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Portraits littéraires, Tome II

Chapter 24: GABRIEL NAUDÉ
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About This Book

This work consists of a series of essays that explore the lives and contributions of notable literary figures, including Molière, Delille, and Bernardin de Saint-Pierre. It examines the characteristics that define great literary geniuses, emphasizing their universal appeal and ability to transcend their circumstances. The author reflects on the interplay between creativity and societal constraints, highlighting how these figures managed to produce remarkable works despite challenges. The essays delve into the nature of artistic expression, the evolution of literary styles, and the enduring impact of these writers on culture and society.

M. de Maistre n'était pas homme à y rester insensible, et il se serait maintenu, on peut l'affirmer, plus favorable à Bacon, s'il n'avait aussi été impatienté de tout ce qu'on a débité de lieux-communs à son propos. C'est bien là l'effet, par exemple, que devait produire Garat, le faiseur disert de préfaces et de programmes, à son cours des anciennes Écoles normales: il trouva moyen de mettre hors des gonds l'excellent Saint-Martin, l'un des élèves, lequel, tout pacifique qu'il était, l'attaqua sur ses prétentions baconiennes avec chaleur et, qui plus est, netteté, mais en rendant tout respect à Bacon 214.—Beaucoup des paradoxes et des sorties de M. de Maistre sont ainsi (faut-il le répéter?) les éclats d'un homme d'esprit impatienté d'avoir entendu durant des heures force sottises, et qui n'y tient plus; les nerfs s'en mêlent: il va lui-même au delà du but, comme pour faire payer l'arriéré de son ennui.

Note 214: (retour) Voir au tome III des Séances des Écoles normales (édit. de 1801), page 113; Saint-Martin y marque énergiquement combien personne ne ressemble moins au simple et mince Condillac que l'ample et fertile Bacon: «Quoiqu'il me laisse beaucoup de choses à désirer, il est néanmoins pour moi, non-seulement moins repoussant que Condillac, mais encore cent degrés au-dessus... Je suis bien sûr que j'aurais été entendu de lui, et j'ai lieu de croire que je ne l'aurais pas été de Condillac.... Aussi l'on voit bien qu'il vous gêne un peu. Après vous être établi son disciple, vous n'approchez de son école que sobrement et avec précaution.»

Cet examen de Bacon, publié seulement en 1836, aurait-il été modifié, complété, c'est-à-dire adouci par lui, s'il l'avait lui-même donné au public? On y sent, au ton de la querelle, un tête-à-tête de cabinet et toute la liberté du huis clos. On m'assure qu'il le considérait comme un ouvrage terminé, sauf la préface qu'il avait dans la tête, disait-il toujours. Pensons du moins qu'il aurait soigneusement vérifié sur place tous les textes, afin d'éviter le reproche d'avoir quelquefois prêté, par aggravation, au sens de celui qu'il inculpait. Dans aucun de ses livres d'ailleurs, M. de Maistre ne se montre plus brillamment et plus profondément lui-même. Les chapitres des causes finales et de l'union de la religion et de la science renferment sur l'ordre et la proportion de l'univers, sur l'art, sur la peinture chrétienne, sur le beau, quelques-unes, certes, des plus belles pages qui aient jamais été écrites dans une langue humaine. On y lit cette définition qu'il faudrait graver en lettres d'or, et qui explique, hélas! si bien l'absence de son objet en de certains âges: «Le Beau, dans tous les «genres imaginables, est ce qui plaît à la vertu éclairée

Intelligence platonique, M. de Maistre a compris et défini Aristote comme pas un de l'école ne l'eût fait; on sent de quel avantage pour lui c'a été de pratiquer de près et sans intermédiaire ces hauts modèles 215; ni Bonald, ni Lamennais 216, ni aucun de ce bord catholique, n'a été trempé de forte science comme lui. Et il sent l'antiquité non-seulement dans Aristote, non-seulement dans Platon et Pythagore, mais jusque dans celui qu'il appelle, avec un mélange de respect et de charme, le docte et élégant Ovide. Puis, tout en goûtant ces savoureuses douceurs, il ne s'y laisse point piper ni amuser; il veut le sens, le but sérieux. Si abeille qu'il soit, c'est à la ruche qu'il revient toujours. Un de ses plus vrais griefs contre Bacon, c'est qu'il le voit comme une plume de paon de la philosophie, un bel-esprit amoureux de l'expression et content quand il a dit: les Géorgiques de l'âme.

Note 215: (retour) Il voulut tout lire à la source; il apprit l'allemand pour mieux pénétrer tout Kant. Sur un exemplaire de ce philosophe, il avait écrit en tête: Placo putrefactus.
Note 216: (retour) Quand je parle de Lamennais dans cet article, il va sans dire que c'est toujours du Lamennais d'avant George Sand, d'un Lamennais antédiluvien; ils lurent en correspondance, de Maistre et lui. «M. de Maistre pourtant (et l'éloquent novateur s'en plaignait) ne comprenait pas son second volume de l'Indifférence,» ce qui signifie qu'il lui faisait des objections et n'entrait pas volontiers dans cette méthode un peu trop scolastique et logique avec son esprit platonicien. Au reste, il est trop clair aujourd'hui qu'ils n'ont jamais dû s'entendre pleinement. Quant à M. de Bonald, M. de Maistre ne le vit jamais, mais ils s'écrivaient aussi; l'ouvrage du Pape lui fut adressé par l'auteur en offrande avec une épigramme de Martial, un xénion. Voilà le gentil Martial en bien grave message.

En cela même nous croyons que M. de Maistre se montre infiniment trop sévère. Et nous aussi, simple historien littéraire, il est un côté par lequel nous ne saurions assez vénérer Bacon et le saluer, comme notre premier guide et inventeur. Qu'on lise, au livre II De Augmentis Scientiarum, le chapitre IV, dans lequel, distinguant les différentes espèces d'histoire civile, 1° l'ecclésiastique ou sacrée, 2° la civile proprement dite, 3° la littéraire, il s'attache à dessiner le cadre de celle-ci, comme entièrement absente. «Et pourtant, dit-il avec cet éclat ingénieux qui lui est propre, l'histoire du monde dénuée de cette partie essentielle, c'est la statue de Polyphème à qui on aurait arraché son oeil.» Tout le plan qu'il trace dans cette page est admirable d'ordre et de soins, de conseils de détail, et n'a pas cessé d'être le programme de tout historien, de tout biographe littéraire digne de ce nom. Il sait très-bien insister sur ce qu'il ne s'agit pas ici de procéder à la manière des critiques, de perdre son temps à louer ou à blâmer, mais qu'il importe de raconter, d'expliquer les choses elles-mêmes historiquement, avec intervention sobre de jugements. Il insiste encore sur ce qu'il ne s'agit pas seulement de compiler, de prendre chez les historiens et les critiques une matière toute digérée, mais de saisir par ordre les livres essentiels, les monuments principaux, chacun dans son moment, et alors, non pas en les lisant jusqu'au bout et tout entiers, mais en les dégustant, en sachant en saisir l'objet, le style, la méthode, d'évoquer par une sorte d'enchantement magique le génie littéraire d'un temps.—Et cela, il le conseille, non point pour la pure gloire des lettres, non pour le pur amour ardent qu'il leur porte (bien qu'il en soit dévoré), non par pure curiosité poussée à l'extrême (avis à nous autres, amateurs trop minutieux!), mais dans un but plus sérieux et plus grave, pour suggérer aux doctes dans l'usage et l'administration de leur science un meilleur régime, de meilleures méthodes, une prudence et une sagacité plus éclairées. «Il y a lieu, ajoute-t-il en concluant, de se donner le spectacle des mouvements et des perturbations, des bonnes et des mauvaises veines, dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre civil, et d'en profiter.»—Ainsi s'exprime Bacon en termes formels, et ce n'est que de nos jours, et depuis très-peu d'années, qu'en France une telle histoire est ébauchée à grand'-peine!

Nous donc, son disciple aussi, son disciple libre et respectueux, si notre voix avait la moindre valeur en tel sujet, au milieu de voix si hautes et si imposantes, nous lui dirions:

«Consolez-vous, Ombre illustre! ils avaient voulu faire de vous un chef de leur école, un précurseur d'eux-mêmes, et vous avaient tiré à eux, ajusté à leur taille, et présenté sous un jour étroit, faux et dans lequel, en vous idolâtrant sans cesse, ils vous avaient diminué. D'autres sont venus qui ont défait tout cela, qui vous ont rejeté de leur philosophie, laquelle (je leur en demande bien pardon), pour être plus savante et moins maigre que la précédente, me semble bien artificielle aussi. Consolez-vous encore une fois d'être hors de toutes ces questions d'école, car qui dit école dit une chose officielle, convenue et à demi mensongère, et qui, d'un côté ou d'un autre, croulera. Excommunié par de Maistre qui croyait, peu accueilli par les héritiers de ce Descartes qui ne doutait de rien, restez, vous, ce que vous étiez,—un libre et hardi investigateur de toute noble étude, un amateur éclairé de toute connaissance et de toute belle pensée, un écrivain éclatant et perçant, dont les mots honorent tous les sentiers où vous avez passé, et avec qui l'on trouve à s'enrichir chaque jour, dans quelque voie que l'on s'engage. Restez vous-même, ô Bacon! et, quelle qu'ait été votre vie avec ses torts et ses infortunes, soyez salué à jamais un des auteurs originaux les plus à consulter, un des moralistes les plus relus, un des bienfaiteurs, en un mot, de l'humaine culture!»

Pendant son séjour en Russie, M. de Maistre entretenait une vaste correspondance. Un grand nombre des lettres qu'il écrivait, par le sérieux des questions et le développement qu'il y donne, seraient dignes de l'impression. On en a pu juger d'après le peu qui s'est échappé çà et là, et qu'on a publié dans divers journaux 217. A tous les trésors de la science et du talent, M. de Maistre joignait une sensibilité exquise, qu'il portait dans les plus simples relations de la vie. Admirateur passionné des femmes, il trouvait dans ce commerce pur une sorte de charme idéal pour sa vie austère; il recherchait volontiers leur suffrage et se plaisait à cultiver leur amitié. Une bienveillance précieuse nous a permis d'extraire quelques passages d'une de ces correspondances, qui date des années 1812-1814. Je prendrai presque au hasard; l'homme saisi dans l'intimité achèvera de s'y dessiner.

Note 217: (retour) Voir le Mémorial catholique, juin et juillet 1824; le journal la Presse, 8 novembre 1836; l'Institut catholique, recueil mensuel qui se publie à Lyon, tome IV, août 1843, etc., etc.

«..... Je me tiens très-honoré (écrivait-il donc à une spirituelle jeune dame) de vous avoir appris un mot; mais ce qui me serait un peu plus agréable, ce serait de jouir avec vous de la chose même dont je n'ai pu vous apprendre que le nom. Castelliser avec votre famille serait pour moi un état extrêmement doux, et puisque vous y seriez, il faudrait bien prendre patience; mais, hélas! il n'y a plus de château pour moi. La foudre a tout frappé; il ne me reste que des coeurs; c'est une grande propriété quand ils sont pétris comme le vôtre. L'estime que vous voulez bien m'accorder est mise par moi au rang de ces possessions précieuses qu'heureusement personne n'a droit de confisquer. Je cultiverai toujours avec empressement un sentiment aussi honorable pour moi. Jadis les chevaliers errants protégeaient les dames; aujourd'hui c'est aux dames à protéger les chevaliers errants: ainsi, trouvez bon que je me place sous votre suzeraineté.» «.... Je gémis comme vous de cette folle obstination de notre ami—, qui aime mieux manquer de tout à Paris que d'être ici à sa place, au sein d'une grande et honorable aisance; mais regardez-y bien, vous y verrez la démonstration de ce que j'ai eu l'honneur de vous dire mille fois: je suis moins sûr de la règle de trois, et même de mon estime pour vous, que je ne le suis d'un profond ulcère dans le fond de ce coeur plié et replié, où personne ne voit goutte. Ce monde n'est qu'une représentation; partout on met les apparences à la place des motifs, de manière que nous ne connaissons les causes de rien. Ce qui achève de tout embrouiller, c'est que la vérité se mêle parfois au mensonge. Mais où? mais quand? mais à quelle dose? C'est ce qu'on ignore. Rien n'empêche que l'acteur qui joue Orosmane sur les planches ne soit réellement amoureux de Zaïre; alors donc lorsqu'il lui dira:

Je veux avec excès vous aimer et vous plaire, il dit la vérité. Mais s'il avait envie de l'étrangler, son art aurait imité le même accent, tant les comédiens imitent bien l'homme! Nous, de notre côté, nous déployons le même talent dans le drame du monde, tant l'homme imite bien le comédien! Comment se tirer de là?»

«....Je me suis occupé sans cesse de vous, je puis vous l'assurer, dès que j'ai eu connaissance de l'incommodité de M. votre père. Je voulais et je ne voulais pas vous écrire, je voulais et je ne voulais pas aller à Czarskozélo... Ah! le vilain monde! souffrances si l'on aime, souffrances si l'on n'aime pas. Quelques gouttes de miel, comme dit Chateaubriand, dans une coupe d'absinthe.—Bois, mon enfant, c'est pour te guérir.—Bien obligé; cependant, j'aimerais mieux du sucre.—A propos de sucre, j'ai reçu votre lettre du....»

Je saute par-ci par-là quelques petites phrases un peu bien précieuses et maniérées; mais ce qui paraît tel au lecteur a souvent été une pure plaisanterie agréable de société:

«....Que dire de ce que nous voyons? rien. Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles? Nous en verrons d'autres, tenez cela pour sûr, et ne croyez pas que rien finisse comme on l'imagine. Les Français seront flagellés, tourmentés, massacrés, rien n'est plus juste, mais point du tout humiliés. Sans les autres, et peut-être malgré les autres, ils feront...—Eh! quoi donc?—Ah! madame, tout ce qu'il faut et tout ce qu'on n'attendait pas. Voilà un vers qui est tombé de ma plume, mais n'ayez pas peur de la rime, c'est bien assez de la raison.»

«Que vous aurez de choses à nous dire (1813), et que j'aurai pour mon compte de plaisir à vous entendre! Je vous ai envié celui de parcourir un pays si intéressant (la Prusse probablement) dans un moment d'enthousiasme et d'inspiration. Je ne cesserai de le dire comme de le croire, l'homme ne vaut que parce qu'il croit. Qui ne croit rien ne vaut rien. Ce n'est pas qu'il faille croire des sornettes; mais toujours vaudrait-il mieux croire trop que ne croire rien. Nous en parlerons plus longuement. Quel immense sujet, madame, que les considérations politiques dans leurs rapports avec de plus hautes considérations!

Tout se tient, tout s'accroche, tout se marie; et lors même que l'ensemble échappe à nos faibles yeux, c'est une consolation cependant de savoir que cet ensemble existe, et de lui rendre hommage dans l'auguste brouillard où il se cache 218.—Depuis que vous nous avez quittés, j'ai beaucoup griffonné, mais je ne suis pas tenté de faire une visite à M. Antoine Pluchard 219. Il n'y a point ici un théâtre pour parler un certain langage. Le grand théâtre 220 est maintenant fermé, et qui sait si et quand et comment il se rouvrira?

Note 218: (retour) Voilà l'expression humble et vraie d'une sorte d'obscurité humaine jusqu'au sein de la foi; il en a tenu trop peu de compte dans ses écrits.—Se rappeler pourtant le beau passage assez analogue des Considérations, que j'ai cité au commencement de cet article.
Note 219: (retour) Le libraire-imprimeur à Pétersbourg.
Note 220: (retour) Toujours la France.

Je travaille, en attendant, tout comme si le monde devait me donner audience, mais sans aucun projet quelconque que celui de laisser tout à Rodolphe 221. Si par hasard, pendant que je me promène encore sur cette pauvre planète, il se présentait un de ces moments d'à-propos sur lesquels le tact ne se trompe guère, je dirais à mes chiffons: Partez, muscade! mais, quoique je regarde comme sûr que ce moment arrivera, cependant son importance me persuade «qu'il est encore fort éloigné.»

Note 221: (retour) Son fils, qui servait alors dans les armées coalisées.

On n'est pas fâché de surprendre son opinion sur Napoléon et les généraux alliés qui le combattent (1814):

«Au moment où je vous écris, je n'ai point encore de lettres de Rodolphe. Malgré tout ce qu'on me dit, je suis fort en peine, non pas tant pour cette blessure de Troyes que pour tout ce qui a suivi; car il fait chaud dans cette France. Tout ce qui se passe me rappelle la fameuse réponse faite à Charles-Quint par un gentilhomme français son prisonnier.—Monsieur un tel, combien y a-t-il d'ici à Paris?—Sire, CINQ JOURNÉES, avec une profonde révérence.—Au reste, madame, après le congrès qui a donné à notre ami Napoléon les deux choses dont il avait le plus besoin, le temps et l'opinion, on n'a le droit de s'étonner de rien. Il faut avouer aussi que cet aimable homme ne sait pas mal son métier. Je tremble en voyant les manoeuvres de cet enragé et son ascendant incroyable sur les esprits. Quand j'entends parler dans les salons de Pétersbourg de ses fautes et de la supériorité de nos généraux, je me sens le gosier serré par je ne sais quel rire convulsif aimable comme la cravate d'un pendu.»

On n'aurait jamais su mieux définir le rire sarcastique et méprisant, tel qu'il se le passe quelquefois.—Sur la bigarrure de Pétersbourg en ces années de refoulement et de refuge, il a son anecdote piquante:

«... Voulez-vous que je vous conte à mon tour quelque chose dans le genre du salmigondis? Le samedi-saint, un jeune nègre de la côte de Congo a été baptisé dans l'église catholique de Saint-Pétersbourg: le célébrant était un jésuite portugais; la marraine, la première dame d'honneur de la feue reine de France, madame la princesse de Tarente; le parrain, le ministre du roi de Sardaigne. Le néophyte a été interrogé et a répondu en anglais.—Do you believe?I believe.—En vérité, ceci ne peut se voir que dans ce pays, à cette époque.»

Mais, pour dernière citation, voici une réflexion d'ironique et haute mélancolie que lui inspire la vue d'une pauvre jeune fille qui se meurt:

«La jeunesse disparaissant dans sa fleur a quelque chose de particulièrement terrible; on dirait que c'est une injustice. Ah! le vilain monde! j'ai toujours dit qu'il ne pourrait aller si nous avions le sens commun. Si nous venions à réfléchir bien sérieusement qu'une vie commune de vingt-cinq ans nous a été donnée pour être partagée entre nous, comme il plaît à la loi inconnue qui mène tout, et que, si vous atteignez vingt-six ans, c'est une preuve qu'un autre est mort à vingt-quatre, en vérité chacun se coucherait et daignerait à peine s'habiller. C'est notre folie qui fait tout aller. L'un se marie, l'autre donne une bataille, un troisième bâtit, sans penser le moins du monde qu'il ne verra point ses enfants, qu'il n'entendra pas le Te Deum, et qu'il ne logera jamais chez lui. N'importe! tout marche, et c'est assez.»

En mai 1817, M. de Maistre disait adieu à Saint-Pétersbourg, pour rentrer dans, sa patrie. L'empereur Alexandre lui témoigna par mille distinctions flatteuses et charmantes, comme il savait aisément les rendre, tout le cas qu'il faisait de lui. Un des vaisseaux de la flotte, qui partait alors pour la France, fut mis à sa disposition: «Une circonstance aussi inattendue, écrivait-il, m'envoie à Paris, ville très-connue, et que cependant, selon les apparences, je ne devais jamais connaître.» Il y séjourna bien peu de temps: arrivé à Paris le 24 juin, il était rendu à Turin le 22 août. Toutes les dignités et les plus hautes fonctions l'y attendaient. Indépendamment du titre de Premier Président, il eut la charge de ministre d'État et de régent de la Grande-Chancellerie. Mais la face encore si incandescente de l'Europe et le sol qui tremblait sur bien des points n'étaient pas propres à donner du calme à ce noble esprit excité; ses illuminations sombres ne faisaient que gagner en avançant: il avait de ces tristesses de Moïse et de tous les sublimes mortels qui ont trop vu. Dans une lettre du 5 septembre 1818 au chevalier de..., il écrivait:

«Combien l'homme est malheureux! examinez bien; vous verrez que, depuis l'âge de la maturité, il n'y a plus de véritable joie pour lui. Dans l'enfance, dans l'adolescence, on a devant soi l'avenir et les illusions; mais, à mon âge, que reste-t-il? On se demande: Qu'ai-je vu? Des folies et des crimes. On se demande encore: Et que verrai-je? Même réponse, encore plus douloureuse. C'est à cette époque surtout que tout espoir nous est défendu. Nés fort mal à propos, trop tôt ou trop tard, nous avons essuyé toutes les horreurs de la tempête sans pouvoir jouir de ce soleil qui ne se lèvera que sur nos tombes. Sûrement, Dieu n'a pas remué tant de choses pour ne rien faire; mais, franchement, méritons-nous de voir de plus beaux jours, nous que rien n'a pu convertir, je ne dis pas à la religion, mais au bon sens, et qui ne sommes pas meilleurs que si nous n'avions vu aucuns miracles?

«Plusieurs personnes m'ont fait l'honneur de m'adresser la même question que je lis dans votre lettre: Pourquoi n'écrivez-vous pas sur l'état actuel des choses? Je fais toujours la même réponse: du temps de la canaillocratie, je pouvais, à mes risques et périls, dire leurs vérités à ces inconcevables souverains; mais, aujourd'hui, ceux qui se trompent sont de trop bonne maison pour qu'on puisse se permettre de leur dire la vérité. La Révolution est bien plus terrible que du temps de Robespierre; en s'élevant, elle s'est raffinée. La différence est du mercure au sublimé corrosif. Je ne vous dis rien de l'horrible corruption des esprits; vous en touchez vous-même les principaux symptômes. Le mal est tel, qu'il annonce évidemment une explosion divine. Mais quand? mais comment? Ah! ce n'est pas à nous de connaître le temps, etc.»

Cette perspective d'une explosion prochaine était devenue son idée fixe. A le voir avec la tête haute toujours découverte, ses beaux cheveux blancs et son verbe ardent, enflammé, il avait l'air d'un prophète: «C'est comme notre Etna, disait un jour un seigneur sicilien qui sortait de causer avec lui, il a la neige sur la tête et le feu dans la bouche: Pare il nostro Etna: la neve in testa ed il fuoco in bocca

Peu de temps avant sa mort, il écrivait à un de ses amis de France: «Je sens que mon esprit et ma santé s'affaiblissent tous les jours. Hic jacet, voilà ce qui va bientôt me rester de tous les biens de ce monde. Je finis avec l'Europe, c'est s'en aller en bonne compagnie.»—On m'assure pourtant que ce fut six semaines seulement avant sa mort qu'il écrivit ce fameux portrait de Voltaire pour le mettre dans les Soirées, au IVe Entretien déjà composé.

Vers la fin de décembre 1820, de graves symptômes se déclarèrent; sa démarche, ordinairement si ferme et si rapide, devint chancelante, et on n'osait plus le laisser sortir seul: «Nous nous apercevions bien qu'il perdait ses forces, écrivait un témoin ami, mais nous étions loin de le croire en danger; nous supposions plutôt cet affaiblissement dû à l'âge, dont les effets se hâtaient plus que d'ordinaire et s'accumulaient plus rapidement. Mais lui, quoiqu'il n'eût aucune maladie, il se sentait frappé à mort. Je me rappelle que j'avais commencé son portrait, et que, voulant le mettre dans son costume de chancelier, il me promit de venir, je «crois, le jour de l'an où il devait faire sa cour au roi. Il vint en effet; et comme je lui disais qu'il n'aurait pas dû venir ce jour-là, car il paraissait très-fatigué d'avoir monté notre escalier, il me répondit, en baissant la voix pour que sa fille qui l'accompagnait ne l'entendît pas: J'ai voulu venir aujourd'hui, car je ne pourrai plus revenir, et cela avec un sourire si calme et si naturel que l'on aurait cru qu'il s'agissait d'un petit secret qui aurait pu causer quelque contrariété. En effet, il cessa de faire des visites; mais il continuait à s'occuper et à travailler comme à son ordinaire; il n'avait ni fièvre ni aucune maladie appréciable, seulement un dégoût de la nourriture qui augmentait de jour en jour, sans pourtant qu'elle lui fît mal. Il s'affaiblissait si visiblement, que sa famille s'alarmait, et les médecins aussi, parce qu'ils ne pouvaient en deviner la cause. Je passais chez lui presque toutes les soirées, et je lui ai entendu faire plusieurs fois allusion à sa mort prochaine, et toujours de la même manière, c'est-à-dire avec une paix admirable et le soin de ménager sa famille, pour laquelle il n'avait jamais été si tendre et si affectueux. Il s'est fait administrer deux fois, pendant le mois qui a précédé sa mort» (dont une fois le 29 janvier, jour de la fête de saint François de Sales). Et ailleurs, dans une lettre de source encore plus intime, on lit ces détails qui conduisent de plus en plus près et jusqu'à la fin: «Nous osions cependant nous livrer quelquefois à l'espérance, parce que ses facultés morales n'avaient jamais été si vives ni si prodigieuses; pendant cinquante jours qu'a duré sa maladie, il n'a cessé de s'occuper des affaires de sa charge, de ses affaires domestiques, de la littérature et de la politique; il nous a dicté plus de cinquante lettres, et trouvait un grand plaisir dans les lectures continuelles que nous lui faisions. Étonné lui-même de ce que son esprit ne se ressentait point de la faiblesse de son corps, il nous disait en riant: Vous serez fort surpris de ne trouver plus un jour dans ce lit qu'un pur esprit. «Les bonnes oeuvres n'ont jamais cessé de l'occuper, et il versa beaucoup de larmes, quelques jours avant sa mort, en apprenant qu'une pauvre femme qu'il avait recommandée au ministre des finances venait de recevoir une somme considérable: une joie pure colora pour la dernière fois son noble visage, et, regardant le ciel, il remercia Dieu avec attendrissement...» Il expira le 26 février 1821, à l'âge de près de soixante-huit ans.

Les années qui ont suivi, en confirmant quelques-unes de ses vues et en en contredisant certaines autres, n'ont fait qu'élever de plus en plus haut son nom et l'autorité de son esprit parmi les hommes. Il est même arrivé que, lui aussi, lui si isolé de son vivant et si dédaigneux de la vogue, il a eu en France une espèce d'école, et qu'on s'est mis à le célébrer, à le contrefaire par lieu-commun. L'histoire de son influence posthume serait assez longue, assez compliquée, et, ce me semble, fastidieuse à faire aujourd'hui. C'est de lui surtout qu'il serait exact de dire ce qu'il a dit lui-même de tout écrivain, d'après Platon, que la parole écrite ne représente pas toute la parole vive et vraie de l'homme, car son père n'est plus là pour la défendre. M. de Maistre me paraît, de tous les écrivains, le moins fait pour le disciple servile et qui le prend à la lettre: il l'égaré. Mais il est fait surtout pour l'adversaire intelligent et sincère: il le provoque, il le redresse.

Et pour parler à sa manière, on ne craindrait pas de dire, dût-on faire regarder d'un certain côté, que le disciple qui s'attache aux termes mêmes de De Maistre et le suit au pied de la lettre est bête. La bête a l'inconvénient de ne venir jamais seule; elle introduit le fripon.

Mais coupons vite avec cette queue fâcheuse et parfaitement indigne d'un sujet si noble et si grand; tenons-nous jusqu'au bout en présence de la haute, de l'intègre et vénérable figure. Rappelons-nous à son propos ce que Bossuet a dit de Rancé dont on venait dénoncer les exagérations, et appliquons-lui surtout en pleine certitude ce beau mot de Saint-Cyran sur saint Bernard: «C'a été un vrai gentilhomme chrétien

Juillet-Août 1843.

(Comme article essentiel à joindre à celui-ci sur le comte de Maistre, voir ce que j'ai écrit lors de la publication de ses Lettres, au tome IV des Causeries du Lundi; et sur sa Correspondance diplomatique, un article dans le Moniteur du 3 décembre 1860. Voir aussi Port-Royal, tome III, livre III, chap. xiv.)




GABRIEL NAUDÉ

Il me semble difficile, lorsqu'on est arrivé en quelque endroit nouveau, en quelque coin du monde, pour s'y établir et y vivre quelque temps, de ne pas s'enquérir tout d'abord de l'histoire du lieu (et, si obscur, si isolé qu'il soit, c'est bien rare qu'il n'en ait point): quels hommes y ont passé, s'y sont assis à leur tour; quels l'ont fondé, donjon ou clocher, maison d'étude ou de prière; quels y ont gravé leur nom sur le mur, ou seulement y ont laissé un vague écho dans les bois. Ce passé une fois ressaisi, ces hôtes invisibles et silencieux une fois reconnus, on jouit mieux, ce semble, du séjour, on le possède alors véritablement, et le Genius loci, que notre hommage a rendu propice, anime doucement chaque objet, y met l'âme secrète, et accompagne désormais tous nos pas. Ainsi surtout doit-on faire s'il s'agit d'un lieu de quelque renom, d'une fondation destinée précisément à perpétuer la mémoire des hommes et des choses. C'est ce que je n'ai eu garde de négliger pour notre bibliothèque Mazarine, depuis qu'un indulgent loisir m'y a fait asseoir, et que le régime du plus aimable des administrateurs 222 nous y rend les douceurs d'Évandre; je me suis senti sollicité du premier jour à rechercher l'histoire des prédécesseurs. Un de ces derniers, M. Petit-Radel, a écrit fort savamment (je dirais peut-être un autre mot si ce n'était, lui aussi, un ancêtre) l'historique de l'établissement qu'il administrait. Fondation de Mazarin, mais n'ayant été livrée au public dans le local et sous la forme actuelle que bien après lui, desservie durant tout le XVIIIe siècle par une dynastie purement théologique de docteurs en Sorbonne, cette bibliothèque s'ouvrit, au moment de la Révolution, û des noms de conservateurs un peu mélangés. Là, Sylvain Maréchal siégea; il fallut purifier la place. Là, Palissot, vieillard souriant, revenu de la satire, se consola dans le voisinage de l'Institut de ne pouvoir pas en être. Boullers, nommé un instant pour lui succéder en 1814, n'y parut jamais: il se contenta d'envoyer demander le premier jour, par un reste de vieille habitude, où étaient les écuries et remises du logement de Palissot, afin d'y loger sans doute les chevaux qu'il n'avait plus. Montjoie, l'auteur des Quatre Espagnols, si oublié, ne prit que le temps d'y entrer, de s'en réjouir et d'y mourir. Mais tous ces hôtes passagers qui ne pourraient qu'égayer d'une anecdote un fond si grave, que sont-ils auprès du fondateur même, je veux dire le bibliothécaire de Mazarin et le grand bibliographe d'alors, ce Gabriel Naudé dont le cachet est là partout sous nos yeux, dont l'esprit se représente à chaque instant dans le choix des livres et s'y peint comme dans son oeuvre? C'est à lui que je m'attacherai aujourd'hui, moins encore au savant qu'à l'homme; moi, le dernier venu et le plus indigne de sa postérité directe, je veux gagner mon titre d'héritier et lui consacrer, à lui le grand sceptique, cet article tout pieux, au moins en ce sens-là.

Note 222: (retour) M. de Feletz.

Un de nos jeunes et curieux amis a fait, il y a bien des années déjà, une étude de Naudé en cette Revue 223; il s'est appliqué à toute sa vie, s'est étendu sur ses divers ouvrages, et a pris plaisir autour de l'érudit. C'est au moraliste, au penseur, que je vise plutôt ici; c'est l'esprit de la personne et le procédé de cet esprit que je vais m'efforcer de dégager, de faire saillir de dessous la croûte d'érudition assez épaisse qui le recouvre. Tout est dans Bayle, a-t-on dit, mais il faut l'en tirer pour l'y voir. Combien ce mot est-il plus vrai de Naudé encore, lequel n'a ni point de vue apparent ni relief saisissable, et qui étouffe son idée comme à dessein sous une masse de citations et de digressions! Il s'agit, dans ce bloc confus et presque informe, de retrouver et de tailler le buste de l'homme. Au bout d'une des salles de la Mazarine un buste de lui existe en marbre, et fait pendant à celui de Racine; j'ai souvent admiré le contraste, et je ne sais si c'est ce que l'ordonnateur a voulu marquer: ce sont bien certainement les deux esprits qui se ressemblent le moins, les deux écrivains qui se produisent le plus contrairement; l'un encore tout farci de gaulois, cousu de grec et de latin, et d'une diction véritablement polyglotte, l'autre le plus élégant et le plus poli; celui-ci le plus noble de visage et si beau, celui-là si fin. Il y a de quoi passer entre les deux. Mais le point où je voudrais relever et voir placer le buste de Naudé, c'est à son vrai lieu, entre Charron, ou mieux entre Montaigne et Bayle: il fait le noeud de l'un à l'autre, un très gros noeud, assez dur à délier, mais qui en vaut la peine. Ôtez encore une fois l'enveloppe et l'écorce, je résume le sens et j'appelle mon auteur par son vrai nom: un sceptique moraliste sous masque d'érudit.

Note 223: (retour) Revue des Deux Mondes, 15 août 1836, article de M. Labitte.

Gabriel Naudé est qualifié Parisien, en tête de ses livres, selon la vieille mode, Parisien comme Charron, comme Villon. Il naquit en février 1609, sur la paroisse Saint-Méry, de parents bourgeois, qui, voyant ses heureuses dispositions, le mirent de bonne heure aux études. On cite d'ordinaire ses deux maîtres de philosophie, célèbres pour le temps, Frey et Padet; mais il serait plus essentiel de rappeler ce que Guy Patin, son ami de jeunesse, nous apprend. Celui-ci, ayant à s'expliquer sur les sentiments religieux de Naudé, écrivait à Spon 224: «Tant que je l'ai pu connoître, il m'a semblé fort indifférent dans le choix de la religion et avoir appris cela à Rome, tandis qu'il y a demeuré douze bonnes années; et même je me souviens de lui avoir ouï dire qu'il avoit autrefois eu pour maître un certain professeur de rhétorique au collége de Navarre, nommé M. Belurgey, natif de Flavigny «en Bourgogne, qu'il prisoit fort...» Or, ce professeur de rhétorique se vantait notoirement d'être de la religion de Lucrèce, de Pline, et des grands hommes de l'antiquité; pour article unique de foi, on l'entendit alléguer souvent certain choeur de Sénèque dans la Troade: «Bref, ajoute Guy Patin, M. Naudé avoit été disciple d'un tel maître,» et il conclut en citant ce vers expressif du Mantouan que tous les biographes devraient méditer:

Qui viret in foliis venit a radicibus humor.

Cherchez bien, cette humeur et cette séve qui verdoie diversement dans le feuillage, elle provient de la racine.

Note 224: (retour) Nouveau Recueil de Lettres choisies de Guy Patin, tome V, page 283.

Le XVIe siècle finissait d'hier quand Naudé naquit. On se figure difficilement ce que devait paraître cette féconde et forte époque aux yeux de ceux qui en sortaient, qui en héritaient, et pour qui elle était véritablement le dernier et grand siècle. Il faut voir comme Naudé s'en exprime en toute occasion; les admirateurs du XVIIIe siècle n'en disaient pas plus à l'issue de leur âge fameux. Tant de découvertes successives et croissantes, canons, imprimeries, horloges, un continent nouveau, tout récemment l'économie des cieux cédant ses secrets aux observations d'un Tycho-Brahé et aux lunettes d'un Galilée, voilà ce que Naudé, jeune, avide de toute connaissance, eut d'abord à considérer, et il s'en exalte avec Bacon. On aime à l'entendre proclamer la félicité de notre dernier siècle, et on sourit en songeant que c'est celui même duquel nos littérateurs instruits d'il y a trente ans s'accordaient à parler comme d'une époque presque barbare. La ressource de l'humanité, en avançant, est de se débarrasser du bagage trop pesant et d'oublier: ainsi elle trouve moyen de se redonner par intervalles un peu de fraîcheur et une soif de nouveauté. Cardan, Pic de la Mirandole, Scaliger, ces colosses de science, ou mieux, pour parler comme notre auteur, ces preux de pédanterie, aussi merveilleux et plus vrais que ceux de la Table-Ronde, étaient donc les maîtres familiers de Naudé et les rudes jouteurs auxquels avait affaire incessamment son adolescence. Quant à ceux qui avaient écrit en français, tels que Bodin, Charron et Montaigne, il n'y pouvait voir que ses compagnons de plaisir, tant c'était facilité de les aborder au prix des autres. Le XVIe siècle (on avait droit de le croire à l'immensité de l'inventaire) avait et possédait tout,—tout, hormis ce seul petit fruit assez capricieux, qui ne vient, on ne sait pourquoi, qu'à de certaines saisons et à de certaines expositions de soleil, je veux dire le bon goût, ce présent des Grâces 225.

Note 225: (retour) S'il l'eut sur un point, ce fut en architecture et sculpture sous les Valois, pas en une autre branche.

Le bon goût dans les choses littéraires, et la méthode, cet autre bon goût qui est particulier aux sciences, le XVIe siècle n'en sut point le prix ni l'usage. Galilée seul fit exception comme savant, et offrit l'instrument exact à l'âge qui succéda. Auparavant, la confusion tout le long du chemin compromettait la recherche, et encombrait en fin de compte la découverte. L'astronomie de ces temps continuait de se mêler à l'astrologie, la chimie à l'alchimie, la géométrie aux nombres mystiques; la physique n'avait pas fait divorce avec les charlatans. Ce n'était pas le vulgaire seul qui parlait de magie. Les superstitions de toutes sortes trouvaient place à côté de l'audace de la pensée et jusque dans l'incrédulité philosophique. Les plus grands esprits, Cardan, Bodin, Agrippa, Postel, inclinent par moments au vertige et aux chimères. Le résultat de cette vaste époque effervescente à son lendemain et auprès des esprits rassis, judicieux, critiques, qui l'embrasseraient par la lecture, devait être naturellement le doute, au moins le doute moral, philosophique; et de toutes parts le XVIe siècle finissant l'engendra.

On avait tout dit, tout pensé, tout rêvé; on avait exprimé les idées et les recherches en toute espèce de style, dans une langue en général forte, mais chargée et bigarrée à l'excès. Qu'y avait-il à faire désormais? Quelques écrivains, médiocrement penseurs, doués seulement d'une vive sagacité littéraire, ouvrirent dès l'abord une ère nouvelle pour l'expression; le goût, qui implique le choix et l'exclusion, les poussa à se procurer l'élégance à tout prix et à rompre avec les richesses mêmes d'un passé dont ils n'auraient su se rendre maîtres. Ainsi opérèrent Malherbe et Balzac. Quant au fond même des idées, la révolution fut plus lente à se produire; on continua de vivre sur le XVIe siècle et sur ses résultats, jusqu'à ce que Descartes vint décréter à son tour l'oubli du passé, l'abolition de cette science gênante, et recommencer à de nouveaux frais avec la simplicité de son coup d'oeil et l'éclair de son génie. Naudé, lui, n'avait aucun de ces caractères qui étaient propres au siècle nouveau; il ne se souciait en rien de l'expression littéraire, il ne s'en doutait même pas; et pour ce qui est d'innover et de renchérir en fait de système, s'il avait jamais pensé à le faire, c'eût été dans les lignes mêmes et comme dans la poussée du XVIe siècle, en reprenant quelque grande conception de l'antiquité et en greffant la hardiesse sur l'érudition. Mais s'il eut à un moment ces velléités d'enthousiasme, comme semble l'attester son admiration de jeune homme pour Campanella, elles furent courtes chez lui; il retomba vite à l'état de lecteur contemplatif et critique, notant et tirant la moralité de chaque chose, repassant tout bas les paroles des sages, et, pour vérité favorite, se donnant surtout le divertissement et le mépris de chaque erreur. Naudé appartient essentiellement à cette race de sceptiques et académiques d'alors, dont on ne sait s'ils sont plus doctes ou plus penseurs, étudiant tout, doutant de tout entre eux, que Descartes est venu ruiner en établissant d'autorité une philosophie spiritualiste, croyante dans une certaine mesure, et capable de supporter le grand jour devant la religion 226. A voir l'anarchie morale qui régnait durant le premier tiers du siècle, et l'impuissance d'en sortir en continuant la tradition, on apprécie l'importance de cette brusque réforme cartésienne à titre d'institution publique de la philosophie. Quant à l'autre espèce de sagesse plus à huis-clos et dans la chambre, qui ne s'enseigne pas, qui ne se professe pas, qui n'est pas une méthode, mais un résultat, pas un début ni une promesse, mais une habitude et une fin, et de laquelle il faut répéter avec Sénèque: Bona mens non emitur, non commodatur, c'est-à-dire qu'elle est une maturité toute personnelle de l'esprit, on peut s'en tenir à Gabriel Naudé.

Note 226: (retour) Le dernier des sceptiques érudits de cette race de Naudé et de beaucoup le plus mitigé et le plus élégant, quoiqu'au fond y tenant par les racines, c'est Huet, le très-docte évêque d'Avranches. Il combattit Descartes sur la certitude et reprit en main la thèse de Sanchez: Quod nihil scitur. Mais chez Huet on peut dire que le scepticisme a moins l'air encore d'être déguisé qu'enchevêtré dans l'érudition; on ne sait trop jusqu'où il l'étend et à quel point juste sa religion s'y concilie. Son manteau d'évêque recouvre presque tout. La portée réelle de son esprit est restée douteuse au milieu de cette immensité de savoir et de cette longanimité d'indifférence. Il y aurait un beau travail à faire sur lui.

Nul, en son temps, ne l'a pratiquée mieux que lui et dans les vraies conditions du genre, à petit bruit, sans amour-propre, sans montre, à l'abri des gros livres et comme sous le triple retranchement des catalogues; car, avec lui, c'est derrière tout cela qu'il la faut chercher.

Au sortir de sa philosophie, pendant laquelle se noua sa liaison avec Guy Patin, il s'adonna à l'étude de la médecine, d'abord sous M. Moreau. C'était en 1622. Sa réputation de capacité et de science s'étendait déjà hors des écoles. Il avait publié un petit livre, le Marfore ou discours contre les libelles, dont je ne parlerai pas, attendu que je ne sais personne qui l'ait lu ni vu. Le président de Mesmes, de cette famille de Mécènes qui avait nourri Passerat et qui devait adopter Voiture, le prit pour son bibliothécaire. Il parait que Naudé quitta cette place un peu assujettissante pour aller étudier à Padoue, en 1626; il en fut rappelé par la mort de son père. En 1628, la Faculté de médecine le choisit pour faire le discours latin d'apparat, proprement dit le paranymphe, qui était d'usage à la réception des licenciés; c'était une grande solennité scholaire. Avant de leur décerner le bonnet doctoral ou, comme on disait, le laurier, et de les lancer dans le monde, la Faculté, en bonne mère, les faisait louer et préconiser en public. Ils étaient neuf cette fois, parmi lesquels des noms plus tard célèbres, Brayer, Guenaut, Rainssant. Naudé s'acquitta de son office avec splendeur; il prit comme corps de sujet, indépendamment des neuf petits panégyriques, l'antiquité de l'École de médecine de Paris. On fut si content de sa harangue en beau latin fleuri, plus que cicéronien et panaché de vers latins en guise de péroraison, qu'on l'admit tout d'une voix à compter lui-même parmi les candidats à la licence, de laquelle il s'était trouvé exclu par son voyage d'Italie. Peu après, Pierre Du Puy, qui l'estimait fort, parla de lui au cardinal de Bagni, ancien nonce en France, qui avait besoin d'un bibliothécaire et secrétaire. Naudé s'attacha à ce cardinal, et le suivit en Italie à la fin de 1630 ou au commencement de 1631; il y resta onze années pleines, n'étant revenu à Paris qu'en mars 1642, pour y être bibliothécaire de Richelieu, puis de Mazarin. Les cardinaux et les bibliothèques, ce furent là, comme on voit, le constant abri et comme le gîte de Naudé.

Ces onze ou douze années d'Italie et de Rome durent avoir grande influence sur lui et sur ses habitudes d'esprit; mais on peut dire qu'il y était bien préparé par la nature. Il suffira pour cela de parcourir quelques-uns des écrits qu'il publia antérieurement. Avant de les lire et de les citer, une remarque pourtant, une précaution est nécessaire. Pour Naudé qui débute vers 1623, et qui s'en va passer hors de France de longues années, Malherbe ni Balzac ne sont guère jamais venus. Il écrit en français, sauf l'esprit et le sens, comme le Père Garassus ou comme le Père Petau, quand ce dernier s'en mêle. Naudé y ajoutait des traits de plume à la Mlle Gournay, même des fleurettes parfois à la Camus pour le joli des citations. Camus, Mlle Gournay, Garassus et Petau, ce sont ses vrais contemporains en style français (si français il y a). S'il appelle Montaigne le Sénèque de la France, il n'en profite guère que pour s'accorder les citations latines à son exemple. Il prise Charron plus qu'il ne l'imite en écrivant. En fait de poëtes modernes, il les ignore. Il parle de la Pléiade comme étant venue depuis peu, et Du Hartas, le grand encyclopédique, paraît seul lui avoir été très-présent; il le met dans son projet de Bibliothèque en tiers avec le Tasse et l'Arioste auprès d'Homère et de Virgile. Guillaume Colletet, ce rimeur né suranné, est son seul poète moderne contemporain.

Dans une lettre de Rome, Janus Erythreus, c'est-à-dire Rossi, parlant d'un dernier voyage qu'y fit Naudé en 1643, pendant lequel le bibliothécaire infatigable achetait des livres à la toise pour le cardinal Mazarin et vidait tous les magasins de bouquinistes, nous le représente, au sortir de ces coups de main, tout poudreux lui-même de la tête aux pieds, tout rempli de toiles d'araignées à sa barbe, à ses cheveux, à ses habits, tellement que ni brosses ni époussettes semblaient n'y pouvoir suffire. Eh bien! le style de Naudé (il faut d'abord s'y faire) est plein de toiles d'araignées comme sa personne.

Encore une fois, ce n'est pas une raison pour se détourner; il vaut la peine qu'on l'accoste sous ce costume. Rien de moins scholar au fond et de moins pédant que lui; il vérifie, aussi bien que Bayle, ce mot de Nicole, que le pédantisme est un vice, non de robe, mais d'esprit; et, se rendant justice à lui-même au chapitre 1er de ses Coups d'État, il a pu dire: «.....Car il est vrai que j'ai cultivé les Muses sans les trop caresser, et me suis assez plu aux études sans trop m'y engager. J'ai passé par la philosophie scholastique sans devenir éristique, et par celle des plus vieux et modernes sans me partialiser:

Nullius addictus jurare in verba magistri.

«Sénèque m'a plus servi qu'Aristote; Plutarque que Platon; Juvénal et Horace qu'Homère et Virgile; Montaigne et Charron que tous les précédents... Le pédantisme a bien pu gagner quelque chose, pendant sept ou huit ans que j'ai demeuré dans les colléges, sur mon corps et façons de faire extérieures, mais je me puis vanter assurément qu'il n'a rien empiété sur mon esprit. La nature, Dieu merci, ne lui à pas été marâtre.»

Son premier écrit français connu (je laisse de côté l'introuvable Marfore) est son Instruction à la France sur la vérité de l'histoire des Frères de la Rose-Croix, publiée en 1623. Vers cette année-là, en effet, «le roi étant à Fontainebleau, le royaume tranquille et Mansfeld 227 trop éloigné pour en avoir tous les jours des nouvelles, l'on manquoit de discours sur le change,» enfin les sujets de conversations par toutes les compagnies étaient épuisés, lorsqu'un mystificateur ou un fou s'avisa de remuer tout Paris par une affiche placardée aux coins de rue et qui annonçait la venue mystérieuse des frères Rose-Croix pour tirer les hommes d'erreur de mort, et révéler le grand secret final. Ces Rose-Croix se rattachaient sans doute à la société de frères que Bacon dit avoir existé à Paris, et dont il raconte une séance 228. C'est cette mystification et cette fourberie des promesses de l'affiche que Naudé entreprend de réfuter et d'éclaircir. Après s'être raillé, au début, de l'éternelle badauderie des Français, il explique très-bien comment cette chimère, cette crédulité, contagieuse des Rose-Croix a pu naître de l'enivrement d'invention qui suivit le XVIe siècle. Après tant de nouveautés que l'âge des derniers parents avait vues sortir, on arrivait aisément à se persuader qu'il n'y avait plus qu'une seule découverte et qu'une seule merveille qui en méritât le nom. La nature, jouant de son reste, ramassait toutes ses forces pour produire ce dernier bouquet d'illumination et d'artifice. A lire quelques-uns des arguments de Naudé, on croirait (sauf le style un peu différent) lire certaines boutades de Charles Nodier raillant les sectes novatrices de notre âge, les saint-simoniens ou autres. Sous la plume des deux railleurs, l'exemple de Postel, de ses ineffables rêveries et de sa mère Jeanne, qui devait émanciper, racheter les femmes (car Jésus-Christ, disait Postel, n'avait racheté que les hommes), revient souvent comme limite extrême des folies savantes. Le Postel fut présent de bonne heure à Naudé pour lui prouver que tout se peut dire et croire, pour lui apprendre à se méfier de la sottise humaine, jusqu'en de grands esprits et au sein de la plus haute doctrine. A l'âge de vingt-trois ans, Naudé nous paraît déjà dans ce livre ce qu'il sera toute sa vie, revenu et guéri de l'ambition des nouveautés où il s'était fantasié d'abord, se rabattant au passé de préférence et aux opinions des anciens, visant à se réfugier, à pénétrer de plus en plus dans la vérité secrète et entre sages, sub rosa, comme il dit 229. Le chapitre VII, dans lequel il commente à sa guise le conseil d'Aristote, que celui qui veut se réjouir sans tristesse n'a qu'à recourir à la philosophie, nous le montre, au milieu de cette fougue du temps, savourant ce profond plaisir du sceptique qui consiste à voir se jouer à ses pieds l'erreur humaine, et laissant du premier jour échapper ce que, vingt-cinq ans plus tard, il exprimera si énergiquement dans le Mascurat: «Car, à te dire vrai, Saint-Ange, l'une des plus grandes satisfactions que j'aie en ce monde, est de découvrir, soit par ma lecture, ou par un peu de jugement que Dieu m'a donné, la fausseté et l'absurdité de toutes ces opinions populaires qui entraînent de temps en temps les villes et les provinces entières en des abîmes de folie et d'extravagances.» Aussi quelle pitié pour lui que la Fronde, et que toutes les frondes! Il fut servi à souhait durant sa vie.

Note 227: (retour) Un des grands généraux de la guerre de Trente Ans, qui guerroyait alors dans les Pays-Bas ou en Westphalie.
Note 228: (retour) Voir de Maistre, Examen de Bacon, tome I, page 94.
Note 229: (retour)

La rose, dans l'antiquité, était l'emblème à la fois du plaisir et du mystère; c'est pourquoi on la suspendait aux festins:

Est rosa flos Veneris, eujus quo furte laterent,

Harpocrati matris dona dicavil Amor.

Inde rosam mensis* hospes suspendit amicis,

Conviva ut sub ea dicta taceuda sciat.

Naudé, qui cite cette épigramme dans la préface de ses Rose-Croix, l'a remise depuis dans son Mascurat, et en a fait la plus jolie page de ce gros in-4°: «La fable ancienne ou moderne dit que le Dieu d'Amour lit présent au Dieu du Silence, Harpocrate, d'une belle fleur de rose, lorsque personne n'en avoit encore vu et qu'elle étoit toute nouvelle, afin qu'il ne découvrît point les secrètes pratiques et conversations de Vénus sa mère; et que l'on a pris de là occasion de pendre une rose ès chambres où les amis et parents se festinent et se réjouissent, afin que, sous l'assurance que cette rose leur donne que leurs discours ne seront point éventés, ils puissent dire tout ce que bon leur semble.»—Cette dévotion du silence a encore inspiré à Naudé une jolie épigramme, la seule même assez gracieuse qu'on trouve dans le recueil de ses vers. C'est un discours supposé dans la bouche d'un Faune pour avertir les promeneurs à l'entrée d'un petit bois qui faisait partie de son domaine de Gentilly:

Nunc animis linguisque viti, juvenesque favete, etc.

Avec Naudé on a, en fait de sagesse, le sub rosa exactement opposé à l'ex cathedra.—Un moderne des plus modernes, qui, assurément, ne connaissait pas l'épigramme et l'historiette mythologique de la Rose, l'élégant et brillant comte d'Orsay, a dit un mot qui en rend à merveille l'esprit et qui en est pour nous le meilleur commentaire. Ruiné et criblé de dettes, on lui conseillait d'écrire ses Mémoires et de raconter tant de choses curieuses qu'il savait sur la haute société, dans laquelle il avait passé sa vie; un libraire de Londres lui promettait bien des guinées pour cela; quelques amis même le pressaient: «Non, c'est impossible, répondit le comte: je ne trahirai jamais des gens avec qui j'ai diné.»—Le comte d'Orsay et Gabriel Naudé! qu'importe le costume? les galantes âmes se rencontrent.

Bien qu'en plus d'un passage de ce livre sur les Rose-Croix, la religion chrétienne ne semble pas suffisamment distinguée de ce qui est touché tout à côté, il apparaît assez clairement que l'auteur ne favorise en rien les nouveautés religieuses qui ont troublé le royaume et porté atteinte à la foi des aïeux. Il incline pour l'ordre politique avant tout, pour la raison d'État, et, tout en se conservant sceptique, il se prépare à être très-romain.

L'Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie, publiée en 1625, est un livre très-savant dont le sujet, pour nous des plus bizarres, ne peut s'expliquer que par la grossièreté des préjugés d'alentour. Il s'agit tout simplement de prouver que Zoroastre, Orphée, Pythagore, Numa, Virgile, etc., etc., e tutti, n'étaient point des sorciers ni des magiciens au sens vulgaire, et que s'ils peuvent s'appeler mages, c'est suivant la signification irréprochable et pure de la plus divine sagesse. On a besoin, pour comprendre que ce livre de Naudé a été utile et presque courageux, de se représenter l'état des opinions en France au moment où il parut. On était alors dans une sorte d'épidémie de sorcellerie entre le procès delà maréchale d'Ancre et celui d'Urbain Grandier. Ce courant de folles idées, ce souffle aveugle dans l'air, attisait plus d'un bûcher. Atrocité ici, mauvais goût là. On mêlait les sorciers à tout, même aux élégies d'amour, et non pas, croyez-le bien, à la façon de l'antiquité. Ogier, à vingt ans, composait une héroïde à l'imitation d'Ovide sur la sotte histoire que voici et qui courait, dit-il, tout Paris: «Un M. de F., après des recherches passionnées, épouse Mlle de P., fille de beaucoup de mérite, mais peu accommodée des biens de la fortune, puis incontinent après son mariage l'abandonne lâchement. Ses parents favorisent son divorce, disent qu'il a été ensorcelé, etc.» C'étaient là les sujets à la mode, les gentillesses dans les belles compagnies. Le XVIe siècle, si grand et si fertile qu'il eût été pour les esprits des doctes et pour les penseurs, avait laissé au vulgaire et, pour parler plus simplement, au public, toute sa rouille; il ne l'avait pas civilisé. Le public, à son tour, on peut le dire, n'avait pas civilisé non plus les savants. Scaliger et Cardan, les deux plus grands personnages modernes selon Naudé, les deux seuls qu'on pût opposer aux plus signalés des anciens, avaient poussé le plagiat de l'antiquité jusqu'à parler d'une façon presque sérieuse de leurs démons familiers, et jusqu'à se donner l'air d'y croire. Ainsi la moyenne des esprits restait grossière, et la sublimité des élus se montrait sauvage. On n'avait à compter dans chaque ordre qu'avec les initiés et les profès. J'ai dit que le XVIe siècle possédait tout, mais c'était en bloc; la science s'y faisait en gros, en grand, et ne s'y débitait pas. Il fallait pour cet échange mutuel entre tout le monde et quelques-uns et pour ce second travail de la dissémination des lumières la lente action de deux siècles, une langue à l'usage de tous, non plus latine ni pédantesque, l'influence paisible et bienfaisante des chefs-d'oeuvre, un frottement prolongé de société, et la coopération gracieuse d'un sexe que les Saumoise de tout temps n'ont apprécié que trop peu; en un mot il fallait, après Scaliger, que vinssent Mme de La Fayette et Voltaire. En 1624, le Père Garassus avait publié le livre de la Doctrine curieuse des Beaux-Esprits modernes, dans lequel il cherchait partout des libertins et des athées; Naudé put en prendre l'idée de venger, par contre-partie, les grands esprits de l'antiquité qui avaient, d'ailleurs été compromis, il nous l'apprend positivement, dans les suites de cette querelle. Une brochure publiée au sujet du livre de Garasse avait traité Virgile de nécromancien et d'enchanteur au sens de l'enchanteur Merlin. Naudé en tira prétexte pour son Apologie. Il serait trop fastidieux de le suivre dans les contes à dormir debout qu'il se croit obligé de discuter, et dans la rude guerre qu'il y fait à de stupides démonographes. Nous admettons d'emblée que la nymphe Égérie n'était pas un démon succube, et aussi que le grand chien noir de Corneille Agrippa n'était pas le diable en personne. Ce qui se marque plus volontiers pour nous dans le livre, et peut nous y intéresser encore, c'est un goût de science reculé et recélé du vulgaire, et le tenant à distance lui et ses sottes opinions, c'est le culte secret d'une sagesse qui, comme il le dit, n'aime pas à se profaner. Naudé a dédain, par-dessus tout, de la foule moutonnière et du grand nombre: il se plaît à répéter avec Sénèque: Non tam bene cum rebus humanis geritur ut meliora pluribus placeant, Les choses humaines ne se trouvent pas si bien partagées que ce soit le mieux qui agrée au plus grand nombre 230. Il paraît très-persuadé «que notre esprit rampe bien plus facilement qu'il ne s'essore, et que, pour le délivrer de toutes ces chimères, il le faut émanciper, le mettre en pleine et entière possession de son bien, et lui faire exercer son office qui est de croire et respecter l'histoire ecclésiastique, raisonner sur la naturelle, et toujours douter de la civile.» Pour preuve de soumission à l'histoire ecclésiastique, tout aussitôt après ce passage il entame un petit éloge de l'empereur Julien, «de cet empereur, dit-il, autant décrié pour son apostasie que renommé pour plusieurs vertus et perfections qui lui ont été particulières 231.» L'histoire ecclésiastique ainsi exceptée, il est évident qu'en toute matière, civile du moins et naturelle, Naudé fait volontiers une double part, l'une de la sottise et de la crédulité des masses, l'autre de la singulière industrie de quelques habiles. Il croit surtout à la crédulité humaine, et s'en retire en répétant pour son compte:

Note 230: (retour) Il réitère et développe cette pensée avec une rare énergie au chapitre IV de ses Coups d'État: «....Ses plus belles parties (de la populace) sont d'être inconstante et variable, approuver et improuver quelque chose en même temps, courir toujours d'un contraire à l'autre, croire de léger, se mutiner promptement, toujours gronder et murmurer; bref, tout ce qu'elle pense n'est que vanité, tout ce qu'elle dit est faux et absurde, ce qu'elle improuve est bon, ce qu'elle approuve'mauvais, ce qu'elle loue infâme, et tout ce qu'elle fait et entreprend n'est que pure folie.» Ce sont de telles manières de voir, avec leur accompagnement politique et religieux, qui faisaient dire plaisamment à Guy Patin que son ami Naudé était un grand puritain; il entendait par là fort épuré des idées ordinaires.
Note 231: (retour) Apologie, chap. VIII.