à mon égard, toutes sottises indifférentes à ses yeux du point où elle les regardait et où sa bonne opinion de moi voulait bien me placer.—Vous savez comme moi tout ce qu'elle a été, tout ce qu'elle a fait pendant la Révolution. Ce n'est pas d'Être venue à Olmütz, comme l'a dit Charles Fox, «sur les ailes du devoir et de l'amour,» que je veux la louer ici, mais c'est de n'être partie qu'après avoir pris le temps d'assurer, autant qu'il était en elle, le bien-être de ma tante et les droits de nos créanciers; c'est d'avoir eu le courage d'envoyer George en Amérique.—Quelle noble imprudence de coeur à rester presque la seule femme de France compromise par son nom, qui n'ait jamais voulu en changer92! Chacune de ses pétitions ou réclamations a commencé par ces mois: La femme La Fayette. Jamais cette femme, si indulgente pour les haines de parti, n'a laissé passer, lorsqu'elle était sous l'échafaud, une réflexion contre moi sans la repousser, jamais une occasion de manifester mes principes sans s'en honorer et dire qu'elle les tenait de moi; elle s'était préparée à parler dans le même sens au tribunal, et nous avons tous vu combien cette femme si élevée, si courageuse dans les grandes circonstances, était bonne, simple, facile dans le commerce de la vie, trop facile même et trop bonne, si la vénération qu'inspirait sa vertu n'avait pas composé de tout cela une manière d'être tout à fait à part. C'était aussi une dévotion à part que la sienne. Je puis dire que, pendant trente-quatre ans, je n'en ai pas éprouvé un instant l'ombre de gêne; que toutes ses pratiques étaient sans affectation subordonnées à mes convenances; que j'ai eu la satisfaction de voir mes amis les plus incrédules aussi constamment accueillis, aussi aimés, aussi estimés, et leur vertu aussi complètement reconnue que s'il n'y avait pas eu de différence d'opinions religieuses; que jamais elle ne m'a exprimé autre chose que l'espoir qu'en y réfléchissant encore, avec la droiture de coeur qu'elle me connaissait, je finirais par être convaincu. Ce qu'elle m'a laissé de recommandations est dans le même sens, me priant de lire, pour l'amour d'elle, quelques livres, que certes j'examinerai de nouveau avec un véritable recueillement: et appelant sa religion, pour me la faire mieux aimer, la souveraine liberté, de même qu'elle me citait avec plaisir ce mot de Fauchet: «Jésus-Christ mon seul maître.»—On a dit qu'elle m'avait beaucoup prêché; ce n'était pas sa manière.—Elle m'a souvent exprimé, dans le cours de son délire, la pensée qu'elle irait au ciel; et oserai-je ajouter que cette idée ne suffisait pas pour prendre son parti de me quitter? Elle m'a dit plusieurs fois: «Cette vie est courte, troublée... réunissons-nous en Dieu, passons ensemble l'éternité.» Elle m'a souhaité et à nous tous la paix du Seigneur.
Note 92: (retour) La plupart des femmes d'émigrés avaient, en 1793, rempli la formalité d'un divorce simulé, pour mettre à l'abri une portion de leur fortune.
«Quelquefois on l'entendait prier dans son lit. Il y eut, une des dernières nuits, quelque chose de céleste à la manière dont elle récita deux fois de suite, d'une voix forte, un cantique de Tobie applicable à sa situation, le même qu'elle avait récité à ses filles en apercevant les clochers d'Olmütz93. Voilà comment cet ange si tendre a parlé dans sa maladie, ainsi que dans les dispositions qu'elle avait faites il y a quelques années, et qui sont un modèle de tendresse, de délicatesse et d'éloquence du coeur.
Note 93: (retour) Voici le texte du cantique récité par madame de La Fayette à l'aspect d'Olmütz, quand elle vint partager la captivité du général au mois d'octobre 1795: «Seigneur, vous êtes grand dans l'éternité, votre règne s'étend dans tous les siècles, vous châtiez et vous sauvez, vous conduisez: les hommes jusqu'au tombeau, et vous les en ramenez, et nul ne se peut soustraire à votre puissante main. Rendez grâces au Seigneur, enfants d'Israël, et louez-le devant les nations, parce qu'il vous a ainsi dispersés parmi les peuples qui ne le connaissent point, afin que vous publiiez ses miracles, et que vous leur appreniez qu'il n'y en a point d'autre que lui qui soit le Dieu tout-puissant. C'est lui qui noua a châtiés à cause de nos iniquités, et c'est lui qui nous sauvera pour signaler sa miséricorde. Considérez donc la manière dont il nous a traités, bénissez-le avec crainte et avec tremblement, et rendez hommage par vos oeuvres au Roi de tous les siècles. Pour moi je le bénirai dans cette terre où je suis captive, etc.» (Tobie, chap. XIII, v. 2, 3, 4, 5, 6 et 7.)
«Vous parlerai-je du plaisir sans cesse renaissant que me donnait une confiance entière en elle, jamais exigée, reçue au bout de trois mois comme le premier jour, justifiée par une discrétion à toute épreuve, par une intelligence admirable de tous les sentiments, les besoins, les voeux de mon coeur; et tout cela mêlé à un sentiment si tendre, à une opinion si exaltée, à un culte, si j'ose dire, si doux et si flatteur, surtout de la personne la plus parfaitement naturelle et sincère qui ait jamais existé?
«C'est lundi que cette angélique femme a été portée, comme elle l'avait demandé, auprès de la fosse où reposent sa grand'mère, sa mère et sa soeur, confondues avec seize cents victimes94; elle a été placée à part, de manière à rendre possibles les projets futurs de notre tendresse. J'ai reconnu moi-même ce lieu lorsque George m'y a conduit jeudi dernier, et que nous avons pu nous agenouiller et pleurer ensemble.
Note 94: (retour) Dans le cimetière de Piepus.
«Adieu, mon cher ami; vous m'avez aidé à surmonter quelques accidents bien graves et bien pénibles auxquels le nom de malheur peut être donné jusqu'à ce qu'on ait été frappé du plus grand des malheurs du coeur: celui-ci est insurmontable; mais, quoique livré à une douleur profonde, continuelle, dont rien ne me dédommagera; quoique dévoué à une pensée, un culte hors de ce monde (et j'ai plus que jamais besoin de croire que tout ne meurt pas avec nous), je me sens toujours susceptible des douceurs de l'amitié... Et quelle amitié que la vôtre, mon cher Maubourg!
«Je vous embrasse en son nom, au mien, au nom de tout ce que vous avez été pour moi depuis que nous nous connaissons.»
La Fayette rentre en scène en 1815, et, à part deux ou trois années de retraite encore au commencement de la seconde Restauration, on peut dire qu'il ne quitte plus son rôle actif jusqu'à sa mort. Un écrit assez considérable et inachevé95 expose la situation publique et sa propre attitude en 1814 et 1815. En la faisant bien comprendre dans son ensemble, il reste un point auquel il réussit difficilement à nous accoutumer: c'est lorsqu'aux Cent-Jours, et Bonaparte arrivant sur Paris, La Fayette, qui s'est rendu à une conférence chez M. Lainé, propose de défendre la capitale contre le grand ennemi; il se trouve seul de cet avis énergique avec M. de Chateaubriand. Mais M. de Chateaubriand, c'est tout simple, en proposant de mourir en armes, s'il le fallait, autour du trône des Bourbons, voyait pour l'idée monarchique, dans ce sang noblement versé, une semence glorieuse et féconde; il motivait son opinion dans des termes approchants et avec cet éclat qu'on conçoit de sa bouche en ces heures émues. La Fayette, qui raconte ce détail et qui rappelle les chevaleresques paroles sur ce sang fidèle d'où la monarchie renaîtrait un jour, ne peut s'empêcher d'ajouter: «Constant (Benjamin Constant qui était de la conférence) se mit à rire du dédommagement qu'on m'offrait.» Et, en effet, la position de La Fayette en ce moment, au pied du trône des Bourbons, paraît bien fausse, surtout lorsqu'on a lu le jugement qu'il portait d'eux pendant 1814. Je ne dis pas que sa situation eût été plus vraie en se ralliant à Bonaparte; pourtant je le concevrais mieux: il n'y aurait rien eu du moins qui prêtât à rire.
Note 95: (retour) Tome V.
Carnot, je le sais, n'avait pas les mêmes engagements que La Fayette, ni les mêmes scrupules solennels de liberté; mais en ces crises de 1814-1815, sa conduite envers Bonaparte répond bien mieux, en fait, et sans marchander, à l'instinct national et révolutionnaire.
Une remarque encore sur le factice, déjà signalé, qui s'introduit dans ces rôles individuels en politique. Si Benjamin Constant n'avait pas été là fort à propos pour éclater de rire (ce qui est bien de lui) sur le point comique au milieu de la circonstance sombre, l'homme d'esprit chez La Layette se serait contenté de sourire tout bas, et on ne l'aurait pas su.
Cet instant d'embarras à part, la conduite de La Fayette rentre bien vite dans sa rectitude incontestée, et elle se rapporte, durant toute la Restauration, à des sympathies générales trop partagées et encore trop récentes pour qu'il ne soit pas superflu de rien développer ici. Rentré à la Chambre élective en 1818, il vit le parti libéral se former, et, autant qu'aucun chef d'alors, il y aida. C'était, après tout, cette même masse moyenne et flottante de laquelle il écrivait en 1799: «La partie plus ou moins pensante de la nation ne fut jamais contre-révolutionnaire qu'en désespoir de toute autre manière de se débarrasser de la tyrannie conventionnelle, pour laquelle on a bien plus de dégoût encore. Donnez-lui des institutions libérales, un régime conséquent et d'honnêtes gens, vous la verrez revenir à leurs idées des premières années de la Révolution, avec moins d'enthousiasme pour la liberté, mais avec une crainte de la tyrannie et un amour de la tranquillité qui lui fera détester tout remuement aristocrate ou jacobin.» L'enthousiasme même semblait revenu, depuis 1815, sous le coup de tant de sentiments et d'intérêts sans cesse froissés; on s'organisait pour la défense on espérait et on avait confiance dans l'issue, précisément en raison des excès contraires. Il y avait, comme en défi de l'oppression, un universel rajeunissement. Nul, en ces années, ne fut plus jeune que le général La Fayette. Ne le fut-il pas trop quelquefois? N'alla-t-il pas bien loin en certaines tentatives prématurées, comme dans l'affaire de Belfort96? Nos vieilles ardeurs sont trop d'accord avec les siennes là-dessus pour que notre triste impartialité d'aujourd'hui y veuille regarder de plus près. C'étaient de beaux temps, après tout, si l'on ne se reporte qu'aux sentiments éprouvés, des temps où l'instinct de la lutte ne trompait pas. Quels souvenirs pour ceux qui les ont reçus dans leur fraîcheur, que ce voyage d'Amérique en 1824, et cet hymne de Béranger qui le célébrait!
Jours de triomphe, éclairez l'univers!
Note 96: (retour) Tome VI, page 135 et suiv.
Mais les exposer seulement au grand air d'aujourd'hui, c'est presque les flétrir, ces souvenirs, tant le mouvement général est loin, tant les générations survenantes y deviennent de plus en plus étrangères par l'esprit, tant l'ironie des choses a été complète!
De sorte qu'en ce temps bizarre il faut s'arrêter devant le double inconvénient de parler aux uns d'un sujet par trop connu, et aux autres de sentiments parfaitement ignorés.
La seconde moitié du sixième et dernier volume est consacrée à la Révolution de Juillet et aux années qui suivent: indépendamment des actes publics et des discours de La Fayette, on y donne toute une partie de correspondance qui ne laisse aucun doute sur ses dernières pensées politiques; les suppressions, commandées aux éditeurs par la discrétion et la convenance, n'en affaiblissent que peu sensiblement l'amertume. Cette dernière partie de la vie de La Fayette, si honorable toujours, est pourtant celle qu'il y aurait peut-être le plus lieu d'épiloguer politiquement, à quelque point de vue qu'on se place, soit du sein de l'ordre actuel, soit du dehors. C'est celle, à coup sûr, qui a le plus nui dans la vague impression publique, et en double sens contraire, à la mémoire de l'illustre citoyen, et qui a contribué à jeter sur l'ensemble de sa carrière une teinte générale où l'ancien attrait a pâli. Mais, ne voulant pas approfondir, il serait peu juste d'insister. Assez d'autres prendront les Mémoires uniquement par cette queue désagréable. Le plus grand malheur du général a été de survivre (ne fût-ce que de quelques jours) à la grande Révolution qu'il représentait depuis quarante et un ans; en ne tombant pas précisément avec elle, il a fait à son tour l'effet de ceux qui s'obstinent à prolonger ce qui est usé et en arrière. Le public est ingrat; si belle, si soutenue qu'ait été la pièce donnée à son profit, il ne veut pas que la dernière scène soit traînante, et que l'acteur principal demeure, en se croyant encore indispensable, lorsque le gros du drame est fini. Béranger, dans son rôle de poète politique, l'a senti à point; il a su se dérober pour se renouveler peut-être. La Fayette ne l'a pu; son nom, vers la fin, de plus en plus affiché, tiraillé par les partis, a un peu déteint, comme son vieux et noble drapeau. Cela reviendra. Une lecture attentive de ces Mémoires, si on la peut obtenir d'un public passablement indifférent, est faite pour rétablir et rehausser l'idée du personnage historique dans la grandeur et la continuité de sa ligne principale, avec tous les accompagnements non moins certains, et beaucoup plus variés qu'on ne croirait, d'esprit, de jugement ouvert et circonspect, de finesse sérieuse, de bonne grâce et de bon goût. Éclairée par ces excellents Mémoires, l'histoire du moins, c'est-à-dire le public définitif, s'en souviendra.
Août 1838.
M. DE FONTANES
I
On a remarqué dans la suite des familles que souvent le fils, ne ressemble pas à son père, mais que le petit-fils rappelle son aïeul, le petit-neveu son grand-oncle, en un mot que la ressemblance parfois saute une ou deux générations, pour se reproduire (on ne saurait dire comment) avec une fidélité et une pureté singulière clans un rejeton éloigné. Il en est de même, en grand, dans la famille humaine et dans la suite inépuisable des esprits. Il y a de ces retours à distance, de ces correspondances imprévues. Un siècle illustre disparaît; le glorieux talent qui le caractérisait le mieux, et dans les nuances les plus accomplies, meurt, en emportant, ce semble, son secret; ceux qui le veulent suivre altèrent sa trace, les autres la brisent en se jetant de propos délibéré dans des voies toutes différentes: on est en plein dans un siècle nouveau qui lui-même décline et va s'achever. Tout d'un coup, après ce long espace et cette interruption qui semble définitive, un talent reparaît, en qui sourit une douce et chaste ressemblance avec l'aïeul littéraire. Il ressemble, sans le vouloir, sans y songer, et par une originalité native: dans le fond des traits, dans le tour des lignes, à travers la couleur pâlie, on reconnaît plus que des vestiges. C'est le rapport de M. de Fontanes à Racine; il est de cette famille, et il s'y présente à nous comme le dernier.
Plus la figure littéraire est simple, douce, pure, élégante, sensible sans grande passion, plus il devient précieux d'en étudier de près l'originalité au sein même de cette ressemblance. Si le poëte n'a pas fait assez, s'il a trop négligé d'élever ou d'achever son monument, cela s'explique encore et doit sembler tout naturel; c'est qu'un instinct secret lui disait: «La grande place est remplie, l'aïeul la tient. Il suffit que moi, qui viens tard, je ne sois pas indigne de lui, que je l'honore par mon goût dans un siècle bien différent déjà, et que jamais du moins je n'aie faussé son lointain et supérieur accord par mes accents.»
Dans cette sobriété et cette paresse même du poëte, se retrouve donc un sentiment touchant, modeste, et qu'on peut dire pieux. Je n'invente pas: M. de Fontanes le nourrissait en son coeur et l'a exprimé en plus d'un endroit. Dans son ode sur la littérature de l'Empire, rappelant les modèles du grand Siècle, beaucoup moins méconnus et moins offensés alors par les doctrines que par les oeuvres du jour, il se borne, lui, pour toute ambition, au rôle de Silius, à celui de Stace disant à sa muse:
......Nec tu divinam Aeneida tenta,
Sed longe sequere, et vestigia semper adora!
De Virgile ainsi, dans Rome,
Quand le goût s'était perdu,
Silius à ce grand homme
Offrait un culte assidu;
Sans cesse il nommait Virgile;
Il venait, loin de la ville,
Sur sa tombe le prier;
Trop faible, hélas! pour le suivre,
Du moins il faisait revivre
Ses honneurs et son laurier.
Et il avait autrement droit de se rendre ce témoignage, et de se dire ainsi l'adorateur domestique de Racine, que Silius pour Virgile.
Mais rien n'est tout à fait simple dans la nature des choses, et il ne faut pas, en tirant du personnage l'idée essentielle, ne voir en lui que cette idée. Dernier parent de Racine, et adorateur du XVIIe siècle, M. de Fontanes est pourtant du sien; il en est par les genres qu'il accepte, par ceux même qu'il veut renouveler; il en est par certaines teintes philosophiques et sentimentales qui font mélange à l'inspiration religieuse, par certaines faiblesses et langueurs de son style poétique élégant; mais, hâtons-nous d'ajouter, il en est surtout par le goût rapide, par le ton juste, par l'expression nette et simple, par tout ce que le XVIIIe siècle avait conservé de plus direct du XVIIe, et que Voltaire y avait transmis en l'aiguisant. De plus, M. de Fontanes n'était pas étranger au nôtre. Contraire aux nouveautés ambitieuses, il ne résistait pourtant pas à celles qui s'appuyaient de quelque titre légitime, de quelque juste accord dans le passé. Sur quelques-uns de ces points d'innovation, il devient lui-même la transition et la nuance d'intervalle, comme il convient à un esprit si modéré. Par ses pièces élégiaques et religieuses, par la Chartreuse et le Jour des Morts, il devançait de plus de trente ans et tentait le premier dans les vers français le genre d'harmonieuse rêverie; il semblait donner la note intermédiaire entre les choeurs d'Esther et les premières Méditations. Mais surtout, à cette époque critique de 1800, par son amitié, par sa sympathique et active alliance avec M. de Chateaubriand, il entrait dans la meilleure part du nouveau siècle; il s'y mêlait dans une suffisante et mémorable mesure. Le dernier des classiques donnait le premier les mains avec une joie généreuse à la consécration de la Muse enhardie, et lui-même il s'éclairait du triomphe. Tels, durant les étés du pôle, les derniers rayons d'un soleil finissant s'unissent dans un crépuscule presque insensible à la plus glorieuse des nouvelles aurores!
Pour nous, appelé aujourd'hui à parler de M. de Fontanes, nous ne faisons en cela qu'accomplir un désir déjà bien ancien. Quelle qu'ait été l'apparence bien contraire de nos débuts, nous avons toujours, dans notre liberté d'esprit, distingué, à la limite du genre classique, cette figure de Fontanes comme une de celles qu'il nous plairait de pouvoir approcher, et, dans le voile d'ombre qui la couvrait déjà à demi, elle semblait nous promettre tout bas plus qu'elle ne montrait. Sensible (par pressentiment) à l'outrage de l'oubli pour les poëtes, nous nous demandions si tout avait péri de cette muse discrète dont on ne savait que de rares accents, si tout en devait rester à jamais épars, comme, au vent d'automne, des feuilles d'heure en heure plus égarées. L'idée nous revenait par instants de voir recueillis ces fragments, ces restes, disjecti membra poetoe, de savoir où trouver enfin, où montrer l'urne close et décente d'un chantre aimable qui fut à la fois un dernier-venu et un précurseur. C'était donc déjà pour nous un caprice et un choix de goût, une inconstance de plus si l'on veut, mais j'ose dire aussi une piété de poésie, avant d'être, comme aujourd'hui, un honneur97.
Note 97: (retour) Cette Notice a été écrite en vue de l'édition des Oeuvres.
Louis de Fontanes naquit à Niort, le 6 mars 1737, d'une famille ancienne, mais que les malheurs du temps et les persécutions religieuses avaient fait déchoir. L'étoile du berceau de madame de Maintenon semble avoir jeté quelque influence de goût, d'esprit et de destinée sur le sien. La famille Fontanes, autrefois établie dans les Cévennes (comté d'Alais), y avait possédé le fief d'Apennès ou des Apennès, dont le nom lui était resté (Fontanes des Apennés): un village y portait aussi le nom de Fontanes. Mais, à l'époque où naquit le poëte, ce n'étaient plus là que des souvenirs. Sa famille, comme protestante, ne vivait, depuis la révocation de l'Édit de Nantes, que d'une vie précaire, errante et presque clandestine. Son grand-père, son père même étaient protestants; il ne le fut pas. Sa mère, catholique, avait, en se mariant, exigé que ses fils ou filles entrassent dans la communion dominante.
Les premières années de cet enfant à l'imagination tendre et sensible furent très-pénibles, très-sombres. Son frère aîné avait étudié au collège des Oratoriens de Niort; mais lui, le second, sans doute à cause de la gêne domestique, fut confié d'abord à un simple curé de village, ancien oratorien, le Père Bory, par malheur outré janséniste. Le digne curé, au lieu de tirer parti de cette jeune âme volontiers heureuse, sembla s'attacher à la noircir de terreurs: il envoyait son élève à la nuit close, seul, invoquer le Saint-Esprit dans l'église; il fallait traverser le cimetière, c'étaient des transes mortelles. M. de Fontanes y prit le sentiment terrible du religieux; pourtant l'imagination était peut-être plus frappée que le coeur. Le curé ne se bornait pas aux impressions morales, il y ajoutait souvent les duretés physiques; et le pauvre enfant, poussé à bout, s'échappait, un jour, pour s'aller faire mousse à La Rochelle: on le rattrapa. M. de Fontanes, en sauvant l'esprit religieux, conserva toute sa vie l'aversion des dogmes durs qui avaient contristé son enfance. S'il défendit le calvinisme dans son discours qui eut le prix à l'Académie, c'était au nom de la tolérance, par un sentiment de convenance domestique et d'équité civile; mais il n'en sépara jamais dans sa pensée les longs malheurs que lui avait dus sa famille, de môme qu'il associait l'idée de jansénisme au souvenir de ses propres douleurs. Dans son Jour des Morts, il a grand soin de nous dire de son humble pasteur:
Il ne réveille pas ces combats des écoles,
Ces tristes questions qu'agitèrent en vain
Et Thomas, et Prosper, et Pélage et Calvin.
Une telle enfance menait naturellement M. de Fontanes à placer son idéal chrétien dans la religion de Fénelon.
Ses études se firent ainsi de neuf ans à treize, en ce village appelé La Foye-Mongeault, entre Niort et La Rochelle. Il ne les termina point pourtant sans suivre ses hautes classes aux Oratoriens de Niort, d'où sortait son frère aîné; et celui-ci, poëte lui-même, dans leurs promenades aux environs de la ville et le long des bords de la fontaine Du Vivier, l'initiait déjà au jeu de la muse. Il perdit ce frère chéri en 1772. Puis, dans l'intervalle de la mort de son père (1774) à celle de sa mère, qui arriva un an après, il alla séjourner en Normandie, aux Andelys, y apprit l'anglais par occasion, y recueillit, dans ses courses rêveuses, de fraîches impressions poétiques, que sa Forêt de Navarre et son Vieux Château nous ont rendues. Venu à Paris vers 1777, il y commença des liaisons littéraires. Je ne parle pas de Dorat, singulier patron, qu'il se trouva tout d'abord connaître et cultiver plus qu'il ne semble naturel d'après le peu d'unisson de leurs esprits. Il aimait à raconter qu'à la seconde année de ce séjour, se promenant avec Ducis, ils rencontrèrent Jean-Jacques, bien près alors de sa fin. Ducis, qui le connaissait, l'aborda, et, avec sa franchise cordiale, réussissant à l'apprivoiser, le décida à entrer chez un restaurateur. Après le repas, il lui récita quelques scènes de son Oedipe chez Admète, et lorsqu'il en fut à ces vers où l'antique aveugle se rend témoignage:
.......Écoutez-moi, grands Dieux!
J'ose au moins sans terreur me montrer à vos yeux.
Hélas! depuis l'instant où vous m'avez fait naître,
Ce coeur à vos regards n'a point déplu peut-être.
Vous frappiez, j'ai gémi. J'entrerai sans effroi
Dans ce cercueil trompeur qui s'enfuit loin de moi.
Vous savez si ma voix, toujours discrète et pure,
S'est permis contre vous le plus léger murmure;
C'est un de vos bienfaits que, né pour la douleur,
Je n'aie au moins jamais profané mon malheur98!
Note 98: (retour) Acte III, scène IV.
Jean-Jacques, qui avait jusque-là gardé le silence, sauta au cou de Ducis, en s'écriant d'une voix caverneuse: «Ducis, je vous aime!» M. de Fontanes, témoin muet et modeste de la scène, en la racontant après des années, croyait encore entendre l'exclamation solennelle.
Il ne vit Voltaire que de loin, couronné à la représentation d'Irène; mais il n'eut pas le temps de lui être présenté. Son frère aîné (Marcellin de Fontanes), mort, je l'ai dit, en 1772, à l'âge de vingt ans, et doué lui-même de grandes dispositions poétiques, avait composé une tragédie qu'il avait adressée à Voltaire, aussi bien qu'une épître déjeune homme, et il avait reçu une de ces lettres datées de Ferney, qui équivalaient alors à un brevet ou à une accolade.
Fontanes eut le temps de voir beaucoup d'Alembert: laissons-le dire là-dessus: «Tout homme, écrit-il au Mercure à propos de Beaumarchais99, tout homme qui a fait du bruit dans le monde a deux réputations: il faut consulter ceux qui ont vécu avec lui, pour savoir quelle est la bonne et la véritable. Linguet, par exemple, représentait d'Alembert comme un homme diabolique, comme le Vieux de la Montagne. J'avais eu le bonheur d'être élevé à l'Oratoire par un des amis de ce philosophe, et je l'ai beaucoup vu dans ma première jeunesse. Il était difficile d'avoir plus de bonté et d'élévation dans le caractère. Il se fâchait, à la vérité, comme un enfant, mais il s'apaisait de même. Jamais chef de parti ne fut moins propre à son métier.» Toutes ces relations précoces, ces comparaisons multipliées et contradictoires expliquent bien et préparent la modération de Fontanes dans ses jugements, sa science de la vie, son insouciance de l'opinion, et ne rendent que plus remarquable le maintien de ses affections religieuses. Il écrivait ce mot sur d'Alembert, et il allait tout à l'heure appuyer M. de Bonald.
Note 99: (retour) Mercure, fructidor an VIII.
L'Almanach des Muses de 1778 nous donne les premières nouvelles littéraires du poëte. On y lit de lui une pièce composée à seize ans, qui a pour titre le Cri de mon Coeur, et un fragment d'un Poëme sur la Nature et sur l'Homme, qui sort déjà des simples essais juvéniles. Ce Cri de mon Coeur ne serait qu'une boutade adolescente sans conséquence, s'il ne nous représentait assez bien toutes les impressions accumulées de l'enfance douloureuse de Fontanes. La mort de son frère aîné, celle de son père et de sa mère, qui l'ont frappé coup sur coup, achèvent d'égarer son âme. Il s'écrie contre l'existence; il va presque jusqu'à la maudire:
Monarque universel, que peut-être j'outrage,
Pardonne à mes soupirs; je connais mon erreur.
Pour un jeune arbrisseau que tourmente l'orage,
Dois-tu suspendre la fureur?
D'un pas toujours égal, la Nature insensible
Marche, et suit les décrets avec tranquillité.
Audacieux enfant contre elle révolté,
Je me débats en vain sous le bras inflexible
De la Nécessité.
Il s'arrête un moment aux projets les plus sinistres et les envisage sans effroi:
Terre, où va s'engloutir ma dépouille fragile,
Terre, qui l'entretiens de la cendre des morts,
O ma mère, à ton fils daigne ouvrir un asile,!
Heureux, si dans ton sein doucement je m'endors!
Sous la tombe, du moins, l'infortune est tranquille.
Mais à l'instant la terre s'entr'ouvre, l'Ombre de son père en sort et le rappelle à la raison, à la constance, à la vertu, lui montre une soeur chérie qui lui reste, et l'invite aux beaux-arts, à la poésie noblement consolatrice. Ce Cri de mon Coeur semble avoir exhalé en une fois toute cette ferveur troublée de la jeune âme de Fontanes, et on n'en retrouvera plus trace désormais dans son talent pur, tendre, mélancolique, et moins ardent que sensible100.
Note 100: (retour)Je veux Être tout a fait exact: outre cette même pièce du Cri de mon Coeur, le Journal des Dames de 1777 (par conséquent un peu antérieur à l'Almanach des Muses de 1778) contenait une lettre de Fontanes à Dorat, toujours dans ce ton exalté qui contraste singulièrement avec les idées désormais attachées en sens divers à ces deux noms de Dorat et de Fontanes. En voici quelques passages:
«Monsieur, je m'étais promis de cacher avec soin les faibles essais de mon enfance, et de ne cultiver les lettres que pour me consoler de mes malheurs. C'était au fond d'un désert, et non dans le sein delà capitale, que j'avais résolu de vivre. La solitude convient mieux à l'infortune qui veut au moins se plaindre en liberté, que ces prisons fastueuses où des esclaves imitent les travers et les vices d'autres esclaves, où le vrai sage ne peut faire un pas sans colère ou sans pitié.. Je me suis dit de bonne heure: Tu es malheureux, tu es sans appui, tu es trop fier pour ramper; végète donc dans une retraite ignorée. Paris n'est, pas fait pour toi.
Si l'amour de la poésie me forçait, malgré moi, de lui sacrifier quelques heures, je ne peignais que mes douleurs ou les tableaux de la campagne que j'avais sous les yeux. Je me contentais de répandre mes plaintes dans des vers toujours dictés par mon coeur.. J'ai eu pour atelier le bord des mers, les forêts, le sommet des montagnes. Je n'ai tracé que des scènes lugubres, analogues à ma situation. Ma poésie doit avoir des traits un peu sauvages et peut-être barbares.. Quand je portais les yeux sur Paris, j'étais effrayé des périls où je m'exposerais en m'y montrant. Un homme de dix-huit ans, ignorant l'art, de l'intrigue et de l'adulation, pouvait-il espérer, en effet, d'être accueilli dans la république des lettres?.. Ainsi, me disais-je, coulons dans le silence des jours déjà trop agités, et dont, (ma faible santé l'annonce) le terme heureusement sera court.
Tel était le plan que je m'étais formé. Je vous vis alors, et je compris qu'il y avait plusieurs classes dans la littérature, etc.»
Ce titre sentimental de la pièce, le Cri de mon Coeur, fut donné par Dorat lui-même; Fontanes, quand il y resongeait depuis, en rougissait toujours.
L'Almanach des Muses de 1780 le fit plus hautement connaître, en publiant la Forêt de Navarre. Ce petit poëme descriptif, vu à sa date, avait de la fraîcheur et de la nouveauté. L'auteur, en y développant une peinture déjà touchée dans la Henriade, y faisait preuve de son admiration pour Voltaire et de son amour pour Henri IV, deux traits essentiels qui ne le quittèrent jamais. Il y marquait par un vers d'éloge sa déférence à Delille, déjà célèbre depuis 1770; mais, même à cette heure de jeunesse première, il semblait plus sobre, plus modéré en hardiesse que ce maître brillant. On remarquait, à travers les exclamations descriptives d'usage, bien des vers heureux et simples, de ces vers trouvés, qui peignent sans effort: